ADRESSE AÜX PEUPLES DE I’EUROPE
fenseiir de l’ordre, de celte sanglante idole qui se fait un piddeslal de nos cadavres. Mais tous ceux qui ont rèvd l’empire universel , César, Charlemagne, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon 1", bien plus grands par le génie que le tzar, ont vu s’eflondrcr leur giganlesqne cliimèi-e; après leur mort, soit dans l'exil, soit dans le cloilre, sur le trône on sous le fer d’un parricide, il n’en est resté que le souvenir des plus grands dé.saslivs dans la mémoire des peuples : il en sera de même de Nicolas et de sa monstrueuse utopie.
Ce n’est pas d’un prince pareil que l’on obtiendra jamais la cession spontanée de la Pologne, ou plutôt sa reslilulion ; il faut donc l’y contraindre par le glaive. Mais cette fois, ce sera la guerre des nations contre un de.'pote en démence; la guerre sainte entreprise au nom de la justice humaine et divine : la guerre de la paix universelle, yu’on le sache bien; à ce nom magique de la Pologne, les armes tomberont des mains des Moskoviles eux-mêmes, comme elles en seraient tombées en 1831 sur les plaines de Waver et d’Iganié, sans l’odieuse impéritie du gouvernement des cinq, présidé par un ancien diplomale russe, et qui ne sut meltre à prolil aucune des circonstances favorables à son lriom|ihe ! Si le nom de la Pologne est populaire en Ciirope, il l’est bien plus encore piirmi les Slaves, qui la c<insidèient à juste litre comme le labaruiu de leur délivrance! Voyez ces milliers de volontaires qui s’enrôlent spontanément sons les drapeaux de la Tunpiie, pour échapper au knout, à la famine cl à la peste, ces tmis lléaux que les camps moskovites Irainenl conslamment à leur suite ! Voyez ces Kosaks eux-mêmes, qui semblaient jusqu'aujourd’hui les plus dévoués au tzar |mr leurs instincts naturels, et qui n’attendent qu’un chef polonais pour revivre dans leur antique indépendance I Ce sera bien mieux encore lorsqu'il s’agira de dclivrar la Pologne, d’abord pour elle-même, ensuite pour tous ses alliés ; on verra l’armée moskovite, cette pailic la plus sacrifiée delà nation, se détourner par masses contre le tzar qui l’avait envoyée et qui n’a même plus de pain noir à lui donnerl (ju’on se ra|»pelle que la conspiration russe de 1824, celle de 1828 à Varsovie, et celle plus récente encore de 1849 en Hongrie, se recrutaient presque en totalité parmi les militaires; que le tiers au moins de l’armée russe est composé de soldats polonais! Un seul mot jeté dans leurs rangs les ferait tous accourir parmi vous; enlèverait à l’ai-méc du tzar scs plus vaillants sol-
LE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE
dnls et ses meilleurs officiers, la désorganiserait tellement qu’il la mettrait dans l'impossibilité de combattre : et cet avantage vaut bien l’alliance de TAutiiche ou de l'Allemagne entière !
Voici ce que disait en 1813, vers la fin de sa carrière, M. de Narbonne; lui que Napoléon appelait le plus clairvoyant parmi ses ambassadeurs : « La révolution, trop sanglante dans sa phase de violence, trop abattue et trop servile dans son retour à la raison, a perdu la liberté légale ; la compression des espérances généreuses de la révolution, l’abus de la force et de la guerre, perdra un jour la stabilité en Europe, sans y ramener la liberté! Pour longtemps peut-être, il ne laissera plus au continent que le règne alternatif des grandes insurrections et des grandes armées (1). »
Pour détourner cette éloquente menace du compagnon inséparable de Napoléon dans sa campagne de .Moskou, et qui n’est qu’un commentaire de la sublime prephétie de Sainte- Hélène; pour que le tzar soit mis dans l’impossibilité de poursuivre ses projets sur la Tui-quie et les Indes, il faut que la grande faute de 1812 soit réparée : il faut que 1 iudéi>endaucc de la Pologne soit proclamée dès le début de la prochaine campagne. Le plan de cette guerre n’a pas encore été clairement an-êlé ; son objet final est resté flottant dans le vague de nulle conjectures dilTéreules : on s’est mis eu route, sans se donner rendez-vous au terme du voyage. Aussi, est-elle bien loin d’avoir tout l’élan et la popularité qu’elle prendra tout d’un coup le jour où l’on osera prononcer le nom solennel qui doit lui donner une âme. Mais il est important, dans cette déclaialion collective, de ne pas se laisser prévenir par le tzar Nicolas ou ses héritiers. Que la France et l’Angleterre, qui toutes deux y ont le plus grand intéièt, osent vouloir que la Pologne soit, et la Pologne sera! Qu’elles disent au fantôme russe de s’en aller en Asie et de laisser l’Europe en paix ! L’abandon de la Pologne a été le triste fruit de leur division ; que son létablissement soit le résultat logique cl le gage de leur alliance!
Quelles que soient les phases ditrérentes do la guerre, la victoire finale appartiendra à la France et l’Angleterre réunies; dût l’Allemagne, par un de ces revirements soudains, si fré-
(4) Souvenir! coiiiemporains, par M. Villemain, 4S!U.
ADRESSE AUX PEUPLES DE l’eUROFE
quenls dans ses annales, se ranger du côté de la Russie. Mais pour rendre cette guerre éminemment nationale; pour la sanctifier par son but et son principe, pour offrir une digne compensation à tant de sacrifices, il faut lui donner pour objet la Pologne : et pour terme, Smolensk, Kïow et Varsovie 1 Sans quoi, la victoire leur sera longtemps et chaudement disputée, payée au prix des blessures les plus graves, des plus irréparables déceptions ; peut-être même an-achéé .dans un jour d’effervescence populaire : ceux qui leur disent le contraire sont, à leur insu, les dupes ou les complices de la Russie !
La France de 1835, en combattant pour sa sœur d’adoption, retrouvera l’irrésistible élan de ses grandes journées républicaines, et le glorieux reflet de ses bannières impériales! La Russie se sert contre elle des traités de 1841, pour lui disputer la Turquie ; que la France retourne les traités de 1815 contre la Russie, pour lui disputer la Pologne ! La Russie prétend exercer sa tutelle sur les grecs-schismatiques d’Orient, qui la repoussent; que la France couvre de sa protection les catholiques et les grecs-unis de Pologne, qui lui tendent les mains et font appel à sa justice ! La Russie soulève la Grèce, la Serbie et le Monténégro au nom du tzar orthodoxe ; que la France appelle aux armes la Pologne, au nom de l’unité chrétienne et du progrès ! Ce sera en même temps un acte de bonne politique et d’excellente stratégie; car c’est le seul moyen d’assurer à l’avance l’infaillibilité de la victoire! Ce sera un magnifique dliel entre la civilisation et la barbarie, entre le principe du bien et celui du mal, entre la lumière et les ténèbres; avec la France et l’Angleterre d’une part, la Russie et ses esclaves de l’autre : avec l’Europe pour témoin, et Dieu pour arbitre et pour juge! La brèche du partage fermée, l’Allemagne arrachée à l’ascendant moskovite, les traités de 1815 abolis, l’unité rendue à l'Europe organisée et pacifiée à tout jamais, telles en seront les conséquences ; l’issue d’un pareil combat ne saurait être douteuse : Dieu le veut, et l’humanité le désire 1
En un mot, parla guerre circonscrite, diplomatique, on n’obtiendrait qu’un armistice de quelques jours à Constantinople ;
Mais par la guerre étendue, nationale, on trouvera la paix durable et définitive dans Varsovie.
LE BÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE
La Vieille -Europe, depuis le partage de la Pologne, se trouve dans un état perpétuel de guerre et d’anarchie, qui a fait mentir les généreuses promesses de la révolution française et semé tout l'aucien continent d'éclatants désastres et de ruines lamentables. Cela devait être ; car ce partage, dont les Movérains de l’Europe se sont rendus complices, en profitant de nos dépouilles : et dont les peuples, le prenant pour un acte isolé, ont été les témoins impassibles ou les instmments, est une brèche sanglante faite à son honneur et à sa moralité. 11 a mis la force à la place du droit ; les anciens intérêts dynastiques à la place des nationalités renaissantes : les sauvages passions du fanatisme à la place des idées d’harmonie et de liberté qui formaient l’essence de l’àme européenne.
Qu’on se Ggure une grande maison, dont toute une paroi, crevassée par le travail des années, se serait subitement abîmée sans cause apparente; à travers cette ouverture immense, toutes les intempéries de l’atmosphère : le souffle ardent du Midi, la bise glacée du Nord, les épidémies, les tempêtes, ne cessent d’y porter tous leurs ravages. Cette maison ainsi dévastée, rendue inhabitable, deviendra infailliblement la proie du premier bandit qui aura l’audace ou le bonheur de s’en emparer, pour en faire le repaire impur du crime et de l’esclavage.
Cette maison, c’est l’Europe ; cette paioi tombée, c’est la Pologne.
Tous les habitants de cette vieille maison du progrès et des lumières sentent instinctivement le besoin de sa restauration ; personne n’a le courage de se mettre à l’œuvre : les matériaux sont prêts, pei'sonne n’ose organiser leur emploi. Il le faut cependant ; carde jour en jour le danger devient plus pressant: et bientôt, si l’on n’y portait remède, l’édifice tout entier ne serait qu’un informe amas de décombres.
De même, tout décline en Europe; les mœurs, les croyances, les idées : scs arts industriels, scs conquêtes scientifiques, transportent sa puissance et sa richesse aux mains des nations barbares, et leur donnent une arme de plus contre la civilisation qui les a produits. Le despotisme sous toutes ses formes, la guerre avec tous ses fardeaux, l’anarchie avec tous ses
ADRESSE ADX PEUPLES DE l’eüUOPE
Ui
prestiges, semblent vouloir y fixer leur domaine, en ramenant avec eux les ténèbres et l’abjection du moyen âge. 11 est temps que l’Europe lève un regard sérieux et profond sur son avenir ; qu’elle rejette loin d’elle ce remords intolérable qui depuis trois quarts de siècle pèse sur sa conscience; qu’elle referme cette biècbe loujcxu’s béante, à tra\ers laquelle son repos et sa dignité se sont évanouis ; qu’elle secoue ce rêve de sang qui paralyse sa foice vitale, désbouore son histoire, énerve et dégrade sa pensée : et qui fait tourner tous ses eflorts de régénération au profit de la compression intérieure ou de la tyrannie étrangère. Ce n’est qu’à cette condition rigoureuse qu'elle pourra se relever de sa déchéance morale et de sa déstmion politique ; et ce n’e.'^t qu’en rendant à la Pologne son droit à l’indépendance qrr'elle luainliettdra pour elle-même son droit à la lébabililalion.
Ce droit primordial, imprescriptible, indépendant d’aucun fait, antérieur et supéiienr à toute force, que tivute nation possèile, celui de se goitveirrer elle-niênre, d’après sa propre volorrté, de s’appar tenir à elb;-raême, ce droit, disons -itorrs, n’a jamais été tr ansféré ni abandonné par la Pologtte. Elle a toujours protesté contre sa violation ; soit légalement, qrtand elle pouvait etreore parler-, datrs ses diètes de (7(18, de 1773, de 1788, de 1793, de 1812 et de 1830; soit les armes à la main, par la cor t fédération de Bar eu 1768, par la campagne de 1792, |)ar l’irrsurrection natiorrale de koscitrszko, sur tous les champs de bataille de la répttbliqrte et de l’empire français, par son soulèvemerrt de Var-sovie en 1830, de Krakovie en 1846, de Posen en 1848 : elle proteste continuellement mais err vairt, par son rrrartyre, par son émigration, |)ar ses ap|>els successifs aux peuples de l’Europe. Après l’explosion populaire du 29 novembre 1830 à Varsovie, la diète polonaise, pour consacrer cet acte de justice natiorrale, a publié un Manifeste qui se terminait par les trréntorables paroles que voici : « Si la liberté de la Pologne doit srrccorrtber sous les rrrines de ses villes et les cada^r•es de ses défenseurs, notre enuerrri ne régner-a que sur des déserts ; et torrt bon Polonais eurportera cetle currsoiatiun que, si le ciel ue lui a pas per rttis de .«auver sa pr-opr-e patrie, il a du moins, par ce combat à moil, mis à couvert pour un tnomenl, les liber-lés de l'Europe menacée. •
Ce mattifeslc, sauclionné par l'tmaninùié des deux cham-
LS RÉTABLISSESCENT BS LA POLOGNE
bres réunies dans la séance du 20 décembre <830 ; confirmé par l’acte de déchéance du tzar Nicolas et de ses descendant», prononcée le 25 janvier 1831, n’a jamais été renié par les représentants, ni désavoué par la nation polonaise : sa pensée se maintient donc jusqu’aujourd’hui dans toute sa vigueur originelle.
Quand la Pologne succomba dans sa lutte désespérée de l’année suivante, sous la complicité persistante des trois cours de Russie, de Prusse et d’Autriche, une grande partie de la nation et de l'armée, prélérant les soulfiances de l’exil au joug de l’autocrate, constitua VÉmiyration polonaise. Cette représentation sommaire du peuple polonais, disséminée sur la terre étrangère, fut encore l’expression militante de la pensée finale de son manifeste. Après de nouveaux mais infructueux efforts en 1833, 1846, 1848 et 1849, cette phalange s’est grossie d’une nouvelle levée de proscrits ; qui ne craignant pas de quitter la terre natale, le foyer domestique, les joies de la famille : tous ces biens plus chers que la vie, n’ont d’autre souhait et d’autre espérance que de rapporter à la Pologne le di-apeau glorieux et sans tache des anciens légionnaires du Pô, du Tibre, du Danube, de Saint-Domingue, du Tage, do Rhin, de la Moskowa et de Paris.
On voit dans cet héroïque essaim, appelé par nous la nouvelle Émigration, des volontaires de tout rang, à peine sortis de l’adolescence, prêts à braver tous les périls des batailles, à SC dévouer au salut de leur patrie ; et la Légion polonaise, déjà projetée par les gouvernements de France et d’Angleterro, en vue de la délivrance de la Pologne, ne manquera, certes, ni do chefs, ni de combattants. Cette légion se rocrutera chaque jour de tous les Polonais enrôlés forcément par la Russie et composant environ un tiei’s de son armée ", ainsi que (le tous les vulontaires affluant du pays.
L’Émigration polonaise, au milieu des graves éventualités du moment, du réveil imprévu des tendances européennes, ne pouvait garder le silence ; elle se devait à elle-mèim-, elle devait à la Pologne qu’elle i-eprésente, comme elle le doit à l’Europe entière, d’élever sa voix vers les peuples qui la connaissent, qui l’ont jadis salué'c de leurs acclamations fraternelles, pour leur faire connaitre sa pensée ; elle leur parle au nom de sa nation enchaînée, parce qu’elle-méme est libre, et comme telle, elle avait le devou' de parler j elle leur parle au nom de
244 ADRESSE AÜX PEUPLES DE L’EüROPE
l’intérêt général, au nom de l’humanité : convaincue profondément qu’une fois délivrée de l’oppression, la Pologne ne la démentira pas, car elle se démentirait elle-même et perdrait la raison de son existence.
L’immense majorité de celte émigration, résumant en elle tous les éléments de la vie nationale, n’a jamais cessé de professer les principes formulés dans l’immortelle constitution du 3 mai 179t; développés dans les assemblées de 1812 et de 1831, savoir :
« 1“ Que la Pologne veut et doit être une nation indépendante, qu’elle possède assez de force pour la devenir par l’insurrection nationale ;
» 2“ Que cette insuirection aura pour objet d’arracher la Pologne entière, dans ses anciennes limites, à la domination étrangère ;
» 3® Qu’elle rendra justice à tous et notamment à la classe la plus soutirante et la plus nombreuse, celle des paysans et des journaliers : en les faisant participer à toutes les récompenses et immunités destinées aux futurs libérateurs du pays. »
Qui ne connait les éminents services rendus par notre patrie, à la cause du progrès et des lumières, dans les temps écoulés? Sentinelle avancée de la civilisation chrétienne en Orient, elle a rempli jusqu’au dernier moment, elle remplit encore aujourd’hui, la mission tutélaire qui lui fut assignée par la Providence ; cent-vingt incursions de Tatars, éteintes sur nos plaines, se dresseraient au besoin pour l’attester. Pendant huit siècles, la lance au poing, le harnais à l’épaule, nos aïeux ont soutenu la paix de l’Europe ; ont protégé ce mouvement d’élaboration intérieure qui a fait jouir les peuples de l’Occident de tous les fruits de l’intelligence et delà grandeur nationale. La Pologne seule peut revendiquer l’honneur de les avoir préservés de la barbarie, en désarmant et civilisant les races du Nord, à demi sauvages, par sa parole, par son exemple, par son épée ; en sauvant la chrétienté sous les murs de Vienne, par le glaive de Jean Sobieskijen donnant à la France la Lorraine, avec sa frontière allemande, héritage de Stanislas Leszczynski; en l’initiant aux bienfaitsd’un gouvernement po- * polaire, dont elle offrait le modèle dès le quinzième siècle : tandis que tousses voisins étaient encore agenouillés sous la lourde férule de la féodalité. Elle a nourri l'Europe de sa pensée, comme de scs moissons; elle a donné une impulsion
LE RÉTABLISSEMENT DK LA POLOGNE 245
puissante au développement des sciences par le génie de son Kopernik, dont le système solaire a dégagé des ténèbres scolastiques du moyen âge, et fondé sur des bases réelles tout l’édifice du savoir moderne. Ces services ne sont plus ignorés de personne ; et l’Europe ne saurait les renier qu’en se reniant elle-même : ils n’ont d’équivalents, dans le présent et le passé, que l’indifférence odieuse et l’oubli fratricide dont l’Europe s’est rendue coupable à l’égard de la Pologne, en la laissant partager par ces mêmes barbares qu’elle avait tant de fois vaincus pour la défendre. Dirai-je les cruautés sans exemple, que les trois coure spoliatrices ont exercées sur leur victime, depuis cette honteuse époque jusqu’à nos jours? Dirai-je les persécutions inouïes dont elle fut l’objet pour son attachement à la foi de ses pères, pour son amour de la terre natale, pour sa valeur dans les combats ; pour tontes ces grandeurs de l’àme polonaise qui l’ont recommandée à l’admiration et aux respects de tons les peuples? Dirai-je ses temples profanés, ses évêques et .ses prêtres déportés en exil, scs patriotes traînés sur les échafauds, ses enfants enlevés par milliers des bras de leurs mères; toutes ces atrocités enfin, qui nous font rougir de ce dix-neuvième siècle : et qui feraient douter de la Providence et de l’humanité, si elles ne devaient pas entraîner après elles justice et réparation ! Ces faits innombrables auxquels naguère encore l’Europe ne croyait pas ou feignait de ne pas croire, ont été consignés dans un acte solennel ; dans l’allocution du pape Grégoire .\VI au consistoire des évêques du 22 juillet 1812, accompagnée de pièces officielles d’une incontestable autorité : ils ont été entendus parla chrétienté tout entière, et l’indignation unanime qu’ils ont soulevée se traduit aujourd'hui en une croisade de liberté contre la Russie. Mais qui saurait énumérer toutes ces victimes obscures disparues soudainement, la nuit, du sein de leurs familles ; transportées à l’extrémité du monde, perdant leur nom, leur individualité humaine, marquées d’un numéro, d'un chiffre signifiant le tzar, enrôlées dans les régiments du Kaukase ou bàtonnées au fond des casemates : et mourant, prisonniers anonymes, sous les traits empestés d’un ciel de feu, plus rude et plus inclément encore que les flèches ernpoisoniiées des barliares 1 Ce tableau est loin d’être chargé , du fond de notre âme et de, notre conscience nous attestons sa réalité; il atténue plutôt qu’il n’exagère les souflrances incessantes de la Pologne
246 ADBI8SE AUX PEUPLES DE L’EUROFE
chrélienne, trahie et Tendue par l’Autriche, ce Judas des Slaves: mise en croix entre la Russie schismatique et la Prusse protestante, comme le Christ entre les deux larrons ! Jamais, depuis la persécution romaine aux jours de Domitien et d’Hôliogabale, le ciel et la terre n’avaient été attristés par l’aspect de pareilles tortures infligées à tout un peuple de martyrs, par toute une horde de bouireaux et de tourmenteurs ! Depuis 1830 seulement, le nombre des suppliciés de notre pays suffirait pour consacrer à jamais son droit souverain à l’indépendance ; pour faire de la cause polonaise la cause de l’humanité : la cause sainte de tous les peuples!
Pour ôter tout prétexte d’ignorance et de doute à l'Europe chrétienne, voici quelques traits principaux do ces actes de la Pologne, depuis le 8 septembre 1831 ; tracés avec le sang et les larmes de toute une génération :
En 1832, après l’expatriation forcée des débris de l’armée et de la représentation nationale, l'égime militaire avec tous ses abus et ses violences ; suppression de tontes les formes légales et des garanties émanant du traité de Vienne, promulgation des statuts soi-disant organiques à la place de la charte coustitutionnclle, état de siège dans tout le pays;
En 1833, pendaisons de Varsovie et de Lublin, fusillades de Vilno, après la tentative échouée de. Joseph Zaliwski; martyre d’Arthur Zawisza, de Szpek, de Michel Wolowicz, des soldats polonais immolés sous le knout à Kronstadt, pour n’avoir pas voulu changer de religion ; fermeture des établissements d’instruction élémentaire, abolition de l’université de Varsovie, et translation de sa bibliothèque à Saint-Péterslraurg ;
En 1834, déportation en masse de la noblesse et des patriotes en Sibérie, condamnations aux travaux forcés dans les mines de l’Oural, à l’armée du Kaiikasc, à la colonisation des provinces asiatiijucs, arrestations et tortures inipiisitoriales dans les foi teresses de Zamosç, de Modlin et de Bobruysk; reerntements cxtraoixlinaires, dégradations, connscations des biens des émigras, tous les désordres du despotisme triomphant et rassuré, deux cent mille victimes au moins, et UOU millions de francs résultant des confiscations ;
En 1833, inauguration de la citadelle de Varsovie, mémorable discours de Nicolas à la municipalité de cette ville;
En 1837, abolition du lit grec-uni, et conversion forcée au rit schismatique ; la persécution religieuse recommence, inar-
LE RÊTABUSSEMEMT DE LA POLOGNE
tyre des prêtres et des religieuses, surtout en Lithuanie ; suppression de l’univereité de Vilno et fermeture de sa bibliothèque, les juifs eux-mêmes deviennent suspects et se voient condamnés à toutes sortes de honteuses vexations ;
En 1839, martyre de Simon Konarski, à Vilno; déportation de plusieurs propriétaires pour avoir voulu, d’après Tinspiralion de cet illustre patriote, affreuchir leurs paysans; destruction incessante et systématique de l’enseignement public et do la langue nationale, par une série d’oukases de 1839 à 1847 ;
En 1844, martyre de Sciégenny, digne prêtre selon l’Évangile, voulant expliquer au peuple la parole du Christ et la mettre en œuvre ; police secrète avec toutes ses ténébreuses dénonciations et ses perquisitions infeitiales ; tyrannie d’une soldatesque effrénée, surtout dans les grades supérieurs, s’exei-çant sur les villes et les campagnes; impôts hors de proportion, excitation à la haine et au mépris entre les citoyens, tendant à provoquer è la guerre civile ;
Eu 1846, exemple et conseils donnés au gouvernement autrichien pour l’organisation des massacres de Gallicie : destruction de la république de Krakovie, dernier abri de la nationalité polonaise, et silence ou même assentiment tacite de la plupart des cabinets européens
Voilà dans toute sa réalité cette page du martyrologe des temps modernes, glorieuse pour la Pologne, infamante pour ses bourreaux, et dont chaque ligne remplit tous les cœurs honnêtes d’amertume et de douleur!
Et l'Europe, qu’a-t-elle fait, qu’a-t-elle tenté de faire en face de cette hécatombe sans cesse renouvelée ?.de cet holocauste toujours fumant, et ne pouvant dévorer sa victime? Comment a-t-elle payé sa dette à la Pologne ?
L’Europe l’a jetée avec une froide et cruelle résignation aux pieds de sou bourreau ; en lui disant : « Chacun pour soi ! * Opprobre et malheur ! Tandis que la Pologne se débattait sur son lit de torture, l’Europe ingrate, oublieuse de son passé, insouciante de son avenir, avait à peine une aumône à jeter à scs enfants proscrits! Livrée à sa fiévreuse activité matérielle, aux seules jouissances de lachair,il lui imporbiit peu de conserver son honneur, pourvu qu’elle conservât sa richesse ! Elle étouffait à plaisir la voix de sa mauvaise conscience pour pouvoir prolonger d'un jour, d’une heure encore, cette existence de
by
ADRESSE AUX PEUPLES DE l’EüROPE
débauche et d’iiiipudenr que le système de la paix à tout prix lui avait donnée, afin de complaire à ses penchants! La triste république de ISi8, qu’a-t-elle voulu faire pour répondre à la spoliation de Krakovtc? Elle ne songeait à rétablir la Pologne qu’à son jour et à son heure ; comme si une cause juste et sainte n’était pas de toutes les heures et de tous les instants: comme s’il pouvait être une France libre avec une Pologne esclave , comme si le sang de la Pologne ne criait pas vengeance ! L’Europe n’a jamais prêté qu’une oreille impatiente à cet immense cri de douleur qui, du fond de l’Orient, venait troubler ses rêves ; il fallait qu’elle se vît menacée dans ses plus chers intérêts, dans ses relations industrielles : il fallait qu’elle sentit le glaive de Nicolas sur sa tête, pour se réveiller enfin de son inexplicable torpeur !
Mais, que dis-je I l’Europe elle-même a coopéré au martyre de la Pologne, en applaudissant à sa défaite ; en proférant sur elle, par la bouche d’un soldat diplomate, ce sinistre blasphème, dans la honte duquel s’est écroulée la monarchie de Juillet : « L'ordre règne à Varsovie ! » En disant avec lui, ou en le laissant dire publiquement, officiellement, que la Pologne n’était plus qu’un cadavre ! Mais qui donc a le droit de condamner à moitiés peuples, avant qu’ils ne soient réprouvés de Liieul Est-ce un cadavre que ce corps indestructible qu’on a besoin de cramponner à tous ses membres, de dépecer par lambeaux comme dans un immense charnier, de faire garder par deux cent mille soldats, pour l’empêcher de se dresser debout, et d’étouffer, dans un suprême elTort de désespoir, les boureeaux lassés de le frapper! Est-ce un cadavre que celte Pologne intelligente, dont la pensée toujours active produit à elle seule plus de monuments littéraires que tous les Etats du tzar moskovitc, couvrant la seplièmeqiartie du globe! Est-ce un cadavre que cette mère féconde qui, oubliant ses immenses douleurs, enfante sans cesse de nouvelles légions d’émigrés pour tous les.penpies de l’Europe combattant au nom de la liberté I Est-il un seul combat livré pour elle depuis un siècle où la Pologne n’ait envoyé ses plus nobles enfants ! Répondez, pays de France, d’Italie, de Hongrie, antiques bords du Nil, âpres sonamels du Kaiikase, forêts du Nouveau-Monde ; vous nous connaissez, vous avez vu briller nos aunes, palpiter nos aigles, vous savez si la Pologne est vivante, si la vie est énergique, généreuse, inépuisable; car dans tout l’univers, elle a gravé son
LE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE
nom en traits indéliibilcs : car dans tout l’univers, elle a scmd nos ossements qui doivent, comme les dents du dragon, engendrer, pour elle et pour vous, des héros, des martyrs et des libérateurs ! Oui, nous l’attestons en face de üieu et des hommes ; avec toute la ferveur d’une conviction religieuse : La Po- LOfiVE EST VIVANTE, autant et plus vivante que l’Europe ellemême, parce qu’elle a foi dans son salut ! parce que, supprimée comme État, elle existe, pense, agit comme peuple, comme nation, comme armée ! La Pologne est vivante, parce que son sang toujours nouveau ne cesse de se répandre et de sanctifier la terre, comme une rosée de martyre et de rédemption ! La Pologne rar vivante, parce que nous, ses enfants, ses soldats, ses apôtres, nous vivons pour attester sa vie !
Rien ne meurt, excepté ce qui veut mourir ; or, la Pologne ne veut pas mourir ; elle veut vivre d’une vie nouvelle, supérieure, pour la gloire et le bonheur de tons ! Les épreuves qu’elle a traversées, loin de l’abattre, ont élevé son âme, ont rendu sa vitalité plus robuste, ont exalté, raffermi le sentiment national. 11 en est ainsi de tous les peuples qui se sentent dans l'âme une part de l’inspiration divine; la Russie seule, une fois morte , ne revivra plus jamais : car son âme, c’est le néant !
Mais non-seulement la Pologne n’est pas morte, la Pologne ne peut pas mourir ; elle est impérissable : parce qu’elle porte dans son sein le feu céleste qui doit régénérer le monde!
Son âme est indestructible, immortelle, comme le Verbe divin dont elle émane ; et cette âme rendra la vie à tout le genre humain racheté par son supplice 1
Elle vivra ! car le jour de sa délivrance, sera le jour de la délivTance universelle!
Elle vivra ! comme l’Angleterre, la France, la Tui-quie, l’Allemagne, la Hongrie, ritaiie, qui toutes trouveront dans l’affranchissement général leur part d’indépendance et de liberté I
Elle vivra ! souveraine par le martyre, et sacrée par son propre sang I
Supposer le contraire, ce serait commettre une impiété contre l’Esprit de Dieu, dont le Christ des peuples est le dépositaire parmi les peuples !
Ce serait nier la Justice, c’6st-à-dire nier Dieu !
Que si môme elle était abandonnée par tous les peuples, elle