‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 78 sur 110 · ADRESSE AUX PEUPLES DE L’EDROFE · texte numérisé non relu

ADRESSE AUX PEUPLES DE L’EDROFE

vivrait cependant ; mais do celte vie de désespoir et de vengeance qui ferait retomber son sang sur la tète de ceux qui Tauraient condamnée à mourir : la Pologne morte et la Russie, vivante subjugueraient rEinope, l’Asie, le inonde!

On n’anéantit pas un peuple ni une idée dans l'espace de quelques générations; il n'y a qu'un despote en démence qui puisse concevoir le projet de l’assassiner! Après quelques années le fer s’émousse, la corde s’use, le sang se renouvelle ; le peuple soulève la pieri® sépulcrale : l’idée plus radieuse que jamais sort de sa tombe en déployant ses ailes, et s’élance vei's l’infini I

Pour que l’Europe se ressaisisse et redevienne elle-mémc ; pour qu’elle ait le droit d’imposer silence i toutes les passions de haine et de jalousie qui cberclient à étoiilfer ses instincts traditionnels d’autorité populaire et de vraie liberté, il faut qu’elle remonte à la source même du mal qui la ronge et la dévore; il faut qu’elle reprenne en sous-œuvre et d’un commun accord, la lâche indignement abandonnée par l’ancienne monarchie, méconnue par la républi(|ue, à peine ébauchée par l’empire, et enfin ouvertement trahie par les deux détestables régimes de I8'10 et de 1818 : il faut qu’elle relève cette paroi démolie lonrnée vers l’Orient et le Kord, si nécessaire à son existence, en lui donnant pour bases les conditions indispen.«ablesde l’équilibre et de la solidité. Il faut qu’elle se dégage de la vieille routine des transactions diplomalirjiies avec les puissances absolues qui l’ont toujours impitoyablement sacrifiée : à Bâle, en 1795 ; à Campo-Formiu, en H97 ; à Tilsitt, en 1807; àScbœnbrunn, en 1809;àVienne, en 1815 ; à Paris, on 1830 (1). D’ailleurs, qu’a-t-clle gagné à cette longue ingratitude? Plusieurs révolutions manquées, des guerres désastreuses et sans résultat, des secousses incessantes, terribles, qui l’ont quittée plus faible, plus troublée et plus découragée qu’elle n’était auparavant; et qui ne lui laisseraient entrevoir dans l’avenir d’autre perspective que l’anarchie ou la servitude. L’Europe n’a pas d’autre moyen d’échapper à l’une et à l’autre, d’assurer .sa paix et sa liberté, qu’en délivrant la Pologne ; premier échelon vers un ordre de choses meilleur, vers une organisation

(4) Noos devons aojonrd'faut, pour la vérité liistorique, ajouter à cette éuuoiération la date funeste du 31 mars 1S5C.

LE ËÊTABLISSElfKMT DE LA POLO&NE 251 (lélinilive : car il n’v auba jamais m paix, ki ubehté pour l^Eu-

nOPE, SANS UNE PoLOONB INDÉPENDAMI.

La vieille politique ne peut tout au plus que constater le fait de rindcpcndancc |)olunaise;maislc produire, jainaisi la guerre existe, tant qu’il y a un seul Polonais et le tzar; or, il est plus facile de supprimer le tzar que de supprimer la Pologne. C’est une question qu'il est impossible d’éteindre ; qu'il n’est plus même permis d’ajourner : éloigner une question capitale, ce n’est point la résoudre, c’est souvent la rendre insoluble.

La discussion des deux principes d’ordie et de liberté ne peut être également résolue qu'à ce prix; uue juste balance ne saurait être établie entra les instincts démocratiques des temps modernes et l’autorité, avant que cette grande question nationale oc soit vidée. Comment paiier eu cH'et d’une trêve entre le pouvoir et la liberté dans certains État^ dont tous les fonctionnaires sont d'une nation et tous les administrés de l’aiiti e '? C'est inadmissible ; dans un pareil conflit il n’y aura jamais que désordre et soutli'ance : toute cause de l'évolution étant, au fond, dans une nationalité comprimée par une autre. La France, dit le tzar Nicolas, est un pays qui ne sait être ni libre ni esclave. » Si cette paixile de haine peut avoir une apparence de vérité, c’est parce que la France est solidaire de l’Europe, ces dernières années ne l’ont que trop bien démontre, à l’intérieur et au dehors ; c’est qu'il ne peut pas y avoir de Fiance libre avec l’Europe esclave : c’est qu’il ne peut pas y avoir d’autorité entourée de respect eu France lorsqu’elle ne l'est pas ailleurs. La France est le cerveau de l'Europe ; elle pense et seul pour elle : toutes les souffrances de ce grand corps viennent s'y retléter, comme dans l’organisme humain où tous les nerfs viennent aboutir au cerveau. Comprimer ce foyer de la pensée et de la volonté ; l’amortir ou l’éteindre : ce n’est pas lu manière de guérir les souffrances du corps tout entier. Itendez l'Europe heureuse, en donnant satisfaction au piincipe national; et vous n’aurez plus besoin d’exagérer le priucijH! de l’autorité : parce que vous n’aurez plus de lutlc>s à subir contre les colères et les impatieiK'cs du l’esprit révolutionnaire.

On a dit que la Pologne est impopulaire en France, comme la liberté; nous acceptons le mot et la comparaison ; car nous n’aduieltous pas que la liberté, malgré l’abus que l'ou a pu faire de son nom, puisse jamais devenir im[H>pulaire ailleurs

ADRESSE AüX PEUPLES DE L^EUROFE

qu’en Russie. Sans doute, les libéraux d’avant, pendant et après 1848, ont crueliemont abusé de ces deux noms identiques ; mais à qui la faute? Est-ce la Polo^tie ou les émigrés qui ont évoijué la fatale journée du 15 mai ? Est-ce la Pologne ou les émigrés qui ont appelé sur la France les orages de juin et de septembre? Est-ce la Pologne ou les émigrés qui furent l’objet des agitations verbeuses et stériles des deux assera- blées? Mais nous étions tous absents alors; nous avions tous vole vers notre pays, sur les belles paroles du chef du gouvernement, proclamant ; « que les portes de Krakovie nous étaient ouvertes, etc. » 11 faut rendre à chacun, dit l’Évangile, selon son droit et ses mérites ; ces souvenirs funestes, nous n’en acceptons pas la responsabité : nous les avons désavoués en notre nom et au nom de notre patrie (1). Ne faut-il pas plutôt attribuef celte défaveur passagère qui, depuis quelque temps, s’attache à notre cause, à cette défaillance qui s'empare de l’esprit humain après toutes les grandes crises poliques ? Mais la cau.se polonaise ne saurait en être atteinte ; pas plus que le dogme chrétien n’a été atteint par les excès de l’inquisition et du jésuitisme : pas plus que la liberté ellemême n’a été atteinte par les divagations des rhéteurs et des philosophes. Elle survivra, certes, à son impopularité d’un jour, comme elle a survécu à son martyre d’un siècle. Pologne, selon nous, ne veut pas dire violence et révolution, Pologne veut dire justice el nationalité ; la cause polonaise n’est pas, selon nous, une arme de parti, un moyen d’ambition : elle est un principe inviolable, une nécessité univci-selle.

L’Europe, tant de fois sauvée par l’ancienne Pologne, doit payer sa dette à la nouvelle, sous peine de périr elle-même. En le faisant, elle résoudra rindcchifli-able question d’Orient, celle éternelle énigme de sphinx pour les Œdipe de sa vieille politique. D’ailleurs, espérer le maintien de l’intégrité de l’empira turk, en laissant la Pologne sous le joug moskovite, c’est vouloir le but, en rejetant le moyen. C’est le tzar lui-même qui la provoque, qui la déüe; il faut que l’Europe lui réponde en disant : Je veux avoir la Pologne qui me manque, cet organe robuste, ce membre indispensable, si longtemps mutilé, écrasé, el du premier coup, sa victoire est certaine, la balance incline

(I) Voyez le Courrier franfaii da 25 mai 18*8; Au peuple de Paris (E sV.vni&SEMEHT DE L’ASSEUBLtE NATIOHALE} : pag. Ul,

LE két.vblissestent de la POLOOîîE 253

de son côté! L’Europe ne se sentirait-elle pas ce courage ? Estce que le tzar est réellement aussi fort qu’il le pense? Est-ce qu’il possède un autre levier que son or et ses mensonges ? Est-ce que la France et l’Angleterre n’ont pas plus de puissance morale et matérielle que la Russie? Est-ce que la Pologne et la Turquie n’ajouteraient pas à ce qui leur manque encore? Est-ce que l’Europe est destinée à périr sous une nouvelle invasion de barbares?

La Pologne abandonnée, c’est le vampire asiatique terrassant la vie européenne ; ce sont tOO millions d’esclaves, obéissant à une pensée, à une parole, à un geste; écrasant, même contre leur gré, par leurs masses compactes, le reste de l’Europe, où tout devient glace, désert, immobile, comme la Russie ; c’est le schisme grec avec le tzar à sa tête, dominant le catholicisme et le protestantisme ; c’est la Turquie ai-rêtée dans son essor de renovation, déchirée par le fanatisme, démembrée par l’Europe ou plutôt conquise par la Russie; c’est l’Allemagne à jamais enchaînée à la volonté du tzar, c'est i’Itab'e, la Hongrie, rivées à leui's fers, et replongées dans ^kurs cachots : la France envahie, l’Angleterre gravement menacée.

La Pologne délivrée, c’est l’Europe victorieuse; et alors, tout renaît, tout se ranime : les arts, Jes sciences, l’industrie, le commerce, la richesse, au sein de la paix à jamais ralfemiie, de la liberté mesurée à l’intelligence, du bonheur individuel et général. Plus de guerre possible, car plus de conquête réalisable ; plus de lutte internationale, car toutes les nations sont indépendantes et jouissent des mêmes droits. C’est le tzarisme contenu, limité dans son essor, peut-être anéanti. C’est la race polonaise rétablie dans son intégrité territoriale, donnant la main à toutes les races slaves et les émancipant à son exemple ; d’un côté, ravivant les nationalités bohème, croate, slovaque, illyrienne, serbienne, bosniaque, et les fondant dans un lien fraternel ; de l’autre, relevant la malheureuse Russie de son affaissement, de sa stupeur, cl la rendant européenne ; préparant pacifiquement, progressivement, par les tendances naturelles, ce magnifique édifice des États-U.ms d'Echope, posé sur le trépied slavo-romano- germanique-, synthèse grandiose dont les proscrits polonais ont été les premiers apôtres, et dont la réalisation est réservée à l’avenir de tous les peuples ; système aussi simple et sublime que le système solaire d’après

adresse adx peîiples de l’eurote

Kopcrnik, ou toute chose est k sa place et se meut librement, spontanément, en obéissant à la loi générale (ratlraction.

Voilà les deux perspectives que noos montrons à riinrope ; voilà les deux chemins qui s’ouvrent devant elle Tun mène au noir abîme de la lonle-pnissance asiatique, l autre, ans riantes régions de la paix, du bien-être, de l’harmonie universelle, en un mot, à la fédération européenne. L’heure provi. dcntielle a sonné ; l’Europe est encore libre de choisir : elle ne le sera plus lorsque les négociations rompues auront renoué leurs trames homicides. U ne faut pas que Constantinople, son palladium, puisse jamais être touché par la main du tzar moskovilc !

« Celui qui y régnera, sera le wai souverain du rt\onde, n écrivait le tzar Pierre dans son célèbre testament ;

C’est ce que pensait aussi Napoléon, lorsqu il disait k Sainte- Hélène, trop lard malheureusement pour la liberté de l’Europe

et la sienne : . , • .

« D’après le cours naturel des choses, dans quelques années

la Turquie tombera au pouvoir de la llussie...

» Si jamais la France et l’Angleterre s’allient de bonne foi,^ ce seia pour empêcher l’exécution de ce projet; mais celte alliance même ne suffirait pas... .

» Je vois dans l’avenir plus loin que les autres : aussi, je voulais opposer une barrière à ces barbares, en rétablissant la

Pologne... » ...

Et nous, scs enfants, nous qui croyons a son avenir au sein de l’Europe régénérée ; désirant avant tout faire accepter la Pologne comme un des éléments, sinon comme 1 élément canilal de la guerre, nous répétons le cri que nos gloneiises légions faisaient retentir en remeltanl le pied sur le sol de la

patrie :

K ne mûukra pas ! »

t nj^tion polonaise est une muraille vivante, établie entre lame Noire et la Baltique, et séparant l’Europe de l’Asie. Cette muraille, incessamment minée par le flot des barbares, aflni par s écrouler vers la ün du dernier siècle, en couvrant

î-ï R]^TABI.Î3S¥îI8MT Dï la PÛLOaNE 3îiî»

deux tiers du ruotide de sas éclats. Pénétrant aussitôt par cette brèche, le flot des hat bares s’est répandit sur l’Occident et le Midi ; pour y déployer scs tentes comme nu.v jours d’Attila, pour ranfonner les villes, incendier les moissons, traîner le peuple en esclavage : et nuis, chargé de monceaux d’or, de dépouilles sanglantes et de malédictions, pour refluer vers sa source asiatique.

Aujourd’hui, le voilà qui cherche une troisième fois à se faire jour en Europe, par la route de Constantinople ; mais cette lois, c’est pour ne plus la quitter: il veut y fixer sa demeure, lui dicter des lois selon sa nature, lui donner des souverains de sa race. Si la pensée barbare du chef orgueilleux de ces barbares devait prendre corps et chair, dans (]uelques années on verrait des rejetons orthodoxes de sa famille, installés sur les trônes principaux de l’Europe ; à rOrient, ce serait l’impérieux Constantin; au centre, sans doute un l.' uclitenberg; à l’Occident, le grand-duc Alexandre, le tzaréwitch aux manières exquises, prototype vivant de sou oncle, qui lui aussi rêvait de se faire couronner à Paris et sacrer à Rome; et qui l’aurait fait au détriment de scs alliés, si la Prusse et l'Autriche avaient osé lui servir de parrains ou de complices. On se souvient avec quelle superbe complaisance le tzar Alexandre prêtait l’oreille aux discours académiques, le saluant aux poi tes même de la ville conquise des noms de sauveur et de libérateur!

Ces enseignements ne sont pas perdus pour le tzar Nicolas, le souverain voyageur; il ne se plaît, comme Charles-Üuint, que dans les États de ses voisins : et croit être chez lui du Portugal jusques en Chine. La Turquie absorbée ne serait pour lui qu’une première étape ; la .<;econde, serait l’Aulriche; la troisième, la France ; la quatrième enfin, l’Angleterre • où les descendants de Ruryk, les lils du bandit varègue, ii-aieut .saluer leurs demi-frères, les vainqueurs normands du Livred’Or, héritiers féodaux de Guillaume le Conquérant.

Il y a donc un intérêt commun à relever celle digue abattue; à la reconstruire plus forte et plus compacte que jamais, afin de contenir le flot barbare dans ses limites, en lui disant comme Dieu dit à l’Océan : « Tu n'iras pas plus loin ! »

Sur quel plan cette muraille doit-elle être reconstruite? Évidemment sur un plan national, qui lui permit de rallier autour d’elle et de centraliser les Slaves. La Pologne telle que

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