ADRESSE AUX PEUPLES DE L*EUROPB
nous la souhaitons, telle qu'elle doit être, pour accomplir cette mission qui doit lui donner la force et la durée, possède dans son sein tous les cléments nécessaires : son existence indépen* dante de douze siècles en est une infaillible garantie. L’Europe moderne ne la connaît que par ses malheurs ; mais nous, ses enfants, ses soldats, sa parole active, nous la connaissons autrement encore : et par les gloires de son passé, nous présumons de la grandeur de son avenir.
En effet, aussi haut que nous puissions remonter dans la nuit des âges, nous trouvons que les vastes plaines désignées par l’antiquité du nom de pays Scythes ou Sannates, furent peuplées par des tribus originaires de l’Inde (probablement de la caste guerrière) qui, après avoir traversé le Kaukase, où leurs traces sont toujours vivantes, vinrent s’établir entre la mer Noire, la Baltique et l’Adriatique. Le nom générique de cette race, peuple slave, est dérivé de l’indien çrava, pabole ou renommée; en polonais slowo et slawa, le verbe ou la gloire. C’était donc la race parlante et glorieuse, le peuple des as- . semblées publiques et des batailles. Une fraction notable de ces tribus, après avoir franchi les Balkans, ou le mont Hémus des anciens, sous la dénomination de l’élasges, alla peupler la Grèce, plus tard conquise par les Hellènes; une autre, en s’avançant des bords de l’Adriatique, le long du littoral italique, alla fonder les colonies pélasgiques de la Grande-Grèce : sur lesquelles Rome ancienne vint asseoir sa puissance (I). Une grande partie de la Turquie d’Europe, de l’empire d'Autriche, de l’empire moskovite et les régions orientales de la Prusse moderne, sont des pays slaves. Cette race occupe donc l’immense portion de l’Europe et de l’Asie, qui s’étend de l’Adriatique à la mer Glaciale, et de la mer Caspienne à la Baltique. Au centre de toutes ces populations indo-slaves, autochlhones dans tout le territoire qu’elles possèdent, se trouve la Pologne, l’ancienne Léhic, établie le long du cours de la Vistule (le fleuve vANDAi.es des anciens), depuis sa naissance dans les Karpathes jusqu’à son embouchure dans la Baltique. Les deux premiers grands États slaves qui se constituèrent au moyen âge, furent la Pologne et sa voisine la Lithuanie, admise par son apostolat à l’illumination chrétienne. Au quatorzième
(4) Voyez Uérodütc, Ut 11.
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LE rétablissement DE LA POLOGNE 257
siècle, elles sc réunirent par un pacte volontaire, en une fédération librement consentie, saintement observée jusqu’à l’heure du partage, et formèrent une des nations les plus considérables et les. plus respectées du continent européen.
Leur territoire uni comprenait au nord-ouest, du côté de l’empire germanique, la Pologne proprement dite, la Silésie, la Poznanie et la Mazovie; et sur la Baltique, près de l’électorat de Brandebourg, la Poméranie, l’enclave dite Prusse -polonaise et la Warmie : c’est-à-dire la Gka>de-Polog>e, avec Posen et Varsovie pour capitales ;
Au nord-est, le long de la Baltique et de la Dzwina, c’étaient la Samogitie, la Kourlandc, la Livonie-polonaise, la Russie- Blanche et la Russie-Noire ou Polésie : c’est-à-dire le gram>- DLCHÊ DE Lithuame, avcc Vüno pour centre;
A l’orient et au sud, près de la mer Noire et du Dniester, c’étaient la Petite-Russie, Czerniéchow, les Kosaks duDniéper, l'Ukraine et la Podolie : c’est-à-dire les Terres-Rüssieknes, avec Kïow pour métropole, l’ancienne ville des Polaniens ;
Au sud-ouest, lo long des Karpathes, c’élait la Russie - Rouge, l’ancien royaume de Vlodomérie et de Halitz ou la Gallicie : c’est-à-dire la Polocne-Mineure, avec Léopol et Krakovie pour capitales.
Ajoutons-y, pour mémoire, que vers le nord, les deux villes libres de Pskow et de Novogrod la Grande ; et vers le sud, les deux hospodarats de Moldavie et de Valacliie, constituaient des fiefs qui relevaient de la république.
C’est ainsi que la Pologne était réellement à cette époque la grande Lnité slave, qui dans l’avenir ne peut se réaliser que par elle ; et le nom frauduleux de l’empire de Toutes les Rassies, usurpé plus tard par les tzai s de Moskovie, pour se substituer à la Pologne dans tous ses rapports avec l’Occident et le Midi, n’est qu’un mensonge, une fraude et une déception.
Que trouve-t-on dans ce vaste pays, depuis son avènement au christianisme au dixième siècle, à travers les grandes époques des trois Boleslas, de Kasimir le Grand, de Vladislas- Jaghellonet des deux Sigismond, jusqu’à nos jours ? On voit que les traditions primitives de la race originaire y subsis • taient-encore, tandis que le reste de l’Europe était ployé sous le joug de fer de la féodalité; que la société polonaise était basée sur le triple dogme de la liberté politique, de la liberté individuelle et de la liberté de conscience , rellet lointain de la
âDft£36Ë AUX PEUPLES DE L’EtJtlOPE
tribu guérrière de nos ancêtres : que ses mœurs et ses institutions portaient aussi ce triple caractère empreint sur la nation, sur l’individu et sur l’Ame humaine.
а) Ses lois les plus anciennes renrermaient le germe du déveioppemcnl intérieur et organique des sociétés modernes ; c’est-à-dire le principe électif ou lie la souveraineté populaire. Le gouvernement résidait dans l’assemblée générale des Étals ; les chefs et les juges responsables élus par le peuple, présidaient à l’exécution des lois ; mais leurs pouvoirs leurs venaient de cette assemblée (jiii pouvait les révoquer, l’iiis que toute autre nation, la l*olognc contenait en elle les moyens de se transformer et de progresser pacifiquement ; parce qu’elle avait subi moins que les autres les funestes effets de l’égoîsmc et d’une centralisation exagérée : témoin le statut de Wisliça (1347), le code lithuanien (1329), et surtout la constitution du 3 mai (1791). La pins haute expression de ce principe, l’élection du chef de l’État par le vœu populaire, date de trois siècles avant le christianisme.
б) L'esprit traditionnel de l’indépendance individuelle était si profondément enraciné dans nos mœurs et nos habitudes, que son excès même, le liberum veto, regrettable à tous égards, et condamné par sou abus, parvint à préserver l’honneur et l’avenir de la Pologne, dans les deux diètes de Varsovie et de Gmdno (1768-1793), assemblées par l’influence et dominées par les baïounctles moskovites. 11 se formulait dans cette maxime: «Brûlons nos maisons; paix-ourous notre pays les aimes à la main, plutôt que de nous soumettre au pouvoir ai biiraiie ! » Sa plus haute expression fut l’héroïque confédération de Bar, première protestation armée contre l’invasion étrangère.
c) La toléiancc religieuse est un des caractères principaux, comme une des plus grandes gloires de l’ancienne Pologne. L’inviolabilité de la conscience humaine sauva ce pays de toutes les guerres de religion qui désolèrent les autres contrées. Jamais le fanatisme ne mit son pied satanique sur le sol hospitalier de notre patrie ! Jamais il ne put y construire scs infâmes appareils de supplice ! Tandis que les bûchers du Saint- Office s’allumaient en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, la Pologne donnait asile à toutes les communions chrétiennes, les réunissant dans un esprit commun de charité ; lesariehs, les socinien», les luthériens, les calvinistes, étaient
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LE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE
siM’s d’y trouver le libre exercice de leur culte : jusqu’aux Juifs eux-mêmes, bannis et persécutés partout ailleurs, admis par Kasimir le Grand au droit de bourgeoisie et de cité. L’indépendance toute nationale de son clergé, (jui date du onzième siècle, indépendance bien plus grande que celle de l’église gallicane, n’a pas permis à la théocratie temporelle de Rome de s’imposer en souveraine et de. dicter ses volontés à la Pologne. Son patriotisme a constamment réuni dans une même pensée, le culte des autels et celui de la patrie; d’après cette conviction que le Dieu de l’Évangile est aussi le Dieu de la Liberté. Grâce à son influence, le jésuitisme venu de l'étranget pour le malheur et 1a perte de la Pologne, a dil se désister de l’enseignement public, devant la régénération nationale, entreprise et réalisée par l’illustre Stanislas Konarski. Enfin, pour couronner son œuvre, il a fondé celte église slave, ce rit grec-uni, consacré par les deu.x conciles de Florence et de Rrzesç-Litewskl (f 138-1596), qui doit un jour, par l’extension de son dogme fondamental, la séparation de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, ramener l’hérésie de Photius à l’unité. Cet esprit de charité vraiment apostolique de l’ancienne Pologne, a fait dire au pape Paul V à la députation polonaise venant lui demander les reliques des saints, en échange des drapeaux conquis sur les infldèles: « Polonais ! chaque parcelle de votre terre ne renferme-t-elle pas la relique d’un martyr? »
Ayant dit sommairement quel fut le passé de la Pologne, nous avons fait entrevoir quel sera sou avenir.
Nous ne demandons pas pour elle scs anciennes limites du temps de Roleslas I*' 1[I0I2), avec la Moravie, la Bohême et la Lusace renfermées dans leur immense orbite ; avec les piliers de fer enfouis par ce roi conquérant au confluent de l’Elbe et de la Sala ; ni même celles de Vladislas-Jaghcllon, avec les républiques de l’skovv et de N'ovogrod relevant de la Lithuanie, les Kosaks des Steppes et les Tatars de Krimée pour feudataires; nous renon(jons à tout jamais à la prétcnliou de donner ou d’imposer des souverains de race polonaise au tzaral de .Moski)vic, cotnrne sous Élicune Batory, dont la mort seule a préservé la Uraude-Russie de devenir une province polonaise ; ou plus tard, sous Sigismond III et son lils Vladislas IV, appelé au tiône de Moskou par un choix national : nous ne voulons que ce qui est à nous, mais tout ce qui est à
A.DUKSSE JlVX PEUrLES'PE L’EUROPE
nous, sans laisser un seul lambeau de sol polonais en dehors de notre territoire. Agir autrement, ce serait entretenir des germes permanents de discorde et de divisions entre nous et nos voisins, avec lesquels nous voulons vivre en bonne harmonie, en paix cordiale et fraternelle intelligence.
Il ne peut ôire question non plus de cette Pologne mutilde de 1807, création informe d’un grand homme de guen-e, subissant depuis Tilsitt la fascination de l'abîme moskovite ; encore moins du royaume dérisoire de 1813, annexé à la Russie, avorton périssable du congrès de Vienne, et dont rétablissement même impliquait une flagrante contradiclion : car il est évident que le tzar ne pouvait être en même temps autocrate en Russie et roi constitutionnel en Pologne. Le temps a déjà fait justice de ces deux déplorables abenations ; y revenir aujourd’hui, ce serait consommer un nouveau partage et reconnaître le principe des précédents : la Pologne à venir, la seule possible et rationnelle, est une Pologne large et forte, se gouvei’uant d’après sa propic volonté, ses principes cl ses intérêts. Ce n’e.st point le nom de la Pologne qu’il faut à l’Europe, c’est la chose elle-même.
Malgré les savants sophismes de l’historien de la révolution française, et de toute son école fondée sur la consécration du fait-accompli, sur la force matérielle et brutale dominant le droit et les intérêts moraux, la Pologne a des fi’ontières naturelles, des limites organiques, positives, tout aussi déterminées que celles des Étals les plus compactes et les plus centralisés de , l’Europe : c’est à l’ouest et au midi, le cours de l’Oder et la chaîne des Karpathes, qui la séparent de la Prusse et de l’Autriche; c’est à l’orient et au nord, le cours du Dniester, les deux rives du Dnieper et de la Dzwina, qui la séparent de la Turquie et de la .Moskovie.
Nous réclamons au nord les embouchures de la Vistule, avec Dantzig; celle du Niémen, avec Klaypeda (Alemel); celle delà Dzwiiia, avec Riga; ainsi que la libre navigation de ses trois grandes artères, le Dniéper, le Boh et le Dniester, conditions indispensables de sa force et de son existence : savoir, de former une ligne non interrompue de la mer Noire à la Baltique.
Ces limites sont acquises efassurées à la Pologne par une possession incontestée de plusieurs siècles. Elles seules pourront lui donner une place acceptable cl digne de son passé
LE KÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE
parmi les peuples qui l’honorcnt. Elles seules lui permettront de réunir et de pacifier autour dVlle la race slave, dont elle occupe le centre géographique. seules garantiront à l’Europe 1 inviolabilité de son équilibre et la protégeront à l’avenir contre toute invasion possible. Ces limites que nous réclamons aujourd’hui à titre d’héritage et de légitime succession, étaient celles de la république-unie de Pologne et de Lithuanie, sous les Bolcslas, les Kasimir, les Jaghellons ; que les rois électifs n’ont cessé de maintenir de 1573 à 1795, et que les assemblées polonaises ont toujours revendiquées au nom de la nation. La Pologne ainsi composée aurait une superficie de 14,000 milles carrés géographiques (de 15 au degré)j avec une population de 21 millions d’habitants, contenus dans les limites de 1772 : ou de 18,000 milles caiTés, avec 30 millions d’habitants, en rentrant dans les pays démembrés par la Prusse, la Suède et la Russie, en 1525, 1660 et 1686 (I).
Dans ces conditions territoriales, la Pologne n’aura tout autour d’elle que des voisins sympathiques et désirant maintenir son indépendance : savoir, la Moravie et la Bohême, qui, depuis leur annexion à l’Allemagne, étouffent dans une atmosphère incompatible avec leur vitalité ; la Hongrie pressentant qu’elle doit un jour unir ses destinées avec les nôtres, et qui nous tend fraternellement les mains à travers les Karpalhesj la Turquie, autrefois notre loyale adversaire, aujourd’hui notre invincible alliée et l’émule de tous les peuples libres dans la carrière du progrès et de la civilisation ; les Kosaks, qui se souviennent encore de leur ancienne indépendance républicaine, aujourd’hui souillés, abrutis et dégénérés sous le régime flétrissant du knout nioskovile ; la Suède, cette autre France du Nord, recherchant une alliance solide que la Pologne seule peut lui offrir ; l’Allemagne, redevenue allemande et constüutiomielle aussitôt que séparée de la Russie; la Russie clle-mcme, rattachée à la famille slave par le système fédératif. Avec aucun de ces voisins la guerre ne sera profitable ni même possible, car tous auront les mômes intérêts à défendre, les mêmes besoins à satisfaire ; ce sera fonder cette grande ligue amphictyonienne, cette alliance générale des peuples de
(O Voyez Léonard Chodzko, Eneyclopidit moderne {wl. Pologne): Stanislu PUier, Swiençlii, Lelevel, etc.
262 ADRÏSSE kVX PEUPLES DE L’EUROPE
l’Eiirôpé, entrevue déjà par Sully, professée par Côlbért> él qui aurait dû devenir 1a politique de Napoléon ; celte voûle imposante de l’édilice européen dont la pointe Pestera touméé vers l’Asie, dont la Pologne sera, comme autrefois, la clef et le pivot ; et dont les deux arcs-boutauts s’appuieront à l’extrême nord sur la Suède, à l’extrême sud sur la Turquie. Ce système frappe trop à première vue par son évidence pour avoir besoin d'être démontré.
Quelques hommes politiques en France et en Angleterre ont songé un instant à créer Un État intermédiaii’c entre la Russie et la Turquie avec les Roumans, les Slaves et les Grecs du Danube. Mais avant de fonder des nationalités nouvelles, ne serait-il pas plus équitable, plus logique surtout, d’organiser les anciennes? Les États danubiens, sans le littoral de la iiler Noire et le Danube jusqu’à son embouchure, c’csl-à-dire sans la Bessarabie, ne signillent absolument rien en politique. Ce n’est qu’une nationalité peu nombreuse et nullement homogène ; livrée, sans aucune défense, à la merci de ses trois voisins: la Russie, l’Autriche et la Turquie. On ne pourrait en faire un État indépendant qu’en détachant la Transylvanie de l’Autriciie, et la Bessarabie de la Russie, pour les ajouter aux deux autres principautés. De cette manière, l’État rouman aurait les Karpathcs pour point d’appui, le Danube et le Dniester pour extrêmes frontières, avec une population d’environ 7 millions d’hommes; et deviendrait un rempart elleclif entre l’empire ottoman et la Russie. Nous faisons des vuetlx sincères pour la réalisation de ce projet qui rendrait la vie à la nation roumane; qui pourtant, dans les circonstances actuelles, nous paraît d’une exécution fort difficile. Les£fafs du Danube, sans une Pologne recoli.stituée, ne sauraient trouver dans l’Autriche, une garantie suffisante de durée et de stabilité; leur indépendance ne refleurira qu’à l’abri de la bannièie polonaise.
Quant à l’AlilHche elle-môme, c’est à tort qU’on a Voulh, dans l’intenllhn de ménager son alliance, ajourner, sinon éteindre la question polonaise dans la crise actijclle. L’Autriche à bien pWS dlhtét^ fenchre que la France et l’Angleterre à coopérer au rétablissement de la Pologne ; car c’est pour eUe une nécessité d’existence et de consci vation. En effet , deux intérêts distincts et souvent opposés se croisent et se combattent dans la politique autrichienne . savoir, l’intérêt
LE RÉTABLISSEMENT DE LA BOLOGNE
national et l'intéi êt dynastûjiie. Lc premier lui commande de se prémunir contre les tendances hautement avouées du panslavisme russe, dont l’objet principal est d’absorber et de s'assimiler les 13 millions de Slaves qui la composent. 11 a pour représentant M. de Mettcniich; auquel il n’a manqué que le courat'O et l’indépendance de ses opinions pour être un homme d’Étal national : il n’a jamais eu de détermination que pour faire massacrer les Polonais. Cependant, dès 181 4, il avait proposé, dans les préliminaires du congrès de Vienne, le rétablissement de la Pologne, au pri.v môme de la rétrocession complète delat}allieie;onsaitqueles sages dispositions du congrès à ce sujet, fortement appuyées parle prince Schwarizenberg, ont été modifiées par te retour de l’île d’Elbe et le débarquenicnt de rempereui Napoléon. Cette proposition renouvelée en 1827, et transmise à Paris par M. de Caraman, ambassadeur de France à la cour de Vienne, aurait été accueillie sans les intrigues de .M. Pozzo di Rorgo, qui préparaient de loin en loin la révolution de Juillet. Elle a été présentée une troisième fois, en 1831, au roi Louis-Philippe, qui venait déjà de traiter avec la Russie, et qui ne voulut rien entreprendre sans l’assoclalion de l’.Vngleterre.
L’intérêt dynastique, au contraire, commande à l’Autriche de s’appuyer sur le tzar Nicolas, comme sur l’incarnation vivante de la force et de l’autorité, contre l’esprit d’indépendance dont ses diHérenles populations sont animées. Ces populations hostiles, ou du moins étrangères l’une à l’autre, n’ont d’autre lien commun que dans la dynastie régnante dè Habsbourg-Lorraine. Mais les souverains de cette dynastie, n’ayant nullement réussi à se les attacher, ont sans cesse besoin d’une main du dehors, si violente qu’elle soit, pour les contenir et les garder sous leur férule. Elle chemine boiteuseinent entre deux abîmes, la con(]uôtc ou la révolution; mais il faut le dire : elle craint encore plus le second, cl court ainsi giaud ris(iue de se laisser tomber dans le premier. Cet état précaire de la maison d’.\utriche, qui dure depuis plus d’un siècle, et dont chaque jour d’existence tient du prodige, lui fera déserter .sa capitale à chaque commotion politique; peut-être un jour pour n’y plus ^•cvenir, si elle ne trouve un moyen de se séparer à jamais de la Russie, et de s’élever à des destinées nouvelles, plus eu rapport avec les besoins de l’époque et les aspiialious nationales de scs admt-
ADRÏSSE AOX PEUPLES DE l’eUBOPE
nistrés. Eh bien ! il serait possible de concilier ces deux intérêts en apparence contradictoires et de transformer l’Autriche en la régénérant; de lui imprimer une vie normale, de lui donner un avenir, une mission, en l’érigeant en puissance danubienne: de lui rendre son nom primitif à’empire d’Orient gnmanique (OEstrcich), et sa place dans l’alliance européenne. 1/Autriche n’est encore qu’une administration, il serait urgent d’en faire un État; sa dynaxtie ne deviendra nationale que par le rétablissement de la Pologne : elle ne pouna respirer que lorsqu’elle SC sentira à 200 lieues de la Russie. D’après cetle combinaison, elle occuperait indéfiniment l'une des principautés du Danube, la Moldavie, placée toutefois sous le protectorat des puissances occidentales, moyennant la restitution immédiate de la Gallicie polonaise : et la Turquie serait largement Indemnisée de cette perte deteiTiloirc par la reprise de possession de la Bessarabie, de la Kviméc, et de scs anciennes provinces tatares et kaukasicnncs.
Nous nous abstenons à dessein de parler de la situation et de l’attitude de la Prusse dans la guerre actuelle, en face des grandes puissances de l’Occident ; elle sera bientôt appréciée à sa juste valeur. Nous citerons seulement pour mémoire deux de ses hommes d’État les plus illustres, M. de Stein et .H de Raumer, qui tous deux, comme ministres et comme écrivains, ont vaillamment plaidé la cause de l’indépendance polonaise.
Telle est la solution que nous proposons à l’Europe; avec la ferme conviction qu’elle sera tôt ou tard adoptée par elle, dans l’intérêt de son honneur et de sa conservation.
Moyennant l’application de ces principes, nous répondons au nom de la Pologne aux peuples de l’Europe de leur repos et de leur intégrité, comme nous l’avons fait durant un parcours de vingt générations ; nous nous faisons forts de leur garantir à tout jamais la stabilité, la paix et le progrès : qui leur permettront, dans un temps déterminé, de supprimer leurs armées permanentes.
Nous nous offrons au nom de la Pologne à pourvoir à l’alimentation de l’Allemagne, de la France et de l’AngleteiTC, par l’échange de nos matières premières contre les produits de leur industrie. Les grains, le sel gemme et les bestiaux de ce vaste et fertile pays, débouchant par ses trois ports sur la Baltique, Dantzig, Àlemel et Riga, et descendant librement par ses trois affluents de la mer Noire, le Dniester, le Bob et le Dniéper ;
LE RÉTABUSSEMENT DE LA POLOGNE
au lieu de servir les gains exclusifs du conamerce moskovite, s’écouleront par les deux mers au profit des nations intelligentes et laborieuses : ils les mettront à l’abri des disettes périodiques qui les aflligent, et qui, en supposant le triomphe du tzar, auraient des consé<juences terribles. Le savant Czaçki, comparant l’étendue du teiritoire polonais avec son produit, démontre que si la Pologne (celle de y compris la Lithuanie) avait seulement la moitié de son terrain cultivé, elh pourrait aisément nourrir 58 millions d’hommes (1). Les mines de la Pologne sufliront, à elles seules, pour couvrir l’Europe d’un immense réseau de chemins de fer qui la relieront à l’Asie. C’est ainsi que la Pologne redeviendra ce qu’elle fut jadis: le grenier de P Europe ; en réalisant tous les vœux inaccomplis du libre-échange universel ! C’est ainsi que l’Allemagne, une des contrées les plus fertiles du monde, rendue stérile par la rapacité de scs gouvernants, ne vcira plus ses enfants déserter en mas.se son territoire ! C’est ainsi que les Juifs eux-mêmes, ces courtiers de l’Europe, exilés de l’antique Sion, auront tout à gagner au réveil des nationalités!
Nous nous engageons au nom de la Pologne, pour nous et nos descendants, à contenir la Russie dans ses limites ; en la combattant d’abord : et puis en la rattachant par la civilisation à la famille européenne. En la désarmant, nous la rendrons à sa vocation première et jusqu’ici méconnue par elle : celle de faire pénétrer dans les steppes de l’Asie centrale les lumières et la parole chrétiennes. La Russie n’a rien à donner à l’Europe ; elle a tout à donner à l’Asie : et dans celte sphère d’action, clic peut encore être éminemment utile à l’humanité. Impuissante à vivre elle-même, elle ne peut aujourd’hui que tuer les autres; mais la Pologne restaurée, elle vivra de sa propre vie, sans m nace et sans danger pour personne. Et si le tzar essayait une dernière fois, comme il le fait en ce moment, de troubler la paix du monde, le seul bois des lances polonaises suffira pour chasser à tout jamais scs troupeaux de sbires hors du continent européen.
Quant à la forme de gouvernement qui pourra être adoptée par la Pologne indépendante, c’est une question réservée à l’avenir, et qu’il ne nous appartient pas de discuter. Une. fois délivrée, elle choisira elle-même dans ses comices, celle qui lui
(1) Vojei Hiiloiri tt description de la Pologne, par Cb. Forster, p. 33.
ADRESSE AUX PEUPLES DE l’EUROPK
sembici'a la plus adéquate à sa mission fédérative. Ce que nous voulons, c’est qu'elle soit d’abord, a(in que son peuple puisse la former à son image ; c’est que le mouven)ent réparateur qui se porte vers l’Orient, ne profite pas seulement à la Fo* logne, mais à toutes les nationalités con(piises, réclamant de Dieu leur part A’ Indépendance parmi les liuinmes ; c’est que l'Italie appartienne aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la* Dologne aux Polonais: que les Slaves s’appartiennent à euxmêmes et non pas à des maitres allemands ou talars. C’est que toutes les races harmoniquement confédérées, travaillent à leur bonheur, se perfectionnent mutuellement par les progn'îs scientifiques, multiplient à l'infini leurs échanges et leurs richesses, pour former une coalifion pacifique de la Liberté européenne qui deviendra la som-ce et le point de départ de l’émancipation générale. C’est que le principe chrétien de Fraternité inhérent à la nature de l’homme ne soit pas une vaine formule, mais un symbole d’alliance universelle ; (|ue le nom A'étranqcr ne signifie plus en aucune langue un infrus, un ennemi, mais qu’il serve à désigner un hôte venant de Dieu, et un frère venant des hommes; que les peuples eux-mêmes soient frères comme les hommes, membres d'une même famille, et tons responsables les un.s des autre.s. Que cette sainte expression de leur solidarité : — chaco vivant pour tous, tous vivant pour CHACUN, — pénètre dans l’ordre social aussi bien que dans l’ordre politique; et soit la base d’uue association des individus, des familles, des nations et de l'humanité !
Telle est la pensée qui nous a été transmise par l’homme des deux mondes, Thadée Kosciuszko, et que nous transmettrons dans toute sa plénitude à nos descendants. Telle est la sainte mission dévolue à la Pologne régénérée ; mission qui lui fut assignée parles décrets de la Piovidence : c’est afin de la préparer à son accomplissement que le Divin-Maitre a voulu la faire passer par toutes les angoisses du martyre et de l’expiation. C’est ainsi qu’en échange des fers dont ils l’ont chargée, la Pologne crucifiée par les rois, abandonnée des peuples, aura, par une sublime et sainte vengeance, fonde la liberté du inonde, en lui léguant, comme un héritage divin, son amour et sou immortalité.
it AiTÂ:AtlSSEMEnt 6B Ik foiocios
Vôtci l'appel dëclMf, le dernier stns doutei que noils, pi-oscritB polottttis, hotis faiBons âu nom db notre patrie, à la justice et à l’honneur de l’Europe. C’est le cri suprême qtte, du fotid de notre exil, nous élevons vers les nations libres s pour revendiquer d’elles notiie propre liberté, indignement sacrifiée àux plus vils instincts de l’àme humaine : à l’Or et à la Peur, ces deux sanglantes idoles du paganisme moderne, bien plus criminel et plus méprisable que l’ancien, parce qu’il est sorti dés entrailles même de leur feusse civilisation. Nous leur disons à toutes, au nom de Dieu et des hohimes :
« Que si la Pologne est libre, vous seret libres comme elle, avec elle et par elle 5
to Que si la l’ologUe est esclave, vous sere* esclaves comme elle, avec elle et (Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi) par elle !
» Voule*-vous être les frères indépendants de la nation polonaise indépendunte ?
» Voulez-vous être les esclaves barbares dü tzar, le despote barbare? »
Peuples de l’Europe, choisissez! les deux principes Sont en piésence, les deux armées se préparent âu combat !
Les temps sont arrivés où vous devez opter entre nous et le tzar; entre la Pologne et la Russie : le drapeau français dans la citadelle de V’arsovie, ou l’élendai'd kosaque à Paris !
Napoléon 1*' tenait, de même que vous, le salut de la Pologne dans sa main; celte main, soit orgueil, soit jalousie, il ne daigna pas l'ouvrir ; et, du faite de la puissance et dé la gloire, il est tombé dans l’exil et la captivité.
Vous périicz de même, infailliblement, si vous iaissez périr la Pologne !
Recueillez vos forces, et inesürez-les avec celles dfe Votre ennemi. Ce n’est pas en vain que Dieu fait grandir à l’Orient, de l’Euxin à la mer Glaciale, et de la Baltique à lu mer Caspienne, la plus fbrmidable des familles humaines ; nn peuple déjà plus nombreux que ceux de France et d'ÂUemague réu-