L. Dessovers
LES AETlStfes ÈOLO*iAÎS
vlrftHl de l’Elii ope ; nous vêt ions jaillit* de SoH Sein des artistiques dignes d’honorer la race dont elle est sortie : dighés de l’anioiir et du respect de tous les peuples. Sa vie nationale, interrompue, mais non tariej dans toUte la siivë dé Sa troissance virile, au rtlilieu de son p^emlëi*tfEvail dé rénovation, reprendra sôn libre cours; comme laViStulé charriant ses glaçons brisés aü premier souffle dtl printemps, fécondant Ses rives rajeunies, pour les couvrir de fleurSi de fruits et de moissons.
Commençons cette analyse par un aveli qüi doit houS coûter; on le comprendra sans doute, un eflort Sérieux ; c’éSt ijiie la Pologne de nos pèi*es, agricole et guerrière avant toute chose; était beaucoup moins artistique que savante : que les arts dé la forme et de la couleur, les arts plastiqués, était généralement che* elle d'importation étrangère. Sa civilisation, qlii date de son avénementau christianisme, civilisation tout évangélique et morale, ne devait rien emprunter à l’art grec ou romàiU, au pàhthéisme licencieux et profane dans lequel l’art mbdetne a pris naissance. Eh fait de savants, d’ol-ateurs, dé ppëtéS; elle ne le éèdé à aucune nation de l’Occident; en fait d’architectes, dé sculpteure, de peintres, elle vient presque après toutes les autres. Nous ne parlons pas du tsarat mOskovite qui tt’a jamais fait partie de l’Europe ; ni de l’empire ottoman, qui vient à peine d’y payer sa bienvenue. Nos a'ieux excellaient surtout darts l’imitation la plus parfaite des ch'éfsd’œuvre étrangers ; dans la traduction la plus fidèle de leurs beautés, qu’ils ont su s’approprier comme si elles émanaient du génie national : l’art indigène, l’art slave et polonais est encore, il faut bien en convenir, à l’état d’étude et d’essai.
De cette infériorité relative de la Pologne dans les arts libé^ raux, il ne faudrait pas conclure à son défaut d’organisation artistique; rien ne serait plus faux que cette induction. Non, certes; un pays qui, de nos jours, a produit A. Miçkiéwirz, dans la poésie, F. Chopin dans la musique et P. MichaloWski dans la peinture, n’est pas dépourvu du sens artistique i de là conception du beau et de la facilité à le reproduire. Mais les clfeenatances favorables, ce souffle générateur des grandes chbsëë; ont toujours manqué à son développement. En effet, quel est l’espoir de l’artiste? quel est l’aiginllou qui lui fait brave tous les obstacles; qui lui fait vouer toutes les facultés de son âme, toute la puissance de sa volonté à produire des chefs-
EXPOSITION UNIVERSELLE
d’œuvre, souvent iiiéconuiis de scs contemporains, souvent payés par l’exil, l'abandon et la misère? C’est l’espoir de survivre à son agonie de tons les jours, de renaître dans ses ouvrages ; c'est ce triste bonheur de pou voir jeter son nom, comme l’éclio d’un cri suprême de douleur et de reproche, à la justice parfois tardive de la postérité.
Ce stimulant n’a jamais existé pour les artistes polonais. Car quel est l’ouvrage sublime ou médiocre qui aurait pu résister à cet ouragan de fer et de feu qui venait chaque année, infailliblement, ravager le sol de la Pologne ; en déplaçant les villes, en renversant les châteaux, en emportant jusqu’aux traces mômes de ses monuments ? L’art ne pouvait fleurir et prospérer sur un sol bouleversé par des révolutions sans issue. Placée en sentinelle entre l’Europe et l’Asie, sur le grand chemin des barbares qu’elle avait mission d’arrêter, la Pologne-soldat n’a jamais eu le temps de devenir artiste. A peine osait-elle déboucler le casque et l’armure, entre le combat de la veille et celui du lendemain, pour labourer et pour ensemencer son champ de bataille ; trop heureuse si le canon Scandinave ou le cor latare lui laissaient achever le sillon! Elle donnait la paix et la sécurité an monde, et se réservait la guerre et l’agitation. « l'rimum vivere, deinde philosophari, » telle fut sa devise pendant les dix siècles de son orageuse existence.
« Et certes, sans les Palaques, disait un auteur contemporain de Henri 111, élu roi de Pologne, il y a desia longtemps que les Turcs, les Tartares et les Moscouites eussent faict un terrible eschec à la chrestienfé et feussenl bien avant en pays. Mais ils ont esté touiours le viay et unique rempart qui a soutenu leurs courses, invasions et surprises; voire tout ainsi qu’une forte et puissante digue et leuée, ont arresté le cours, desbordement et inundation de ces enragez et cruels ennemis, qui aultrement eussent peu submerger une bonne partie de la chrestienté (1). n Cette chaleureuse allocution n’aura pas peu contribué à décider le dentier des Valois à se faire couronner et sacrer roi des Palaques.
Ces circonstances, jointes à l’amour exclusif des anciens Polonais pour le séjour des campagnes, pour la vie en famille, ce refuge inviolable du patriotisme ; à leur aversion instinctive
(I) Veteription du royaume d« Pologne, par Blaiso de Vigenère. Paria,
pour les villes, géndralement peuplées d’étrangers et régies jusqu’en 1791 par la loi allemande, dite de Magdebomg; à cet esprit d’hospitalité cordiale et à cet engouement funeste pour tout ce qui venait de dehors, qui ne nous a pas toujours été rendu par nos voisins ; et enfin à l’intarissable opulence de l’ancienne Pologne, qui attirail à la cour de nos rois, de nos sénateurs, de nos évêques, une myriade d’artistes italiens, allemands ou français ; tout cela réuni n’a pas permis à l’art national de produire son fruit et d’atteindre sa maturité. « Slavi $unt adversus peregrinos bmigni! » s’écriait dès le sixième siècle l’empereur Maurice de liyzancc.
Et cependant la terre polonaise fut, de même que l’intelligence polonaise, admirablement douée pour le culte des beauxarts. Coupée par quatre mille rivières, hérissée de forêts immenses, semée de minerais, de métaux précieux, de marbre et de granit ; couvrant les mers de ses vaisseaux et nourrissant l’Europe de sa fécondité : la Pologne avait de quoi largement rétribuer et soutenir ses artistes. La richesse, ce premier élément de la pioduclion artistique, y était répandue à profusion. Celte richesse était telle que, dès le onzième siècle, l'évêque Dilmar , (|ui accompagna l’empereur Othon 111 à Krakovie, prétend avoir vu à la cour de Boleslas le Grand des trésors « incffabilia ac incredibilia. » Nos mines de sel gemme à Wieliczka, sur la Vislide, les plus grandes du monde entier, n’ont pas moins de six mille pieds de développement de l'est à l’ouest, sur mille pieds de profondeur. Exploitées par deux mille ouvriers, elles produisent annuellement jusqu’à dix millions de kilogrammes de sel, pour le compte de l’Autriche bien entendu. Les mines d’argent d’01ku.sz qui rendaient autrefois pour deux millions de llorins polonais par an, avec une dîme royale de 1,225 marcs d'argent, n’existent plus. Les Suédois, ne pouvant les transporter dans leur pays, comme ils ont fait de nos trésors nationaux, les ont inondées, en y déversant une rivière... D’autres mines d’argent, à Slawkow, ont été anéanties par la pondre à canon... Les pyrites de cuivre de Chenciny, où l’on trouve aussi de larges veines de marbre et de lazulite, servent aujourd’hui à couler des canons russes, de même que le cuivre vierge de Miédzianagora et de Miédzianka... Le zinc, le plomb, le fer limoneux qui se trouve presque partout en Pologne à quelques pieds sous le sol, et qui sert à forger des armes pour le tzar orthodoxe, tout nous
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explique les incroyables richesses de nos aïeux, les ardentes convoitises de nos voisins et leurs motifs philosophiques pour démctnhrcr et spolier la Pologne... Les revenus de la couronne s’élevaient, au temps de Henri III, roi de Pologne et de France, à 300 mille ducats j sous Sigismond 111 Vasa, ils n’etaient inférieni-s qu’à ceux de la couronne anglaise : et le trésor royal laissé par ce monarque à son fils Vladislas, d’après son testament, publié par l’illustre Niemcewicz, dépassait de beaucoup celui de tous les autres souverains. Ce que tout cela est der venu, Dieu le sait! et nos spoliateurs ne l’ont pas sans doute oublié (1).
Nous en dirons autant de la richesse inleliectuellc de la race polonaise ; qui, certes, comme organisation, uest pas à dédaigner. Nos aïeux, encore païens au dixième siècle, mais doués par anticipation de ce christianisme intuitif qui leur faisait accueillir tous les apôtres étrangère, ont été des premiers à s’approprier les trésors littéraires de 1 antiquité. L’historien de Thon dit, en parlant de la Pologne : « Pays fei tile, plein de villes, de châteaux, habité par une noblesse courageuse qui joint ordinairement l'amour des lettres à l’exercice des armes, etc. (2)« Ce jugement se tiouve parfaitement confirmé par les témoignages contemporains. Que les lettres étaient cultivées dès le douzième siècle, on eu trouve la preiiNe dans le chroniqueur Mathieu Cholewa ou l'Empeigne ; qui donne des extraits cnrieuxde Troguc-Pompéc, de Valère, historien des empereurs, auteurs aujourd’hui parfaitement inconnus : sans parler de Virgile, de Tacite et des Digestes ou Institutions romaines, découvertes trente années auparavant à Amalfi. Mathieu -l’Empeigne ne fut pas le seul homme du peuple élevé à la dignité d’évêque et de prince; au seizième siècle, lorsque, selon Muret, la Pologne et l’Italie se disputaient le premier rang parmi les peuples savants et policés de 1 Europe, nous trouvons l’historien Kromer, fils de paysans, le poêle latin Dantiscus, fils d’uu cordier de Dantzig, tous évêques et princes de VVarmie ; Vitcllio, fils naturel d un ménétrier et d’une cabarelière, évêque de Ploçk ; Stanislas Hosius, fils d’on ne sait plus qui, cardinal et l’un des présidents du
(O Bi$toirê du règne d« Sigismond III, par J.-U. Niemcewicz. Brealaii, 4836.
(8) Histoire ssniveiselle, par J.-A. de Thon î Paris, 174Q (t. iv, p 798).
LEâ ARTISTES POLONAIS
ses
concile de Trente; nous trouvons aussi le grand Kopcmik, üls d’un simple bourgeois de Ivrakoyie ; le poète latin Janiçki^ fils d'un jaixiinier, couronné au Capitole, des mains du pape, du même laurier qui ceignit le front du Tasse... Notre peuple, on le voit, a largement fourni son contingent d’bommes illustres à la Pologne.
Le Tableau de la Pologne au seizième siècle, par Siarczynsr ki, compte, sous le règne de Sigismond III, 1,1 19 hommes remarquables, soit par 1a parole, soit par le glaive; parmi lesquels 71 i écrivains et 1 10 guerriers distingues. Le Dictionnaire des poêles polonais, par luszynski, compte, jusqu’à Tanne'c 1750, plus de 1,200 poêles polonais ou latins, bons oumédioci-es ; depuis un siècle, ce chilire s’est sans doute accru dp moitié. 81 villes |>oluuaises possédaient des imprimeries ; et Krakovie seule en comptait 50, avant l’invasion des jésuites.
Toute cette pléiade d'hommes éminents qui ont fait de la Pologne ce (pi’elle était au seizième siècle, c’est-à-dire une des plus grandes nations du monde, a été élevée eu grande partie par ruuiver.sité-mère de Krakovie. Érigée en 1317 par Kasimir le Grand, à l’instar de celle de Paris; dotée par Èdvige d’Anjou, de.«cendante de saint Louis; arrivée à son apogée sous Sigismoiid-Aiiguste, le dernier des Jaghellons, elle a lutté pendant trois siècles contre l'iutolérance qui cherchait vainemetit à se faire jour en Pologne : pour succomber enfin sou.s l’étreinte corruptrice du jésuitisme. Avec elle disparut U grandeur, la gloire et la prospérité de l’ancienne Pologne. L’teuvre de destruction était déjà commencée sous Sigismoiul lil; sous Jean III Subieski, elle était plus qu’à moitié Consommée. Les relations de ces deu.v rois avec l’Autriche, celles des Auguste de Saxe avec Pieire 1*', et enfin l’élection honteuse au trône de Slanislas-du^uzte Poniatowski (les noms sont parfois des antithèses), par Tinfàme parti moskovite, achevèrent de la tuer. Klle ne se releva un instant avec le pïar l iste Konurski, les deux Zaluski, les deux Ossolinski, Thadée Czaçki et Hugues Kollontay, noms désormais chers et sacrés la Pologne, que pour tomber avec plus d’éclat sur |e champ de bataille de Wacieiowicé, à côté de l’immortel Thadée Kosciuszko.
Celle splendeur scientifique de l’ancienne Pologne, elle la devait aussi à sa puissance nationale; aux vertus publiques et privées des grands citoyens qui ne lui ont jamais fait dé-
D - by GoOgU
EXPOSITION UOTVERSEUE
faut. Depuis Vladislas-Jaghcllon, c’cst-à-dirc depuis le qnatoi7.ième siècle, elle offrait déjà la réalisation d’une imposante synthèse slavonne, composée de quatre grands Éiats, la Pologne, la Mazovie, la Prusse et la Lithuanie ; autour de laquelle gravitaient quatre grands .satellites ; la Bohême, la Hongrie, la Russie et la Moskovie. Il faut bien se garder de confondre ces deux demières, qui sont, de la part des hi.storiens et des publicistes étrangers, l’objet d’un éternel et déplorable malentendu. La Russie, on le sait déjà, composée des trois provinces de Lithuanie, de Gallicie et d’Ukraine, toutes trois appartenant de droit et de fait à l imité polonaise, n’a rien de commun avec, le tzarat de Moskou; ni mœurs, ni langage, ni même religion. L’une est slave, l’autre est Scandinave et mongole. Ij: litre d’empereurs de toutes les Russies, usurpé par Pierre I*L appartient aussi peu aux tzars de .Moskou, que celui de rois de Jérusalem à la maison de Savoie, ou celui de rnis de France à la dynastie anglaise ; et la Ilussie-Rouge, ou la Gallicie, se trouve ju.sqn’à nos jour.® entre les mains de l’Autriche. Ce titre frauduleux n’est donc, pour les tzars, qu'un prétexte à conquêtes sur leurs voisins; pour l’Europe, qu’un leurre et une insigne fourberie.
De toutes ces splendeurs éteintes, de toute cette richesse évanouie de l’ancienne Pologne, la reine de l’Orient, que nous * reste-t-il aujourd'hui? Demandez-le à nos voisins; ils vous in-
diqueront des ruines, des tombeaux et des légendes d’une inénarrable tristesse. Ses châteaux démolis aras de terre; ses temples violés et souillés; ses villes disparues sans laisser de traces : voilà tout ce que le dernier partage nous a laissé ! Là, les sillons ont envahi les ruines; puis les forêts, comme des armées de fantômes, ont à leur tour envahi les sillons. Partout, dans leurs profondeurs muettes , le voyageur observe cette empreinte indélébile que la charrue laisse sur le sein de la terre ; des tumuliis sans nom gisent au milieu des plaines, couronnés d’ossements humains ; sans doute ceux des héros d’autrefois, morts pour le salut de la chrétienté !... Le glaive de l’archange semble avoir passé sur celle terre de deuil, en couchant dans la tombe toute une génération de géants...
« Et lorsque sous mes pieds la Pologne apparaît,
J’incline ma grande aile en signe de regret... »
disait Idaméel dans la Divine épopée d’Alexandre Soumet. C’est que, pendant cinq siècles entiers, les barbares qui nous enserraient de tous côte's, Tatars, Turks, Moskovites, Allemands, Valaques et Suédois, parcouraient le pays la torche et le fer à la main ; emmenant femmes et xieillards, dévastant tout ce qu’ils ne pouvaient emporter, changeant villes et chdteaux en un vaste charnier... et puis le juif polonais, comme un oiseau de proie, vendait ou dévorait les miettes de l’infernale orgie... Sous le règne seul de Jean-Kasimir, le roi-jésuite, trois millions de population ont péri sous le glaive, du mas.sacre... Il n’est qu’une seule chose qu’ils n’aient pu nous enlever ou détruire; c’est la terre polonaise, c’est cette tene toujours féconde et dont chaque poignée renferme la relique d’un martyr... c’est cet amour ardent, passionné, de la patrie qui ne cesse d’animer tons ses enfants... Et de celte terre le peuple polonais a construit en vue de Krakovie 'in monument imperissiible, le tertre de Mogila; cette monlagne, élevée de main d'homme sur le sommet d’une autre monlagne, à la mémoire du héros bien-aimé du peuple, Thadée Kosciuszko : et dont les Autrichiens font aujourd’hui le centre et le point de repère d’un vaste système de forliQcalions, dirigées, nous l’espérons encore, contre la Russie.
D’après ce qui précède, on comprendra pourquoi la ville de Krakovie, vingt fois prise d’assaut et saccagée, veuve de la plupart de ses édifices, est encore aujourd'hui, malgré son incendie de 18o0, notre sanctuaire et notre musée national. Le château royal, fondé vers 700 par Krakus, sur la hauteur de Wavel, dominant la Vistulc ; reconstruit par Kasimir le Grand, embelli par Vladislas-Jaghellon, restauré par Sigismond l" et Auguste II, a été trois fois dévoré par les flammes. Forlifi par Diimouriez et les confédérés de Bar, puis changé en caserne autrichienne après 1795, érigé en citadelle en t«4t>, il présente partout les stigmates de la plus hideuse profanation. L’antique cathédrale du château, celte auguste nécropole de toutes nos grandeurs passées, contient, siècle par siècle, règne par règne, les tombeaux de nos souverains des trois races, de nos rois électifs, de nos guerriers, de nos grands hommes. Toute l’ancienne Pologne est là; depuis les trois Boleslas jusqu’à Jean Sobieski, Joseph Poniatowski et Thadée Kosciuszko: gardée par l’ombre tutélaire de Kasimir, le roi des paysans, et de sa petile-flllc Edvige, l’ange de la patrie. Un Polonais ne peut
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toucher ce parvis sacré sans une profpnile émotion. Les autel? des 6a églises qui faisaient autrefois de Krakovie la métropole religieuse de la Pologne, la Rome de l’Orient, aujourd’hui réduites au nombre d’une vingtaine, ont tous été décorés p.y des pinceaux polonais. On y voit les tableaux de fhadée Konicz et Dolabella, ou selon d’autres Dclla-Bella, peintres de Sigismond 111 j ceux d’André Radwanski, du bernardin François Lexyçki, de Glowaçki, le piettx color iste ; de Michel Stachorvicz et de Simon Lzechowicz, peintres d’histoire., qui orrt aussi décoré le palais des évêqires de Kr-akovie, achevé par i’illustr-e prélat-poële Worouicz, attjourd'hui délnrit par l’incendie; ccitx enfin d’Oiiowski, pciirtie de la ville, et de Statler, professeur à l’Uni versité. On ignore encore, et sans doirte ort ignorera toujours les auleur-s de ce terrible incendie, de tSoO, qui dévora les deux tiers de la ville; mais à qui doiton surloirt l’attribuer, sinoir à ceux qiti avaient le plus grand intérêt à briser et détruire tous nos monuments et nos souvetrir s natiorraux ?
Varsovie, capitale dir pays dcpiris Vladislas Vpa, et de nos jours le foyer le plus éner gique de son patriotisme, possède une magnilrqite copie de la Transfuiuraliun de Raphaël, par Oleszkievvicz ; des tablearrx de Stnuglevvicz, de Matkulewicz, de Sokülowski, de Krzeczkowski, d’Ùleisither, d’Albertrairdy ; des toiles excellentes de Bacciarelli, peintre de Stanislas-Augitstc, et dont la meilleure avait été enlevée en 1807 pour le Musée de Paras. Une exposition bi-anrruelle de pcintirre rértnissait les tableaux des pi’ofesscitrs Blank et Bi’odovvski, des deux Orlowski, de Kokular-, élève et grand-prix de Rome, et de beaucoitp d’auRes ; ainsi que les dessins de Norblin, de Kondratowioz, de Sirclrodolski , de Lolr-oune, de Levviçki , de Charles Hoftnan, et de notre tarrt regrettable Pierre Michalowski, rrotre ami d’enfance, et qui pi-orrrettait a la Pologne un peintr-e de premier- or dre. La statire de Kopernik, liti-tnêine peintre et poète (comme l’attestent son poi trail peint par lui-même pour l’imiver-site de Krakovie et son pocine b'^hn Seplem Sidéra), due au ciseau de Thorvvaldscn , avait été érigée, par son éKve Tatar kievvicz, devant le palais des Ainisdes-Scieni es; société fondée par Stanislas Stasziç cl présidée par Jirlien Niemcevvicz. Une autre place attendait la statue èqircstre dir priucp Joseph Poniatowski, dcpiris 18.31 indi^ement mutilée par les Russes. Les palais de Paç, de Radzivill
' Di.
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et de Krasinski, étaient de véritables musées historiques. Près du palqis d été de Lazicnki, le Saint-Cloud de Varsovie, se tfonve celte magnifique statue de Jean Sobieski, le sauveur de la chrétienté, devant laquelle Nicolas lui-même se découvrait avec respect.
Viluo, le chef-lieu de la Lithuanie, possède aussi des monuments artistiques remarquables ; comme l’église de Saint-Sta- Uislas et l'hôtel de ville restauré par l’architecte Gucewicz, avec des tableaux de Smuglewicz et de Stachowicz, déjà cités. N’oublions pas de dire ()ue c’est un architecte polonais du douzième siècle, Octavien Wolkiier, qui érigea la cathédrale de Saint- Ëlienue dans la capitale de l’Âutrichc, préservée de la destruction par un autre Polonais, artiste en batailles s’il en fut jamais. Nos généraux des légions étaient presque tous peintres ou poètes ; parmi les premiers, nous citerons Rymkiewicz, Godebski et notre ancien chef Mathieu Rybiuski : parmi les seconds, Kniazievvicz,Vladjmir Potoçki clThadéo Kosciuszko. Le père de ce héros était musicien d’un très-grand mérite ; luiinèine donnait à ses moments perdus des leçons de dessin : son pot;trait du président des États-Unis, Thomas Jefferson, gravé au burin par le général Sokoluiçki, est un viai chef-d’œuvre. Nous avons sous les yeux une collection précieuse, le i/oi/w âge polonais, qui se publie en ce moment à Paris sous la direction de M. i'rzczdzieçki ; une autre collection d’antiquités polonaises, laburieusemeut assemblée pendant trente années parles soins de. M. Adolphe Cichovvski, renferme plus de cent mille numéros du gravures, d'estampes et de médailles, se rattachant aux différentes époques de notie existence nationale.
Comment oserons-nous comparer à ces glorieux vestiges de notie indépendance, qui sont aujourd’hui toute notre vie et notre orgueil, les œuvres écloses aux jours de la servitude et de l’exil, composées avec le deuil dans l'àme, le doute et le découragement dans la pensée? Nous le ferons cependant, pour être justes envers nos exposants de l8ôo qui n’ont pas voulu désespérer de la Pologne et d’eux-mêmes. Ce sont d’abord les trois portraits peints par .M. Rodakowski, dont le plus remarquable est sans contredit celui du général Henri Dembinski, le commandant en chef hongrois. 11 est représenté assis dans sa tente de guerre, la tête appuyée sur sa main droite, dans une attitude de profonde méditation. L’expression du
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visage est noble et belle; en l'examinant on doit comprendre l’indignation profonde qui a dû s’emparer de son àme au dénoùmcnt de la campagne de Hongrie, terminée par la trahison de Gœrgey et l’intervention de Paskéwitcli. Le front du noble vieillard se détache sur im fond crépusculaire embrasé par la vapeur des batailles. C’est une toile d’un mérite réel, chef-d’œuvre de l’artiste déjà honoré en 1832 d’une médaille de grand module. Le portrait de la mère de M. Uodakowski est nn digne pendant du précédent. Nous lui conseillons toutefois d’aborder largement les sujets historiques, s’il vent perpétuer .son nom dans le souvenir de ses compatriotes. Le portrait de son frère par Mademoiselle Sophie Fredro, élève de Rodakowski, promet une artiste dislinguée dans cette famille illustre dont deux membres, Alexandre et .Maximilien, sont en première ligne dans la littérature nationale. Les œuvres de .M. Antoine Piotruszynski de Léopol et de M. Maurice Polak, méritent les plus sérieux encouragements. La Naissance du Christ, par M. Pietrowski, de Bromberg, est tout empreinte du sentiment religieux ; la couleur en est un peu mate et le contour inégal, mais l’eflel d’ensemble est d’une grande suavité. Suzanne, justifiée par le prophète Daniel, par M. Ka.selowski de Potsdam, est une œuvre hardie, bien conçue, vigoureusement exécutée. Ses dessins du Christ, de saint Jean et de saint Mathieu, sont une très-heureuse alliance de l’ancienne école italienne et de l’école moderne française. Hâtons-nous de payer un juste tribut d’éloges à M. laroslas Czermak de Prague, issu de la race tchèque ou bohème, sœur de la nôtre; et qui, dans son tableau des Hussites, a raconté un épisode. de l’odieuse propagaudo austro-catholi(pie au quinzième siècle. Toutes les (|ualités d’une excellente peinture s’y trouvent réunies à un éminent degré. Nous .souhaitons à la Pologne et aux Slaves beaucoup d’artistes pareils à M. Czermak, qui certes, a pu trouver en Belgique, où il est établi, les pieux modèles de son tableau.
Que dirons-nous des gravures de M. Antoine Oleszczynski, ce vétéran du burin polonais, que l’Kuropc u’ait déjà dit avant nous? Sa renommée date de loin, etson portrait de Koscinszko, couronné en 1828; celui de Miçkiewicz, d’après David (d’Angers) ; les charmantes illustrations publiées dans les recueils de M. Léonard Chodzko, notre savant historiographe, suffiraientJieuls pour lui assurer la célébrité. Ses planches de cette
année, et sui-tout son admirable Kopernik qui restera sans doute comme son chef-d’œuvre, ne le cèdent en l icn à leurs aînées. M. Grabowski (d’Angers), a exposé la statuette en marbre d’une jeune tille grecque. C’est un début important ; mais pour que l’avenir tienne toutes les promesses du présent, il faut qu’il renonce à l’imitation trop exclusive, trop ditlicilc peut-être, de l’antiquité : il faut qu’il s’inspire de la poésie et de l’histoire nationales, comme a fait M. Slaller, digne fils du peintre de Kmkovie, dans son buste du général Chlajiowski. Nous en dirons autant à M. Kamionowski, de Varsovie ; auteur d’un très-joli buste oflert en hommage à la reine d’Angleten'e. , Nous regrettons beaucoup de ne pas voir ici la statuette équestre de Napoléon I*', par.M. Pierre .Michalowski, et quelques dessins sur bois de M. Jean Tysiewicz qui a consacré son talent et sa fortune à l’illustration des meilleurs poèmes polonais.
C’est beaucoup sans doute pour l'honneur de la Pologne savante et lettrée ; dans tous les cas, c’est bien assez pour la séparer à tout jamais de la Russie idiote cl barbare, dont la monstrueuse Civilisation, née à peine d’hier, est déjà frappée de mort et de stérilité (t). Ses poètes, elle les tue; ses historiens, elle les envoie aux mines, ou iiien elle en fait des chambellans du tzar, pour leur faire écrire des mensonges ; ses journalistes, elle les déporte en Sibérie. Son seul sculpteur ce talent est un Suisse : c'est l’auteur de la statue de Pierre I® , plantée sur un rocher de granit amené de Finlande ; son seul écrivain passable est d origine polonaise : c’est l’ancien préceptein- du tzar Nicolas; son seul architecte possible est un Allemand : c’est l’aubuir de la grande église de .Moskou, rnaladroitc copie de Byzance ; un autre Allemand a construit Sébastopol, défendue par un troisième Allemand. Tous ses artistes sont éti angei'S ; jusqu'à ses comédiens qu’elle achète à Paris, et dont Paris reçoit les morceaux brisés par le tzar : jusqu’au tzar lui-même qui est Allemand, comme ses ministres. Aussielle les paye tous avec de l’or étranger, emprunté aux juifs allemands, ou plutôt extorqué sur la Pologne, Elle se contente d’agir .sans idée (;t sans réflexion, comme un immense appareil de torture ; et ne pense que par le tzar : si toutefois le tzar se donne la peine de penser. Son seul art, sa seule littéralurc, sa seule histoire, c’est le testament de Pierre P' , le berceau et
(I) La Vtrilé <ur Nicolas, par M. SasonofT. Paria, 4854.
3QI i;X?OSlTIQN II1IIVEESEM.E
peut-être aussi le tombeau du vampire moskovitc. Du reste, rien que le néant. U Russie moderne n’est qu’une horde malfaisante et sauvage, qui veut à toute force se faire passc^ poqv nation ; qui ne se souvient plus de son passé et ne tfoit pas encore à son avenir. . . j
Ces brillantes prémices offertes par nos jeunes artistes de tSoo, présagent de plus beaux résultats encore dansla\enir. Ce sont les arrhes de la dette sacrée que la Pologne payeia un jour à l’Europe, si elle n’est pas violemment repousste .le son sein ; si elle n'est pas rejetée dans les bras de la Russie marâtre : si elle ii’esl pas condamnée à devenir l’esdave des esclaves. Ses anciennes collections, ses liibliothcques, ses archives n’existent plus; ou bien il faut aller visiter les muscesde Vienne, de Dresde, de Uerlin, de Stockholm, de Petersbourg surtout, pour les retrouver .Son Louvie nalioualest un peu partout; car dans toutes les régions de l’Europe l’émigré polonais, VÇ" pi ésentant, fonctionnaire public ou simple soldai, a pu reconnaître quelque lambeau sanglant de sa patrie. Chacun d eux atteste ses splendeurs passées et son huuiiliaiion présente , chacun d’eux porte l’empreinte de son génie et de la fureur des barbares. Que cette patrie existe, cl tous les tronçons de celte chaîne rompue, dont chaque anneau porte un nom de salut pour les nations, comme les batailles de Grunwald, de Kircholm, de Chocim et de Vienne, se ressouderont d’eux-memes pour rattacher les traditions du passé aux espérances de 1 avenir ; que celte patrie existe, et toutes nos villes détruites, tous nos châteaux écroulés, tous nos monuments épars siirgiionl, comme par une commotion soulei raine, à la face du soleil, plus beaux encore qu’aux jours de leur jeunesse, et portant a leurs fronts criblés les cicatrices de huit siècles ; que cette patrie existe, et nos jeunes artistes de t8o5 ajouteront à son auréole une gloire nouvelle : celle des arts libéraux, la seule qui manquait encore à sa grandeur.
Paris, 29 novembre 1853.
(It Sdeh.)
ADA5J MIÇKÏEWICZ
Un grand deuil vient de frapper la famille polonaise qui depuis 1832 est venue abriter en France la flamme inextinguible de sa vie nationale, son impérissable amour de la patrie et de la libel lé. Le plus grand poêle de la Pologne moderne , un de plus illustres poètes contemporains , vient de s’éteindre sous le même ciel, presque au même lieu qui, trente années auparavant, voyaient éclore la première manifestation souveraine de son génie. Au moment où les émigrés polonais célébraient par la prière, ne pouvant faire autrement, le vingt-cinquième anniversaire de leur insurreétion, cotte rumeur soudaine « Miçkiewicz est mort ! » est venue mêler son glas funèbre à leurs hymnes pieux. Miçkiewicz est mort!... cette grande âme de martyr eu qui se résumaient les douleurs de tout un peuple ; cette voix inspirée qui semblait un écho de la patrie elle-même .. le compagnon de notre jeune âge, l’orgueil des proscrits, le poète slave et surtout polonais de cœur et d’âme : Miçkiewicz est mort, mort en exil! à quelques pas de son pays qui va renaître!
La nouvelle de cette mort prématurée, tombée à Paris comme un coup de foudre en plein hiver, sans préparation, sans aucuns détails, mais bientôt confirmée par une relation officielle, personne n’en a ressenti le contre-coup plus rudement que nous-mêmes; nous qui lui avons voué plusieurs années, les meilleures peut-être de notre vie, afin de rendre à l’Europe, dans une traduction française, les puissantes émotions que nous devons, avec toute la génération actuelle, à l’auteur de Konrad Wallenrod et des Aïeux. C’est un vide immense, presque iiréparable, ouvert dans la littérature polonaise, que le maître avait tout entière élevée à la hauteur de son génie; pour la rendre dans le présent, comme elle le fut avant le partage, la compagne et l’émule de toutes les littéra-
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lures européennes. Cette belle langue polonaise, parlée avant lui parEdvige, parSobieski, par Kosciiiszko, et que Rrodzinski compare à une panoplie romaine à l’épreuve des siècles, Adam Miçkiewicz en a fait la langue la plus polie, la plus lettrée, la plus libérale parmi tous les dialectes de meme origine ; ou l’apprend anjourd’liiii à Prague, à Trieste, à Haguse et mémo à Âloskoii. L’immense renommée de Miçkiewicz s’explique parce seul fait qu’il est le pnëte national de millions d’hommes, répandus depuis le détroit de Behring, sous le. cercle polaire, jusqu’aux bouches du Cattaro, sur l’Adriatique j aujourd’hui divisés par l’esclavage, mais qui, le tzarisme disparu, s’uniront dans la liberté. Sou nom est tout aussi populaire parmi les Serbes, les lllyriens, les Wendes, les Robémes, qu’il l’est en Pologne; car tous le considèrent à juste litre comme le plus élo(|uent organe de l’idée et du verbe slaves. La Russie ellemême, celle haineuse marâtre qui n’avait attiré sur son sein le poète exilé que pour lui donner une étreinte de mort, ne pourra se défendre d’un .sentiment de honte, sinon de regret; car elle aussi s’est enivrée de sa parole, qu’elle ne pouvait comprendre, mais qui la channait à sou insu par l’invincible harmonie du rhythine polonais; car elle aussi s’est un instant illuminée aux rayons de son auréole de. martyr, reflétée sur les fronts d’autres martyrs, et <jui devait, en 1823. en être arrachée par le scalpel du bourreau. Et voyez! à peine ayant appris la mort de Miçkiewicz, le tzar, respirant plus à l’aise, vient d’accorder à ses sujets de Varsovie je ne sais quel siinulaci-e déii.-'oire d’amnistie; baiser de Judas au front de la Pologne crucifiée !
Malgré la proscription dont scs œuvres sont frappées dans toute l'étendue de l’empire, entraînant avec elle Texil et la confiscation des biens, Nicolas les découvrit un jour dans la chambre même de son héritier présomptif, le tzar actuellement régnant. Des proscrits russes à Paris nous ont récité de mémoire des poèmes entiers de .Miçkiewicz. Quant aux Polonais, ils les savent par cœur d’un bout à l’autre ; dès le vivant du poêle ils sont passés à l’état de légende et de tradition populaire : les mères polonaises les apprennent à leurs enfants avec la prière et l’histoire de leur pays.
En présence de pareils services rendus à la nation polonai.se par les nombreux écrits de Miçkiewicz, dont i)lu?ieuis suffiraient pour immortaliser sa mémoire, toutes les imperfections
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de détail doivent s’effacer et s’éteindre dans une acclamation de deuil et de respect. Miçkiewicz vivra dans nos souvenirs aussi longtemps que notre langue vivra, parlée parun peuple de vingt millions ; c’est-à-dire aussi longtemps que la Vistule et le Dniéper ne cesseront de porter leurs ondes aux deux mers polonaises, la mer Noire et la Baltique- Et pourtant, exilé depuis sa vingt-quatrième année, il n’a jamais depuis revu sa patrie ! il n’a pas vécu un seul jour, un seul instant, dans cette atmosphère de liberté que nous avons respirée pendant les dix mois de notre insurrection ! Mais il est probable que si Miçkiewicz avait été mêlé à nos agitations politiques, sa pensée aurait pris une tout autre direction; et le poète patriote se serait alors effacé dans le citoyen : soldat, publiciste ou représentant du peuple.
Adam Miçkiewicz est né en 1798 à Novogrodek, en Lithuanie ; d’une, famille assez obscure, mais vouée tout entière aux sciences, aux lettres, à la jurisprudence : et surtout d’un patriotisme à toute épreuve. Son père, grand admirateur de Jean Kochanowski, le prince des poètes polonais au seizième siècle, exerçait la profession d’avocat près d'un tribunal de première instance dans son palatinat. Son frère aîné, François, perclus de naissance, jetait en 1831 ses béquilles au vent pour faire toute la campagne contre la Bussie avec les insurgés et les étudiants de Vilno.Le plus jeune de la famille, Alexandre, professait le droit romain au lycée de Kraemienieç, en Wolhynie. Un parent éloigné, l’abbé Miçkiewicz, sécularisé après la suppression de l’ordre des jésuites par Clément XIV (1773), fut jusqu’en 1819 doyen de la faculté des sciences physiques et mathématiques à l’université de Vilno.
Voilà le milieu dans lequel notre poète prit naissance ; et qui devait nécessairement, avec une organisation comme la sienne, en faire un homme distingué. Destiné par sa famille à l’enseignement, le jeune Adam fit, en 1819, scs premièies armes au collège de Kowno, comme professeur des littératures latine et polonaise. Trois ans après, il publia les deux volumes de ses premières poésies, intitulées Ballades et Romances, qui firent une profonde sensation dans le monde littéraire polonais, avec les 2* et 4* parties du drame des Aïeux, les premières parues. Les Aïeux sont la Fête des Morts chez les Lithuaniens. C’était au plus fort de cette grande querelle entre les classiques et les romantiques qui se débattait à Varsovie et à Vilno aussi
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chaudement qu’à Paris et à Londres, et partageait l’Europe en deux armées. L’apparition du Romancero de Miçkiewicz, composé de fragments d’une exquise suavité, de récits et de coptes populaires recueillis sur les bords du Niémen et de la Villa, fut un appel au combat entre les deux camps rivaux. La jeunesse polonaise répondit avec transport à ce signal donné j)ar le barde lithuanien, (jout les tendances romantiques lui semblaient résumer toutes scs croyances et ses aspirations libérales. Ou pressentait dès lorsqu’une ère nouvelle allait s'ouvrir pour notre littérature, retrempée aux sources nationales ; que la lutte littéraire devait être le prélude d’une lutte bien autreipcnt ardente et passionnée, entre l’élément russe et l’élément polonais, la force du nombre et celle de l’idée, la trahison et le dévouement : dont la Pologne elle-môme serait le champ de bataille et l’enjeu, avec l’Eui-ope entière pour témoin et pour juge... Sous ce point de vue, le poêle novateur avait bien mérité, non-seulement de l’art national, mais aussi et avant toute chose, de l’existence même de la Pologne.
L’université de Yilno, fondée par Étienne Batory, avait alors atteint à son apogée de splendeur. On voyait parmi scs professeurs des noms tels que Jean et André Suiadeçki, Lelevel, Onacewicz, Goluchowski, Malevvski, etc. Thomas Zan, le plus énergique, le plus actif soldat de notre indépendance depuis les confédérés de Bar et Kosciuszko, venait de fonder la société des Philarètes, dont les sept divisions étgiept désignées parles sept couleurs du prisme solaire. De la réunion de ces couleurs élémentaires devait jaillir la lumière qui, dans l’ingénieuse pensée de cette noble jeunesse, avait pour signification suprême la liberté. Cœur de héros s’il en fut jamais, Tliomas Zan était Pâme et le bon génie de l’association, qu’il conduisait par l’amour de l’étude à l'émancipation nationale. Initié par lui dans le conseil directeur des Rayonnants, Miçkiewicz improvisa cette magnilique OJe à la Jeunesse qui est encore, qui sera toujours, à notre avis, son plus beau titre do gloire.
En effet, y a-t-il rien dans la poésie moderne qui surpasse, qui égale même des accents pareils à ceux-ci :
« Jeunesse ! prends ton vo| d aigle au-dessus des plaines; et avec l’œil du soleil, d'un pôle à l’autre, mesure l’océan de l’humanité I
» Regarde, là-bas, sous les pieds; cette masse opaque, inerte, noyée d’un déluge éternel de mépris : c’est la terre!...
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» Vois çûmnne sur scs eaux stagnantes surnage un nautile ; à la fois navirCj pilote et gouvernail, poursuivant d'autres mollusques plus faibles, tantôt il s’élance à la surface, tantôt il plonge au fond. 11 ne s’attacbe point à la vague qui le porte et la vague ne s’attache point à lui... et soudain, comme une bulle légère, il se l>rise eu éclats contre un rocher; nul ne savait sa vie , nul ne se souviendra de sa mort : c’est VÉgoisme !... »
Oui, certes, vouloir donner aux pliilarètes de Vilno un avertissement contre l’égoïsme, concentrer dans un môme foyer leurs cœurs et leurs âmes, n’élait-ce point leur signaler lo vice dominant de notre époque ? n’élait-ce point essayer de la rajeunir, de l’illuminer par une espece de tiansfusion du sang et de la pepsée? « Q jeiinessel s’écriait-il, ton vol est celui d’un aigle, et ton bras pareil à la fondre ! » On peut juger du retentissement immense que di»t avoir en Pologne ce chant « qui s’étendit de l’Oder à la Dzwina, et fit tressaillir vingt millions d’homnaes (t). » 11 devait enflammer jusqu’aux Rus.ses eux-mêmes, qui depuis 1817, dans les deux comités do Tnltchin et de Moskou, méditaient l’afTranchissement de leur pays. Le gouvernement russe s’aperçut alors seulement de la faute qu’il avait commise en autorisant sa publication ; mais il était trop lard, le Romancero de Miçkiewicz était dans toutes les mains, son Ode à la Jeunesse dans tqutes les mémoires : il n’y avait plus qu’à frapper et à sévir... C’est ce qu’il fit de la manière la plus brniale et sans aucun rqénagemont.
Une enquête fut ordonnée par le gouverneur de Vilno, l’illustre général IvorsakolT, celui que .Masséna avait si vertement battu à Zurich ; on enjoignit au nouveau recteur de l’üniversité, Pélikan, âme vénale et corrompue, de dissoudre l’association des philarctes et de punir les fondateurs. Le sénateur ISovosiltzolf, vrai valet de bourreau, ivrogne et débauché, l’ennemi mortel de tout ce qui portait un nom polonais, fut appelé de Varsovie pour diriger l’instruction. Dès lois la persécution commença.
Les prisons et les couvents de'Vilno transformés en cachots, se. remplirent de pauvres enfants dont tout le crime était d’avoir chanté quelques hymnes patriotiques; une odieuse per-
(t) Galeriê de$ Con(«<njioraùii illutlret, par pn bomoip de rien.
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quisition fut mise en œuvre, avec des raffinements de supplices qui nous l’cporlciit aux temps primitifs du christianisme : et après deux années de tortures inouïes les P/u'/omates, dernier dél)ris de l’ancienne société, fuivnt ti-aînés, les fers aux mains, an fond de la Russie nsiatiijne, avec Thomas Zan, leur chef, qui avait en vain essayé de les sauver, et Miçkiewicz, leur poète, qui devait mourir en exil !
Et tout cela se passait en 1821, sous le règne d’Alexandre !•', le despote sentimental, le Tatar impénétrable dont madame Krndener avait tenté de faire nn philosophe allemand!
Miçkiewicz, déporté d’abord a Saint-Pétersbourg, composa son Voyage en Rassie, peinture atroce mais fidèle de cette contrée de houe et de sang: puis, dirigé sur Odessa, il se joignit à plusieurs de ses compatriotes pour faire nn voyage à travers les steppes de la Kriméc. C’est de cette période de sa captivité que datent ses Sonnets de Krimée, ravissante série de petits tableaux enchilssés dans quatorze vers, qu’il publiadurant son retour par Moskou; peu après, rappelé à Saint-Pétersbourg par l’influence d’un de ses compagnons de voyage, il écrivit et fit paraître son poème vengeur de lûmrad Wallenrod, avec cette épigiaphe significative : « Risoyna esserc volpe e tenne. y> que la Russie idiote ne comprit pas, et qu’elle admirait pourtant, sur la foi de son traducteur Pouschkin, comme nn chefd’œuvre incomparable. Cette devise empruntée à Machiavel, aurait dû cependant lui en donner la clef et révéler la pensée politique. C’est l'histoire d’un jeune Lithuanien, nommé Alph (monogramme transparent sous lequel on découvre le poète lui même), gendre du prince Keystont; qui voyant sa patrie sur le point d’être envahie et soumise par les chevaliers teutoniques de Marienbourg, change de nom, se fait chrétien, devient grami-maitre de l’Ordre, après lui avoir rendu des services signalés dans cent batailles; puis, s’étant concerté avec Vitold, grand-duc de Lithuanie, conduit toutes les forces de l’Ordre sous les murs de Vilno, par un hiver rigoureux, les fait décimer par le froid, la famine et le glaive ennemi : et puis revient mourir à Marienbourg de la mort des traîtres et des parjures, mais après avoir vengé son pays et l’avoir à jamais préservé de l’invasion. On voit par cette courte analyse que le cadre est dramatique, saisissant; et l’exécution ne le cède en rien à l’idée première. I-e langage est tantôt d’une tendresse infinie dans les en I retiens de Konrad avec Aldona,
Dk -I :
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la fille de Keystont ; tantôt d’une àprc et farouche énergie, rugueuse comme une saga Scandinave ou le chant guerrier de\odbourg, dans ses conciliabules avec Halban, le vieux mage lithuanien, qui s’est atlaehc à ses pas comme le destin, pour attiser dans son àme le feu de la vengeance. Et pourtant, disons-le avec regret, malgré la perfection du style, cette idée n’est point polonaise; elle n’a point jailli d’une inspiration purement nationale. Le héros du poëme est au bout du compte un traître; il obtient sa victoire par la ruse et la dissimulation : qualités qui sont, fort heureusement, qui seront toujours antipathiques au caractère polonais. Konrad Wallenrod a fait en Pologne, de même que les Brigands de Schiller en Allemagne, une monstrueuse école , tout antinationale, et dont la plus bizarre expression se trouve dans la Comédie infernale du poète anony me; maiscette école, empreinte de germanisme, n’est pas du fait de Miçkicwicz ; il tallait que le poète, subissant la fatalité de sa condition de proscrit, couvrit sa pensée d’un voile, pour la faire accepter par ses tyrans et pour pouvoir la transmettre à ses compatriotes.
Après l’apparition de cet ouvrage, la gloire de .Miçkiewicz fut au comble. A dater de ce jour, le poète Pouschkin, tué depuis dans un duel diplomatique ; le poète Ryeïlefl', le savant BestoujelV, tous deux condamnés à mort pour crime d’amour de la patrie, se déclarèrent amis et disciples du barde polonais. On chantait dans tous les salons les airs du Konrad, mis en musiipie par madame Szymanowska, célèbre pianiste polonaise, dont la fille Marie devint plus tard la compagne du poète exilé. Mais cet engouement frivole de l’aristocratie russe, qui s’eflorçait par toutes sortes de moyens de le gagner à son parti, plus puissant et plus redouté que le tzar, lui servit au moins à briser ses chaiucs; et, quelques mois après, sur le passe-port qui lui fut présenté au nom de l’autocrate, .Mi<,kiewiez inscrivit ce mot seul : «Italie !... wEufin. hors decelenfer déglacé, comme celui de Dante, dont il avait franchi les frontières en condamné politi(|ue; et qu’il quittait à présent presque en triomphateur, il se sentit libre, il re-piia... mais il dut se recueillir ijiielque temps, avaht de réchaufler sou coeur et sa pensée : avant de pouvoir ouvrir- de nouveau ses ailes au souille de l'inspiration.
A la nouvelle de la révolution de juillet, il se rapprocha de la France et vint s’établir à Genève, où nous l’avons vu pour
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la pretillèi'6 fois ; où hoiis avons les piemiet^ selfë ses iriains, !
naguèt^ ericore chat-gées de chaînes!... C’esl là qü’en pressen- i
tant le réveil pi'ochain de là l^ologne, il composa ces Stances *
adressées à une Mère polonaise, empreintes d’une mélancolie i
navltlnte, de la terreur des cachots, presque de désespoir; èt (|Ui se terminent par les Vers suivants :
M La mort !.. polir monument cl pour gloires funt'bres,
Il aura d’Un gibfel les horribles débris ;
Quelqbes pleiirs d'une femme... et puis, dans les tén^bre^i Les mbrnes entretiens de quelques vieui amis. »
Tel devait être, selon lui, le destin des enfants polonais..;
Après la funeste issue de noti^ insurrection, nous lè relruiivâmes à Dresde, traduisant le Giaottr, de Byron; composant la Jteduttte d’Otdotij sinistre épisode dé la prise de Varsovie : pulft il Viol nous rejoindre à Paris avec le corps de l’émigralionj avec la(|uelle il ne forma depuis qu’une .seule et même ra-> mille. La première œuvre qui sortit de sa plume flit le Livirè des Pèlerins polonais, pan! en 1832, et que la traduction de M; de .Mohtalcmbcrt, et surtout l’éloquente préface qiii la précède, ont suftisaminent popdlâiisé eh Fiancé.
M. de Mohlâlemberl, alors urt des plus fervents apôtrés dé la liberté de Conscience, dans son enthousiasme pour la cause représentée par Miçkiewicz, avait appris notre langue ; ses articles publiés dans le journal hebdomadaire le Polonais semblaient être sortis du CœUr de notre nation, ainsi que les dis- Cdurs qu’il pi-onohçalt à la chambre des députés. Aujourd’hui t’nCcasioh Serait hicH plus féconde encore que sous la monarchiede juillet; câc il s’agirait à présent de la Pologne renaissante : et non pas d’une oraisoti funèbre à prononcer sur sa tombe!
Le Livre des Pèlerihi vivra comme lui éternel monument dii passage de l’émigration polonaise en Euiope. Édit en style biblique , inspiré par le plus sévère catholicisme , il fut cependant interdit à Rome, sOUB la triste papauté de Rrégoire XVI ; mais il eut cette destinée commune àvee les Paroles d’un croyant, de Lamennais, qui convient lUi-même avoir puisé sOn idée darts l’œuvré de Mivkiewiczj en l’élen-
(l)ajfair<i i* Rom$i par LameiiiiM*.
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dant d’une seule nation à lowlc riiunianilé. La troisiètne paiiie des ^Veuas, ropi-oduisant le drame de l’inquisition de VilnOj avec le Voyage en Russie pour appendicet suivit de près ce chef-d’œnvi-e. Une traduction partielle de Georges Sand, dans la Revue des Deux-Mondes, sous le litre le Drame fantastique, l’a révélée à la France comme une composition hardie; mais dans laquelle on remarquait déjà Un certain affaissement dé la pensée, un grand abandon du langage, une tendance plus prononcée vers le mysticisme dont le germe fatal se trouvait déposé dans la frêle et maladive constitution de Miçkiewics (1). Son individualisme s’était assombri, exalté, au contact de la société de Saint-Pétersbourg; son nioj trop exclusif était devenu l’inséparable compagnon de son mépris byronieti du monde et de l’humanité, en se résumant l’un et l’autre dans ces orgueilleuses paroli‘s de la scène terrible nommée l’/;rtprooisat«on ;
« Seul !... qu’ai-je besoin de la foule ? suis-je donc chanteur pour la foule? Quel est riiomme qui supportera toute la pensée de mes chants? qui verra, sans baisser les yeux, tous les rayons de mon àme?
» Dieu, et loi, nature I écoulcr-moi... voici des chants dignes de vous !... etc. «
Celle formidable imprécation de Konred, terminée par le blasphème et la démence, était déjà une transition vers le Messianisme... Malheureusement, ses ennemis et ceux de la Pologne en ont prolilé quelques années plus tard, pour tromper le poêle par des oracles supposés, et pour briser entre Ses mains cette lyre d’or (|ui valait bien le sceptre de plomb de Nicolas...
Mais comme Miçkievvic* s’est magniriquemcnt relevé de celle déchéance dans suri dernier poème de Thadée Soplilza ; celle épopée pàslorale polonaise où nous voyons défiler, dans des scènes rapides et bien enchaînées, tous les tableaux qui dès l’elifance ont charmé ilos regards : où nous croyons respireC toutes les bHses et les arômes de la terré natale ! Ce suprême et splendide épanoidssement de son génie est, à noire aVis, le plus complet et le plus vraiment national de ses ouvrages de longue haleine. C’est la vie des champs, cet Éden des
Q) Vofez son poi-trait gravé sor acier par Alitolne ülertciynski, d'apiès un Bédaillon de David,
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anciens Polonais, avec tous ses ti-avuux, ses fêles, ses amours ; c’est riiistoire de Dombrowski et de Kniaziewicz, les héros des Alpes et de Hohenlinden; celle des légions polonaises du Rhin et de l’Adige ; c’est l’entrée des Français et de Napoléon en 'Pologne, qui jette à leurs pieds son sang, son or et ses moissons, car elle se sent revivre, la pauvre martyre! c'est entin Kosciiiszko, c’est Joseph Poniatowski, c’est tout IStllPuis, dans le drame intimc.c’estceduel séculaire entre la Pologne libérale et la Russie barbare qui se poursuit à outrance dans le sein des familles, comme dans la nation ; c’est tout ce qui fait battre le cœur, donne du prix à la vie, tout ce qui fait espérer l’avenir! Ceux qui nous aiment doivent aimer ce livre ; ils le reliront d’un bout à l’autre, et ils le comprendront aussi bien que nous-mêmes : que les indillérenls, les égoïstes et les hypocrites se gardent bien d’y toucher, car ils n’y vcri’aienl qu’une lettre morte !
Après avoir produit Thailée Soplitza, notre poêle se reposa sur les bords du lac de (îenève, à Lausanne, en professant avec éclat riiistoire et les letties latines, d’où il fut lappelé pour veniroccuper la chaire slave instituée^ collège de France par M.Cousin,alors grand-maître de l’Université. Nous n’avons pas à nous occuper ici de son cours triennal (1840-1 843), sur lequel nous avons déjà sommairement exprimé notre pensée; et qui, d’ailleurs, a été publié en français.
Nous dirons seulement, avec un profond sentiment de douleur et de regret, que vers la meme époque un terrible malheur de famille est venu frapper le professeur-poète ; qu’une cure illusoire opérée par un charlatan lunatique, venu à Paris avec un passe-port du tzar et sans doute chargé d’une mission secrète, lui servit à s’emparer de l'esprit de Miçkiewicz, à surprendre et pervertir ses convictions, et à changer sa chaire de littérature slave en une tribune de Messianisme : terme vague, indéfinissable même pour les fanatiques entraînés à la suite du maître, et contre lequel est venue se briser et s’éteindre cette belle intelligence que trente années de souffrances n’avaient pu entamer ni ternir... Un imposteur aux gages de la Russie, un droguiste illuminé, un ex-libraire qui devait toute sa fortune aux écrits de Miçkicwicz, tels ont été les premiers propagateurs de cette doctrine; dignes adeptes d’une pareille religion! Faut-il que la grande âme du poète proscrit n’ait pas su résister à leurs poisons? faut-il que ce lii-
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mineux génie soit devenu le jouet d’une ruse grossière, ourdie par trois sectaires idiols-» Rien n’est plus vrai pourtant. Nouveau Macbeth, enchaîné dans le cercle fatidique tracé autour de lui par CCS trois énergumènes, il s’est pris à lutter corps à corps a\ec le démon du mysticisme, et il a succombé dans la lutte La chaire slave fut fermée en 1844 ; un cri d’exécration etd’ef- Iroi fut jeté par tous les vrais amis du poète éconduit : qui repentant déjà, mais encore frémissant du coup perfide qui venait de
I atteindre, fut nommé bibliothécaire de l’Arsenal à la place de Chai les Nodier, cet autre Slave d’adoption, récemment décédé, notre ami personnel, l’auteur de Jean Sbogar et de Smarra..'.
II n est resté de ces trois ans d’enseignement, de cette chaire saxante ou nous croyions entrevoir déjà comme une patrie intellectuelle, qu’un écrit immonde intitulé la Cène, publié d’après le faux-prophète; absurde compilation de rêveriesmysliqucsdéjà vieilles du temps de Swedenborg et de Jacques Bœhme : avec un chiffre cabalistique de 44, qui planera toujours comme un sarcasme inexplicable et moqueur sur tout ce lamentable souvenir: Depuis, pas un vers, pas une parole polonaise n’a jailli de 1 ame du poete, subjuguée, ouverte à tous les vents, exposée a tous les affronts; pareille à ces ruines augustes dont la main de nos ennemis a si largement semé toute l’étendue de notre pays!... On nous assure toutefois que les premiers chants d’uii poème cycliijue et les premiers chapitres d’une histoire de Pologne sont restés entre les mains d’un de ses amis, éminent poète hii-mèine, tH qui ne tardera pas sans doute à les livrer à notre admiration.
Et voilà qu’on nous apprend aujourd’hui la mort inattendue, presque mystérieuse, dont le poète a été foudroyé en Orient, le 26 novembre 185o, en accoiiiplissaiit une mission dont il avait été chargé par la France! Cette mort arrivée en tel heu, a pareille époque, ne semble-t-elle pas comme une erniere vengeance exercée par le despotisme aux abois et esesperant de sa cause, sur une de ses plus anciennes et de ses plus illustres victimes? Oh! comme la voix du vieux barde lithuanien eût été entendue parmi les Slaves, s’il l’avait eleyte, là-bas, sous cet horizon slave, au nom de la France et de la liberté,!...
Quel(jues-uris prétendent que .Mi(,kiewicz’ est mort dix années trop tard pour sa gloire et pour celle de son pays ; qu’il aurait dû s’éteiudre dans toute la plénitude de son talent,
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A Ht. LëlMvel
dans foiiS îtfs hiyon? de Son atièëole : eornthé le TassCj ScliilléJ’ et Bjrroh. Quant à nous qui l’avons suivi dans toutes les phnses de sa vie; qiii l’aimiuns pour ses soufliances de proscrit au* taril que pour sa gloire de poêle : noüs croyons qu’il est mort avant le temps et sans avoir révélé toute la pdrlée de son génie. C’est en Pologne, sur les rives du Niémen qu’il aurait dû liiourir; couronné de Ses œuvn^s, de sa palme de martyr, de l’amour unatiime de ses compalridies : le terme de son pèlerinage et du nôtre pleineirtent accompli! Oui, certes, une telle mort eût été bien digne de lui, s’il se fût éteint, soleil couchant, dans un dernier hymne de délivrance jeté sür ce doux sol natal dont le souvenir n’a cessé de le suivre un seul instant de sa vie ! Mais, comme le poêle de la Genèse et de l’Exodé, il était dit qu’il ne reveiaait pas la terre promise ; (Jü'il ne {)OniTait que l’enti-e voir de loin, du haut de sa pensée, eri l’indiquant du doigt à sa tribu... Combien d’entre nous sèmeront encore le désert de l’cxil dë leuhs ossements? comWeri d’entre nous pmitTOiit célébrer sur les bords de la Vistule ou de la Vilia la fête des .\ïeux ?
Paris, 31 janvier tS-IG.
(Le tsifde.J
A M. J. tÈLEVEL, HISTORIEN.