‹ Lettres sur l'agriculture moderneChapitre 9 sur 12 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

si l’on réussit à les déterminer à un essai, ils sont gagnés à la cause.

Les lois acquises dans le domaine des sciences naturelles dominent l’avenir intellectuel et matériel des pays et des peuples ; chacun est intéressé aux questions qui se rattachent à l'application de ces lois.

SOMMAIRE

De l’agriculture pratique considérée danse ses rapports avec la chimie. — Pratique expérimentale et théorie. — Méthode inductive. — Tendance de l'agriculture vers les connaissances scientifiques. — Causes de la lenteur avec laquelle se développe la science agricole. — État actuel de ce développement.

L’attention des économistes a été fort à propos éveillée par la controverse soulevée aujourd’hui entre l’agriculture pratique et la chimie, soutenue de part et dautre avec vivacité, et peut-être bien au profit de toutes deux. Elle touche, en effet, aux intérêts matériels les plus importants; c’est une question qui se rattache aux lois fondamentales de la société et qui, à notre époque, prime toutes les autres : il s’agit de trouver le moyen de produire Le plus de grain et de viande possible sur unesurfaec donnée, afin de satisfaire les besoins de la population toujours croissante de cette surface. Les questions sociales les plus graves sont intimement liées à ce problème, qui doit être résolu par la science.

Celle-ci, d’après sa méthode ordinaire, a cherché la solution du problème, en abordant de front toutes les

difficultés préliminaires ; mais cette manière de procéder n’a pas été du goût des hommes pratiques; aussi, loin d'obtenir leur appui, elle n’a rencontré chez eux que de l'opposition. La science a nivelé l'emplacement du nouvel édifice, destiné à fournir un asile à tous ceux qui voudront y entrer ; elle a desséché les marais et enfoncé les pilotis nécessaires à la solidité et à la durée des fondations; elle a choisi les pierres propres à la bâtisse, tout en montrant que ces pierres ne se rencontrent pas partout, comme le mortier; enfin, elle a tracé le plan de l’édifice. Mais ni les maçons, ni les charpentiers, sans l’aide desquels elle ne peut rien, n’ont voulu la seconder : ils ont dit que la pratique a été et sera toujours leur guide, que leur manière de voir, fondée sur l’expérience, n’admettait pas la contradiction. Ainsi, ce qui, de mémoire d'homme, a toujours été tenu pour vrai, doit l'être forcément. Ils rejettent le plan proposé parce qu’il contredit le leur, qui est le meilleur à leurs yeux; les marais à dessécher, les pilotis à enfoncer, tout cela leur paraît de peu d'importance. Les pierres mêmes n’attirent pas leur attention ; on en trouve partout, disent-ils; ce qui leur manque, selon eux, c’est le mortier, et tout dépend de là.

L'agriculture, comme tous les arts mécaniques, est née de l'expérience, c’est-à-dire de l'observation directe des faits et des phénomènes ; elle pouvait par l’expérimentation atteindre à un certain degré de perfection. L’observation permet de reconnaitre certains rapports qui existent entre la nature d’une terre et son degré de fertilité : quand une terre est meuble et de couleur noire, elle produira souvent de très-bonnes récoltes de froment. Mais toutes les terres n’étant pas naturellement meubles et de couleur noire, l’art expérimental recherche nécessairement le moyen d’ameublir les sols

compactes et de donner les qualités d’une terre noire à celles qui ne les ont pas. Il recherche, en vue d'un but déterminé, les relations passagères ou durables qui peuvent exister entre deux faits; il s’efforce de faire produire au sol le rendement le plus élevé, soit par la culture de telle ou telle plante, soit par l’application de tel ou tel engrais ou par un procédé quelconque.

Sans doute, l’art expérimental ne peut se passer d'idées pour résoudre les questions qui sont de son domaine ; mais peu importe que ces idées soient justes ou non: pour qui cherche une chose sans savoir où la trouver, tout chemin est bon, et quand des milliers d’individus poursuivent le même but dans mille directions différentes, il arrive, en général, que, s'ils ne l’atteignent pas, ils font du moins quelque découverte utile. C’est ainsi que l’art se perfectionne, et l’on a peine à croire aux progrès qui ont déjà été réalisés et qui le seront encore de cette manière.

La relation entre deux faits, comme la nature d’un engrais et celle du sol, s'établit par un troisième, par exemple, le produit d’une récolte : l’homme pratique, le matter of fact man ne connait pas d’autres rapports.

L'exercice d’un métier n’exige de même aucun travail d'esprit; il suffit de connaître les faits et leurs relations palpables. Demandez à un boulanger la composition de la farine et du levain ; parlez-lui de l'influence de la chaleur et de la fermentation ; interrogez le savonnier sur la nature de la graisse et du capitel, ils ne sauront vous répondre. L'un et l’autre savent cependant comment se font le pain et le savon. La marchandise est-eile bonne, ils diront avoir réussi. |

Il en était ainsi naguère encore du cultivateur; il ne

savait rien ou presque rien des choses dont il s'occupe chaque jour ; il n’avait pas la moindre notion de la composition du sol et de l'air, ni de l'effet des labours, ni de celui des engrais.

Tous les industriels, et cela se comprend, recherchent avant tout le profit ; tous les perfectionnements tendent à ce but. C'est pourquoi le boulanger met toute son habileté à fabriquer du pain blanc et ferme avec une farine grise et de mauvaise qualité; c'est pourquoi aussi le sa vonnier s'ingénie à fabriquer un savon de bonne apparence avec une graisse inférieure. Le but du cultivateur praticien est de faire porter au sol le plus ingrat les plus belles récoltes, et cela en dépensant le moins possible de travail et d’engrais. Tout petit fabricant n’a en vue que ce but mesquin.

Les progrès que fait une profession quelconque, et surtout l’agriculture, dans la voie expérimentale, finissent par rencontrer une limite. C’est ce qui arrive lorsque les sens se refusent à l'observation, lorsqu'il ne s'offre plus d'objet nouveau, qu'on a tout expérimenté et utilisé dans la pratique tous les résultats de l’expérimentation. Dès lors il n’y a plus de progrès possible avant que l’on n'ait découvert des faits ignorés, ou fortifié la puissance d'observation des sens et perfectionné les méthodes d'investigation, ce qui ne peut se faire qu'avec l'aide de la réflexion et de l'intelligence.

L'agriculture est depuis longtemps arrivée à cette limite, et, comme en pratique elle ne s’est jamais occupée de la recherche des moyens de découvrir des faits inconnus, il est évident que, sans le secours de la chimie, de celte science qui a pour objet la découverte de ces moyens, elle ne pouvait plus progresser. Animée des meilleures dispositions, la chimie se rapprocha de la pratique; elle

lui montra que les idées qu’elle se formait de Pair, du sol, de l’engrais, étaient vagues, ambiguës, mal définies ; elle lui apprit que ces mots avaient cependant une signification précise et qu’en leur donnant toujours le même sens, ils avaient une valeur constante, la seule qui se prête à des’ raisonnements. La chimie éleva ainsi les notions pratiques à la hauteur de notions scientifiques.

La nouvelle acception du mot engrais futreçue avec enthousiasme par l’agriculture, qui s’empressa de Putiliser. On savait déjà que lengrais est le principal agent auquel on doit l'augmentation du rendement; on venait d’apprendre que ce mot était un mot collectif ; que la chose est un composé et que l'efficacité de ce composé dépend de ses parties constituantes.

La pratique expérimenta alors avec ces parties distinctes, comme elle le faisait auparavant avec le tout complet; mais, comme chacune de ces parties ne pouvait remplacer le tout, les résultats furent loin de répondre à l'attente qu’on s'était faite. On n’avait pas avancé d’un pas; aussi l'enthousiasme baissa, s’éteignit, el une réaction violente eut lieu.

« C’est une sottise, disait alors Pusey, président de la Société royale d'agriculture d'Angleterre, d'attribuer la moindre valeur aux théories hasardées de la chimie ; sauf le moyen qu’elle a donné d'augmenter l'efficacité des os en les dissolvant dans l’acide sulfurique, et le conseil d’employer des eaux de rouissage au lieu de purin, la chimie n'a été d’aucune utilité en agriculture. Tenons-nous-en donc à la pratique, qui seule mérite notre confiance. »

Les praticiens de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la France étaient du même avis et tenaient à peu près le même langage. Qu’arriva-t-il alors? La vieille routine redressa sa tête creuse et vide d'idées , et comme déli-

vrée d’un cauchemar importun, elle fit des efforts inouis pour combattre les conclusions de la science. Mais, au bout de dix années, on reconnut qu’au lieu d'avancer, elle n’avait fait que tourner dans un même cercle, comme un cheval de manége ; on avait eu beau atteler plusieurs chevaux, le cercle décrit était resté le même, car on n’avait pas agrandi l'arène ; seulement le terrain était un peu plus battu.

Un nouveau revirement se fit alors en agriculture. La science démontra que les faits qu’on lui opposait servaient, au contraire, à établir l’exactitude de ses théories ; elle fit comprendre aux cultivateurs que, s'ils n'avaient pas obtenu de résultats, ils ne devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes, puisqu'ils n'avaient pas suivi la bonne voie et qu’ils avaient méconnu la nature de la science. Celle-ci ne recherche pas les moyens d'augmenter le rendement, elle ne poursuit pas des avantages matériels immédiats; on l’avait confondue avec l’art expérimental qui se propose un pareil but, tandis que sa seule mission à elle est de découvrir les causes et de devenir le flambeau qui porte la lumière dans les ténèbres. Elle donne des forces et non de l'or; la force enrichit ou appauvrit ; elle enrichit quand elle produit et appauvrit quand elle détruit; elle se conserve en se retrempant, et s’'évanouit quand on la gaspille.

Si l’agriculture veut réaliser des progrès durables, elle doit se résoudre à entrer dans la voie et à suivre la méthode que la science lui indique comme la seule bonne dans tous les cas douteux ou obscurs. Elle peut, du reste, le faire sans renoncer aux expériences et rejeter les faits acquis, lesquels ne manquent pas, mais demandent à être mieux compris. Il faut tout d’abord cesser de tirer des conclusions préconçues des faits que l’on observe; il

faut s'occuper exclusivement de ce qui se passe dans la vie et le développement des végétaux, dont la production est le but de l’agriculture, et chercher ensuite les conditions les plus favorables à cette production. De ce que tel élément du fumier a produit, dansun cas donné, telrésullat avantageux, 1l ne faut pas conclure que Peffet sera le même dans des circonstances différentes et appliquer cette conclusion; il importe avant tout de se rendre compte de la manière dont cette fumure a, dans ce cas spécial, exercé son action fertilisante. Ces recherches sont très-faciles en agriculture, parce que l'influence d’un engrais, les conditions dans lesquelles il agit le mieux et les causes de son action sont des choses qui se laissent aisément observer, même, pour ainsi dire, toucher du doigt, si lon s’y prend bien.

L'efficacité d’un engrais dépend toujours de certaines conditions physiques du sol et de la présence de plusieurs agents. Ce fait établi, assurez-vous par une expérience si toutes les conditions sont réunies. Faites un second essai sur un autre terrain et dans les mêmes conditions, et, si vous réussissez de même, vous pourrez dire que vous avez fait un grand pas, car, de ce cas spécial, vous pourrez conclure d'avance, dans tous les cas analogues, à l’action identique ou différente.de l’engrais en question. Les résultats seront identiques toutes les fois que les conditions auront été les mêmes, et différents quand l’une ou l’autre de celles-ci aura fait défaut.

L’énoncé de l’action et de l’existence simultanées de toutes les conditions requises pour l'efficacité d’un engrais s’appelle loi, loi spéciale, puisqu'elle s'applique à un cas spécial, à une certaine plante, par exemple. Si cette loi est vraie pour l’effet du phosphate acide de chaux sur les

s PREMIÈRE LETTRE

turneps, il ne s’ensuit pas qu'il en doive être de même en ce qui concerne les céréales. Pour chaque engrais, pour chaque plante, on peut établir des lois spéciales analogues ; de celles-ci, on en déduit de plus générales, qui expriment les conditions de croissance et de développement des céréales, des plantes-racines, etc. L’ensemble de ces lois, coordonnées entreelles, constitue une théorie.

Tout le monde, même l'intelligence la plus bornée, peut remarquer qu'il n’y a rien d’hypothétique dans cette manière de procéder ; elle ne diffère de l’expérimentation vulgaire qu’en ce qu’elle renferme des idées, et, comme ces idées elles-mêmes ont une direction toute déterminée, on a donné à cette méthode le nom spécial de méthode inductive.

Cette méthode, qui n’était ni connue ni pratiquée dans l’antiquité, a, depuis son apparition, changé la face du monde; c’est elle qui donne à notre époque son caractère distinctif. Les Grecs et les Romains en savaient autant que nous en fait de littérature et de beaux-arts; mais les sciences naturelles, filles de cette méthode, leur étaient complétement inconnues. C’est celle-ci qui nous a procuré ces millions d'esclaves laborieux, dont le travail ne coûte ni peines, ni sueurs, ni larmes ; c’est elle qui a créé, en Allemagne, au moins 7 à 800,000 chevaux qui vont chercher dans les pays les plus éloignés les produits de l’industrie et du sol, et qui, pour satisfaire nos besoins, courent partout, sans se fatiguer, avec la rapidité du vent ; chevaux qui ne consomment ni foin, ni avoiné, et qui, s'ils étaient de chair et d’os, absorberaient autant de nourriture qu’il en faut pour faire vivre cinq à six millions d'hommes.

Comme on le voit facilement, les résultats auxquels cette méthode aboutit ne sont que l’expression des faits,

de l'expérience, et le praticien qui la suit n’a pas à craindre de passer pour un faiseur de théories ; il ne peut, sans y recourir, résoudre aucune des questions qui l'intéressent. Il faut, avant tout, rechercher le pourquoi des choses ; le but alors s’indique de lui-même.

Il serait injuste d'oublier que, depuis plus d’un demi. siècle, l’agriculture s'est constamment préoccupée de rendre compte des méthodes de culture employées et de relier ensemble tous les faits, pour arriver à les interpréter et à les faire découler les uns des autres.

L'agriculture ne pouvait rester indifférente aux progrès extraordinaires faits par les autres industries, qui utilisent les forces de la nature, et elle ne pouvait méconnaître les sciences naturelles qui sont la source de ces progrès.

Des princes sages et éclairés ont fondé des écoles et des académies, qui avaient pour but principal d’'appliquer à l’agriculture les notions, les vérités enseignées par les sciences naturelles, de rechercher les meilleures méthodes de culture et de les répandre au loin.

Les cultivateurs, de leur côté, ont éprouvé le besoin de se rendre compte de leur manière d'opérer, et, comme condition première de tout progrès, ils ont voulu savoir si ce qu'ils faisaient était bien fait.

Si l’on ouvre un traité moderne d'agriculture pra tique, on voit avec quel zèle ils ont rempli le programme qu'ils s'étaient fixé : action du sol, des engrais, irrigation, drainage, effet même de chaque fumure sur chaque espèce de plante cultivée, tout est exposé, coordonné, expliqué. Il n'y a plus rien d’obscur, plus rien d’inexploré, et l’on voit un certain orqueil percer chez ces maîtres qui ont tant fait pour élever l'agriculture au rang d'une science !!

Or, tout cela n’est que de la poudre jetée aux yeux et ne renferme pas même un principe, une vérité!

« Car, dit Hoskyns (dans sa Chronicle of a clay farm), s’il se rencontre par le monde une sorte de gens, ennemis naturels de tout progrès, on en trouve d’autres pires encore : ce sont ceux qui paraissent destinés à rendre tout progrès ridicule, gens sots et enthousiastes, qui suivent Ja vérité comme des ombres grimaçantes, et qui, en toute occasion, ont le talent particulier de donner une forme grotesque et risible à son profil simple et sévère. Chaque fois qu'une découverte vient à se produire, ils sont comme les crieurs de nouvelles qui ont soin d’exagérer tout ce qu’ils annoncent. Portant la livrée de la science comme des singes portent des habits de soldat, ils en comprennent peut-être le langage qu'ils tiennent de seconde main, comme le rémouleur comprend le mécanisme d’un outil qu’il gâte en voulant l’aiguiser. L'agriculture en a assez de ces bouffons, caricatures vivantes qui, s’attachant à tout progrès, à toute idée heureuse, à toute découverte nouvelle, forçaient la science à se cacher et à rougir en entendant prononcer son nom. Ce mal est arrivé au comble à notre époque ; il n’a commencé à se développer que dans la première moitié de ce siècle. »

L’agriculteur ignorait combien de peines et de précautions exige l'explication du fait le plus simple ou la recherche d’une cause qui paraît sauter aux yeux; il ne savait pas qu’en chimie, par exemple, l’explication d’un cas spécial fait parfois couler la sueur du front de maint travailleur capable et persévérant. Il croyait que pour parvenir il suffisait de vouloir, et, comme la caricature de la science lui promettait tout, sans qu'il düt lui en coûter le moindre effort, il la prit pour guide. I se

montra fort salisfait de ses procédés en apparence scientifiques ; ils lui suffisaient d’ailleurs et ne l’obligeaient pas à se torturer l'esprit. Il n’y avait que les noms de changés et des noms s’apprennent très-vite. Chacun se crut donc capable de faire des découvertes en chimie agricole, bien que l’on sût tout juste en chimie ce qu'en savait cet étudiant qui se bornait à placer un liquide au soleil pour le distiller, où cet autre qui, dans un laboratoire, demandait une râpe pour pulvériser un minéral.

On expliquait tout de la manière la plus simple du monde. Voyait-on entre ces deux choses, l’eau et la végétation, un rapport certain? Voulait-on savoir, par exemple, pourquoi la production d’une prairie augmente tant après une irrigation ? Rien de plus facile ; on fabriquait une explication à sa guise, le tout de pure imagination.

On ne connaissait pas l'influence de l’eau sur la croissance de l’herbe; cependant on constatait le fait, il devait donc avoir une raison d’être. Là-dessus, notre homme se mettait à exhiber au cultivateur bénévole et désireux de s’instruire, son hochepot chimique, assaisonné de force analyses, et, lorsqu'il avait suffisamment faussé son bon sens naturel par des chiffres et des mots vides de sens, il lui débitait une explication apprise par cœur et bien arrangée, comme un escamoteur tire une muscade de sa gibecière. Il s'agissait parfois d’une chose plus difficile que d’établir une relation entre deux faits aussi simples que l'irrigation d'une prairie et sa végétation, mais notre homme n’était jamais embarrassé. Cherchait-il un rapport entre l’épuisement du sol par la culture des céréales et Ja maturation des blés, il rapprochait tant bien que mal ces deux faits et, s’il est permis de s'exprimer ainsi, il les

collait l’un à l’autre avec une espèce de colle que je ne saurais appeler autrement que colle à lexpérience. Il y avait notamment deux sortes de colle en vogue : la colle aux os et la colle à l’azote où à l’ammoniaque. Il existait en Angleterre une grande fabrique de cette dernière, ayant pour devise : « Pratique avec science. » C'était là que les Allemands allaient s’approvisionner de colle pour leurs explications.

Tout le monde sait que d’un point à un autre on ne peut mencr qu’une seule ligne droite, mais on peut mener une infnité de courbes. De même, quand il s’agit d'expliquer les relations existant entre deux faits sensibles, on peut se livrer à des milliers d'hypothèses, mais il n’y a qu’une seule théorie vraie. On comprend donc que lagriculture ne pouvait pas arriver à une explication exacte, dans la voie où elle s'était engagée. L'usage de ces explications de fantaisie n’était si populaire que parce qu’il n’exigeait pas de connaissances spéciales. Chaque cultivateur avait à cet effet tout ce qui lui était nécessaire; il connaissait les faits et savait en faire Sa COLLE ; mais, comme les ingrédients qui entraient dans ces préparations (l'expérience individuelle) variaient pour tous en qualité et en quautité, il arriva que chacun se forma une théorie à part pour ses procédés et ses observations.

En somme, on se souciait peu de ces théories; le praticien s’en tenait à ce que lui avait appris lPexpérience; lorsque son voisin faisait un essai, il cherchait à limiter; il ne faisait et ne pouvait faire d’autres progrès.

L'enseignement pratique n’était qu’un ramassis de recettes applicables à un cas donné; c'était une olla-podrida de faits dont la théorie formait la sauce,

Le cultivateur novice se transformait en homme pratique, et se faisait une réputation comme le fameux docteur vert d’Offenbach-sur-le-Mein, dont quelques habitants de cette ville se souviennent peut-être encore. C'était un médecin juif en renom, que l’on appelait dans tous les cas graves à Francfort, à Hanau et dans les environs, et qui réussissait souvent. La nature Pavait doué d’un coup d’œil pénétrant et d’un grand esprit d’observation; il avait acquis ses connaissances en médecine dans un hôpital où il était infirmier. Il avait l'habitude d'accompagner le médecin de service dans la tournée que celui-ei faisait dans les chambres des malades ; il examinait après lui la langue et l’urine, tâtait le pouls, faisait exécuter les ordres donnés concernant la diète, savait ce que le malade devait manger et combien ; enfin, il copiait exactement toutes les ordonnances. Lorsqu'une de ces ordonnances avait réussi, il la marquait d’une croix rouge; si, au contraire, le malade venait à mourir, il y faisait une croix noire. Petit à petit, les recettes formèrent un livre et, lorsqu'il n’eut plus rien de nouveau à inscrire, il se mit à pratiquer, d'abord chez les pauvres, ensuite chez les riches. I! était fort sur le diagnostie, et avait toujours une recette prête pour tous les cas. Il commençait par les ordonnances marquées d’une croix rouge, et, si elles ne faisaient pas d’effet, il se servait de celles à croix noire : c’est ainsi qu’il avait acquis son expérience personnelle. 11 était très-orthodoxe et scrupuleux observateur du sabbat ; il se rendait à la pharmacie et dictait lui-même son ordonnance à l’aide-pharmacien, II commencait ainsi : Rrrr (ce qui voulait dire, recipe) (1); Tartemet : deux grains (tartari emetici grana

(1) Prenez,

duo) (4); Syralth (syrupus althææ) (2). I ne savait pas lire ses propres prescriptions ; il jouissait cependant d'une si grande renommée comme praticien, que les autres médecins d’Offenbach, qui avaient fait leurs études, ne purent l'empêcher d'exercer la médecine, quoiqu'il n’eût pas étudié.

Les jeunes agriculteurs commencent aussi leur carrière comme des gardes-malades dans un hôpital agricole; ils copient les ordonnances et, lorsqu'ils sortent de l’école pour entrer dans la vie pratique, leur bienveillant directeur leur donne en trois mots le résumé de deux années de cours de sciences auxiliaires : « Messieurs, leur dit-il, ne loubliez jamais; le fumier, le guano et les os en poudre sont et demeureront toujours l’âme de l’agriculture (5). » Ils le savaient bien, car on les avait persuadés que la physique et la chimie n’ont aucune utilité pour eux, que le boire et le manger soutiennent le corps et lesprit, que le pain, la bière et le rôti sont ce qu’il y a d’essentiel pour un apprenti agronome.

On ne s’étonnera donc pas, après d'aussi beaux raisonnements, que la vraie science agricole soit restée seize ans et plus, sans pouvoir trouver accès chez les cultivateurs. Les inductions les plus justes étaient rejetées comme des hypothèses, et tout le temps que trôna l'erreur, la vérité fut traitée de mensonge. Quelle présomption de Ja part de la science de nous prendre, nous, hommes de pratique et d'expérience, pour des aveugles, et de vouloir à toute force nous faire l’opération de la cataracte ! Comment des hommes qui ne savent

(1) Deux grains de tartre émétique.

(2) Sirop d’althæa, (3) Walz.

pas seulement s’il convient de planter les pommes de terre en mars ou en avril, ont-ils l’audace de nous enseigner dans quelles conditions doit se trouver un champ de pommes de terre ou de nous apprendre en quoi consiste une jachère! Ces explications scientifiques n’ont pas l'expérience pour elles ; nous pouvons d’ailleurs les faire nous-mêmes et beaucoup mieux. Quiconque ose discréditer le fumier d’étable, mérite de monter sur le bücher !

Les cultivateurs n’avaient pas encore appris à distinguer entre les opinions et les faits; ils confondaient les uns avec les autres. Venait-on à révoquer en doute une seule de leurs explications, ils criaient qu'on niait les faits eux-mêmes ; ainsi, lorsqu'on leur dit que ce serait réaliser un grand progrès que de remplacer le fumier par les principes fertilisants qu’il renferme, ils crurent que l’on niait l’action du fumier.

C'est de semblables malentendus que provinrent toutes les querelles. Les hommes de pratique, qui ne comprenaient pas encore les conclusions scientifiques, s’en prenaient, non pas à la science, mais à l’espèce d’épouvantail qu'ils se faisaient, en interprétant faussement les leçons de celle-ci; ils ne savaient pas que la science a aussi une morale à elle, ayant pour base la science et l'éducation ; la science par l’étude et l’éducation par la pratique.

Les sciences naturelles, dont l'étude éclaire tant l’esprit, leur étaient complétement étrangères ; c’est la raison pour laquelle l'intelligence des faits leur était si difficile. S'ils avaient été un peu plus familiarisés avec elles, ils auraient pu apprendre d'eux-mêmes ce qu'ils ont aujourd’hui tant de peine à comprendre de la part des autres.

En physique et en chimie, les contestations de ce genre

n'existent plus, bien que ces deux sciences en fussent naguère encore au point où en est l’agriculture et qu’elle n'a pu dépasser jusqu'ici,

L'agriculteur qui feuillette les recueils périodiques traitant de physique ou de chimie, doit être bien surpris en voyant combien de questions ont été résolues, et en songeant aux efforts inouïs qui ont été faits, avec tant de désintéressement, pour aboutir à ce résultat. Chaque jour on constate de nouveaux progrès dans ces sciences, et loujours sans contestation : mais aussi on sait ce que vaut un fait, une conclusion, une règle, une loi, un procédé, une explication, et l'écrivain a une pierre de touche à laquelle il soumet son travail avant de le livrer à la publicité. Les uns cherchent à découvrir des faits nouveaux, que d’autres vérifient aussitôt, pour leur assigner leur place, s’ils sont exacts. L’un a l’art de trouver les caractères de similitude qui existent entre deux faits, l’autre voit d’un rapide coup d'œil leurs différences, et facilite ainsi au premier lexplication qu’il doit donner. Mais établir un fait à la facon des avocats, c’est-à-dire, sans preuves positives, ou vouloir faire admettre un principe non démontré, c’est venir se briser contre la morale de la science : la bonne volonté de comprendre existe toujours.

Les protecteurs les plus éclairés de l’agriculture se sont jusqu'ici écartés de la voie qui devait infailliblement les conduire au but qu’ils se proposent.

De grandes sociétés et même des particuliers ont posé une foule de questions, dont la solution devait, à les en croire, favoriser singulièrement le progrès agricole. La plupart des cultivateurs se sont fait illusion sur ces questions et se sont imaginé qu’en y répondant on arriverait à quelque résultat utile et imprévu ; chacun, sans

trop savoir de quoi il s'agissait, voulait pousser à la roue du progrès. Ces questions étaient posées par des gens qui ne comprenaient rien à la situation; elles étaient traitées par des individus de la même force; mais il ne vint à la pensée d'aucun savant de les résoudre, parce qu'on savait d'avance qu’elles ne pouvaient conduire à rien.

Pour se convaincre de ce que j’avance ici, il suffit de remarquer que toutes ces questions aboutissaient à un oui ou un non prononcé tout bas, ou aux mots élastiques plus ou moins, lorsqu'il s'agissait de’chiffres. On voit par là qu’elles n'étaient guère pratiques. Elles ressemblaient assez à cette question de concours proposée par une académie bien connue : « Décomposer l'azote, » chose qui nous paraît encore aujourd'hui plus diflicile que de dissoudre du charbon de bois, puis de le faire cristalliser pour le convertir en diamant. Et ceux qui cherchaient à répondre (je parle toujours chimie agricole), étaient de ces gens qui n'auraient pas su trouver une bonne recette contre les altises, ni même fabriquer de la graisse pour les roues de chariots. Il y a une quinzaine d'années que Hlubeck proposait une série de questions dont il faisait dépendre le salut de l’agriculture; cependant , il ne s’est pas plus que les autres occupé de les résoudre, et l’état actuel de lagriculture prouve qu'aucune de ces questions n’était en rapport avec les intérêts de celle-ci et ne pouvait influer sur elle.

Ce sont là néanmoins des indices de progrès; c’est la preuve que Part agricole est sorti de la voie empirique, et qu'il entre dans la première phase de son développement scientifique, c’est-à-dire dans son enfance où se témoigne le désir de s’instruire par une foule de questions, que l’on doit après tout être satisfait de voir se

produire.

LE

La chimie et la physique ont dû elles-mêmes passer par là. Les académies et les sociétés savantes ont mis au concours, à certaines époques, une foule de questions plus ou moins insipides et de thèses impossibles, sans avoir exercé la moindre influence sur les progrès de la science. Ceux qui ne connaissent pas les rapports réels existant entre les exigences des sciences et ces concours, pourraient être portés à croire que l’on doit à ces derniers plusieurs travaux remarquables et consciencieux. C’est là une erreur, car ceux qui établissent ces concours savent que les réponses sont toutes prêtes d’avance, ou bien les questions tombent entre les mains de gens qui s’en sont occupés depuis longtemps.

Les questions posées par les académies donnaient droit à des récompenses ou prix, souvent considérables ; et puisque nos doctes agronomes ne considèrent [a solution de leurs questions agricoles que comme une chose honorifique, ils peuvent être d'autant plus sûrs que personne ne s’en OCCUpEra. .

Dans les grandes réunions agricoles, le cultivateur praticien se plait à communiquer ses observations et à exposer ses idées. Tout se borne à des félicitations mutuelles ; après quoi, il rentre chez lui, fier d’avoir prouvé à tous qu’il est homme de progrès. Quant aux principes, il n’en est soufflé mot; on veut des engrais puissants, des essais concluants; les principes, dit-on, n’engraissent pas un champ maigre.

Il y a quelques années, dans une réunion de ce genre, un écrivain exprima timidement quelques doutes sur la durée de l’action des engrais azotés. On se hâta de passer à l’ordre du jour, attendu que depuis longtemps l'expérience avait prononcé sur leur efficacité.

Un grand défaut des hommes pratiques, c’est la sus-

ceptibilité qu'ils montrent quand on vient à les contredire ; le défaut absolu de principes explique la passion avec laquelle ils soutiennent leur opinion; il les rend aveugle sur leurs intérêts et sourds à qui veut les instruire. Celui qui ne flatte pas leurs préjugés, qui dit franchement qu'il leur reste encore beaucoup à apprendre, que l’aveu de notre ignorance et la conscience de nos erreurs peuvent seuls nous améliorer, celui-là leur paraît malveillant. Ainsi moi, qui crois bien être leur ami le plus sincère, Le plus dévoué, je dois subir avec résignation le dédain de ces hommes d'expérience si fiers, lorsque je leur démontre, les preuves en main, que le système de culture suivi par eux, depuis un demi-siècle, est un système de gaspillage (Raubsystem), qui finira inévitablement par ruiner leurs champs et par appauvrir leurs enfants et leur postérité.

SOMMAIRE

Conditions générales de la vie des plantes. — Principes contenus dans leurs cendres. — Substances nutritives des plantes. — Action du sol pendant la végétation. — Rapidité et durée de l’action des substances nutritives. — Idée fausse sur l’action de l’eau. — Conditions que doit réunir toute terre cultivable, sous le rapport de la potasse, de l’ammoniaque et de l'acide phosphorique.

Avant d'entreprendre de prouver que notre système actuel de culture est un système de gaspillage, je dois faire observer ceci : je ne crois pas que ce soit en dépit des lois de la logique et du bon sens que tout cultivateur s’efforce de tirer le meilleur parti possible de ses champs; je pense, au contraire, que nos praticiens cherchent à atteindre leur but d’une manière logique et judicieuse ; ils connaissent, en général, les moyens de rendre fertiles les champs qui ne le sont pas, de faire porter d'excellentes récoltes à celles de leurs terres qui sont dans de bonnes conditions de culture, et de procéder avec habileté et réflexion, dans l’emploi de ces moyens qui sont connus et éprouvés depuis un tempsimmémorial.

Toute terre qui a porté une abondante récolte de fro-

ment peut encore en fournir une seconde, si elle est travailléeet fumée convenablement; ces deux conditions sont nécessaires pour assurer le succès d’une récolte subséquente. Tout paysan qui ne sait ni lire ni écrire sait cela.

Le système actuel de culture a pour but de nous procurer des récoltes plus abondantes, et de produire sur une surface déterminée plus de grain et de viande qu’on n’en pouvait obtenir précédemment. Je ne veux pas combattre de prime abord ce système et en faire la critique, mais j'entends m'occuper de la question de savoir s'il est conforme à la raison. Lorsque des produits abondants sont le résultat d’un mode de culture qui doit successivement enlever au sol ses conditions de fertilité, l’appauvrir et l’épuiser, je dis que ce mode, bien qu’il puisse enrichir celui qui obtient d’abondantes récoltes, n’est pas conforme à la raison.

Je sais que les cultivateurs, en grande partie, ont l'intime conviction que leur système de culture garantit à leurs terres une fertilité inaltérable; mais, si je parviens à faire naître chez eux quelques doutes sur ce point, je croirai avoir obtenu un résultat fort important, car, à la simple découverte d’une erreur, ces cultivateurs la rejetteront pour toujours.

Je tiens certes pour impossible de rendre aux campagnes toutes les conditions de fertilité que la manière dont on les a culiivées leur a déjà fait perdre, mais une économie bien entendue peut créer tant de choses avec les moyens existants, que l’on peut considérer tout ce qui a été fait Jusqu'ici comme de bien peu d'importance.

Pour arriver à une appréciation exacte du système dominant en culture, il est nécessaire de se rappeler quelles sont les conditions essentielles de la vie des plantes.

Les plantes contiennent des parties combustibles et des parties incombustibles. Celles-ci forment les éléments constitutifs des cendres que les plantes laissent après leur combustion, éléments dont les plus essentiels, dans les espèces cultivées, sont l’acide phosphorique, la potasse, acide silicique, l'acide sulfurique, la chaux, la magnésie, le fer et le sel marin.

On admet aujourd’hui comme un fait incontestable que les éléments constitutifs des cendres des plantes sont absolument nécessaires à la nutrition de celles-ci, à la formation et au développement de tous leurs organes. L'eau, lammoniaque et l'acide carbonique forment les parties combustibles : ces corps sont donc également nécessaires à la nourriture des plantes.

Les éléments que nous avons cités concourent à l’organisation des plantes pendant leur végétation, quand l'atmosphère et le sol peuvent réunir à la fois, dans des quantités et des rapports convenables, les conditions dont nous avons parlé. Ainsi les principes nutritifs contenus dans l’atmosphère n’entretiennent pas la végétation sans le concours des principes nutritifs que renferme le sol, et réciproquement l’action de ceux-ci est nulle quand il y a manque des premiers : tous deux doivent exister simultanément pour que la plante puisse croître et se développer.

D'après cela, il est tout naturel qu'aucun des principes nutritifs dont nous avons parlé ne possède plus de valeur qu’un autre; tous ont la même importance pour la plante. L’agriculteur, pour réussir, doit veiller à ce que le sol qu’il cultive contienne de ces principes en quantité suffisante; tous n’ont donc pas pour lui la même valeur, car, dans le cas où l’un d’eux lui fait défaut, il ne peut compter sur une récolte convenable qu’en don-

nant au sol le principe fertilisant qui lui manque; celui-ci acquiert alors pour lui une valeur plus considérable, comparativement à ceux que le champ contient en plus grande quantité, comme, par exemple, la chaux dans les terrains calcaires.

Tous les principes nutritifs des plantes appartiennent au règne minéral; ceux de forme gazeuse sont absorbés par les feuiiles, et les principes fixes par les racines; les premiers entrent souvent dans la composition du sol et se comportent avec les dernières fibres des racines comme avec les feuilles : c’est-à-dire qu'ils peuvent aussi pénétrer dans les plantes par les racines. Les principes gazeux sont de leur nature mobiles, tandis que les principes fixes sont immobiles et ne peuvent pas d’eux-mêmes quitter la place qu’ils occupent.

Un agent nutritif ne fait pas d’effet lorsqu'un seul des autres principes nourriciers manque, car ceux-ci constituent les conditions de son efficacité.

Les plantes fourragères et les céréales ont besoin pour leur développement des mêmes éléments nutritifs, mais dans des proportions différentes. La réussite d’une plante fourragère dans un champ montre que l'air et la terre lui ont fourni, dans les proportions voulues, leurs principes fertilisants. Si, sur le même champ, le froment n'a pas müri, C’est que quelque chose qui lui est nécessaire a manqué dans le sol. Dans tous les cas de non-maturation d’une plante cultivée, on doit en chercher la cause dans le terrain mème et non dans l’insuffisance des éléments nutritifs de l'atmosphère, car les céréales puisent ces éléments à la même source que les plantes fourragères.

Maintenant, comment le sol opère-t-il et de quelle manière ses parties constituantes prennent-elles part à la végétation ?

Nous allons soumettre ces deux questions à un examen approfondi.

La nutrition des plantes se fait par assimilation de la matière nutritive ; on dit qu’une plante croît quand elle augmente en masse, ce qui a lieu lorsqu'elle transforme en sa propre substance les matières qu’elle puise au dehors. Ainsi l'acide carbonique produit le sucre, l’acide silicique se trouve dans la tige, la potasse dans la séve, l'acide phosphorique, la potasse, la chaux et la magnésie font partie de la graine.

Dans l’action de toute substance nutritive, il faut distinguer la rapidité et la durée de cette action.

En général, l’action dépend de la somme des substances actives présentes ; elle est proportionnelle à la quantité que la plante en prend et peut en prendre pendant une période de végétation ; un manque de ces substances diminue les récoltes, mais un excès ne les favorise pas au delà d’une certaine limite. Cet excédant qui reste alors, fait son effet dans la période de végétation suivante; la durée pendant laquelle on pourra continuer ces récoltes dépendra donc de ce qui restera dans le sol après chaque période de végétation; si la provision est dix fois plus grande que celle dont la récolte avait besoin, elle pourra suffire à dix autres récoltes pendant dix années consécutives.

Un corps quelconque, par exemple, un morceau de sucre, se dissout d'autant plus vite dans un liquide qu’il peut être plus complétement pulvérisé; la pulvérisation augmente sa surface extérieure et par suite le nombre de particules qui, dans un temps donné, se mettent en contact avec le liquide qui les dissout. Dans toutes les actions chimiques de cette nature, l'effet a lieu par les surfaces en contact; une substance nutritive qui se trouve dans le sol

n’agit que suivant sa surface extérieure; tout cequiesten dessous, c’est-à-dire à l’intérieur de cette surface, demeure sans action, parce qu’il ne peut se dissoudre; aussi cette substance nutritive est-elle d’autant plus active, que la plante peut en absorber davantage dans un temps donné. 25 kilog. d'os peuvent, suivant leur degré de pulvérisation, faire autant d’effet en un an que 50, 100 ou 200 kilog. d'os grossièrement pulvérisés; ceux-ci cependant ne restent pas sans action efficace, mais pour agir, c’est-. à-dire pour se dissoudre, il leur faut beaucoup plus de temps; leur effet est moindre, mais il dure plus longtemps. |

Pour bien comprendre l’action du sol et de toutes ses parties constituantes sur la végétation, on doit toujours se rappeler que les matières nutritives qu'il contient sont en tout temps susceptibles d'agir, bien qu’elles n’agissent pas toujours; elles sont sans cesse prêtes à prendre part à la circulation générale.

Si le cultivateur veut que ses récoltes prospèrent et que ses champs se couvrent de moissons abondantes, il faut que le sol qu’il cultive contienne huit substances différentes. Plusieurs, non pas toutes, sont en tout temps abondantes et toujours à sa disposition; trois d’entre elles doivent être rendues à la plupart des sols. Ces huit substances sont comme les huit anneaux d’une chaine tournant autour d’une roue : si l’un de ces anneaux est faible, la chaine ne tarde pas à se rompre; l'anneau qui manque est nécessairement le principal, car sans lui la roue ne peut faire mouvoir la machine. La force de la chaîne est donc déterminée par la force de son anneau le plus faible.

Voici ce que nous enseigne la physiologie végétale sur la nutrition des plantes :

Les végétaux reçoivent leur nourriture en solution : la rapidité d'action de cette nourriture est en rapport intime avec sa solubilité. C’est au moyen de l’eau de pluie chargée d'acide carbonique que les principes actifs sont amenés en présence des racines. Les végétaux sont comme une éponge dont une moitié serait dans l'air et l’autre moitié dans le sol humide; l'éponge reprend continuellement dans le sol ce qu’elle a perdu dans lair par évaporation. L'eau absorbée par les racines s’en va par les feuilles dans l'atmosphère, les racines reprennent dans le sol l’eau perdue par l’évaporation, ce qui s’y trouve dissous pénètre avec elle dans les racines, et les plantes, par l’acte de la nutrition, s'approprient ces matières dissoutes.. Le rôle de la terre : et des végétaux est donc entièrement passif.

Une substance nutritive qui se trouve dans Île sol, bien qu’éloignée des radicules, peut encore alimenter les plantes, lorsqu’entre cette substance et les radicules se trouve un peu d’eau pour dissoudre la nourriture. A la suite de l’évaporation qui a lieu par les feuilles, les racines pompent toutes ces molécules d’eau, qui, de la sorte, se mettent en mouvement vers les spongioles, entrainant avec elles les principes » qui s’y trouvent dissous. L’eau est donc le véhicule qui rapproche des végétaux les substances nutritives et les met en contact immédiat avec eux.

Si 2,000 kilogr. de grain et 5,060 kilogr. de paille ont besoin pour leur développement de 50 kilogr. de potasse et de 25 kilogr. d’acide phosphorique, et qu'un champ d'un hectare contienne à l’état soluble ces 50 kilogr. de potasse et ces 25 kilogr. d’acide phosphorique, celte quantité de matière nutritive suffira à celle récolte; mais, si le champ en contient le double

ou le centuple, nous pouvons obtenir deux ou cent récoltes.

Voilà du moins ce qu’on nous enseigne.

Or, tout cela renferme une grave erreur.

Connaissant l’action que l’eau et l’acide carbonique exercent sur les roches, nous avons conclu qu'il en était de même pour les sols arables, mais cette conclusion est fausse.

Il n’y a pas en chimie de phénomène plus merveilleux ni plus propre à confondre toute la science de l’homme, que celui que nous offre Le sol arable des champs et des jardins. |

Chacun peut se convaincre par les expériences les plus simples que l’eau de pluie, en s’infiltrant dans la terre des campagnes ou des jardins, ne dissout que des traces de potasse, d'acide silicique. d’ammoniaque ou d'acide phosphorique; que le sol ne lui cède que des quantités insignifiantes des principes nutritifs qu'il renferme, que l’eau enfin ne lui dérobe à peu près rien. La pluie, même Ja plus longue, ne peut ôter aux campagnes les conditions de fertilité, excepté par une action purement mécanique.

Non-seulement le sol arable retient les principes nutritifs qu'il possède, mais la puissance qu’il a de conserver aux plantes ce dont celles-ci ont besoin, va bien plus loin encore. Lorsque l’eau provenant de la pluie ou d’une source quelconque, et tenant en dissolution de l’ammoniaque, de la potasse, de l'acide phosphorique et de l'acide silicique, est en contact avec le sol, les corps que nous venons de citer se séparent instantanément de cette solution : c’est que la terre les enlève à l’eau. Or, ce sont seulement les substances nécessaires à la nourriture des plantes que le sol enlève à

l’eau, les autres demeurent en totalité ou en grande partie dissoutes.

Remplissez de terre arable un entonnoir et versez-y une dissolution de silicate potassique, l’eau filtrée ne contiendra plus aucune trace de potasse et, dans certaines circonstances seulement, on pourra y retrouver de Pacide silicique.

Dissolvez du phosphate calcaire ou magnésique, récemment précipité, dans de l’eau saturée d’acide carbonique, et faites filtrer de même cette dissolution à travers un peu de terre arable, l’eau qui en découlera ne renfermera aucune trace d’acide phosphorique. Une dissolution de phosphate calcaire dans l'acide sulfurique étendu, ou de phosphate ammonico-magnésique dans l’eau chargée d’acide carbonique, se comporte de la même manière. L’acide phosphorique des phosphates calcaires , l’acide phosphorique et lammoniaque du sel magnésique restent également dans la terre.

Le charbon se comporte d’une manière analogue envers bon nombre de sels solubles; il s'empare de la matière colorante etdes sels contenus dans les liquides, et c’est ce qui porte à attribuer à la même cause une propriété qui semble commune au charbon eg à la terre pulvérisée. Le charbon cependant agit par une sorte d'attraction chimique, par une action de surface, tandis que, dans le sol, les éléments constitutifs prennent part à la réaction, qui, par suite, est tout à fait différente dans un grand nombre de cas.

La potasse et la soude ont, comme on le sait, beaucoup de ressemblance dans leurs propriétés chimiques, et leurs sels ont plusieurs caractères communs. Ainsi le chlorure de potassium a la même forme cristalline que le sel marin, et ils diffèrent bien peu sous Île double

rapport de la saveur et de la solubilité. Un chimiste novice peut à peine les distinguer l’un de l'autre, mais le sol arable en fait parfaitement la distinction.

Lorsqu'on met en contact de la terre arable avec une solution étendue de chlorure de potassium, il survient bientôt un moment où il n’y à plus de potassium dans la solution. Une masse égale de terre n’absorbe guère que la moitié du sodium contenu dans une solution de sel marin, renfermant la même quantité de chlore. C’est qu'avec le potassium il y a un échange complet et que cet échange est seulement partiel avec le sodium. La potasse ferme une partie constituante de nos plantes cultivées, la soude ne se trouve que par exception dans leurs cendres. Le sulfate et l’azotate sodiques ne cèdent au sol qu'une partie de leur soude ; le sulfate et l’azotate potassiques lui abandonnent toute leur potasse. Des recherches spéciales, faites à ce sujet, ont montré qu’un litre ou 1000 centimètres cubes de terre de jardin (riche en chaux) absorbe la potasse contenue dans 2095 centimètres cubes de si- - Jicate potassique qui , sur 1000 centimètres cubes, renferme 2,78 grammes d’acide silicique et 1,166 grammes de potasse; on peut conclure de là qu’un hectare de terre de même composition, sur 0,25 de profondeur, enlèverait à une solution identique 5000 kilogrammes de potasse et les retiendrait fixes pour la végétation des plantes. Le même essai, fait avec une dissolution de phosphate ammonico-magnésique dans de l’eau chargée d'acide carbonique , fit voir qu’un hectare de terrain absorbait 2500 kilogrammes de ce sel dans une dissolution analogue. Une terre argileuse (pauvre en chaux) se comporta de la même manière,

Ce que nous venons de voir nous donne une idée de

dé d:

l'action puissante du sol, de sa force d'absorption envers trois des principes nutritifs les plus nécessaires aux plantes cultivées, principes qui, en raison de leur grande solubilité dans l’eau pure ou chargée d'acide carbonique, ne pourraient rester fixes dans le sol, si celui-ci ne possédait ces propriétés (1).

Le sol absorbe entièrement l’ammoniaque, la potasse et l’acide phosphorique que contiennent les urines, le purin étendu d’eau, les dissolutions de guano dans l’eau ordinaire, et si la quantité de terre est suffisante, l’eau qui en découle ne contient plus de traces de ces substances (2).

(1) Ces expériences sont si simples et si faciles qu’on peut les faire dans un cours. Il faut remarquer que, pendant la filtration, il se forme aisément des canaux d'écoulement qui empêchent le contact parfait du liquide avec la terre; il est donc avantageux de prendre des solutions très-élendues pour le silicate et le chlorure de potassium, par exemple, une partie de sel pour 500 d’eau. On peut employer en solution saturée d’autres sels, tels que le phosphate de chaux dissous dans l’eau chargée d’acide carbonique ; le plus souvent, pour ce dernier, l'acide molybdique ne décèle plus de phosphates dans les premières portions filtrées, et, en traitant une terre par une solution de silicate de potasse, franchement alcaline au papier de cureuma, on voit cette réaction disparaître immédiatement. En ce qui concerne le fait lui-même, il avait été constaté pour l’ammoniaque par Thomson ; Way l'avait observé dès 1850 pour acide phosphorique et pour les sels de potasse. Mais ni la physiologie végétale, ni l’agriculture scientifique n’ont pris note de ces découvertes remarquables des deux chimistes anglais, quoiqu’elles soient de la plus haute importance, lant pour la science que pour la pratique.

(2) Je ne puis passer ici sous silence une expérience remarquable qui m'a été communiquée, il y a quelques années, par M. le docteur Marquart, de Bonn ; il s’agit de l’absorption de l’ammoniaque par l'argile.

Un fabricant des bords du Rhin eut un jour l’idée de se servir de l’'ammoniaque, pour extraire l’oxyde de cuivre d’un schiste qui en coutenait à l’état de malachite et de lazulite; une expérience faite en petit lui avait donné de bons résultats. I fit construire à grands frais un immense appareil à déplacement, composé de deux chaudières réunies par un large tuyau ; l’'ammoniaque se trouvait dans l’une, l’autre servait de récipient et le tube était rempli de schiste cuprifère. D’après cette

La propriété que possède le sol d’absorber l’ammoniaque, la potasse, l’acide phosphorique et lacide silicique en état de solution, est limitée; chaque espèce de terre possède une capacité déterminée; si l’on met ces solutions en contact avec elle, la terre se sature du principe dissous, et l'excès de ce principe reste dans la solution où l’on peut facilement le découvrir au moyen des réactifs ordinaires. Les terrains sablonneux, sous le même volume, absorbent moins que les marnes et cellesci moins que les terres argileuses. Les différences entre les quantités absorbées sont aussi grandes que celles qui existent entre les terres mêmes. On sait qu'aucune n’est semblable à l’autre, il est donc admissible que la grande culture nous montre parfois certains faits qui ont pour cause la diversité du pouvoir absorbant de différentes terres pour le même élément, et il n’est pas impossible que, par une appréciation exacte de ce pouvoir absorbant, nous obtenions des données tout à fait nou-

disposition, l’ammoniaque et la vapeur d’eau devaient traverser Île tube, s’y condenser, dissoudre l’oxyde de cuivre et s’écouler ensuite dans l’autre chaudière. On devait alors remplir le tube de nouveau schiste, chasser l’ammoniaque par l’ébuliition de la solution saturée, pour le faire servir à l'extraction d’une nouvelle quantité d'oxyde de cuivre, el, comme l'appareil était hermétiquement fermé, on espérait pouvoir employer indéfiniment et sans perte le même ammoniaque, pour traiter une grande quantité de minerai. Chacune des deux chaudières servait alternativement de condensateur. La première opération réussit, en ce sens qu'on obtint effectivement, dans l’une des chaudières, une solution d'oxyde de cuivre; mais, dans le traitement d’une nouvelle portion de schiste, l’ammoniaque disparut d’une manière tout à fait incompréhensible pour le fabricant , et l’on dut abandonner la méthode. Cette disparition provenait, sans aucun doute, de l'absorption de l’ammoniaque par l'argile du schiste, et ce fait peut être invoqué comme une preuve de l'attraction puissante que ces deux corps exercent l’un sur l’autre, attraction qui ne parait pas même empèchée par l’action d’une température élevée.

velles et inattendues pour apprécier la qualité ou la valeur agricole des terres que nous cultivons.

L'action qu’une terre riche en matières organiques exerce sur les solutions, n’est pas moins remarquable. Un sol argileux ou calcaire, pauvre en matières organiques, absorbe entièrement la potasse et lacide silicique contenus dans une solution de silicate potassique, tandis qu’un sol, riche en matières organiques ou en humus, n’absorbe que la potasse et laisse l’acide silicique en dissolution dans le liquide. Ce mode d’action nous rappelle involontairement l'influence que le détritus organique bien consumé dans le sol exerce sur la végétation des plantes qui ont besoin de grandes quantités d’acide silicique, comme les roseaux, les joncs et les préles, qui dominent en tout temps dans les prairies maigres et marécageuses. Si l’on vient à chauler des terres de cette nature, ces sortes de plantes disparaissent et font place à du foin d’excellente qualité.

Des recherches analogues montrent aussi que les terres de jardin ou de bois, riches en humus, et qui n’absorbent pas d’acide silicique dans une solution de silicate potassique, acquièrent la même propriété, si, avant d’y introduire le silicate, on y mêle un peu de chaux éteinte : les deux éléments, c’est-à-dire, l'acide silicique et la potasse, demeurent alors dans le sol.

SOMMAIRE

Selon toute apparence, les plantes tirent directement leur nourriture du sol. — Analyse des eaux de rivière, de source et de drainage. — Réflexions à ce sujet. — Action des plantes lors de l'absorption des éléments nutritifs appartenant au règne minéral. — Analyse de la lentille des marais. — Du limon des marais considéré comme engrais. — Propriété que possède le sol d'absorber l’eau contenue dans l'air humide. — Phénomènes qui accompagnent l'absorption des vapeurs.

Nous avons vu quelle est l’action du sol arable sur la potasse, l’ammoniaque et Pacide phosphorique : il en résulte que ce n’est pas sous la forme de solution que le sol fournit à la plupart de nos plantes cultivées les principes minéraux les plus importants et les plus nécessaires à leur développement. En effet, si la potasse et l’ammoniaque se séparent des acides avec lesquels 1ls sont combinés, tout comme ils sont enlevés à l’eau, et cela d’une façon tellement compléte que l’analyse chimique puisse à peine nous en montrer quelques traces lors du passage de leurs dissolutions à travers des couches de même profondeur que la terre arable ordinaire, on ne saurait admettre que l’eau de pluie possède d’ellemême ou à l’aide de quelques centièmes d’acide carbonique, la propriété d'enlever ces mêmes éléments au sol

et de former ainsi une dissolution qui puisse s’infiltrer dans le sol, sans perdre de nouveau les substances dissoutes. I] doit en être de même pour l’acide phosphorique et les phosphates. L’eau entièrement saturée d'acide carbonique dissoudra le phosphate calcaire, partout où elle le rencontrera sous forme de grains ; mais ce dissolvant ne peut que répandre ce phosphate dans le sol, car cette solution ne peut quitter l'endroit où elle s’est formée, sans que le sel qu’ellé contient ne lui soit enlevé par la terre, si celle-ci n’en est pas saturée.

Ces éléments sont retenus dans le sol, d’une façon analogue à la matière colorante dans le charbon et à l’'iode dans lPamidon iodé; ils y restent dans un état propre à l’absorption par les racines, mais ils restent insolubles dans Peau de pluie et ne peuvent être enlevés par elle à l’état de solution que lorsque le sol arable en est saturé.

Il est conséquemment plus que vraisemblable que les plantes cultivées sont en majeure partie assujetties à puiser directement leur nourriture dans les diverses parties du sol qui se trouvent en contact immédiat avec leurs racines, et qu’elles meurent lorsque cette nourriture se présente à elles sous forme de solution. C’est là ce qui parait devoir nous expliquer Paction des engrais concentrés qui, au dire des cultivateurs, brülent la semence.

La composition des eaux courantes, des eaux de source et de drainage peut servir d’appui à ces conclusions.

MM. Graham, Miller et Hoffmann nous font connaître (Chem. Soc. Qu. J. IV, 575) quantité d'excellentes analyses d’eau de rivière et de source, parmi lesquelles nous remarquons que 100.000 gallons (454345,79 lit.)

d’eau de la Tamise, prise à cinq places différentes, contiennent :

Thomas Dillen. Ke Potasse . 2k,724 1k7

w. Barnes. Reehouse Battersea, Lambeth.

Les eaux de source suivantes contenaient sur 400,000 gallons (454345,79 lit.) :

Whitley. Cutshmere. Wellwool, Hindhead. Barford. Cosford-

house.

Potasse . Ak,011 Ok,935 1k,120 9k,612 Gk,716 2k,239

Thomas Way trouva que l’eau de drainage, c’est-à-

dire l’eau de pluie filtrée naturellement à travers le sol,

prise sur sept terres différentes, donnait les résultats

suivants (Journ. of the royal agric. soc., vol. XVI, 435) :

1 gallon d’eau — en poids 76,000 grains.

(1 grain=0g8,06477, et 1 gallon vaut 4 lit. 5454579).

Potasse. . . . |Traces| Traces Sondes 640 Auot) 2,17 Chaue 0,0 1 #85 177,19

Magnésie . . . | 0,68 | 2,52

0,05 |Traces| 0,22 |Traces 0,87 | 1,42 | 1,40 | 3,20 | 2,26 | 2,52 | 5,82 | 15,00 0,41 | 0,21 | 0,95 | 2,50

Oxyde de fer et alumine. . . | 0,40 | 0,05

Acide silicique . | 0,95 | 0,45 Chiorez.»... 221 0,70 | 1,10 Acide sulfurique. | 1,65 | 5,15 Acide phosphor. |Traces| 0,12 Ammoniaque . . | 0,018] 0,018] 0,018] 0,011} 0,018] 0,018! 0,006

Traces|Traces| 0,08 | 0,06 | 0,12

Des résultats tout à fait semblables ont été obtenus par le Dr Krocker dans son analyse d’eau de drainage prise à Proskau (Liebiqund kopp’s Jahresb., 1853, 742).

Eau de drainage (sur 10,000 parties).

Matières organiques . :. | 0,25 | 0,24 | 0,16 0,63 | 0,56 Carbonate calcique . . | 0,84 | 0,84 | 1,27 0,71 | 0,84 Sulfate calcique. . .. . | 2,08 | 2,10 | 1,14 0,77 | 0,72 Azotate calcique . . . | 0,02 | 0,02 | 0,01 0,02 | 0,02 Carbonate magnésique . | 0,70 | 0,69 | 0,47 0,26 | 0,16 Carbonate ferreux. . . | 0,04 | 0,64 | 0,04 0,02 | 0,01 Potasse . . Fe. dis 0,02 | 0,02 | 0,02 0,04 | 0,06 Sondes Hegel 0 Ar 0 ASSES0, 13 0,05 | 0,04 Chlorure sodique . ‘|. . | 0,08 | 0,08 | 0,07 0,01 | 0,01 Siice #9: 222022. 0507: 0,07 1 0,06 0,06 | 0,05 Matières fixes . . . . | 4,21 | 4,25 | 3,57 2,58 | 2,47

(*) a Eau de drain provenant d’un terrain avec le sous-s01 A, recueillie le {er avril 1853.

b Du même terrain, recueillie le {er mai 1855 , après une pluie de 218 pouces cubes sur un pied carré.

c Eau du même sol, mêlée avec celle provenant d’une couche arable argileuse à sous-sol argilo-calcaire, recueillie en octobre

Eau du sol B recueillie en octobre 1853.

d Recueillie dans une argile forte au moyen d’une rigole.

e Au commencement de juin.

f A la mi-août, après une forte pluie.

Ces eaux de drainage contiennent tous les éléments que l’eau de pluie peut dissoudre dans le sol, et leur composition donne une idée de la quantité de ces mêmes éléments qu’une plante peut absorber hors de leur solution, pendant toute la durée de sa végétation.

Supposons que, en un an, 6 millions de kilog. d’eau de pluie tombent sur un champ d’un hectare, que le tiers de cette eau s'empare dans le sol de tous les éléments nutritifs que nous avons découverts dans l’eau de drainage, et que pendant les mois de juin, juillet, août et septembre, ces deux millions de kilog. soient entièrement absorbés par les fibres des tubercules et évaporés par les feuilles des plantes de pommes de terre qu’on y cultive; cette dissolution (si elle est de même nature que l’eau de drainage analysée par Way) fournira aux pommes de terre, sur quatre champs d’un hectare, moins d’un demi-kilog. de potasse, pour deux autres champs d’un hectare, environ un demi-kilog., et enfin à peu près un kilog. pour un septième d’hectare.

Cependant un champ d’un hectare peut fournir une récolte moyenne de pommes de terre produisant 204 kilogrammes de cendres, c’est-à-dire 400 kilogrammes de potasse.

Supposons qu'un champ, dont le D° Krocker a analysé l’eau de drainage, porte une récolte de betteraves, et admettons encore que ces plantes recoivent, pendant leur végétation, deux millions de kilog. d’eau de pluie qui s’est saturée de substances minérales dans le sol, elles ne pourraient absorber que 4 kilog.sur un hectare, le double sur deux, le triple sur trois hectares, et ainsi de suite.

Et pourtant une récolte moyenne de turneps sur un hectare, pèse, y compris les feuilles, plus de mille quin-

taux, contient 572 kilog. de cendres et dans celles-ci 247 kilog. de potasse!

La quantité d’ammoniaque contenue dans l'eau de drainage analysée par Way, est extraordinairement minime; on peut à peine se figurer qu'un demi-kilog. d’ammoniaque dissous dans 1,750,000 litres d’eau puisse exercer une influence marquée sur la végétation.

Il a été impossible d'apprécier la quantité d’ammoniaque contenue dans un gallon d’eau de la Tamise prise en quatre endroits différents ; on n’a pu en trouver que 3 parties sur 700,000 dans la même eau prise à Redhouse- Battersea. Si l’eau de la Tamise favorise la végétation des prairies, ce n’est pas à coup sûr à l’aide de l’ammoniaque dont elle est fort pauvre, comme le sont, au reste, toutes les eaux courantes.

La quantité d'acide phosphorique contenue dans les eaux de drainage, de rivière et de source, est tout à fait nulle; Krocker ne put en rencontrer dans l’eau de drainage, Way n’en trouva que des traces dans trois cas différents ; dans trois autres analyses, sur sept millions de parties d’eau, il put découvrir deux fois 12 parties d’acide phosphorique et, les autres fois, 6 et 8 parties.

Il résulte du mode d’action du sol que les plantes doivent elles-mêmes jouer un rôle dans lPabsorption de leur nourriture; comme êtres organisés, leur existence ne dépend pas entièrement des causes extérieures.

Si les plantes puisaient leurs substances nutritives dans une solution, elles ne pourraient absorber de cette solution que les corps qu’elle contient, et cela proportionnellement à la quantité d’eau évaporée par les feuilles et au temps que dure cette évaporation. Il est tout à fait certain que l’eau qui traverse le sol, et l’évaporation qui se fait par les feuilles, sont des auxiliaires indispensables

de l’assimilation ; mais il y a dans le sol une police, si je puis m'exprimer ainsi, qui écarte des plantes tout ce qui peut leur être nuisible, et leur choisit ce dont elles ont besoin. Ce qui leur est offert par le sol ne peut pénétrer dans leur organisme qu'avec la coopération d’une cause qui agit dans les racines.

Ilest à supposer que les plantes cultivées sont,en majeure partie, assujetties à puiser directement dans le sol leurs principes nutritifs appartenant au règne minéral, et que c’est leur porter préjudice, les arrêter dans leur développement et peut-être les faire mourir, que de leur fournir ces mêmes principes dans une dissolution.

On trouve fréquemment dans les prairies des galets calcaires bien lisses, dont la surface est toute couverte de jolis petits sillons ; lorsqu'ils sont fraichement enlevés de terre, on remarque que chaque petite ligne creuse ou sillon correspond à une fibre de racines : on dirait que cette fibre si mince s’est moulée sur le galet.

Il est très-difficile de se faire une idée de la manière dont les plantes coopèrent à la dissolution des substances minérales; l’eau est indispensable pour entrainer celles-ci, voilà tout ce que nous comprenons aisément.

La difficulté de cette explication ne doit pas détourner de rechercher des faits dans toutes les directions possibles pour déterminer l'influence de l’eau dans ces sortes d'opérations. Inutile d'ajouter que l’on rencontrera beaucoup de remarques contradictoires en apparence.

On comprend facilement qu’il doit y avoir d’autres lois, suivant lesquelles les plantes aquatiques, dont les racines ne touchent pas le sol, absorbent leurs principes minéraux ; elles sont obligées, comme les plantes marines, de prendre ces principes dans le milieu où

elles se trouvent, car une plante doit toujours rencontrer les substances nécessaires à son existence, dans tous les lieux où elle peut croître et se développer.

L'analyse de la lentille d’eau (lemna trisulca) nous a offert, à cet égard, quelques observations intéressantes. Cette plante croit dans les eaux stagnantes, dans les étangs et les marais, et flotte à la surface, de sorte que ses racines ne sont nullement adhérentes à la terre.

On ramassa dans une mare artificielle du Jardin botanique de cette ville une certaine quantité de cés plantes, qui furent ensuite desséchées, puis brülées, et l’on détermina la quantité de cendres qu’elles laissaient; on prit également dans cette mare 10 à 15 litres d’eau légèrement verdâtre, que l’on filtra et évapora jusqu’à siccité complète; les cendres, ainsi que les résidus salins de l’eau, furent ensuite soumis à l’analyse.

Je place ici les deux analyses l’une à côté de l’autre, afin d’en faciliter la comparaison :

Cendres de la lentille d'eau. Résidu salin de l’eau du Jardin 100 parties de lentille desséchées ont botanique. donné 16,6 parties de cendres. 1 litre de cette eau contient 100 parties de cendres contiennent : 0,415 gr. de résidu salin. 100 parties de ce résidu contienneni :

Chaux Etes ee AD, 020 Le. 2.7 + 200 SHICE ES CN PR OST RS CO GE Sel commun. 2: 20,897ssu0 1040 Chorgrocalcique:# Le, res. + POtRSSE Ne 2e. 2e 19,10 7 2 en cite OZ Soudes”, Tr PR — ee MT TR 0 271 Oxyde ferrique avec traces d’alumine . 7,36 . . ,-. 0,721 Acide phosphorique. 8,730 . . . . 92,619 Acide sulfurique: 2170609 mr =; 8,971 Acide siliciques. ja 225499547455 oil

La quantité de substances minérales contenues dans cette plante aquatique, ainsi que dans l’eau de la mare,

surprit grandement celui qui en avait fait l’analyse et un grand nombre d’autres chimistes ; en effet, on n'aurait pas cru à priori que ces sortes de plantes sont bien plus riches en principes minéraux que la plupart des végétaux terrestres. Pourtant la plante a, sans aucun doute, puisé ces principes dans une solution, et, chose plus remarquable encore, elle a pu les y choisir.

En comparant entre elles la composition de l'eau et celle des cendres de la plante, on voit que toutes les substances minérales de la première, jusqu’à la soude, se trouvent également dans la seconde, mais dans des proportions bien différentes : l’eau contient 45 pour cent de chaux et de magnésie, la plante seulement 21 pour cent des deux ; l’eau renferme 0,72 pour cent d'oxyde ferrique, et la plante dix fois plus; les différences en acide phosphorique, potasse, elc., ne sont pas moins grandes. — La plante avait donc absorbé Les substances minérales solubles, dans les proportions nécessaires au soutien de son existence, et nullement dans les propor: tions suivant lesquelles ces substances se trouvatent dans le liquide.

L'eau de marais est singulièrement riche en substances minérales; en effet, celles-ci s'y trouvent en quantité dix fois plus considérable que dans l’eau de drainage, et25 à 50 fois plus grande que dans Peau de source; sous le rapport de sa composition qualitative, elle ressemble assez à une eau minérale, ce qui ne se trouve naturellement que dans un marais.

La présence de la potasse, de l'acide phosphorique, de l'acide sulfurique, de Pacide silicique et du fer dans cette eau, s'explique sans difficulté. Dans un marais se ramassent successivement plusieurs générations de plantes détruites, dont les racines ont puisé dans Île

sol des substances minérales; ces résidus végétaux entrent en putréfaction dans le fond de l'étang, c’està-dire qu'ils se brülent; leurs éléments inorganiques (ceux qui constituent les cendres) se dissolvent à la faveur de lacide carbonique ou même des acides organiques, et restent dissous, si le limon environnant, en contact avec cette dissolution, est saturé de ces principes.

Il est posé en fait que, lorsque cette eau stagnante, renfermant de la potasse, est filtrée à travers la terre extraite à un pied environ du bord de la mare où on Pa puisée, elle n’abandonne rien de sa potasse, tandis que toute autre terre lui enlève promptement ce principe alcalin.

Il y a beaucoup de contrées où l’on considère la vase des étangs, des eaux stagnantes et de certains marais, comme un excellent engrais, propre à bonifier les terres et à augmenter leur fertilité. Il est clair qu’une telle espèce de vase agit tout à fait comme une terre arable qui aurait été longtemps en contact avec des substances nutritives ou des engrais énergiques, et en aurait absorbé jusqu’à saturation. Son action se trouve suffisamment expliquée par la composition même de l’eau stagnante.

Enfin, lorsque les détritus végétaux viennent à s’accumuler sur les terres des champs ou des jardins, on conçoit que l’eau qui les traverse dissout plusieurs substances qui autrement ne se rencontrent pas dans les eaux minérales.

A toutes les propriétés chimiques du sol que nous avons décrites, vient s’en joindre une qui est du domaine de Ja physique et qui a à la fois une grande importance et une influence considérable. Je veux parler de la faculté que possède le sol d’absorber la vapeur d’eau

contenue dans l'air humide et de la faire pénétrer dans tous ses pores. On savait déjà depuis longtemps que la terre est un corps très-avide d'humidité, mais c’est Babo qui, le premier, nous à appris qu’elle jouit de cette propriété d’une manière aussi énergique que l'acide sulfurique concentré, qui est un des corps les plus avides d’eau que l’on connaisse. Prenez quelques onces de terre arable séchée à une température qui ne dépasse pas 55° à 40° centig.; introduisez-la dans une bouteille où se trouve de Fair entièrement saturé de vapeur d’eau à une température de 20° centig. environ, et qui, par suite, déposera de la rosée, au moindre abaissement de la température. L’air, au bout de quelques minutes, sera tellement privé de son humidité, absorbée par la terre, que, par un froid de 8 à 10° centig., il ne se forme pas la moindre goutte d’eau, ou, si l’on aime mieux, de rosée ; la force élastique de la vapeur est descendue de 17mm à moins de 2mn,

Dans un air saturé de vapeur d’eau, la terre perd sa puissance d'absorption de l'humidité, proportionnellement à la quantité absorbée. Une fois parvenue à la saturation complète, elle ne s'empare plus de l’eau contenue dans l'air. Le sol arable bien sec, en contact avec de l’air à 20° centig., contenant de la vapeur aqueuse dont l’élasticité dépasse 2%", absorbe l’eau que renferme cet air Jusqu'à ce qu'il se soit établi un équilibre entre la tension de la vapeur d’eau, c’est-à-dire, sa tendance à rester à l’état gazeux, et la puissance d’absorption de la terre.

La terre qui à une température donnée absorbe de l'humidité de l'air et s’en sature , en rend à un air plus sec une certaine quantité; il en est de même lorsque la température de celui-ci s'élève. Par contre, si l’air a

plus d'humidité qu’elle, elle lui en enlève et cela jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli.

L’absorption et l’évaporation sont accompagnées d’un phénomène remarquable : la température de la terre s'élève pendant l'absorption de l'humidité, elle s’abaisse, au contraire, pendant l’évaporation. Que l’on suspende un petit sac de toile contenant de la terre arable desséchée (et avec un thermomètre au milieu) dans un vase où l’on aura introduit de l'air humide, et l’on verra le mercure du thermomètre monter au bout de quelques instants. Dans les expériences faites par Babo, la température s’éleva de 20° à 51° centigr., dans une terre riche en matières organiques, et à 27° centigr. dans une terre sablonneuse. Une terre arable qui s’était partiellement saturée dans une atmosphère de 20° centigr., et dont le point de rosée était à 12°, se comporta de la même manière dans un air complétement saturé de vapeurs : on vit la température s'élever de 2 à 3 degrés. Ces phénomènes doivent exercer une influence très-marquante sur la végétation, et si Les limites extrêmes que nous venons d'indiquer se présentent rarement, les cas intermédiaires n’en doivent être que plus fréquents.

Lorsque, pendant les chaleurs de l'été, la surface du sol se dessèche, sans que Les couches inférieures réparent la perte d’eau par l'attraction capillaire, la force d’absorption du sol donne à lhumidité de l'atmosphère le moyen de venir en aide à la végétation.

La vapeur d’eau à condenser provient de deux sources. Pendant la nuit, la température de l'air s’abaisse ; la force expansive de la vapeur d’eau qui s’y trouve diminue, et ainsi, sans que l’atmosphère soit refroidie au point de laisser la rosée se former, le sol absorbe la vapeur d’eau avec l’ammoniaque et l’acide carbonique qu’elle ren-

ferme ; celte absorption a lieu avec dégagement de chaleur, ce qui diminue les pertes de calorique par rayonnement nocturne. Sous les tropiques, où la pluie manque, ce phénomène doit avoir une influence extraordinaire. Son action est loin d’être aussi considérable dans nos climats tempérés, toutefois nous ne pouvons la considérer comme nulle. Comme la condensation ne se fait que lentement, la température ne s'élève souvent que d’une fraction de degré, mais souvent aussi ces fractions assurent la réussite d’une plante; le sol, en effet, devient et se maintient plus chaud qu'il ne le serait sans cette propriété.

La seconde source à laquelle Le sol puise Phumidité, en vertu de son pouvoir absorbant, sont les couches humides sous-jacentes. C’est de ce sous-sol que sortent les masses de vapeur d’eau qui viennent se distiller à la surface et dont l’absorption est également accompagnée d’un développement de chaleur dans les couches supérieures. Lorsque, äu moyen du drainage, on maintient dans l’intérieur de la terre l’eau qui tend sans cesse à monter en vertu de l'attraction capillaire, les couches inférieures du sol fournissent à sa croute desséchée une grande quantité de vapeur d’eau, qui Péchauffe et favorise considérablement la végétation.

Nous voyons dans ces faits une des lois Les plus remar-quables de la nature. La vie organique doit se développer dans la couche externe du sol, à chaque particule de laquelle une sage disposition donne le pouvoir de russembler et de retenir fixes tous les principes nutritifs qui lui sont nécessaires. Ce pouvoir conserve également au sol, même dans les circonstances en apparence Îles plus défavorables, les conditions de fertilité qu'il renfermait auparavant où qu'on a eu soin de lui fournir.

SOMMAIRE

Part que prend l’humus à la végétation. — Expériences de Lawes sur l’action des sels ammoniacaux. — Effet des nitrates. — Du sel commun., — Essai de fumures faites au moyen des sels ammoniacaux et du sel commun ; leur effet sur les récoltes d’été. — Résultats que recherche l’agriculture pratique dans ses essais de fumure. — Utilité du sel commun employé avec les autres engrais.—Action des sels ammoniacaux, du chlorure et du nitrate sodiques en présence des phosphates contenus dans le sol; leur effet sur la végétation des plantes.

Il y a quelques années à peine, l’agriculture théorique enseignait, et les hommes de pratique étaient convaincus, que la fertilité d’un sol dépend de sa richesse en humus ou détritus carbonique provenant des végétations précédentes ; aujourd'hui les personnes un peu clairvoyantes, sans mettre en doute, dans quelques cas spéciaux, la vertu des matières organiques contenues dans le fumier de basse-cour, ne croient plus que le produit d’un champ en substances organiques soit dans un rapport quelconque avec la quantité d’humus qu’il possède, et que son degré de fertilité puisse se mesurer, comme on le croyait naguère, d’après sa richesse en humus.

Nous possédons maintenant une connaissance plus approfondie et plus exacte de la part que prend l’humus à la végétation, et nous pouvons déterminer à priori les

circonstances où sa présence est utile ou nuisible. Nous savons qu'il n'est utile que lorsque le sol contient en quantité suffisante les éléments fixes dont les plantes ont besoin, et que son action est nulle lorsque ces éléments font défaut ; sa décomposition dans le sol est une véritable source d’acide carbonique, qui met les principes nutritifs fixes à même de se dissoudre et de se répandre ainsi de tous côtés.

Dans le cours de ses expériences si remarquables sur l’action des sels ammoniacaux, Lawes récolta, en douze ans, sur un seul et même champ, 25555,735 kilogr. de produits végétaux (grain et paille de froment) par acre (40 ares 46 centiares), en employant pour engrais des substances fixes et des sels ammoniacaux ; un second champ, fumé de la même manière, lui donna une récolte de 24091,45 kilogr. L'usage qu'il fit d’une fumure entièrement minérale, lui procura, sur les deux mêmes champs, une augmentation de 8391,82 kilogr. pour l’un et de 8929,99 kilogr. pour l’autre, comparativement à d’autres terres de même contenance, mais non fumées. Il est vrai que l'emploi du fumier d’étable lui aurait fourni, sur les deux champs en question, une récolte aussi bonne, peut-être même supérieure, mais on ne peut révoquer en doute que les sels ammoniacaux n'aient, dans les deux cas, remplacé l’action des matières organiques en décomposition dans ce fumier, et conséquemment augmenté le produit de la récolte ; on est donc porté à croire que l'augmentation des produits tient à la même cause.

Plusieurs faits ont démontré que l’action des sels ammoniacaux ne peut nullement dépendre de leur contenu en azote et n’a même aucun rapport avec celui-ci; il est clair d’après cela que c’est en agissant comme

sels, qu'ils produisent leur effet, c’est-à-dire que les acides qui s’y trouvent doivent coopérer à cette action.

On n’est pas encore parvenu jusqu'ici à déterminer l'effet de cette coopération; voilà pourquoi il y a encore tant de divergences d'opinion sur l’action particulière des sels ammoniacaux.

Les uns assurent que cette action n’a besoin de dépendre d’aucun autre élément que de lazote, parce que, disent-ils, les acides peuvent varier sans qu’il y ait un changement remarquable dans l'effet produit; d’autres, au contraire, prétendent que la richesse du sol en ammoniaque est tellement grande, qu’on ne doit pas faire attention à Peflet produit par la petite quantité d’azote amenée dans les sels ammoniacaux. Une acre de terre, qui, sur une profondeur de 10 pouces, contient 10,000 livres (4,534*,58) d’ammoniaque ou d’azote, n’acquiert pas une fertilité double par suite de laddition de 50 ou 60 livres (15*,59 ou 27,18) d’ammoniaque. Comme il ne peut être question d’un manque d'azote dans un sol de cette nature, il faut rechercher ailleurs la raison de l'effet produit.

Il en est de Paction des nitrates comme de l’action des sels ammoniaéaux ; dans certaines circonstances, le nitrate sodique est d’une grande efficacité pour la récolte en grains et en paille, d’autres fois il est sans effet; les recherches de Kuhlmann prouvent que les bases de ces sels y jouent un rôle assez important. Deux prairies avaient été amendées avec du nitrate sodique et du nitrate calcique. Le premier sel, employé à raison de 250 kil., produisit par hectare une augmentation de 2,055 kil. sur la récolte précédente; la même quantité de nitrate calcique, contenant 4 1/4 p. c. en plus d’acide nitrique, ne produisit qu'une augmentation de 695 kil.,

soit avec le sel calcaire 2/5 moins qu'avec le sel sodique. Si l’on attribuait à l'acide nitrique l'augmentation de récolte qui s’est produite, la différence d'action des deux sels serait tout à fait incompréhensible.

Dans beaucoup de cas, le sel marin parait agir d’une manière analogue et tout aussi problématique. En 1846, Kuhlmann constata, dans ses expériences, que 200 kil. de sulfate ammonique lui avaient procuré une augmentation de 2,555 kil. de foin; la même quantité de sulfate ammonique, augmentée de 153 kil, de sel marin, lui donna une augmentation de 5,173 kil. foin, soit 640 kil. de plus qu’en employant seul le sulfate ammonique.

On pourrait penser que l'augmentation de la récolte était due à laddition d’un chlorure, corps que les plantes de nos prairies renferment en assez grande quantité; mais les résultats de deux autres essais faits par Kuhimann,en 4845 et 1846,au moyen du sel ammoniac et du sel commun, nous présentent des différences encore plus grandes. La parcelle de prairie qui avait été amendée avec 200 kil. de sel ammoniac, donna par hectare, les deux années, 5,700 kil. de foin de plus que la même surface de prairie non amendée. Une autre parcelle famée avec 200 kil. de sel ammoniac, joints à 200 kil. de sel marin, fournit une augmentation de 5,687 kil., soit un surplus de 1,087 kil. dû à lPaction du sel commun, ou, en d’autres termes, moitié plus qu'avec le sel ammoniac seul. 200 kil. de sel commun sans sel ammoniac fournirent 4,606 kil. foin d'augmentation; la différence entre les deux nombres (1,987* et 1,606) n'est pas assez grande pour empêcher de conclure que les deux sels, le sel marin et le sel ammoniac, avaient agi séparément comme s'ils n'avaient pas élé en pré-

sence l’un de Pautre, ou, ce qui est la même chose, qu’ils avaient eu chacun une action spéciale.

Le comité général de l’Union agricole de Bavière fit faire en 1857, à Bogenhausen, dans les environs de Munich, une série d'essais de fumure sur des récoltes d’été, avec les sels ammoniacaux et le sel commun.

On choisit pour ces expériences 18 parcelles, chacune d’une contenance de 4 are 61 cent. 75 (1,914 pieds carrés de Bavière), prises dans un champ qui avait porté, les trois années précédentes, une récolte de seigle et deux d'avoine, après une fumure ordinaire d'engrais de basse-cour. Quatre de ces parcelles furent fumées au moyen de sels ammoniacaux, une seule resta sans engrais; quatre autres reçurent la même quantité de sels ammoniacaux et chacune, en sus, 5080 grammes de sel commun. Chaque parcelle reçut en sels ammoniacaux la même quantité d'azote.

Afin de déterminer exactement la quantité moyenne d'engrais à employer, on admit en principe que 168 kil. de guano sur 40 ares 46 cent. équivalent à une bonne fumure d'engrais de basse-cour ; ce qui fait 40 kil. environ de guano sur 1 are 61 cent. 73. On choisit pour cela du guano de qualité supérieure, lequel, d’après l'analyse qu’on en avait faite, contenait 14,55 d’eau et 52,10 de matières organiques dont 15,59 d’ammoniaque et 53,38 de cendres. 10 kil. de ce guano renfermaient, par conséquent, 1,535 d’ammoniaque. L'analyse des sels ammoniacaux employés donna :

Carbonate ammonique. . . . . 29,84 o/o d’ammoniaque. Phosphate — RS 10 0729 ,00 — Nitrate — ARTE Lee SONT —

Deux sur huit des parcelles soumises à l’essai (les n°] et V) recurent 5*,88 de carbonate ammonique, deux

autres (les n°s IT et VI) 4,20 de nitrate, deux autres (les n° III et VII) 6,72 de phosphate. Enfin les n°s IV et VIII furent fumés chacun avec 6,72 de sulfate ammonique cristallisé, un autre avec 11*,200 du guano soumis à lPanalyse; les n° V, VI, VII et VIIT reçurent, en outre, chacun 3,080 gr. sel commun. Comme ces essais ont offert assez d’intérèt par eux-mêmes, abstraction faite de l’effet du sel commun, j'en donnerai les résultats au complet.

Les quatre parcelles qui n'avaient recu que des sels ammoniacaux pour fumure donnèrent la récolte d’orge suivante en grains et en paille :

La parcelle non fumée. . . 6,825 gr. grain et 18,375 gr. paille. La parcelle no L . . . 6,335 — 16,205 —

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