‹ Lettres sur l'AlgérieChapitre 16 sur 22 · I.I'TTRtS SUR L'ALdÉniE · texte numérisé non relu

I.I'TTRtS SUR L'ALdÉniE

voiles qui, traînant loin derrière elles, désespèrent même nos marabouts? Ne sont-elles pas parées d'ornements , de bijoux enrichis de corail , et le tatouage bleu de leurs membres ne fait-il pas plaisir à voir? Tourterelles ravissant l'esprit de ceux qui croient en Dieu, vous diriez les fleurs des fèves que l'Eternel a créées !

« Vous vous êtes enfoncés dans le sud et les jours me paraissent bien longs! voici près d'un an que, cloué dans ce teal ennuyeux, je n'ai plus vu de vous que les traces de vos campements.

(( Omon pigeon chéri qui portez un pantalon qui vous tombe jusqu'aux pieds, qui portez un bernouss qui sied si bien à vos épaules, dont les ailes sont bigarrées et qui savez le pays , ô vous qui roucoulez ! partez , volez sous les nuages , ils vous serviront de couverture, allez trouver mes amis, donnez-leur cette lettre, dites-leur qu'elle vient d'un cœur sincère, revenez vite et apprenez-moi s'ils sont heureux ou malheureux ceux qui me font soupirer.

((Vous verrez Cherifa. C'est une fille fière;

elle est fière , elle est noble , je l'ai vu par écrit.

K Ses longs cheveux tombent avec grâce sur ses épaules larges et blanches; vous diriez les plumes noires de l'autruche qui habite les pays déserts et chante auprès de sa couvée.

« Ses sourcils sont des arcs venus du pays des nègres; et ses cils, vous jureriez la barbe d'un épi de blé mûri par l'œil de la lumière vers la fin de l'été.

(( Ses yeux sont des yeux de gazelle quand elle s'inquiète pour ses petits , ou bien c'est encore un éclair devançant le tonnerre au milieu de la nuit.

« Sa bouche est admirable, sa salive sucre et miel, et ses dents bien rangées ressemblent aux grêlons que l'hiver en furie sème dans nos contrées.

c( Son cou, c'est l'étendard que plantent nos guerriers pour braver l'ennemi ou rallier les fuyards. Et son corps sans défauts vient insulter au marbre qu'on emploie pour bâtir les colonnes de nos mosquées.

(( Blanche comme la lune que vient entourer

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la nuit, elle brille comme i'éloile (|u'aucijn nuage ne flétrit. ])ites-lui qu'elle a blessé son ami de deux coups de poignard, l'un aux yeux, l'autre au cœur. L'amour n'est pas un fardeau léger.

(( Je demande au Tout-Puissant qu'il nous donne de l'eau; nous sommes au printemps, et la pluie a trop tardé pour les peuples à troupeau. J'ai faim, je suis à jeun comme une lune de ramadan.

(( Ils sont à Askoura. Dieu soit loué. Qu'on m'amène mon cheval ! Et vous , pliez les tentes, je vais trouver mon oncle, il saura pardonner à l'enfant de son frère, nous nous réconcilierons; et, par la tête du prophète, je donnerai une fête où paraîtront les jeunes gens, les étriers qui brillent et les selles richement brodées. On y frappera la poudre au son de la flûte et du tambour ; je marierai Mebrouk , et ses fils seront nommés les fils des juments bien soignées.

(( O tribus du Sahara ! Vous prétendez posséder des chameaux; mais les chameaux ne recherchent que ceux qui peuvent les défen-

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dre ; et ceux qui peuvent les défendre sont mes frères, parce qu'ils savent dans les combats briser les os des rebelles. »

On le voit , chez le peuple arabe , tout concourt à développer l'amour des chevaux; la religion en fait un devoir, comme la vie agitée, les luttes incessantes et les distances à franchir dans un pays où les moyens de communications rapides manquent absolument, en font une nécessité, l'Arabe ne peut mener que la vie à deux : son cheual et lai.

A quelque distance du lieu où nous avions été réjouis par l'aspect d'une fantasia^ nous trouvâmes une autre troupe d'Arabes qui nous attendaient au bord d'une rivière.

C'étaient les habitants de plusieurs douars qui venaient offrir aux voyageurs la difah. Le caïd avait fait étendre des nattes sur le sol et y avait déposé l'offrande patriarcale de son peuple : le lait et le miel, la galette fraîchement pétrie, et la jarre d'eau un peu tiède et bourbeuse, mais que nous trouvâmes excellente. Autour de lui une centaine d'hommes tenaient à la main, avec

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cette grâce naturelle à l'Arabe, une offrande de même nature. Tous avaient voulu s'associer à cette réunion qui ressemblait à une fête de famille, tous apportaient le don de latente et du foyer, et le caïd s'excusait d'offrir si peu, disant qu'il n'avait appris que très-tard l'arrivée de M. le maréchal, et que les hommes des douars un peu éloignés n'avaient pu en être instruits assez tôt pour venir à sa rencontre.

A voir ces chefs de famille , ces anciens de la tribu s'incliner si respectueusement et parler avec tant de vivacité de la joie qu'ils éprouvent de nous voir, ne dirait-on pas que ce sont là autant de soldats soumis de cœur au pouvoir de la France , autant d'amis dévoués dont nulle tentative hostile ne pourra plus ébranler la fidélité ? Mais plus un Arabe proteste de son dévouement, dit M. Richard, qui voyageait avec nous, plus il faut se défier de lui. «Nous mentir et nous trahir sont non-seulement des choses qui sont dans son caractère, mais un acte extrêmement louable devant sa conscience. La première ([ualité indispensable à quiconque a des relations avec eux, est de ne jamais croire un mot de ce qu'ils racontent. Il faut,

pour découvrir la vérité au milieu du déluge de mensonges dont ils l'inondent, employer la méthode connue en typographie sous le nom de méthode de recomposition. Ce n'est qu'en prenant plusieurs indications diverses, et partant des sources étrangères qu'on peut, à l'aide de leur coïncidence, s'assurer de l'exactitude des faits \ »

N'est-ce pas dans ces mômes districts , au sein de ces mêmes tribus qu'un derviche qui ne possédait qu'une chèvre , ce qui lui fit donner le surnom de Bou-Maza(père à la chèvre), est parvenu , dans un temps où nous n'avions aucune raison de craindre un tel orage, à susciter contre nous une guerre acharnée ? Par ses pratiques austères , il se donnait aux yeux des Arabes un caractère de sainteté ; par ses prétendues révélations, il se disait investi d'une mission divine ; par le récit de quelques anciennes prophéties , il enflammait l'imagination de ses auditeurs crédules ; par ses promesses merveilleuses , il éblouissait leur fanatisme.

J'emprunte au livre curieux de M. Richard

' Étude sur l'insurrection du Dahra, p, i26»

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le texte d'une de ces prophéties dont tous les chefs de révolte ont su tirer d'habiles conclusions, et dont Mou-i\Iaza s'est servi.

(( Leur arrivée est certaine dans le premier du 90, car par la puissance de Dieu je suis instruit de l'affaire. Les troupes des chrétiens viendront de toutes parts ; les montagnes et les villes se rétréciront pour nous. Ils viendront avec des armées de toutes parts , fantassins et cavaliers , ils traverseront la mer.

« Ils descendront sur la plage avec des troupes, semblables à un incendie violent, à une étincelle volante.

(( Les troupes des chrétiens viendront du côté de leur pays ; certes , ce sera un royaume puissant qui les enverra.

« En vérité, tout le pays de France viendra. Tu n'auras pas de repos , et ta cause ne sera pas victorieuse. Ils arriveront tous comme un torrent pendant une nuit obscure, comme un nuage de sable poussé par les vents.

(( Us entreront par sa muraille orientale.

(( Tu verras les chrétiens venir tous dans des vaisseaux.

(( Les églises des chrétiens s'élèveront, la

chose est certaine ; là tu les verras re'pandre leur doctrine.

(( Si tu veux trouver protection , va dans les terres de Keirouan , si les troupes des chrétiens s'avancent , et c'est une chose certaine. Et après l'expédition des chrétiens contre Al- * ger, ils reviendront à elle et se répandront de nouveau. Ils domineront les Arabes par l'ordre tout-puissant de Dieu ; les filles du pays seront en leur pouvoir.

« Après paraîtra le puissant de la montagne d'or; il régnera plusieurs années selon que Dieu voudra et ordonnera. De tous cotés les lieux habités seront dans l'angoisse, de l'orient à l'occident. En vérité, si tu vis, tu verras tout cela. ))

Ce puissant de la montagne d'or, c'est le Moule-Saa, le sultan exterminateur des infidèles et le régénérateur de la foi. Sidi-el- Akradar, le célèbre auteur de la prophétie que nous venons de citer, annonce encore la venue de plusieurs soutiens de la foi musulmane, qu'il appelle les forts Çtsaïr). Bou-]Maza est maintenant rangé dans la classe des tsaïr ; mais avant ses échecs et sa fuite, beaucoup d'Arabes pensaient que c'était le grand, le divin

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Moulo-Saa lui-même , et ils lui attribuaient une action surnaturelle, un pouvoir miraculeux. Ils racontaient ([u'on avait vu la queue de son cheval s'illuminer dans les combats, et lancer sur l'ennemi des balles avec la détonation des armes à feu. Dans la confiance que leur inspiraient toutes ces légendes , qui se propageaient de douar en douar, de tribu en tribu, ils couraient aux armes et s'élançaient contre nous avec une aveugle impétuosité. Bientôt tout le Dahra et les districts qui l'avoisinent furent inondés d'une foule d'Arabes, de Kabyles à cheval, à pied, qui, dans l'ivresse de leurs projets, voyaient dc'jà les Français massacrés ou chassés à jamais du sol d'Afrique, et l'étendard de la foi musulmane flottant sur les débris de la croix. Le chef de bureau des affaires arabes de Tenez, le jeune et brave capitaine Béatrix , fut une de leurs premières victimes; le Camp des Roches fut envahi et saccagé et Orléansville assiégée.

J'ai contemplé avec douleur cette terre du Dahra, en songeant de quelles scènes affreuses elle avait été le théâtre, à quels périls nos soldats y furent exposés, et quelles fatigues

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inouïes ils éprouvèrent à poursuivre les hordes de Kabyles dans ces défilés étroits , sur ces collines de sable , sur ces cimes de rocs escarpés. Mais quel courage dans cette armée d'Afrique et quelle patience admirable ! Nous pouvons en être fiers non moins que de nos glorieuses armées de la République et de l'Empire. C'est la même ardeur au combat, le même mépris du péril , la même gaieté dans les fatigues , et souvent ce sont des fatigues et des périls qui dépassent ceux de nos soldats d'Egypte. L'Europe doit nous savoir gré de notre modération. Avec de tels hommes, je ne sais pas ce qui nous empêcherait de rêver comme Pyrrhus la conquête du monde. Grâce aux marches infatigables de nos troupes, l'insurrection qui menaçait d'embraser toute l'Algérie a été domptée ; Bou-Maza a disparu , et les Arabes épouvantés ont de nouveau fait leur soumission. Maintenant la route de Tenez à Orléansville n'est plus exposée au pillage, Nous y avons rencontré des charretiers qui conduisaient leurs voitures chargées de marchandises aussi paisiblement que sur nos routes de France , et nous sommes entrés dans une ferme isolée, une ferme exploitée par un

honnête paysan de INorniandie, et dont la cour ressemble à celle d'une maison de roulage tant elle est pleine de chariots et de denrées de toute sorte. L'Arabe s'y asseoit fraternellement à coté du colon européen, et le sauvage enfant de la Zemalah y partage le plat de couscoussou avec les joyeux chasseurs d'Afrique.

La nuit nous surprit pendant que nous nous rafraîchissions dans cette habitation rustique, avec de la limonade gazeuse qu'on eût crue empruntée à l'office de Tortoni. L'escorte de cavaliers qui nous accompagnait, non point, disait le maréchal, par mesure de précaution , mais pour rendre honneur au ministre, nous quitta pour retourner à Tenez. Nous nous remîmes en marche seuls dans une ombre profonde , dans le silence d'une nature inanimée. On ne distinguait sur le chemin désert aucune trace de vie , aucun mouvement. Pas un arbre n'apparaissait à nos regards, pas une feuille ne bruissait dans l'air. On n'entendait que le cri monotone des roues de notre voiture criant sur le sable et la voix du postillon aiguillonnant ses chevaux. Il y avait dans cette marche nocturne au milieu de ces

vastes plaines muettes et inhabitées je ne sais quelle austère majesté qui nous subjugua tous. C'était une de ces heures imposantes où la pensée, comme dit Wordsworth, se recueille dans un calme paisible pour s'arrêter rêveuse à une scène solennelle :

Into peaceful calm Is left to muse upon the solemn scène.

L'entretien qui depuis le matin nous avait occupés sans interruption cessa tout à coup, comme par un mutuel accord, et chacun de nous , absorbé dans ses réflexions , se sentait peut-être surpris de se voir errant ainsi sur le sol arabe, et, de cette région d'Afrique, adressait silencieusement un affectueux souvenir à ses amis.

Nous fûmes arrachés à notre rêverie par un bruit de chevaux qui s'avançaient à notre rencontre. C'était une compagnie de chasseurs qui , après nous avoir attendus sur la route de

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