I.EITKES SLR l'aLGLIUE
Milianali, arrivait au galop sur celle de Tenez. C'était M. le chef d'escadron de Courson, le frère du savant historien de la Bretagne, qui, en l'absence de iNI. le colonel Saint-Arnaud, était chargé de nous recevoir à Orlcansville, et qui nous a reçus avec la plus aimable cordialité. Plusieurs maisons de la ville étaient illuminées, et le souper, préparé sous une espèce de tente en rameaux dolivier, animé par une franche causerie , égayé par un corps de musique , nous a paru , après un trajet de douze heures et après la difah des Arabes, une des plus délicieuses inventions de la civilisation moderne. Nous sommes restés jusqu'à deux heures du matin à parler des différentes choses qui nous avaient frappés dans le cours de notre voyage , à entendre les mélodies de la Liicia et du Guillaume Tell ; puis j'ai eu la joie de trouver un lit dans la maison d'un de mes amis de Franche-Comté , où , sous de frais rideaux fermés de tous côtés à l'affreuse race des moustiques, en remémorant les doux souvenirs de la jeunesse , j'ai pu me croire sur les bords du Doubs, et m'endormir en pleine Afrique avec l'image de mes vertes montagnes. Trois heures après , le maréchal , avec une
incroyable activité, était déjà à cheval, conduisant M. de Salvandy au camp, au jardin d'essai et aux principales constructions d'Orléansville.
Cette jeune cité est située sur l'emplacement occupé jadis par une colonie romaine. Les Romains, comme vous le savez, monsieur, choisissaient à merveille leur point de défense. Partout OLi nous trouvons en Algérie quelques-uns de leurs vestiges , ces vestiges indiquent une parfaite connaissance des lieux et une profonde entente des moyens stratégiques. - . A deux mille ans de distance, nous reprenons possession des lieux dont ils avaient compris les avantages , nous continuons leur pensée. Orléansville est une de nos importantes stations. Déjà, trois grandes routes la relient à la province d'Alger par Milianah et Tenez, à la province d'Oran par Mostaganem. Elle doit être la tête de nos colonnes, l'arsenal de nos troupes et le principal entrepôt de notre commerce dans cette partie de l'Afrique. Le voisinage du Chélif , l'un des plus beaux fleuves des contrées algériennes , donne un grand prix à cette situation. Son eau est sale et bourbeuse, mais elle se clarifie aisément et devient excel-
lente. JjCS Arabes disent qu'on reconnaît à la force (le ses muscles , à la rapidité de sa course le cheval qui s'est abreuvé dans les flots du Chélif.
A présent Orléansville n'est encore qu'une triste résidence, et je plains ceux qui s'y trouvent en garnison. Quelques édifices seulement sont achevés, entre autres l'hôpital, qui est très-vaste et très-bien administré. Mais plusieurs rues ne sont que tracées ou ébauchées, et la plupart des officiers et des soldats campent dans des espèces de hangars en bois. De toutes parts , on n'aperçoit qu'une terre sablonneuse, des collines arides d'une teinte de sang sur lesquelles le soleil darde une lumière brûlante dont le regard ne peut soutenir l'éclat. Les rives stériles du Chélif ne récréent point la vue, et son onde jaunâtre dispense le voyageur de toute phrase poétique, car elle conserve à chaque saison la même teinte et ne reflète pas la moindre chose. A huit lieues d'un côté, à treize lieues de l'autre, il n'existe ' pas un arbre. On en a fait planter un certain \ nombre sur la place; mais ils ressemblent à I des sentinelles alignées par ordre militaire et l|L fort ennuyées de leur service. A l'aspect de
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leurs tiges chétives et de leurs rameaux à demi desséchés, je me représentais ces mascarades de forets disposées par le galant Potemkin pour séduire dans les steppes les regards de son impératrice.
Mais pardon , monsieur, tandis que je vous rapporte ainsi ma naïve impression, je suis arrêté dans mes remarques mélancoliques par un homme dont l'œil expérimenté distingue ce que mon ignorance m'empêche de reconnaître, par M. le maréchal Bugeaud, qui joint, comme vous le savez, à ses rares qualités de soldat et d'administrateur, une science agricole de premier ordre.
« O poëte, )) me dit-il ( notez que je ne puis considérer ce grand titre de poëte que comme une épigramme; mais on accepte aisément l'épigramme de ceux que Ton aime, et je professe une profonde et respectueuse affection pour l'excellent gouverneur de l'Algérie), (( O poëte, dit-il, parce que vous ne voyez pas là des ombrages frais, des rochers, des cascades, le pays vous paraît abominable; apprenez donc que la plaine du Chélif est composée d'une bonne terre d'alluvion, de deux à trois mètres de profondeur, que les coteaux
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qui la domiiioiit sont revêtus d'une terre forte, épaisse, qui convient on ne peut mieux à la culture des céréales, ('omparez ces ar])res d'Orléansville , qui excitent votre pitié a ceux que Ton a plantés à la môme époque au bord des routes de France, et vous serez bien forcé d'avouer que ces derniers n'ont ni la même sève, ni le même jet. »
Oublions donc , monsieur, ce que je vous ai dit de la triste végétation d'Orléansville. Pour paraître plus savant que je ne le suis, j'aurais dû effacer ces phrases malencontreuses, mais comme je me suis proposé de vous conter sincèrement mes sensations, je les garde, et j'y joins humblement le correctif qui les réduit à de vains mots.
Le gouvernement a de grands projets de construction, d'embellissement pour Orléansville. Je crois à leur réalisation, et je neveux pas deux fois de suite, sur la même place, mériter le pensum de 1 indocile écolier; mais en attendant que ces projets soient exécutés , que la ville qui doit être la capitale du Dahra soit vraiment une ville, l'œuvre du passé est pour moi ce qu'il y a de plus intéressant et de plus curieux à voir dans son enceinte. Le
christianisme a fleuri sur cette terre païenne, et y a laissé le nom d'un saint et les débris d'une église magnifique , tout une nef d'un étonnant travail , tout un pavé de mosaïque en petites pierres de différentes couleurs , formant de charmantes arabesques.
(( Cette mosaïque, qui a quarante pieds de longueur sur vingt-deux de largeur, appartenait, dit M. Suchet, dans une de ses lettres, à l'une des plus anciennes basiliques de la chrétienté. A en juger par son inscription , tracée en grands caractères , elle daterait des premières années du uf siècle.
(( A l'extrémité Est de cet admirable pavé et au milieu d'un hémicycle se trouvait l'autel. L'hémicycle est remarquable par son élévation d'un mètre et quelques centimètres, mais bien plus par la perfection de la mosaïque qui le décore. Au-devant de l'autel est un agneau percé d'une flèche, et un peu audessus , des deux cotés , des poissons d'un merveilleux travail. Le poisson dans ces temps antiques était , comme tous le savent , un signe symbolique du christianisme.
« Sous l'autel , dans une crypte voûtée, est un tombeau creusé dans du plâtre. Il était ou-
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vert au moment des fouilles; à droite et à giiuche s'élevaient deux colonnes en marbre blanc.
« A l'extrémité opposée et dans un hémicycle parfaitement semblable à celui oii est l'autel , presque au niveau du pavé , orné comme le premier de deux colonnes de marbre, on lit, au milieu d'une belle rosace entourée de guirlandes de feuillage, l'inscription suivante :
HIC . REQVIESCIT . SANCTAE
MEMOPJAE . PATEH . KOSTER
REPARATVS . EPISCOPVS
QVI . FECIT . I]y . SACERDOTIVM
ANAGS . vu . MEKSES . XI . ET