SOMMAIRE
Bougie. — Bone. — Hippone. — La Galle. — Plùlippeviile. — El-Arouch. — Constantlne.
Vous qui avez si utilement employé une partie de vos loisirs à visiter quelques-unes des contrées les plus intéressantes de l'Europe: TAllemagne universitaire et TOrient poétique, vous savez qu'une des joies du voyageur est de voyager encore quand il a replié les ailes de sa tente et déposé son bâton de pèlerin au fover domestique. Le soir , dans le silence d'une retraite paisible , les pieds sur les chenets , la tête appuyée sur le dossier d'un fauteuil , que d'heures délicieuses on passe à retourner par la pensée aux lieux que l'on a parcourus, à faire renaître les divers incidents qui nous ont surpris , à évoquer les images qui ont ému notre cœur ou séduit nos regards :
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douce magie qui s'opère sans grimoire , puissance cabalistique que nul concile ne condamne , et qui charme l'esprit mieux que les secrets d'Albert le Grand et les sortilèges du Bloksberg ! Si l'on a retrouvé sous le toit de son colombier l'ami fidèle qui attend avec impatience et inquiétude le retour de son frère nomade, quel bonheur de lui dire la longue route que l'on a suivie, les pays nouveaux que l'on a traversés , les dangers auxquels on a échappé ! Si l'on est seul, on aime encore à se conter à soi-même sa propre odyssée.
J'étais là : telle chose m'avint.
Quand le bon La Fontaine écrivit ce vers , il devinait dans une de ses rêveries l'un des plus vifs attraits de la vie errante. A une certaine distance de temps et d'espace , tous les ennuis et toutes les difficultés que Ton a pu éprouver dans le cours d'une longue pérégrination se revêtent de tout le prestige que notre orgueil donne à un obstacle vaincu, ou s'affaissent dans la mémoire comme les parcelles de sable qui troublaient la limpidité d'une coupe d'eau et qui tombent peu à peu
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au fond du vase. Il ne reste de tout ce (|u'on a vu qu'un souvenir riant, pareil à ces lacs d'azur des légendes populaires où au déclin du jour on aperçoit les tours silencieuses, les remparts majestueux de quelque cité des anciens temps.
11 est vrai qu'on se trompe parfois étrangement soi-même sur la valeur de ces souvenirs. Tel s'imagine posséder, au retour d'une aventureuse entreprise, la lampe merveilleuse d'Aladin, qui ne tient entre ses mains qu'une grossière lampe de plomb. Tel autre, après avoir pénétré dans les grottes des Roboldes et les vallées des Elfes, croit avoir trouvé des lingots d'or et d'argent, et en regardant son trésor à la lumière du jour s'aperçoit, comme dans les f'olhssai^eii de l'Allemagne, qu'il n'a rapporté qu'une charge de copeaux ou un sac de noisettes vermoulues. Pour ma part , j'ai plus d'une fois commis cette déplorable erreur. Mais tant que l'illusion dure, on n'en est pas moins parfaitement heureux ; et comme après tout, cet état imaginaire ne porte préjudice à personne, n'est-ce pas un doux emploi de la vie que de s'en aller de contrée en contrée à la recherche de quelques-unes de ces aimables
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chimères de voyage ? De là vient qu'après avoir mis dans mon kaléidoscope les verroteries du Nord, j'ai vouluyjoindre celles de l'Orient, et qu'à l'heure qu'il est je reste en contemplation devant la cote d'Afrique et la ville de Bougie. Bougie est dans l'une des situations les plus pittoresques qu'il soit possible d'imaginer. A l'ouest, elle est dominée par de hautes montagnes couvertes de forets, par des rocs de formes bizarres qui descendent perpendiculairement dans les flots, et présentent l'aspect d'un rempart inaccessible, d'une tour gigantesque, d'un plateau de granit, aire du vautour, champ de bataille des bêtes fauves. Un de ces rocs me rappelle les cavernes où le pêcheur des Féroë s'en va avec sa légère barque chercher un asile contre l'orage ou poursuivre le dauphin fugitif. Il est arrondi comme un arc , creusé comme une voûte , et dans ses deux larges pilastres enferme un bassin d'eau limpide que nulle tempête n'agite, et dont nul vent ne ride la surface. On dirait un arc de triomphe bâti sur la grotte d'émeraude et le palais de cristal d'une naïade africaine. A l'est et au sud s'élèvent d'autres montagnes hérissées de chênes séculaires ou de frêles arbustes qu'un
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peu de terre soutient , ([u'uii peu de rosée rafraîchit dans les anfractuosités d'une muraille de pierre. Au milieu de cette enceinte de montagnes, de rochers, s'étend la rade de Bougie, calme et bleue comme un lac de Suisse. Au delà de cette rade aj)paraît une vaste plaine renommée pour sa fécondité, et, comme une reine sur son trône, la ville est là sur la crête de son coteau, regardant d'un air fier ces montagnes qui la protègent, cette plaine qui l'alimente, cette mer qui l'enrichit. Plus d'une fois , en mesurant dans son orgueil la hauteur des remparts dont la nature l'a entourée, elle a pu se croire à l'abri de toute invasion, de toute catastrophe , et c'est précisément l'avantage de sa situation, la fertilité de son sol, qui, à diverses reprises, ont attiré sur ses plages des milliers de conquérants. Bougie fut l'un des anneaux de cette immense chaîne commerciale que les Carthaginois, ces Anglais d'un autre âge, déroulèrent sur la côte d'Afrique depuis les Syrtes jusqu'à Gibraltar. Envahie par les Romains , puis par les ^ andales , puis par les Arabes, enorgueillie par de faciles triomphes, entraînée à de continuelles excursions par l'appât de la piraterie, elle fut punie de sesbrigan-
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dages par le valeureux Pedro de Navarro , qui s'empara de ses richesses et construisit sur sa colline une solide forteresse poLU' la tenir en respect. Deux ans après arriva cet intrépide Barberousse dont la vie ressemble à un des romans fabuleux du moyen âge. Il venait d'apprendre que les chrétiens s'étaient emparés de Bougie ; il voulait les déposséder de cette conquête. Cette fois la fortune trahit ses efforts. Forcé de se rembarquer en toute hâte pour échapper au fer des Espagnols, il emmenait son fidèle compagnon d'armes, son bouillant Aroudj, mutilé par ime balle. Cette défaite ne lui enleva point son téméraire espoir. 11 revint avec un nouvel acharnement à Bougie, et y fut battu comme la première fois^ La ville resta quarante-cinq ans au pouvoir de l'Espagne. Les Tiu'cs ne la reprirent qu'en 1555.
A toLites les époques, Bougie occupe une place considérable dans les descriptions des
' Voyez pour tout ce qui a rapport aux aventures d'Aroudj et de Kaïr-ed-Din, ces deux fléaux de la 3Iéditerranée, l'excellent ouvrage publié par M. F. Denis et Yi. Sander Rang sous le titre de Fondation de la régence d'Alger, 2 vol. in-8. Paris, 1837.
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géograplies cl les récits des voyageurs. Dès le xii*^ siècle, Edrisi vante son importance commerciale, u lledjaïa (Bougie) est, dit-il, la capitale du pays des Beni-llamad. Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent, et c'est un entrepôt de marchandises. Ses habitants sont riches, et plus habiles dans divers arts et métiers qu'on ne l'est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l'Afrique occidentale, ainsi qu'avec ceux du Sahara et de l'Orient. On y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées où l'on recueille du blé, de l'orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères; car les montagnes et les vallées environnantes sont très-boisées, et produisent de la résine et du goudron d'excellente qualité. On s'y livre à l'exploitation des mines de fer, qui donnent à bas prix: de très-bon minerai. En un mot, c'est une ville très-industrieuse \ »
Au XI v^ siècle, l'écrivain florentin Fazio
* Géographie d'EJrisl. Trad. de M. Jnubert, t. I, p. 236 et -237.
degli Uberti signale Bougie comme une des cités les plus florissantes des États barbaresques. « Ses marchands, dit-il, étaient en relation avec tous les ports de la Méditerranée, non-seulement avec l'Italie, la France, l'Espagne , mais avec l'Asie Mineure , la Morée , Constantinople, l'île de Chypre, la Syrie et l'Egypte. Les marchandises que leur ville livrait à l'exportation, Bone et Tunis, étaient surtout des cotons bruts , du lin , de la soie , des laines, des cuirs, de la cire, du corail, des métaux, des caroubes, des noix, du blé, des épiceries et des écorces à tan. Ce dernier article provenant des forêts de la province de Constantine, bien plus riches dans ce temps qu'elles ne le sont aujourd'hui, avait des qualités si bien reconnues , et s'exportait en si grande quantité de Bougie qu'il était connu dans toute la Méditerranée sous le nom à'iscorza di Buggien, comme on le voit dans plusieurs états de marchandises et de douanes italiennes du xiv*^ siècle* . »
Au xvf siècle , Léon l'Africain dit que
■ Aperçu des relations commerciales de l'Italie septentrionale avec l'Jlgérie au mojen dge, par M. de Mas-Latrie, p. 23.
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Bougio possédait des collèges où (riiabiles professeurs enseignaient les lois, les arts, les belles-lettres, la philosophie*.
Au xvm'^ siècle, à en juger par le récit de Shaw, Bougie devait avoir déjà perdu une partie de sa splendeur première;car l'illustre voyageur ne parle plus des nombreuses exportations mentionnées par ses prédécesseurs, u Chaque jour de marché, dit-il, les tribus des Kabyles du voisinage apportent là leurs denrées, et les clïoses se passent assez tranquillement tant qu'il dure, mais dès qu'il est fini , tout est bientôt sens dessus dessous , et la journée s'écoule rarement sans désordre et sans qu'il y ait eu quelques vols. Les habitants font un commerce considérable de socs de charrue, de bêches et autres instruments aratoires, qu'ils forgent avec du fer provenant des mines environnantes. Ils achètent aussi des Kabyles une grande quantité d'huile et de cire que l'on emporte en Europe et dans le Levant.
Le 22 septembre 1833, le général Trézel partait de Toulon avec une escadre destinée à faire la conquête de cette antique cité, dont
* Description de f Afrique, p, S32, 590.
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le bey de Constantine menaçait de s'emparer. Le 29, il arrivait dans la rade, et après quelques décharges de coups de canon , le même jour, le drapeau de France flottait sur les batteries du port. Mais les Kabyles, que notre artillerie avait chassés de la Casbah et du Moussa, n'abandonnaient pas encore la place. Retranchés dans les divers quartiers de la ville , le sabre à la ceinture , la carabine à la main, ils se faisaient de chaque maison un nouveau rempart ; ils défendaient chaque porte, chaque fenêtre , chaque pied de terrain. C'était un autre siège de Saragosse, un siège d'autant plus difficile que toutes les habitations étant dispersées sur des coteaux, dans des ravins, il fallait les attaquer successivement. Enfin, après quatre jours d'une lutte opiniâtre, le sol de Bougie était à nous. Mais derrière ces murs, ces forteresses, subjugués par nos armées, s'étend l'immense forteresse des montagnes occupées par les nombreuses tribus des Kabyles , qui n'acceptent ni paix ni trêve, qui de tous cotés nous cernent dans notre étroit domaine, qui à toute heure sont prêts à reprendre les armes et à s'élancer contre nous. Pour nous protéger contre leurs