‹ Lettres sur l'AlgérieChapitre 20 sur 22 · I.KTTUES SUK l/ALGfclilt · texte numérisé non relu

I.KTTUES SUK l/ALGfclilt

irruptions, on a élevé de distance en distance des blockliaus qui, la nuit, peuvent être éclairés spontanément et guider les coups de nos tirailleurs. On a construit un fort au sommet du mont Gouraya, sur les débris d'une ancienne mosquée très-révérée des Maures, et les Kabyles sont si acharnés à notre poursuite, qu'en certains moments on ne peut pas même, ^ans quelque prudente précaution, gravir la large route qui rejoint ce fort à la ville.

Quel dommage pour les artistes et les touristes que ces fières tribus de soldats se montrent à notre égard si peu sociables et paraissent si peu désireuses de nous admettre dans leur intimité ! La race kabyle est du très-petit nombre de choses distinctes qui existent encore en ce siècle de nivellement universel et de couleur uniforme. L'Europe ne les a pas encore badigeonnés de son vernis. L'Angleterre ne leur a pas inculqué l'amour du mackintosh et du waterproof. L'Allemagne ne leur a point appris le suprême bonheur que Ton éprouve à se mettre la tête entre les deux mains pour lire une petite phrase de deux à trois pages , et essayer de comprendre un axiome de philosophie qu'on ne comprend

pas. L'Espagne leur voisine ne leur a pas envoyé la moindre romance , ni les plus légères décorations, et depuis douze ans qu'ils nous voient de fort près, les braves gens n'ont pas l'air de se douter de la grâce exquise des pantalons à sous-pieds et des agréments du roman-feuilleton.

Tout ce que le savant Prescott nous a dit des mœurs primitives des anciens Astèques, tout ce que Walter Scott nous a conté des vieux clans d'Ecosse, et Fenimore Cooper des grands chefs de l'Amérique sauvage , n'est pas plus curieux que ce qu'on pourrait voir dans ces régions inexplorées de la Kabvlie , depuis le port de Bougie jusqu'aux Bibans , et depuis les Portes de Fer jusqu'à Sétif. Tels étaient les Kabyles il y a des siècles , et tels ils sont encore aujourd'hui , race primitive dont on ignore même l'origine; race non malléable dont les Arabes n'ont pu altérer la nature, et sur laquelle se brisent comme sur une chaîne de fer les efforts de l'Europe. Du milieu de leurs forêts, du sommet de leurs coteaux, ils regardent avec un mâle sentiment d'indépendance les peuplades étrangères qui les entourent. Si quelque besoin matériel, quelque

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calcul de nogoco ou quoique entreprise belliqueuse les amène au milieu de ces peuplades, ils y passent sans s'y confondre, comme ces fleuves qui traversent les lacs en conservant la nuance particulière de leurs flots. Dans quelque ville qu'il apparaisse, partout on reconnaît le Kabyle à sa constitution robuste, à l'agilité de ses membres, à la fierté de son œil noir. Tandis que l'Arabe, pour satisfaire à l'intérrt du moment, se couche à nos pieds et sollicite notre bienveillance par ses humbles protestations , le Kabyle garde une mâle attitude; et s'il est forcé de se soumettre à une force supérieure, il se soumet sans déroger par de basses flatteries à sa dignité.

Montagnard comme Taiiçle , et lil:)re comme l'air,

l'enceinte des montagnes fait sa force, la liberté fait son orgueil. Patient et laborieux, endurci de bonne heure aux fatigues de tout genre et aux rigueurs de son climat , il est à la fois agriculteur et guerrier, il ensemence son champ et le défend. 11 forge le soc de la charrue et la lame du sabre. Chaque tribu est comme un petit monde à part qui, au besoin, se suffirait à lui-même par son travail agricole et son in-

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dustrie. Les femmes tissent la laine et le lin; les hommes fondent le minerai , cliarpentent le bois et fabriquent divers meubles et divers ustensiles. La terre qu'ils occupent leur donne assez de céréales pour les nourrir et plusieurs productions ^qu'ils transportent sur différents marchés. Ici on trouve des orangers , des caroubiers et d'autres arbres à fruits qui donnent d'abondantes récoltes ; là des quantités de ruches à miel ; ailleurs des pâturages où Ton engraisse de nombreux bestiaux. Chaque tribu élit elle-même son cheik pour la conduire à la guerre , la représenter dans ses relations avec ses voisins, juger ses différends, administrer la justice. La loi n'est pas écrite. Le cheik et le marabout en sont, comme autrefois le logmadr en Islande , les organes vivants. Les vieillards l'ont apprise de leurs pères; et si un chef téméraire osait la violer, le dernier des hommes de la communauté pourrait lui dire : <( Arrête ! Tu es cheik, mais je suis cheik comme toi. »

Les vallées de la Souman, derAdgeb,avec

quelques territoires adjacents, renferment cin-

\' quante tribus qui peuvent mettre, dit-on, sous

les armes trente mille fantassins et cinq cents

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cavaliers. C'est là ce qu'on appelle la Grande Kabylie, c'est là une des forces les plus redoutables que nous ayons à combattre en Afrique; et ceux de nos compatriotes qui par leur séjour dans le voisinage de cette contrée ont eu occasion d'étudier et d'apprécier le caractère des Kabyles , prétendent que si nous pouvions parvenir à conclure avec les diverses tribus un vrai traité de paix, nous n'aurions pas d'alliés plus sincères.

Évidemment, nous ne pouvons rester dans la situation précaire que nous occupons en face de ces tribus. Il faut de toute nécessité, ou qu'elles soient refoulées loin de nous et comprimées dans leurs derniers retranchements, ou que, persuadées de la supériorité de notre pouvoir et de l'inutilité de toute résistance , elles se soumettent à notre ascendant et vivent en bonne intelligence avec nous. Plus d'une fois le projet d'une expédition militaire dans l'intérieur de la Kabylie a été mis en question , et M. le maréchal Bugeaud l'a soutenu avec énergie. Nous ignorons les graves raisons qui lui ont été opposées ; mais nous avons lieu de croire que des hommes éminents , qui d'abord avaient rejeté ce nouveau

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plan militaire, en ont compris la rigoureuse importance, et sont aujourd'lmi fort disposés à l'admettre \

Nous sommes entrés à Bougie un dimanche matin. Les troupes étaient rangées sous les armes ; le clairon sonnait gaiement dans les rues. Tous les habitants en habits de fête étaient sortis de leurs demeures pour jouir du spectacle d'une parade militaire éclairée par un jour splendide. Nous nous en allions sur les flancs du Goura3'^a d'escarpement en escarpement, tantôt attirés par la fraîcheur d'une nouvelle construction , par les arbres majestueux d'un jardin , tantôt par une ruine romaine ou un portail espagnol, et du haut de la Casbah nous ne nous lassions pas de voir cette ville d'un effet si poétique, ces sinuosités de collines bordées de maisons blanches , ces ravins voilés sous le large rameau du caroubier et du figuier, cette plaine su-

' Le succès de l'expéditiou si heureusement accomplie au mois de mai dernier par M. le maréchal Bugeaud et par M. le général Bedeau, a justifié nos prévisions. Lesharrières de la KabyUe out été franchies, et ces districts, naguère si redoutés, ouvrent maintenant un nouvel espace à l'œuvre de notre colonie.

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perhe sillonnée par le Ileuve que Ptolémëe appelle le Nasava, cette haie d'azur où les rayons du soleil ié[)aiKiaient un réseau d'or et d'argent; et au-dessus de cette plaine, de ces coteaux agrestes , tous ces pics de montagnes échancrés comme ceux duTyrol, éblouissants en été comme les rocs du Liban, et couverts de neige en hiver comme les cimes du Jura. Nous nous sommes assis dans le riant enclos de la demeure du commandant, autour d'un arbre dont les branches fécondes s'inclinaient sur notre tête comme pour nous inviter à goûter leurs fruits savoureux. Au milieu d'une telle scène, il était triste seulement de songer que nous nous trouvions enserrés entre des hordes ennemies, que tout cet espace qui charmait nos regards était un théâtre perpétuel d'escarmouches dangereuses, de rixes sanglantes.

Le soir pourtant nous retournions à regret à bord du Moniezuma . H y a dans l'aspect de lîougie , dans la grâce infinie de ses paysages, dans les contours de ses vallées et la solennelle majesté de ses montagnes, je ne sais quelle attraction qui me rappelait ce que les légendes populaires du Nord racontent de la mystérieuse magie de certains lieux , et plus d'un

de nous s'est dit que s'il devait quelque jour se choisir une demeure en Algérie, c'est là qu'il voudrait l'avoir.

Le lendemain, nous arrivions dans la magnifique rade deBone ; magnifique, mais trompeuse comme tant de choses dont le faux éclat nous séduit en ce monde. Son vaste circuit n'offre aux navigateurs qu'un refuge dangereux, et son onde azurée cache un fond de roc où chaque année plus d'un navire se brise. A notre gauche s'étend une large plaine non moins perfide que cette baie si riante; car son sol est couvert çà et là d'une eau maiécageuse qui répand dans l'air de funestes exhalaisons, et son humide gazon engendre la fièvre. A notre droite s'élève la ville qui a succédé à l'antique Hippone , la ville des jujubiers (Beled-el-Huneb), comme l'appellent les Arabes. Un mur de huit mètres environ de hauteur l'entoure; une citadelle bâtie sur une colline de quelques centaines de pieds d'élévation la protège. C'est cette citadelle dont le bouillant

Joussouf s'empara avec son valeureux ami , le capitaine d'Armandy, et une trentaine de matelots. Abandonnée au bey de Tunis par JNI. le marécbal Clauzel , dont notre gouvernement ne voulut point ratifier le traité, puis reprise par nos soldats, Bone est aujourd liui le clieflieu d'une des subdivisions de la province de Constantine , le siège d'une sous-direction civile et d'un tribunal. Ses fortifications ont été relevées et consolidées , ses rues élargies , et quelques-unes bordées d'arbres. L'administration a fait de louables efforts pour embellir cette ville, qui , à l'époque où nous y sommes entrés, était dans un piteux état. Une eau salubre arrose ses différents quartiers. De beaux arbres projettent çà et là une ombre rafraîcbissante , et la place d'Armes , avec sa large fontaine et son cercle de bananiers, offre un charmant aspect. Le plus bel édifice est celui que malheureusement nous devons d'abord construire partout où nous établissons une garnison, celui dont on s'étonne partout de voir les grandes dimensions , et qui cependant est souvent trop étroit. Je veux parler de l'hôpital , dans lequel nous avons trouvé quatre cent cinquante malades. Inutile de dire qu'il

ne manque à cette nouvelle ville française ni cafés ni hôtels. Plusieurs belles maisons de marchands et de particuliers apparaissent aussi de différents cotés entre les casiers de plâtre des familles maures. Mais il ne faudrait pas trop se fier à la brillante apparence de ces maisons. La plupart n'ont été bâties qu'à la hâte et pour peu de temps. Ceux qui viennent à Bone avec l'intention de s'y fixer sont bientôt découragés par la fièvre qui les saisit ou qui exerce ses ravages autour d'eux. On s'efforce d'amasser aussi vite que possible quelques bénéfices ; on tâche de vendre au premier arrivantqui se présente la maison que l'on a fait récemment badigeonner, et l'on s'en va, fort heureux d'emporter ailleurs son or et ses pénates. Bone renferme à présent environ cinq mille âmes \ dont près de deux mille Maltais , qui forment comme la transition entre la population européenne et la population indigène. Paresseux comme les Maures , fripons comme

* En 1839 , on y comptait, dit M. Wagner, onze cent vingt Français, douze cent neuf Maltais, cinq cent vingtquatre Italiens, cent vingt et un Espagnols , cent vingt-deux Allemands et trois Grecs. Reisen in der Regentschaft Jlgier, t. I, p. 234.

les Arabes, sales comme les Riskris, ils se rapprochent (les Européens par la commiinauto de religion et par quolf|ues-unes rie leurs coutumes. Les plus aisés d entre eux font un petit commerce d'épiceries, de quincaillerie, ou tiennent un cabaret. Les autres, et c'est le plus grand nombre, sont manœuvres ou portefaix, et dès qu'ils ont gagné quelques sous dans leur journée, on les voit s'accroupir au soleil avec une insouciance de lazzaroni,

M. le général Randon , qui , à la vue du Montezuma mouillant dans la rade de Bougie , s'était empressé de venir au-devant de M. de Salvandy, nous montra les divers établissements de la ville soumise à son commandement : ici une église qui réunit la population catholique sur cette terre^glorifiée jadis par le catholicisme ; là une petite bibliothèque de huit cents volumes, ressource précieuse dans cette cité si éloignée du mouvement des sciences et des lettres. M. le ministre a fait prendre note des livres qui s'y trouvaient, et dès son arrivée à Paris s'est empressé de l'enrichir d'une collection d'ouvrages instructifs et sérieux. Près de là , il eut la joie de visiter une école française dirigée par un maître habile ,

fréquentée par tous les enfants de la colonie. Il est bon de remarquer que partout où la France s'implante, elle n'oublie point l'œuvre d'intelligence qu'elle est appelée à remplir, et que le génie pacifique de l'étude suit avec la palme d'olivier le progrès de ses armes.

Après cette intéressante tournée, nous sommes montés à clieval , impatients d'aller voir le sol de l'antique Hippone. Le général avec ses aides de camp , le colonel Clerc avec les principaux officiers de son régiment , un escadron de hussards, escortaient une élégante voiture préparée pour madame de Salvandy. Si les vieux Vandales de Genséric, ensevelis dans les sables de la plage , avaient pu contempler ce brillant cortège, qu'auraient-ils dit, les barbares, d'un tel luxe et d'une telle cavalcade?

J'ai eu la prétention de me croire quelque peu cavalier en traversant les laves d'Islande et les marais de Laponie ; mais quiconque ne s'est pas trouvé mêlé à un de ces détachements

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de chevaux africains in)j)étueux, fougueux:, se cabrant sous le mors et piaffant dans un tourbillon de poussière, ne sait pas à quelle rude épreuve peutelre mise son expérience d'écuyer. Pour moi, je me trouvai bientôt emporté par le mien , essayant en vain de le retenir, serrant de toutes mes forces la bride, qui ne faisait qu'irriter son orgueil arabe, lâchant un étrier, puis l'autre, et succombant enfin comme un mauvais élève de manège à une situation si désastreuse que je fais un grand acte d'humilité en la racontant. Heureusement que la Franche-Comté, comme une tendre mère, vint à mon secours en la personne de M. le colonel Clerc, qui dans son cœur de vieux soldat , éprouvant une généreuse commisération pour la faiblesse équestre de son compatriote, saisit les rênes qui déjà s'échappaient de mes mains, et mit son cheval au pas pour donner un louable exemple au mien. A quelque chose malheur est bon : le peuple l'a dit dans un de ses sages proverbes. Tandis que le cortège ministériel, aucjuel j'avais eu l'honneur de m'associer, s'éloignait au galop , j'avais le temps, en cheminant d'une allure plus modérée, d'observer cette belle plaine de Bonc,

traversée par la Boudjimah et la Seybouse, et animée par une quantité de faneurs qui travaillaient à élever des amas de fourrage hauts comme des montagnes. Nous rejoignîmes la cavalcade au milieu d'une forêt de broussailles, sur les murs que quatorze siècles n'ont pu détruire, sur les débris d'Hippone. C'est bien là que s'élevait cette forte ville dont le sauvage Genséric ne s'empara qu'après un siège de quatorze mois , cette ville auguste qui brilla d'un si grand éclat au milieu des trois cents églises d'Afrique , cette religieuse cité d'Hippone qu'un immortel prélat ennoblissait par son génie et sanctifiait par ses vertus. Tout dans ces lieux rappelle la mémoire d'un des grands apôtres de l'Evangile. A quelque distance d'ici sont les ruines de Tégaste , oli il naquit , les ruines de Madaure , où il fit ses premières études. C'est dans ces deux antiques cités qu'il se préparait, par la lassitude de ses erreurs , à la grâce qui devait l'éclairer , aux bénédictions qui devaient consoler de toutes ses larmes le cœur de sa pieuse mère. C'est au milieu de ces murs d'Hippone qu'il s'est éteint dans la plénitude de ses œuvres , après avoir longtemps soutenu par ses exhortations le

courage de ses enfants dans les angoisses d'une lutte impitoyable , pansé d'une main charitable les plaies des blessés, porté une dernière consolation au chevet des mourants. Au moment où les hordes barbares se répandaient sur la terre d'Afrique , où la foi chrétienne allait se perdre dans le torrent de la dévastation , il semblait que l'âme du saint évêque n'eût plus qu'à retourner à Dieu pour lui rendre compte de sa mission et implorer son pouvoir en faveur de sa religion opprimée. Et le pouvoir de Dieu a fait refleurir , comme la verge desséchée d'Aaron , les rameaux de l'Evangile sur ce sol frappé d'une stérilité mortelle. Un jour , la coUine d'Hippone a retenti du chant des hymnes religieux qu'elle n'avait point entendus depuis des siècles. Sept prélats de France sont venus élever au milieu de ses plantes sauvages un monument à la mémoire de saint Augustin , et la messe a été célébrée sur ses ruines désertes.

Il ne reste de cette ville envahie par les Vandales, abandonnée par les Arabes, que de magnifiques citernes dont la colossale étendue annonce la puissance du peuple qui

les avait bâties^ Mais ce qui mérite surtout d'être remarqué , c'est la position même de l'ancienne Hippone, cette colline ondulante d'oîi elle dominait au loin l'espace , cette vaste plaine qui enrichissait ses habitants , cette Seybouse maintenant à demi barrée qui lui amenait les navires de la mer , tout ce site à la fois si riant et si grandiose qui rendait , dit le poëte Silius Italicus , Hippone chère aux rois de Numidie ,

. . . Autiquis dilectus regibus Hippo.

A une demi-lieue de là , nous avons été voir un établissement qui n'en est encore qu'à ses premiers essais , mais qui promet de féconds résultats. C'est l'exploitation de minerai entreprise par M. le marquis de Bassano. Nous sommes arrivés par une large plantation d'oliviers au pied d'une jolie maison construite comme une villa italienne. Tandis qu'un domestique allait chercher son maître, nous nous sommes assis au milieu d'une enceinte de bananiers , sous un toit de pampres

' Il reste encore dix arcades de ces citernes, qui ont cent quarante-sept pieds de longueur, cent vingt-neuf de largeur et vingt-huit de hauteur.

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charge d'énormes grappes de raisin qui me faisaient songer à celles de la terre promise. Tout autour de nous indiquait les traces d'une administration habile , de l'intelligence qui ordonne, du travail qui IVuctifie. Ici un frais jardin arrosé par une eau limpide ; là de vastes enclos parsemés de beaux arbres. Pour ceux qui veulent la cultiver, cette terre d'Afrique est vraiment la terre par excellence. Les plantes qu'on lui confie, elle les développe en quelques printemps ; les germes qu'on lui livre , elle les rend au centuple. La fièvre pourtant effraye ici les ouvriers , et souvent paralyse leurs forces, menace leur vie. M. de Bassano a failli en être victime ; mais il s'est dévoué avec une mâle résolution à son entreprise , et il veut la continuer. A trois kilomètres de son habitation s'étendent de vastes couches de minerai , et de ce minerai il espère tirer un fer d'une qualité pareille à celui de Suède.

Avant de s'éloigner de cette riche plage, où la France possède maintenant une importante situation militaire et commerciale, un monument religieux et une nouvelle industrie, M. de Salvandy a visité La Calle, et j'ai été

heureux de T accompagner dans cette excur-

sion.

La Calle est, comme vous le savez, monsieur, l'une de nos plus anciennes stations sur la côte d'Afrique et la limite actuelle de nos possessions du côté de Tunis. En 1561 , deux négociants de Marseille, Thomas Linches et Carlin Didier, obtinrent, avec l'autorisation du grand seigneur, l'assentiment des tribus arabes du voisinage , et moyennant certaines redevances , le droit de créer sur les rivages deBone un établissement auquel ils donnèrent le nom de Bastion de France, lequel bastion n'était point, comme son nom pourrait le faire supposer, un mur de citadelle, mais une simple habitation que les Provençaux , en mémoire de la patrie, appelèrent peut-être une bastide. De Là à bastion, l'altération n'était pas difficile.

Détruit par les Turcs en 1 601 ou 1 602, le Bastion de France fut l'objet d'une clause spéciale dans le traité que M. de Brèves négocia

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ail uoiii (le Henri IV avec la Turquie, Ce ne fut ([lien 1032 que ce traité fut mis à exécution. Nos concessions africaines se composaient alors (lu Bastion de France proprement (lit, d'un petit établissement à La Calle, d'un poste au cap Rose. Ces trois points étaient occupés par environ quatre cents hommes , dont cent militaires. Le commerce français avait en outre une agence à Alger, une autre àBone, et payait pour le tout cent trente-cinq mille six cent quatre-vingts francs par an^

Détruit une seconde fois par les Turcs , relevé par un nouveau traité , puis abandonné par celui même ([ui en avait la direction , l'établissement commercial des Français dans les parages de Bone n'eut, au xyii*^ et au xviii"^ siècle , qu'une existence fort précaire. Ceux qui la peuplèrent n'étaient pas gens à lui donner un caractère honorable ni à assurer la prospérité de ces entreprises. C'était le plus souvent un ramassis d'individus sans aveu ou d'industriels fort mal notés dans les cours judiciaires. M. l'abbé Poiret , qui visita La

^Mémoires historiques et géographiques sur l'Algérie, pai M. Pelllssier, p. 2b3.

Galle en 1 785 et 1 786 , raconte que , parmi les trois ou quatre cents Européens réunis là, on en voyait plusieurs qui avaient été incorporés dans la bande d'un célèbre brigand.

En 1807, les Anglais, qui, ici comme partout, selon leurs généreuses habitudes, ne pouvaient manquer de convoiter ce qui appartenait à la France, obtinrent du dey d Alger la jouissance de nos concessions , moyennant une redevance de deux cent soixante-sept mille francs. En 1817, elles nous furent remises. Dix ans après, la lutte qui s'était élevée entre le brutal Hussein et le consul de France nous obliwa de nouveau à les abandonner. Deux de nos bâtiments allèrent recueillir les habitants de La Galle, et les Turcs mirent le feu à notre établissement. La glorieuse expédition de 1830 nous l'a rendu.

Gette station de La Galle, dont le nom se trouve mêlé depuis si longtemps à notre histoire et inscrit dans tant de traités, n'est qu'une méchante bourgade, bâtie sur une roche de grès, dans une presqu'île séparée de la terre ferme par une langue de terre d'environ cent cinquante pas. Son port est fort étroit, peu profond, et d'un accès difficile.

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Il n'y entre que des hatinieiils de petite dimension. 0)i n'y voit (|iie de cliétives maisons, quelques magasins et une mosquée, construite, dit-on, par le cardinal de Richelieu. Elle est .^commandée par un capitaine d'infanterie et ^ occupée par une compagnie de soldats de discipline, qu'on emploie à différents travaux, et qui, le dimanche, se reposent des fatigues de la semaine en jouant des vaudevilles dans une espèce de hangar, qu'ils ont tapissé de lambeaux de papier de couleur. Le prix d'entrée à ces théâtres africains, où M. Scribe joue un grand rôle, est de cinquante centimes aux premières loges, et de vingt centimes au parterre. On ne peut avoir les œuvres dramatiques à meilleur marché. Quand l'un de ces acteurs s'est fait remarquer par son talent , et a mérité les applaudissements de monsieur le capitaine et de monsieur le maire, il demande, pourrécompensesuprême, qu'on l'affranchisse de l'humiliante obligation d'avoir, comme les autres disciplinaires de sa compagnie, la tête rasée, d'autant qu'il doit souvent représenter des pères nobles à perruque et des brigands chevelus. Ses succès de théâtre, joints à sa bonne conduite, le conduisent parfois à ce

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but si désiré, et six centimètres de cheveux sur la tête lui donnent aux yeux de ses camarades l'attitude d'un personnage distingué. Ah ! cher Montaigne , a l'ambition , ditesvous, n'est pas un vice de petits compaignons. » Mais celle-ci cause aux pauvres condamnés de La Calle plus de perplexités et d'agitation que César n'en éprouva peut-être sur les bords du Rubicon.

En été, cette petite cité de La Calle est cependant très-animée par la quantité de pêcheurs de corail qui s'y rassemblent. Au temps d'Edrisi, cette pêche était déjà célèbre. L'illustre géographe parle des produits qu'elle donnait à Mers-el-Djoun , et M. Pellissier a démontré que Mers-el-Djoun n'est autre chose que La Calle.

La pêche du corail est moins abondante à présent qu'autrefois : cependant plus de deux mille hommes, la plupart Napolitains ou Sardes, y sont encore employés chaque année, comme pêcheurs, armateurs ou marchands.

Cette pêche se fait à quelques lieues de la côte, dans la vaste baie qui s'étend entre le cap de Garde et le cap de Bizerte, et embrasse dans son étendue le port de Bone , celui de l'ancien

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bastion , celui de La Calle et ecliii de Tabarque. Le fond de la mer est dans cet espace parsemé de rochei's sur lesquels naît et se développe cette végétation charmante, dont les rameaux grandissent comme ceux de la plante, et dont chaque tige, chaque branche, chaque bourgeon n'est (ju'un composé de petits ctres vivants; curieux phénomène qui tient à la fois au règne minéial et au règne végétal , et auquel les naturalistes , dans leurs formules impitoyables, ont donné l'affreux nom de polype.

Il y a onze hommes par bateaux, y compris le capitaine, ([ui parfois, en réunissant leurs efforts, ont bien de la peine a retirer les longs et lourds filets qu'ils lancent à la mer.

Chac|ue bateau paye au gouvernement français un droit de pêche de cent quatre piastres en hiver, et de deux cent seize en été, en tout mille six cents francs. Ce tribut, joint à l'achat des filets, qui s'usent très-vite, aux approvisionnements et à la solde de l'équipage (vingtcinq à trente francs par mois pour chaque pêcheur, cinquante à soixante pour le capitaine), porte les dépenses ordinaires de l'embarcation à environ sept mille cinq cents

francs. En été, elle peut recueillir jusqu'à cent cinquante livres de corail , en hiver cinquante , qui , au prix de soixante-dix ou soixante-quinze francs la livre, donnent à l'armateur un assez joli bénéfice. Mais c'est là un de ces heureux résultats qu'on n'obtient pas toujours, qui dépend de l'inconstance des éléments, de l'habileté des pêcheurs et de la qualité du corail.

Le nombre des bateaux employés à la pêche varie chaque année ; terme moyen , on peut le porter ordinairement à deux cents en été, et à cinquante en hiver. La somme qu'ils payent au Gouvernement s'est élevée dans les derniers temps à trois cents et à trois cent quatre-vingt mille francs \

D'utiles travaux ont été entrepris dans le port de La Galle. H y a tout lieu de croire que les améliorations projetées augmenteront l'importance de cette bourgade laborieuse ; et si l'on pouvait parvenir à assainir son atmosphère viciée par les exhalaisons de trois étangs marécageux , on verrait probablement s'accroître rapidement la population de cette an-

• Wagner, Reisen in der Regentschaft Algier, t. I. p. 270.

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ciennc station de Franco, qui possède deux grandes ressources : les bancs de coiail dans les flots de la mer, et de belles forets de pins sur son rivage.

En (juelques heures , notre agile frégate à vapeur , notre Monteziima , fier et superbe comme un empereur des régions du soleil , et glissantsurlesllotscommeun léger caïque, nous a ramenés de La Calle à Bone, et de Bone dans le port de Philippeville, une de nos nouvelles créations. Les Romains, dont nous retrouvons partout l'intelligent travail, avaient déjà choisi cet emplacement pour relief leur puissante cité de Constantine à la mer. Philippeville est bâtie près des ruines de leur colonie de Rusicada , où Shaw a encore vu d'antiques citernes transformées en magasins de blé par les habitants de la rade , à laquelle les modernes ont donné le nom de Stora. Les architectes ont employé tout leur zèle à faire de Philippeville une résidence d'un aspect européen : une grande rue , tracée en ligne droite,

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qui descend jusqu'au port ; plusieurs rues transversales, dessinées avec le même compas symétrique , des maisons criblées de fenêtres sur toutes les façades , des auberges par-ci , des boutiques par-là. L'art mauresque est décidément pour eux un art sauvage qui révolte leur goût. Il n'en est pas un qui ne se croie en conscience obligé d'implanter sur le sol d'Afrique les principes qu'il a puisés dans les ateliers parisiens , et qui ne se considérerait comme un barbare s'il osait jamais imiter la structure de ces charmantes maisons arabes , si fraîches et si belles , si parfaitement adaptées à la nature du climat.

Si jeune que soit Philippeville, les sœurs de saint \incent de Paule y ont déjà fondé leur œuvre. Nous ne mettons pas plus d'ardeur à faire nos conquêtes militaires ou civiles que la religion n'en met à nous suivre dans tous nos progrès , à porter dans chacune de nos colonies nouvelles l'infatigable sollicitude de son dévouement, le trésor de ses bienfaits.

Grand roi, cesse de vaincre on je cesse d'écrire,

disait Boileau dans une de ses pénibles tirades ; mais la religion nous dit : « Allez , je

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marelie sur VOS traces; pLirlout où vous m appellerez, je répondrai à votre appel; pailout où vous invoquerez mon secours, je serai là pour vous le ilonuer. » Et les bonnes sœurs, qu on a si justement nommées les sœurs de la Charité , arrivent aux lieux où nous formons nos garnisons , visitent les malades , pansent les blessés, soutiennent les vieillards et instruisent les petits enfants. Sans cesse occupées des autres , et oublieuses d'elles-mêmes , elles ne demandent à Dieu et aux hommes qu'une place pour prier et pour faire le bien. Qu'on les installe sous le toit de la plus misérable cabane ou sous les branches desséchées d'un gourbi , qu'on leur donne pour leur subsistance les plus mauvais fruits du pays , ce n'est point là ce qui les inquiète , ce n'est point par le luxe matériel qu'elles rehaussent leur sainte mission , et si elles implorent les dons des riches de la terre , ce n'est point pour en jouir elles-mêmes , c'est pour les répandre entre les mains de ceux qui en ont besoin. Combien il en est qui tombent victimes de leur courage! En Afrique, en Orient, en Océanie , dans toutes les régions oii ime pieuse espérance les a entraînées , combien

qui peuvent dire comme un des saints qu'elles invoquent : « Seigneur, le zèle de votre maison me dévore! » Que de sacrifices sublimes! que de martyres ignorés dans cette humble cohorte apostolique, que la mort décime sans cesse , et qui voit venir la mort en joignant les mains et en jetant un dernier regard de commisération sur les pauvres qu'elle n'a pu secourir ! Si vous les aviez connues , tendre poëte Gray , vous auriez ajouté pour elles une strophe à votre élégie du cimetière. Ce sont bien ces cœurs animés d'une flamme céleste dont vous avez parlé :

Some heai't once pregnant Avith celestial fire.

Mais ces cœurs ne sont pas éteints comme des fleurs ignorées qui répandent leurs parfums dans le désert , car l'infortune en a connu l'inépuisable douceur, et quand ils ont cessé de battre , leur œuvre, léguée à des âmes de même trempe, ne s'arrête point.

Les pauvres sœurs de Philippeville, apprenant qu'un ministre du roi arrivait près d'elles , sont venues solliciter son secours pour leur école, pour leurs orphelins, pour leurs malades, et leur prière a été accueillie avec

LETTRES SLU l/AMlfiRIK. 189

une vive sympathie. Un bon et vénéralile prêtre est venu en morne temps, le curé de la ville, qui avait aussi plusieurs requêtes à adresser au ministre, entre autres une qui l'inquiétait surtout en ce moment. Il devait aller à cinq lieues de distance, à El-Arouch, qui est dans le ressort de sa paroisse , baptiser un enfant; et comme nous devions faire le même trajet, il voulait obtenir de M. de Salvandy la permission de se joindre à lui pour profiter de son escorte. — Le pauvre curé ne pensait qu'à emprunter un cheval et à nous suivre sous la sauvegarde d'une compagnie de spahis. — (( Ce n'est pas ainsi que vous devez voyager avec nous , lui a répondu M. de Salvandy : je vous offre une place dans ma voiture; et si l'enfant que vous allez baptiser n'a point de parrain , je demande à être le sien. » Le prêtre , ravi , s'est retiré pour faire ses préparatifs de départ , tandis que nous allions visiter encore quelques quartiers de la ville.

Grâce à son excellente situation , cette ville a, dans l'espace de quelques années, acquis un rapide développement. D'un côté de fertiles vallées l'entourent ; de l'autre , la mer lui ouvre son vaste espace. Là, une large

route larelieàConstantineet aux autres villes de l'intérieur; ici, un service régulier de bateaux à vapeur la relie à Alger, aux différents points de la cote, et, depuis l'année dernière, un autre service la met en communication directe avec Marseille, Son port n'est pas trèssûr dans toutes les saisons de l'année, mais il est aidé par celui de Stora , et tous deux présentent un mouvement commercial qui s'accroît sans cesse. M. de Vaugrenans, vérificateur des douanes dans cette ville , a bien voulu me remettre sur cette question une notice dont il me semble intéressant d'extraire quelques détails.

C'est par Philippeville que le transit de la province de Constantine doit s'effectuer. L'ordonnance de 1 843 a eu pour la marine de cette ville des résultats très - avantageux ; d'une part , en élevant les droits de tonnage sur les bâtiments étrangers , elle a ramené le monopole des transports au pavillon national; de l'autre , les modifications apportées au tarif ont repoussé complètement les tissus étrangers au bénéfice des fabriques de la métropole qui , en 1 845 , par suite de cette réforme , ont placé dans cette partie de l'Algérie, pour

LETTRES SLK L'aLCÉRIE. 191

une valeur i\c cinq millions, leurs produits, tandis qu'anlérieuremcnl à l ordonnance, l'exportation des tissus français ne s'élevait {|u'au chiffre de dvu\ cent niilh; francs.

A l'exception des bois de construction que Ton tire du Nord , des fruits et des grains qui viennent directement de l'Italie, le commerce de Philippeville se fait presque entièrement avec la France, et comme les marchandises que l'on importe de notre pays sont exemptes de droits, il en résulte que les recettes de la douane dans ce port ne sont proportionnellement pas aussi considérables que celles d'Oran et de Bone qui, là parle voisinage de l'Espagne, ici par celui de Tunis et de l'Italie, reçoivent beaucoup de marchandises étrangères. Cependant ces recettes qui, en 1839, n'étaient que de cent seize mille quatre cent quarante-quatre francs, s'élevaient déjà dans le premier semestre de 1 846 à trois cent trente-sept mille deux cent treize francs.

Quant à l'exportation, elle se compose presque en entier des denrées que fournit le bétail : laine, os, peaux, ce qui ne laisse pas que de faire un chiffre considérable.

Le commerce d'écorces à tan offrait degrands

192 LLTTRES SUR L'aLGÉRIE.

bénéfices et paraissait devoir prendre une extension de plus en plus importante ; mais sur les observations de plusieurs cliefs de service , dans l'intérêt de l'aménagement des forêts , la sortie de cette denrée a été interdite.

Malgré cette prohibition fondée sur de sages motifs, le commerce de Philippeville est 1^ pourtant, comme on le voit , assez bien noté ^ dans notre budget , et les transports du matériel de guerre, le passage d'une partie des troupes et des fonctionnaires de la province sont pour cette ville un perpétuel élément de calculs lucratifs. Déjà, les hôteliers s'entendent fort bien à tarifer la location de leurs chambres et les jouissances de leur cuisine. Il en est un entre autres qui, par ses procédés ingénieux , mérite d'être cité à part comme un personnage distingué. Ce brave homme s'est fait, selon la hiérarchie sociale, une série d'opinions respectueuses qui se traduisent par ses additions. Ce n'est point la mercuriale du jour, ni le prix des arrivages qu'il consulte pour faire honnêtement son trafic; c'est l'almanach royal et le nobihaire de France. Tant de titres, tant de chiffres, voilà sa règle. Quant au pauvre peuple, il ne s'en soucie

nullcnicnt. T/niinée dernière, M. le ducd'Auniale s'arrêta clicz lui, ol le k'iidomain matin, le digne hôtelier lui compta mille deux cents francs pour son souper et mille francs pour sa chambre. Il ne pouvait exprimer en d'autres termes sa profonde vénération pour une altesse royale, pour un prince qui avait gouverné avec une si haute intelligence et de si grandes qualités de cœur la province de (Jonstantine. De plus, connne le prince souffrant avait besoin d'une voiture pour se rendre à Constantine, l'obligeant hôtelier se hâta de tirer de sa remise une espèce de patache qu'il abandonna à M. le duc d'Aumale, pour toute une semaine, sans chevaux et sans harnais, moyennant la petite somme de cinq cents francs. Cette même voiture s'est trouvée préparée pour nous; mais comme elle ne devait servir à transporter qu'un capitaine de vaisseau, deux jeunes gens qui ne sont pas encore pairs de France, et un très-humble individu comme moi, elle nous fut cédée, toujours d'après les mêmes principes de justice distributive, pour la misérable somme de cent francs. Seulement, je déclare que si jamais j'étais destiné à la reprendre, je donnerais volontiers cent francs

pour m'en exempter. Que de secousses douloureuses elle nous a fait subir, et que de fois l'excellent capitaine Cuneo d'Ornano , cahoté, secoué, meurtri, sur le rude siège oii nous étions assis, a regretté le long du trajet les planches de son bâtiment ! Je dois maintenant une réparation d'honneur à ceux envers les^ quels je me suis rendu coupable d'un outrage. Je reconnais qu'il y a quelque chose de plus dur au monde que la hondkarra norvégienne et la telejka russe , c'est la carriole du premier maître d'hôtel de Philippeville.

C'est une étrange route que celle qui conduit de Philippeville à Constantine , route silencieuse et sauvage, qui souvent étonne le regard , terrifie la pensée et rarement l'égayé : un sol nu et rouge qu'on croirait calciné par l'ardeur du soleil, des chaînes de collines d'une teinte grise et morne, ondulant comme les vagues de l'Océan ; de loin en loin les tentes noires de quelque douar, un ruisseau qui l'hiver bondit impétueusement dans son lit trop étroit, qui l'été se dessèche dans son bassin de sable; à l' horizon de hautes montagnes, dont les cimes majesteuses et les flancs azurés donnent à cet austère paysage un ca-

ractèrc splendide; de temps à autre un établissement (le colon, quelques champs défrichés, fjuekjues aibrcs, des maisons solitaires, ouvertes de tous cotés à Tair, à la lumière, comme celles des environs de Paris, et le lontr de ces collines silencieuses, au milieu de cette âpre et brûlante nature, un chemin de cinq mètres de largeur, dessiné par nos ingénieurs, frayé par nos soldats, et une diligence, une vraie diligence, avec rotonde et coupé, qui j)ni't le matin de notre port de Philippeville et arrive le soir dans l'antique cité des rois de Numidie. Vous pouvez vous imaginer, monsieur, la surprise des Arabes à la vue d'une telle route et d'un tel véhicule, eux qui n'ont jamais connu d'autre façon de voyager que de s'en aller à la suite l'un de l'autre par d'étroits sentiers. Cependant ils commencent à prendre goût à ce nouveau moyen de locomotion , et il n'est pas rare de voir dans la voiture de Constantine de vénérables cheiks à barbe blanche assis à côté d'un chasseur d'Afrique et d'une cantinière, et roulant ainsi gaiement vers leurs zemalahs.

Le premier point de halte que l'on trouve en venant de Philippeville est El-Arouch , un camp de soldats transformé en un village régulier, et qui, pour peu qu'il continue à se développer comme il l'a fait, pourra bien un jour réclamer fièrement le titre de ville. Déjà de belles maisons en pierre remplacent de chaque cote de la route une partie de ses anciens gourbis, de ses cabanes primitives. Un maître d'hôtel, qui a compris les savantes leçons de celui de Philippeville, et qui porte sur sa carte : «Une soupe à l'oignon : douze francs,» construit un vaste édifice, avec salle de concert, cour et jardin, et si on les laissait faire, les zéjjhirs bâtiraient un théâtre.

Vous connaissez sans doute, au moins par ouï-dire, cette curieuse légion à laquelle on a donné , par je ne sais quelle figure de rhétorique, le nom mythologique de zéphirs.

Recrutée parmi les mauvais sujets de l'armée, condamnée au régime disciplinaire, asservie à de rudes travaux , mais dominant de toute la

r.ETTUES SLU L'AlAiÉKlt. 197

liautcur (le sa phllosopliio les vicissitudes du sort, et, connue l'igaro, aidant au bon temps, supportant le mauvais , riant de sa misère et tâchant de faire la barbe à tout le monde, cette légion est bien l'un des corps les plus étonnants qui existent, et je ne pense pas qu'il soit possible de rien trouver de semblable dans les deux hémisphères. Il y a là des jeunes gens de bonne famille qui , malheureusement, ont trop vite oublié les principes de vertu qui devaient leur servir de guide ; des hommes instruits qui ont employé leur instruction à tout autre chose qu'au développement des idées sages et morales ; des écrivains outragés par la fortune, des poètes incompris, des artistes qui ne demandent qu'une palette et des pinceaux pour éclipser la gloire de Raphaël, et une quantité de ces enfants dégénérés de la civilisation européenne, dont je ne puis mieux faire sentir l'humeur railleuse et bouffonne qu'en les rangeant dans la classe turbulente vulgairement désignée sous le nom de gamin de Paris.

Une compagnie de zéphirs est placée dans chaque ville où l'on entreprend quelques travaux de route ou de fortification. Leurs chefs,

198 LETTRES SUR L'ALGÉRIF.

par le fait seul qu'ils sont leurs chefs, ont droit à obtenir très-vite un grade supérieur, et je vous assure qu'ils achètent assez cher ce rapide avancement. Nuit et jour , le zéphir a quelques malices en tête et trame quelque tissu plus ou moins noir. Leurs moyens de rapine pourraient servir de modèle aux plus fiers héros de l'aventureuse histoire de Gil Blas , et le récit de leurs exploits occupe souvent en Afrique les veillées du bivouac. Il en est qui conduisent les coupables droit au bagne ; il en est qui malgré lui dérident le front du juge qui les condamne. En voici un entre autres qu'on nous a raconté à l'auberge d'El-Arouch, et dont nous n'avons pu nous empêcher de rire.

Dix zéphirs étaient à la salle de police de Bone , lorsqu'un nouveau débarqué passe sous leurs fenêtres, le nez en l'air, regardant d'une façon assez niaise les enseignes et toisant les murailles. «Que cherchez-vous donc, brave homme ? » lui dit l'un des rusés matois qui s'amusait de cette badauderie. Le bourgeois, ainsi interpellé, salua poliment celui dont le visage lui souriait à travers une rangée de barreaux , et répondit qu il cherchait une

r F.TTRES SUR i.'Ai.r,r:!;ir, 100 maison à Ioium- ou à acheter. « Une maison ! reprit \o zi'|)Iiir ; montez ici , j'ai votre affaire. » Par liasard, les gardiens étaient absents, la porte ouverte, et riionoête homme entra sans difficulté. On raccueillit avec une polilesseempressée; puis l'orateur de la troupe, reprenant la parole, lui dit : a Vous voulez acheter une maison ? que vous semble de celleci ? — Je hi trouve assez belle et assez solidement construite. — Vous avez raison. Et cette salle?— Elle meparaît agréable, etsans ces noirs grillages, elle serait fort bien éclairée. — Les grillages sont une précaution nécessaire contre les voleurs , car il y en a des voleurs dans ce pays, et il faut vous en défier; mais regardez comme on est admirablement placé ici pour voir la plus grande partie de la ville, le port, l'hôtel des voyageurs , la demeure du commandant. — C'est vrai ; c'est justement un emplacement pareil qu'il me faudrait pour le conunerce que j'ai envie d'entreprendre. — Eh bien , si vous le voulez , cet emplacement est à vous. — Comment ! vous voudriez vendre ? — Oui. Voilà la chose : mes com-

pagnonsetmoi,nous avions établi ici un atelier de menuiserie qui a prospéré. Avec l'argent

que nous avons gagné , nous allons commencer l'exploitatioti d'une propriété rurale à quelques lieues d'ici. Déjà toute cette habitation est dégarnie , nous en avons enlevé nos lits , nos meubles pour les transporter à la campagne ; nous ne cherchons plus qu'une occasion de vendre une maison qui désormais nous devient inutile ; et ma foi , pour peu qu'elle vous convienne , le marché sera bientôt conclu. »

Le marché fut en effet conclu. Le confiant acquéreur , après en avoir quelque peu discuté le prix , tira de sa bourse une somme de deux cent cinquante francs qu'il donna comme arrhes. Les zéphirs s'en allèrent au cabaret pour jouir en toute hiite de celte bonne aubaine , et quand le sergent de garde vint faire sa tournée, il ne trouva dans la volière trop mal gardée que le bon bourgeois , qui contemplait d'un air paterne sa propriété et commençait à planter des clous dans la muraille pour y suspendre ses bardes.

Lorsque le commandant actuel d'El-Arouch vint prendre possession de son poste , les zéphirs placés sous sa surveillance imaginèrent de publier un journal manuscrit consacré à la

LETTRES SI! H l'ALGÊUIE. 201

chronique du lieu et à l'examen raisonné des faits et gestes de leur nouveau chef. Telle mesure avait leur assentiment complet ; telle autre aurait pu, selon leur sage raison, être ajouruéo ou plus mûrement réllochio. Le commandant arrêta cette publication au troisième numéro , ce que les zéphirs considèrent comme une flagrante violation de la (Charte; puis ils se consolèrent de cette chute littéraire en se livrant à l'étude et à la mise en scène du répertoire des Variétés et du Vaudeville. Comme leurs dignes frères de La Calle , ils ont organisé un théâtre , mais sur une échelle plus vaste et avec un plus grand luxe. Ici , ils ont acquis, avec les bénéfices de leurs soirées dramatiques , une demi-douzaine de quinquets , des costumes de femme , des perruques , du fard ; ils ont même une décoration qui représente l'intérieur d'un salon. Un d'entr'eux a vraiment un remarquable talent pour les rôles comiques ; un autre joue avec une grâce candide les rôles de jeunes filles.

Le sort de ces mallieureux est pourtant digne de pitié. Leurs bataillons sont autant d'écoles perverses où beaucoup de ceux qui n'étaient pas encore entièrement corrompus

achèvent de perdre un dernier reste d'honnêteté. Le gouvernement a, dans son propre intérêt, un grave devoir à remphr envers eux, c'est d'employer tous les moyens d'enseignement qui sont en son pouvoir à les moraliser.

Tandis que nous nous entretenions de l'état de ces compagnies , que les Kabiles , à qui elles inspirent par leurs vives allures une prédilection particulière, appellent les Kabyles français*, le curé de Philippeville préparait la cérémonie du baptême qui l'avait amené à El-Arouch .

Nous nous rendîmes à la chapelle, une pauvre chapelle en planches , au sol nu , aux lambris nus, décorée seulement d'un drap blanc étendu derrière l'autel. M, de Salvandy servait de parrain à l'enfant, une de ses cousines, mademoiselle A. F..,, lui servait de marraine. Tous deux s'avancèrent près

' Journal de M. le duc d'Orléans, p. 138.

du prêtre , et derrière eux était le père , un vieux maréchal des logis de l'Empire, qui se sentait ému jusqu'au fond de l'àme de l'honneur inespéré qui lui était fait, et qui de temps à autre passait sa main sur sa moustache grise, humectée d'une larme de joie. Nous nous rangeâmes en silence dans l'étroite enceinte de l'édifice. Officiers, sous-officiers, soldats, toute la population militaire et civile d'El-Arouch avait voulu assister à cette cérémonie, et il y avait dans le tableau de cette église primitive , voilée par les ombres du soir et éclairée seulement par la pâle lueur de deux bougies, dans la rustique structure de cette nef remplie d'uniformes de toute sorte, dans l'aspect de cet humble serviteur de l'Etat, qu'un acte religieux liait à un ministre , un caractère inattendu, extraordinaire qui nous impressionnait vivement. 11 me semblait voir une de ces humbles chapelles de feuillage construites par le zèle des missionnaires au milieu d'une île païenne, animée tout à coup dans son isolement par larrivée d'un vaisseau français et réjouie par une de ces solennités dont on aime à lire le récit dans les Lettres édi- Jiantes. En sortant de l'église, M. deSalvandy

204 LETIRES SUR L'ALGÉRIE.

et sa cousine dotèrent généreusement leur filleul. Mais son brave père ne jouit pas longtemps de sa bonne fortune; quand nous revînmes de Constantine, l'enfant était mort. Cette soirée d'El-Arouch m'a laissé un doux souvenir. J'y avais de plus que mes compagnons de voyage une émotion de cœur. J'avais trouvé, en arrivant là, un frère dont j'étais depuis longtemps séparé , qui de sa garnison de Sétif était d'abord venu à ma rencontre à Constantine, et de là au camp oii nous devions coucher; un heureux officier de chasseurs qui , dans l'espace de six ans , n'a eu qu'une quinzaine de fois la fièvre , et qui , pour comble de félicité africaine, a eu, dans un combat, la cuisse traversée d'une balle, ce (|ui lui a valu la croix et un grade de plus, chose que ses camarades ont regardée comme un événement des plus désirables. Car en Afrique , pourvu qu'on se batte et qu'on avance, tout est bien. Lacroix est la panacée d'une quantité de blessures, et une épaulette fait oublier les douleurs d'un bras mutilé.

LETTRES SUR L'ALCfiRIE. 1:05

Nous nous mîmes en roule le lendemain matin, mon frère galopant à clieval dans les ravins poudreux, nos deux voitures roulant, comme la veille, de cahot en cahot. Nous traversons les mêmes collines désertes, nous gravissons des montagnes décharnées au bas desquelles un léger ruisseau vivifie une riante végétation. Des chevaux de relais nous attendent au camp de Smendou ; un nouvel escadron de chasseurs remplace notre escorte d'El- Arouch. Nous repartons rapidement par une route plus unie qui descend graduellement vers la pente d'un coteau. Une vaste et fertile plaine, arrosée par une rivière écumante, se déroule devant nous. De grands arbres s'élèvent le long du chemin; des champs de blé, de '^ verts enclos s'étendent de tous cotés, et à l'une des extrémités de cette riche vallée quel magnifique spectacle apparaît à nos regards! Une immense chaîne de montagnes aux cimes aplaties, aux flancs escarpés, pareils à une ceinture de remparts, et au milieu de ce cercle

gigantesque un large plateau de roc, séparé des autres par un abîme, entouré par une onde impétueuse, isolé dans l'espace comme une île dans le sein des mers. C'est le roc qui a été assailli par toutes les armées qui se sont disputé la possession de l'Afrique, par les Romains et les Vandales, par les Arabes et les Turcs. C'est la forteresse que Massinissa n'osait attaquer avec ses nombreuses légions , que Jugurtha ne parvint à prendre qu'après avoir affamé ses habitants; la forteresse où l'orgueilleux Achmet se riait de nos efforts et répondait au maréchal Damrémont qui le sommait de se rendre : (c Si tu manques de poudre, nous t'en enverrons; si tu n'as pas de pain, nous t'en fournirons; mais tant qu'un musulman fidèle restera dans ces murs, tu n'y entreras pas. » C'est la ville dont le nom se trouve écrit avec de pompeuses épithètes dans toutes les annales de l'Afrique, la royale ville de Cirta, vantée par Strabon, V oppidum opiilentissimum de H'irtïus, la Colonia SittianoruDide César, et l'un des boulevards de l'empereur Constantin ; c'est la cité aérienne de l'Algérie : c'est Constantine. Montagnes et ravins, torrents fougueux et précipices, tout ce

qu'on peut iniaginerdc jilu.sgrandiosc et do plus sauvage se trouve nuiiii |)our donner à cette ville Taspect le plus terrible. L'idée seule d'y monter paisiblement par la route f|ui tournoie sur un de ses escarpements, semble une tache difficile. L'idée de s'en emparer de vive force paraît un rêve impossible. Aussi l'on sait ce que cette conquête nous a coûté : un premier échec d'abord, une retraite sanglante, illustrée par Changarnier; puis un second assaut mieux préparé que le premier, où périrent les nobles généraux Damrémont, Perregaux, Caraman, et le vaillant colonel Combes, et tant d'autres officiers et soldats.

Au moment où nous arrivions en face de cette étonnante ville, le soleil dardait ses rayons sur ses murailles blanches, sur ses coupoles de minarets et leur donnait un éblouissant éclat. En même temps , des escadrons de cavalerie, musique en tête, sortaient des remparts avec une troupe de généraux , d'officiers supérieurs et de chefs arabes aux haïks flottants. A l'heure où je vous écris, je vois encore , comme si j'étais là ,

Ces cimes que noyait l'océan bleu de lair ',

' Lamartine.

208 LETTRF.S SUR I/aLGKUIE.

ces blanches murailles étalées sur les sombres rochers comme un burnous, disent les Arabes, comme un burnous aux larges plis dont la Kasbalî serait le capuchon ; je vois toute l'élite de notre garnison avec ses broderies d'or et d'argent, ses armes, ses casques étincelants, ses chevaux galopant dans un tourbillon de poussière; j'entends résonner dans l'air ces cors et ces trombones qui , pour saluer notre arrivée, entonnaient nos chants nationaux; mais j'essayerais vainement de vous peindre la surprise qu'un tel tableau produisit en nous. C'était une apparition merveilleuse. C'était une féerie de l'Orient dans une des plus belles scènes de la nature, unie à la splendeur de la civilisation européenne.

La troupe brillante nous rejoignit au bas de la montagne. M. de Salvandy descendit de voiture pour tendre la main à M. le général Bedeau qui venait le recevoir avec tant de pompe à l'entrée de sa capitale. Pendant ce temps, chacun de nous cherchait dans le cortège du général un ami auquel on songeait de loin et qu'on s'attendait à voir. Pour ma part, j'en avais deux dont le cordial accueil n'a pas peu contribué à me faire chérir la résidence

LETTIILS bLll I,'aL(;I HIE. 209

(le la vieille Cirta. Après les embrassades et les cris (l'affection réciproques, nous nous remîmes en marche précédés d'un cavalier qui , comme dans les pièces de Shakspeare, où la bouffon uerie se mêle aux plus majestueux élans de la pensée poétique, joignait une image grotesque aux images grandioses dont nous étions entourés. C'est un petit bonhomme qui est devenu une des curiosités de Constantine. Haut de trois pieds tout au plus , plus maigre et plus chétif qu'un jockey aminci par un jeûne de rigueur à la veille d'une course anglaise, ses pieds atteignent à peine au ventre de son cheval, ses mains peuvent à peine tenir une bride, et il n'est pas un coursier arabe qu'il ne monte hardiment et dont il ne dompte l'impétuosité. Les officiers l'ont surnommé Jugurtha; et Jugurtha est de toutes les fêtes et do toutes les revues , caracolant sur le flanc des troupes , s'élançant dans les passages les plus difficiles, franchissant d'un bond intrépide rochers et torrents. Les jours de parade, il trouve toujours quelque bonne âme qui , pour égayer la journée , lui prête un cheval. Le plus difficile à manier est celui qui lui va le mieux. On l'affuble d'un pantalon rouge dans

210 LETTRES SLR L'aLGÉRII-.

lequel il entrerait aisément tout entier, d'un dolman de hussard qui lui traîne sur les talons, d'un schako à peu près aussi grand que toute sa personne. Lui-même se dessine avec du çharhon deux hères moustaches , et dans cet équipage qui l'enchante, il commence ses tours de force. Mais lorsque ces heures d'apparat sont passées , on peut voir le philosophique Jugurtha se dépouillant de ses magnifiques vêtements, abdiquant, comme un autre Dioclétien, ses grandeurs, et, le corps couvert d'une simple chemise en toile, courant dans la rue avec les enfants de son âge , comme s'il n'avait jamais connu les enivrements de sa royauté.

Nous entrâmes dans Constantine par la porte mémorable à laquelle nous avons donné le nom de Porte de la Brèche. C'est par là que, le 12 octobre 1837, le colonel Lamoricière s'élança le premier à la tête de ses zouaves , suivi bientôt du colonel Combes, qui devait y trouver la mort, puis du colonel Corbin. C'est par là que notre drapeau est entré , non sans une lutte désespérée, mais victorieusement, et il était temps. Nos vivres, nos munitions, étaient épuisés ; nos chevaux, affamés, se rongeaient l'un à l'autre la queue et la crinière ;

nos soldats, accablés de fatigues par des travaux de tout genre , par des torrents de pluie qui pendant luiit jours avaient détrempé le sol où ils devaient traîner les batteries, et les bivouacs où ils essayaient de reposer, nos pauvres soldats, languissants, malades, n'étaient soutenus (|ue par un dernier élan de courage et une dernière espérance. Si notre assaut avait échoué, c'en était fait encore de cette seconde expédition; et le résultat en eût été plus déplorable que celui de la première, car nous aurions été obligés de laisser sur le terrain nos pièces d'artillerie , nos caissons , et probablement une pallie de nos blessés.

L'ancien état et les anciens monuments de Constantine ont été décrits par plusieurs voyageurs, et M. Dureau de La Malle a consacré à l'étude de la province dont cette ville est le chef-lieu un livre spécial composé de documents antiques et modernes; mais je ne sache pas qu'aucun ('crivaln français l'ait entièrement dépeinte depuis notre conquête, et j'essayerai de suppléer à ce silence à l'aide de mes propres impressions et des renseignements puisés dans le livre de M. Wagner, qui accompagnait nos troupes au siège de 1 837, et

qui dans le cours de son exploration algérienne a fait sur divers points d'utiles et sages observations.

Le point le plus élevé de Constantine, la Casbah , est à deux mille cent pieds au-dessus du niveau de la mer, et la masse de ses édifices couvre un espace de cent vingt-neuf mille pieds. Ritter, dans sa géographie, a évalué sa population à trente mille âmes. Ce chiffre est exagéré. A la prise de cette ville, après les pertes qu'elle avait éprouvées, la population indigène n'était guère que de quatorze mille âmes, dont six mille Maures, quatre mille Turcs et Rourouglis , trois mille Juifs , et mille individus de différentes races africaines : Kabyles, Nègres, Mosabites, Biskris, etc.

La plupart des Juifs , des Rourouglis et des Maures font le commerce , mais un petit commerce de détail qui ne s'étend pas au delà des choses nécessaires aux besoins journaliers de la vie. Il ne faut point s'attendre à trouver dans levu's rangées de boutiques sombres , étroites , rien qui ressemble aux vastes bazars de Constantinople, de Smyrne, ni de quelques autres villes orientales demoindreimpor-

LUTTiiES sur. i,'Ar.r.(:r,ii:. 21.T

tanco. La plupart ne présentent qu'un étalage (le souliers et de sandales, de pipes et de selles, de cliajielets et de miroirs, de tabac et de café ; (|ucl(jues-unes seulement sont garnies de pantoufles brodées , de cordons et de bourses, et d'autres ouvrages en soie et en or, mais bien moins élégants que ceux qui sortent des industrieux ateliers des Maronites de Syrie.

« Avant la conquête française, l'industrie des marchands et des ouvriers n'était alimentée, dit M. Wagner, que par quelques riches Turcs qui vivaient de leurs rentes, ou des bénéfices de leur profession guerrière et par les Arabes delà campagne qui, méprisant le luxe des villes, n'achetaient (|ue ce dont ils avaient réellement besoin. Les habitants de Constantine trouvaient une autre ressource dans l'emploi de leurs bétes de somme. Presque chaque famille possédait quelques ânes ou quelques mulets avec lesquels elle transpoitait diverses denrées, soit à l'intérieur delà ville, soit à Tunis. Les caravanes de Tombouctou, de Bornes, de Gadams lui enlevaient le transport d'une partie des cariraisons du sud. Mais celles de Tu^rgur et de quelques districts des Mosabites en con-

diiisant à Tunis les produits de leur sol passaient par Biskra et Constantine. Avant la prise de cette ville, on s'était fait une merveilleuse idée des trésors qu'elle devait renfermer. Les soldats, qui n'avaient trouvé aucune magnificence arabe ni à Alger, ni à Bone, ni à Oran, s'imaginaient que tout le luxe oriental était concentré dans la résidence d'Achmet. C'est là qu'ils croyaient voir les fabriques de soie, les étoffes éclatantes, les fabriques de tissus d'or. Constantine leur apparaissait comme le centre de l'industrie mauresque. Mais nous n'avons rien vu de toutes ces belles cboses , et je doute que tout ce qu'on recueillit dans la ville valût l'assortiment d'un seul magasin de modes du Palais-Royal. Pendant mon séjour à Constantine, et plus tard en retournant à Bone, les soldats mettaient publiquement en vente ce qu'ils avaient ramassé de côté et d'autre. Dans cette exhibition publique on ne pouvait remarquer que quelques yatagans chargés d'ornements en or et en argent. Des juifs, qui s'étaient mis à la suite de l'armée avec l'espoir de faire quelque bon coup de commerce, furent amèrement trompés dans leurs projets. Sur le marché qu'ils

LETTRES SUH L'aLGÉRIE. 215

examinaient d'un regard inquiet, ils ne virent que (les étofïes assez brillantes autrefois, mais maintenant lanees , eraillées et n'olïrant plus qu une très-faible cbance de bénéfice. Le plus clair du butin ce furent les provisions qu'on découvrit dans différents c[uartiers de la ville, et largent amassé dans la maison de lien-Aïsse qui se préparait à le distribuer aux soldats pour ranimer leur ardeur. »

11 y avait à Constantine, en 1 837, une vingtaine de constructions religieuses servant de tombeaux aux marabouts, et une tlizaine de mosquées, mais très-simples et très-ordinaires. Le pavé de leur enceinte était couvert de tapis, que les soldats eurent bientôt enlevés. Puis une de ces mosquées fut convertie en église, et plusieurs autres furent transformées en casernes et en magasins à fourrage.

? Le plus remarquable édifice de cette antique capitale est le palais du bey, qui est situé presqu'au centre de la ville , et qui , avec ses cours, ses bains, ses jardins, forme à lui seul une sorte de bourgade. Ce n'est pas un des cbefs-d'œuvrede l'admirable architecture mauresque, c'est pourtant sans contredit le plus bel édifice de ce genre qui existe dans la ré-

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gence d'Alger. Il se compose de huit bâtiments rejoints l'un à l'autre et dépassant la hauteur des habitations cjui l'entourent. A l'extérieur, il n'a rien qui séduise les regards , et il est situé dans une rue étroite. Mais dès qu'on a franchi le seuil de sa porte , et qu'on pénètre au milieu de sa vaste colonnade, on est émerveillé delà richesse, de l'élégance, de la symétrie de cette structure de marbre. Les larges salles ouvertes de chaque côté de sa galerie étaient du temps d'Achmet d'une noble simplicité. On n'y voyait point ces ornements bizarres qui souvent déparent l'intérieur des édifices mauresques. Au lieu des revêtements de faïence qui ornent une grande partie des maisons d'Alger, les murs de ces salles étaient couverts de peintures à fresque représentant des batailles navales, des navires entassés confusément l'un sur l'autre et tirant leurs bordées, puis quelques villes mahométanes dont le peintre avait eu heureusement la pensée d'écrire le nom , sans quoi on n'eût pas deviné que son intention était de figurer le panorama de Constantinople, du Caire, de Tunis, de Constantine. Au beau milieu de cette dernière ville s'élevait la Casbah avec un dra-

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peau rouge, et la deineuic du boy avec cette inscription : « Ce château éblouit par sa beauté les yeux de ceux (jui le contemplent. El-Tïadschi Achmct-Pacha est le sultan qui Tliabite. Puisse Dieu lui donner la victoire sur la race des infidèles'. Allah a dispersé ses ennemis comme le vent disperse les tourbillons de sable. Que sa gloire et sa puissance s'accroissent sans cesse , et qu'Allah lui donne des palais dans son paradis, avec des millions de houris! » La Casbah ou citadelle qui domine la ville est entoiu'ée d'un fort rempart dont la construction remonte peut-être au temps de Constantin. On voit dans cette citadelle une église de style byzantin, assez bien conservée. La porte d'entrée est au nord-ouest, la place de l'autel à l'extrémité de l'édifice. Cette église était occupée, ainsi que les autres parties de la forteresse, par les officiers et soldats d' Achmet. A l'ouest de la Casbah est un rocher taillé à pic et tombant perpendiculairement dans la vallée du Rummel. C'était du haut de cette pointe escarpée qu'on précipitait dans l'abîme les femmes infidèles, les hommes qui s'étaient rendus coupables de quelques grands crimes, et les Juifs.

Vous connaissez trop bien , monsieur, par les minutieuses descriptions qui en ont été faites, l'El-Rantara , le magnifique pont romain de Constantine, pour que j ose entreprendre de vous en parler. Vous savez que c'est l'une des constructions les plus hardies, les plus imposantes qui existent. Il rejoint la ville au plateau de Mansourah , et les travaux de réparation qu'on y a faits, il y a un demisiècle, n'en ont point altéré la forme primitive. Tel il était au temps d'Edrisi, tel il est encore aujourd'hui , on peut le dire , avec Ses cinq arches de trois cent douze pieds de hauteur et de trois cent dix de longueur.

Au-dessous de ce pont se déroule dans sa riante étendue la vallée du Rummel, avec son onde argentée , sa fraîche verdure , ses forêts de grenadiers , de mûriers , entremêlés de quelques dattiers. Quoifjue du sein de cette vallée on n'aperçoive qu'une partie de Constantine, c'est pourtant de là que la ville se montre à son point de vue le plus grandiose. On est là au pied de ces murailles de roc sur lesquelles elle s'élève à huit cents pieds de hauteur. Le Rummel tombe d'un de ces rocs en trois cascades , puis se perd dans les entrailles du sol ,

et l)iontôt rcparaÎLcciiiiiaiil, l)oii(lissant, cnla- (•ant (lansses flots iinpotiunix les blocs de granit iininohiles et les troncs d'arbre aux larges ranieauv, mêlant le fiacas de ses ondes aux cris sauvages des corneilles, des vautours, qui tourbillonnent dans l'abîme. C'est une scène d'un effet prodigieux c\\w. l'on pourrait comparer aux sites les plus siu'prenants du Tyrol, de la Suisse, des Pyrénées, n'était cet éclat de la végétation africaine qu'on ne trouve ni dans les Alpes, ni dans les Pyrénées , et ce nid de condor qui s'élève au sommet du précipice , cette ville dont les Vi'abes disaient dans leur pittoresque langage : h Constantine est une pierre au milieu d'un fleuve, et , d'après l'avis de nos prophètes et de nos marabouts, il faut autant de Français pour enlever cette pierre que de fourmis pour enlever un œuf du fond d'un pot de lait, »

De toutes nos cités algériennes, Constantine est celle qui a le mieux conservé son caractère primitif. Les frères de la Doctrine chrétienne y ont fondé une école ; les sœurs de la Charité y ont établi un pensionnat et une infirmerie. Une mosquée , la plus belle de toutes, a été, comme nous l'avons dit , transfor-

mée en église catholique. La place, les rues qui avoisinent le palais du bey ont été élargies et reconstruites en partie selon le goût européen. Mais quelques autres ont changé de nom sans changer d'aspect, et la plupart des quartiers ont conservé, sans modification aucune, leur réseau de ruelles sales et tortueuses, leurs maisons grossièrement bâties , fermées à l'intérieur comme celles d'Alger, mais recouvertes en tuiles ; car ici , le climat , assez rigoureux en hiver, ne permet point l'emploi des terrasses. En été, les Arabes, au lieu de coucher sur le faîte de leur habitation , couchent sur le seuil de leur porte. Le soir, quand on s'aventure dans le dédale de ces carrefours que nulle lumière n'éclaire , on se heurte à tout instant contre le corps de quelque indigène étendu sur le pavé , qui se relève d'un bond subit, puis qui, entendant le cliquetis d'une botte éperonnée et d'un sabre de cavalerie , se rejette sur sa couche poudreuse, en marmottant quelques mots inintelligibles, en invoquant peut-être le secours d'Allah pour la destruction des infidèles.

Le palais du bey est occupé par M. le général Bedeau, gouverneur de la province. Je

m;ttpj:.s sir L'ALr.f.RiE. 221

conserve un doux souvenli' des quelques iiislants qu'il m'a été permis de passer près de ce chef si distingué. Peu d'hommes m'ont autant frappé dans ma vie par un aussi heureux mélange de qualités sérieuses et de qualités aimahles. Au courage du soldat, il unit la perspicacité d un administrateur hahile et prudent. Dans des occasions difficiles , il a donné à ceux qu'il commandait l'exemple de la hravoure , de la fermeté, et dans divers postes confiés à sa direction, il a su rétablir l'ordre. A ses connaissances militaires, à son intelligence pratique, il joint une instruction littéraire variée et choisie. Il étudie sans cesse, et s'étudie lui-même à développer les dons de sa nature, et l'attrait d'une parole élégante et élevée. C'est un esprit d'élite sous une cuirasse d acier. La retraite du gouverneur général, les élections, le ministère peuvent ouvrir à M. le général Bedeau une nouvelle carrière. Quel que soit le poste important auquel il se trouve appelé, tous ceux qui le connaissent sont convaincus qu'il le remplira noblement et v rendra de précieux services à son pays.

Après quelques jours de station à Constan-

tine, trop peu nombreux malheureusement et trop rapides, nous avons dit adieu aux arches de TEl-Kantara , au poétique vallon du Rumniel , pour retourner sur la plage de Philippeville :

Och Bœliorna sjunga ater sin Sang Och klinga, till Siœss, Till Siœss.

Les vagues chantent de nouveau leur chant , et nous disent : A la mer! A la mer!

Nous remontons à bord de notre fidèle Montezuma, qui , pour laisser dans notre mémoire une plus vive empreinte des beautés de l'Afrique, ralentit sa marche , ou s'arrête sur tous les points de la cote dont l'aspect séduit nos regards.

Dans le cours de cette traversée , M. de Salvandy a voulu visiter Djidjeli, pauvre garnison cernée , comme celle de Bougie , par les Kabyles, mais plus solitaire encore , plus abandonnée à elle-même, et ne recevant qu'à de longs intervalles des nouvelles de France par quelque bateau à vapeur ou quelque bâtiment de commerce. M. le ministre trouva le commandant de place et ses officiers réunis dans un cabinet de lecture, qui, dans leur retraite

LETTuiis sun r/Ai.r.ÉRii-. 223

inanimée, esta pou [)i\'< leur unique disti-actioii. La semaine précédente, ils avaient vu passer la fi-c'yate qui nous emportait vers lîone, et ils se demandaient si, à notre retour, nous nous arrêterions près d'eux. Un jeu de cartes était sur la table; la veille, dans leur inquiet désir, ils avaient interrogé ses images prophétiques : ils avaient fait ce qu'on appelle ime patience pour savoir s'ils seraient délaissés dans l'itinéraire ministériel. M. de Salvandy revint très-touché de leur situation. Sa visite aura été pour eux, je l'espère, une consolation et un encouragement.

Encore un peu de patience, monsieur, et je termine ma correspondance algérienne par le récit de notre excursion aux frontières du Maroc.

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