‹ Lettres sur l'Ameique du NordChapitre 19 sur 75 · L AUTORITE ET LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

L AUTORITE ET LA LIBERTÉ

mées, ou plutôt les citoyens en masse se sont réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les citoyens nomment directement à la plupart des emplois. Les allocations de fonds sont rarement dépensées par l'intermédiaire du gouverneur : elles sont habituellement placées sous la responsabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur n'a pas la disposition de la force publique ; à proprement parler^ il nen existe aucune ; mais, en cas de nécessité , le shériff , par un posse comitatus , contraint tous les passants à lui prêter main-forte, et fail immédiatement un gendarme de quiconque traverse la rue, armé ou non. Il n'y a pas de police ni de passeports; mais personne ne peut s'arrêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à tous les regards dans le bar-roojn^ cabaret qui est l'annexe obligé de tout lieu public; il est là, feuilleté à tout instant et par tout le monde. Le biivetier, bar-keeper ^ fait en réalité l'office de commissaire de police, et !a foule de ceux qui visitent le bar-room pour lire les journaux, boire un verre de wiskey, fumer ou causer politique, ce qui comprend tous les voyageurs, fournirait au besoin les sergents. Voilà du self-gouemment comme il faut le pratiquer; voilà les obligations que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme le pouvoir. L'autorité du gouverneur, qui jadis était le représentant de la royauté, le brillant re-

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flet de la toute-puissance des superbes souverains d'Europe, est devenue poussière. En le dépouillant, on n'a pas même pris garde de sauver les apparences. Plus de gardes, plus de palais^ plus d'argent. Les gouverneurs des Etats d'Ohio, d'Indiana et d'Illinois ont 1,000 dollars (5,333 fr.) d'appointements, sans maison, sans un centime de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de Cincinnati qui ne donne davantage à son premier commis. Les garçons de bureau , à Washington, ont 700 dollars (3,733 fr.).

Cette déchéance s'explique par des considérations autres que celles tirées de la nature du self-government. L'ancienne autorité, c'était César ; son caractère était militaire. La société américaine a nié César. En Europe , César a dû rester fort, dans l'intérêt de l'indépendance nationale, puisque nous y sonmies toujours à deux doigts de la guerre \ l'Amérique du Nord est organisée au contraire d'après l'hypothèse que la guerre, d'Etat à Etat, est impossible, et que la guerre étrangère n'est guère plus probable.

Les Américains pouvaient donc se passer de César; nous sommes, nous, obligés de le garder; mais il ne faut pas ^n conclure qu'ils puissent et doivent long-temps se passer d'autorité, et que déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amérique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ouvert; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère

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jusqu'à ia dureté; il y a l'autorité des législatures qui souvent fout de l'omnipotence; il y a quelquefois la dictature de l'émeute.

Il y a plus : à côté de l'autorité de César , en politique ^ une seconde autorité régulière commence à poindre , qui embrasse dans son domaine les institutions modernes et les établissements nouveaux d'utilité publique^ qui, aux États - Unis , ont acquis une extension inouïe , telles que les voies de communications , les banques et les écoles primaires. Il y a les Commissaires des canaux, les Commissaires des banques^ ceux des écoles. Leur pouvoir est réel et large. Les Commissaires des canaux font des règlements d'administration publique qu'ils changent à leur gré, sans avis préalable. Ils fixent et modifient les tarifs; ils sont entourés d'un nombreux personnel, entièrement sous leur dépendance et révocable à volonté; ils disposent de sommes considérables; il est passé 120,000,000 fr. par les mains des Commissaires de l'État de Pensylvanie. Ils sont certainement soumis à un contrôle moins rigoureux et moins minutieux que celui qui entoure les moindres transactions àe notre administrations des Ponts-et-Chaussées ou de notre génie militaire. S'ils avaient eu nos lois de finances, notre comptabilité, notre Cour des comptes, ils eussent mis dix ans de plus à exécuter les travaux

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confiés à leurs soins , et ils ne les eussent construits ni mieux ni à moins de frais (l).Les Commissaires des banques de l'État de New- York, en vertu du Safety-FinicUAct^ sont revêtus en droit', sinon en fait, d'une sorte de dictature; ils ont; dans certains cas, droit de vie et de mort sur les banques locales.

C'est dans les jeunes États surtout qu'il faut voir comment ces Commissaires exercent leurs pouvoirs. L'été dernier, les Commissaires des canaux de l'État d'Ohio s'apercevant ou croyant s'apercevoir que les entrepreneurs de transport sur les canaux de l'État de New-York s'étaient coalisés pour élever leurs prix, passèrent immédiatement une résolution portant que, considérant les prétentions excessives de ces entrepreneurs, il serait désormais établi une distinction entre les marchandises passant sur les canaux de l'État d'Ohio , et que les péages seraient doublés sur tout objet qui aurait payé, sur les canaux de l'État de New-York, un prix supérieur à un chiffre qu'ils réglèrent : c'était établir un maximum non seulement sur leur territoire, mais sur celui d'un État voisin. Un directeur-général des Ponts- et- Chaussées , qui se permettrait pareil coup de tête , serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. Aux États-Unis, chacun dit que les Commissaires

(i) Voir la Noie 34 à la fin du Volume.

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(le ]'Ohio avaient raison; que les entrepreneurs (le transjjorts gagneraient un peu moins , mais que le public y trouverait son compte, et les entrepreneurs se résignèrent.

C'est ainsi qu'aux Etats-Unis l'intérêt général est la suprême loi; c'est ainsi qu'il relève énerg^iquement la tête et prend sa revanche toutes les fois qu'il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le régime de ce pays devient donc moins un régime de liberté et de laisser-faire , qu'un régime d'égalité; ou plutôt il prend le caractère d'un fort gouvernement de majorité. Lorsqu'on lit les clauses restrictives insérées dans quelques États à la fin des lois d'autorisation des compagnies anonymes (^iucorporated companies) ^ on se demande comment elles ont pu se former, comment elles ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts, les actionnaires sont tous individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie. Dans la Pensylvanie, il est expressément stipulé que si, à une époque quelconque, l'autorisation accordée à la compagnie devenait contraire aux intérêts du peuple, la Législature pourrait la révoquer (1). C'est de l'arbitraire en germe; mais, aux États-Unis, César est désarmé; le vieux lion féodal n'a plus ni griffes ni ongles. L'industrie est prompte à s'effrayer de l'arbitraire de

(i) J'ai retrouvé cette clause dan» ies cl»artes de plus de vingt compagnitffl de chemius de fer de cet Klat.

César; Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle s'alarmerait de celui d'une société qui vit et prospère du travail, et dont toutes les préoccupations publiques et particulières ont pour objet de s'agrandir par le travail créateur.

Faut-il croire qu'en Europe où l'autorité suprême est l'héritière directe de César , l'industrie ne fera que végéter ? Je ne le pense pas. Une force irrésistible pousse actuellement l'industrie, et si l'existence de nos gouvernements militaires d'Europe était incompatible avec son développement , je n'hésite pas à dire qu'ils disparaîtraient. On ne peut pas supposer que l'Europe continue long-temps à offrir l'aspect d'un vaste camp , ou plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux autres , prêts à s'élancer les uns sur les autres. Le glaive qui est tiré aujourd'hui peut rentrer demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que l'Europe aura trouvé l'assiette qu'elle cherche , et qu'elle l'aura consacrée par d'autres traités solennels. J'admets que l'épée restera cependant un des attributs de nos monarchies absolues ou tempérées, ou des républiques éphémères qui pourraient encore les remplacer par instants ; mais la guerre elle-même se transforme. Les institutions guerrières ont pris, à un très haut degré , un caractère d'ordre et de régularité savante qui les rapproche de l'industrie , et que celle-ci même a besoin de leur emprunter. Toutes, à commencer

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par l'armée , sont susceptibles d'être employées à féconder le monde, qu'autrefois elles n'étaient bonnes qu a ravager. La royauté se modifie et se prépare à recevoir ou à prendre de nouvelles prérogatives en place de celles qu'elle a perdues et de celles qu'elle doit perdre encore. Elle se préoccupe de nouveaux soins et se conçoit de nouveaux devoirs. Il ne tient plus qu'à elle de se conserver et de se raffermir sur sa base ébranlée. En un met , aux États-Unis , le pouvoir ancien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement de terre , à côté des débris du premier. Dans nos vieux pays d'Europe, où le pouvoir ancien a jeté des racines si profondes qu'on ne pourrait l'abattre sans bouleverser la société tout entière , l'autorité nouvelle doit sortir du tronc même des antiques royautés.

Pour se rendre bien compte du sens qu'a ici le mot de liberté , il faut remonter à l'origine des populations anglo-américaines , c'est-à-dire à la distinction des deux natures de FYankée et du Virginien. Ils sont arrivés à la notion de la liberté , l'un par la porte de la religion , l'autre par celle de la politique , et ils l'ont comprise de deux manières très différentes.

Lorsque FYankée vint s'établir en Amérique , ce ne fut pas pour y créer un empire , ce fut pour y établir son église, il fuyait la terre qui

ne s'était soustraite au joug de la Babylone papale que pour tomber sous celui de la Babylone de l'épiscopat. 11 laissait en arrière Satan , ses pompes et ses œuvres ; il essuyait la poussière qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuarts et des évéques anglicans ; il cherchait un asile où il pût pratiquer son culte et suivre ce qu'il croyait la loi de Dieu. liCs pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth (1), venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient pour eux et non point pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à l'aise , sans s'inquiéter si d'autres n'y étoufferaient pas. On croirait que, eux proscrits , ils auraient admis au moins la tolérance religieuse ; ils ne lui accordèrent cependant pas le moindre recoin; aujourd'hui encore il s'en faut qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l'origine, il n'y avait de droit de cité que pour les Puritains comme eux ; l'État et l'église étaient confondus ; ce n'est qu'en 1 832 que la séparation a été consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé , sous les peines les plus sévères, sous peine de mort en cas de récidive , aux juifs et aux qualvcrs. Aujourd'hui encore , si la loi permet d'y être catho-

(i) C'est lentlroit où les Puritains mirent pied à tenc , ie 22 <léreinbie 1620. Ce rocher est l'objet de la vénér.ifioii publique.

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lique , l'opinion le défend , témoin l'incendie du couvent des Ursulines en 1834, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis d'être incrédule , témoin le procès de blasphème intenté à M. Abner Rneeland (1), pour avoir écrit en faveur du panthéisme, procès qui n'en finit pas, parce que, heureusement pour l'accusé, il ne s'est trouvé , à deux reprises différentes , que onze jurés sur douze pour le condamner, et que la loi américaine , comme la loi anglaise , requiert l'unanimité.

Le type de F Yankee est fort peu varié. Tous les Yankees semblent jetés dans le même moule; il était donc très facile d'organiser pour eux une liberté régulière , c'est-à-dire de combiner un cadre où ils se sentissent les mouvements libres.^ Lors de leurarrivée, ils en tracèrent un, non seulement dans sa forme générale et son contour extérieur , mais avec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie , tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu'à un homme taillé exactement sur le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoi-

(i) Il pvail clé condamné «no orr-mière l'ois tlcvanl les aiilorilés judiciaires df la ville ; c'est t;n appel que le jugement a deux fois élé sans résultat. Le ministère public n'a pas encore renoncé à poursuivre.

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que la plupart de ces lois , qui mettaient l'exis tence en formules (I), aient été abrogées , surtout depuis rindépendance , l'esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que , par une réaction naturelle, elles affermirent, subsistent encore; aujourd'hui même on remarque qu'aucun étranger ne se fixe dans la INouvelle-Angleterre.

Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressemblons à personne , pour nous à qui la variété est nécessaire comme l'air, pour nous qui avons horreur d'une vie encadrée , le régime des Yankees serait un supplice. Leur liberté à eux, ce n'est point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , de narguer la religion , de braver les moeurs , de saper les bases de l'ordre social, d'insulter à toutes les traditions et à toutes les opinions ; ce n'est ni la liberté d'être monarchiste dans un pays républicain , ni celle de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme ou de la fille de l'ouvrier ; ce n'est même pas celle de jouir extérieurement de sa fortune, car l'opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu'on se conforme sous peine d'ostracisme moral : ce n'est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La

(i) Voir la Noie 35 h h fin du Volume

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liberté de l'Yankée est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-même. Nous trouverions, nous Français , qu'elle est faite à l'image de la liberté de Figaro. L'Yankée s'en contente parce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin , et aussi parce que de toutes les paraboles de la Bible , celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu , que nous n'avons pu loger dans notre cervelle.

Comme l'Yankée ne souffre pas au milieu de ces restrictions, qu'il y est ou s'y croit libre, ce qui revient au même , avec lui l'autorité préventive est inutile. C'est pour cela que le pouvoir n'est point apparent dans la Nouvelle-Angleterre, et que la force armée, la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l'Union. L'absence de pouvoir extérieur nous donne le change, et nous fait croire que l'Américain en général, et l'Yankée en particulier, sont plus libres que nous. Je suis persuadé, cependant, que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publique , l'avantage serait de notre coté , non seulement par rapport à la Nouvelle- Angleterre , mais même relativement à la population blanche du Sud.

Le Virginien serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur

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€st plus analogue à la notre ; ses facultés sont moins spéciales , beaucoup plus générales que celles de l'Yankée; ses passions sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c'est l'Yankée qui domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté qui a fourni les traits principaux au modèle delà liberté américaine. Cependant, pour faire accepter son empire , elle a dû emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginienne ; je pourrais dire, de la liberté française , car le grandprétre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s'était imbibé, à Paris , des principes de la philosophie du xvin^ siècle. La liberté américaine , telle qu'elle existe aujourd'hui , peut être considérée comme le résultat du mélange , dans des proportions inégales, des théories de Jefferson , avec les habitudes de la Nouvelle- Angleterre. De ces deux tendances différentes résulte une autre série d'actes contradictoires (1) qui s'enchevêtrent les uns avec les autres , et qui tromperaient un observateur inattentif. C'est en raison de la coexistence de ces deux impulsions, au sein de la société américaine, que l'on porte sur elle des jugements si opposés; c'est parce que le type Yankee est le plus fort aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'Indépendance la supériorité était du côté des Virginiens ,

vi) Voir plus iiaut, page 211.

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que les idées que fait naître aujourd'hui le spectacle de rAmérique , paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu'elle pouvait inspirer du temps de l'Indépendance.

CharlestOQ (Caroline du Sud), i*"' septembre i8û5.

L'Amérique du Nord est un pays de bénédiction pour l'ouvrier et le paysan. Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! A New- York, après mon débarquement, je croyais que tous les jours étaient des dimanches, parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tons les jours endimanchée. Point de ces visages flétris par les privations ou par les miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos misérables boueux, à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout; toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goiit de Paris. Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus que n. 15

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l'homme. Aussi , l'un des traits les plus caractéristiques de la physionomie des PZtats-^Uiiis , c'est, sans contredit, le changement qui s'y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel et la condition physique (1) des femmes. Le salaire de l'homme suffisant à la subsistance et àl'entretien de sa famille, la femme n'a d'autres travaux que ceux du ménage, avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui une règle sans exception parmi les Anglo-Américains , que la femme soit exemptée de toute tâche rude , et , par exemple, que jamais une femme ne prenne part aux labeurs des champs et ne traîne de fardeaux (2). Ainsi affranchie d'occupations incompatibles avec sa constitution délicate, la femme a été affranchie aussi de cette repoussante laideur et de cette grossièreté de complexion que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi-bien que la mise d'une dam.e. Toute femme ici est qualifiée deladj, et s'efforce de paraître telle. Vous chercheriez vainement parmi les Anglo-Américains, depuis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle

(i) L'élal légal des femmes est, pour toutes les classes, aux États-Unis, ce quii est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de inêtne de leur condition morale, avec plus de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.

(2) L'Angleterre proprement dite est certainement le pays de l'Europe où la femme pailicipe le moins aux travaux matériels, surtout à ceux de i"ngriru!ture.

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du Mississipi, nn de ces êtres repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes, et dont toutes nos villes abondent, ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part, excepté parmi les noirs, et parmi les Indiens (1); vous ne découvririez le second c[ue parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie; car, chez les jms et les autres, la femme travaille au moins autant que l'homme. C'est une des gloires de la race anglaise d'avoir partout, autant que possible et de plus en plus, interprété la supériorité de l'homme sur la femme, en réservant à l'homme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées offre vraiment Taspect d'un nouveau monde et d'un monde meilleur.

Figurez-vous un paysan irlandais , qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre, qui s'estimerait riche s'il possédait un acre, et qui, en mettant pied à terre à New- Ci) On a remarqué quil n'y avait rien déplus hideux dans la création qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses, abîmées de travail et écrasées de mauvais traitements par leurs brutaux époux, surtout lorsqu'ils sont ivres, perdent tout ce qui distingua leur sexe. Elles ont des visages de furies; elles en ont aussi l'humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.

York , trouve à gagner, par la seule force de ses bras, 1 dollar (5 fr. 33 c.) par jour. Il se nourrit et se loge avec 2 dollars par semaine, et, au bout de quinze jours, il a pu économiser assez pour acheter dix acres de la terre la plus fertile de l'univers, de ce fameux American hottom , dans l'État d'Illinois. De New- York à l'Ouest, il y a loin; mais la traversée sur le grand canal ne coiite pas cher, 25 centimes par lieue (nourriture non comprise) (î), et, en faisant des stations en route, on paie son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait pas ici acheter dix acres, ce serait trop peu. Le moins que l'on acquière dans l'Ouest , c'est quatre-vingts acres. Qu'importe! les économies de quelques mois y suffiront, et, d'ailleurs, ronde Sam (2) aime les émigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en fait , il est de très bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher l'Ouest , et il les lui laisse occuper provisoirement sans lui rien demander. Aussi les Irlandais, qui provoqueraient en duel à coups de poing quiconque révoquerait en doute devant eux que leur île d'Erin soit un paradis terrestre, et qui chantent avec transport^ sous l'inspiration du whiskey, la gloire de cette

(i) Le -voyage de New- York à Lonisville on à loat autre point du Bas-Olno coulerait, par Philadelphie et Pittsburg, eaviron ToiV. , nourriture non comprise, el durerait quinze jours.

[•}.) C'est lo nom populaire tlu gouvernement fédéral.

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perle des mers, la quittent pour les États-Unis (1) par cinquante mille. A leur arrivée, ils n'en croient pas leurs yeux; ils se tâtent pour savoir s'ils ne sont pas sous l'influence décevante d'un sortilège. Ils n'osent pas décrire, dans leurs lettres à leurs amis d'Europe, les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise (2).

Ici même, où l'ouvrier des villes et le cultivateur des champs, au lieu d'être^ comme au Nord, les souverains du pays, ne sont que des esclaves, il y a plus d'abondance, plus de comfort matériel, pour les classes laborieuses, qu'il n'y en a chez nous. x\ussi la population noire pullule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan fait autant d'enfants que le noir de la CaroHne et de la Virginie; mais chez nous la mort , que la misère amène par la main , est active à repousser ces bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères, et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne peuvent leur donner.

En Europe, depuis quelque temps, l'attention

(i) Voir la Noie 5 à la fin du i*"' Volume,

(2) On raconte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, montrant à sou maître une lettre qu'il venait d'écrire pour sa famille, celui-ci lui dit : «Mais, Patrick ^ pourquoi dites-vous que vous mangez de la viande trois fois par semaine, tandis que vous en avez trois fois le jour? -— Pourquoi? répondit Patrick, c'est que si je le leur disais, \U ne voudraient pas le croire. »

des philanthropes s'est dirigée avec prédilection vers l'examen des dépenses publiques. Ils se sont attachés à les réduire , espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour jugerdela portée de ce procédé d'amélioration, je supposerai que l'on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l'État. On conviendra que c'est le maximum du dégrèvement à espérer; car réellement un seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit, c'est celui de la guerre ; et même une diminution de l'état militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement établie que lorsque les traités de 1815 auront fait place à d'autres combinaisons plus équitables pour notre France. 100 millions, répartis entre 33 millions de population, reviennent à 15 fr. par famille de cinq personnes , ou à 4 centimes par jour.

Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d'une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir; mais c'est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se fonder sur le roc. Ce n'est pas à si bon marché que vous modifierez les sentiments des masses, que vous les ferez passer de la défiance à l'espoii-, de l'indifférence envers toute autorité à des sen-

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tiineiits de respect et de reconnaissance. Quatre centimes par jour, ce n'est pas la poule au potî

Admettons que par des réductions de dépenses, que l'on effectuerait je ne sais comment, et par im changement radical dans i'assielte de l'impôt, qui me parait pourie moins aussi difficile (1), on pût diminuer du double la contribution du pauvre; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'aisance d'une famille de cinq personnes.

Supposons maintenant que, par des moyens quelconques (nous arriverions plus tard à spécifier ces moyens), le crédit public soit affermi, l'industrie animée d'une énergie nouvelle, l'agriculture encouragée, le commerce activé; que cent entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagnes, et sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes , sur les fleuves et sur les mers: la main-d'œuvre haussera; les variations et les chômages forcés, causes des plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes, et du paysan dans les campagnes, disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier, douze jours de plus de travail à 1 fr. 25 cent., et une augmentation de salaire de 25 cent, seulement pendant cent cinquante jours, calcul fort modeste assurément, il en résultera pour lui un accroissement immédiat de revenu de 52 fr. 50 cent., ou

(i) Voir la Noie 56à la iiu du Volume.

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de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelligent et plus habile, tel que le charpentier ou le maçon , travaillant à Paris à raison de 4 fr. par jour, douze jours de travail de plus, et une hausse de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront 123 fr., c'est-à-dire 34 cent, par jour. Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger les réductioiis, même les moins grosses. Honneur aux hommes laborieux dont l'infatigable patience vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du budget, et en pèse tous les chiffres à la balance de l'intérêt public ! Dieu me garde surtout de pi-étendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt; et, par exemple, je ne pense pas que nos octrois municipaux doivent durer toujours (1). Ainsi encore^ je fais des vœux pour la suppression de l'impôt du sel, parce que c'est celui de tous qui est le plus lourd pour la classe pauvre , et je crois qu'il serait aisé d'y arriver (2). Avec des actes décisifs de cette nature , les gouvernements se font bénir et les dynasties se fondent j mais après tout, par la méthode du dégrèvement, tout ce que l'on obtiendra, comme résultat matériel, se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la bourse du pauvre, tandis qu'un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes inférieures

(j) Voir la Note Sy à la lin du Volume. (a) Voir la Noie 38 à la iii) du Volume.

LETTRE XXVni. 233

le goût de l'ordre et les habitudes industrielles, à multiplier les occasions de travail et à en améliorer les conditions , aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger ime autre classe, a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d'une époque où l'on est las de révolutions, avec la nature d'un gouvernement né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. Au contraire, tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde, car tous les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires. Il est la source pure et légitime de la fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles; lui seul a donc puissance de secourir celui qui a besoin, sans appauvrir celui qui jouit du nécessaire, et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste; de donner à la fois l'opulence à quelques uns, à un grand nombre l'aisance, à tous cette poule au pot qui est, dans l'ordre matériel , l'inconnue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.

L'admirable prospérité des Etats-Unis est le fruit du travail bien plus que de la réforme des impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité des régions tropicales; pour personne, selon lex

234 vMÉLroRATiojy sociale.

pression vulgaire, les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais l'Américain est un travaiileuîmodèle. Les Etats-Unis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le Nord-Ouest, une ferme à coton, à riz et à tabac, dans le Sud ; qui possède des sucreries, des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés encore, avec lesquels elle entreprend les transports pour le compte de tout l'univers, et spécule sur les besoins de tous les peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyens de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest on dans celle du Sud-Ouest. S'il veut être artisan, afin de devenir fabricant plus tard, on lui accorde du crédit ; il rencontre le long des rivières des chutes d'eau inoccupées dont il prend possession, et à côté desquelles il bâtit son usine. S'il a le goût, du commerce, il se met entre les mains d'un négociant qui, après quelque temps d'épreuve et d'apprentissage, l'envoie surveiller ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux Antilles, ou dans l'Amérique du Sud, ou à Liverpool , ou au Havre , ou en Ciiine. 11 peut travailler sans inquiétudes, et produire hardiment. N'ayant

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pas de fermages à payer, sa farine et ses salaisons ne craignent la concarrence de personne dans l'Amérique du Sud et aux îles à sucre. Le coton , les Etats-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde, et ils n'en peuvent planter assez. Comme commerçants intelligents, actifs et audacieux, la carrière ouverte aux Américains est sans limites et ils l'exploitent admirablement; ils battent leurs rivaux de tous les pays, même les Anglais. Si l'Américain s'applique à l'industrie du dedans, le champ n'est pas moins large, car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au moins dépense. La vie est ample j on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup; chacun consomme beaucoup parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires , n a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants, ou ne se préoccupe pas de cet avenir.

De même en France les mesures d'administration publique les plus efficaces pour Tamélioration populaire, seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités industrielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'appliquer ces qualités, c'est-à-dire :

1** Un système d'éducation industrielle ;

2<» La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail, ou, en d'autres termes, les

capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non seulement à l'ouvrier et au cultivateur, mais encore à une grande partie de la bourgeoisie ;

3° L'exécution d'un système complet de cornmunications, depuis les chemins vicinaux jusques aux chemins de fer; l'industrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de faciHtés de transport;

4" La révision d'une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent le travail sans profiter à personne.

Education populaire.

Ici où je suis maintenant, j'ose à peine parler d'éducation populaire. Le peuple, dans les Etats du Sud, ce sont les esclaves. Le principe est qu'il ne leur faut aucune culture intellectuelle ; que le sentiment de la crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il n'y a donc pour eux d'autre éducation que celle de leurs mains ; et celle-là est bornée , par cela même que leur intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes.

Dans les États du Nord, les classes ouvrières sont composées de blancs ; la loi pourvoit généreusement à l'éducation populaire. Presque partout, dans le Nord, tous les enfants vont aux

LETTRE XXVUI. 237

écoles primaires. L'enseignement primaire y esl plus positif que chez nous ; on ne peut pourtant pas dire que ce soit un système d'éducation industrielle. Ce n'est que notre enseignement primaire avec de la littérature et de l'idéalité de moins ^ avec quelques notions économiques et commerciales de plus. En fait d'éducation industrielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point d'écoles d'arts-et-métiers, point d'instituts agricoles ou des manufactures. Il est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce, de l'agriculture ou des arts mécaniques ; elle le suce avec le lait ; elle le respire à la maison paternelle, dans les assemblées, sur la place publique, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut apprendre une profession , il se met en apprentissage chez un artisan , dans une manufacture ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et en pratiquant lui-même, il devient artisan, manufacturier, commerçant; toutes les facultés de son esprit vigilant et ferme, tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instinctivement sur sa boutique, son atelier, ses magasins. Il s'applique à se perfectionner dans son art, à s'assimiler les progrès réalisés par d'autres, et il y réussit naturellement, comme il arrive à quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Américains aient raison de

ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale, pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes écoles. Je me borne à signaler ce fait, qu'ils ne la subissent pas et que cependant tout se passe assez bien chez eux.

Chez nous, le caractère national est très peu passionné pour les affaires. Nous faisons de l'industrie par nécessité, et non par goût. Nos idées sont infmiment peu commerciales, manufacturières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un bon industriel, un habile agriculteur, un négociant consommé, il faut qu'il y soit longuement et péniblement ployé. Il faiit qu'il change ses penchants naturels, qu'il métamorphose ses pensées et ses habitudes; en un mot, chez nous, il est essentiel qu'une éducation spéciale précède l'apprentissage. Les Américains apprennent uniquement par l'exemple; nous devons apprendre l'industrie par principes; nous en avons besoin plus qu'eux et nous y sommes plus aptes qu'eux.

L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on s'est occupé de lui en donner, a été successivement entre les mains du clergé catholique, qui s'inquiétait par-dessus tout de propager les principes d'une saine morale, et entre les mains des philosophes, qui ne s'occupaient que de la diffusion des lumières. La morale, base de tous les rapports sociaux, est chose indispensable à

LETTRE XXYIII. 239

inculquer au peuple, comme à toutes les classes: c'est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières, si par là on entend le développement de l'intelligence humaine , les notions fondamentales de la science, et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom, les lumières sont d'une utilité incontestable. Mais en n'enseignant que la morale au peuple, vous foites abstraction de sa cervelle et de son estomac. En réduisant pour lui l'éducation à la participation aux lumières, vous vous méprenez davantage encore; vous faites abstraction de son estomac , et de son cœur qui doit passer avant tout; vous agissez comme si le peuple était, principalement, philosophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme, et creuse comme une harangue de rhéteur. L'éducation populaire doit être avant tout morale, car, sans morale, point de société. Il faut que l'art y ait sa place, puisque l'art est aux principes de la morale ce que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien que les formes (1). Puis elle doit être spécialement industrielle et pratique. Si l'on admet que le travail industriel, sous ses divers aspects, agriculture, fabriques, négoce, soit le but normal de l'acti-

(i) C'est pour cela qaily a une haute pensée dans linlroiluction delà musique parnû les cléments rie l'instinclion priaj.iire, telle que î"a orgnaiséo M. Guizot.

vite matérielle des sociétés modernes, il faut admettre aussi que l'éducation du peuple doit être une éducation industrielle, une éducation de travail. Il faut exercer ses bras au moins autant que son esprit, fortifier ses muscles plus encore qu'aiguiser son idéalité. Il faut développer son intelligence à coup sûr, puisque c'est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; mais il faut la diriger vers le travail, et non vers la littérature, la philosophie et la pohtique. Le peuple est travailleur de son état, et non littérateur, philosophe ou publiciste.

Tous les plans d'éducation populaire tentés depuis 1789 jusqu'à ces dernières années étaient mauvais, puisqu'ils supposaien t qu'éducation était purement synonyme d'instruction ou de culture intellectuelle. Franchement, il y a plutôt à se féliciter de leur insuccès qu'à le déplorer; car ils eussent semé, non le goût du travail, mais les germes de dissolution sociale; ils eussent fomenté, par centaines de mille, des ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu'ils n'avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance, que s'ils avaient l'espiit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises, I/igno-

rance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu'une certaine portion des ouvriers.

Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'éducation populaire, même en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion.Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres, où est l'argent pour doter les écoles de leur matériel? Car, dans des écoles industrielles, il faut plus que du papier, des crayons et des ardoises. Les écoles seraient alors ^ des fermes, des ateliers, ou tout au moins il leur faudrait des appareils , des modèles et des dessins en grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d'enfants qui auraient droit à y être admis, me paraît chose provisoirement impossible. On n'y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps : heureux si l'on peut les faire participer tous à l'enseignement le plus élémentaire! Ce serait déjà une bien rude tâche pour le gouvernement, les départements et les villes, que d'instituer un nombre d'écoles industrielles suffisant pour ceux qui seraient en état de payer en totalité ou en partie les frais de leur éducation, c'est-à-dire pour la bourgeoisie; car la bourgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de l'éducation professionnelle, industrielle; c'est elle 'f- 16

qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux. Mais en reculant pour le peuple l'éducation industrielle jusqu'à l'âge de 18 à 20 ans , le gouvernement a un moyen admirable de la lui départir. Il tient sous sa main, dans l'armée, quatre à cinq cent mille jeunes hommes , l'élite de la classe laborieuse par leur force physique et leur aptitude générale; il a plein pouvoir sur eux ; il peut, selon la parole du centurion , leur dire : « Allez! » et ils vont ; 'c Venez ! » et ils viennent. Ne serait-il pas possible de faire de l'armée une immense école industrielle sans lui ôter son caractère d'apprentissage militaire? Du jour où l'on se déciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, ce serait cliose. à mon avis , non seulement possible, mais naturelle; que dis-je , de ce jour-là ce serait aux trois quarts accompli !

Le service militaire est aujourd'hui redouté de la population, parce que ce sont six ans rayés de la vie de l'homme. Pendant ces six années, le soldat oublie son état, s'il en a un, et contracte trop souvent des habitudes de fainéantise qui l'empêchent plus tard de le reprendre avec succès, quoiqu'aujourd'hui ce soit une justice à rendre à l'Administration , qu'elle évite de laisser chômer les soldats dans leurs casernes; mais ces revues^ ces parades, ces manœiivres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui ferait diversion a l'exercice, qui ne serait pas pure-

ment une corvée, et qui produirait une hautepaie, lui sourirait au contraire. Si, au lieu de perdre son mélier sous les drapeaux, on pouvait s'y perfectionner et s'y faire un pécule, peutêtre, au lieu de les fuir, s'y présenterait- on avec empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée grandirait encore en discipline, car nos soldats les plus exemplaires sont ceux du génie et de l'artillerie, qui travaillent. Le pays y gagnerait de beaux et bons ouvrages en grand nombre j il s'enrichirait de ce qui fait la prospérité des empires, je veux dire d'une population industrieuse et intelligente, car l'enseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps^ comme il l'est aujourd'hui dans les régiments des armes spéciales (1).

Pour que l'armée devînt absolument une école

(i) Déjà, dans l'état actuel des choses, il y aurait un grand parti à tirer des écoles régimentaires. Malheureusement elles sont l'objet de trop peu d'encouragement pour les officiers qui s'y consacrent , et pour les soldats qui y font preuve de zèle et d'intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peuf en attendre. Les efforts de M. deBrack, colonel du 4^ de hussards , et les beaux succès qu'il a obtenus, méritent d'être cités comme modèles à nos officiers supérieurs. L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture , le calcul le dessin, la topographie , la maréchalerie et l'anatomie vétérinaire , etc. Il n'y avait pas dans son régiment un sousofficier qui ne fût à même do bien commander une compagnie, et de faire, en cas de besoin , le service d'officier délai-major.

industrielle, il est vrai qu'il ne faudrait pas se borner à convertir les soldats en terrassiers et en maçons. Il conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux grandes entreprises de communication leur fut successivement confiée; qu'ils coulassent et forgeassent les fers, qu'ils fissent tous les ouvrages de charpente et de menuiserie.

Les officiers de l'artillerie et du génie, dont aujourd'hui on use les talents et le zèle dans les stériles minuties du service courant , sont en mesure de diriger tous ces travaux, même sans le secours des ingénieurs des ponts-et-chaussées , et de les conduire avec ordre et économie , car ce n'est rien de nouveau pour eux que de bâtir , que de manier le bois, la pierre, le fer et le bronze. Ils saisiraient avec transport l'occasion de se signaler par d'utiles et vastes créations. L'administration de la guerre, où l'on a résolu le problème de suivre dans tous les instants de sa vie chacun des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux, est en position d'organiser et de coordonner ce mouvement.

Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de remplacement était supprimée , au moins pour la moitié ou le tiers du service, l'effet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre , les professions manuelles ,

LETTRE XXVITI. 245

que la bourgeoisie considère trop comme dégradantes, seraient, par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s'en ressentiraient heureusement. Les rapports de rnaitre à ouvrier et d'ouvrier à maître, aujourd'hui empreints de ruse et de violence , de hauteur ou de bassesse , prendraient le cachet de la franchise des camps et de la confraternité militaire. Il y a aujourd'hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire ; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique, celle des travailleurs (1 ).

Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à développer le travail, je tiens à dire qu'un système politique qui s'appliquerait particulièrement à les provoquer et à les soutenir, ne saurait être taxé de matérialisme. Le travail moralise l'homme. La prospérité matérielle importe à l'exercice des libertés publiques. Les hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde, lorsqu'ils sont enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils d'Amérique définissent l'aisance une indépendance. Les Anglo- Américains sont arrivés à la richesse par les franchises politiques ; d'autres peuples , et je crois que nous sommes du nombre , doivent passer aux franchises politiques par le progrès de la richesse nationale.

J'arrive donc aux institutions de crédit.

(i) Voir la Note 59 à la fin du Volume.

246 AMEHORATION SOCIALE.

Institutions de crédit.

Supposez, d'un côté, le cultivateur qui a son grenier encombré de blé , son étable pleine de bœufs , son hangar garni de barils de whiskey et de porc salé; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes, et l'épicier bien approvisionné de thé , de café et de sucre ; et d'autre part le terrassier, le maçon, le charpentier, le forgeron, tous gens habiles dans leur art, tous ayant besoin de travailler pour se procurer leur subsistance de chaque jour. Un canal ou un chemin de fer sont projetés; le pays possède le capital suffisant pour l'exécuter, puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire , ainsi que les aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs. Il est indispensable que ces ouvrages s'exécutent pour que le journalier trouve à utiUser sa force et à gagner son pain, et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits. Chez nous , en pareil cas , nous n'avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets de consommation, d'autre intermédiaire qu'un ingénieur, homme de talent , mais pauvre, et les bourgeois des villes que le canal ou le chemin de fer intéressent, gens qui ont de l'aisance et rien de plus , sans aucun moyen commode de se procurer, sur leurs terres ou leurs maisons, l'argent comptant qui doit servir à opérer l'échange entre les

LETThE XX.V11I. 247

denrées du marchand et du cultivateur, et le travail de l'ouvrier. Chez nous donc, les plus utiles projets restent sur le papier. Ici, à côté de l'ingénieur ou du bourgeois, vous avez une ou plusieurs banques, en qui, tous , paysans , ouvriers et bourgeois, ont confiance, souventi)eaucoup plus qu'elles ne le méritent. La banque garantit au cultivateur et au marchand le paiement de leurs denrées , et a l'ouvrier son salaire ; à cet effet, elle offre au bourgeois actionnaire , en échange d'un engagement personnel, renouvelable après un certain délai, et quelquefois moyennant le dépôt même des actions du chemin de fer ou du canah, du papier-monnaie que l'ouvrier accepte en paiement de son travail, et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie à la pratique.

Pour que le même résultat fût obtenu chez nous, il faudrait d'abord que nous eussions un peu plus ce génie des affaires qui est naturel à l'Américain, et ensuite que la banque pût accepter sans crainte rengagement du bourgeois actionnaire, ce qui ne se peut comme aux États- Unis, parce que, chez nous, excepté dans les villes industrielles, le bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vit de son revenu et ne l'augmente pas. Le bourgeois américain, au contraire, est activement engagé dans

les affaires et tend sans cesse à accroître soin avoir; et d'ailleurs la banque a, contre les propriétés qu'il possède au soleil , un recours légal bien plus efficace et plus prompt qu'elle ne pourrait l'espérer en France.

Enfin, il serait nécessaire que le public, bourgeois et prolétaires, que tous, propriétaires et marchands, eussent confiance dans les billets émis par la banque , ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors même que nos populations n'auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience, on ne les déciderait que très difficilement à considérer un morceau de papier, quoique échangeable à vue contre de l'or, comme l'équivalent des métaux précieux. Le numéraire métallique a pour nous, relativement à toute autre valeur, une supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais; pour nos paysans, il est l'objet d'un sentiment mystique, d'un vrai culte; et, à cet égard, nous sommes, tous, plus ou moins paysans. Les Américains, au contraire, ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continentaLmoney , et il ne faudrait pas qu'ds remontassent loin dans leur histoire pour retrouver des faillites de banques en masse. C'est une foi raisonnée , c'est un courage réfléchi. L'hiver passé, l'on savait que telle banque de la

campagne, dans l'État de New- York , n'avait que cinq dollars éciis , pour cent dollars de papier en circulation , et même moins encore. En pareil cas, nous Français, nous eussions crié sauve qui peut! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque eût suspendu ses paiements; cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent devenus, entre les mains des porteurs, des chiffons, et, ce qui eût été bien autrement grave, les banques, qui s'appuient les unes sur les autres, qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres , eussent fait faillite à la file , ainsi qu'il est advenu , au mois d'avril dernier, dans le district fédéral. Chaque faillite de banque eût été suivie de faillites particulières à l'infini ; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abîme ; !e pays eût été ruiné. Les Américains, dans cette passe difficile , avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tète , n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d'une batterie, ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d'Arabes au pied des Pyramides. Aucune banque de l'État de New-York ne suspendit ses paiements j à peine six à sept petites banques succombèrent cà et là dans toute l'Union.

Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup

250 AMELIORATIOIV SOCIALE.

de temps avant que nous jouissions en France d'un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux États-Unis ou en Angleterre. Nous sommes, à cet égard, dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l'ensemble de nos idées et de nos habitudes industrielles, et jusques à un certain point, dans nos mœurs nationales.

Je ne prétends aucunement tracer d'avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je crois cependant pouvoir affirmer que ce qui conviendrait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continuateurs d'Amérique , nous devons les modifier conformément à notre génie national, sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même que l'Orient est le berceau des religions, l'Angleterre est, dans les temps modernes, le creuset d'où est sorti le ])remier jet des institutions politiques et commerciales qui semblent devoir régir le monde; mais, de même que , pour s'établir à l'Occident , les conceptions religieuses de FOrient ont dû subir une transformation radicale, de même les créations politiques et commerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d'être admises chez autrui. Venues au jour au milieu de circonstances particulières, parmi un peuple d'un carac-

tère original, écloses à l'ombre malsaine de la conquête et des guerres civiles , on serait malavisé de vouloir les transporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles se modifient déjà en Amérique, quoiqu'elles y soient au milieu de rejetons de la race anglaise. Chez les peuples du Midi et chez nous, lorsqu'elles seront arrivées à leurs formes définitives, il est probable qu'elles ne ressembleront pas plus à leurs premiers modèles britanniques, qu'un bénédictin ou une sœur de la charité ne ressemble à un faquir indien, ou à un derviche. Il y aurait donc beaucoup de présomption à vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec quelque précision, ce que seront chez nous les institutions de crédit. Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre caractère et nos aptitudes, elles devront en France, dans leur organisation, s'appuyer sur le gouvernement, combiner leur action avec la sienne, être en un mot des institutions publiques; et, dans leur objet ;, faire une large part à l'agriculture.

Le crédit de l'Etat qui, en France, doit être le boulevard du crédit privé , se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deuxtiers que par un intervalle de quarante ans; notre 5 pour 100 est comprimé par la menace du rem-

boursement; la question de l'amortissement est indécise. Que Ton prenne d'abord un parti à l'égard du cinq et de l'amortissement, et qu'on se souvienne , avant d'adopter une solution , que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l'antique monarchie et de la république.

Non seulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l'Etat, mais il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait, en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l'Etat appartient chez nous d'être le dépositaire de toutes les épargnes. Il peut , avec profit pour tous, se faire d'office assureur contre l'incendie et même contre l'inondation et contre la grêle, ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d'Allemagne. Rien n'empêcherait qu'il se chargeât aussi des opérations variées qu'entreprennent les compagnies d'assurances sur la vie; par-là il deviendrait l'agent de la prévoyance universelle, et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura, comme un soldat, une retraite à la fin de sa carrière. Il doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l'orphelin (1). Ces combinaisons, contre lesquelles il est difficile de concevoir d'objection bien sérieuse, au point de vue administratif, auraient un mérite de circonstance au

(i) Voir la Noie /»o à hi tiii du Voliuno,

temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne crois pas que l'on puisse en trouver de plus efficaces que ceux qui enchevêtreraient ainsi inextricablement les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.

C'est sur le crédit de l'État ainsi constitué qu'il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n'aurons foi dans les banques , et les banques n'auront foi en elles-mêmes (1) , qu'autant qu'elles seront épaulées par le Trésor, et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système financier de l'État. Cette idée n'a rien d'aventureux; ce n'est point de l'inconnu. Ici, dans les États de l'Ouest et du Sud qui sont, comme la France, principalement agricoles, les banques les plus importantes sont sous la dépendance de l'État, prennent part à la perception de l'impôt , et opèrent les mouvements de fonds pour le compte du Trésor. C'est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et l'Alabama; c'est ce que l'on organise plus nettement encore dans l'iUinois et l'îndiana.

(i) Vok la ^ote l\ i à la fin liu Voluiuf.

254 AMl^LIORATIOlV SOCIALE,

La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit en les introduisant chez nous, consisterait à les faire tourner au profit de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier; les trois quarts ou les quatre cinquièmes de notre population vivent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout manufacturiers et commerçants; leurs banques sont accessibles à leurs commerçants d'abord , à leurs manufacturiers ensuite, et peu ou point à leurs agriculteurs. L'attitude féodale qu'a retenue parmi eux la propriété territoriale^ contribue à ce résultat. Ici, les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les Etats du Nord et du Nord-Est (1), qui sont habiles par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que l'on a tenté d'instituer dans les régions agricoles du Sud et de l'Ouest , sont successivement tombées à diverses époques, dont la pi us désastreuse fut celle de 1 8 1 9. En 1 828 , les banques locales étaient toutes mortes dans le Rentucky (2) et le Missouri; chacun des Etats de Tennessee, d'Indiana, d'Illinois, de Mississipi et d'Alabama, n'en comptait qu'une ou n'en avait pas encore. Aujourd'hui elles se constituent dans le Sud et dans l'Ouest avec un carac-

(i) Voir la Noie l[2 à la fin du Volumo.

(p.) Eu 1819, cet État en avait tront«-cinq en activité.

tère gouvernemental , soit que l'État en soit le principal actionnaire , soit qu'il se porte garant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l'agriculture; la Louisiane est de tous les États celui où l'on a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard (1).

Il est fort difficile d'appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobile de toutes, la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d'immobilité reconnu plus ou moins formellement par les lois de tous les pays. Il n'est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s'emmagasine , ou comme des actions au porteur. On ne peut cependant pas différer plus long-temps d'adopter quelque mesure propre à faire jouir l'agriculture des avantages du crédit. Commençons d'abord sur une petite échelle, si nous craignons des mécomptes; l'expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S'il existait des banques agricoles indissolublement liées au Trésor; si c'étaient des établissements publics, à peu près comme la Caisse d'amortissement et la Caisse des dépôts et consignations , personne ne trouverait mauvais que

(i) Voir la Noie 45 à la fin ilu Volume.

les intérêts qui leur seraient dus fussent assi-^ miles aux contributions directes, perçus de la même manière par douzièmes, et recouvrés par les mêmes procédés, en cas de défaut de paiement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommande comme procédé à employer définitivement. On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en toute sûreté des avances à l'agriculture, et par conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement, en prêtant ainsi, au taux de 4 et même de 5 p. 100, à nos agriculteurs , qui paient quelquefois le double et même le triple, ce qu'il recevrait à titre de dépôts, d'épargnes on de primes d'assurances, changerait la lace de nos campagnes, et réaliserait lui-même un bénéfice, sans compter l'accroissement des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système, les banques seraient accessibles au petit cultivateur comme au grand, et, par là, elles seraient de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis, où, comme je l'ai dit, la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation, si nous le voulions bien , nous permettrait, aussitôt que l'éducation publique en matière de crédit serait plus avancée, de dépasser les États- UniS; même dans la direction où iis semblent être

LETTRE XXVI il, 257

allés le plus loin; ainsi, le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.

Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit, on faciliterait notablement les transactions financières de nos agriculteurs par une révision de notre législation hypothécaire (1).

Enfin, il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efficaces pour déterminer le public entier à accepter le papier des banques. Il existe à cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès (2).

A ne considérer que l'économie qui résulterait en France de l'amélioration du crédit, il est facile de voir qu'elle dépasse tout ce qu'il serait possible d'attendre d'un remaniement du budget. On dit qu'en France l'intérêt de l'argent est de quatre ou même de trois; oui, sans doute, pour le Trésor, lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour quelques négociants privilégiés dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers paient prescjue partout 6 p. 100 au moins, en donnant première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels paient 8 , 9 et 12 p. 100. A me-

(i) Voir la Noie 44 ^ '-^ fi" d" Volamo. ^•2) Voir la Note /p à la fin du Voiuine

lu 17

sure que l'on descend l'échelle sociale , le taux de l'intérêt s'accroît. Pour l'ouvrier des villes , dans ses achats au détail pour les besoins de son ménage, il est de 50, et même de 100 pour 100 par an. Pour le paysan, dans ses relations avec le maréchal , le cabaretier, le marchand de village , il est quelquefois de 100 pour 100 par mois.

Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s'opèrent en France, est au moins de 15 ou 20 pour 100, de 25 peut-être. Supposez qu'on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 100, ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persudé en effet qu'entre deux années, l'une de prospérité comme 1824, l'autre de détresse comme 1831 , ce taux moyen varie du double), il est clair que l'on aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d'une diminution des frais de gouvernement y et qui n'en différera qu'en ce qu'elle comprendra presque autant de millions que les autres comptent de milliers de francs. Il n'est pas possible d'évaluer exactement la somme des transactions qui s'opèrent chaque année en France ; elle s'élève à un grand nombre de milliards; car il y a transaction, et transaction affectée par le taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit change de main. La production totale de la France est estimée à 9 milliards j ce qui suppose une

masse de transactions dix à douze fois peut-être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets de commerce est d'environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois, et une masse de transactions de 80 milliards , une économie de 2 p. 1 00 par an représenterait 540 millions.

Voilà les économies dont les hommes d'État doivent se préoccuper aujourd'hui j ce sont les plus grosses, ce sont celles qui fructifieraient le plus.

Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour effet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards^ une fois pour toutes , par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique (1).

Système de communications^

Il serait superflu de s'arrêter à démontrer l'influence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes, et particulièrement sur celui des classes inférieures. A cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et petites communications par eau et par terre , com-

(i) Voir Tome I, pages 85 et 86.

260 AMjéUôRAîiON SOCIAL!:.

prenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer , pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l'Etat^ soit par les compagnies, soit par les départements, soit par les communes , ne tarderait pas à doubler, à tripler, à décupler dans certains cas la valeur et le produit d'une grande quantité de terres.Notre agriculture, si déplorablement arriérée^ prendrait un magnifique essor. En vertu delà solidarité qui lie toutes les branches de production, l'ensemble de notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée si l'on eût consacré à cet usage le milliard de l'indemnité des émigrés (1) et les quatre cents millions de la guerre d'Espagne! La restauration , gouvernement caduc et sans génie propre, ne put jamais s'élever à la conception de cette œuvre populaire; voulant graver sa marque sur la France, elle n'imagina rien de mieux que d'effacer les N impériaux de nos monuments, pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable plagiat! C'est avec d'autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire

(i) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux cl des chemins de fer en Pensylvanie. La liste des souscripteurs aux emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'exécution de ses travaux publics, Cgure parmi les documents ofiiciels soumis à la législature. J'y ai retrouvé beaucoup de noms qui figuraient précisément à la mlcpe époque sur les tableau:^ dç Ha» 4emnité/

LETTRE XXVlir. 261

son chiffre sur le sol de îa patrie. Il sent que c'est son intérêt; il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle que c'est son devoir.

Ce serait donc une entreprise digne d'un grand peuple qu'un vaste système de travaux qui embrasserait les grands chemins de fer et les modestes chemins vicinaux (1), les canaux et les routes; qui dessécherait les marais et subviendrait à l'irriofa-

tion des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne , ouvrirait la Bretagne, jetterait la Durance sur la Provence aride, et l'Hérault sur le Bas-Languedoc, pour les arroser; qui ferait de B^ouen et du Havre, de Lille et de Calais, d'Orléans, de Beims et de Troyes, les faubourgs de Paris; qui consommerait l'union de la Belgique et de la France; qui fixerait à Strasbourg un des premiers entrepôts du monde; qui, en attendant mieux , rendrait un peu dévie à Bordeaux, qui se meurt, en lui permettant d'atteindre les départements du Centre et du Midi par une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la Garonne , de la Dordogne et du Lot ; qui ressusciterait Nantes , qui est mort, en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables , en le rattachant aux vivaces provinces de l'intérieur, et, surtout, en le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyon aussi près du Bhin

(i) Voir la Noie 46 à !a fia du Volume.

et même du Danube, qu'il l'est de la Loire et du Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse minérale, qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire au marché; qui, dans la répartition de ses bienfaits , n'oublierait pas , comme il est arrivé trop souvent, la paisible et laborieuse population de nos campagnes, et qui déhvrerait enfin chaque village , chaque ferme isolée, du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand. Puisse cette œuvre de paix être bientôt abordée avec des moyens proportionnés à son étendue!

Toutes les améliorations se tiennent : un bon système de travaux publics exercerait une influence active sur le développement du crédit, et, réciproquement, un système large de crédit public et privé imprimerait la plus grande activité aux travaux publics. Je dis plus : il est impossible que nos travaux publics soient conduits avec rapidité, à moins d'avoir recours au crédit. Prétendre les exécuter exclusivement par le moyen de l'impôt, serait folie. Sans le crédit public et privé , les Américains n'auraient jamais eu de travaux publics. Ils n'ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins de fer qu'à l'aide de leurs banques et de leurs emprunts. En 1828, les trois villes du district fédéral , Wasliington , Georgetown et Alexandrie ^ for-

mant ensemble une population de trente-deux mille âmes, avec un commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles, car le pays qui les entoure est d'une extrême stérilité, souscrivirent pour 8 millions de francs au grand canal de la Chésapeake à l'Ohio.Pour couvrir leur souscription, elles négocièrent un emprunt en Hollande, à 91 1/2 en 5 p. 100. Nos villes grandes et riches , comme Lyon , Marseille , Bordeaux , Rouen, auront des canaux et des chemins de fer quand elles voudront faire (1), dans une juste mesure , ce que les villes petites et pauvres de Washington , Georgetown et Alexandrie ont tenté trop en grand (2).

L'amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas, l'établissement d'une route ou d'un canal dégrève la population d'une somme qui surpasse le chiffre des impots contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France, où le vin est abondant, et où c'est une boisson légère qui n'abrutit pas l'homme, de mettre le vin à la portée des classes pauvres , de

(i) Voir la Note 4? à la Gn du Volume.

(a) Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leurs dettes. Le Congrès , qui est le protecteur elle souverain du district fédéral, est obligé de venir à leur secours, et probablement même prendra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créancier».

leur en rendre Fusage journalier. Dans la France centrale et dans le Midi, il y a encore plusieurs points où le vin se transporte à dos de mulet (1). Du vin qui fait quinze lieues par cette voie, et c ; n'est pas extraordinaire , est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet, par canal, coûterait moins de 1 franc par hectolitre, en admettant que l'on opérât sur des masses un peu considérables; et une réduction de 5 fr. par hectoUtre, ou de 5 cent, par litre, est quelquefois égale, pour les vins les plus communs, à cinq fois la valeur du droit (2). Ainsi, la création d'une ligne navigable, considérée sous le seul rapport du transport des boissons, profite-

(i) A Limoges, par exemple, il arrive encore à dos de mulet du vin de Brives (Gorrèze) et de Sarlat (Dordogne). La disiance de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues. Depuis que Ton a percé de nouvelles routes , la quantité de vin , conduite ainsi au marché a beaucoup diminué.

(2) En France, la consommation du vin est frappée d'une taxe triple : i" la taxe de circulation, qui est fort modique; elle varie de 6o c. à i fr. 20 c. par hectolitre ; 2° le droit d'entrée , qui n'existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de Go c. à 4 fr. 80 c. par hectolitre , suivant l'importance des villes; ù" le droit de détail payé parles cabaretiers , et qui est de 10 p. 0/0. A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Du vin de qualité inférieure, valant dans les pays voisins des vignobles 6 à 8 fr. l'hectolitre, serait donc diflicilenienl grevé, dans la plupart de nos villes , de 5 fr. par hectolitre , au profit du Trésor. Dans les campagnes, les boissons ne sont frappées que de la taxe de circulation, excepté dans les cabarets, ou le droit de détail est constamment perçu.

LETTRE XXVlil. 265

rait plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects ; tant il est vrai que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon placement, et que l'on doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de l'énormité de son chiffre.

Réforme de la Législation et des Règlements.

Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une législation fondue d'un seul jet, et uniforme pour tout le territoire , à des lois et à des coutumes de tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre Code civil, il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.

C'était la pensée de Napoléon, qui planait dans le Conseil d'État lors de l'enfantement de cette belle œuvre. Or , Napoléon était préoccupé par dessus tout des idées romaines. Il voulait fonder un empire de granit sur le modèle de Rome. Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que la loi romaine était la justice pure, absolue et immuable. On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers, plutôt en raison du degré d'importance qu'ils avaient il y a dixhuit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété foncière , du temps

266 AMIÉLIORATION SOCIALE.

des Romains, était presque la seule propriété; l'agriculture était la seule industrie honorée ; le travail manufacturier n'était qu'un accessoire des travaux domestiques et s'effectuait dans la maison , par les esclaves ; le commerce était abandonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fabriques à l'anglaise , ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait l'âme de nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands établissements tels que les docks et les entrepots, qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses , sans toucher aux marchandises , sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des warrants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision des esprits les plus élevés. Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts , commodes et faciles; les routes qu'ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps; le temps n'a de prix que dans une société qui travaille et qui trafique (1). On avait au contraire

(i) On raconte qu'à Naples, les Italiens font l'objection suivante à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la i^ cile : « Votre bateau, qui nous mène en un jour, demande le » même prix que les bâtiments à voile qui ne font la traversée

beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière, en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité ; les formes qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse lenteur.

D'après le type romain, Napoléon et son conseil d'Etat nous ont donné une législation où tout est sacrifié à la propriété territoriale. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le commerçant (1). A ses yeux, ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave, ou tout au moins de petites gens , des roturiers^ qu'il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé , non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal (2). Ainsi nos lois méconnaissent

» qu'en trois. C'est absurde. Comment voulez-vous que nous » payions autant pour être entretenus un jour que pour l'être «pendant trois?» C'est le raisonnement d'un peuple qui ne pense qu'à tuer le temps, et non celui de gens qui savent le mettre à profit.

(i) M. Decourdemanche a publié dans le Globe ^ à la fin de i83o et en i83i , une série de lettres où le caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé.

(2) Notre législation ne manque cependant pas de dispositions

l'importance de l'industrie et la grandeur des destinées qui lui sont promises; elles l'entravent et la froissent par la complication des formalités qu'elles imposent, par les délais et les causes de nullité qu'elles multiplient.

Comme il n'est donné à personne, même aux Napoléon , de lutter contre la tendance de leur siècle , il arrive maintenant que les formes instituées afin de protéger la propriété foncière, au détriment des autres , lui sont nuisibles. Les dispositions combinées dans le but d'empêcher le déplacement forcé du sol , tournent au détriment du propriétaire plus encore qu'à celui de quiconque traite avec lui , et ne profitent qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur l'immobilité du sol, en consacrant la loi de l'égal partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale , on a inspiré à beaucoup de gens, et aux pauvres surtout, cette idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous,

conçues clans un esprit contraire; mais elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce ne sont rjne des exceptions. Dans le nombre on peut signaler, comme fort remarquable, la clause de la loi électorale qui compte au fermier, pour le cens , une partie des coutributioûs de la terre qu'il exploite.

LLTTRE XXMIÎ. 26'9

le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du soi, qui est très médiocrement ûivorabîe aux progrès bien entendus de l'agriculture , et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.

Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de réviser, sont : T le Code de procédure : à une époque où les individus et les peuples vivent plus dans un an qu'autrefois dans dix, un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d'années est évidemment imparfait; 2"^ le Code de commerce, spécialement à l'égard des faillites.

Les attributions des tribunaux de commerce devraient être étendues. Il est vrai que déjà, dans les grandes villes, les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les principaux négociants puissent les accepter. Ils consentiraient à sacrifier leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l'argent, soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s'assurer l'aide de secrétaires intelligents , soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur

qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent , rien n'empêcherait de rendre les tribunaux de commerce plus indépendants des Cours royales. Peut-être devons-nous tendre à avoir en France deux juridictions distinctes, comme, aux Etats-Unis et en Angleterre, on a les Cours d'équité et les Cours de droit commun. Chez nous, la distinction serait plus rationnelle, plus nette et plus utile; elle aurait pour objet de dégager l'élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement.

Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune qui soit, tout considéré, beaucoup plus commode pour le travail. La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législation anglaise. Elle en a gardé l'indécision et le vague; elle est comme elle sous l'empire à peu près exclusif des précédents , et prend encore les siens dans les jugements de la Grande-Bretagne , comme si l'Amérique du Nord était encore colonie anglaise.Dans la plupart des États, les deux juridictions mal définies du droit commun et des Cours d'équité ont été maintenues. Dans quelques États anciens, comme en Virginie, la législation a retenu une forte dose de féodalité. La loi américaine offre pourtant l'avantage immense, sous le rapport industriel, de procéder plus simplement, avec moins de frais et de formalités, que la loi anglaise

LETTRE XXVÏII. 271

OU que la nôtre, et surtout d'économiser le temps par la réduction des délais. Quant à l'intervention du jury en matière civile, elle est d'une valeur douteuse. J'entends dire souvent que l'on aimerait mieux avoir affaire à trois juges éclairés et inamovibles (1) qu'à douze citoyens pris au hasard, qui souvent apportent sur les sièges judiciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et leurs passions de parti. Avec le jury, le talent de Tavocat pèse trop dans la balance , la bonté de la cause pas assez. Enfin, en Amérique, les tribunaux de commerce n'ont pas de juridiction obligatoire; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes, à moins de convention préalable entre les parties , à l'effet de soumettre tout différend qui surviendrait entre elles à des arbitres ou à un comité de la chambre de commerce, qui elle-même n'est qu'une association libre, et qui n'existe pas partout.

Il ne convient pas qu'un peuple change de lois tous les matins, et comme de chemise; je ne pense donc pas qu'il fût convenable de provoquer la

(i) La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici pour effet de diminuer l'indépendance des juges , en leur retirant, dans la plupart des États, l'inamovibilité. Les juges sont nommés pour un terme qui varie avec les États. Dan» chaque État, les juges de la cour supérieure sont choisis pour un temps plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s'exprime en ces termes , que leurs fonctions durent tant qu'il» se conduisent bien {during good behaviour).

refonte générale de nos codes; il y a lieu seulement à une révision partielle et successive. Dès aujourd'hui, sans y changer une ligne, on peut rendre notre législation beaucoup plus favorable aux intérêts du travail. La loi n'est pas quelque chose d'absolu et d'inflexible comme une formule d'algèbre; elle est élastique comme l'esprit des hommes chargés de l'appliquer. Sans faire injure à nos tribunaux, ne peut -on pas rappeler que, tour à tour, selon les besoins des temps, ils ont donné à noslois politiques des interprétations différentes et contrradictoires? Le libre arbitre du juge, surtout dans les causes civiles où il est à la fois juge et juré, peut s'exercer et s'exerce en effet toujours dans une cerl^aine limite , sans qu'il cesse pour cela d'être probe et consciencieux. Si nos tribunaux se disaient qvie, dans une foule de cas, l'équité commande d'interpréter la législation dans le sens industriel, plutôt que dans le sens féodal ou romain, vous verriez disparaître mille obstacles de détail suscités à l'industrie^ sans que la loi fut le moins du monde torturée.

Malheureusement, l'éducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis-juges et nos aspirants hommes de loi, les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans le passé et le dos tourné à l'avenir; on les sursature d'Ulpien et de Tribonien; on les accoutume à peser les intéi'éîs sociaux dftns la balance

tKÎTRt: XXVIlï. 273

des jurisconsultes de Justinien, qui l'avaient reçue des conseillers des premiers Césars^ qui la tenaient des magistrats de la république. Les notions du juste et de l'injuste dont on les imprègne sont celles qui convenaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que l'on applique fréquemment nos lois d'après une conception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais cette observation critique sans aucune amertume et avec un regret douloureux, car personne plus que moi ne respecte le noble caractère de notre magistrature. L'intérêt de la France exigerait au contraire que l'on prît à tâche de mettre en saillie les nombreusespensées d'avenir disséminées dans notre Code par l'Empereur, péle-méle avec la poussière de vingt siècles.

La suprématie dont^ depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France, excepté pendant la période impériale , a fait dominer partout l'esprit du palais. Il est de mode aujourd'hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d'un préteur de la république romaine , et de subtiliser d'après les us et coutumes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Tel se croit un grand administrateur aujourd'hui, parce qu'en se torturant l'esprit , il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minulu ^ Î8

tieux, trop souvent conçus dans le sens que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par là l'on a fait des ennemis à notre centralisation , sans laquelle cependant nous ne saurions vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal , si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement, dans l'état actuel des choses, leur premier souci est forcément celui des luttes de la tribune ; ils abandonnent toute l'administration à la routine de leurs bureaux.

Lorsqu'ici le vent d'est souffle, vent acre et malsain , qu'accompagnent des torrents de pluie froide, je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? Je me surprends quelquefois à considérer comme autant de symptômes d'une mort prochaine, cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d'un vieillard écrivant son testament, cette idéologie chicanière renouvelée du Bas-Empire; cette infiltration universelle de doctrines désorganisatrices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l'orage; aussitôt que le ciel redevient bleu^ je me remets à croire fermement que

notre race n'est pas au bout de ses destinées, qu'elle a encore de grandes choses à faire, et que nous saurons bien regagner le temps perdu, car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf; quand nous en avons la volonté, il nous est facile, grâce à notre enthousiasme et à nos habitudes d'unité, de franchir d'un bond l'intervalle que d'autres ont marqué d'un laborieux sillon.

Angusta (Géorgie), 3 septembre i835.

Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abîme. La difficulté n'est pas précisément financière; car, pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont employé dans leurs colonies , il faudrait 1 milliard et demi , somme qui n'est pas au-dessus des forces de l'Amérique du Nord. En menant graduellement l'opération émancipatrice , de manière à la rendre plus lente et plus sûre que dans les îles anglaises , une somme moindre y suffirait ; mais il existe un autre obstacle contre lequel l'or ne peut rien.

La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de

petites coteries, dont chacune jalouse celle qui la précède et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais est dans son pays ce qu'est son pays par rapport au reste du monde, un insulaire.

Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans dans les rapports de race à race. L'Anglais n'est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux- Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n'est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé, en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud , pour l'Yankée comme pour le Virginien, le noir est un Philistin , un fils de Cham. Dans les États sans esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est admis, la réhabilitation du noir semble impossible.

Un Américain du Nord ou du Midi , qu'il soit riche ou pauvre, ignorant ou savant , évite le contact des noirs comme s'ils étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu , le noir ou l'homme de couleur est toujours un paria ; on lui refuse un gîte dans les hôtels ; au théâtre et sur les bateaux à vapeur, il a une place marquée loin des blancs ; il est exclu du commerce , car il ne peut mettre le pied ni à la Bourse ni dans les bureaux des banques. Partout et toujours il est éminemment impur. Ainsi traité comme un être vil, il arrive presque toujours qu'il s'avilit (1).

(i) Les Américains recoanaissent que le préjugé de la peau est

^ En Europe, des noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. Il n'y en a pas d'exemple aux États-Unis. La république d'Haïti a des représentants accrédités en France; elle n'en a pas à Washington. On raconte à New- York le désappointement d'un jeune Haïtien , proche parent de l'un des ministres de Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, qui, étant venu à New -York, ne put obtenir d'être admis dans aucun hôtel, se vit refuser son argent au théâtre, fut mis à la porte de la chambre d'un bateau à vapeur, et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne. A Philadelphie, on m'a cité un homme de couleur possédant une belle fortune, fait très rare dans cette classe, qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait point part au festin , et servait lui-même ses hôtes. Au dessert, ceux-ci l'engageaient cependant à s'asseoir avec eux, et il cédait à leurs in-

bien plus fort chez eux que chez les Anglais. Il y a quelques jours j'assistai à la représentation d'une pièce de facture américaine , intitulée Jonathan Doubiikins , dont le héros, natif de Philadelphie, arrivé à Londres, se trouve, par une série de méprises, dîner a l'office avec les domestiques au lieu de dîner avec son correspondant. Tout-à-coup , une femme de chambre noire vient sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni le maître-d'hôtel s'en émeuvent. Jonathan , plus susceptible , se lève aussitôt , saisi d'indignation , et refuse de continuer le repas.

280 AMÉUORATrOlV S0CI4LK.

Stances. A la fin de 1833, dans un État de la Nouvelle-Angleterre , le Massachusetts (1) , si j'ai bonne mémoire , un homme de couleur , se trouvant sur un bateau a vapeur avec sa femme, ^'oulut la faire entrer dans la chambre des dames [Ladies' cal)ùi)\ le capitaine l'en renvoya. De là, procès entre le capitaine et lui ; il voulut faire décider par les tribunaux s'il était permis à des gens de couleur libres, se conduisant décemment, de jouir des mêmes droits que les blancs, dans un Etat où la loi les reconnaît pour citoyens. Il gagna en première instance, mais la cour d'appel donna raison au capitaine.

Les divers peuples de la grande famille chrétienne, après avoir reçu pendant plusieurs siècles l'enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde, ont choisi dans l'ensemble du christianisme un principe en harmonie avec leur tempérament, et en ont fait la base de leur existence. Nous, Français, peuple très chrétien, nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle (2). A nos yeux il n'y a plus de gentils. Nos prévenances envers les étrangers s'accroissent en raison du carré de

(i) Voir la Note 48 à la fin du Volume.

(2) C'est pour cela que la nation française ne s'est jamai» senti TÎvre que lorsqu'elle s'est mêlée activement des affaires de la civilisation, et qu'elle ne sera jamais satisfaite intérieuremeut u e lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle.

k distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols , peuple chevaleresque , ont adopté avec une ardeur toute particulière le culte de la Vierge (1), qui est d'institution plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C'est à peu près tout ce qu ils ont voulu accepter du christianisme; ils ont renié tous les développements successifs que l'Eglise avait ajoutés à la foi des apôtres; ils ont même rejeté une partie de ce que le Christ avait enté sur la théologie judaïque. Parmi les protestants , les Yankees sont ceux qui ont poussé le plus loin ce mouvement à reculons. Ils sont , à peu de chose près, redevenus Juifs et retombés sous la loi de Moïse. Ce sont les formules de l'Ancien- Testament qu'ils invoquent de préférence; ils lui empruntent leurs noms, et parmi les particularités qui frappent un Français, dans la Nouvelle-Angleterre, l'une des plus étranges est cette multitude d'appellations juives, telles que Phinéas , Ébénezer, Judah, Hiram, Obadiah, Ezrah , etc. , etc. , qu'il voit sur les écriteaux et sur ^'es affiches.

(i) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec les Espagnols, Il est trop prosaïque, trop positif. pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme sont nécessaires comme l'air qu'il respire , et qui , lorsqu'il en est privé, tombe dans une léthargie entre coupée de convulsions.

282 A.MÉLTORATION SOCIALE.

Comme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments, les Yankees ayant rebroussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvé avoir, comme les Juifs, ce sentiment exclusif de la race, qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur foi religieuse s'accommode parfaitement de l'abaissement des noirs. Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création ; l'idée d'une assimilation , même imparfaite , entre le blanc et le noir, révolte tout leur être; le mélange des deux races, qu'ils qualifient d^ amalgamation, leur semble un abominable scandale , un sacrilège qui mériterait d'être puni comme le furent jadis les faiblesses des Hébreux avec les filles de Moab.

L'affranchissement du noir comprend ici deux mesures : l'une matérielle , c'est-k-dire la manumission du maître ; celle-ci serait facile si l'on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante, et le pays serait assez riche pour y subvenir; l'autre, toute morale, consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc, rencontrera d'insurmontables obstacles au Nord comme au Sud, et soulèvera peut-être plus de répugnances au Nord qu'au Sud.

Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est aussi de Tordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la

liberté, il faut qu'il soit initié à la dignité et aux devoirs de l'homme , qu'il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens , qu'il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu'il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnahté, et avant tout , celui de la famille ; il faut qu'il veuille et sache être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec profit pour la société et pour luimême. L'esclavage, si odieux qu'il puisse être, est cependant une forme d'ordre social ; il doit être conservé là où toute autre forme meilleure serait impossible; il doit disparaître là où l'inférieur est mûr pour une plus favorable condition. A l'égard des prolétaires d'Europe, la difficulté est du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impossible l'émancipation des esclaves américains ; elle est seulement d'une moindre taille, et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s'élève, il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature qu'elles, et il faut que lui-même ait acquis des sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être non seulement plus heureux, mais aussi meilleur. Pour que d'autres rapports s'établissent

entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que, de part et d'autre, on le veuille de cette volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.

La question de l'amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l'ordre ^^moral. Un remaniement moral de la société en est la condition préalable. Or qui dit morale dans le sens large du mot, dit religion. La philanthropie et la philosophie n'ont de force, pour agir sur la moralité humaine, que celle qu'elles empruntent à la religion. La philanthropie est l'ombre d'une religion qui s'en va; la philosophie n'est moralisante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une religion qui vient ou qui renaît. A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le cœur de toutes les classes, et d'illuminer assez vivement les esprits, pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux, et se déterminent à les observer.

L'histoire nous montre que la civilisation, dans ses phases successives, a graduellement amélioré le sort des classes inférieures; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses a été précédé d'une révolution morale consommée ou préparée par la religion , et accompagné d'une transformation dans la religion elle-même. Ce fut la religion qui fit tomber les fers des esclaves ; ce fut elle qui , peu à |>eu, dégagea les serfs de ia glèbe, Lesprin-

LETïKE XXIX. 28'5

cipes émancipateurs de la révolution française n'étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n'étaient pius chrétiens, et les révolutionnaires décernèrent au Christ lepithète, glorieuse à leurs yeux, de sans-culotte. Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en faveur du peuple fussent énergiques et soutenus, il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspiration religieuse. Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité, il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auqiiel nous les avons vus maintes fois , par un élan sublime , s élever pour un instant. Or, la bourgeoisie est peu croyante. Si dans les rangs supérieurs de cette classe la philosophie anti-religieuse du xvnf siècle perd aujourd'hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé d'un cran : son troupeau a perdu en quahté, mais il a augmenté en quantité. L'irréhgion travaille les prolétaires des villes, les dispose à la révolte, et les rendrait mcapables de supporter régulièrement la liberté. Quand nous aurons des routes, quand les écoles auront appris à lire à tout le monde, ce qui ne tardera pas, vous verrez, si dès à présent vous n'y prenez garde, l'irréligion envahir nos campagnes et les infester.

Le christianisme, ou au moins le catholicisme^ semble à la veille d'éprouver chez nous une déser-

tion générale. Et pourtant combien nous sommes loin d'avoir tiré des principes chrétiens^ que l'on affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu'ils renferment d'éléments de liberté et de bonheur pour les masses '.Nous, Français, nous sommes un peuple très chrétien en ce sens que nous croyons à l'unité de la famille humaine, et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les nations; mais il semble que nous dépensions à l'extérieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos âmes. Nous, les apôtres de la fraternité des peuples , nous n'avons pas encore fait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Aristote, qu'il y a deux natures distinctes , la nature libre et la nature esclave; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères aînés des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec eux, nous sommes toujours leurs maitres^ et leurs maîtres exigeants.

Et malheureusement, tandis que la société, tourbillonnant à l'aventure , et courant des bordées sans boussole, est exposée à des catastrophes

qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir, la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard , le catholicisme se tient immobile, silencieusement enveloppé dans son manteau, les bras croisés et l'œil fixé vers le ciel. L'Eglise a supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissée fouetter de verges comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la croix , et de là elle n'a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde; aucun signe n'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que , du tombeau où on l'avait jeté, le croyant mort, il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l'humanité qui en a soif.

L'Église romaine est ce qu'elle était il y a quatre siècles; mais, depuis lors, le monde est devenu tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'y point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme , comme tout annonce qu'elle s'y prépare, la religion, qui est le commencement et la fin de la société, la base de l'édifice et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se

renouveler aussi. Serait-ce donc la première fois que le christianisme aurait plié ses formes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuples qu'il avait à moraliser ?

Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous Français, à aucune des variétés du protestantisme; il est trop sec et trop froid pour nos cœurs passionnés ; il est trop étroit pour nos âmes expansives. Je ne demande pas mieux que d'admettre que notre séparation du catholicisme n'est qu'une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement; mais pour que l'on se rapproche, il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile de Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos intelligences. Il faudra qnune branche nouvelle sorte du tronc de Jessé , et que le souverain pontife, prenant à la main ce divin rameau en signe de réconciliation, s'avance vers le siècle, entouré de son Sacré-CoUége ; il faudra qu'à la face du monde, lui, le représentant d'une dynastie de dix-huit siècles , il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont venues se briser en éclats, et qui aujourd'hui le bravent et l'insultent, à la science et à la presse; il faudra qu'il reconnaisse les droits de l'industrie, sur qui a pesé jusqu'à ce jour l'anatlième lancé contre la matière; il fau(h'a qu'il pro jlameque les peuples

sont arrivés à leur majorité, et qu'il leur offre une Charte qui constitue une catholicité plus large, une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d'exercer aujourd'hui. 11 faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe d'austérité lugubre , dont le catholicisme dut se couvrir dans des temps de misère et de douleurs, avant que le travail n'eût multiplié la source des joies de ce monde et n'eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend, qui doit consacrer l'union de l'Occident et de l'Orient, et l'harmonie des deux natures. A ce prix, le genre humain criant Dieu le veutl tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre , et lui demanderait sa bénédiction. A ce prix, le catholicisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut dans le passé, car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut du temps où nos pères reconnaissaient en lui le bienfaiteur des hommes.

Ici, la reUgion a présidé à l'exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des États-Unis a son point de départ dans le puritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique, non pour chercher de For, non pour conquérir des provinces , mais pour fonder une église sur le principe de l'égalité primitive. Us étaient de nouveaux Juifs, comme je l'ai dit. Ils voulaient se M. 19

â90 AMELIORATIOÏ*^ SOCIALE.

gouverner d'après les lois de Moïse. Dans rorigine, ils absorbèrent complètement la cité dans l'église; ils se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque, qui étaient présidées par les anciens ( elders) et par les saints ^ et où toutes les distinctions terrestres étaient, les unes abolies, les autres comptées pour rien. Un de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'inspiration de leurs croyances, des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et de la même manière. Quoique inégalement riches , ils adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments d'égalité. Or, c'est la Nouvelle- Angleterre, exclusivement habitée par les fils des Puritains, et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes , qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.

Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos efforts pour en établir une en France auraient été vains, lors même que nous eussions été propres à vivre démocratiquement , parce que nous avons voulu la fonder sur l'absence de tout sentiment religieux, sur la haine de la religion.

Les sentiments et les mœurs doivent préparer

et inspirer les mesures d'amélioration sociale; les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc , dans cette œuvre difficile, se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation, pour le salut du monde.

J'admire les résultats que le régime politique des États-Unis a produit en Amérique. Il me paraît cependant impossible que les institutions au moyen desquelles l'amélioration populaire s'est réalisée ici, parviennent à s'acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple, il existe des conditions naturelles d'harmonie. Le protestantisme est républicain. Le puritanisme est le self-goi^emment absolu en religion ; il l'engendre en politique. Les Provinces-Unies étaient protestantes; les États-Unis sont protestants. Le catholicisme est essentiellement monarchique ; dans les pays qui sont catholiques, au moins par le souvenir , par les habitudes et par l'éducation, sinon par la foi, une démocratie régulière est impraticable. L'anarchie des ci-devant colonies espagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples cathoHques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.

Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme , ce

292 AME'LIORATfON SOCIALE.

serait se tromper que de croire que Ton agrandirait en France le domaine de la liberté , et que l'on ferait du gouvernement populaire en étendant la prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de l'élection, ou même en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral, tel qu'il est et tel qu'il sera pendant longtemps encore, ne représente qu'une partie de la nation , la bourgeoisie. L'immense majorité nationale n'est pas représentée; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel, ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mêmes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral, plus disposé au progrès réel, que ne l'était celui des électeurs à cent écus. Ils avouent que les communes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

En augmentant les pouvoirs du corps électoral et ceux de la Chambre qui en est le produit, on inféoderait la France à la bourgeoisie , c'est-àdire à luie classe dont je reconnais les solides qualités, mais qui a le défaut d'être peu susceptible d'inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a, tout autant que l'aris-

tocratie , l'esprit exclusif de caste ; elle l'a plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que l'aristocratie , la prévoyance politique , qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous , un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l'intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l'amélioration du sort des masses, et les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que doit appartenir l'honneur d'élever les classes laborieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans l'ordre. Ne futce pas elle qui autrefois affranchit les communes? Sans la royauté, les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin, et de Lyon, aux journées d'avril, et dites à qui serait demeurée la victoire ? Dans nos pays d'Europe, où il existe de grandes villes^ toute bourgeoisie qui viendrait à manquer de l'appui d'un roi ou d'une aristocratie , serait exposée à un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine (1).

(i) Et, par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s'empressait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'elle paraît vouloir ravir à l'ansiocralie , elle paierait cher le plaisir d'avoir humilie cette fière noblesse.

Si nous avions une aristocratie à coté ou audessus de la bourgeoisie, on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se mettre en saillie, tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini par l'institution d'un parlement avec une chambre des communes, c'est-à-dire, par l'émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques , il serait permis d'espérer que l'intervention du pouvoir spirituel obtiendrait, moitié de gré, moitié de force, Tassentiment de la bourgeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement , de leur misère et de leur ignorance.

Nous n'avons plus d'aristocratie ; le pouvoir spirituel est mis à l'écart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majorité numérique : c'est la royauté. Il n'y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et dévouée du peuple. On se récria beaucoup , lorsqu'à propos de quelques paroles de Joséphine au Corps-Législatif, Napoléon fit publier dans le Moniteur que les membres de ce corps n'étaient point les représentants du peuple , que le peuple n'avait qu'un représentant, l'Empereur. Je ne prétends point que Napoléon ait dit ce qui était; mais je n'hé*

site pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être.

La bourgeoisie est représentée aujourd'hui par la Chambie des députés, et dans les grandes villes et les départements, par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes, que d'ailleurs nous fussions propres au self-government^ et que dans la lutte acharnée des intérêts divers nous pussions nous passer d'un pouvoir modérateur fortement organisé, je comprendrais que la prérogative royale fut restreinte, car le roi ne représenterait alors , en temps de paix, que la menue police des rues; mais si tout ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté ; si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler, de longues réclamations à faire valoir, une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis du corps électoral, et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

Il semble aujourd'hui que, toutes les fois que l'on réclame en faveur du pouvoir royal , on prêche la cause du despotisme. C'est la faute de la royauté^ surtout dans les pays de l'Europe méridionale, la France comprise. Le spectacle des abus scandaleux éclos à l'ombre de la royauté en France et en Espagne, fit oublier ses services pas-

ses , et inspira aux philosophes du xviii* siècle une haine violente qu'ils firent aisément partager aux peuples opprimés. La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolution sont loin de nous ; mais la doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu'elle a de dissolvant comme dans ce qu'elle a de généreux; nous en avons retenu un principe désorganisateur , qu'un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mots, « qu'un gouvernement est un ulcère. » Les meilleurs esprits en sont pénétrés , et y cèdent à leur insu. On l'importe sans s'en douter jusque dans l'administration des affaires publiques. Les hommes le plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement; de premier jet nous sommes tous révolutionnaires; notre premier instinct, c'est qu'un gouvernement est un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui l'avait stupidement provoqué ; elle a placé l'autorité entre les mains d'hommes qui, en haine des tendances coupables de la Restauration, avaient propagé pendant quinze ans la théorie àw. gouvernement-ulcère. Elle a eu pour effet immédiat de mettre cette théorie provisoirement à la mode. La Chambre des députés est composée en majorité d'hommes élevés dans ces idées, qui n'ont pu , en quatre ou cinq ans, en se-

I>ETTJIE XXIX. 297

couerrinfliience; d'ailleurs, depuis le 7 août, elle a quelque raison de se considérer commele premier pouvoir de l'État; elle épie donc d'un œil jaloux et soupçonneux tous les pas du gouvernement, et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royauté contre l'anarchie , multiplient , sous les pas de ses agents, les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires, en vue de se garder des empiétements d'un pou\îpir inepte et malveillant ou supposé tel. L'autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites , finirait, si l'on continuait à la presser ainsi, par être emmaillottée comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La Chambre des députés n'est pas seule à s'évertuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n'est peut-être pas elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tout le premier, fait sur lui-même , avec une résignation candide, l'application des doctrines politiques de la fin du siècle dernier : on dirait qu'il accepte la qualification à' ulcère. Il est prêt à se réduire et à s'effacer, toutes les fois qu'il s'agit de ses prérogatives les plus précieuses, de celles qui touchent aux intérêts les plus vitaux du pays, aux améliorations positives et directes qui lui attireraient les bénédictions des peuples. Il est plein

de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles , il recule devant une décision, et s'estime heureux d'en laisser la responsabilité à l'autorité législative : par le fait, il convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui il soit convenu qu'elles ne doivent aucunement s'immiscer dans l'administration.

Les grandes institutions gouvernementales, telles que le Conseil d'État , la Cour de Cassation et la Cour des Comptes , suivant les mêmes errem{3nts, se font aujourd'hui un point d'honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que Ton suppose être garantie et contrôle , et ce qui n'est en réalité qu'entrave à l'action libre du gouvernement. Ces grands corps s'appliquent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles , sans crainte de hérisser de délais et d'embarras la marche des affaires privées et publiques ; ils appliquent au gouvernement ce principe de la Constitution des États-Unis, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été expressément accordés à l'autorité par la loi, ne sauraient lui être reconnus; tandis qu'en France il est indispensable de procéder d'après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés à l'autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l'autorité royale , par les ministres ses délégués , serait coupable de s'arroger le droit de prononcer sur tout et d'intervenir partout^

de sauter par-dessus les formes prescrites par des règlements salutaires; mais elle ne l'est pas moins toutes les fois qu'elle s'abstient là où agir est pour elle un droit et un devoir, ou lorsqu'elle tait bon marché de la prérogative qui lui est conhee. L'abnégation est une vertu qui sied très b.en à un moine dans le désert; elle n'est point de mise en politique, surtout chez nous. De la part de l'autorité, le suicide est un acte tout aussi reprehensible, tout aussi criminel que la violence la plus flagrante contre la liberté (1). Le peuple trançais ne s'accommodera jamais d'un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné, mais II a besoin de l'être beaucoup. La faiblesse est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs. Les hommes médiocres qui, dans leur folle vanité, osent aspirer à présider aux destinées de trentetrois millions d'hommes, et qui, une fois parvenus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent démanteler, ne mériteraient-ili pas, chez nous, detre accusés d'attentat contre l'ordre social, tout aussi bien que des révolutionnaires effrénés ou des contre-révolutionnaires en démencePTout comme ceux-ci et ceux-là, ne compromettent-ils pas la paix publique, ne minent-ils pas les fondements de la prospérité et delà sécuritéde la patrie P 11 ny a cependant pas heu à s'alarmer déme-

(i) Voir la Noie 49 à la fia dq Volume,

sûrement en France de Textrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d'hommes éininents, ni de l'abaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées révolutionnaires, à la suite d'une longue lutte contre une royauté qui était à Fétat de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle ^ inaugurée sur les débris d'une royauté incorrigible , fut d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple, dans sa colère, avait traîné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau; comment ces augustes insignes n'en porteraient-ils pas les marques ? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n'a été souillé d'aucun excès, et que le cri du sang ne s'élève plus contre elle , les passions révolutionnaires doivent se calmer, les idées de défiance excessive contre le pouvoir doivent se dissiper et faire place à celles d'un contrôle éclairé et d'un concours cordial. La cause a disparu; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu'à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal, on la rend incapable de faire le bien ; que les affaires d'un grand peuple passionné pour l'unité ne peuvent se passer d'une direction suprême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle

tETTHE XXIX. 301

avec raison et intention le gouvernement ; que la royauté a plutôt besoin d'être rassurée et encouragée que d'être contenue ; que la puissance bien constatée aujourd'hui des peuples, et les conquêtes de l'intelligence humaine ne permettent plus à un homme de quelque sens, prince ou ministre, de songer en France à un gouvernement de violence, sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur autorité, est devenu impossible ; qu'après les vertes leçons que la royauté a reçues et les calices d'amertume qu'on lui a fait avaler jusqu'à la dernière goutte de lie , le retour des Charles IX et des Louis XV n'est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Marat.

Combien existe-t-il de familles régnantes qui n'aient pas été visitées par l'assassinat ou par l'exil ? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la Révolution, du palais de Paul I", d'Holyrood et de Sainte-Hélène, de Gand et de Cadix, n'aient pas donné le cauchemar? La responsabilité royale n'est pins un vain mot; laissons les rois en courir les chances.

L'autorité monarchique se réhabilite d'ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont

frappésdesaméliorationsopéréesparcertainsgouvernements d'Allemagne quenous étions habitués ^ qualifier d'absolutistes, et à regarder comme

des suppôts d'asservissement et d'obscurantisme. Le principe républicain a produit les États-Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l'Espagne et le Portugal modernes, c'est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle, dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison avec ceux de l'Union américaine.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France, qui participons par notre caractère aux natures les plus opposées , une monarchie tempérée où h. part de la royauté sera large , nous fera jouir des avantages de l'un et de l'autre régime , et nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les solermels enseignements de la Providence , rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l'épouvantable courroux du peuple soulevé, régénéré dans son sang par l'intronisation d'une autre dynastie qui tient au passé par ses traditions et à l'avenir par ses intérêts , et, enfin , stimulé parle double aiguillon de la publicité et du contrôle , doit être en mesure chez nous d'entreprendre la réforme sociale. La royauté nouvelle , née du besoin de la conciliation , peut accomplir cette réforme sans briser d'existences, par une

méthode un peu lente peut-être , mais sûrement et irrévocablement. Il lui appartient de provoquer les améliorations déjà réalisables (1) , d'en méditer ou d'en mûrir d'autres, et de les mettre en pratique dès que le progrès de la moralité publique y aura préparé les esprits. Elle est admirablement placée pour réchauffer et développer tous les germes de bonnes institutions épars dans notre législation et dans nos règlements administratifs (2), pour retoucher à nos lois (3) d'une main prudente et ferme; pour diriger du côté du progrès la masse des forces publiques ; pour monter sur ce diapason la Aaste et puissante machine de la centralisation 5 pour appeler au grand œuvre le concours de tous les hommes supérieurs ; pour coordonner et soutenir les efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà, afin d'atteindre ce b]it (4).

(1) Voir la Lettre xxvui.

(2) Voir la Note 5o à la fin du Volume.

(3) Voir la Note 5i à la fin du Volume.

(4) Les caisses d'épargne, les salles d'asile, les comices agricoles, etc., ont été créés par des particuliers amis du bien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang d'institutions publiques sans les priver du zèle des citoyens, (Voir la Note 52 à la fin du Volume.) Les comices agricoles et les fermesmodèles reçoivent aussi les encouragements de l'autorité centrale ou dé['artemenlale. Les sociétés industrielles, sur le modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d'exciter davantage la sollicitude du gouvernement et des localités. (Voir la Note 55 à la fin du Volume.)

Si l'on admet que telle est en France la mission du pouvoir royal, il s'ensuit nécessairement que nous devrons modifier notre pratique du système représentatif. Chaque année, pendant les six mois les plus favorables au travail de cabinet , les Ministres du Roi sont tenus sur la sellette par la Chambre des Députés. Tout leur temps est absorbé à préparer des discours et à en dire , ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. Il ne leur reste plus un instant pour l'administration; et comme la Chambre n'administre pas, et que le pays s'administre peu lui-même, la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre, les longues sessions n'ont pas d'inconvénient, parce que les conseillers de la couronne n'administrent pas le royaume : l'administration est laissée aux localités, ou est confiée à des commissions indépendantes, ou enfin elle réside dans les Chambres qui y vaquent régulièrement, à des heures données, soit en réunion générale , soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins, les débats parlementaires à effet forment l'accessoire du système. Les hop mes qui y brillent ne sont pas les hommes les plus utiles et les plus actifs du parlement ; ils apparaissent de temps à autre pour réveiller l'attention publique tandis que d'autres font les affaires. Ch'.'z nous^ la Chambre djes députés n ayant rien

autre pour s'occuper, se plaît dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corpsy Elle recherche les scènes de pugilat parlementaire entre d'habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des représentations dramatiques dont le public n'est pas moins avide qu'elle, mais qui, si elles distraient le pays, ne le rendent ni meilleur ni plus éclairé, ni plus riche, et consomment sans profit les efforts et l'intelligence des hommes supérieurs.

Sous la restauration , ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la nations Désormais elles ne répondraient plus qu'à un besoin de taquinerie , qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passion de la liberté, ce ne peut être qu'à celle d'une liberté négative et impuissante. La liberté active, la liberté féconde, celle que la France réclame aujourd'hui, n'a rien à attendre d'un régime qui consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l'annuler, et qui place l'État dans la position de ce char des sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera chez nous, comme partout ailleurs, par le déve- 1 oppement graduel des institutions locales et municipales, et pas autrement ; tout comme le principe d'autorité 5 qui est l'autre moitié de la Vie n, 20

306 AMÉLIÔRATÎOÎÎ SOCIALE.

politique des peuples, ne répandra sur la France Jes bienfaits que l'on est fondé à espérer de lui que lorsqu'il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous l'influence du protestantisme et de la république , le progrès social s'est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême , l'individualisme ; car protestantisme , républicanisme et morcellement, c'est tout un. Les individus se sont déliés les uns des autres ; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; ou si Ton s'est associé, l'on n'a constitué que des . associations restreintes , sans aucun lien entre elles.

La république des États-Unis se subdivise indéfiniment en républiques indépendantes de divers ordres. Les États sont des républiques dans la fédération ; les villes sont des républiques dans l'État une ferme est une république dans le comté. Les compagnies de banques, de canaux , de chemins de fer , sont autant de républiques distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable; chaque individu est, à lui tout seul , une petite république dans la famille. La seule milice qui soit effective, se compose de compagnies de volontaires qui n'ont aucun rapport entre elles. L'organisation religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes

Jes unes des autres, et la plupart texident à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

Notre génie national veut au contraire qu'en France on agisse principalement sous l'invocation des principes d'association et d'unité, qui sont caractéristiques du catholicisme et de la monarchie (1). La France est la plus belle unité politique et administrative qu'il y ait au monde. Nos existences individuelles ont besoin d'être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons l'indépendance, mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d'un tout. La solitude nous accable; la personnalité de l'Anglais ou de l'Américain peut se soutenir seule; la nôtre a besoin d'être classée dans un faisceau. Pour les Français, peuple éminemment sociable , comment le procédé de l'association ne serait-il pas le meilleur? Mais il faut que l'association soit hiérarchique; avec nous, l'association républicaine dégénère en anarchie (2).

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions les plus favorables au progrès en France , je dirais qu'elles consistent à l'entreprendre sous

(i) C'est ainsi que lorsqu'on a voulu organiser sérieusement les caisses d'épargne , on les a toutes reliées entre elles par le Trésor : on en a fait un tout parfaitement an, sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance indifiduelle,

(2) Voir la Note 54 à la fin du Volume.

l'inspiration religieuse, à en confier Taccomplissement dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout,à la royauté; à l'opérer principalement au moyen d'institutions empreintes du double caractère d'unité et d'association hiérarchique, immédiatement comprises dans le giron de la grande association, qui est l'État, ou à l'ombre de puissantes associations secondaires qui , elles-mêmes , seraient toutes rattachées à l'État. Plus nous nous rapprocherons de ces conditions normales et plus le succès sera éclatant; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France, prospère au dedans, reprendre dans l'univers la haute position qu'elle doit y occuper.

Albany (New-York) , ii septembre i855.

Il y a aux États-Unis deux types bien caractérisés, TYankée et le Virginien (t), dont jusqu'à présent le balancement a produit la vie de l'Union . Un troisième surgit dans l'Ouest, qui paraît devoir être l'arbitre et le lien des deux autres , s'il sait lui-même conserver son unité, ce qui ne sera pas très aisé , car l'Ouest compte des Etats à esclaves, et des États où l'esclavage est interdit. Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion des États connus sous le nom d'États du Milieu ou du Centre ^ qui, géographiquement, forment l'intermédiaire entre les deux extrémités du littoral de la Confédéra-

(i) Voir Lettre x , tom. i.

310 l'etat-empire.

tion; ou plutôt elle appartient maintenant à l'Etat de New- York, qui est le plus important, non seulement des États du Milieu, mais de l'Union tout entière (1).

Pour servir de lien entre deux types, il est nécessaire d'en porter en soi les qualités principales; l'État de New-York doit donc combiner la largeur de vues du Sud avec l'esprit de détail du Nord. Pour être, même à demi , la personnification de l'unité dans le grand corps de la confédération américaine, il est indispensable de posséder soi-même à un haut degré le sentiment de l'unité. Pour avoir le don de centraliser l'Amérique, même fort imparfaitement, il faut être doué du génie de la centralisation. Depuis quelque temps , en effet, on a signalé dans l'État de New- York un caractère de grandeur, d'unité et de centralisation qui lui a valu la qualification d'^tat-Empire (Empire-State). Quoiqu'il soit le plus proche voisin des six États de la Nouvelle-Angleterre^ quoiqu'il touche à trois d'entre eux et qu'il soit devenu la résidence de beaucoup de leurs enfants , il a su s'affranchir de l'esprit de morcellement extrême qui distingue les Yankees , ou, pour mieux dire, il a su le contre-balancer

(i) Autrefois le premier Etat du milieu était celui de Pensylvanie. Le Congrès résidait originairement à Philadelphie. La Pensylvanie reçut alors la qualification de Clef de la voûte fédérale {Key-Stonc- State).

par un développement proportionnel de Fesprit d'unité.

L'Opposition, qui a le dessous dansles conseils législatifs de cet État, et qui en a de l'humeur, cherche à faire honte aux populations de la centralisation qui commence à étendre son réseau sur elles. « Vous êtes menés, dit-elle , par la Régence (\) d'Albany; une demi-douzaine d'amis de M. Van-Buren, recevant la consigne du gouverneur Marcy, vous font mouvoir comme des marionnettes. » L'Opposition exagère. Il est certain pourtant que l'organisation de cet État , et surtout les habitudes administratives qui y ont été établies depuis quelques années sous l'influence de M. Van-Buren , et qui font précédent pour l'avenir, ont un cachet de centralisation dont les partisans de l'indépendance individuelle illimitée ont droit de s'alarmer, mais dont les hommes sages doivent s'applaudir ; car c'est précisément par là que l'État de New-York est devenu supérieur aux autres ; c'est par là seulement qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant ainsi avec la force d'expansion, qui domine partout ailleurs dans l'Union américaine , upe force de cohésion suffisante , on a donné à la constitu-

(i) Albany Regency. Albany, capitale de l'État de New- York, a été fondée par des Hollandais , et le nom de Régence est employé dans les Pays-Bas pour désigner les autorités des \illes ; c'est ce à quoi l'Oppositioa fait allusion.

3 1 2 l'état - EMPI RE .

tion de cet État une élasticité, qui, pour les peuples comme pour les individus, est la condition d'une longue et prospère existence.

Inorganisation des écoles primaires et de l'instruction publique en général y est centralisée. La plupart des États de l'Union ont une caisse de l'instruction primaire; dans les États de la Nouvelle-Angleterre, le revenu de cette caisse est réparti entre toutes les communes, qui en disposent à leur gré sans que l'État ait le droit d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune condition. L'État de New-York procède plus impérialement: il oblige les diverses communes à fournir elles-mêmes une somme au moins égale à la subvention publique, sinon la subvention n'a pas lieu (1). Cette méthode, que nous commençons à employer en France dans beaucoup de cas et sous beaucoup de formes^ tant en matière de travaux publics que d'instruction élémentaire, est bien préférable à celle du Connecticut, par exemple , qui distribue annuellement aux localités, dans le même but, la même somme que l'État

(i) Il est même stipulé que la subvention de l'Etat sera tout catièrc destinée à rétribuer les maîtres d'école. L'allocation des communes qui, d'après la loi , doit être au moins égale à la subvention , reçoit la même destination ; en outre les parents aisés, dont la liste est dressée par un comité local, ont à payer au maître les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses matérielles sont entièrement à la charge des localités. (Voir la Note 65 à la fia du Volume. )

de New- York (500,000 fr. environ), sans qu'il lui soit rendu compte de l'emploi de la subvention , sans même que FÉtat puisse vérifier si réellement elle a été consacrée à l'enseignement primaire.

En 1 834 , les écoles primaires de l'État de New- York ont été fréquentées par 54 1 ,40 1 personnes : or, le nombre des enfants de cinq à seize ans existant dans l'État n'est que de543,085. Les frais réunis ont été de 7,000,000 fr., dont 4,000,000 ont été employés à payer les maîtres d'école. Chez nous, il y a quatre ans, la somme totale fournie à l'instruction primaire par l'État, les départements et les communes, n'était que de 4,000,000 fr. Aujourd'hui, grâce aux efforts de M. Guizot, cette somme s'élève à douze millions environ. En y comprenant quelques autres ressources, le budget de l'instruction primaire doit atteindre quatorze millions. Ce n'est pourtant encore que le triple du chiffre qu'il atteint dans l'État de New-York , qui est seize fois moins peuplé que la France. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, en France, est de 2,450,000, c'est-à-dire du treizième de la popu-

(i) L'état de nos écoles présente cette circonstance afûij»eante cfiie le nombre des filles qui les fréquentent est beaucoup moindre que celui des garçons; sur a, 45o,ooo élèves, 825.000 seulement sont des Biles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. Dans aucun pays du monde TinQuence de la mère de famille sur les enfants n'est aussi importante qu'en FranceJ

lation, ou trois fois moindre proportionnellement que dans l'État de New-York(l).

Toutes les écoles primaires de l'État de New- York, au nombre de plus de dix mille, ressortissent d'un comité spécial composé principalement des premiers fonctionnaires de l'État et dont le secrétaire d'État (2) est le membre le plus actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des maîtres d'école, se fait rendre un compte détaillé de la tenue des classes et choisit les livres élémentaires. A cet égard, la Virginie, l'Ohio et quelques autres États de l'Union, sont entrés dans un système analogue; mais l'État de New- York a cela de particulier qu'il possède en outre un Conseil Universitaire dont les membres , appelés Régents de l'Université y sont nommés , au nombre de vingt-quatre, parla législature, et de qui relève la presque totalité des soixante-huit écoles supérieures appelées Académies.

L'État compte aussi sept collèges, dont l'un est qualifié d'Université de New-York , qui correspondent , d'un peu loin il est vrai , aux universités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs quatre facultés.

La surveillance que le gouvernement de l'État de New-York exerce sur les Académies est fort

(i) V ir la Note 56 à la fin du Volume.

(2) C'est le premier fonctionnaire de l'État après le gouverueur ; tout le travail des bureaux repose sur lui.

bornée, quant à présent. Elle se réduit à une visite annuelle faite par un ou plusieurs Régents de rUnwersité; mais l'État pourra étendre son influence, quand il le voudra, par le moyen de subventions déjà en usage. En 1834, ces subventions se sont élevées à la somme totale de 64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les Académies a été, pendant la même année, d'un peu plus de 5^,000 pour une population d'environ 2,100,000, soit deux élèves et demi par mille âmes. En France , avec une population de 33 millions, l'on compte dans les collèges 80,000 élèves; c'est aussi deux élèves et demi par mille âmes. La conclusion de ce rapprochement serait qu'aux États-Unis, où le besoin de l'instruction élémentaire est universellement senti, le désir d'une éducation quelque peu relevée est proportionnellement moins général que chez nous ; car le nombre des familles aisées en état de la payer est beaucoup plus considérable aux États-Unis qu'en France. A ce compte, nous reprendrions, jusqu'à un certain point, en matière d'enseignement secondaire, l'immense avantage que les Américains, ceux au moins de l'Élat de New- York et des États voisins, ont sur nous en fait d'enseignement primaire (1).

Le même esprit d'unité et de centralisation a

(i) Vc»r la Note 67 à la fin du Volume.

dicté un règlement général sur les banques y fort remarquable en principe, susceptible d'acquérir une grande valeur pratique, et qui n'a son analogue dans aucun des autres Etats de l'Un ion , ni dans aucun pays du monde.

Ce règlement, appelé ^^cte du fonds d'assurance (^Safety-Fund'Act) y crée une caisse destinée à subvenir aux engagements des banques qui viendraient à faillir. A cet effet , le 1 "janvier de chaque année, chacune des banques de l'Etat verse, dans une caisse spéciale, une somme égale à 1/2 p. 100 de son capital, jusqu'à ce que la somme de ses versements s'élève à 3 p. 100 dudit capital. Lorsque le fonds d'assurance aura été entamé , il devra être remis à son niveau naturel par le même procédé. Les banques sont placées , avec la caisse d'assurance , sous la surveillance de trois Commissaires nommés, l'un par le gouverneur et le sénat, les deux autres par les banques (1). Ces Commissaires visitent, au moins trois fois par an, toutes les banques de l'État, examinent leurs opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est conformée aux clauses de sa charte. A chaque instant, sur la demande de trois banques, ils sont tenus de soumettre à une investigation spéciale toute autre banque par elles désignée ,

(i) Dans rassemblée générale des banques chacune d'elles a autant de voix qu il y a de fois 5,ooo doll. dans son capital réel.

et , en cas de contravention , ils doivent la faire fermer par la Cour de Chancellerie ( Court oj Chancery ).

Cette loi contient diverses clauses combinées de manière à faciliter aux Commissaires l'exercice de leurs fonctions, et à empêcher qu'ils ne soient trompés; les Commissaires sont investis du droit de se faire présenter tous les livres, d'interroger tous les employés des banques sous la foi du serment. Ils touchent un salaire de 2,000 doll. sur la caisse d'assurance. Les directeurs et employés de banques qui feraient un faux rapport à la législature, produiraient de fausses pièces ou dénatureraient les écritures, avec intention détromper les Commissaires, sont passibles de trois à dix ans de prison. La loi réduit à 6 pour 100 le taux de l'escompte pour les effets à moins de soixante-trois journées; elle fixe aussi une limite aux émissions de billets, ainsi qu'aux prêts et escomptes ; il est statué que les billets en circulation ne pourront dépasser le double du capital réel, et que les prêts et escomptes n'iront pas au-delà de deux fois et demie le même capital. Il s'en faut que cet article ait été rigoureusement observé jusqu'à présent.

Le nombre des banques existant dans l'État est de quatre-vingt-sept, dont soixaute-dix-sept seulement sont soumises aux dispositions du

3 1 8 l'état-ëmpire.

Safety-Fund-Act', les autres avaient été instituées avant le 2 avril 1829 , date de la loi. Comme , à l'exception d'une seule, Manhattan-Bank ^ qui a été autorisée à perpétuité , elles auront toutes besoin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans, elles seront bientôt rentrées toutes , moins une, sous l'empire de la loi commune du Safetf-Fund- Act. Le capital réuni des quatre-vingt-sept banques de l'État s'élève à 168,000,000 fr. L'actif de la caisse d'assurance approche aujourd'hui de trois millions. La somme annuelle des prêts et escomptes effectués par les banques de l'État de New- York, en la supposant quadruple de celle des effets en portefeuille, serait actuellement de 1,500 millions de francs, indépendamment des opérations des trois succursales de la Banque des États-Unis, que l'État possède à New-York , à Buffalo et à Utica. Pour la ville de New- York seule, elle s'élèverait à 940 millions, c'est-à-dire au double des opérations actuelles de la Banque de France.

Mais rien n'a autant contribué à attirer à l'État de New -York sa réputation impériale ^ que l'énergie qu'il a déployée pour Canaliser son territoire. Toutes les ressources de l'État y furent consacrées ; toutes les volontés de ses citoyens , réunies en un faisceau , convergèrent pendant huit ans vers l'accomplissement de cette grande œuvre. Malgré les prédictions les plus si-

nistres, malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute l'Union , Fassurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts : commencé en 1 8 1 7, le grand canal fut achevé en 1 825.

L'Etat de New- York possède un grand nombre de canaux faisant une longueur totale de 247 lieues 1/2, et ayant coiité soixante-cinq millions (1). Ils ont été exécutés aux frais de l'Etat, qui s'est procuré la majeure partie des fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à terminer; c'est le canal Ghénango, qui sera achevé dans le courant de 1836.

La Hgne centrale de ces travaux est le grand canal Erié , sur lequel viennent s'embrancher tous les autres, et qui traverse l'État dans sa plus grande dimension. Il part d'Albany et deTroy, à la tête de la navigation du fleuve Hudson , et se termine à Buffalo sur le lac Erié. Parmi les autres, les plus remarquables sont : le canal Champlain qui, avec le lac du même nom et la rivière Richelieu, complète la communication par eau entre l'Hudson et le fleuve Saint -Laurent, entre New- York et Québec; le canal Os wégo, qui relie le canal Erié au lac Ontario , et le canal Ghénango, qui doit opérer la jonction entre le canal Erié et la Susquéhannah, fleuve principal de

(i) Y compris ce qu'exigera l'achèvement du canal Chénau

go.

320 LETAT-EMPIRE.

la Pensylvanie. Les autres , fort courts , ratta* chent à ce système un grand nombre de petits lacs disséminés dans le nord-ouest de l'État de New-York.

Le grand canal Erié, le plus important de tous ces ouvrages, est généralement d'une construction simple , peu large et peu profond. Mais si , comme objet d'art, il est médiocrement intéressant^ comme artère commerciale, il est prodigieux. A voir nos canaux , sur lesquels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement, on n'a pas une idée de ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte de barques couvertes , élégantes et légères, qu'y font glisser de vigoureux attelages. A chaque instant les bateaux se croisent, et le cor du batelier avertit l'éclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie; tantôt on franchit une rivière sur un aqueduc, tantôt l'on traverse de grands villages tout neufs, beaux comme des capitales, et dont toutes les maisons, avec leurs portiques à colonnes, ont au dehors l'air de petits palais : c'est admirable d'animation et de variété (1).

(i) Le voyage dans les bateaux du grand canal serait charmant et presque poétique , n'étaient les tourments d'une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut, sur des couchettes de dix-huit pouces de largeur , disposées en Ai ois jél âges, sur la hauteur de la chambre.

LETTRE XXX. 32 î

Il est transporté actuellement sur le canal Erié 430,000 tonneaux pesant de marchandises diverses, et sur le canal Champlain 307,000 tonneaux, avec un tarif très modéré. Le produit des péages atteint maintenant huit millions. En France, ceux de tous les canaux possédés par l'État et de toutes nos rivières ne donnent que 3,726,000 francs (1).

L'État de New- York comptait en 1817, lorsqu'il commença son grand canal, 1^250,000 habitans, disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s'il était convenable qu'un gouvernement se fît entrepreneur de travaux publics , et que les gouvernements les plus puissants prêtaient scrupuleusement l'oreille au débat, afin de savoir s'ils avaient le droit d'enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards d'argent et des millions d'hommes à dévaster l'Europe, les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question, sans se douter qu'elle pût embarrasser ailleurs d'aussi grands potentats. L'État de New- York s'est fait entrepreneur de travaux publics et s'en est bien trouvé. Après les avoir exécutés, il les a exploit

(i) Voir la Note 58 à la fin du Volume.

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