II
338 SYMPTOMES DE RIÉVOLUTION.
L'intervention de cette justice prétendue populaire, s'exerçant ah irato par les mains de quelques furieux, qui s'intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du Tea-Party (1) de 1773 , est une calamité au sein d'un pays où il n'y a d'autre garantie de la paix publique que le respect à la loi, et où le législateur, supposant l'ordre , n'a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a en outre l'inconvénient d'être le plus souvent injuste. La plupart des hommes qui ont été pendus ou battus de verges , ou torturés de vingt façons (2) atroces dans le Sud, comme étant des aholitionistes j c'est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'étaient, selon toute apparence, que des hommes
à Philadelphie et à Baltimore, étaient l'ouvrage d'une poignée d'hommes suivis d'une bande d'enfants semblables à ce type de dépravation prématurée , connu chez nous sous le nom de gamin de Paris. Il est fort rare qu'il y ait eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas eu la moitié.
(i) On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent, en plein midi, sous les yeux du gouverneur anglais et de la garnison anglaise , jeter à la mer le thé amené à leur port. Ce fut le début de la révolution américaine.
(2) Un journal de Virginie rapportait qu'un abolilioniste , étant tombé entré les mains d'un comité de vigilance , fut dépouillé, étendu à plat ventre, et que, sur son dos nu , les exécuteurs promenèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans la chair du patient. Un journal de JNew-York rapportait ce fait sans d'autres commentaires que d'agréables plaisanteries.
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peu soigneux de cacher dans leurs discours l'horreur que leur inspirait l'esclavage. Il est même douteux que les prétendus complots^ à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et blancs y aient eu une existence réelle et sérieuse. H n'en a été jusqu'à présent administré aucune preuve qui pût être admise par une cour de justice. A Baltimore j lors des dévastations du mois dernier , qui ont duré quatre jours, cette soi-disant justice a été injuste jusqu'à la stupidité. L'émeute , là , voulait punir , disait-elle , les fripons qui avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland. Il est en effet de notoriété publique , à Baltimore, que la banqueroute d^ cet établissement est frauduleuse; que, la veille dû jour où elle suspendit ses paiements , cette banque, afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier, offrait de gros intérêts pour les dépôts, grands ou petits^ qui lui seraient confiés; mais il était aussi de notoriété publique que les méfaits de cette banque étaient ^l'œuvre d'un certain Évan Poultney , qui était à lui seul la banque tout entière. Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de l'ouvrier , la spoliation de la veuve et de l'orphelin, l'émeute alla demander raison, à qui? aux syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce ne fut que le troisième jour que l'émeute s'avisa de rendre visite à Poultney ; mais lui , sans se dé-
340 SYMPTOMES DE RÉVOLtfTÏO]^.
concerter, se prit à dire en soupirant qu'il était un pécheur , qu'il était bien coupable envers son prochain! Il se frappa la poitrine en signe de repentir, et, dans un jargon puritain, s'accusa luimême plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci ébahis, comme Orgon, de tant de sainteté^ firent comme lui des excuses à Tartufe, essuyèrent avec soin l'entrée de sa maison et ses escaliers de marbre blanc qu'ils avaient salis, et allèrent saccager la maison du maire, parce que la veille un faible détachement de milice, spontanément assemblé, avait fait feu sur eux dans un cas de légitime défense , non sans s'être tenu long-temps immobile sous une grêle de pierres.
Ces désordres sont effrayants par leur caractère de généralité ; ils le sont parce qu'ils éclatent à toute occasion ; ils le sont d'autant plus que leur gravité est moins sentie. Il se rencontre peu de voix pour les flétrir, il s'en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle émeute qui , en France , serait un coup de mort vour les affaires, n'empêche ici personne d'aller à la Bourse, de spéculer, de remuer des dollars et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin, on se demande et on se donne les nouvelles. Ici 1 on a pendu un noir, ailleurs on a fustigé des blancs ; à Philadelphie, dix maisons ont été
LETTRE XXXI. 34 f
démolies; à Buffalo, à Utica, des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on passe au prix du coton et du café , aux arrivages de farine, de planches et de tabac, et l'on s'absorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. Je suis stupéfait de voir comment le mot de légalité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen l'invoque ; le règne de la loi semble fini , nous voici sous le règne de Xexpediency^ c'est-à-dire de la convenance passagère. Adieu les règles de la justice, les grands principes de 1776 et de 89. Vive l'intérêt du moment, interprété par je ne sais qui, pour le succès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce î
Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à Vicksburg sans forme de procès : c'étaient des joueurs, vous dit-on, c'était le fléau du pays. Les citoyens les plus respectables de Vicksburg ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui garantit à tous vos concitoyens le jugement par jury; mais cette vieille équité saxonne dont vous vous vantez? — Aucun tribunal n'eût pu nous en délivrer; la morale et la religion prononçaient contre eux; c'est cet arrêt qu'à défaut d'autre nous avons exécuté; il y avait nécessité. Expediencyl — En Virginie, des voyageurs venus des États du Nord ont été, sous les plus légers prétextes, pour des commérages de diligence, pour des discours de cabaret, traînés devant dt
soi-disant comités de vigilance , puis battus, goudronnés et emplumés (1). D'autres, dont tout ie crime était d'avoir par mégarde, dans la poche de leur manteau j des papiers qu'il a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier ^abolitionistes , ont été arrêtés par des énergumènes et pendus comme des émissaires de rébellion. Qu'avez- vous fait de l'article de la Constitution qui garantit aux citoyens d'un Etat protection dans les autres États ? — Si nous insistions sur ces faits de détail, nous compromettrions l'union du Nord avec le Sud. Expediency ! — Vous, négociants de New- York, voici que les planteurs d'une paroisse de la Louisiane ont mis à prix la tête de l'un de vous (2) parce qu'il est, disent-ils, un abolitioniste ^ un amalgamateur. Votre susceptibilité nationale, si vive à l'égard de la France , ne se réveillera-t-elle pas à ce dernier trait d'audace? — Notre commerce avec le Sud fait la moitié de la prospérité de New- York. Expediency! — Vous, gens de la Nouvelle-Angleterre ; vous , citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine; vous, fils des pèlerins qui s'exilèrent en Hollande d'abord, et ensuite sur les plages arides du Massachusetts ,
(i) Cette punition populaire, fort en vogue aujourd'hui, cou- «iste à arroser le patient de goudron et à le coutrir ensuite de plumes.
(2) M. Arthur Tappan,
plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts; vous, si orgueilleux de vos libertés, comment abdiquez-vous la plus précieuse de toutes, celle de la presse, aux mains d'un maître de poste (1) ? — Toujours la même réponse : Expedlency ! — 11 semble qu'aux États- Unis il n'y ait plus, en politique^ de principes que sauf le bon plaisir des passions, et que les lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle ^ arme sa milice^ achète de la poudre et jette le gant au Congrès. Quand un autre État, comme rOhio, est mécontent de la ligne qu'on lui a assignée pour frontière, il déclare la guerre au Michigan, son voisin, pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts, dans leur sauvage intolérance, se sentent offusqués de la présence d'un couvent catholique^ dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles , sans distinction de religion , ils le saccagent, y mettent le feu, et le couvent brûle à la vue d'une ville de 70,000 âmes , sans qu'une goutte d'eau y soit jetée pour l'éteindre , sans qu'il se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche attentat. Quand un gouverneur de Géorgie rencontre un magistrat intègre qui s'interpose entre
(i) Voir la Note 69 à la fin du Volume.
la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que l'on est impatient de dépouiller, il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d'État (1). Et, je le répète, ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes eux-mêmes, si multipliés qu'ils soient, c'est qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici, à New- York, le sac des églises et des écoles des noirs était unspectacle que l'on contemplait, où les négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction; on criait kourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore , une foule nombreuse battait des mains sans s'inquiéter de qui on démolissait la maison , et des dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air. Autre symptôme plus effrayant encore : le courage civil, cette vertu des Hampden, cette gloire de la race anglaise, qui brilla d'un éclat si pur aux États-Unis, tant que vécurent les hommes de qui l'Union tient son indépendance, paraît momentanément s'éteindre; je dis momentanément, car il y a chez la nation américaine un fond d'énergie qui ne peut manquer de se ranimer un jour et de réagir. La presse qui, sauf un petit nombre d'exceptions honorables, ne possède pas et ne mérite pas, aux États-Unis, la considération qui l'entoure en France, la presse
(i) C'est ce qui a eu lieu il y a un an, de la part du gouverneur actuel de la Géorgie, M. Lumpkin.
qui, ici, est si outrageusement violente et brutale contre les membres du Congrès d'opinion adverse, est au contraire plus que réservée envers la masse. La presse américaine est libre en ce sens qu'elle ne paie ni cautionnement ni timbre; mais elle est dépendante d'une opinion publique absolue, capricieuse et peu éclairée dans son despotisme. Cette opinion publique démocratique veut que l'on flatte ses passions du moment, et n'entend pas qu'on lui fasse la morale. C'est un maître à qui l'on déplaît aisément , et qui témoigne vite son déplaisir. Le journaliste américain n'ignore pas qu'à la moindre hardiesse on le quittera. Depuis les derniers événements, ce n'est pas la seule crainte qui le préoccupe: il sait que s'il prenait envie à l'un de ses ennemis de le signaler comme abolitioniste , par exemple, il serait très aisé d'ameuter sur le port trente Irlandais et autant de polissons des rues , qui viendraient piller et démolir sa maison, goudronner, emplumer et exiler sa personne (1), sans que l'autorité s'interposât. Il est donc démesurément circonspect. En un mot, il y a maintenant aux États-Unis un commencement de terreur. Les hommes courageux
(i) Un journaliste de Boston vient, il y a quelques jours, d'être ainsi chassé de la ville par une émeute, pour cause d'abolitionisme. Il y a deux mois environ que , pour avoir déplu à une compagnie de milice, un journaliste de la Nouvelle-Orléans a été frappé du même ostracisme .
et dévoués à la cause des lois n'ont pas de point d'appui dans la presse; et là où l'autorité serait disposée à leur en fournir un, il se trouve insuffisant, soit que l'autorité ait peur, soit qu'elle veuille ménager ses intérêts de parti , soit qu'elle n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de répression matérielle. Il ne reste plus au petit nombre de bons citoyens que la situation de leur pays alarme vivement, d'autres ressources que de s'unir en associations patriotiques , et de se former en compagnies de milices y de créer enfin une garde nationale sous la forme qu'autorisent les lois et les usages du pays. Ils sentent qu'il le faut, et cependant ils hésitent, parce qu'ils craignent d'organiser ainsi la guerre civile. Les Baltimoriens paraissent pourtant déterminés à en essayer. On parle aussi d'une loi qui rendrait les communes responsables des dévastations qu'elles auraient laissé commettre dans leur sein. Cette loi, si elle ne prévenait pas complètement les désordres , car ici l'impôt est principalement supporté par les riches, aurait au moins l'avantage d'en réparer les effets matériels.
La génération actuelle des États-Unis, nourrie dans les affaires, vivant dans une atmosphère d'intérêts, si elle est supérieure à la génération révolutionnaire en intelligence commerciale et en audace industrielle , lui est bien inférieure en courage civil et en amour du bien public. Chose
déplorable à dire! Dernièrement, quand Baltimore eut été pendant quatre jours à la merci du génie de la destruction , quand la sécurité de la ville eut été vainement promenée du maire au shériff, du shériff au commandant de la milice, quand les prisons eurent été forcées, le maire et les miliciens pillés, quand le sentiment générai eut enfin réveillé celui de l'ordre , il ne se trouva personne, dans cette ville de cent mille âmes, qui pût ou qui osât se mettre à la tête du mouvement. Quand les citoyens les plus recommandables et les plus intéressés à la tranquillité publique furent réunis en meetings à la Bourse, cette montagne en travail n'accoucha que de longs considérants avocassiers sur les avantages de l'ordre, et d'une kirielle bavarde de résolutions qui ne résolvaient rien. Il fallut, ô honte! qu'un vieux débris de l'Indépendance, un vieillard de 84 ans , qui s'était retiré du Congrès pour aller terminer en paix sa longue carrière , sentît , à ce spectacle , son sang demi-glacé par l'âge bouillonner dans ses veines et monter à son front, et qu'il se levât pour rendre du cœur à cette foule d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur ville subir le despotime d'une bande d'ivrognes et de gamins. Il fallut que ce vieillard indigné, interrompant la lecture des résolutions interminables, s'écriât énergiquement : « Danmyour résolutions] (au diable vos résolutions!) Donnez-
3i8 SYMPTOMES DE RÉVOLUTION.
moi une épée et trente hommes, et je vous réponds du bon ordre! — Comment, général Smith, lui dit lun des irrésolus faiseurs de j^éso-
lutions, vous tireriez sur vos concitoyens?
Ceux qui viennent, au mépris des lois, chasser leur voisin de sa maison, la saccager, et réduire sa femme et ses enfants à la misère, ceux-là ne sont pas mes concitoyens, » répondit le général Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que nul n'osait dire, furent accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé par acclamation commandant de la force publique, et peu de jours après il fut élu maire. Depuis lors Baltimore est tranquille. Mais lorsqu'on réfléchit que l'ordre n'a pu se rétablir dans une grande et florissante cité que parce qu'il s'est rencontré là un vétéran que la mort avait par hasard épargné, et qui a trouvé en luimême assez d'énergie pour venir ^ un pied dans la tombe, enseigner une dernière fois par son exemple à ses concitoyens, les traditions des beaux jours delà liberté américaine, n'est-on pas forcé de répéter avec M. Clay : « Nous sommes au milieu d'une révolution ? »
M. Clay n'a pas été faux prophète, car les événements qui se sont succédé depuis qu'il prononça ces paroles , annoncent qu'une crise est imminente. Le système américain ne joue plus régulièrement. Au Nord, l'extension illimitée du
Lettré xxxï. 349
droit de suffrage, sans la création d'aucune institution politique régulatrice, a rompu tout équilibre. Au Sud, la vieille base empruntée aux sociétés d'avant J.-C, sur laquelle on a voulu élever au xix^ siècle un ordre social nouveau , s'agite et menace de bouleverser l'œuvre à demi achevée desimprévoyantsbâtisseurs.Dansl'Ouest, une population sortie de terre sous l'empire de circonstances sans pareilles dans les fastes du monde, affecte déjà des prétentions de prépondérance, disons mieux, de domination sur le Nord et le Sud. Partout les relations établies par l'ancien pacte fédérai viennent se heurter contre des incompatibilités. La rupture de l'Union , dont l'idée seule eût fait frémir il y a dix ans, qui était rangée parmi les choses infâmes qu'il n'est pas permis de nommer, la rupture de l'Union a été appelée sans que la foudre soit tombée sur la tète du sacrilège. Maintenant c'est un lieu commun de conversation. Or la rupture de l'Union, si elle avait lieu, serait la plus complète des révolutions possibles.
Quels doivent être les caractères de cette révolution que l'on sent venir? A quelles institutions donnera-t-elle le jour? Qu'est-ce qui doit périr dans cette liquidation? Qu'est-ce qui doit grandir dans ces orages? Qu'est-ce qui doit s'y tremper pour résister ensuite à l'action des siècles? Je ne me sens pas le don de prophétie, et je n'essaierai
pas de pénétrer le mystère des destinées du Nouveau-Monde. Il y a cependant en moi une conviction : c'est qu'un peuple qui possède Ténergie et l'intelligence dont sont doués les Américains; un peuple qui a, comme ils l'ont, le génie du travail, qui^ comme eux, combine la persévérance avec l'esprit de ressources, qui est essentiellement méthodique et rangé , et qui , à défaut de croyances bien vives, est du moins imbu jusqu'à la moelle des os d'habitudes religieuses^ un tel peuple ne peut être né d'hier pour disparaître demain. La nation américaine, malgré ses défauts originels, malgré les lacunes nombreuses qu'une croissance précipitée et une éducation superficielle ont laissées dans ses idées, ses coutumes et ses sentiments, est vraiment grande et forte. Pour de telles nations, les plus violentes tempêtes sont de salutaires épreuves qui les fortifient, de solennels enseignements qui éclairent leur esprit^ élèvent leur âme et affermissent leur moralité.
Baltimore, 8 octobre i855.
La société américaine se compose d'éléments autres que ceax de la société européenne en général, et française en particulier. En analysant celle-ci, on y trouve au premier rang une ombre d'aristocratie , comprenant les débris des grandes familles de l'ancien régime échappés à la tourmente révolutionnaire, et la progéniture de la noblesse impériale, qui semble, elle aussi, séparée de ses pères par des siècles.
En dessous, s'étend une bourgeoisie nombreuse, en deux parties fort distinctes : l'une, la bourgeoisie active, embrasse le commerce, l'industrie, la classe bien rare encore des industriels agricoles ou propriétaires producteurs, les gens de loi et les
professions libérales; Fautre, désignéequelquefois sous le nom de bourgeoisie oisive (1), est formée des détenteurs inactifs du sol , gens qui tirent de leurs terres , par l'intermédiaire de leurs fermiers ou colons partiaires, un revenu de 2,000 à 7 ou 8,000 fr. , sur lequel ils vivent sans pouvoir l'accroître, et même sans y songer sérieusement; la classe peu considérable des rentiers s'y joint comme un appendice.
Ces deux sections de la bourgeoisie diffèreiit essentiellement l'une de l'autre, en ce que la première travaille, tandis que consommer et jouir sont toute la vie de la seconde. L'une augmente son avoir, et peut par conséquent se tenir toujours au-dessus du flot, et maintenir son niveau, sinon le hausser; l'autre, comme l'a dit M. Laffitte, successivement transportée par le temps dans une société à la richesse de laquelle chaque jour ajoute quelque chose, se trouve chaque jour relativement plus pauvre , et doit décroître. Elles diffèrent par leur origine : l'une est pkis essentiellement tiers-état; l'autre a des prétentions nobiliaires ; elle est la progéniture ou au moins l'héritière et la continuatrice de la petite noblesse des campagnes. Sous la restauration , elles ont différé d'opinion politique : l'une siégeait princi-
(i) Je me servirai quelquefois de ce mot, sans y attacher aucun sens flétrissant ; il ne m'a pas été possible d'en trouver un autre qui exprimât n)iei]x Ja conditioii dp celle classe.
LETTRE xxxir. 353
paiement au côté gauche, l'autre préférait le côlé droit. Aujourd'hui^ la première accepte sans réserve la dynastie nouvelle; la seconde, plus difficile à contenter en fait de garanties d'ordre , et prompte à s'alarmer sur toute violation du droit ancien, conserve encore de secrets penchants pour l'antique légitimité. Sous le rapport religieux, celle-ci est sceptique, et croirait volontiers que la philosophie voltairienne et les théories de l'opposition de quinze ans sont le necplus ultra de l'entendement humain ; celle-là^ ébranlée dans sa foi, garde cependant le feu sacré du sentiment religieux , repousse les conceptions désorganisatrices du xviif siècle, et dédaigne les élucubrations des publicistes libéraux de la restauration. La première se pique de positivisme et n'a que des préoccupations matérielles; la seconde s'inquiète davantage des grands principes conservateurs de la société ^ mais se refuse à reconnaître les intérêts nouveaux qui doivent entrer en partage avec ceux du passé.
Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont cependant pas séparées autant que je l'indique ici ; elles se mêlent et se croisent. Une grande portion de la bourgeoisie participe de l'une et de l'autre, et se porte alternativement de chaque côté, selon le temps et les circonstances. Toutefois, pour èîre souvent confondus dans la même personne, Its deux intérêts n'en sont pas moins distincts. II. 23
354 LÀ ^OURGÊOÎStE.
Là base de la pyramide est occupée par les pâysahs et par les ouvriers; elle se siibdivîse en deiix portidhs : l'une adriiisé à la propriété ; l'autre qui ri'y est point arrivée encore, quoiqu'elle f aspire impàtieintllent. D'tiii côté, la classe dés artisans et des petits cultivateurs; de l'autre, les prolétaires.
Atijourd'hui , il est universellement reconnu ijué la bourgeoisie domine eh France. L'aristocratie est rëpoussée du pOutdir oti se tient écartée. Lés àftisaiis et les petite ciiltivâteUrs commehceiit à peiné àletët' la tête. Lés prolétaires né compterit point.
Dans les États du Nord de l'Union américaine, la société est beaucoup moins complexe qu'en France. En faisant abstraction de la caste des gens dé cdùléùr, il n y existe que deux classes : la bdurgeoisië et la démocratie. Ces deux intérêts qui chez nous sont en lutte, Un seul a xine existence publique, c'est celui du travail.
La bourgeoisie s'y composé d'industriels, de commerçants, d'avocats, dé liiédecins. Les agriculteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre appréciable, non plus que les hommes voués exclusivement à la culture des sciences , des lettres et des arts.
Là démocratie comprend les Jarmers et les mechanicSf les cultivateurs et les artisans. En général, le cultivateur est le propriétaire de sa
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terre. Â rOuest, c'est une régie qui ne soiilfre pas d'exception. La grande propriété territoriale n'existe pas dans le Nord et le Nord- Onest, au moins comme classe (1). Il n'y a pas, à proprement parler, de prolétaires, quoiqu'il y ait des journaliers, et que les villes et méine les champs aboildent de maiiteiivres dépourvus de capitaux. Ce sont véritablement des apprentis, des étrangers fort souvent, qui débutent chez l'artisan dans la ville, ou chez le cultivateur dans la caiiipagne, et qui deviennent à leur tour artisaiis et cultivateurs, et souvent^ de là, riches industriels, spéculateurs opulents.
Entre ces deux classes , bourgeoisie et démocratie , il n'y a d'ailleurs aucune ligne de démarcation , car les efforts de quelques coteries pour établir des classifications de salons et installer des supériorités de fashion , méritent à peine d'être signalés^ et n'ont qu'une valeur négative comme protestations timides et souvent gauches contre les abus de l'égalité. La bourgeoisie et la démocratie ont les inémes habitudes domestiques
(i) Il reste quelques familles de grands propriétaires vivant sur leurs domaines. Dans FÉtat de New-Yorlc, par exemple, on trouve uu cerlain nombre de personnes possédant de grandes étendues de terrain. Il y a aussi des gens qui acîièteut à bas prix des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce sont des spéculations sur les terres identiquement semblables à des spéculations sur le sucre et le café, et qui ne peuvent être considérées comme constituant une classe de grands propriétaires.
et le même genre de vie, votent ensemble et sur le même pied, et ne diffèrent un peu sérieusement que par le culte qu'elles suivent ou par le banc qu'elles occupent à l'église. On peut avoir une idée assez exacte des rapports habituels de ces deux classes en Amérique, par les relations qui existent aujourd'hui en France entre la riche bourgeoisie et les débris de l'aristocratie.
L'influence politique est aujourd'hui tout entière aux mains de la démocratie américaine, tout comme chez nous elle appartient maintenant à la bourgeoisie. La bourgeoisie américaine n'a de chances d'arriver au pouvoir que temporairement, par suite de divisions accidentelles au sein de la démocratie, en ralliant à elle une portion considérable des artisans et des cultivateiu's, ainsi qu'il arriva au commencement de 1834, après les attaques du général Jackson contre la Banque; tout comme l'aristocratie en France ne peut relever, non pas sa bannière (elle n'en a pas en propre), mais celle de la légitimité, cpi'autant que l'impéritie du gouvernement susciterait de nouveaux orages, et inspirerait des alarmes sur la sécurité publique aux classes bourgeoises qui le soutiennent de toutes leurs forces.
Dans les États du Sud, la présence de l'esclavage produit une société différente de celles du Nord; la moitié de la population y est composée de prolétaires dans toute l'acception i\u mot;
LETTRE XXXll. 357
c est-à-dire d'esclaves. L'esclavage appelle nécessairement la grande propriété , qui est l'aristocratie de fait. La grande propriété s'est maintenue dans le Sud, même avec l'habitude de l'égal partage, quoiqu'elle ait été singulièrement amoindrie.
Dans le Sud, entre ces deux extrêmes, est une classe moyenne formée, comme notre bourgeoisie , de deux éléments , les travailleurs et les oisifs, l'intérêt nouveau et l'intérêt ancien. Le commerce , l'industrie et les professions libérales d'un côtéj de l'autre, les propriétaires fonciers, dans le genre de nos propriétaires campagnards du Midi et de l'Ouest, vivant sur leurs terres du revenu qu'y produit la sueur de leurs esclaves, n'ayant point le goût du travail, et n'y ayant point été préparés par l'éducation , ne participant à l'exploitation routinière de leurs domaines que fort indirectement; gens incapables de se retourner si l'esclavage était aboli, tout comme nos propriétaires seraient hors d'état de se faire une existence si leurs propriétés leur étaient ravies.
On conçoit que la loi de l'égal partage a dû nuiltiplier cette classe de propriétaires sans industrie; elle est nombreuse dans les anciens États du Sud, Virginie, Carolines, Géorgie, et aussi en Louisiane; les temps d'arrêt qu'ont d'abord éprouves ces Etats, tandis que le Nord marchait
358 LA EOUIIGEQISIE.
en avant sans gêne, et l'extension que prenait cette classe , sont deux faits corrélatifs qui s'expliquent l'un l'autre. Mais on ne la retrouve pas dans les nouveaux États du Sud. La génération nouvelle du Sud, dévorée, comme celle du Nord, delà passion d'acquérir, est devenue industrieuse comme les Yankees. La culture du coton lui offre une belle carrière; dans l'Alabama et le Mississipi, la terre à coton est, comme partout dans l'Ouest , à fort bas prix. La traite intérieure fournit en abondance des esclaves que, grâce au crédit, on paie sans peine, lorsque l'on n'a point de patrimoine , pourvu que l'on ait des amis. Les fils de famille des anciens Etats du Sud, au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la propriété paternelle, avec une poignée d'esclaves, liquident leur avoir, l'augmentent par des emprunts qu'ils sont assurés d'acquitter promptement, et vont établir dans le Sud-Ouest des plantations de coton, sortes de manufactures agricoles, les unes grandes, les autres moyennes, où ils ont eux-mêmes plus ou moinsi'activité, les soucis et les espérances d'un entrepreneur d'industrie.
Ainsi , la classe des bourgeois qui ne travaillent pas ou travaillent peu , disparaît des États-Unis. Dans les États de l'Ouest, qui sont vraiment le Nouveau-Monde , elle n'existe plus , ni au Sud , ni au Nord; on n'y trouve personne qui ne ^oit voué à l'industrie agricole, commerciale ou
manufacturière , aux professions libérales ou af[ix fonctions cléricales.
Les Etats-Unis diffèrent donc de nous en ce qu'ils n'ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisjve , ni prolétaires, au moins dans le No^d. Il ne ipe semble pourtant pas démontré que, poi^r ces trois classes, le fait de leur absence ait une seule et même signification. Je ne vois aucune difficulté à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie oisive s'éteignent définitivement dans la société américaine; tandis que, pour l'aristocratie (1), il me paraîtrait plus exact de dire que l'Amérique n'en a pas encore.
La civilisation , en passant d'un continent à l'autre, s'est donc débarrassée du prolétariat et de la bourgeoisie oisive. Cette double disparition n'est pas un phénomène double; c'est un fait simple, ou du moins ce sont les deux aspects d'un fait unique, le progrès industriel du genre humain. Il me semble inévitable qu'à cet égard l'ancien monde suive l'exemple de l'Amérique; il tend au même but par des moyens qui lui sont propres; ce que l'on appelle la force des choses, c'est-à-dire la marche providentielle de l'humanité, l'y pousse invinciblement.
(i) Par aristocratie, j'entends ici un corps constitué, composé des diverses supériorités sociales reconnues et constatées suivant un certain nombre démodes divers, l'un desquels pourrait être la naissance. (Voir la Jettre suivante , xxxiii. )
II y a une loi supérieure à toutes les conventions des sociétés, à tous les codes et à toutes les jurisprudences : c'est que, lorsqu'une classe a cessé de contribuer pour une part à l'œuvre sociale 5 sa déchéance est imminente ; il ne lui est pas possible de conserver ses avantages à moins que la civilisation tout entière ne s'arrête et ne fasse un de ces repos dont le plus grand exemple est celui de Rome, depuis Auguste jusqu'à Constantin ; mais dès que la colonne se remet en marche, ceux qui ne veulent pas être soldats et qui sont incapables d'être officiers , ceux qui ne sont en mesure d'occuper aucun emploi ni dans les rangs, ni à l'état-major, ni à l'ambulance, nia la cantine, sont abandonnés comme traînards et rayés des rôles.
Cette loi est rigoureuse et impitoyable; nulle puissance humaine ne saurait soustraire à leur sort ceux qu'elle a condamnés; eux seuls peuvent éviter d'être effacés des cadres en y prenant une place active.
C'est ce qui explique pourquoi , chez nous , l'aristocratie nobiliaire a été anéantie. Entre elle et la royauté, il se livra, comme entre la royauté et l'aristocratie anglaise, une longue suite de batailles; mais le succès fut différent comme le génie des deux peuples. En France, l'unité monarchique triompha : Louis XI terrassa l'aristocratie; Richeheu la musela; Louis XIV lui mit le
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collier de la domesticité. Ainsi réduite , en tant que puissance politique, il ne lui resta plus d'autre domaine que celui du goût et des arts, et elle l'exploita au profit de l'irréligion et de la corruption des mœurs. Lors donc qu'en 1789 elle fut pesée, elle fut trouvée trop légère; l'arrêt des destins fut prononcé, et la révolution l'exécuta avec une brutalité de cannibale. Cette aristocratie infortunée ne se souvint de sa nature (|u'au moment de mourir ; elle aborda l'échafaud noblement.
Par la même rai.son , la bourgeoisie oisive tend à disparaître chez nous, car elle n'accomplit aucune mission qui ne puisse être remplie sans elle. Elle n'enrichit pas la société par son travail , quoiqu'elle prétende à être comptée au nombre des producteurs, sous prétexte qu'elle possède le sol et qu'elle exerce une manière de surintendance dans les travaux agricoles. Le fait est qu'elle ignore l'agriculture ; elle connaît par tradition un roulement routinier, mais le paysan le sait tout aussi bien qu'elle et n'a pas besoin qu'elle vienne le lui rappeler. Le propriétaire, il est vrai, dans beaucoup de cas, est payé en nature par le paysan , et vend lui-même alors son grain ; mais le paysan trouverait sans peine le temps de vaquer à ce négoce , et s'en acquitterait tout aussi bien que le bourgeois.
La bourgeoisie oisive ne représente pas non
plus les lumières; à cet égaixl, elle ne possède rien de plus, rien de moins qu'une petite instruction littéraire dont je ne conteste pas les agi^éments, mais qui est peu en rapport avec les besoins et les tendances du siècle.
Là où, comme en Angleterre, une noblesse subsiste et maintient sa prérogative, c'est qu'elle remplit une double fonction. Premièrement, elle se voue à l'art le plus difficile de tous , celui de gouverner les hommes; elle y excelle^ soit parce qu'elle le cultive par tradition , soit parce qu'elle se recrute soigneusement des hommes qui ont constaté leur supériorité dans la connaissance des divers intérêts sociaux. C'est une raison d'existence qu'il n'est pas possible défaire valoir e^i faveur de notre boiu-geoisie oisive ; celle-ci est notoirement étrangère à la science du gouvernement.
L'autre fonction d'une noblesse, non moins essentielle que la première dans nos sièc|es policés , consiste à servir de modèle dans l'art de la vie réelle, à enseigner l'art de consommer, sans lequel celui de produire ne procure que des satisfactions imparfaites et illusoires, et à encourager les beaux-arts. Sous ce rapport encore, il n'y a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie oisive. Elle ne brille ni par la grâce , ni par l'élégance , ni par le tact. L'importance qu'elle a acquise depuis la destruction de l'aristocratie, a été funeste à la vieille politesse française, à l'exquise
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urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis cinquante ans , tandis que If s Anglais se développaient à cet égard , beaucoup plus que leur humeur roide et inélastiq\ie ne semblait le permettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et beaucoup désappris sous l'influence de la bourgeoisie oisive ou même active.
Quant à l'art de consommer et de bien vivre, quant à ce culte de la personne dont les Anglais appellent comfortl^ seule fraction qu'il leur soit donné d'en sentir, notre bourgeoisie a des leçons à reçevojr; elle n'en a plps à donner. Ce n'est pas faute de dispositions natives. Nul peuple n'a reçu de la nature des sens plus subtils que les nôtres. Certes, notre fiÎDre est plus sensible, notre ouïe et notre palais sont bien autrement délicats que ceiix des Anglais. Notre aptitude à la consommation et au culte personnel est prouvée par ce fait , que nous sommes en possession de la plupart des métiers qui en relèvent; le Français a, d'un bout du monde à l'autre , le monoDole des emplois de cuisinier et de maître-d'hôtel, de coiffeur et de maltrededanse, de vaîet-de-charnbre et de tailleur. Mais pour consommer, pour bien vivre, pour entourer son existence du comfort à l'anglaise et de cet autre comfort plus raffiné que, nous Français, nous pouvons concevoir, il faut être riche. Or, notre bourgeoisie est pauvre, et, politiquement, c'est un de ses plus grands défauts ;
364 LA BOIJIIGEOISIE
elle s'appauvrit de jour en jour soit par l'effet de la loi d'égal partage, soit en raison de son oisiveté qui la condamne à un revenu stationnaire tandis que la richesse publique et le luxe croissent rapidement de toutes parts.
Ainsi obligée à vivre d'économie , il est clair qu'elle ne peut encourager les beaux- arts ^ car c'est un 'patronage dont l'exercice coûte cher. Il exige d'ailleurs une délicatesse de goût qui devient fort rare en France, je le répète, depuis la déchéance de l'aristocratie.
Lorsqu'on analyse la population de l'empire ottoman , on est tout surpris d'arriver à ce résultat, que, dans la Turquie d'Europe, il n'y a que 500,000 Turcs (l) superposés à sept millions d'hommes , et l'on se demande comment la Sublime-Porte est encore debout et s'il n'est pas temps de refouler les Osmanlis en Asie pour rendre l'indépendance aux peuples qu'ils oppriment. Je suis tout disposé à croire que l'empire ottoman est arrivé au terme de son existence européenne;
(i) La Turquie d'Europe actuelle compte 7,600,000 habitants environ, dont 5oo,ooo seulement sont Turcs. Ceux-ci résident principalement à Constantinoplc. H y a 0,000,000 de Grecs.
Le reste de la population se compose de Slaves : sauf les Albanais , il y a fort peu de Grecs en Bessarabie , Servie, Moldavie, Valacliie et Bulgarie.
Avant la séparation de la Servie, de la Valacliie, de la Moldavie et de la Grèce, la population de Tempire ottoman d'Europe était de 10,000,000.
et cependant je suis convaincu que si les cinq cent mille Turcs partaient, sans être remplacés par aucun élément extérieur aux populations indigènes, les déchirements de l'anarchie succéderaient au repos maladif au sein duquel languissent ces beaux pays; toutes ces nations d'origine et de croyances diverses se heurteraient et s'entredévo reraient. C'est que les Turcs, s'ils ne représentent par l'ordre dans l'Albanie et la Romélie, représentent au moins l'absence du désordre. On peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la même mission négative sur le territoire français, et que, si elle disparaissait, la France elle-même périrait bientôt dans d'horribles convulsions.
Mais cette comparaison , dont la bourgeoisie oisive ne peut être flattée, et dont je ne pense pas qu'elle réclame le bénéfice, est absolument inexacte. La population française est infiniment plus homogène que celle des provinces turques. Elle est aussi plus avancée. La plupart de nos prolétaires des villes et des champs sont prêts pour une autre existence, et ils y aspirent ardemment; c'est la société qui n'est pas prête, elle, pour la leur donner. Il ne leur manque autre chose que le bienfait de l'éducation, et un plus facile accès à la propriété, c'est-à-dire, des conditions meilleures et des occasions plus multipliées de travail, pour être en état d'exercer, aussi bien qu'une grande partie de la bour-
geoisie, la plénitude des droits de citoyen (1).
D'ailleurs il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgigoisie oisive représente en totalité ou en partie l'élénletlt d'ordre, ce n'est qu'à l'aide et par l'intermédiaire de quatic cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises, tandis quedall^ l'empire ottoman, il suffit d'une poignée de sol« dats pour tenir en respect les rayas et là multitude des croyants ; ce qui démontre clairemèilt que cette bourgeoisie ne conserve plus sa prédominance qu'en opposant aux masses la force des masses elles-mêmes : position critique à faire frémir, et qu'il est impossible de faire diirer , car toutes les baïonnettes commeticent à être itltelligentes.
La bourgeoisie oisive n'a donc plus qu'uîi parti à prendre, c'est de passer dans les rangs de la bourgeoisie qui travaille; c'est de se préparer à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. Lorsqu'elle le voudra , nos campagnes ^ qtli fcomposent spécialement son domaine , changeront de face comme par enchantement , et nos paysans , qui, l'on ne saurait trop le répéter, forinent réellement en France la classe la plus nombreuse et là
(i) Beaucoup de paysaus sont devenus propriétaires pendant la révolution, et ont montré alors qu'ils n'avaient plus besoin des leçons de la bourgeoisie pour rendre le sol productif, pour gérer une propriété et élever une famille.
LETTRE XXXII. 3g7
plus pauvre, seront éJevés à une condition meilleure, dont ils sont dignes. Elle est responsable, de niouié avec le gouvernement, à qui appartient r.nùiative de tous les grands projets d amélioration, de l'avancement de vingt-cinq millions de prolétaires agricoles.
Dans cette métamorphose elle a tout à gagner Par là, elle maintiendra son rang social et s'y raJermira, car elle reconquerra ainsi la confiance des masses, et justifiera sa supériorité par un fécond patronage. Elle échangera une existence gênée contre une belle aisance, ou même contre la richesse, et les dégoûts de la fainéantise contre la satisfaction qu'inspire la conscience du bien que l'on a fait, et d'un grand devoir qu on a loyalement rempli.
Déjà, cette honorable désertion du drapeau de 1 oisiveté à celui du travail s'opère tous les jours. Fehcitons-nous-en : feisons des vœux pour qu'elle s accélère, car il n'y a pas de temps à perdre. Insistons surtout près du gouvernement pour qu'il a lacihte par toutes les mesures propres à développer le travail, par tous les moyens qui peuvent hâter les progrès de l'agriculture, et inspirer a la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer à cet art, le premier de tous.
L ARfSTOCRATIE.
Philadelphie, i3 octobre i835.
Il n'y a de grande société durable qu'autant que l'autorité y est constituée. On conçoit cependant un cas où l'autorité peut être momentanément tenue à l'ombre ; lorsque de puissantes nations sont à la recherche des formes politiques et sociales qui leur conviennent, lorsqu'elles ont à passer d'essai en essai, à tâtonner et à se retourner successivement en sens divers, lorsque d'ailleurs leur isolement du reste du monde garantit leur indépendance et les dispense de s'organiser en vue d'une invasion, il est permis, il est nécessaire qu'elles se réservent la plus grande aisance de mouvement, et qu'elles réduisent le nombre de leurs attaches tout juste à ce qu'il faut pour que le système reste d'une seule pièce.
370 l'aristocratie.
Mais , encore un coup, une société sans ordre fixe et sans liens politiques est une anomalie , un phénomène transitoire. Les liens sociaux de l'opinion et de la religion , les seuls qui subsistent ici, ne peuvent suppléer à l'absence des liens politiques , qu'en se resserrant jusqu'à la tyrannie. D'ailleurs, une fois qu'il y a des grandes villes , comme New-York, Philadelphie, Baltimore, et une nombreuse population mobile que l'opinion et la religion ne peuvent surveiller de près , les mœurs et les croyances ont absolument besoin du ferme appui des lois.
La gravité et la fréquence des désordres qui éclatent maintenant dans l'Union américaine, ptouvetit que les temps sotït proches où l'autorité detrâ s'y organiser. Il y a des intérêts alarmés dafls le Sud, par exemple^ qùîj en î'absencef d'une protection légale , se protègent éux-méwies brulaleiïïenf, à tort et à traîveps, et c^ui doivent sentir \st nécessité d'un pouvoir sur leqUe) ils puissent se reposer du soin de les défendre. Au Kord, ûj û dants lesfviMes, parmi k bourgeoisie^ une population âmoltie até plotôt policée par la richesse, qui n'a pîiïs de go^t pénr cette portion dit self-goveTfnnent cfuî eoïïsiste dans la répression de la violence paf la fofce, et, parmi la dénioeratie , un élément inquiet et indocile, que la force seule peut contenir. Ces deux classes particulières au Nord , qui grossis-
tETTUE xxxnr. 371
sent toits les jours, ne pourront bientôt plus yivfe lune près de l'autre que moyennant l'interpositibn d'un pouvoir.
L'autorité a deux bases sut- lesquelles^ pôlil^ être stable, elle doit s'appuyer comme l'homme sur ses deux pieds : l'unité ou centralisation , et k classement hiérarchique. Les bases correâport^ dantes de la liberté sont l'indépendance de la localité, de la famille et de l'individu, et l'égalité. L'unité ou centralisation commence à apparaître au sein de plusieurs des États de l'Union Américaine (1).
Il n'est pas exact de dire que les Américaine aient absolument nié le principe d'autorité , car ils ont posé, dès l'origine, Un principe de soitvè^ raineté, cehii de la souveraineté du peuple. Il est vrai qu'ils l'entendaient d'abord négativement^ c'est-à-dire comme un renversement pur et simple de l'autorité à Teiirôpéenne, du pouvoir militaire fondé sur la conquête ; mais une fôi^ que la doctrine de l'égalité eut assuré la prédominance à la démocratie sur la bourgeoisie, là démocratie se mit peu à peu à exercer cette souveraineté au profit de son intérêt bien ou mal entendu , de ses passions bonnes ou mauvaise^ : il y eut pouvoir dans toute l'acception du mot. Il y a même eu dictature. Celle-ci n'a point été
(i) Voir Lettre xsx.
ti72 l'aristocratie.
permanente à beaucoup près; elle ne s'est montrée que par saccades et par intervalles. La plupart du temps elle sommeillait et laissait le champ libre à l'individualisme. Elle ne se réveillait que pour frapper un grand coup et se rendormir ensuite ; mais quelle qu'ait été l'irrégularité de son action , un fait essentiel a été accompli : il y a eu pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi; il y en a eu de plus en plus.
Les Etats de la Nouvelle-Angleterre, qui sont le morcellement et l'individualisme incarnés, sont ceux qui ont fait le moins de pas dans cette voie. Les anciens Etats du Sud, quoiqu'ils aient plus de centralisation dans le sang, se sont aussi montrés assez timides. Les États qui se sont le plus avancés sont ceux du Centre, et particulièrement celui de New-York; l'Ouest, et particulièrement le Nord-Ouest , semble disposé à les imiter.
Ce pouvoir unitaire agissant par bouffées, véritable centralisation à éclipses, a eu deux modes d'action , l'un négatif, l'autre positif. Négativement, il a imposé des limites, quelquefois étroites^ à l'indépendance des individualités personnelles et des individualités collectives. Il a réduit , par exemple , les privilèges des compagnies anonymes en général, et en particulier celles des compagnies de chemins de fer et de ceux des banques, ou même il s'est arrogé l'omnipotence à leur égard : en ce moment , dans les Ét^ts
tETTlîE XXXHI. 37J
du Nord, le parti démocratique pousse un toile contre toutes les compagnies. II a fait des rè<.Jernents commerciaux restrictifs, tels que les lois
dinspectiondesdenréesd'exportalion(l) Activement, il est intervenu dans les transactions de particuher à particuUer, pour les déclarer nulles ou pour les suspendre : c'est ainsi que dans l'Ouest Il a ete fait diverses lois rétroactives accordant des délais aux débiteurs; ou il a cassé en masse des tnbunaux qui se refusaient à plier, comme dans le Kentucky; ou il a institué des monopoles quil vendait au profit de l'État, tel que le chennndeferd'AmboyàCamden (de New-York à Philadelphie). Depuis un petit nombre d'années, lia commencé à adopter d'autres mesures essentiellement organiques et de la plus haute portée: •1 a entamé la centralisation des écoles , des grandes voies de communication et des banques, cest-a-dire des trois institutions les plus capi-
(0 Lesmes„res res.Hcti.es adoptées contre ]os comn.^uie, son d,cleos par la défiance. On craint, non sans raison da" quelques cas, que les compagnies ne deviennent trop puissant
neso.entdangereusespour les libertés publiques, DanslaKou
velle-Angleterre, les législateurs du Massachusetts, par e.e.ple
..en prévu le cas, et leur principe de morcellement les av U
conduis a hmUer, bien avant ceux des autres États, les préro-
g^es des compagnies. Dans cet État, tous les actionnaires
dune compag„,e sont iudividuellement responsables de tous
es engagements de la compagnie , c'est-à-dire qu'il n> existe pas
de ompagn.es anonymes , quoiqu'il , ait des compagnies qu ii-
fiees d .ncorporatcd, ce qui est le tenue correspondant.
374 l'aiustûçkati^.
tal^s dans une société vouée à l'^ndustne. 4ip$i se développent aux Etats-Unis les germes d'iine centralisatior^ effective qui n'ep^ibrasserai| ni plus x\\ ;^oips que k^ intérêts douiiïiant§ du pays. A cet égard, \e Nqrd et 1^ Sud , l'Est et r Quest , paraissent devoir être bientôt \inanimes , ^ J exception de la Nouvelle- Angleterre , qi^e ses idé^s d^ niQrçellejçnçnt r^tienn^nt ^n ^^Tiê^Ç dan^ cp i^ouvempnt nouveau (1).
S'il y a uri éçueil à redp.uter. poiir une époque procl^aine, dans les Etats dii Norçl, ce n'pst pas que le poviyoir y manquç, c'est qu'il y en ait t^op. Autant la dén^ocratie de ce^ É^ts est pi^ibrageuse à l'égard dt^ pouvoir n^iliçaire, autant plie paraît devenir facile à l'égard (le la çeutralisatio^ législative. EU^ sç refuse à e^ appeler à la fovpe armée, même ppur la répression d^s plus ijf^tales violences ; ^^ais 01e abuserait ypl^ntie^-^ de TpHtnipotence des déléguéç ^w peuple y çlle pe serait pas éloignée, pour peu que les circonstances l'y provcquassent^ delà pousser jusqu'à la tyrannie. Le goiivprnement représentatif per4 son caractère de transaction entre les divers intérêts sociaux, et dégénère en instrument de despotisme dans les mains de la majorité numéfiqu^. En Amérique, il ^ comniençé par être ynie charte octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Main- Ci) Vdîi' 1^ Nëtë i4 à la iitt d«^ Vo^tfttie*
tenant îes rôles sont renversés ; l^ bourgeoisie aurait besoin qu'on lui oetroyât ppa charte à son tour, et elh ne paraît pas devoir J'obtepir,
En place das tortures physiques de J'inquigi* tion , ce despotisme , s'i} parvenait k s'affermir* aurait de cruelles tprtures morales , un Ut de Pr o« custe pour les intelligences et pour les fortunes, un niveau de plomb pour le génie, Sous prétexte d'égalité, il instituerait l'unifomiité l^ plus déi-» espérante. Comme il serait supiîessivement exercé par tous ceux sur qui se promène la faveur po-^ pulaire, il serait éminemment mobile et eapri"? cieux, remettrait tout en question à tout instant (1), et dès lors finirait par paralyser T^sprit d'entreprise qui a fait la prospérité du p^ys.
Dans les États du Sud , la démocratie blanche a un piédestal , l'esclavage. Pour se sentir haut , elle n'a pas besoin de rabaisser continuellement la bourgeoisie; elle exerce son autorité par en bas, et songe moins à attaquer ce qni est au-dessus d'elle. Au Sud, la société se divise en maîtres et en esclaves ; la distinction de bourgeoisie et de démocratie y est secondaire, aujourd'hui surtout que la condition inquiétante des noirs oblige tous les blancs à rester unis* D'ailleurs, dans \e Sud, Fesclavage contraindra bientôt les gouvernements locaux à instituer une po-*
(i) Voit î« NeU 60 M U fitt dtt Veliata«j
376 L'ARlSTOCRATtE.
lice et une force armée qui, tout en contenant les esclaves, préviendraient le retour des excès dont cette portion des États-Unis a été souillée en 1835, et empêcheraient que l'on n'y imitât les attentats contre la propriété et l'ordre public, dont, depuis quelque temps, le Nord est fréquemment le théâtre.
I.a centralisation est la moitié de l'autorité; l'autre moitié, le classement hiérarchique, n'est pas prompte à se dégager aux États-Unis, surtout dans les États du Nord^ où cependant il est nécessaire qu'une institution quelconque vienne donner de la stabilité au pouvoir.
Il y a deux aristocraties , l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de capacité. Je ne parle pas de l'aristocratie d'argent : celle-ci n'a de chance de s'affermir et ne possède d'influence que lorsqu'elle est confondue avec l'une des deux autres.
Toutes les grandes sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour ont constitué plus ou moins solidement l'une ou l'autre de ces aristocraties , disonsle même, toutes les deux. Le classement par ordre de capacité existait même chez les Égyptiens et les Indous dans l'intérieur de l'enceinte à pic de la caste. La société chrétienne est la première qui ait nettement institué le classement par ordre de capacité, non seulement au sein de chaque nation, mais dans la catholicité tout entière; le clergé de l'Église romaine était organisé sur ce
LETïiiE XXXII r. 377
principe. Il devait en être ainsi : cette société croyait à l'unité de Dieu et de la race humaine; pour elle, il n'y avait qu'un Dieu , père de tous les hommes , et devant qui les distinctions de la naissance ne comptaient point.
Parallèlement à la hiérarchie de capacité, tous les peuples qui ont eu de grandes destinées politiques, et qui ont fondé de durables empires, ont eu une aristocratie de naissance, un patriciat civil et militaire.
Chez quelques peuples de l'antiquité en petit nombre , le patriciat était composé de tous les citoyens libres , qui étaient en minorité relativement aux esclaves. Telles ont été les répu- ])iiques de la Grèce, dont la fortune politique a dailleurs été assez mince. Tels ont été les Arabes, chez lesquels il y avait, en dessous des croyants , des rayas , chrétiens et juifs. Les nations qui ont pesé le plus dans la balance de la civilisation européenne, étaient différemment constituées; au-dessus des citoyens libres, elles avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle a été Rome; telle est l'Angleterre : de même l'empire de l'islamisme n'a été stable qu'après qu'une poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes^ comme caste privilégiée.
Il est à remarquer que la dernière des grandes sociétés qui sont passées sur la terre, cette société chrétienne qui a été la première où Taris-
378 l'aristocratie.
tocratie de capacité se soit déployée dans toute son ampleur, a été aussi celle où l'aristocratie de i^ai§sance a été le mieu^^ caractérisée. Le groupe des peuples issus de Japhet? qui §ont vpnus cette fois pousser la civilisation , et faire de leurs muscles ses muscles, de leur yolontp énergique sa volqnté, avait apporté du Nord im profond sentiment de famille qu'il i^i planta dans l^ politique ; ainsi fut créée la noblesse la plus héréditaire que l'on eut encore vue. H y avait eu jusque là hérédité dans la casÇe ; les Germains constituèrent l'hérédité des distinctions et ^es fonctions dans la famille , avec la clause précise d§ la primogéniture. Ge qui n'ayait guèi'e été qu'une exception en faveur des familles rçiyales, ils l'appliquèrent à toutes les familles ïîob,ies. Cette organisation subsiste encore , plus ou moins modifiée, dans la plupart d^s ptats eurppéens. Hier encore, elle semblait aussi vigoureuse que jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s'était transformée , selon les besoins des tempi^; qu'elle était devenue élastique et flexible ; qu'elle avait pivert son giroii à l'aristpçratie de capacité, et qu'elle avait consacré ses richesses ef ses privilèges, ^ i^on à satisfaire §es caprices j non à assouvir ses passions, mais à répandre autour d'elle le réseau d'un yaste et bienfaisant patronage.
Il y {^aujourd'hui réaction violente con^v® Je^ tlistinctiortâ héréditaires et raHstocrati^ (Je n^^*
sance. Sur tous les points du territoire occupé par la civilisation occidentale, l'aristocratie d'origine féodale est batfue en })rèche, ici par la démocratie , là par la bourgeoisie, ailleurs par le pouvoir royal. Dans la ligue contre elle, l'empereur de Russie donne la main à la démocratie américaine et à labqurgeoisie française, et la démocratie britannique, dans la nersqnne d'Q'Çpnnell, est l'alliée du i^oi de Presse et de l'emperpur d'Autriche . La dpctrine du christianisme sur la création, qui nous représente Diei| tirant les âmes comme d'un réservoir^ sans que le père et la mère transvasent aucune parcelle de la leur dans le corps de l'enfant j implique la réprobation de l'aristocratie de naissance : or, toutes les intellio^ences , même celles qui sont le plus ret^elles à la foi chrétienne, vivent aujourd'hui^ sans s'ep douter, sur le fond d'idées que le christianisme a mis en circulation. Quand la philosophie mq^leru^ îîpqs ^i^seigfle que le hasard de la naissance ne peut être un titre aux distinctions sociales, elle ne fait que tirer une çlécJiiGtipn logique des préceptes enseignés par le Christ; elle est la cputinuatric^ dp§ Pere^ de j'pglise , à cela près qu'elle appelle hasard ce que le christianisme nomme Providence.
Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la yaleur actuelle de l'aristocratie çle r^^i§sauce, on, est forcé de reconnaître que, dans le passé, elle a i^eiidu de gmndâ services au genre humain. Pour
380 l'aristocratie.
lie pas sortir de l'histoire des peuples modernes, il est clair^ par exemple, que l'organisation féodale fixa les hordes des barbares. Sans le système des fiefs, elles eussent perpétuellement tourbillonné sur le sol de l'Europe, se heurtant nation contre nation, tribu contre tribu. Parce système, elles prirent racineet constituèrent un ordre social nouveau. La différence la plus essentielle qu'il soit possible de signaler entre les peuples germains ou normands et les bandes d'Attila , ou celles qui, plus tard, sous les fils de Gengiskan, inondèrent le nord de l'Europe, c'est que les premiers avaient l'instinct fondateur , manifesté par leur conception féodale , tandis que les autres en manquaient. L'Angleterre est principalement redevable de ses immenses succès à son aristocratie (1). Je ne regrette point le passé ,
(i) L'aristocratie anglaise est accessible à tout homme supérieur. Le Roi peut d'un roturier faire un lord, et il use souvent de cette faculté. En outre, Tordre des chevaliers (knights) , qui est le premier degré delà noblesse, est essenliellenient une aristocratie de talent, de mérite et de service personnels; l'hérédité n'y subsiste pas. Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de l'aristocratie de naissance, celle-ci a empiété aussi sur l'aristocratie de capacité; car, avec la constitution du clergé anglican, en l'absence des monastères et des nombreuses institutions gratuites du temps passé , il est bien plus difficile aujourd'hui à un gardeur de pourceaux, comme Sixte-Quint, de se frayer sa route dans les rangs de l'Église anglicane, qu'il ne le lui eût été au moyen âge de s'élever au sommet de la hiérarchie calho- Jj(jue.
lÊTTRE XXXI ïf. oHt
parce que la part de la gloire de la France reste grande, quoique, militairement et politiquement, elle ait été vaincue par sa rivale, partout , et en Europe, et dans le Nouveau-Monde, et dans la vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire que si l'aristocratie française eût triomphé dans sa lutte contre Richelieu (1), les destinées du monde eussent pu être complètement changées; peut-être alors la France eût rempli le rôle qui est devenu celui de l'Angleterre.
Le droit d'aînesse, étendu hors des limites de l'aristocratie, doit être considéré comme autre chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage, dont il est assez difficile de défendre Yéqidté, a été pourtant une des causes de la grandeur de l'Angleterre. Il est évident qu'il est favorable à l'agglomération des capitaux ; or les capitaux sont comme les hommes : unis, ils sont puissants; divisés, ils sont sans force. Grâce à la loi de primogénitiu^e , l'Angleterre eut à sa
(i) L'aristocralie française qui lutta contre Richelieu était prolestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la même époque. Le protestantisme français était l'élite de l'Europe sous tous les rapports , même sous celui de l'industrie et de» manufactures. On sait que les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation deTEdit de Nantes, qui cha?sa ([uatre cent mille Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, particulièrement ei^ jHgllande^ en Angleterre et en AUemagne.
382 L'AKfgtOCRATFfc,
disposition ufië Elrrtiée toujours rêriai§sâîitë de cadets àVides de pattèt Mit industrie ddtiâ lëS colonieà^ et COtitêiitS de lêilf^ sort, sbit parce que leurs aînés leur prêtaient cbrdialeniferit letlt- rtp^ pui^ soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie, et qu'ils savaient bien qu'avec dit trair^iil ils arriveraient à la for Unie , soît |jarcë qu'ils ne snppO^ saient pas qne le monde pût être arrangé diffê-^ rëttirtient. Pendant ce temps, les ^înés formdlent une riche métropole qui envoyait k propos d'atttples secours à ses établissements lointains, et tjui gagnait petit à petit la suprématie eti ËitrOpe.
Quoi qu'il en SOit, ce Serait folie qtië déVfcJil^ loir reconstruire la féodalité , Oli que de songer à copier, soit en France, soit aux États-Unis, l'aristocratie anglaise , même avec son mode de recrutement pàtthi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques qui dWt fait leur temps.
Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants, d'avoir une aristocratie , c'est-àdire un corps, héréditaire ou non, qui conserve et perpétue les traditions, donne de l'esprit de suite à la politique, et se voue à l'art le plus difficile de fous, quWjourd'hui cependant tout le mondé croit savoir sans l'avoir appris , celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts , mais sa gloire politique
LÈtTRÈ ^xiiit. 383
me semble' devoir être passagère comme un météore.
Je ne sais si je irie laisse égarer par moll admiration poitr le passé, qtioîqùe je ne me dissimule pas ce qu'il a eu de tyranniqne envers l'iitt mense majorité du genre humain ; mais je ne puis me détetmin^r à ct-oire que Fhéf-édité, otl, en termes plus généraux^ le Sentiment de là famille, doive étreentièréhïerit banni deTinstitutiori airistocratique destinée à cotirottner lotdre social nouveau, Ètïystérieùx éUcoi^e, qui tend à se con-^ stituerstitîes deux Hve"^ ele FAtlarttique. Le sentiment de k famille ne va pas en s'éteignant. La famille, depuis l'origifte des temps historiques jusqu'à nous, s'est modifiée comme toutes les institutions sociales. Dans les premiers âges, elle était tout entière absorbée dans le père; successivement les» individualités de l'épouse et des enfants se soiit dégagées; mais, à travers toutes ces transformations, le sentiment de la famille a sa-^ gné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement progressif ne s'arrête pas brusquement, il est inévitable que les institutions^ à la piste desquelle» notre eiviHsation s'agite, donnent au sentiment de la familïe une place dans la politique, et l'on ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans une certaine dose d'hérédité.
On peut objecter, en ce qui concerne les États- Unis, que le sentiment de la famille y est beau-