DE L'APPLICATION DE LARMÉE AUX TRAVAUX PUBLICS
En i835 , le gouvernement essaya l'application de l'armée aux travaux publics dans la construction des roules stratégiques de l'Ouest. Des ateliers , composés de 020 à 36o travailleurs , furent établis dans quatre déparlements. Les résultais furent très peu satisfaisants. Dans la Mayenne, la Vendée et Maine-et-Loire, les travaux ont coûté i4, i5 et 00 p. 0/0 en sus des devis. Dans la Loire-Inférieure, ils ont coûté 10 p. 0/0 de moins, mais ce bénéfice se résoudrait en une perle, si, aux déboursés des Pontset-Chaussées, on ajoutait ceux de l'administration de la guerre, qui a continué aux soldats leur solde et leur ration, et qui a payé les frais de leur campement. Enfin , un entrepreneur eût certainement fait uu rabais sur les devis.
Ce mauvais succè? peut être attribué à diverses causes : 1° Les soldats sont restés trop peu de temps à l'ouvrage pour, s'y façonner: ils ont travaillé cinq mois consécutifs , il est vrai, dans la Loire-Inférieure , mais ils n'ont été sur les chantiers que
deux mois cf demi dans la INhiyeuae et la Vendée, et un mois seulement dans Maine-et-Loire.
2° Il convenait de tie composer les ateliers que d'hommes de bonne volonlë» et suffisamment robustes , et Ton n'en a rien fait dans les trois départemenis où l'insuccès a été si bien caractérisé. Une partie de notre armée est sortie des campagnes , et se trouve propre aux travaux de lerrassenicnl. L'autre partie provient des villes, et a peu de goût pour remuer la terre. En prenant des corps en bloc, sans dislinclion d'hommes valides ou faibles, de bonne volonté ou non, on a eu inévitablement des ateliers hétérogènes, où Ténergie des uns était paralysée par la mollesse des autres. Dans le dépailement de la Loire-Inférieure, l'aulorilé militaire locale avait choisi des hommes de bonne volonté.
5° On avait organisé un élat major trop nombreux relativement aux travailleurs , et qu'il eût été aisé^de réduire de moitié ^ ce (jui eût donné une économie dans la dépense.
4° Les bases d'évaluation du travail ^ imposées par l'administration de la guerre, étaient vraiment inadmissibles. On a exigé que le soldat fût payé autant qu'un travailleur ordinaire; et l'administration des Ponis-et- Chaussées a eu la faiblesse d'y consentir.
5° Enfin il est douteux que les officiers se soient montrés ani' mes du zèle et de la vigilance qui les signalent dans le service militaire. Les officiers paraissent désirer peu l'application de l'armée aux travaux publics. Peu propres à diriger leurs soldats dans ce nouveau service, il est dans la nature humaine qu'ils soient peu favorables à un ordre de choses où ils croient qu'ils n'auraient plus eux-mêmes qu'une importance subalterne.
En i835, la compagnie du chemin de fer de Saint-Germaiu a aussi employé des soldats , et elle l'a recommencé , en i836, sur une plus grande échelle. L'autorité s'est refusée à ne donner que des soldats de bonne volonté ; il a fallu que l'on prît tous ceux qu'elle présentait, des compagnies en bloc. Elle n'a pas permis que les soldats fussent à la lâche ; il a fallu les payer à la journée, et tous également. On a interdit aux agents de la compagnie de donner aucune gratification aux militaires les plus actifs ; et lors
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même que des soldais avalent tlé renvoyés des ateliers , parce" qu'ils y mettaient le désordre, ils continuaient à figurer sur les feuilles de paie ; en un mot, l'émulation a été anéantie. Aussi les terrassements opérés parles militaires ont coûté, dans les trois premières semaines, 120 p. 0/0 plus cher que s'ils eussent été livrés à des ouvriers civils, et 60 p. 0/0 dans les trois dernières. Après six semaines de travail , les besoins du service ont obligé l'autorité à déplacer les soldats ; Texpérience a été ainsi brusquement interrompue.
L'administration militaire avait exigé que les soldats ne fussent pas mêlés aux ouvriers civils. En cela elle avait eu raison.
En i855, le prix de la journée des soldais employés par la compagnie de Saint-Germain était de 1 fr. 25 c, soit 7 fr. 5o c. par semaine. On leur retenait 1 fr. 65 c, pour le service militaire dont ils étaient dispensés, il leur restait donc 5 fr. 85 c, sur quoi Ion retenait encore 5 fr. au profit de la masse, comme si l'application de l'armée au travaux publics n'avait eu pour but que d'arrondir la masse des régiments qui l'avaient incomplète. L'arrangement de i856 était meilleur. Le prix de la journée fut alors porté à 1 fr. 00 c, soit 7 fr. 80 c. par semaine; la masse continuait à absorber 3 fr ,, mais il n'était rien retenu pour le service. Il était affecté 4o c. par jour à l'ordinaire , et le dimanche le soldat touchait 2 fr; /\o c. La compagnie payait les 4o c. de l'ordinaire lors même que le mauvais temps empêchait les soldats de travailler. En raison de cette dépense , à cause de l'indemnité comptée aux officiers, sous-officiers et tambours, et de quelques effets d'équipement fournis par la compagnie, le salaire journalier d'un soldat travailleur revenait à 1 fr. 55 c. ou 1 fr. 60 c. Un terrassier gagnait alois de 2 fr. 25 c. à 2 fr. 75 c. S'il est permis de tirer une conclusion de ces expéiieuces , c'est qu il sera très difficile, sinon impossible, d'appliquer l'armée à des travaux exécutés par d'autres que par l'Étal.
Pour que l'application de l'armée aux travaux publics fût utile, même dans les entreprises exécutées par l'État, il faudrait que les officiers fussent plus qu'aujourd'hui capables d'y coopérer , cl pour cela il faudrait que l'on modifiât l'enseignemcut de
Sainl-Cyr, ce qui n'est nullement impraticable. A l'école de West-Point, les ofQciers de toutes armes apprennent l'art de l'ingénieur militaire et civil. L'on pourrait aussi organiser, pour cette fin , des régiments composés dliommes choisis, commandés par des officiers du génie ou de l'artillerie, dans lesquels Tétalmajor serait moins nombreux que de coutume. Quinze ou vin'^t mille hommes ainsi organisés suffiraient pour exécuter d(s quantités d'ouvrage considérables.
Un moyen sûr d'empêcher toute mésintelligence entre les ingénieurs et les officiers consisterait à remellre complètement au corps du génie militaire ou à celui de lartillerie l'exécution de quelque grande communic^ation. Les officiers de ces corps ont , comme je l'ai déjà dit , toutes les connaissances requises, et ils sont aujourd hui sans occupation digne d'eux.
Comme toute grande innovation, l'application de l'armée aux travaux publics soulèvera beaucoup de difficultés et rencontrera beaucoup de résistance ; mais je suis persuadé que Ton s'exposera à de grands embarras el à de funestes lenteurs si l'on entreprend la belle oeuvre de la navigabilité et de la viabilité du territoire , sans se créer d'abord cetle ressource ; avec des soldatg travailleurs, qu'il serait aisé de faire agir par masses, on pourrait, dans un temps donné et sur un point donné, exécuter des quantités de travail hors de proportion avec celles qu'il est possible d'obtenir des ouvriers ordinaires.
Note 4o. (Page 162.)