‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 23 sur 70 · II. 3e ’KDITÏOU · texte numérisé non relu

II. 3e ’KDITÏOU

AMELIORATION SOCIALE

Le taux moyen de l’argent dans T ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s’opèrent en France, est au moins de 1 5 ou ao pour 100, de 2 5 peut-être. Supposez qu’on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 100, ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persuadé en effet qu’entre deux années, Tune de prospérité comme 18 24 ? l’autre de détresse comme i83i , ce taux moyen varie du double) , il est clair que l’on aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d’une diminution des frais de gouvernement, et qui n’en différera qu’en ce qu’elle comprendra presque autant de millions que les autres comptent de milliers de francs. Il n’est pas possijble d’évaluer exactement la somme des transactions qui s’opèrent chaque année en France; elle s’élève à un grand nombre de milliards; car il y a transaction, et transaction affectée par le taux de l’intérêt, toutes les fois qu’un produit change de main. La production totale de la France est estimée à g milliards ; ce qui suppose une masse de transactions dix a douze fois peut-être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets de commerce est d’environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois, et une masse de transactions de 80 milliards , une économie de 2 p. 100 par an représenterait 54o millions.

Voilà les économies dont les hommes d’État

doivent sq préoccuper aujourd'hui j ce sont les plus grosses, ce sont celles qui fructifieraient le plus.

Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour effet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards , une fois pour toutes * par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique (1).

Système de communications ,

Il serait superflu de s'arrêter à démontrer Finfluence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes, et particulièrement sur celui des classes inférieures, *4 cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et de petites communications par eau et par terre , comprenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer, pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l’Etat, soit par les compagnies, soit par les départements, soit par les communes, ne tarderait pas à doubler, à tripler, à décupler dans certains cas !a valeur et le produit d'une grande quantité de terres. Notre agriculture, si déplorablement arriérée, prendrait un magnifique essor. En vertu de la solidarité qui lie toutes

(1) Voir tom, I, pages 77 et 78-

*44 AMÉLIORATION SOCIALE. =

les branches de production, F ensemble de notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée £i Ton eût consacré à cet usage le milliard de l’indemnité des émigrés (i) et les quatre cents millions de !a guerre d Espagne! La restauration, gouvernement caduc et sans génie propre, ne put jamais s’élever à la conception de cette œuvre populaire ; voulant graver sa marque sur la France, elle n’imagina rien de mieux que d effacer les N impériaux de nos monuments, pour écrire à la place d autres initiales. Pitoyable plagiat! G est avec d’autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire son chiffre sur le sol de la patrie. Il sent que c’est son intérêt; il n’aura pas besoin qu’on lui rappelle que c’est son devoir.

Ce serait donc une entreprise digne d’un grand peuple qu’un vaste système de travaux qui embrasserait les grands chemins de fer et les modestes chemins vicinaux (a), les canaux et les routes; qui dessécherait les marais et subviendrait à l’irrigation des contrées privées d’eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne, ouvrirait la Bretagne, jet-

(i) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux et des chemins de fer en Pensylvatiie. La liste des souscripteurs aux emprunts ouverts par TEïat de PensyJvaniè pour l'exécution de ses travaux publics, figure parmi les documente officiels soumis à la législature. J y ai retrouvé beaucoup de noms qui étaient inscrits précisément à la même époque sur les tableaux de l'indemnité.

{2) Voir la note 49 à la lin du volume.

terait la Durance sur la Provence aride , et l’Hérault sur le Bas-Languedoc, pour les arroser; qui ferait de Rouen et du Havre, de Lille et de Calais, d'Orléans, de Reims et de Troyes, les faubourgs de Paris; qui consommerait l'Union de la Belgique et de la France; qui fixerait à Strasbourg un des premiers entrepôts du monde; qui , en attendant mieux, rendrait un peu de vie à Bordeaux, qui se meurt, en lui permettant d'atteindre les départements du Centre et du Midi par une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la Garonne , de la Dordogne et du Lot; qui ressusciterait Nantes, qui est mort , en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables, en le rattachant aux vivaces provinces de 1 intérieur, et , surtout , en le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyon aussi près du Rhin et même du Danube, qu'il l’est de la Loire et du Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse minérale, qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire au marché; qui, dans la répartition de ses bienfaits r ii oublierait pas, comme il est arrivé trop souvent, la paisible et laborieuse population de nos campagnes, et qui délivrerait enfin chaque village, chaque ferme isolée, du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand* Puisse cette œuvre de paix etre bientôt abordée avec des moyens proportionnés à son étendue!

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Toutes les améliorations se tiennent: un bon système de travaux publics exercerait une influence active sur le développement du crédit, et, réciproquement, un système large de crédit public et privé imprimerait la plus grande activité aux travaux publics. Je dis plus: il est impossible que nos travaux publics soient conduits avec rapidité, à moins d'avoir recours au crédit. Prête n dre les exécuter exclusivement par le moyen de l'impôt, serait folie. Sans le crédit public et privé, les Américains n’auraient jamais eu de travaux publics. Ils n’ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins de fer qu’à l’aide de leurs banques et de leurs emprunts. En 1828, les trois villes du district fédéral, Washington , Georgetown et Alexandrie, formant ensemble une population de trentedeux mille âmes, avec un commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles, car le pays qui les entoure est d’une extrême stérilité, souscrivirent pour 8 millions de francs au grand canal de la Chésapeake à rohio. Pour couvrir leur souscription, elles négocièrent un emprunt en Hollande, à 91 ip en 5 p. 100V Nos villes grandes et riches, comme Eyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, auront des canaux et des chemins de fer quand elles voudront faire (i), dans une juste mesure, ce que les villes petites et pauvres de Washington, Geor-

(1) Voir la note é>q à la fin du volume.

getown et Alexandrie ont tenté trop en grand (i).

L’amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas, l’établissement d’une route ou d’un canal dégrève la population d’une somme qui surpasse le chiffre des impôts contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France, où le vin est abondant, et où c’est une boisson légère qui n’abrutit pas l'homme, de le mettre à la portée des classes pauvres, de leur en rendre l’usage journalier. Dans la France centrale et dans le Midi , il y a encore plusieurs points où 3e vin se transporte à dos de mulet (-2). Du vin qui fait quinze lieues par cette voie, et ce n’est pas extraordinaire, est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet par canal, coûterait moins de 1 fr. par hectolitre, en admettant que l’on opérât sur des masses un peu considérables; et une réduction de 5 fr, par hectolitre, ou de 5 Cent, par litre, est quelquefois égale , pour les vins les plus communs, à cinq fois la valeur du droit (3). Ainsi, la création

(0 Elles sont hors (Tétât de payer T intérêt de leurs dettes. Le Congrès , qai est Je protecteur et le souverain du district fédéral, est obligé de venir à leur secours, et probablement même prendra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créanciers,

(i) A Limoges ? par exemple, il arrive encore à dos de mulet du vin de Bri\es ( Corrèze) et de Sarlai ( Dordogne ). La distance de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues* Depuis que l’on a percé de nouvelles roules , la quantité de vin conduite ainsi au marché a beaucoup diminué,

(3) En France , la consommation du vin est frappée d une taxe triple : la taxe de circulation qui est fort modique; die varie de 60 centimes

AMÊtlORATIOIf SOCIALE*

d\me ligne navigable, considérée sous le seul rapport du transport des boissons, profiterait plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects; tant il est vrai que, dans certains cas, Fini pot peut être un bon placement, et que Ton doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de F énormité de son chiffre*

Réforme de la Législation et des Règlements.

Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une législation fondue d'un seul jet, et uniforme pour tout le territoire , à des lois et à des coutumes de tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre Code civil, il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.

C'était la pensée de Napoléon qui planait dans le conseil d'Ëtat lors de Fenfantement de cette belle œuvre* Or , Napoléon était préoccupé par dessus tout des idées romaines. Il voulait fonder un empire de granit sur le modèle de Rome, Ses conseillers

à 1 fr. ao cent* par hectolitre ; 20 le droit d'entrée qui n’existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de 60 c* à 4 fr. So 0, par hectolitre , suivant l’imp or tance des villes; 3° le droit de détail payé par les cabaretiers, et qui est de 10 p. o^o* A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Bu vin de qualité inférieure,, valant dans les pays voisins des vignobles 6 à S fr. l'hectolitre, serait doue difficilement grevé, dans la plupart de nos villes , de 5 fr* par hectolitre au profit du trésor. Dans les campagnes , les buissons ne sont frappées que de la taxe de circulation , excepté dans les cabarets, où le droit de détail est constamment perçu.

étaient pénétrés de Vidée que la loi romaine était la justice pure, absolue et immuable. On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers , plutôt en raison du degré d'importance qu’ils avaient il y a dix-huit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété foncière, du temps des Romains , était presque la seule propriété ; Fagriculture était la seule industrie honorée ; le travail manufacturier n’était qu’un accessoire des travaux domestiques et s'effectuait, dans la maison , par les esclaves; le commerce était abondonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fabriques à l’anglaise, ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait Famé de nos manufactures; on n’avait pas Vidée des grands établissements tels que les docks et les entrepôts , qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses, sans toucher aux marchandises , sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des warrants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision de esprits les plus élevés. Les gouvernements d alors s’inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts , commodes et faciles ; les routes qu’ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d’intérêt alors à économiser le temps; le temps n?a de prix que dans une société qui travaille et qui

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trafique (r), On avait au contraire beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière , en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité ; les formes qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse lenteur.

D'après le type romain, Napoléon et son conseil d'Etat nous ont donné une législation où tout est sacrifié à la propriété territoriale. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le commerçant (2). À ses yeux, ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave, ou tout au moins de petiiesgens, des roturiers, qu’il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé, non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire , de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal (3). Ainsi nos lois méconnaissent l’im-

{1) On raconte qifà Naples , les Italiens font l’objection suivante à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la Sicile ; « Votre bateau,

« qui nous mène en un jour, demande le même prix que les bâtiments à « voile qui ne fout la traversée qu'en trois. C'est absurde. Comment voulez- * que nous payions autant pour être entretenus un jour que pour l'être « pendant trois? » C’est le raisonnement d’un peuple qui ue pense qu’à luer le temps, et non celui de gens qui savent te mettre à profit.

(3) M. Déco u r de manche a publié dans te Globe, à la fin de i83o et en iS3ï , une série de lettres où ie caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé.

(3) Notre législation ne manque cependant pas de dispositions conçues

portance de l’industrie et la grandeur des destinées qui lui sont promises; elles l’entravent et la froissent par la complication des formalités qu’elles imposent, par les détails et les causes de nullité qu’elles multiplient.

Comme il n’est donné à personne , même aux Napoléon, de lutter contre la tendance de leur siècle, il arrive maintenant que les formes instituées afin de protéger la propriété foncière, au détriment des autres, lui sont nuisibles. Les dispositions combinées dans le but d’empêcher le déplacement forcé du sol, tournent au détriment du propriétaire plus encore qu’à celui de quiconque traite avec lui, et ne profitent qu aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur 1 immobilité du sol, en consacrant la foi de 1 égal partage. Faute d’avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale, on a inspiré à beaucoup de gens, et aux pauvres surtout, cette idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous, le seul recherche souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du sol , qui est très mé-

dans un esprit contraire ; mais elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce ne sont cjiie des exceptions* Dans ]e nombre on pcuL signaler, comme foit îemarquabîe t 3a clause de la loi électorale qui compte au fermier, pour le cens , une partie des contributions de 3a terre qu’il exploite.

a 5a AMELIORATION SOCIALE.

diocrement favorable aux progrès bien entendus de l’agriculture, et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.

Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de réviser, sont : i° le Code de procédure : à une époque où les individus et les peuples vivent plus dans un an qu'a ut refois dans dix, un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d’années est évidemment imparfait; le Code de commerce, spécialement à l'égard des faillites*

Les attributions des tribunaux de commerce devraient être étendues* Il est vrai que déjà, dans les grandes villes, les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les principaux négociants puissent les accepter. Us consentiraient à sacrifier leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d’arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l’argent, soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s’assurer l’aide de secrétaires intelligents, soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent, rien n empêcherait de rendre les tribunaux de commerce plus indépendants des Cours royales. Peutetre devons-nous tendre à avoir en France deux ju-

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ridictions distinctes, comme, aux États-Unis et en Angleterre, on a les Cours d’équité et les Cours de droit commun. Chez nous, la distinction serait plus rationnelle, plus nette et plus utile: elle aurait pour objet de dégager l’élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement.

Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu’il en existe aucune qui soit , tout considéré, beaucoup plus commode pour le travail, La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législation anglaise. Elle en a gardé l’indécision et le vague ; elle est comme elle sous l’empire à peu près exclusif des préeédens, et prend encore les siens dans les jugements de la Grande-Bretagne, comme si l’Amérique du Nord était encore colonie anglaise. Dans la plupart des Etats, les deux juridictions mal définies du droit commun et des Cours d’équité ont été maintenues. Dans quelques États anciens, comme en Virginie, la législation a retenu une forte dose de féodalité, La loi américaine offre pourtant l’avantage immense, sous le rapport industriel , de procéder plus simplement, avec moins de frais et de formalités, que la loi anglaise ou que la nôtre, et surtout d’économiser le temps par la réduction des délais. Quant à l’intervention du jury en matière civile, elle est d’une valeur douteuse. J’entends dire souvent que l’on aimerait mieux avoir affaire à trois juges éclairés et

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inamovibles (i) qu’à douze citoyens pris au hasard, qui souvent apportent sur les sièges judiciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et leurs passions de parti. Avec le jury, le talent de l’avocat pèse trop dans la balance, la bonté de la cause pas assez. Enfin, en Amérique, les tribunaux de commerce n’ont pas de juridiction obligatoire ; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes, à moins de convention préalable entre les parties à l'effet de soumettre tout différend qui surviendrait entre elles à des arbitres ou à un comité de la chambre de commerce, qui elle-même n’est qu’une association libre , et qui n’existe pas partout.

Il ne convient pas qu’un peuple change de lois tous les matins, et comme de chemise; je ne pense donc pas qu’il fût convenable de provoquer la refonte générale de nos codes ; il y a lieu seulement à une révision partielle et successive. Dès aujourd’hui, sans y changer une ligne, on peut rendre notre législation beaucoup plus favorable aux intérêts du travail. La loi n’est pas quelque chose d’absolu et d’inflexible comme une formule d’algèbre; elle est élastique comine l’esprit des hommes chargés de

(r)La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici pour effet de diminuer indépendance des juges, en leur retirant , dans la plupart des Etats, I* inamovibilité* Les juges sont nommés pour un tenue qui varie avec les Etats. Dans chaque Etal, tes juges de Ta cour supérieure sont choisis pour un temps plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s’exprime eu res termes , que leurs fonctions durent tant qu’ils se conduisent bien {during good bçhavÏQur) t

l’appliquer. Sans faire injure à nos tribunaux , ne peut-on pas rappeler que, tour à tour, selon les besoins des temps, ils ont donné à nos lois politiques des interprétations différentes et contradictoires ? Le libre arbitre du juge, surtout dans les causes civiles où il est à la fois juge et juré, peut s’exercer et s’exerce en effet toujours dans une certaine limite, sans qu’il cesse pour cela d’étre probe et consciencieux, Si nos tribunaux se disaient que, dans une foule de cas, l’équité commande d’interpréter la législation dans le sens industriel, plutôt que dans le sens féodal ou romain, vous verriez disparaître mille obstacles de détail suscités k l’industrie, sans que la loi fût le moins du inonde torturée.

Malheureusement, l’éducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis -juges et nos aspi^ rants hommes de loi, les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans Je passé et le dos tourné à l’avenir; on les sursature d’Ulpien et de Irihonien; on les accoutume à peser les intérêts sociaux dans la balance des jurisconsultes de Justinien, qui l’avaient reçue des conseillers des premiers Césars, qui les tenaient des magistrats de la république. Les notions du juste et de l’injuste dont on les imprègne sont celles qui convenaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que Ion applique fréquemment nos lois d’après une conception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais cette observation critique sans aucune

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amertume et avec un regret douloureux , car personne plus que moi ne respecte !e noble caractère de notre magistrature. L'intérêt de la France exigerait au contraire que Ton prît a tâche de mettre en saillie les nombreuses pensées d’avenir disséminées dans notre Code par l'Empereur, pêle-mêle avec la poussière de vingt siècles.

La suprématie dont, depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France, excepté pendant la période impériale, a fait dominer partout l’esprit du palais. Il est de mode aujourd’hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d’un préteur de la république romaine, et de subtiliser d'après les us et coutumes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Tel se croit un grand administrateur aujourd’hui, parce qu’en se torturant l'esprit, il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d’un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minutieux, trop sauvent conçus dans le sens que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par là l’on a fait des ennemis à notre centralisation, sans laquelle cependant nous ne saurions vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal, si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement,

dans l’état actuel des choses, leur premier souci est forcément celui des luttes de la tribuue; ils abandonnent toute l'administration à la routine de leurs bureaux.

Lorsqu’ici le vent d’est souffle , vent âcre et malsain, qu’accompagnent des torrents de pluie froide, je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de gloire, n’est-ce pas assez pour une vie de peuple ? Je me surprends quelquefois à considérer comme autant de symptômes d’une mort prochaine , cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d’un vieillard écrivant son testament, cette idéologie chicanière renouvelée du Bas- Empire , cette infiltration universelle de doctrines désorganisa trices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l’orage ; aussitôt que le ciel redevient bleu, je me remets à croire fermement que notre race n’est pas au bout de ses destinées, quelle a encore de grandes choses à faire, et que nous saurons bien regagner le temps perdu , car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf; quand nous en avons la volonté, il nous est facile, grâce à notre enthousiasme et à nos habitudes d’unité, de franchir d’un bond l’intervalle que d’autres ont marqué d’un laborieux sillon.

Amélioration sociale.

Au gusîa (Géorgie }, 3 septembre i835.

Il n’est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abîme, La difficulté n’est pas précisément financière j car, pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont employé dans leurs colonies, il faudrait i milliard et demi, somme qui n’est pas au-dessus des forces de F Amérique du Nord. En menant graduellement l’opération émancipatrice, de manière à la rendre plus lente et plus sûre que dans les îles anglaises, une somme moindre

tJETTR* XXIX.

y suffirait ; mais il existe un autre obstacle contre lequel i'or ne peut rien.

La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de petites coteries, dont chacune jalouse celle qui la précède et dédaigne celle qui la suit. L’Anglais est dans son pays ce qu’est son pays par rapport au reste du monde, un insulaire.

exclusivisme de coteries so retrouve dans les rapports de race à race, L’Anglais n’est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux-Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n’est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé, en l’exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud, pour l’Yankée comme pour le Yir-, gimen, le noir est un Philistin, un fils de Cham. l)ans les États sans esclaves, comme dans ceux où l’esclavage est admis, la réhabilitation du noir semble impossible,

Un Américain du Nord ou du Midi, qu’il soit riche ou pauvre, ignorant ou savant, évite le contact des noirs comme s’ils étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu, le noir ou l’homme de couleur est toujours un paria; on lui refuse un gîte dans les hôtels; au théâtre et sur les bateaux à vapeur, il a une place marquée loin des blancs ; il est exclu du commerce, car il ne peut mettre le pied ni à la bouist, ni dans les bureaux des banques. Partout et

AÏOLIO ÏL A T I OTî SOCIALE.

toujours il est éminemment impur. Ainsi traité comme un être vil* il arrive presque toujours qu’il s’avilit (i).

En Europe, clés noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. Il n y en a pas d’exemple aux États-Unis. La république d’Haïti a des représentants accrédités en France ; elle n’en a pas à Washington. On raconte à New- York le désappointement d’un jeune Haïtien, proche parent de l’un des ministres de Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, qui, étant venu à New-York, ne put obtenir d’être admis dans aucun hôtel, se vit refuser son argent au théâtre, fut mis à la porte de la chambre d’un bateau à vapeur , et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne, A Philadelphie, on m’a cité un homme de couleur possédant une belle fortune, fait très rare dans cette classe , qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait point part au festin, et servait lui-même ses hôtes. Au dessert, ceux-ci rengageaient cependant à s’asseoir avec eux, et il cédait à leurs instances. A la fin de i833? dans

(i) Les Américains reconnaissent que le préjugé Je la peau est Lien plus fort chez eux que chez les Anglais. Il y a quelques jouis j'a sistai à la représentation d'une pièce de facture américaine , intitulée Jortizf /ta a Ztaulidiitis , dont le héros, natif de Philadelphie, arrivé à Londres, se trouve, par une série de méprises, dîner à l'office avec les domestiques au lieu de dîner dans le salon avec son correspondant, Tout à coup, une femme de chambre noire vient Sfins façon s’asseoir k la meme table, sans que te sommelier ni le inaître-d 'hôtel s\m émeuvent. Jonathan , plus susceptible, se levé aussitôt , saisi d'indignation, et refuse de continuer le repas*

un État de la Nouvelle-Angleterre , le Massachusetts(i), si j’ai bonne mémoire, un homme de couleur, se trouvant sur un bateau à vapeur avec sa femme , voulut la faire entrer dans la chambre des dames {ladies cabin)\ le capitaine l’en renvoya. De là, procès entre le capitaine et lui; il voulut faire décider par les tribunaux s’il était permis à des gens de couleur libres , se conduisant décemment, de jouir des memes droits que les blancs, dans un État où la loi les reconnaît pour citoyens. Il gagna en première instance, mais la cour d’appel donna raison au capitaine.

Les divers peuples de la grande famille chrétienne, après avoir reçu pendant plusieurs siècles l’enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde , ont choisi dans l’ensemble du christ ianisme un principe en harmonie avec leur tempérament, et en ont faitlabase de leur existence. Nous, Français, peuple très chrétien, nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle (2). A nos yeux il n’y a plus de gentils. Nos prévenances envers les étrangers s’accroissent en raison du carré de la distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols, peuple chevaleresque, ont adopté avec une ardeur toute particulière le cuite

(t) "V oir la noie 5* à la fin du volume*

(a) C est pour cela que la narion française ne s’est jamais sentie vivre que orsqu etle s est mêlée activement des affaires de la civilisation, et qu’elle 11e sera jamais satisfaite intérieurement que lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle.

AMELIORATION SOCIALE

de la Vierge (i),qui est d’institution plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C’est à peu près tout ce qu’ils ont voulu accepter du christianisme; ils ont renié tous les développements successifs que l’Église avait ajoutés à la foi des apôtres ; ils ont meme rejeté une partie de ce que le Christ avait enté sur la théologie judaïque, Parmi les protestants , les Vantées sont ceux qui ont poussé le plus loin ce mouvement à reculons. Ils sont, à peu de chose près, redevenus Juifs et retombés sous la loi de Moïse, Ce sont les formules de l’ Ancien-Testament qu’ils invoquent de préférence ; ils lui empruntent leurs noms, et parmi les particularités qui frappent un Français, dans la Nouvelle-Angleterre, Tune des plus étranges est cette multitude d’appellations juives, telles que Phinéas, Ebenezer, Judah, Hiram, Obadiab, Ezrah, etc. , etc,, qu’il voit sur les écriteaux et sur les aftiches.

Comme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments , les Yankees ayant rebroussé jusqu’au judaïsme, se sont trouvé avoir, comme les Juifs, ce sentiment exclusif de la race qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur

(i) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec les Espagnols. Il est trop prosaïque, trop positif pour un peuple à qui les grands Sentiments et Feulhousiasme sont nécessaires comme Faïr qu’il respire, et qui, lorsqu’il eu est privé, tombe dans une léthargie entrecoupée

co 11 v lus ion i.

LETTRE XXUÉ,

foi religieuse s’accommode parfaitement de rabaissement des noirs- Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création ; l’idée d’une assimilation, même imparfaite , entre le blanc et le noir, révolte tout leur être ; le mélange des deux races, qu'ils qualifient amalgamation, leur semble un abominable scandale, un sacrilège qui mériterait d’être puni comme le furent jadis les faiblesses des Hébreux avec les filles de Moab.

L’affranchissement du noir comprend ici deux mesures : l’une matérielle, c’est-à-dire la manumission du maître ; celle-ci serait facile si l’on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante, et le pays serait assez riche pour y subvenir; l’autre, toute morale, consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir , dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc, rencontrera d’insurmontables obstacles au Nord comme au Sud , et soulèvera peut-être plus de répugnances au Nord qu’au Sud.

Le principal obstacle à l’affranchissement des noirs est aussi de l’ordre moral en cevqui concerne l’esclave. Pour qu’il puisse être admis à la liberté, il faut qu’il soit initié à la dignité et aux devoirs de l’homme, qu’il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens, qu’il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu’il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnalité*

ÀMIÎUORATIOW SOCIALE.

et avant tout, celui de la famille ; il faut qu’il veuille et sache être fils, époux et père. Il n’y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d’en jouir avec profit pour la société et pour lui-même. L’esclavage, si odieux qu’il puisse être, est cependant une forme d’ordre social ; il doit être conservé là ou toute autre forme meilleure serait impossible ; il doit disparaître là où l’inférieur est mûr pour une plus favorable condition.

A l’égard des prolétaires d’Europe, la difficulté est du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impossible l’émancipation des esclaves américains ; elle est seulement d'une moindre taille, et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s’élève, il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature quelles , et il faut que lui-même ait acquis des sentiments d’un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu’il ait le désir d’être non seulement plus heureux , mais aussi meilleur. Pour que d’autres rapports s’établissent entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que, de part et d’autre, on le veuille de cette volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.

La question de l’amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l’ordre moral. Un remaniement moral delà société en est la condition préalable. Or qui dit morale dans le sens large du

mot, dit religion* La philanthropie et la philosophie n’ont de force pour agir sur la moralité humaine, que celle qu’elles empruntent à la religion. La philanthropie est l’ombre d'une religion qui s’en va ; la philosophie n'est moralisante qu autant quelle est le crépuscule d’une religion qui vient ou qui renaît. A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le coeur de toutes les classes , et d'illuminer assez vivement les esprits, pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux, et se déterminent à les observer.

L’histoire nous montre que la civilisation, dans ses phases successives, a graduellement amélioré le sort des classes inférieures ; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses a été précédé d’une révolution morale consommée ou préparée par la religion, et accompagné d'une transformation dans la religion elle -même. Ce fut la religion qui ht tomber les fers des esclaves; ce fut elle qui, peu à peu, dégagea les serfs de la glèbe. Les principes émancipateurs de la révolution française n’étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n étaient plus chrétiens, et les révolutionnaires décernèrent au Christ l'épithète, glorieuse à leurs yeux, de sans-culotte .

Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en faveur du peuple fussent énergiques et soutenus, il

206 AMELIORATION SOCIALE

faudrait qu’ils fussent dirigés par une inspiration religieuse* Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité , il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auquel nous les avons vus maintes fois, par un élan sublime, s’élever pour un instant. Or, la bourgeoisie est peu croyante. Si dans les rangs supérieurs de cette classe 3a philosophie anti-religieuse du xvme siècle perd aujourd’hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double dans les rangs subalternes* L’incrédulité a baissé d?un cran : son troupeau a perdu en qualité, mais .il a augmenté en quantité* L’irréligion travaille les prolétaires des villes , les dispose à Ja révolte, et les rendrait incapables de supporter régulièrement la liberté* Quand nous aurons des routes, quand les écoles auront appris à lire à tout le monde, ce qui ne tardera pas, vous verrez, si dès à présent vous n’y prenez garde, l’irréligion envahir nos campagnes etles infester.

Le christianisme, ou au moins le catholicisme, semble à la veille d’éprouver chez nous une dései> tion générale* Et pourtant combien nous sommes loin d’avoir tiré des principes chrétiens , que Von affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu’ils renferment d’éléments de liberté et de bonheur pour les masses [Nous, Français, nous sommes un peuple très chrétien en ce sens que nous croyons à l’unité delà famille humaine, et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les na-

tions ; mais il semble que nous dépensions k Texterieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos aines. Nous , les apôtres de la fraternité des peuples , nous n'avons pas encore fait pénétrer dans les relations déclassé à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d’affranchis, nous croyons que les prolétaires , fils d’esclaves, sont d’une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Aristote, qu’il y a deux natures distinctes, la nature libre et la nature esclave; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères aînés des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec eux, nous sommes toujours leurs maîtres , et leurs maîtres exigeants.

Et malheureusement, tandis que la société tourbillonnant à l'aventure, et courant des bordées sans boussole , est exposée à des catastrophes qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir, la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard, le catholicisme se tient immobile, silencieusement enveloppé clans son manteau , les bras croises et 1 œil fixe vers le ciel. L'Église a supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissé fouetter

268 AMÉLIORATION SOCIALE

de verges comme le Juste; elle a, comme lui, été mise sur la croix, et de là elle n’a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde ; aucun signe n 'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que, du tombeau où on l’avait jeté, le croyant mort, il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l’humanité qui en a soif.

L’Église romaine est ce qu’elle était il y a quatre siècles ; mais, depuis lors , le monde est devenu tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il s’est dégagé du passé avec la ferme volonté de n’y point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme, comme tout annonce qu'elle s’y prépare, la religion, qui est le commencement et la fin de la société , la base de l’édifice et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se renouveler aussi. Serait-ce donc la première fois que le christianisme aurait plié ses formes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuples qu’il avait à moraliser?

Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous Français, à aucune des variétés du protestantisme ; il est trop sec et trop froid pour nos coeurs passionnés; il est trop étroit pour nos âmes expansives. Je ne demande pas mieux que d’admettre que notre séparation du catholicisme n’est qu’une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement;

mais pour que l’on se rapproche, il faudra qu’il fasse la rnoilié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile de Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos intelligences. Il faudra q uune branche nouvelle sorte du tronc de Jessé , et que le souverain pontife, prenant à la main ce divin rameau en signe de réconciliation , s’avance vers le siècle, entouré de son Sacré-Collége ; il faudra qu’à la face du monde, lui, le représentant d’une dynastie de dix-huit siècles, il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont venues se briser en éclats, et qui aujourd’hui le bravent et l’insultent, à la science et à la presse j il faudra qu’il reconnaisse les droits de 1 industrie, sur qui a pesé jusqu’à ce jour l’anathème lancé contre la matière ; il faudra qu il proclame que les peuples sont arrivés à leur majorité, et qu’il leur offre une Charte qui constitue une catholicité plus large, une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d’exercer aujourd’hui. Il faudra qu’il secoue cette éternelle enveloppe d’austérité lugubre, dont le catholicisme dut se couvrir dans des temps de misère et de douleurs , avant que le travail n’eût multiplié la source des joies de ce monde et n’eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu’il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend , qui doit consacrer l’union de l’Occident et de l’Orient, et l’har-

a 7° AMÉLIORATION SOCIALE,

monie des deux natures, À ce prix , le genre humain criant Dieu le veut ! tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre, et lui demanderait sa bénédiction, À ce prix, le catholicisme redeviendrait ce colosse d’autorité qu’il fut dans le passé, car il rede* viendrait ainsi ce qu?il fut au temps où nos pères reconnaissaient en lui le bienfaiteur des-hommes. Ici, la religion a présidé l’exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des États- Unis a son point de départ dans le puritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique, non pour chercher de for, non pour conquérir des provinces, mais pour fonder une église sur le principe de Inégalité primitive. Ils étaient de nouveaux Juifs , comme je l’ai dit- Ils voulaient se gouverner d’après les lois de Moïse, Dans l’origine, ils absorbèrent complètement la cité dans l’église; il se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque, qui étaient présidées par les anciens [eîdersfëi par les sauils7 et où toutes les distinctions terrestres étaient, les unes abolies, les autres comptées pour rien. Un de leurs premiers, soins fut de fonder, sous 1 inspiration de leurs croyances, des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et de la même manière. Quoique inégalement riches , ils adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifié*

ÏÆTTKE XXIX.

rent leurs habitudes et leurs sentiments d’égalité. Or, c’est la Nouvelle-Angleterre, exclusivement habitée par les fils des Puritains , et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes , qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.

Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos efforts pour en établir une en France auraient été vains , lors même que nous eussions été propres à vivre démocratiquement, parce que nous voulions la fonder sur l’absence de tout sentiment religieux , sur la haine de la religion.

Les sentiments et les mœurs doivent préparer et inspirer les mesures d’amélioration Sociale 5 les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc, dans cette œuvre difficile , se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation , pour le salut du monde.

J admire les résultats que le régime politique des États-Unis a produits eri Amérique. Il me paraît cependant impossible que les institutionsau moyen desquelles l’amélioration populaire s’est réalisée ici, parviennent à s’acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple, il existe des conditions naturelles d’harmonie. Le protestantisme est républicain. Le puritanisme est le self-gover riment absolu en religion ; il l’engendre en poli-

AMÉLIORATION SOCIALE

tique. Les Provinces- Unies étaient protestantes; les États-Unis sont protestants. Le catholicisme est essentiellement monarchique; dans les pays qui sont catholiques ? au moins par le souvenir, par les habitudes et par l'éducation, sinon par la foi , une démocratie régulière est impraticable, V anarchie des cidevant colonies espagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples catholiques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.

Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme, ce serait se tromper que de croire que Ton agrandirait en France le domaine de la liberté, et que Ton ferait du gouvernement populaire en étendant la prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de f élection , ou meme en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral , tel qu'il est et tel qu'il sera pendant long-temps encore, ne représente qu'une partie de la nation , la bourgeoisie. L'immense major ité nationale n'est pas représentée; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel, ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mêmes. Déjà beaucoup d’hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral , plus disposé au progrès réel ? que ne Tétait celui des électeurs à cent écus.

Ils avouent que les commîmes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

En augmentant les pouvoirs du corps électoral et ceux de la Chambre qui en est le produit, on inféoderait la France à la bourgeoisie 5 c’est-à-dire à une classe dont je reconnais les solides qualités, mais qui a ie défaut d’être peu susceptible d’inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a, tout autant que F aristocratie , l’esprit exclusif de caste \ elle Fa plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que Farist ocrât ie , la prévoyance politique, qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous, un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l’intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l’amélioration du sort des masses, et les pousserait à la révolte. C’est à la royauté que doit appartenir l’honneur d’élever les classes laborieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans l’ordre. Ne fut-ce pas elle qui autrefois affranchit les communes? Sans la royauté, les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin, et de Lyon, aux journées d’avril, et dites à qui serait demeurée la

iS

AMÉLIORATION SOCIALE-

victoire? Dans nos pays d’Europe „ où il existe de grandes villes , tonte bourgeoisie qui viendrait à manquer de l'appui d’un roi ou d’une aristocratie , serait exposée à un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine (1).

Si nous avions une aristocratie à coté ou au-dessus de ia bourgeoisie, on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se metîre en saillie, tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini par l'institution d'un parlement avec une chambre des communes , cest-à-dïre par l’émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques , il serait permis d’espérer que 1 intervention du pouvoir spirituel obtiendrait, moitié de gré, moitié de force, rassentirnent de la bourgeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement, de leur misère et de leur ignorance.

Nous n'avons plus d’aristocratie ; le pouvoir spirituel est mis à l’écart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir a qui confier la cause de la majorité numérique : c'est la royauté. Il n’y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et dévouée au peuple. On se récria beaucoup,

(1) Et , par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s’empressait pas (3e renforcer le pouvoir royal de loutre quelle paraît vouloir ravira l’aristocratie, «lie paierait cher le plaisir d'avoir humilié cette fière noblesse.

lorsqu’à propos de quelques paroles de Joséphine au Corps-Législatif, Napoléon fit publier dans le Moniteur que les membres de ce corps n’étaient point les représentants du peuple, que le peuple n’avait qu’un représentant , l’Empereur. Je ne prétends point que Napoléon ait dit ce qui était; mais je n’hésite pas à affirmer qu’il dit ce qui aurait du être.

La bourgeoisie est représentée aujourd’hui par la Chambre des députés, et dans les grandes villes et les départements , par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes, que d’ailleurs nous fussions propres au self-govermnent , et que, dans la lutte acharnée des intérêts divers, nous pussions nous passer d’un pouvoir modérateur fortement organisé, je comprendrais que la prérogative royale fût restreinte, car le roi ne représenterait alors, en temps de paix, que la menue police des rues; mais si tout ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté; si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler, de Ion gués réclamations à faire valoir, une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis du corps électoral, et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

ïl semble aujourd’hui que, toutesles fois quel’on

AMELIORATION SOCIALE

réclame en faveur du pouvoir royal, on prêche la cause du despotisme. C’est la faute de la royauté, surtout dans les pays de l’Europe méridionale , la France comprise* Le spectacle des abus scandaleux éclos à 1 ombre de la royauté en France et en Espagne, fît oublier ses services passés, et inspira aux philosophes du xvinû siècle une haine violente qu’ils firent aisément partager aux peuples opprimés* La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolu tion sont loin de nous ; mais la doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu’elle a de dissolvant comme dans ce quelle a de généreux; nous en avons retenu un principe désorganisateur , qu’un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mots, œ qu’un gouvernement est un ulcère.» Les meilleurs esprits en sont pénétrés, et y cèdent à leur insu. On l’importe sans s’en douter jusque dans F administration des affaires publiques. Les hommes le plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement; de premier jet nous sommes tous révolutionnaires; notre premier instinct, c’est qu’un gouvernement est] un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui l’avait stupidement provoquée; ellea placé l'autorité entre les mains d’hommes qui, en haine des tendances coupables de la Restauration, avaieiitpropagé pendant quinze ans la théorie du gouvernement-ulcère* Elle a eu pour effet irn-

IjETTHË XXIX. 2

médiat de mettre celte théorie provisoirement à la mode. La Chambre des députés est composée en majorité d’hommes élevés dans ces idées, qui n’ont pu , en quatre ou cinq ans , en secouer l’influence ; d’ailleurs, depuis le 7 août, elle a quelque raison de se considérer comme le premier pouvoir de l’Etat. Elle épie donc d’un œil jaloux et soupçonneux tous les pas du gouvernement , et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royauté contre l’anarchie, multiplient, sous les pas de ses agents , les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires , en vue de se garder des empiétements d’un pouvoir inepte et malveillant ou supposé tel. L’autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites , finirait, si l’on continuait à la presser ainsi, par Être emmaillottéc comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La Chambre des députés n’est pas seule à s’évertuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n’est peut-être pas elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tout le premier , fait sur lui-même, avec une résignation candide, l’application des doctrines politiques de la fin du siècle dernier : on dirait qu’il accepte la qualification Ôl ulcère. Il est prêt à se réduire et à s’effacer, toutes les fois qu’il s’agit de ses prérogatives les plus précieuses , de celles qui touchent aux intérêts les

AMELIORATION SOCIALE

plus vitaux du pays , aux améliora tions positives et directes qui lui attireraient les bénédictions des peuples. Il est plein de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles, il recule devant une décision, et s’estime heureux d’en laisser la responsabilité à F auto-* rite législative : par le fait , il convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui il soit convenu qu’elles ne doivent aucunement s’immiscer dans F administration.

Les grandes institutions gouvernementales, telles que le Conseil d’Ëtat, la Cour de Cassation et la Cour des Comptes, suivant les mêmes errements, se font aujourd'hui un point d’honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que Fon suppose être garantie et contrôle, et ce qui, dans la plupart des cas, n’est en réalité qu’entrave à Faction libre du gouvernement. Ces grands corps s’évertuent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles, sans crainte de hérisser de délais et d’embarras la marche des affaires privées et publiques; ils appliquent au gouvernement ce principe de la Constitution des États-Unis, que tous les pouvoirs qui n’ont pas été expressément accordés à Fautorite par la loi, ne sauraient lui être reconnus; tandis qu’en France il est indispensable deprocéder d’après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n’ont pas été formellement retirés à l’autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l’autorité royale, par les ministres ses

délégués , serait coupable de s’arroger le droit de prononcer sur tout et d’intervenir partout, de sauter par-dessus les formes prescrites par des réglements salutaires ; mais elle ne l’est pas moins toutes les fois qu’elle s’abstient là où agir est pour elle un droit et un devoir, ou lorsqu’elle fait bon marché de la prérogative qui lui est confiée. L’abnégation est une vertu qui sied très bien à un moine dans le désert; elle n’est point de mise en politique, surtout chez nous. De la part de l’autorité, le suicide est un acte tout aussi répréhensible , tout aussi criminel que la violence la plus flagrante contre la liberté (i). Le peuple français ne s’accommodera jamais d’un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné, mais il a besoin de Tètre beaucoup. La faiblesse est ce quil supporte le moins dans ses chefs „ Les hommes médiocres qui, dans leûr folle vanité, osent aspirer à présider aux destinées de trente-trois millions d’hommes, et qui, une fois parvenus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent démanteler, ne mériteraient-ils pas, chez nous, d’ètre accusés d’attentat contre Tordre social, tout aussi bien que des révolutionnaires effrénés ou des contrerévolutionnaires en démence? Tout comme ceux-ci et ceux-là, ne compromettent-ils pas la paix publique, ne minent-ils pas les fondements de la prospérité et de la sécurité de la patrie?

(i) Voir la note 5 a k la (In du volume.

ÀTVlÉk fORATfON SOCIALE.

Il nV a cependant pas lieu de s’alarmer démesurément en France de l'extrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d’hommes éminents, ni de rabaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d’idées révolutionnaires , à la suite d’une longue lutte contre une royauté qui était à Fétat de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle , inaugurée sur les débris d’une royauté incorrigible , fût d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple, dans sa colère, a traîné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau; comment ces augustes insignes n'en porteraient-ils pas les marques? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n’a été souillé d’aucun excès, et que le cri du sang ne s'élève plus contre elle, les passions révolutionnaires doivent se calmer, les idées de défiance excessive contre le pouvoir doivent se dissiper et faire place à celles d’un contrôle éclairé et d’un concours cordial. La » cause a disparu; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu’à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal, onia rend incapable de faire le bien; que les affaires d’un grand peuple passionné pour l'imité ne peuvent se passer d'une direction suprême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle

ÏÆTT11E XXIX,

avec raison et intention le gouvernement; que la royauté a plutôt besoin d’être rassurée et encouragée que d’ètre contenue; que la puissance bien constatée aujourd’hui des peuples, et les conquêtes de l’intelligence humaine ne permettent plus à un homme de quelque sens, prince ou ministre, de songer eh France à un gouvernement de violence, sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu’en d’autres temps des princes ont fait de leur autorité, est devenu impossible; qu’ après les vertes leçons que la royauté a reçues et les calices d’amertume qu’on lui avait fait avaler jusqu’à la dernière goutte de lie, le retour des Charles IX et des Louis XV n’est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Marat.

Combien existe-t-il de familles régnantes qui n’aient pas été visitées par l’assassinat ou par l’exil? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la Révolution , du palais de Paul Ier , d’Holyrood et de Sainte- Hélène, de Gand et de Cadix, n’aient pas donné le cauchemar? La responsabilité royale n’est plus un vain mot; laissons les rois en courir les chances.

L’autorité monarchique se réhabilite d’ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont frappés des améliorations opérées par certains gouvernements d’Allemagne que nous étions habitués à qualifier d’absolutistes, et à regarder comme des suppôts d’asservissement et d’obscurantisme. Le

principe républicain a produit les États-Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l’Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l’Espagne et le Portugal modernes , c’est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle, dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison avec ceux de l’Union américaine.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France, qui participons par notre caractère aux natures les plus opposées, une monarchie tempérée où la part de la royauté sera large, nous fera jouir des avantages de l’un et de l’autre régime, et nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les solennels enseignements de la Providence, rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l’épouvantable courroux du peuple soulevé, régénéré dans son sang par l’intronisation d’une autre dynastie qui tient au passé par ses traditions et à l’avenir par ses intérêts, et, enfin, stimulé par le double aiguillon de la publicité et du contrôle, doit être en mesure chez nous d’entreprendre la réforme sociale. La royauté nouvelle, née du besoin de la conciliation, peut accomplir cette réforme sans briser d’existences, par une méthode un peu lente peut-être, mais sûrement et irrévocablement. Il lui appartient de provoquer

MTTME XXIX.

les améliorations déjà réalisables (1% d’en méditer ou d’en mûrir d’autres, et de les mettre en pratique dès que le progrès de la moralité publique y aura préparé les esprits* Elle est admirablement placée pour réchauffer et développer tous les germes de bonnes institutions épars dans notre législation et dans nos réglements administratifs (2), pour retoucher à nos lois (3) d’une main prudente et ferme ; pour diriger du côté du progrès la masse des forces publiques; pour monter sur ce diapason la vaste et puissante machine de la centralisation; pour appeler au grand œuvre le concours de tous les hommes supérieurs; pour coordonner et soutenir les efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà afin d atteindre ce but (4)*

Si Ton admet que telle est en France la mission du pouvoir royal , il s’ensuit nécessairement que nous devrùps modifier notre pratique du système représentatif* Chaque année, pendant les six mois les plus favorables au travail de cabinet , les ministres

(1) Voir la lettre XXVIII.

(2) Voir la note 53 à la fin du volume,

(3) Voir la note 54 à la fin du volume,

(4) Les caisses d'épargne* Us salies d'asile, les comices agricoles* etc., ont été créés par des particuliers amis du Lien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang d'iustilulîous publiques sans les priver du zèle des citoyens, ( Voir la note 55 à ta fin du volume, ) Les comices agricoles et les fermes modèles reçoivent au-si les encouragements de l'autorité centrale ou départementale. Les sociétés industrielles , sur Je modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient dernier davantage la sollicitude du gouvernement et des localités, (Voir la note 56 à la fin du volume.)

2 84 AMÉLIORATION SOCIALE

du roi sonE tenus sur la sellette par la Chambre des Députés. Tout leur temps est absorbé à préparer des discours et a en dire , ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. Il ne leur reste plus un instant pour l’administration; et comme la Chambre n’administre pas , et que le pays s’administre peu lui-même, la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre , les longues sessions n’ont pas d’inconvénient, parce que les conseillers de la couronne n’administrent pas le royaume : l’administration est laissée aux localités, ou est confiée à des commissions indépendantes, ou enfin elle réside dans les Chambres qui y vaquent régulièrement, à des heures données, soit en réunion générale, soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins, les débats parlementaires à effet forment l’accessoire du système. Les hommes qui y brillent ne sont pas les hommes les plus utiles et les plus actifs du parlement; ils apparaissent de temps à autre pour réveiller l’attention publique tandis que d’autres font les affaires. Chez nous la Chambre des Députés n’ayant rien autre pour s’occuper, se plaît dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corps. Elle recherche les scènes du pugilat parlementaire entre d habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des représentations dramatiques dont le public n’est pas moins avide qu’elle , mais qui, si elles distraient le

paya, ne le rendent ni meilleur ni plus éclairé, ni plus riche, et consomment sans profit les efforts et l’intelligence des hommes supérieurs.

Sous la restauration, ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la nation. Désormais elles ne répondraient plus qu’à un besoin de taquinerie, qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passion de la liberté, ce ne peut être qu’à celle d’une liberté négative et impuissante. La liberté active, la liberté féconde, celle que la France réclame aujourd’hui, n’a rien à attendre d’un régime qui consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l’annuler , et qui place l’État dans la position de ce char des sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s’organisera chez nous , comme partout ailleurs, par le développement graduel des institutions locales et municipales , et pas autrement : tout comme le'principe d’autorité , qui est l’autre moitié de la vie politique des peuples , ne répandra sur la France les bienfaits que l’on est fondé à espérer de lui que lorsqu’il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous l’influence du protestantisme et de la république, le progrès social s’est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême, l’individualisme; car protestantisme, républicanisme et

AMÉLIORATION SOCIALE

morcellement, c’est tout un. Les individus se sont déliés les uns des autres; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer; ou si l’on s’est associé, l’on n’a constitué que des associations restreintes, sans aucun lien entre elles.

La république des États-Unis se subdivise indéfiniment en républiques indépendantes de divers ordres. Les États sont des républiques dans la fédération ; les villes sont des républiques dans l’État ; une ferme est une république dans le comté. Les compagnies de banques, de canaux, de chemins de fer, sont autant de républiques distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable; chaque individu est , à lui tout seul , une petite république dans la famille. La seule milice qui soit effective, se compose de compagnies de volontaires qui n’ont aucun rapport entre elles. L’organisation religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes les unes des autres, et la plupart tendent à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

Notre génie national veut au contraire qu’en France on agisse principalement sous l'invocation des principes d’association et d’unité, qui sont caractéristiques du catholicisme et de la monarchie (1). La France est la plus belle unité politique etadmi-

(r) CTest ainsi que lorsqtfon a youIu organiser sérieusement les caisses

nîstrative qu’il y ait au monde, Nos existences individuelles ont besoin d’être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons l’indépendance, mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d’un tout. La solitude nous accable ; la personnalité de l’Anglais ou de l’Américain peut se soutenir seule; la nôtre a besoin d’être classée dans un faisceau. Pour les Français, peuple éminemment sociable, comment le procédéde l’association ne serait-il pas le meilleur? Mais il faut que l’association soit hiérarchique; avec nous, l’association républicaine dégénère en anarchie (1).

Je conclus : Si j’avais à définir les conditions les plus favorables au progrès en France, je dirais qu’elles consistent à l’entreprendre sous l’inspiration religieuse ; à en confier l’accomplissement, dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout, à la royauté; à l’opérer principalement au moyen d’institutions empreintes du double caractère d’unité et d’association hiérarchique, immédiatement comprises dans le giron de la grande association, qui est l’État, ou à l’ombre de puissantes associations secondaires qui, elles-mêmes, seraient rattachées à l’État. Plus nous nous rappro-

d’ épargne, on les a toutes reliées entre elles par le trésor- : on en a fait un tout parfaitement un * sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance individuelle*

(t) Yoklanote 5 7 à la fin du volume.

AMELIORATION SOCIALE

cherons de ces conditions normales , et plus le succès sera éclatant; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France, prospère au dedans, reprendre dans l’univers la haute position qu’elle doit y occuper.

t’Eial-Empîrc-

Àlbany (New-York), n septembre ïS35.

Il y a aux États - Unis deux types bien caractérisés, r Yankee et le Virginien (i), dont jusqu'à présent le balancement a produit la vie de VUnion. Un troisième surgit dans l'Ouest* qui paraît devoir être l'arbitre et le lien des deux autres* s'il sait lui-même conserver son unité* ce qui ne sera pas très aisé* car rOues t compte des États à esclaves* et des États où l'esclavage est interdit Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion des Etats connus sous le nom d'Élats du Milieu ou du Centre * qui* géographiquement* forment Tinterai) Voir lettre X, tome ï,

H. — 3e jIiktioît* Ig

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