‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 26 sur 70 · Ü 9 3 L ET AT-EH PIRE · texte numérisé non relu

Ü 9 3 L ET AT-EH PIRE

New- York seule, elle s’élèverait à p4o millions, c’ està-dire au double des opérations actuelles de la Banque de France.

Mais rien n’a autant contribué à attirer à l’État de New-York sa réputation impériale , que l’énergie qu il a déployée pour canaliser son territoire. Toutes les ressources de l’Etat y furent consacrées ; toutes les volontés de ses citoyens, réunies en un faisceau, convergèrent pendant huit ans vers Faccomplissement de cette grande œuvre. Malgré les prédictions les plus sinistres, malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute FUnion, Fassurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts: commencé en 1817, le grand canal fut achevé en 1 S a 5.

L’État de New-York possède un grand nombre de canaux faisapt une longueur totale de 247 lieues et demie, et ayant coûté 65 millions (j). Ils ont été exécutés aux frais de FÉtat , qui s est procuré la majeure partie des fonds par voie d’emprunt. Un seul est encore à terminer; c est le canal Chénango , qui sera achevé dans le courant de i836-

La ligne centrale de ces travaux est le grand canal Eric, sur lequel viennent s’embrancher tous les autres, et qui traverse l’État dans sa plus grande dimension. Il part d’Àlbany et de Troy , à la tète de la

M y compris ce qu'exigera Facliè veinent du canal Chénango,

navigation du fleuve Iludson , et se termine à Buffalo sur le lac Érié. Parmi les autres , les plus remarquables sont : le canal Cliampiaiii qui, avec le lac du même nom et la rivière Richelieu, complète la communication par eau entre 1 Hudson et le fleuve Saint-Laurent , entre New-York et Québec ; le canal Oswégo, qui relie le canal Érié au lac Ontario, et le canal Chénango, qui doit opérer la jonction entre le canal Érié et la Susquéhannah , fleuve principal de la Pensylvanie. Les autres, fort courts, rattachent à ce système plusieurs petits lacs disséminés dans le nord-ouest de l’État de New-Yorlt.

Le grand canal Érié, le plus important de tous ces ouvrages, est généralement d’une construction simple, peu large et peu profond. Mais si, comme objet d’art, il est médiocrement intéressant, comme artère commerciale , il est prodigieux. A voir nos canaux, sur lesquels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement, on n’a pas une idée de ce qu’est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte des barques couvertes, élégantes et légères, qu’y font glisser de vigoureux attelages. A chaque instant les bateaux se croisent , et le cor du batelier avertit i’éclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie ; tantôt l’on franchit une rivière sur un aqueduc, tantôt l’on traverse de grands villages tout neufs, beaux comme des capitales, et dont toutes les maisons , avec leurs port iques à colonnes, ont au dehors

3oo LETAT-ÏÏMPIRE.

l’air de petits palais : c’est admirable d’animation et de variété (i).

Il est transporté actuellement sur le canal Érié 43 0,000 tonneaux de marchandises diverses , et sur le canal Champlain 307,000 tonneaux, avec un tarif très modéré. Le produit des péages atteint maintenant huit millions. En France, ceux de tous les canaux possédés par l’État et de toutes nos rivières ne donnent que 3,726,000 francs (2).

L’État de New-York comptait en 1817, lorsqu’il commença son grand canal, 1,260,000 habitants, disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s’il était convenable qu’un gouvernement se fit entrepreneur de travaux publics, et que lès gouvernements les plus paissants prêtaient scrupuleusement l’oreille au débat, afin de savoir s’ils avaient le droit d’enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n’avaient jamais douté qu’ils n’eussent celui de dépenser des milliards d’argent et des millions d’hommes à dévaster l’Europe, les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question, sans se douter qu’elle pût embarrasser ailleurs d’aussi

(1) Le voyage dans les hateaux du grand canal serait charmant et presque poétique, si n étaient les tourments d’une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut , sur des couchettes de dix- huit pouces de largeur, disposées en Irots étages , sur la hauteur de la chambre.

(2} Voir la nota 6a a la fin du volume.

grands potentats. L’État de New-York s’est fait entrepreneur de travaux publics et s’en est bien trouvé. Après les avoir exécutés , il les a exploités pour son compte, et s’en est trouvé mieux encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi, conjointement avec quelques allocations assez modiques, pour amortir près de la moitié de la dette contractée pour leur construction. Aussi le brillant résultat du canal Érié a été , aux États-Unis , le signal des plus vastes entreprises de travaux publics pour le compte des États. La Pensylvànie, l’Ohio , le Maryland , la Virginie et l’Indiana, ont suivi l’exemple de New-York et se sont décidés à ouvrir, à leurs frais, sur leur territoire, des communications de toute espèce, au risque d’encourir la disgrâce des économistes timorés de l’Europe.

L’État deNew-York a même poussé plus loin son intervention dans les travaux publics : dans toutes les chartes qu’il accorde à des compagnies de chemins de fer, il se réserve le droit de les exproprier après dix ans de jouissance, moyennant des conditions réglées dans la charte elle-même, et qui, de la part de l’État, sont vraiment libérales : il leur rembourserait leurs frais de premier établissement ou d’amélioration, et compléterait tous les dividendes jusques au taux de io pour cent, dans le cas où ils n’auraient pas atteint ce chiffre (i).

(*} Plusieurs Etals se sont ainsi expressément réservé le droit d'acquérir les chemins de firel canaux çonçédés à des compagnies , J-es hases de Tex*

L ’ Ê T AT-EM PTRË *

3oa

Ainsi, FÉtat d e New-York, dans son humeur impériale, a posé la main sur l'instruction publique, sur les banques et sur les f'bies de communication, pour les centraliser : c’est un fait entièrement consommé à l’égard des travaux publics. Il est encore loin d’avoir affermi le principe d’unité dans les écoles, et surtout dans les banques; mais il y marche graduellement et d’un pas siir. Comme je l’ai déjà dît, la centralisation est entrée dans les habitudes administratives de l’État plus avant encore que dans les actes de la législature; c’est une garantie que les lois d’unité n’y resteront pas sur le papier.

Les leçons de l’État de New-York profitent à ses voisins. Comme lui, ils se centralisent en englobant dans la sphère des attributions de l’Etat, les écoles, les banques el les travaux publics. Ils voient par son exemple que l’esprit a entreprise individuelle ri’ a rien à souffrir de ce que le gouvernement soumette à son contrôle et à son autorité ces trois grands ressorts de la prospérité nationale, et meme de ce qu’il les fasse jouer directement pour son compte; car nulle part, aux États-Unis, l’esprit d’entreprise n’est plus vigoureux et plus clair-

propriation qu’ils ont posées dans ce cas sont presque partout moins favorables que dans TEtat de New -York. L’Etat du Massachnseï ls a cependant adopté les mêmes j, étendant à vingt ans le délai de dix ans | pendant lequel la jouissance de Fduvrage est assurée h \a compagnie, L’Etaï de New Jersey a stipulé qu’iï pourrait acquérir divers ouvrages à un prix qui, est-il dit, no pourra dépasser les frais de premier établissement*

voyant qu'a New-York. Malgré le Safety-Fund-J cl , il n'y a mille part un pareil nombre (le demandes en autorisation pour des banques. Malgré les lois universitaires de l’État, nulle part les établissements d'éducation ne se multiplient plus rapidement. Nulle part il n’y a plus de chemins de fer en train. L’Etat de New-York compte trente - deux lieues de canaux et quarante de chemins de fer, exécutées par des compagnies. Soixante à quatrevingts lieues de chemins de fer sont en construction , et une compagnie s’est organisée pour construire un chemin de fer de New -York au lac Érié, par le sud de l’Étal (i), sur une longueur de 190 lieues (s).

II serait vraiment trop fort qu’un pays comme la France, où l’on se pique d’apprécier à leur valeur l’unité et la centralisation , fût moins hardi que ces petites républiques nées sous l’influence du principe d’individualisme, et que nous tardassions plus long-temps à prendre un parti impérial à l’égard des institutions de crédit, des travaux publics, et de l’enseignement industriel qui nous est indispensable.

Il ne s’agit pas seulement d’accroître la richesse du pays. Il y a d’autres raisons, de la nature la plus élevée, pour que les gouvernements modernes in-

(0 Le canal en traverse Je nord,

(a) Yolr plus haut r lettre XXII f page 4*«

3g4 L’ÉTAT-EMPmF,

terviennent dans les institutions d’intérêt matériel, et étendent ainsi leur direction sur l'industrie.

Le progrès de la civilisation consiste sous le rapport individuel en ce que chacun devient de plus en plus apte à porter le poids de sa personnalité. L'ordre social, ayant ainsi des garanties individuelles de plus en plus fortes , semble avoir moins besoin de garanties légales et publiques : à cet égard pourtant il y a lieu à une distinction essentielle,

La civilisation dépouille graduellement l'homme des habitudes grossières et des penchants brutaux de la vie sauvage. Il y a dans le Deutéronome beaucoup de défenses et de prescriptions qui, de nos jours, seraient parfaitement superflues. Le genre humain n a même guère plus besoin qu’on lui enseigne l’article du Décalogue : Homicide point ne seras , Le licteur et le bourreau perdent de leur importance sociale; le constable, le shérif £ et le directeur du pénitencier sont à la veille de les remplacer partout , il faut l'espérer. L'ordre public a commencé, et continuera de plus en plus à se passer de l’assistance du glaive : et, sous ce rapport, la raison individuelle substitue heureusement sa sanction volontaire à la sanction impérative des pouvoirs politiques et à la consigne de la force armée.

L’entendement humain se cultive; les sentiments s’élargissent et s’épurent : cependant, les passions élémentaires et primordiales sont toujours les mêmes, Elles se combinent dans un ordre différent,

et s’appliquent à d’autres objets; mais si elles se sont tempérées j c’est seulement dans quelques formes extérieures; si elles se sont polies , c’est uniquement à la surface; le fond est resté tout aussi âpre, tout aussi brûlant qu’il l’était autrefois (i). En politique surtout, la jalousie et l’ambition existent au même degré chez nous que chez les Romains et les Grecs. Elles n’ont plus le poignard à la main, elles ne répandent plus le poison, elles n’ont même plus recours à l’intermédiaire des sicaires et Locustes; mais elles ne sont ni moins injustes , ni moins insatiables , ni moins acharnées que dans les temps anciens; elles n’assassinent plus le corps, elles s’attaquent àfhoïineur; la calomnie leur tient lieu de stylet, et les sert tout aussi bien que le suc des plantes vénéneuses; la civilisation leur fournit mille nouveaux moyens de s’assouvir. Elles sont plus vives et plus remuantes que jamais; elles fermentent au fond de beaucoup plus de poitrines; elles intriguent autant qu’à toute autre époque, et se soucient aussi peu de troubler la paix publique et de bouleverser l’Etat.

Je ne crois pas que Sylla et Marins , Gésar et Pompée , se soient plus cordialement détestés que le général Jackson, président des États-Unis, et le président de la Banque des États-Unis, M. Biddle*

(r) Madame de Staël a dit ; ^Bîiai'rê destinée de l'espèce humaine t eon* « damnée à rentrer dans le même cercle par les passions t tandis qu’elle « arance toujours dans la carrière des idées! »

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