‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 27 sur 70 · II. — 3f BDiTtorr · texte numérisé non relu

II. — 3f BDiTtorr

l’étàt-emfim*

3oG

Si Ton voulait rechercher les types de Caïn et d’Àbel parmi les hommes d’État des temps modernes , on pourrait en dresser une liste d'effrayante longueur.

À cette force dissolvante, qui augmente au lieu de diminuer, en raison du nombre croissant des individus admis à l’influence politique, il est indispensable d’opposer des éléments de cohésion doués d’une activité et d’une intensité égales. C’est pour cela que pour î avenir, tout comme pour le passé, l’ existence d’une société implique une religion. Lors même que la religion ne répondrait pas aux fibres les plus délicates et les plus vivaces du cœur humain, lors même qu’elle n’offrirait pas à rimagination un champ immense où celle-ci puisse circuler sans péril; lors même quelle ne serait pas indispensable à la paix de la conscience et à l’harmonie de la famille, il ne serait pas possible de se passer d’elle, car elle est aussi une nécessité politique. On a eu raison de dire que si Dieu n’existait pas, il faudrait l'inventer.

Une institution unique ne suffirait pas à régler les passions à tout instant et partout, à moins qu’elle ne suivît les hommes dans tous leurs mouvements, qu’elle n’eût le contrôle de tous leurs actes, qu’elle ne les enlaçât dans leurs quatre membres, c’est-à-dire, à moins d’ètre despotique, à l’image des théocraties du passé. Il ne faut donc pas espérer que la religion parvienne jamais seule, dans nos

pays de liberté, à contre-bal an cor les passions humaines et à les retenir dans les limites où elles concourent au progrès social; ou, du moins, si elle y réussit dans l’un des deux hémisphères de la société, la famille , elle y échouera toujours dans l’autre qui est l’État.

C’est pour cela que le moyen-âge a posé un principe salutaire en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel , et en leur donnant à chacun une existence forte et indépendante. Depuis lors toutes les tentatives qui ont eu pour but de confondre ces deux pouvoirs, ou, ce qui revient au même, de se passer de l’un d’eux, ont été sans succès; elles ont, en général, abouti à une tyrannie (i).

Un pouvoir temporel muni d’une ample préro-

(i) J’ai déjà dît que lorsque les Puritains débarquèrent dans la Nouvelle- Angleterre ils voulurent avant tout établir une société religieuse. Ils s'organisèrent d'après la loi de Moïse, La société politique n'exisla point de fait, quoiqu'il y eût un gouverneur nominal pour représenter l’autorité temporelle, ou fut absorbée dans l’Eglise ; la commune fut confondue dans h Congrégation, Ils en vinrent en peu de temps à un régime qui ressemblait à celui des jésuites au Paraguay, avec cette seule différence, que chacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues du Connecticut sont rcsLées comme un monument de l'extra v agence de cet ordre de choses , où la vie était emprisonnée dans les réglements les plus éirohement vexatoires. Les habitants de la Nouvel le- Angle' erre furent donc bientôt contraints de renoncer à leur gouvernement mosaïque, et , sans séparer parfaitement la politique de la religion , ils reconnurent à chacun des deux pouvoirs une existence propre. Ils ne constituèrent pas solidement le pouvoir politique hors de la commune ; mais ils eurent une organisation communale qui, précisément parce qu'elle avait pour point de départ l’organisation religieuse, et qu’elk ne s'en distinguait qu'incomplète ment , fut forte et compacte quelquefois à l'excès*

L’ÉTÀT-E&rmB.

gative est donc indispensable aujourd’hui encore , dans r intérêt de la liberté elle-même. D’un autre côté ? il est impossible de ne pas reconnaître que la tendance de la civilisation est d’enlever à la royauté ses anciens attributs , en totalité ou en partie. À cet égard notre siècle a une volonté bien arrêtée. La résistance des rois aux efforts de ceux qui voulaient les dépouiller, a même exaspéré les esprits au point qui! s’est formé un parti, celui des républicains, dont Tunique objet est labolition complète et radicale de la royauté, et que la singulière doctrine de Timitüité et même du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et nombreux sectateurs.

Les peuples ont raison de vouloir que les rois déposent ou restreignent leur vieille prérogative; les gouvernements héritiers de la conquête doivent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal et de violent. Il serait prématuré de dire que la paix universelle va luire sur la terre; il ne Test pas d’affirmer que la guerre ne sera plus qu’un fait secondaire et accidentel dans la vie des. peuples. L’industrie, c’està-dire Fart de créer la richesse, de multiplier le bien-être et d’embellir le globe, demeure du genre humain, passera désormais avant Fart de tuer et de détruire. L’épée cesse d’être le premier symbole du pouvoir.

Mais les rois ont raison à leur tour de se refuser à laisser réduire leur puissance à un vain simulacre. Indépendamment de toute ambition personnelle ?

Sog

ils voient , de la hauteur où ils sont placés , que le maintien de Tordre social exige absolument la présence d'un pouvoir digne de ce nom. Ce qui prouve quils voient juste, c’est que les hommes de tous les partis qui sont arrivés au gouvernement, pendant nos crises révolutionnaires * ont tous été du même avis sur cette question, quelle qu’eût été à cet égard leur opinion antérieure : c’est le seul point sur lequel ils aient été unanimes.

C’est qiTen effet, en même temps que Ton ôte aux gouvernements, il faut leur donner* La guerre n’est plus le principal but de l’activité avouée des peuples j l’emploi de la force brutale est de moins en moins nécessaire à la conservation delà société; réduisons donc successivement d’une main sûre celles des prérogatives de l’autorité qui lui donnent le caractère exclusivement guerrier , et qui mettent notre vie et notre liberté à la discrétion de ses agents armés ! Puisque l'industrie occupe une place de plus en plus grande dans Inexistence individuelle et publique des nations, faisons-! a de plus en plus entrer dans le cercle de Faction gouvernementale , en classant parmi les attributions du gouvernement les trois ressorts du mouvement industriel , les banques, les voies de communication et les écoles ; à condition, bien entendu, que le gouvernement soit en mesure d’user pour le bien général du droit nouveau dont on l’investirait eu échange du droit ancien dont il se serait démis*

l’etàt-empire.

3to

Les banques, les voies de communication et les écoles ? sont des instruments de gouvernement qu’il y a beaucoup d’inconvénients à laisser complètement en dehors du cercle de l'influencé des pouvoirs publics; il n’y en a pas à les y incorporer partiellement ? de manière à ne point étouffer l’esprit d’entreprise individuelle.

L’autorité publique exercerait alors des fonctions directrices conformes aux tendances des populations. Elle présiderait aux faits les plus importants de leur activité ; elle mériterait réellement alors le nom de gouvernement ; elle posséderait un nouveau mode d’action coercitif et répressif, qui est le seul compatible avec les progrès de l’esprit de liberté. Au lieu d’avoir prise sur le corps et sur le sang, elle aurait prise sur le travail et sur la bourse de Thoinme, Un nouveau degré d’inviolabilité serait acquis à la personnalité humaine, sans que l’ordre social cessât d’être suffisamment garanti.

Par là enfin, 1 avènement politique de l’industrie serait consommé. Au lieu d’être une cause d’instabilité, une fois assurée de son rang et affermie dans son assiette, l’industrie remplirait constamment, dans la mesure qui lui est propre, un rôle conservateur.

Tout est mûr pour cette transfiguration politique.

Il y a quarante ans, les peuples voulaient marcher au progrès par le renversement de Tordre ancien *

LETTM XXX.

La bnine a cessé d'être leur principale conseillère ; leur fureur de démolition s’est calmée; Us songent beaucoup moins à secouer le joug des tyrans , beaucoup plus à s’affranchir de la misère et de l'ignorance. La route de la liberté qui est préférable pour l’Europe ? et qui y serait préférée aujourd'hui, est celle qui passe par l’aisance, l'éducation, le travail. Ceux qui furent les chefs temporels et spirituels des peuples reconquerraient bientôt leur rang , si, dépouillant les sentiments d’alarme dont les avaient remplis d’horribles imprécations contre le dernier des rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, savaient et osaient se mettre à la tête d’un grand mouvement dans ce sens; car les populations les y suivraient avec ravissement. Par quelle fatalité hésiteraient-ils encore ?

Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que l'exemple en cela doit venir de la France. Ce n’est pas elle qui a le plus de trésors en caisse; ce n’est pas elle qui compte le plus de soldats sous ses drapeaux, le plus de bâtiments dans ses ports, le plus de canons dans ses forteresses ; mais c’est elle qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le plus haut placé; c’est d’elle que le monde est habitué à recevoir le mot d’ordre. Londres, avec ses milliers de vaisseaux, pourrait être en feu , sans que l’univers non-britannique s’en émût autrement que comme d’une in for tune lame niable arrivée à un étranger; une simple émeute dans Paris a son contre-coup au bout

3 1 » l’iîtat-emim ai;,

de T univers. La crise de juillet a enfanté la Réforme; la Réforme n’eût jamais produit Juillet. C’est que la France est le cœur du monde. Les affaires de la France sont les affaires de tous; les intérêts quelle épouse ne sont pas ceux d’une ambition égoïste; ce sont ceux de la civilisation. Quand la France parle, on l’écoute, parce que les sentiments quelle exprime ne sont pas seulement les siens à elle, ce sont ceux du genre humain. Quand elle agit, on l’imite , parce qu’elle ne fait que ce que tous ont besoin de faire.

La France a été la première à introniser la liberté sur le continent européen; c’est à elle à réhabiliter le principe d’autorité, aujourd’hui que le temps en est venu. Elle a protégé les peuples quand il le fallait; il lui appartient de protéger les rois, non par la force de l’épée, quoiqu’elle ne doive point briser la sienne , qui a accompli tant de prouesses au seul profit de !a civilisation : ce serait un sacrilège; mais par la sagesse et la moralité des règles nouvelles quelle fera passer dans l’art de gouverner, par la fécondité des attributions nouvelles dont elle investira le pouvoir.

Symptômes de révolution.

Baltimore, 2 5 septembre i83ï.

Il y a deux ans , M. Clay commença un discours au Sénat des États-Unis, par ces mots , restés célèbres de ce côté de l’Atlantique : « Nous sommes au milieu d’une révolution. » C’était à l’époque où le général Jackson venait, par un acte d’autorité inouï dans les annales de l’Union américaine, par un vrai coup d’État, de trancher contre la Banque une question que ses propres amis au Congrès et ses ministres eux - mêmes se refusaient à résoudre. Beaucoup d’autres depuis ont répété ccs paroles. En dernier lieu, après les scènes de meurtre, de torture et de destruction qui ont signalé les États. Unis dans les Etats à esclaves et dans ceux où l’es-

clavage n’est pas reconnu, dans les campagnes et dans les villes, à Boston , la ville républicaine par excellence, aussi bien quà Baltimore, à qui certains excès sanglants, commis en 1812 à l'occasion delà guerre contre l’Angleterre , ont valu le nom de Mob- Totvn (ville de V émeute) , les bons citoyens se disaient avec douleur en s’abordant les uns les autres : « Nous sommes au milieu d’une révolution. »

Il faut reconnaître à l’honneur delà race anglaise, qu’elle est, plus que toutes les autres, imprégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu’à ces derniers temps, les Ànglo-Àméricains se sont montrés, sous ce rapport, ce qu’ils sont sous beaucoup d’autres, des Anglais renforcés. Il y a des peuples qui ne comprennent la loi que sous la forme vivante, c’està-dire qu’autant quelle est personnifiée. dans mi homme* Ils savent obéir à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter une lettre morte. Avec eux, la gloire et la prospérité de l’État dépendent médiocrement de la qualité des lois, beaucoup de la qualité des hommes chargés d’en être les interprètes. Chez eux, l’empire grandit et déchoit tour à tour, selon que le souverain, quel qu’en soit le titre, est un homme supérieur ou un personnage vulgaire. Tel paraît être en général le caractère des nations asiatiques. L’Anglais est moulé sur un type tout différent* Il lui coûte peu de s’incliner devant un texte; il ne se prête que de mauvaise grâce à s’incliner devant un homme* Il n’a pas besoin qu’un

homme vienne lui enjoindre d’observer la loi, il sait lui-même , sans effort et d’instinct , s’y conformer. En un mot, l’ Anglais a en lui le principe du self- go ver riment. Ceci rend compte du succès que ce système politique a eu aux Etats-Unis ou la race anglaise s’est pleinement developpee suivant sa nature.

Malheureusement, le sentiment de respect à la loi semble s’effacer chez les Américains. Ce peuple, éminemment pratique à d’autres égards, a fait ou s’est laissé faire en politique de la théorie à perte de vue, de la logique quand même; il n’a reculé devant aucune des conséquences du principe de la souveraineté]) o pulaire, du moins tant que ces conséquences le flattaient ; comme s il y avait au monde un principe, un seul, même celui de la charité chrétienne, qui fût susceptible d’être indéfiniment passé au laminoir sans produire en dernier résultat l’absurde pur et simple. On est donc arrivé à nier, aux États-Unis , qu’il y eût aucun principe de justice vrai en lui-même et par lui-même, et à admettre que la volonté actuelle du peuple était nécessairement et toujours la justice ; on y a posé en fait l’infaillibilité du peuple à chaque instant et en toute chose, et par là on a ouvert la porte à la tyrannie d’une minorité turbulente qui se dit le peuple (i).

L’intervention de celte justice prétendue popu-

(i)Oq a remarqué que tous les désordres commis ti Dîew-Toik, à Philadelphie et à Baltimore, étaient Pouvrage d’une poignée d’hommes suivis d’une

SYMPTÔMES DE MVOLÜTION,

IairCj s exerçant &b ivüto par les mains de quelques furieux , qui s’intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du Tea-Partj { i) de 1773, est une calamité au sein d’un pays où il n’y a d’autre garantie de la paix publique que le respect à la loi , et où le législateur, supposant l’ordre, n’a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a eu l’inconvénient d etre le plus souvent injuste. La plupart des hommes qui ont été pendus ou battus de verges , ou torturés de vingt façons (2) atroces dans le Sud , comme étant des abolitiomstes , c’est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres, n’étaient, selon toute apparence, que des hommes peu soigneux de cacher dans leurs discours l’horreur que leur inspirait l’esclavage, il est même douteux que les prétendus complots , à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et blancs, aient eu une existence réelle et sérieuse. Il n’en a été jusqu’à présent administré aucune preuve qui put

Lande d’enfanls semblables à ce fjpe de dépravation prématurée, connu cliez nous sous le nom de gamin de Paris. I! est fort rare qu’il y ait eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n’y eu a pas eu la moi Lié.

(1) On désigne amsi les Bostoniens qui allèrent, en plein midi s sous les yeux du gouverneur anglais' et de la garnison anglaise Jeter à la mer le thé amené à leur port. Ce fut le début de la révolution américaine-

(2) Un journal de "Virginie rapportait qu’un abolitioniste, étant tombé entre les mains dfun comité de vigilance, fut dépouillé, étendu à plat ventre, et que, sur son dos nu, les exécuteurs promenèrent a plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans La chair du patient. Un journal de Isew-York rapportait ce fait sans d’aulres commentaires que d’agréablef plaisanteries.

- LETTM XXXI* DIJ

être admise par unq cour de justice, A Baltimore, lors des dévastations du mois dernier, qui ont duré quatre jours, cette soi-disant justice a été injuste jusqu a la stupidité. L’émeute, là, voulait punir , disait-elle, les fripons qui avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland, Hest en effet de notoriété publique, à Baltimore, que la banqueroute de cet établissement est frauduleuse ; que , la veille du jour ou elle suspendit ses paiements, cette banque, afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier, offrait de gros intérêts pour les dépôts, grands ou petits, qui lui seraient confiés ; mais il était aussi de notoriété publique que les méfaits de cette banque étaient l'œuvre d'un certain Évan Poultney, qui était à lui seul la banque tout entière* Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de l'ouvrier , la spoliation delà veuye et de l'orphelin, l’émeute alla demander raison, à qui? aux syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce ne fut que le troisième jour que l’émeute s’avisa de rendre visite à Poultneÿ; mais lui, sans se déconcerter, se prit à dire en soupirant qu'il était un pécheur, qu'il était bien coupable envers son prochain! Il se frappa la poitrine en signe de repentir , et , dans un jargon puritain , s'accusa lui-même plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci , ébahis, comme Orgon , de tant de sainteté, firent comme lui des excuses à Tartufe, essuyèrent avec soin l’entrée de sa maison et ses escaliers de

3ï8 SYMPTÔMES DE RÉVOLUTION*

marbre blanc qu’ils avaient salis , et allèrent saccager la maison du maire , parce que la veille un faible détachement de milice, spontanément assemblé , avait fait feu sur eux dans un cas de légitime défense, non sans s’ëtre tenu long-temps immobile sous une grêle de pierres.

Ces désordres sont effrayants par leur caractère de généralité; ils le sont parce quils éclatent à toute occasion; ils le sont d’autant plus que leur gravité est moins sentie- II se rencontre peu de voix pour les flétrir, il s’en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu’elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l’avenir. Aussi telle émeute qui, en France, serait un coup de mort pour les affaires , n’empêche ici personne d’aller a la Bourse, de spéculer, de remuer des dollars et d’en gagner à foison. En s’accostant le matin, on se demande et on se donne les nouvelles. Ici Ton a pendu un noir , ailleurs on a fustigé des blancs; à Philadelphie, dix maisons ont été démolies ; à Buffalo, à Utica , des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l’on passe au prix du coton et du café, aux arrivages de farine, de planches et de tabac, et Fou s’absorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. Je suis stupéfait de voir comment le mot de légalité tombe à plat lorsqu’un bon citoyen l’invoque 5 le règne de la loi semble fini, nous voici sous le règne de Yexpethencyr f c’est-à-dire de la convenance passagère,

3ig

Adieu les règles de la justice , les grands principes de 1776 et de 89! Vive l'intérêt du moment , interprété par je ne sais qui, pour le succès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce !

Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à Wicksburg (État de Mississipi), sans forme de procès ; c’étaient des joueurs, vous dit-on, c’était le fléau du pays. Les citoyens les plus respectables de Wicksburg ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui garantit à tous vos concitoyens le jugement par jury ; mais cette vieille équité saxonne dont vous vous vantez? — Aucun tribunal n'eût pu nous en délivrer; la morale et la religion prononçaient contre eux; c'est cet arrêt qu’à défaut d'autre nous avons exécuté; U y avait nécessité. Expediencyl — * En Virginie, des voyageurs venus des États du Nord ont été, sous les plus légers prétextes, pour des commérages de diligence, pour des discours de cabaret, traînés devant de soi-disant comités de vigilance , puis battus, goudronnés et emplumés (1). D'autres , dont tout le crime était d'avoir par mégarde, dans la poche de leur manteau, des papiers qu’il a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier d 'abolitionistes 1 ont été arrêtés par des énergumènes et pendus comme des émissaires de rébellion. Qu’ayez-vous fait de l'article de la constitution qui ga-

(0 Celle pumiicm populaire, forl en vogue aujourd’hui, consiste à arroser te patient de goudron et à ta couvrir ensuite de plumes*

SYMPTÔMES DE EÉVOLUTlOIf.

rantit aux citoyens d’un État protection dans les autres États? — Si nous insistions sur ces faits de détail, nous compromettrions l’union du Nord avec le Sud. Expedicncyl — Vous , négociants de New- York, voici que les planteurs d’une paroisse de la Louisiane ont mis à prix la tête de l’un de vous (i) parce qu’il est , disent-ils , un abolionistc , un amalgamateur. Votre susceptibilité nationale, si vive à l’égard delà France, ne se réveillera- t-elle pas à ce dernier trait d’audace? — Notre commerce avec le Sud fait la moitié de la prospérité de New-York. Expedicncyl — Vous , gens de la Nouvelle-Angleterre; vous, citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine; vous, fils des pèlerins qui s’exilèrent en Hollande d’abord , et ensuite sur les plages arides du Massachusetts, plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts; vous, si orgueilleux de vos libertés, comment abdiquezvous la plus précieuse de toutes, celle de la presse, aux mains d’un maître de poste (2)? — Toujours la réponse : Expedicncyl ■ — Il semble qu’aux États- Unis il n’y ait plus, en politique, de principes que sauf le bon plaisir des passions, et que les lois n’y aient de valeur qu’autant qu’elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle, arme sa milice, achète de la poudre et jette lé gant au Congrès.

(t) M* Arlhur Tappan.

(a) Voir k noie 63 ti la fin du volume*

Quand un antre État, comme l’Ohio, est mécontent delà ligne qu’on lui a assignée pour frontière, il déclare la guerre au Michigan, son voisin, pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts, dans leur sauvage intolérance, se sentent offusques de la présence d’un couvent catholique, dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles , sans distinction de religion , ils le saccagent, y mettent le feu , et le couvent brûle à la vue d’une ville de 70,000 âmes, sans qu’une goutte cl eau y soit jetée pour l'éteindre, sans qu’il se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche attentat. Quand un gouverneur de Géorgie rencontre un magistrat intègre qui s’interpose entre la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que Ton est impatient de dépouiller, il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d’Etat (1), Et, je le répète, ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes eux-memes, si multipliés qu'ils soient, c’est qu’ils ne produisent pas de sensation. Ici, à New- Itork, le sac des églises et des écoles des noirs était un spectacle que l'on contemplait, où les négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction; on criait hourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore, une foule nombreuse battait des mains sans

(i) C ce qui a eu lieu, il y a un an, de h pari du gouverneur actuel de Géorgie, MT Lmnpkïn,

tX» ' — 3* KrHTIO.Y, A.

s’inquiéter de qui on démolissait la maison, et des dames émues agitaient leurs mouchoirs en l’air.

Autre symptôme plus effrayant encore ! Le courage civil, cette vertu des Hampden, cette gloire de la race anglaise, qui brilla d’un éclat si pur aux États-Unis, tant que vécurent les hommes de qui l’Union tient son indépendance, paraît momentanément s’éteindre; je dis momentanément, car il y a chez la nation américaine un fond d’énergie qui ne peut manquer de se ranimer un jour et de réagir; La presse qui, sauf un petit nombre d’exceptions honorables, ne possède pas et ne mérite pas, aux États-Unis , la considération qui Entoure en France; la presse qui, ici, est si outrageusement violente et brutale contre les membres du Congrès d opinion adverse, est au contraire plus réservée envers la masse. La presse américaine est libre en ce sens qu’elle ne paie ni cautionnement ni timbre; mais elle est dépendante d’une opinion publique absolue, capricieuse et peu éclairée dans son despotisme. Cette opinion publique démocratique veut que l’on flatte ses passions du moment, et n’entend pas qu’on lui fasse la morale. C’est un maître à qui l’on déplaît aisément, et qui témoigne vite son déplaisir. Le journaliste américain n’ignore pas qu’à la moindre hardiesse on le quittera. Depuis les derniers évènements , ce n’est pas la seule crainte qui le préoccupe : il sait que s’il prenait envie à l’un de ses

LETTilE XXXI.

ennemis fie le signaler comme aboUtioniste t par exemple, il serait très aisé d’ameuter sur le port trente Irlandais et autant de polissons des rues, qui viendraient piller et démolir sa maison, goudronner, emplumer et exiler sa personne (i), sans que l’autorité s’interposât. Il est donc démesurément circonspect. En un mot, il y a maintenant aux Etats-Unis un commencement de terreur. Les hommes courageux et dévoués à la cause des lois n’on.t pas de point d’appui dans la presse; et là où l’autorité serait disposée à leur en fournir un, il se trouve insuffisant, soit que l’autorité ait peur, soit qu’elle veuille ménager ses intérêts de parti, soit qu’elle n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de répression matérielle. Il ne reste plus au petit nombre de bons citoyens , que la situation de leur pays alarme vivement, d’autres ressources que de s unir en associations patriotiques, et de se former en compagnies de milices, de créer enfin une garde nationale sous la forme qu autorisent les lois et les usages du pays* Ils sentent qu’il le faut, et cependant ils hésitent, parce qu ils craignent d’organiser ainsi la guerre civile* Les BaLtimoriens paraissent pourtant déterminés à en essayer (a)* On parle aussi d une loi qui rendrait les communes res pou-

(i) Un journaliste de Boston vient, il y a quetqu^üj^ d’étre ainsi chassé delà ville par une émeute, pour cause d’abolitionisme. Il y a déni mois environ que, pour avoir déplu à une compagnie de milice, un journaliste de Ja Nouvelle-Orléans a été frappé du meme ostracisme*

W Voir la note 64 à la ûn du volume,

sables (les dévastations qu’elles auraient laisse commettre dans leur sein. Cette loi, si elle ne prévenait pas complètement les désordres, car ici l’impôt est principalement supporté par les riches, aurait au moins l’avantage d’en réparer les effets matériels.

La génération actuelle des États-Unis , nourrie dans les affaires , vivant dans une atmosphère d’intérêts, si elle est supérieure à la génération révolutionnaire en intelligence commerciale et en audace industrielle, lui est bien inférieure encourage civil et en amour du bien public. Chose déplorable à dire'. Dernièrement, quand Baltimore eut été pendant quatre jours à la merci du genie de la destruction; quand la sécurité de la ville eut été vainement promenée du maire au shériff, du shériff au commandant de la milice; quand les prisons eurent été forcées, le maire et les miliciens pillés; quand le sentiment général eut enfin réveillé celui de l’ordre, il ne se trouva personne, dans cette ville de cent mille âmes, qui prit ou qui osât se mettre à la tête du mouvement. Quand les citoyens les plus recommandables et les plus intéressés à la tranquillité publique furent réunis en meeting , à la Bourse, cette montagne en travail n’accoucha que de longs considérants avocassiers sur les avantages de l’ordre , et d’une kyrielle bavarde de résolutions qui ne résolvaient rien. Il fallut, ô honte! qu’un vieux débris de l’Indépendance, un vieillard de 84 ans, qui s’était retiré dît Congrès pour aller terminer en paix sa

LETTHE XXXI.

longue carrière, sentît, à ce spectacle, son sang demi-glacé par b âge bouillonner dans ses veines et monter à son front, et qu’il se levât pour rendre du cœur à cette foule d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur ville subir le despotisme dune bande d'ivrognes et de gamins* II fallut que ce vieillard indigné , interrompant la lecture des résolu lions interminables, s'écriât énergiquement : &Damn jour resolutions! (au diable vos résolutions!) Donnez-moi une épée et trente hommes, et je vous réponds du bon ordre! — Comment, général Smith, lui dit l’un des irrésolus faiseurs de résolutions , vous tireriez sur vos concitoyens! — Ceux qui viennent, au mépris des lois, chasser leur voisin de sa maison, la saccager, et réduire sa femme et ses enfants à la misère , ceux-là ne sont pas mes concitoyens, «répondit le général Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que nul n’osait dire, furent accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé par acclamation commandant de la force publique, et peu de jours après il fut élu maire. Depuis lors Baltimore est tranquille, Mais lorsqu’on réfléchit que l'ordre n’a pu se rétablir dans une grande et florissante cité que parce qu'il s’est rencontré là un vétéran que la mort avait par hasard épargné, et qui a trouvé en lui-même assez d'énergie pour venir, un pied dans la tombe, enseigner une dernière fois par son exemple, à ses concitoyens, les traditions des beaux

jours de la liberté américaine , n’est-on pas forcé de répéter avec M. Clay : ce Nous sommes au milieu d’une révolution? »

M. Clay n’a pas été faux prophète , car les évènements qui se sont succédé depuis qu’il prononça ces paroles annoncent qu’une crise est imminente. Le système américain ne joue plus régulièrement. Au Nord, l’extension illimitée du droit de suffrage, sans la création d’aucune institution politique régulatrice, a rompu tout équilibre- Au Sud, la vieille base empruntée aux sociétés d’avant L-C. , sur laquelle on a voulu élever au dix-neuvième siècle un ordre social nouveau, s’agite et menace de bouleverser l’œuvre à demi achevée des imprévoyants bâtisseurs- Dans l’Ouest, une population sortie de terre sous l’empire de circonstances sans pareilles dans les fastes du monde, affecte déjà des prétentions de prépondérance , disons mieux, de domination sur le Nord et le Sud. Partout les relations établies par l’ancien pacte fédéral viennent se heurter contre des incompatibilités. La rupture de l’Union , dont l’idée seule eût fait frémir il y a dix ans, qui était rangée parmi les choses infâmes qu’il n’est pas permis de nommer, la rupture de l’Union a été appelée sans que la foudre soit tombée sur la tète du sacrilège. Maintenant c’est un lieu commun de conversation. Or la rupture de l’Union, si elle avait lieu, serait la plus complète des révolutions possibles.

Quels doivent être les caractères de cette révolu-

tion que Fon sent venir? À quelles institutions donnera-t-elle le jour ? Qu’est-ce qui doit périr dans cette liquidation? Qu’est-ce qui doit grandir dans ces orages? Qu’est-ce qui doit s’y tremper pour résister à l'action des siècles ? Je ne me sens pas le don de prophétie, et je n’essaierai pas de pénétrer le mystère des destinées du Nouveau-Monde, II y a cependant en moi une conviction : c’est qu’un peuple qui possède l’énergie et rintelligence dont sont doués les Américains ; un peuple qui a, comme ils Font, le génie du travail, qui, comme eux, combine la persévérance avec l’esprit de ressources, qui est essentiellement méthodique et rangé, et qui, à défaut de croyances bien vives, est du moins imbu jusqu’à la moelle des os d’habitudes religieuses , un tel peuple ne peut être né d'hier pour disparaître demain, La nation américaine, malgré ses défauts originels, malgré les lacunes nombreuses qu’une croissance précipitée et une éducation superficielle ont laissées dans ses idées, ses coutumes et ses sentiments, est vraiment grande et forte. Pour de telles nations, les plus violentes tempêtes sont de salutaires epreuves qui les fortifient, de solennels enseignements qui éclairent leur esprit , élèvent leur ame et affermissent leur moralité.

La Bourgeoisie.

Baltimore, S octobre *83 5.

La société américaine se compose d’éléments autres que ceux de la société européenne en général , et française en particulier. En analysant celle-ci* on y trouve au premier rang une ombre d’aristocratie* comprenant les débris des grandes familles de l’ancien régime échappées à la tourmente révolutionnaire, et la progéniture delà noblesse impériale * qui semble , elle aussi * séparée de ses pères par des siècles.

En dessous* s’étend une bourgeoisie nombreuse* en deux parties fort distinctes :l’une, la bourgeoisie active* embrasse le commerce* l’industrie, la classe bien rare encore des industriels agricoles ou proprié-

laites producteurs , les gens de loi et les professions libérales; l'autre, désignée quelquefois sous le nom de bourgeoisie oisive (i), est formée des détenteurs inactifs du sol, gens qui tirent de leurs terres , par l'intermédiaire de leurs fermiers ou colons partiaires, un revenu de 2,000 à 7 ou 8,ooo fr., sur lequel ils vivent sans pouvoir l'accroître, et même sans y songer rieuse ment ; la classe peu considérable des rentiers s5y joint comme un appendice.

Ces deux sections de la bourgeoisie diffèrent essentiellement Tune de l'autre, en ce que la première travaille, tandis que consommer et jouir sont toute la vie de la seconde. L'une augmente son avoir, et peut par conséquent se tenir toujours au-dessus du flot, et maintenir son niveau, sinon le hausser; l'autre, comme Fa dit M. Laffitte, successivement transportée par le temps dans une société à la richesse de laquelle chaque jour ajoute quelque chose, se trouve chaque jour relativement plus pauvre, et doit décroître. Elles diffèrent par leur origine : Finie est plus essentiellement tiers-état; Fautre a des prétentions nobiliaires; elle est la progéniture ou au moins Fhéritière et la continuatrice de la petite noblesse des campagnes. Sous la restauration, elles ont différé d'opinion politique : Fune siégeait principalement au côté gauche, Fautre pré-

(1) Je me servirai quelquefois de ce mot, sans y attacher aucun sens fié— trissam; il ne m’a pas été possible d'en trouver un autre qui exprimât mieux lu condition de cette classe.

LA BOURGEOISIE

ferait le côté droit. Aujourd’hui , la première accepte sans répugnance la dynastie nouvelle; la seconde, plus difficile à contenter en fait de garantes d’ordre , et prompte à s’alarmer sur toute viola* tion du droit ancien, conserve encore de secrets penchants pour 1 antique légitimité. Sous le rapport religieux , celle ci est sceptique, et croirait volontiers que la philosophie voltairienne et les théories de l’opposition de quinze ans sont le nec plus ultra de l’entendement humain; celle-là, ébranlée dans sa foi, garde cependant le feu sacré du sentiment religieux, repousse les conceptions désorganisatrices du xviii' siècle, et dédaigne les élucubrations des publicistes libéraux de la restauration. La première se pique de positivisme et n’a que des préoccupations matérielles; la seconde s’inquiète davantage des grands principes conservateurs de la société , mais se refuse à reconnaître les intérêts nouveaux qui doivent entrer en partage avec ceux dupasse.

Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont cependant pas séparées autant que je l’indique ici; elles se mêlent et se croisent. Une grande portion de la bourgeoisie participe de l’une et de l’autre, et se porte alternativement de chaque côté, selon le temps et les circonstances. Toutefois, pour être souvent confondus dans la même personne, les deux intérêts n’en sont pas moins distincts.

La hase delà pyramide est occupée par les paysans et par les ouvriers; elle se subdivise en deux por-

LETTRE XXXÏL

tions : l’une admise à la propriété; l'autre qui n’y est point arrivée encore, quoiqu’elle y aspire impatiemment, D’un côté, la classe des artisans et des petits cultivateurs; de l’autre, les prolétaires*

Aujourd’hui, il est universellement reconnu que la bourgeoisie domine en France. L’aristocratie est repoussée du pouvoir ou se tient écartée. Les artisans et les petits cultivateurs commencent à peine à lever la tête. Les prolétaires ne comptent point.

Dans les États du Nord de TUnion américaine, la société est beaucoup moins complexe qu en France* En faisant abstraction de la caste des gens de couleur, il n’y existe que deux classes : la bourgeoisie et la démocratie. Des deux intérêts qui sont en lutte, un seul y a une existence publique, c’est celui du travail-

La bourgeoisie sj compose d’industriels , de coinmerçants, d’avocats , de médecins. Les agriculteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre appréciable, non plus que les hommes voués exclusivement à la culture des sciences, des lettres et des arts.

La démocratie comprend les farmers et les meckàmcsj les cultivateurs et les artisans. En général, le cultivateur est le propriétaire de sa terre. À l’Ouest, c’est une règle qui ne souffre pas d exception* La grande propriété territoriale n’existe pas dans le Nord et le Nord-Ouest, au moins comme classe (i)*

(i) Il reste un petit nombre de familles de grands propriétaires vivant sur leu ri domaines* Dans FEtat de ü?ew-Yovk, par exemple, on trouve un cer^

LA BOURGEOISIE

II n’y a pas, à proprement parler, de prolétaires , quoiqu’il y ait des journaliers , et que les villes et même les champs abondent de manœuvres dépourvus de capitaux. Ce sont véritablement des apprentis, des étrangers fort souvent, qui débutent, chez l’artisan dans la ville, ou chez le cultivateur dans la campagne, et qui deviennent à leur tour artisans et cultivateurs, et souvent, delà, riches industriels , spéculateurs opulents.

Entre ces deux classes, bourgeoisie et démocratie, il nJy a d’ailleurs aucune ligne de démarcation , car Jes efforts de quelques coteries pour établir des classifications de valons et installer des supériorités de fashîon, méritent à peine d’être signalés, et n’ont qu’une valeur négative comme protestations timides et souvent gauches contre les abus de l’égalité. La bourgeoisie et la démocratie ont les mêmes habitudes domestiques et le même genre de vie , votent ensemble et sur le même pied, et ne diffèrent un peu sérieusement que par le culte qu elles suivent ou par le banc qu’elles occupent à l’église. On peut avoir une idée assez exacte des rapports habituels de ces deux classes en Amérique, par les relations qui existent aujourd’hui en France entre la riche bourgeoisie et les débris de l’aristocratie.

tain nombre tic personnes possédant de grandes étendues de terrain* Il y a aussi des gens qui achètent à bas prix des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce sont des spéculations sur les terres identiquement semblables à des spéculations sur le sucre et le eafé, et qui ne peuvent être considérées comme constituant une classe de grands propriétaires*

LETTRE XXXIL

L’influence politique est aujourd’hui tout entière aux mains de la démocratie américaine , tout comme chez nous elle appartient maintenant à la bourgeoisie, La bourgeoisie américaine n’a de chances d’arriver au pouvoir que temporairement , par suite de divisions accidentelles au sein de la démocratie 7 en ralliant à elle une portion considérable des artisans et des cultivateurs ? ainsi qu’il arriva au commencement de 1 834? après les attaques du général Jackson contre la banque; tout comme l’aristocratie en France ne peut relever , non pas sa bannière (elle n’en a pas en propre), mais celle de la légitimité, qu’autant que Fimpéritie du gouvernement susciterait de nouveaux orages, et inspirerait des alarmes sur la sécurité publique aux classes bourgeoises qui le soutiennent de toutes leurs forces.

Dans les États du Sud, la présence de l’esclavage produit une société différente de celles du Nord ; la moitié de la population y est composée de prolétaires dans toute l’acception du mot , c’est-à-dire d’esclaves. L’esclavage appelle nécessairement la grande propriété, qui est l’aristocratie de fait. La grande propriété s’est maintenue dans le Sud, même avec l’habitude de l’égal partage, quoiqu’elle ait été singulièrement amoindrie.

Dans le Sud, entre ces deux extrêmes, est une classe moyenne formée, comme notre bourgeoisie, de deux éléments, les travailleurs et les oisifs, Fintérêt nouveau et l’intérêt ancien. Le commerce, Fin*

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dustrieetlcsprofessions libérales d’un côté; de l’autre, les propriétaires fonciers, dans legenre denos moyens propriétaires campagnards du Midi et de l’Uuest, vivant sur leurs terres du revenu qu’y produit la sueur de leurs esclaves , n’ayant point le goût du travail , et n’y ayant point été préparés par l’éducation , ne participant à l’exploitation routinière de leurs domaines que fort indirectement ; gens incapables de se retourner si l’esclavage était aboli, tout comme nos propriétaires seraient hors d’état de se faire une existence si leurs propriétés leur étaient ravies.

On conçoit que la loi de l’égal partage a dû multiplier cette classe de propriétaires sans industrie ; elle est nombreuse dans les anciens États du Sud, Virginie , Càrolines , Géorgie, et aussi en Louisiane ; les temps d’arrêt qu’ont d’abord éprouvés ces États , tandis que le Nord marchait en avant sans gène, et l’extension que prenait cette classe, sont deux faits corrélatifs qui s’expliquent l’un l’autre. Mais on ne la retrouve pas dans les nouveaux États du Sud. La génération nouvelle du Sud, dévorée, comme celle du Nord , de la passion d’acquérir , est devenue industrieuse comme les Yankées. La culture du coton lui offre une belle carrière ; dans l’Alabama et le Mississipi, la terre à coton est, comme partout dans l’Ouest , à fort bas prix. La traite intérieure fournit en abondance des esclaves qué, grâce au crédit, on paie sans peine, lorsque l’on n’a point

liETTBE XXX ÏL

de patrimoine , pourvu que Ton ait des amis. Les fils de famille des anciens États du Sud 3 au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la propriété paternelle, avec une poignée d’esclaves, liquident leur avoir, l’augmentent par des emprunts qu’ils sont assurés dacquitter promptement, et vont établir dans le Sud-Ouest des plantations de coton, sortes de manufactures agricoles , les unes grandes , les autres moyennes, où ils ont eux-mëines plus ou moins l'activité , les soucis et les espérances d?un entrepreneur d’industrie.

Ainsi, la classe des bourgeois qui ne travaillent pas ou travaillent peu, disparaît des États-Unis, Dans les États de l’Ouest, qui sont vraiment le Nouveau- Monde, eîie n’existe plus , ni au Sud, ni au Nord; on n’y trouve personne qui ne soit voué à l'industrie agricole, commerciale ou manufacturière, aux professions libérales ou aux fonctions cléricales.

Les États-Unis diffèrent donc de nous en ce qu’ils n’ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisive, ni prolétaires, au moins dans le Nord, Il ne me semble pourtant pas démontré que, pour ces trois classes, le fait de leur absence ait une seule et même signification, Je ne vois aucune difficulté à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie oisive s’éteignent définitivement dans la société américaine; tandis que, pour l’aristocratie (i), il me paraîtrait plus exact de dire que T Amérique n’en a pas encore.

(i) Par aristocratie, j* entends ici un corps constitué, composé de diverses

LA ÜOURGEOISIE.

La civilisation, en passant d’un continent à l’autre, s’est donc débarrassée du prolétariat et de la bourgeoisie oisive* Cette double disparition n est pas un phénomène double ; c’est un lait simple , ou du moins ce sont les deux aspects d un fait unique , le progrès industriel du genre humain. Il me semble inévitable qu’à cet égard l’ancien monde suive l’exemple de l’Amérique; il tend au même but par des moyens qui lui sont propres ; ce que l’on appelle la force des choses, c’est-à-dire la marche providentielle de l’humanité. , l’y pousse invinciblement.

Il y a une loi supérieure à toutes les conventions des sociétés , à tous les codes et à toutes les jurisprudences : c’est que , lorsqu’une classe a cessé de contribuer pour une part à l’œuvre sociale, sa déchéance est imminente ; il ne lui est pas possible de conserver ses avantages à moins que la civilisation tout entière ne s’arrête et ne fasse un de ces repos dont le plus grand exemple est celui de Rome, depuis Auguste jusqu’à Constantin; mais dès que la colonne se remet en marche , ceux qui ne veulent pas être soldats et qui sont incapables d’être officiers, ceux qui ne sont en mesure d’occuper aucun emploi ni dans les rangs , ni à l’état-major, ni à l’ambulance, ni à la cantine, sont abandonnés comme traînards et rayés des rôles.

3 up ériorî lés sociales reconnues et constatées suivant no certain nombre de modes divers T Tun desquels pourrait être la naissance- ( Yoîr la lettre suivante, XXXIÎL )

LETTRE XXXIL 337

Cette loi est rigoureuse et impitoyable ; nulle puissance humaine ne saurait soustraire à leur sort ceux qu’elle a condamnés ; eux seuls peuvent éviter d’être effacés des cadres en y prenant une place active.

C’est ce qui explique pourquoi, chez nous. Varistocratië nobiliaire a été anéantie. Entre elle et la royauté, il se livra, comme entre la royauté et l’aristocratie anglaise, une longue suite de batailles; mais le succès fut différent comme le génie des deux peuples. En France, l’unité monarchique triompha; Louis XI terrassa F aristocratie ; Richelieu la musela ; Louis XIV lui mit le collier de la domesticité. Ainsi réduite , en tant que puissance politique, il ne lui resta plus d’autre domaine que celui du goût et des arts , et elle l’exploita au profit de l’irréligion et de la corruption des moeurs. Lors donc qu’en 1789 elle fut pesee, elle fut trouvée trop légère ; l’arrêt des destins fut prononcé, et la révolution l’exécuta avec une brutalité de cannibale. Cette aristocratie infortunée ne se souvint de sa nature qu’au moment de mourir ; elle aborda l’échafaud noblement.

Par la même raison, la bourgeoisie oisive tend à disparaître chez nous, car elle n’accomplit aucune mission qui ne puisse être remplie sans elle.

Elle n’enrichit pas la société par son travail, quoiqu’elle prétende à être comptée au nombre des producteurs , sous prétexte quelle possède le sol et

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