‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 28 sur 70 · II. — y r.nFïnw · texte numérisé non relu

II. — y r.nFïnw

LA BOURGEOISIE

qu’elle exerce une manière de surintendance dans les travaux agricoles. Le fait est qu elle ignore 1 agriculture ; elle connaît par tradition un roulement routinier, mais le paysan le sait tout aussi bien quelle et n’a pas besoin quelle vienne le lui rappeler. Le propriétaire, il est vrai, dans beaucoup de cas, est payé en nature par le paysan, et vend lui-même alors son grain ; mais le paysan trouverait sans peine le temps de vaquer à ce négoce , et s’en acquitterait tout aussi bien que le bourgeois.

La bourgeoisie oisive ne représente pas non plus les lumières ; à cet égard , elle ne possède rien de plus, rien de moins qu’une petite instruction littéraire dont je ne conteste pas les agréments, mais qui est peu en rapport avec les besoins et les tendances du siècle.

Là où, comme en Angleterre, une noblesse subsiste et maintient sa prérogative, c’est qu’elle remplit une double fonction. Premièrement, elle se voue à l’artleplus difficile de tous, celui de gouverner les hommes; elle y excelle, soit parce qu’elle le cultive par tradition , soit parce qu’elle se recrute soigneusement des hommes qui ont constaté leur supériorité dans la connaissance des divers intérêts sociaux. C’est une raison d’existence qu’il n’est pas possible de faire valoir en faveur de notre bourgeoisie oisive ; celle-ci est notoirement étrangère a la science du gouvernement.

L'autre fonction d’une noblesse, non moins essen-

tielle que la première dans nos siècles policés, consiste à servir de modèle dans l’art de la vie réelle , à enseigner l’art de consommer , sans lequel celui de produire ne procure que des satisfactions imparfaites et illusoires, et à encourager les beaux-arts. Sous ce rapport encore, il n’y a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie oisive. Elle ne brille ni par la grâce, ni par l’élégance, ni par le tact. L’importance quelle a acquise depuis la destruction de l’aristocratie, a été funeste à la vieille politesse française , à l’exquise urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis cinquante ans, tandis que les Anglais se développaient à cet égard , beaucoup plus que leur humeur roide et inélastique 11e semblait le permettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et beaucoup désappris sous l’influence de la bourgeoisie oisive ou même active.

Quant à l’art de consommer et de bien vivre quant à ce culte de la personne dont les Anglais appellent comfort\& seule fraction qu’il leur soit donné d’en sentir , notre bourgeoisie a des leçons à recevoir ; elle n’en a plus à donner. Ce n’est pas faute de dispositions natives. Nul peuple n’a reçu de la nature des sens plus subtils que les nôtres. Certes , notre fibre est plus sensible, notre ouïe et notre palais sont bien autrement délicats que ceux des Anglais. Notre aptitude à fa consommation et au culte personnel est prouvée par ce fait, que nous sommes en possession de la plupart des métiers qui en relè-

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vent ; le Français a , d’un bout du inonde à l’autre , le monopole des emplois de cuisinier et de maîtred’hôtel, de coiffeur et de maître de danse , de valetdé' chambre et de tailleur. Mais pour consommer, pour bien vivre , pour entourer son existence du comfort à l’anglaise et de cet autre comfort plus raffiné que , nous Français, nous pouvons concevoir, il faut être riche. Or , notre bourgeoisie est pauvre, et, politiquement, c’est un de ses plus grands défauts ; elle s’appauvrit de jour en jour, soit par l’effet de la loi d’égal partage, soit en raison de son oisiveté qui la condamne à un revenu stationnaire tandis que la richesse publique et le luxe croissent rapidement de toutes parts.

Ainsi obligée à vivre d’économie , il est clair qu’elle 11e peut encourager les beaux-arts , car c’est un patronage dont l’exercice coûte cher. Il exige d’ailleurs une délicatesse de goût qui devient fort rare en France, je le répète, depuis la déchéance de l’aristocratie.

Lorsqu’on analyse la population de l’empire ottoman , on est tout surpris d’arriver à ce résultat, que, dans la Turquie d’Europe, il n’y a que 700,000 Turcs superposés à neuf millions d’hommes, et l’on se demande comment la Sublime-Porte est encore debout , et s’il n’est pas temps de refouler les Osmanlis en Asie pour rendre l’indépendance aux peuples qu’ils oppriment. Je suis tout disposé à croire que l’empiré ottoman est arrivé au terme de

LETTRE XXXH.

son existence européenne; etcependantje suis convaincu que si les sept cent mille Turcs partaient* sans être remplacés par aucun élément extérieur aux populations indigènes* les déchirements de l’anarchie succéderaient au repos maladif au sein duquel languissent ces beaux pays; toutes ces nations cF origine et de croyances diverses se heurteraient et s’entre-dévoreraient. C'est que les Turcs , s’ils ne représentent pas l’ordre dans l’Albanie et la Homélie, représentent au moins l’absence du désordre. On peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la même mission négative sur ïe territoire français , et qiie, si elle disparaissait * la France elle-même périrait dans d’horribles convulsions*

Mais cette comparaison, dont la bourgeoisie oisive ne peut être flattée, et dont je ne pense pas qu’elle réclame le bénéfice, est absolument inexacte. La population française est infiniment plus homogène que celle des provinces turques* Elle est aussi plus avancée. La plupart de nos prolétaires des villes et des champs sont prêts pour une autre existence, et ils y aspirent ardemment ; c’est la société qui n’est pas prête, elle, pour la leur donner. Il ne leur manque autre chose que le bienfait de rêducation, et un plus facile accès à la propriété, c’est-à-dire, des conditions meilleures et des occasions plus multipliées de travail, pour être en état d’exercer, aussi bien qu’une grande partie de la bourgeoisie, la plénitude des droits de citoyen (i)*

(0 Beaucoup de paysans sont devenus propriétaires pendant la révolu-

LA. BOURGEOISIE

D’ailleurs il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgeoisie oisive représente en totalité ou en partie l’élément d’ordre, ce n’est qu’à l’aide et par l’intermédiaire des quatre cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises, tandis que dans Te m pire ottoman, il suffit d’une poignée de soldats pour tenir en respect les rayas et la multitude des croyants; ce qui démontre clairement que cette bourgeoisie ne conserve plus sa prédominance qu’en opposant aux masses la force des masses elles-mêmes : position critique à faire frémir, et qu’il est impossible de faire durer, car toutes les baïonnettes commencent à être intelligentes.

La bourgeoisie oisive n’a donc plus qu’un parti à prendre, c’est de passer dans les rangs de la bourgeoisie qui travaille; c’est de se préparer à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. Lorsqu’elle le voudra, nos campagnes, qui composent spécialement son domaine, changeront de face comme par enchantement, et nos paysans , qui, l’on ne saurait trop le répéter , forment réellement en France la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, seront élevés à une condition meilleure, dontils sont dignes. Elle est responsable, de moitié avec le gouvernement, à qui appartient Imitiative de tous les grands

tiûn , et ont montré alors qu’ik n1 avaient plus besoin des leçons de la bourgeoisie pour rendre le sol productif , pour gérer une propriété et élever une famille.

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projets d’amélioration , de Favan cernent de vingtcinq millions de prolétaires agricoles.

Dans cette métamorphose elle a tout à gagner. Par là, elle maintiendra son rang social et s’y raffermira, car elle reconquerra ainsi la confiance des masses, et justifiera sa supériorité par un fécond patronage. Elle échangera une existence gênée contre une belle aisance, 011 même contre la richesse, et les dégoûts de la fainéantise contre la satisfaction qu inspire la conscience du bien que Von a fait , et d’un grand devoir qu’on a loyalement rempli.

Déjà, cette honorable désertion du drapeau de 1 ■oisiveté à celui du travail s’opère tous les jours. Félici t ons-n ous-en : faisons des vœux pour qu’elle se généralise et s’accélère, car il n'y a pas de temps à perdre. Insistons surtout près du gouvernement pour qu’il la facilite par toutes les mesures propres à développer le travail , par tous les moyens qui peuvent hâter les progrès de Pagriculture, et inspirer à la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer à cet art, le premier de tous.

3L?Arïstacratïe .

Philadelphie, r3 octobre iS35.

Il n’y a de grande société durable qu autant que l’autorité y est constituée. On conçoit cependant lin cas où l’autorité peut être momentanément tenue à l’ombre; lorsque de puissantes nations sont à la recherche des formes politiques et sociales qui leur conviennent , lorsqu’elles ont à passer d’essai en essai, à tâtonner et à se retourner successivement en sens divers, lorsque d’ailleurs leur isolement du reste du monde garantit leur indépendance et les dispense de s’organiser en vue d’une invasion, il est permis, il est nécessaire qu’elles se réservent la plus grande aisance de mouvement, et qu’elles réduisent le nombre de leurs attaches tout juste à ce qu’il

faut pour que le système reste d’une seule pièce.

Mais, encore un coup, une société sans ordre fixe et sans liens politiques est une anomalie, un phénomène transitoire. Les liens sociaux de l’opinion et de la religion, les seuls qui subsistent ici, ne peuvent suppléer à l’absence des liens politiques , qu en se resserrant jusqu a la tyrannie. D’ailleurs, une fois qu’il y a des grandes villes, comme New-York, Philadelphie, Baltimore, et une nombreuse population mobile que l’opinion et la religion ne peuvent surveiller de près, les moeurs et les croyances ont absolument besoin du ferme appui des lois.

La gravité et la fréquence des désordres qui éclatent maintenant dans l’Union américaine, prouvent que les temps sont proches où l’autorité devra s’y organiser. Il y a des intérêts alarmés dans le Sud , par exemple, qui , en l’absence d’une protection légale, se protègent eux-inêmes brutalement, à tort et à travers , et qui doivent sentir la nécessité d’un pouvoir sur lequel ils puissent se reposer du soin de les défendre. Au Nord, il y a dans les villes, parmi la bourgeoisie, une population amollie ou plutôt policée par la richesse , qui n’a plus de goût pour cette portion du self-government qui consiste dans la répression de la violence par la force, et, parmi la démocratie, un élément inquiet et indocile, que la force seule peut contenir. Ces deux classes particulières au Nord, qui grossissent tous les jours, ne

î/âBJSTÛCR ÀT1E*

pourront bientôt pins vivre l’une près de l’autre que moyennant l'interposition d’un pouvoir.

L’autorité a deux bases sur lesquelles, pour être stable, elle doit s’appuyer comme l’homme sur deux pieds; l’unité ou centralisation, et le classement hiérarchique, Les bases correspondantes de la liberté sont ^indépendance de la localité, de la famille et de l'individu, etfFég alité. L’unité ou centralisation commence à apparaître au sein de plusieurs des États do l’Union Américaine (i).

11 n’est pas exact de dire que les Américains aient absolument nié leprincipe d’autorité, car ils ont posé, dès l’origine , un principe de souveraineté, celui de la souveraineté du peuple. Il est vrai qu’ils Fentendaient d’abord négativement, c’est-à-dire comme un renversement pur et simple deFautoritéà l’européenne/du pouvoir militaire fondé sur laconquë te; mais une fois que la doctrine de l'égalité eut assuré la prédominance à la démocratie sur la bourgeoisie, la démocratie se mit peu à peu à exercer cette souveraineté au profit de son intérêt bien ou mal entendu, de ses passions bonnes ou mauvaises : il y eut pouvoir dans toute l’acception du mot, II y a meme eu dictature. Celle-ci n’a point été permanente à beaucoup près; elle ne s’est montrée que par saccades et par intervalles. La plupart du temps elle sommeillait et laissait le champ

(i) Voir lettre XXX.'

libre à T individualisme. Elle ne se réveillait que pour frapper un grand coup et se rendormir ensuite ; mais quelle qu'ait été Tir régularité de son action, un fait essentiel a été accompli : il y a eu pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi ; il y en a eu de plus en plus.

Les États de la Nouvelle- Angle terre, qui sont le morcellement et l'individualisme incarnés, sont cçux qui ont fait le moins de pas dans cette voie.Les anciens États du Sud, quoiqu'ils aient plus de centralisation dans le sang, se sont aussi montrés assez timides* Les États qui se sont le plus avancés sont ceux du Centre, et particulièrement celui de New-York; l'Ouest, et particulièrement le Nord-Ouest, semble disposé à les imiter.

Ce pouvoir unitaire agissant par bouffées, véritable centralisation à éclipses, a eu deux modes traction, Y un négatif, l'autre positif* Négativement, il a imposé des limites, quelquefois étroites, à l'indépendance des individualités personnelles et des individualités collectives* Il a réduit, par exemple, les privilèges des compagnies anonymes en' général, et en particulier ceux des compagnies de chemins de fer et ceux des banques , ou même iî s'est arrogé l'omnipotence à leur égard : en ce moment, dans les Etats du Nord, le parti démocratique pousse un toile contre toutes les compagnies* Il a fait des règlements commerciaux restrictifs, tels que les lois d'inspection des denrées d’exportation (ib Active-

(1) Les mesures restrictives adoptées contre les compagnies sont dictées

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