I. ARISTOCRATIE
ment, il est intervenu clans les transactions de particulier à particulier , pour les déclarer milles ou pour les suspendre : c'est ainsi que dans l'Ouest il a été fait diverses lois rétroactives accordant des délais aux débiteurs ; ou il a cassé en masse des tribunaux qui se refusaient à plier* comme dans le Kentucky; ou il a institué des monopoles qu’il vendait au profit de l’État, tel que le chemin de fer d’Àmboy à Camden ( de New-York à Philadelphie ). Depuis un petit nombre d’années , il a commencé à adopter d antres mesures essentiellement organiques et de la plus haute portée; il a entamé la centralisation des écoles, des grandes voies de communication et des banques , c’est-à-dire des trois institutions les plus capitales dans une société vouée à l’industrie. Ainsi se développent aux États- Unis les germes d’une centralisation effective qui n’embrasserait ni plus ni moins que les intérêts dominants du pays, A cet égard, le Nord et le Sud, l’Est et l'Ouest, paraissent devoir être bientôt unanimes, à l'exception de la Nouvelle-Angleterre, que ses idées
par la défiance. On craint , non sans raison dans quelques cas, que les campa g aies ne deviennent trop puissantes et ne soient dangereuses pour les libertés publiques Dans la Nouvelle-Angleterre, les législateurs du Massachusetts par exemple, avaient dès long-temps prévu le cas., et leur principe de morcellement les avait conduits à limiter, bien, avant ceux des autres Etau, les prérogatives des compagnies. Dans cet Etat, ions les actionnaires iTune compagnie sont individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie ; c’est-à-dire qu’il n’y existe pas de compagnies ano* 11 y mes, quoiqu’il y ait des compagnies qualifiées à7 incorporât ed^ ce qui est le terme correspondant.
LETTIÏE XXXIII. 3/|g
de morcellement retiennent en arrière dans ce mouvement nouveau (i).
S’il y a un écueil à redouter , pour une époque prochaine, dans les Etats du Nord, ce n’est pas que le pouvoir y manque, c’est qu’il y en ait trop. Autant la démocratie de ces États est ombrageuse à l’ égard du pouvoir militaire, autant elle paraît devenir facile ii l’égard de la centralisation législative. Elle se refuse à en appeler à la force armée, même pour la répression des plus brutales violences ; mais elle abuserait volontiers de l’omnipotence des délégués du peuple ; elle ne serait pas éloignée, pour peu que les circonstances l’y provoquassent, de la pousser jusqu’à la tyrannie. Le gouvernement représentatif perd son caractère de transaction entre les divers divers intérêts sociaux, et dégénère en instrument de despotisme dans les mains de' la majorité numérique. En Amérique , il a commencé par être une charte octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Maintenant les rôles sont renversés; la bourgeoisie aurait besoin qu’on lui octroyât une charte à son tour, et elle ne paraît pas devoir l’obtenir.
En place des tortures physiques de l’inquisition , ce despotisme, s’il parvenait à s’affermir , aurait de cruelles tortures morales, un lit de Procuste pour les intelligences et pour les fortunes, un niveau de plomb pour le génie. Sous prétexte d’égalité, il in-
(i) Yoirla noie 14 ù îa fin du volume
l’aristocratie.
stituerait l’uniformité la plus désespérante. Comme il serait successivement exercé par tous ce,ux sur qui se promène la faveur populaire , il serait éminemment mobile et capricieux, remettrait tout en question à tout instant (i), et dès lors finirait par paralyser l’esprit d’entreprise qui a fait la prospérité du pays.
Dans les États du Sud, la démocratie blanche a un piédestal, l’esclavage. Pour se sentir haut, elle n’a pas besoin de rabaisser continuellement la bourgeoisie ; elle exerce son autorité par en bas, et songe moins à attaquer ce qui est au-dessus d’elle. Au Sud, la société se divise en maîtres et en esclaves; la distinction de bourgeoisie et de démocratie y est secondaire, aujourd’hui surtout que la condition inquiétante des noirs oblige tous les blancs à rester unis. D’ailleurs, dansle Sud, l’esclavage contraindra bientôt ies gouvernements locaux à instituer une police et une force armée qui, tout en contenant les esclaves, préviendraient le retour des excès dont cette portion des États -Unis a été souillée en 1 835, et empêcheraient que l’on n’y imitât les attentats contre la propriété et l’ordre public, dont, depuis quelque temps, le Nord est fréquemment le théâtre.
La centralisation est la moitié de l’autorité; l’autre moitié , le classement hiérarchique, n’est pas prompte à se dégager aux États-Unis, surtout dans
(r) Voir ïa note 65 à la fin du volume*
EETTEE XXX ÏH-
les Etats du Nord, où cependant il est nécessaire qu’une institution quelconque vienne donner de la stabilité au pouvoir.
11 y a deux aristocraties , l’aristocratie de naissance et raristocratie de capacité- Je ne parle pas de l’aristocratie d’argent : celle-ci n’a de chance de s’affermir et ne possède d’influence que lorsqu’elle est confondue avec Tune des deux autres.
Toutes les grandes sociétés qui ont existé jusqu’à ce jour ont constitué plus ou moins solidement l’une ou l’autre de ces aristocraties, disonsde meme , toutes les deux. Le classement par ordre de capacité existait meme chez les Égyptiens et leslndous dans l’intérieur de l’enceinte à pic de la caste. La société chrétienne est la première qui ait nettement institué le classement par ordre de capacité, non seulement au sein de chaque nation, mais clans la catholicité tout entière; le clergé de l’Église romaine était organisésur ce principe. Il devait en être ainsi: cette société croyait à l’unité de Dieu et de la race humaine; pour elle, il n7y avait qu’un Dieu, père de tous les hommes, et devant qui les distinctions de la naissance ne comptaient point.
Parallèlement à la hiérarchie de capacité , tous les peuples qui ont eu de grandes destinées politiques , et qui ont fondé de durables empires , ont eu une aristocratie de naissance, un patriciat civil et militaire.
Chez quelques peuples de l’antiquité en petit
l’aristocratie.
nombre , le patricia t était composé de tous les citoyens libres, qui étaient en minorité relativement aux esclaves. Telles ont été les républiques de la Grèce, dont la fortune politique a d’ailleurs été assez mince. Tels ont été les Arabes , chez lesquels il y avait, en dessous des croyants, des rayas, chrétiens etjuifs. Les nations qui ont pesé le plus dans la balance de la civilisation européenne, étaient différemment constituées; au-dessus des citoyens libres, elles avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle a été Rome; telle est l'Angleterre : de même l’empire de l’islamisme n’aété stable qu après qu’inle poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes , comme caste privilégiée.
Il est à remarquer que la dernière des grandes sociétés qui sont passées sur la terre, cette société chrétienne qu i a été la première ou 1 aristocratie de capacité se soit déployée dans toute son ampleur , a été aussi celle ou l’aristocratie de naissance a etc le mieux caractérisée. Le groupe des peuples issus de Japhet, qui sont venus cette fois pousser la civilisation , et faire de leurs muscles ses muscles , de leur volonté énergique sa volonté, avait apporté du Nord un profond sentiment de famille qu’il implanta dans la politique ; ainsi fut créée la noblesse la plus héréditaire que l’on eût encore vue. Il y avait eu jusque-là hérédité dans la caste; les Germains constituèrent l’hérédité des distinctions et des fonctions dans la famille, avec la clause précise de la primo-
géniture. Ce qui n’avait guère été qu’une exception en faveur des familles royales, ils l’appliquèrent à toutes les familles nobles. Cette organisation subsiste encore, plus ou moins modifiée, dans la plupart des Etats européens. Hier encore, elle semblait aussi vigoureuse que jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s était transformée, selon les besoins des temps; qu’elle était devenue élastique et flexible; qu’elle avait ouvert son giron à l’aristocratie de capacité , et qu’elle avait consacré ses richesses et ses privilèges, non à satisfaire ses caprices, non à assouvir ses passions, mais à répandre autour d’elle le réseau d’un vaste et bienfaisant patronage.
II y a aujourd’hui réaction violente contre les distinctions héréditaires et l’aristocratie de naissance. Sur tous les points du territoire occupé par la civilisation occidentale, l’aristocratie d’origine iéodale est battue en brèche , ici par la démocratie, là par la bourgeoisie, ailleurs par le pouvoir royal. Dans la ligue contre elle, l’empereur de Russie donne la main à la démocratie américaine et à la bourgeoisie française, et la démocratie britannique, dans la personne d’O’Connell , est l’alliée du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche.
La doctrine du christianisme sur la création qui nous représente Dieu tirant les aines comme d’un réservoir, sans que le père et la mère transvasent aucune parcelle de la leur dans le corps de l’enfant, implique la réprobation de l’aristocratie de nais-
ÏT, — 3* ÉDITION .
l’aristocratie.
sance : or, toutes les intelligences , même celles qui sont le plus rebelles à la foi chrétienne, vivent aujourd’hui , sans s’en douter, sur le fonds d’idées que le christianisme a mis en circulation. Quand la philosophie moderne nous enseigne que le hasard de la naissance ne peut être un titre aux distinctions sociales, elle ne fait que tirer une déduction logique des préceptes enseignés par le Christ; elle est la continuatrice des Pères de l’Église, à cela près qu’elle appelle hasard ce que le christianisme nomme Providence.
Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur la valeur actuelle de l’aristocratie de naissance, on est forcé de reconnaître que , dans le passé, elle a rendu de grands services au genre humain. Pour ne pas sortir de l’histoire des peuples modernes , il est clair , par exemple, que l’organisation féodale fixa les hordes des barbares. Sans le système des fiefs, elles eussent perpétuellement tourbillonné sur le sol de l’Europe, se heurtant nation contre nation, tribu contre tribu. Par ce système, elles prirent racine et constituèrent un ordre social nouveau. La différence lapins essentielle qu’il soit possible de signaler entre les peuples germains ou normands et les bandes d’Attila, ou celles qui, plus tard, sous les fils de Gengislian , inondèrent le nord de l’Europe , c’est que les premiers avaient l’instinct fondateur, manifesté par leur conception féodale, tandis que les autres en manquaient. L’Angleterre est principalement rede-
LETTRE XXXTIL
vable de ses immenses succès à son aristocratie (i). Je ne regrette point le passé, parce que la part de la gloire de la France reste grande, quoique, militairement et politiquement , elle ait été vaincue par sa rivale, partout, et en Europe, et dans le Nouveau* Monde, et dans la vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire que si l’aristocratie française eût triomphé dans sa lutte contre Richelieu (s), les des* tinées du monde eussent pu être complètement changées; peut-être alors la France eût rempli le rôle qui est devenu celui de l’Angleterre.
Le droit d’aînesse, étendu hors des limites de l’aristocratie, doit être considéré comme autre chose qu’une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage,
(i) L’aristorratie anglaise est accessible à tout tomme supérieur. Le rot peut d’un roturier faire un lord , et il use souvent de cette faculté. En outre, l'ordre des chevaliers {knigths), qui est le premier degré de la noblesse, est essentiellement une aristocratie de talent, de mérite et de service personnels ; l’hérédité il y subsiste pas. Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de l’aristocratie de naissance, celle-ci a empiété aussi sur l'aristocratie de capacité ; car, avec la coiislilulion du clergé anglican, en l’absence des monastères et des nombreuses institutions gratuites du temps passé, i! esi bien plus difficile aujourd’hui à un gardetir de pourceau a, comme Sixte-Quint, de se frayer sa route dans les rangs de l'Eglise anglicane; qu’il ne le lui eût été au moyen-âge de s’élever au sommet de la hiérarchie catholique.
(a) L'aristocratie française qui lutta contre Richelieu était protestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la même époque. Le protestantisme français était l’élite de l’Europe sous tous les rapports , même sous celui de l’industrie et des manufactures. On sa. t que les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation de l'Edit de Nantes, qui chassa quatre veut miile Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où it y avait liberté de conscience, particulièrement en Hollande , en Angleterre et en Allemagne,