ARISTOCRATIE
dont il est assez difficile de défendre Y équité , a été pourtant une des causes de la grandeur de l’Angleterre , Il est évident qu’il est favorable à l’agglqmération des capitaux; or les capitaux sont comme les hommes ; unis, ils sont puissants; divisés, ils sont sans force. Grâce à la laide primogéniture , l’Angleterre eut à sa disposition une armée toujours renaissante de cadets avides de porter leur industrie dans les colonies, et contents de leur sort, soit parce que leurs aînés leur prêtaient cordialement leur appui, soit parce qu’ils étaient pleins d’énergie , et qu’ils savaient bien qu avec du travail ils arriveraient à la fortune, soit parce qu’ils ne supposaient pas que le monde pût être arrangé différemment. Pendant ce temps, les aînés formaient une riche métropole qui envoyait à propos d’amples secours à ses établissements lointains, et qui gagnait petit à petit la suprématie en Europe.
Quoi qu’il en soit, ce serait folie que de vouloir reconstruire la féodalité, ou que de songer à copier, soit en France, soit aux Etats-Unis, l’aristocratie anglaise, même avec son mode de recrutement parmi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques qui ont fait leur temps.
Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants, d’avoir une aristocratie, c’est-à-dire un corps, héréditaire ou non, qui conserve et perpétue les traditions, donne de l’esprit de suite à la politique,
et se voue à l’art le plus difficile de tous, qu’aujourd’hui cependant tout le inonde croit savoir sans l'avoir appris, celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts; mais sa gloire politique me semble devoir être passagère comme un météore.
Je ne sais si je me laisse égarer par mon admiration pour le passé, quoique je 11e me dissimule pas ce qu’il y a eu de tyrannique envers l’immense majorité du genre humain ; mais je ne puis me déterminer à croire que Thérédité, ou, en termes plus généraux, le sentiment de la famille, doive être entièrement banni de restitution aristocratique destinée à couronner Tordre social nouveau, mystérieux encore , qui tend à se constituer sur les deux rives de l’Atlantique. Le sentiment de la famille 11e va pas en s’éteignant. La famille, depuis Torigine des temps historiques jusqu’à nous, s’est modifiée comme toutes les institutions sociales. Dans les premiers âges, elle était tout entière absorbée dans le père; successivement les individualités de réponse et des enfants se sont dégagées; mais, à travers toutes ces transformations, le sentiment de la famille a gagné plutôt qu’il n’a perdu. Si ce mouyement progressif ne s’arrête pas brusquement , il est inévitable que les institutions, à la piste desquelles notre civilisation s’agite, donnent au sentiment de la famille une place dans la politique, et