‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 20 sur 55 · II. u · texte numérisé non relu

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point fournit tous les ans à rarmée une quarantaine (le lieutenants ; un tiers environ donnent leur démission avant deux ou trois ans de service , parce que la solde des officiers , quoique plus considérable que chez nous, est encore fort modique, relativement aux bénéfices d'un négociant ou d'un ingénieur.

Les fonctions publiques , en général , sont plus aisées à remplir aux Etats-Unis qu'en France. Toute question à résoudre embrasse une plus grande complication d'intérêts chez nous que chez eux , et exige plus de connaissances. Les attributions du gouvernement sont , en France , bien autrement étendues et variées. L'employé, chez nous, est astreint à apporter à son travail plus de soin que l'on n'en exige ici. La moyenne des salaires américains est cependant bien su[)érieure à la nôtre. Quand le Congrès et les États particuliers auront besoin d'hommes» capables pour fonctionnaires, ils feront comme les négociants américains à l'égard de leurs commis, ils les paieront. Le Congrès a eu récemment l'occasion de sentir qu'il lui fallait de bons officiers de marine, et il vient d'augmenter les appointements de ce corps (1). On peut même dire que les fonctionnaires , qu'ils traitent avec une excessive lésinerie, sont en petit nombre (2). Au ministère

(1) Voir la note 21 h la fin du volume.

(2) Ce sont , dans la plupart des États . les gouverneurs ,

LETTRE XXIV. ISl

des finances, à Washington , sur cent cinquantehuit employés, il n'y en a que six qui touchent moins de mille dollars (5,333 fr.) ; il est vrai qu'il n'y en a que deux qui en aient plus de deux mille (10.666 fr.) ; c'est la doctrine de l'égalité appliquée aux traitements. Gomme les subsistances usuelles, c'est-à-dire le pain, la viande, les salaisons , le café , le thé , le sucre et le chauffage , sont généralement à plus bas prix aux Etats-Unis qu'en France, et surtout qu'à Paris, un traitement de 1,300 à 2,000 dollars sullit , dans la plupart des cas , à entretetenir une famille dans l'abondance et le comfort. L'employé qui, à Paris, reçoit 2,300 à 3,000 fr. , vit de la pins stricte économie s'il est célibataire, et de privations s'il est marié. A Washington ou à Philadelphie, il aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans éclat à coup sûr, sansauciin luxe extérieur, mais fort ample. Il n'y serait pas, comme il l'est chez nous , au supplice de Tantale ; car l'existence fastueuse des privilégiés des capitales européennes est inconnue aux États-Unis. A Paris , l'employé est éclaboussé par l'équipage d'un homme qui dépense 100,000 fr. ; à Philadelphie , il coudoie-

et par-dessus <out , les ministres du gouvernement fédéral. Ces derniers ne reçoivent que 6,000 doll. (32,000 fr,), sans logement ni autres accessoires ; et ils sont astreints par l'usage à une certaine représtnitation, (Voir la note 22 à la fin du volume.)

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rait sur le trottoir un opulent capitaliste , qui n'a pas de voiture , parce qu'il n'eu saurait que faire, et qui , avec un revenu de 30,000 on 60,000 dollars, n'en peut dépenser que 8 à 10,000 au plus. Le rapport des existences, qui est à Paris de un à quarante, n'est plus ici que d'un à huit.

Ici , l'existence du négocimt le plus riche, celle de l'employé et cel'e de l'ouvrier ou du fermier, sont parfaitement comparables. C'est pour tous le même cadre , pour tous les mêmes habitudes. Tous ont des maisons semblables et sur le même plan, n n'y a de diflPérence qu'en ce que l'une aura cinq à six pieds de plus de façade et un étage en sus; mais la distribution et le système d'ameublement sont identiques. Tous ont des tapis de la cave au grenier ; tous dorment dans un grand lit à colonnes du même modèle, au milieu d'une chambre sans cabinets , sans alcôve, sans double porte et aux parois nues; seulement les tapis de l'un sont grossiers, ceux de lautre sont du plus beau tissu, et le lit du riche est en acajou, tandis que celui du Méchante est en noyer. D'ordinaire la table de tous est servie de même ; c'est le même nombre de repas ; ce sont à peu près les mêmes plats. C'est au point que , si mon palais français avait dû prononcer entre le dîner d'un hôtel de grande ville (à l'exception de Boston, New -York, Philadelphie et Baltimore ) , et celui de certaine taverne d'ouvriers , dans la campagne, où j'avais

pour voisin le maréchal ferrant du lieu, les bras retroussés et le visage noir , je crois , en vérité , qu'il se fut prononcé pour le second. Voilà spécialement pour le INord (1) et avant tout pour la Nouvelle-Angleterre, patrie de l'Yankée. Dans le Sud, l'existence du planteur sur ses domaines s'élargit de tout ce qui est retranché au commun des hommes, qui est esclave. Au Nord, cependant, depuis quelques années , le commerce , qui a entassé les hommes dans les villes , a aggloméré aussi les capitaux et créé de grandes fortunes. L'inégalité des conditions commence à s'y faire sentir ; le slyle des nouvelles maisons de Chesnut- Street , à Philadelphie , avec leur premier étage en marbre blanc , est une atteinte à l'égalité. La même innovation se manifeste à New-York. La tendance anti-démocratique du commerce perce au grand jour.

Il m'arrive souvent ici de me sentir humilié de ce que j'entends rapporter du misérable esprit qui anime une portion de notre commerce et qui nous déconsidère parmi les peuples les mieux disposés à nous estimer et à nous aimer , comme ceux de l'Amérique du Sud. Je m'en console toujours par cette réflexion que , si au dehors nous donnons quelquefois lieu de croire que nous sommes une nation sans foi ni loi, les preuves

(I) Voir la note 23 à la fin du volume.

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abondent au dedans que nul peuple n'est plus riche en désintéressement et en vertu. Dans quel pays du monde y eut-il jamais des magistrats plus purs ? Même , en ce siècle de défiance universelle , le soupçon n'a pas osé s'attaquer à eux. Avec quelle impartialité la justice n'est-elle pas rendue chez nous par des juges à 1,200 francs d'émoluments, avec des présidents à 1,800 francs, et par des conseillers à 3,000 fr. Si de la magistrature nous passons à l'armée , nous trouvons des officiers qui n'ont de l'or et de l'argent que sur leurs épaulettes, et qui restent imperturbahleraent honnêtes et dévoués ; je ne dis rien de leur courage , le Monde entier sait qu'en penser. Voyez encore notre marine qui , dans tous les ports étrangers, rétablit l'honneur de notre pavillon, non par lesfêtes somptueuses qu'elle doune, mais par sa tenue et sa discipline , en attendant qu'elle ait l'occasion de réaliser les espérances de Navarin ; et nos ingénieurs civils et militaires , par les mains de qui passent des sommes énormes, et qui se contentent de leur modeste pitance, sans avoir même le mérite de résister à la tentation , car ils ne la conçoivent pas : et , même dans les administrations civiles, cette foule d'employés modestes qui n'ont pas , comme d'autres , les charmes économiques de l'étude pour adoucir leur pauvreté, ou les impressions profondes d'une grande éducation pour leur faire dédaigner l'ap-

pat des transactions véreuses, et dont cependant la probité ne trébuche pas. Tous rament avec conscience à travers une société dont le luxe et les séductions vont toujours croissant, sans jamais se laisser dériver contre recueil de la corruption. C'est là une des gloires de la France , gloire dont elle n'est pas assez fière.

La question est de savoir pourtant , non si cela est honorable , mais si cela peut durer , s'il ne se prépare pas des événements , s'il ne se développe pas au sein de la société de nouveaux usages et des idées nouvelles, qui, d'ici à peu de temps, rendront cet état de choses impraticable.

La grande révolution, qui est en train depuis trois cents ans et qui a changé la foi religieuse d'une partie du monde, a saisi enfin, par la politique et la philosophie , la France , qui lui avait échappé du temps de Luther et de Calvin. La réforme , s'étendant de plus en plus , a envahi l'aspect matériel de la société. Le travail sous toutes les formes , fécondé par la révolution intellectuelle , va enfin porter, en abondance et pour tous , les fruits qu'il ne donnait autrefois qu'en petit nombre et pour une imperceptible minorité. Le cercle de la richesse va s'élargir au décuple , celui de l'aisance au centuple. Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir venir des quatre points cardinaux un nouvel ordre de choses, où l'agriculture, les manufactures et le commerce, infiniment plus

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actifs et mieux combinés que ne pouvaient le supposer nos pères, seront aussi infiniment plus productifs, et où une répartition plus équitable des produits appellera l'immense majorité, sinon la totalité du genre humain , aux joies de la consommation.

Mais cette révolution industrielle et matérielle ne réagira-t-elle pas sur la morale ? Le jour où il sera possible à tous de s'élever par le travail à la richesse ou à l'aisance , l'abstinence et la pauvreté resteront-elles de si hautes vertus, si essentielles à montrer au monde ? Pourra-t-on continuer d'en faire , aux serviteurs de l'État , une foi permanente ? Sera-ce raisonnable ? sera-ce possible ? Les fonctionnaires ne forment pas un ordre de moines, vivant solitairement, détachés des intérêts et des affections de cette terre ; ce sont des hommes du monde, à goûts mondains. Us ont une femme et des enfants , pour qui ils veulent du bien-être, et ils ont droit à l'obtenir tout aussi bien que le négociant , le banquier , le notaire , le maître de forges , le médecin , l'avocat , le peintre , le compositeur , ou le vaudevilliste.

La France , je le répète , est un pays pauvre. Excepté dans nos grandes villes et dans quelques départements du Nord , où la richesse publique s'est développée, et où le luxe et la consommation ont suivi la même loi ascendante , la situation de k plupart des fonctionnaires publics est encore

tolérable. Avec leurs appointements de 1,S00 fr. , 2,000 fr. , 3,000 fr. , ils sont, dans beaucoup de provinces, au niveau de tout le inonde. Ils ne s'aperçoivent de leur pénurie que lorsqu'ils sortent de leur milieu habituel, et surtout lorsque, mettant le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact avec la race anglaise. Mais quand l'on aura développé , en France, les intérêts matériels ; quand , par la constitution du crédit public et privé, par l'établissemunt des voies de communications nouvelles, par la réforme de l'éducation , on aura dirigé les esprits vers l'industrie agricole, commerciale et manufacturière ; quand l'on aura multiplié les sources de la richesse , et qu'un grand nombre sera admis à y puiser , de quel droit et sous quel préte\te alors imposerait-on aux fonctionnaires, pour eux et pour les leurs, une existence de sacrifices ? Tel qui, aujourd'hui, se résigne à une vie gênée, voudra alors de l'aisance et du comfort. Il faudra alors, ou convenablement rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans les services publics, du rebut de toutes les professions. L'élite de la jeunesse française se dispute encore les places modiques d'ingénieurs civils ou militaires de l'État, et fait huit ans de noviciat dans les collèges, l'Ecole Polytechnique et les écoles d'application , pour atteindre le grade de lieutenant d'artillerie ou du génie , ou celui d'aspirant-ingénieur des ponis-et-chaus-

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sées ou des iniiKs , avec des appointements de 1,500 à 1,800 francs, et la perspective de 6,000 à 8,000 francs , après vingt-cinq ans de labeurs. Que demain l'industrie prenne un rapide essor, et les plus capables de ces jeunes gens déserteront le service de l'Etat , une fois leur éducation terminée, comme ici les meilleurs élèves de Wespoint. Ils embrasseront la carrière industrielle, à moins que lEtat ne se décide à les traiter mieux pour les retenir près de lui.

Ces idées de parcimoine sont nées chez nous au sein d'une réaction contre le principe d'autorité , réaction qu'avaient légitimée les fautes des dépositaires du pouvoir. Puisque ceux-ci affectaient de croire que les peuples avaient été créés tout exprès pour leur fournir la matière gouvernable et taillable, le public a eu raison de les traiter à son tour comme des excroissances parasites. Tout ce qu'il leur retranchait était autant de pris sur l'ennemi. La condition actuelle des fonctionnaires, sous le rapport matériel comme sous le rapport moral , est donc l'un des effets d'une crise révolutionnaire qui, je le crois, louche à son terme. Lorsque la société aura repris sa marche régulière, lorsque les gouvernants auront prouvé qu'ils sont dignes d'être à la tète des peuples, les gouvernés leur rendront leur confiance , et mettront fin à leurs actes de représailles.

On pourrait croire que chez un peuple profondément absorbé dans les intérêts matériels, tel que celui-ci, les avares doivent abonder. Il n'en est rien. 11 n'y a jamais de lésinerie chez l'homme du Sud; il y en a quelquefois encore chez l'Yankée ; mais nulle part , au Midi ou au Nord , on ne rencontre cette sordide avarice dont les exemples sont fréquents en Europe. L'Américain a une idée trop élevée de la dignité humaine pour consentir à se priver, lui et les siens, de ce comfort qui adoucit les frottements de la vie intérieure. Il respecte trop sa personne pour ne pas l'entourer d'un certain culte. Harpagon est un type qui n'existe pas aux Etats- Unis, et cependant Harpagon n'est pas à beaucoup près l'avare le plus misérablement crasseux qu'offre la société européenne. L'Américain est dévoré de la passion de la richesse , non parce qu'il trouve du plaisir à entasser des trésors, mais parce que la richesse est de la puissance , parce que c'est le levier avec lequel on maîtrise la nature.

Je dois aussi faire amende honorable aux Américains sur un point essentiel. J'ai dit que toute affaire était pour eux une affaire d'argent; or, il y a une sorte d'affaire qui , pour nous, peuple à affections vives, peuple aimant, peuple généreux, a principalement ce caractère mercantile, et qui ue l'a point du tout pour eux; c'est le

1 60 ^ ARGBXT.

mariage. Nous achetons notre femme avec notre fortune, ou nous nous vendons à elle pour sa dot. L'Américain la choisit ou plutôt s'offre à elle pour sa heauté , son intelligence et ses qualités de cœur ; c'est la seule dot qu'il recherche. Ainsi, pendant que nous fîiisons matière à trafic de ce qu'il y a de plus sacré, ces marchands affectent une délicatesse et une élévation de sentiments qui eussent fait honneur aux plus parfaits modèles de la chevalerie. C'est au travail qu'ils doivent cette supériorité. Nos bourgeois de loisir ne pouvant augmenter leur patrimoine, sont obligés , au moment où ils prennent femme, de supputer sa dot , afin de savoir si son revenu joint au leur suffira aux dépenses du ménage. L'Américain, ayant le goût et l'habitude du travail, est assuré de subvenir amplement, par son industrie , aux besoins de sa famille, et se trouve dispensé de ce triste calcul. Est-il possible de douter qu'une race d'hommes qui réunit ainsi à un haut degré les qualités les plus contradictoires en apparence , soit réservée à de grandes destinées ?

LES SPECITLATIOINS.

Johnstown (Pensylvanie) , 4 août 1835.

L'aspect que présentent en ce moment les Etats-Unis est éminemment propre à rassurer les amis de la paix sur la possibilité d'une rupture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les Américains de tous les partis agissent dans leurs affaires privées comme des gens bien convaincus qu'aucun malentendu ne viendra jeter la perturbation dans le commerce. Celui qui eût débarqué à New-York, à Boston ou à Philadelphie, le jour où Ton y annonça l*effet produit en France par le message du général Jackson , et qui aurait fait l'Épiménide jusqu'à présent , ne reconnaîtrait plus l'Amérique. A l'inquiétude a succédé la confiance la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on spécule sur tout. Les plus audacieuses entreprises n'eflVaient pasj toutes trouvent des souscripteurs. Du Maine à la Rivière-Rouge, les Etats-Unis sont devenus une immense rue Quinîi. 15

campoix. Jusqu'à présent tout le monde est en bénéfice, ainsi qu'il arrive toujours tant que la spéculation est ascendante. Conirae à argent facilement gagné personne ne regarde, la consommation est énorme , et Lyon s'en ressent.

Je dis que l'on spécule sur tout ; je me trompe. L'Américain, essentiellement positif, ne spéculera jamais sur les tulipes, même à New -York, quoique les habitants de cette ville aient du sang hollandais dans les veines. Les objets principaux de spéculation sont les mêmes qui occupent ordinairement l'esprit calculateur des Américains , c'est-à-dire les cotons, les terrains de ville et de campagne, les banques, les chemins de fer.

Les amateurs de terrains se disputent, à l'extrémité nord , les forêts de pins riches en bois de construction (1), à l'extrémité sud , les marécages du Mississipi , les terres à coton de l'Alabama et de la Rivière-Rouge, et, bien loin à l'ouest, les terres à blé et les pâturages de l'Illinois et du Michigan. Les développements inouïs de quelques villes neuves ont tourné les têtes , et l'on se rue sur les localités avantageusement situées,

(l)Pour donner une idée de l'aveugle fureur des spéculations sur les terrains boisés du Maine , un plaisant a prétendu que les pau>res de la \ille de Bangor s'étant échappés un moment de l'hôpital , avaient réalisé chacun un bénéfice de 1800 dollars avant qu'on eût pu les rejoindre.

comme si , avant dix ans , trois ou quatre Londres , autant de Paris, et une douzaine de Liverpool devaient étaler sur le territoire américain leurs rues, leurs monuments , leurs quais encombrés de magasins , leurs ports hérissés de mâts. A New -York on a vendu des lots (1) pour une population de deux raillions d'habitants, à la Nouvelle-Orléans pour un million au moins. On a distribué, en emplacement de maisons, des marais pestilentiels , des rochers à pic. En Louisiane, les terrains mouvants, repaires sans fond des alligators , les lacs et les cyprières de la Nouvelle-Orléans, qui ont dix pieds d'eau ou de vase , et ici le lit de l'Iiudson qui en a vingt , trente, cinquante , ont trouvé de nombreux acheteurs. Prenez la carte des États-Unis , placez-vous au lac Erié, qui, il y a vingt ans, était une solitude; reraontez-le jusqu'à sa pointe occidentale ; de là passez au lac Saint-Clair ; du lac Saint-Clair poussez au nord, traversez le lac Huron; allez encore ; entrez dans le lac Michigan , et avancez au sud jusqu'à ce que l'eau vous manque : vous trouverez une petite ville appelée Chicago , un des postes que nos Français avaient établi lors de leurs infatigables excursions au nord de TA-

(1) C'est le nom qu'on donne eux emplacements de maisons. Un lot a 22 à 25 pie<ls anglais de façade sur 60 à 100 de profondeur.

104 LES SPÉGULATIOIVS.

mérique. Chicago paraît appelé à posséder un jour un commerce étendu ; il sera à la tête d'un canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint- Laurent; mais aujourd'hui, Chicago a deux ou trois mille habitants à peine. Chicago a derrière lui des terres d'une admirable fertilité; mais ces terres sont encore incultes. Néanmoins le terrain à dix lieues à la ronde s'est vendu , revendu et vendu encore par petits lambeaux , non pas à Chicago , mais à New-York , qui , par la route actuelle , en est à huit cents lieues. Il y a dans le commerce , à New-York , des morceaux de papier qui figurent des lots de ville à Chicago pour trois cents mille habitants. C'est plus que n'en compte aujourd'hui aucune ville du Nouveau- Monde. Il est probable que plus d'un acquéreur de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira examiner son acquisition , il ne la trouve recouverte que de six pieds d'eau du lac.

Les spéculations sur les chemins de fer ne le cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a une passion pour les chemins de fer ; il les aime , ainsi que le disait Camille Desmoulins de Iniïuême par rapport à Mirabeau , comme un amant aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce que le suprême bonheur consiste, pour l'Américain, dans cette précipitation qui dévore le temps et annule l'espace ; c'est aussi parce qu'il sent , lui qui raisonne toujours , que ce mode de corn-

munication est parfaitement adapté à rimmeiisité de son territoire , à son littoral aplati , et à la configuration peu accidentée de la grande vallée du Mississipi , et parce qu'il trouve dans ses forêts primitives une profusion de matériaux ^ qui lui permet de les exécuter à bon marché. On multiplie donc les chemins de fer en concurrence des fleuves et des canaux , en opposition les uns aux autres. Si les travaux aujourd'hui en construction s'achèvent ( et je crois qu'ils s'achèveront), il y aura, dans deux ans, trois routes distinctes de Baltimore à Philadelphie , sans compter l'ancien grand chemin , savoir deux par chemins de fer exclusivement, la troisième par bateau à vapeur et chemin de fer. Celle des trois qui gagnera une demi-heure sur ses rivales sera à peu près sûre de les réunir.

Le mode de création des banques, universellement adopté ici ( c'est le même pour toutes les entreprises d'utilité publique lorsqu'elles sont livrées à l'industrie particulière ) , consiste dans l'autorisation donnée par la législature d'ouvrir des livres de souscription dans un lieu public , où tous ont la faculté de venir s'inscrire moyennant un versement préalable de cinq, dix ou vingt pour cent. Le jour de l'ouverture des livres est une solennité. Chez nous , on fait queue à la porte des théâtres; aux Etats-Unis, cette année , on faisait queue , avec une anxiété profonde , à

166 LES SPÉCUL.VTIOÎTS.

îa porte des sanctuaires où les livres do souscriptions aux banques étaient déposés. A Baltimore , les registres ont été ouverts pour la création d'une banque nouvelle ( mercJwnts' hank ) , au capital de deux millions ( on compte ici par millions de dollars ) ; la souscription s'est élevée à près de cinquante. A Charleston , pour le même capital de deux millions , la souscription a été de quatre-vingt-dix ; et comme , à Charleston , le versement préalable exigé par la lei était , cette fois , de vingt-cinq pour cent , l'à-compte versé en monnaie courante, monnaie de papier, il est vrai , mais qui vaut le pair , a fait la somme de vingt - deux millions de dollars ( environ cent dix -huit millions de francs), ou onze fois le capital requis. Cette rage pour les actions de banque s'explique aisément. La plupart des banques ici sont des établissements irresponsables de fait , qui ont le privilège de battre monnaie av.3C du papier. Les actionnaires des banques touchent des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour cent (1) sur des capitaux que , par des combinaisons ingénieuses , ils peuvent se dispenser de pos-

(l) Il y a des compagnies financières qui distribuent des dividendes sur le pied de 20 p. 100. Tel a été le cas , il y a quelques jours, pour r^//rt„/,V/;,5î/mnce Company àc New- îork. Les banques proprement dites n'atteignent jamais ce chifTre. (Voir tome 1 , page 58.)

LETTRE XyV. 167

séder, et cela dans un pays où sont notés à 110 ef llo les 5 pour 100 de Pensylvanie ou de New- York et les 6 de l'Oliio. Les 6 pour cent de l'Etat d'Ohio ! qu'en penseraient , s'ils revenaient au jour, l€s héros dufortDuquesne.

La plupart de ces spéculations sont imprudentes, plusieurs sont folles. La hausse d'aujourd'hui peut et doit être suivie d'une crise demain. De grandes fortunes et en grand nombre sont sorties de terre depuis le printemps ; d'autres y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller sa fibre robuste , il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chaire interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles, le vin, les femmes, le déploiement d'un luxe princier ; les cartes et les dés lui sont défendus ; l'Américain demande donc aux affaires les émotions fortes dont il a besoin pour se sentir vivre, 11 s'aventure avec délices sur la mer mouvante des spéculations. Un jour, la vague le pousse jusqu'aux nues; il savoure à la hâte cet instant de triomphe. Le lendemain il disparaît entre les crêtes de la lame ; il ne s'en trouble pas ; il attend avec flegme , et se console dans l'espoir d'un meilleur avenir. Et d'ailleurs, pendant qu'on spécule, que les uns s'enrichissent et que les autres se ruinent , les banques naissent et distribuent le crédit, les chemins de fer et les canaux

166 LES SPécULATIOl^S.

se déroulent , les bateaux h vapeur se lancent de leurs chantiers sur les fleuves , sur les lacs , sur l'Océan ; la carrière va toujours s'élargissant pour les spéculateurs, pour les chemins de fer, les canaux, les bateaux à vapeur et les banques. Quelques individus perdent , mais le pays gagne ; le pays se peuple , se défriche , se développe , le pays marche. Go ahead ! (1)

Si le mouvement et la rapide succession des sensations et des idées constituent la vie, ici l'on vit au centuple ; tout est circu'iation , tout est mobilité et agitation frémissante. Aux expériences succèdent les expériences ; aux entreprises , les entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les grands hommes du jour détrônent ceux de la veille , ils sont déjà à demi renversés par les grands hommes du lendemain. Les fortunes durent une saison ; les réputations, la durée d'un éclair. Un irrésistible courant entraine tout , broie tout , et remet tout sous des formes nouvelles. Les hommes changent de maison , de climat , de métier , de condition , de parti , de secte (2) ; les États chan-

{l) En avant, marche! Cette locuUon a éternise à la mode par le colonel Crockett , rude personnage de l'Ouest, qui est membre du Congrès. Le fils d'un de ses \oisins lui ayant écrit pour lui demander l'autorisation d'épouser sa fille, on assure que Crockett lui envoya cette réponse laconique : Go ahead!

(1) On change ici de religion pour beaucoup de motifs

gent de lois, de magistrats, de constitution. Le sol lui-même, ou tout au moins les édifices, participent à l'instabilité universelle (1). L'existence d'un ordre social au sein de ce tourbillon semble un prodige, une anomalie inexplicable. On dirait que formée d'éléments hétérogènes que le hasard

divers. Il n'est pas rare de voir des Américains , devenus riches , changer de secte , et embrasser, par exemple, celle de l'épiscopalisme anglican, qui est réputée la plus fashionahle de toutes. Au reste, le passage d'une secte à l'autre ne peut être, aux États-Unis, un acte aussi grave qu'on est porté k le supposer dans les pays catholiques. Toutes les sectes protestantes diffèrent peu les unes des autres, moins assurément qu'un janséniste d'un moliniste , qu'un jésuite d'un gallican. Il faut pourtant excepter l'anglicanisme, qui a un caractère propre , une discipline et une liturgie à part, ainsi que les deux sectes peu nombreuses des unitairiens , qui nient la divinité du Christ , et des universalistes , qui ne croient pas h la réprobation. \

(l)Les maisons américaines sont en général peu élevées et très légèrement construites. Leurs murailles n'ont qu'une épaisseur et demie de brique, quelquefois une seulement; ainsi, quand l'alignement des rues change, ce qui a fréquemment lieu à j\ew-York, par exemple, on les avance ou on les recule sans inconvénient; souvent même on les exhausse. Dans la campagne, il y a beaucoup de maisons en bois. Celles-ci se transportent sur des roues h des distances assez considérables. Je me suis trouvé arrêté, étant en diligence , entre Troy et Albany , par une maison de plus de quarante pieds de façade qui voyag^eait ainsi.

a juxtaposés , et dont chacun suit un orbite que modifient seulement son ca[)rice et son intérêt , cette société , après s'être élevée un instant jusqu'au ciel comme une trombe , doit inévitablement retomber à plat, réduite en poudre ; telle ne sera pourtant pas sa destinée. Au milieu de ce système mobile , il y a un point fixe ; c'est le foyer domestique, ou , pour parler plus clairement, le lit conjugal. Une sentinelle austère, âpre quelquefois jusqu'au fanatisme , écarte de ce point sacré tout ce qui pourrait en troubler la fixité; c'est le sentiment religieux. Tant que le fixe jouira de son inviolabilité , tant que la garde qui y veille persistera dans sa rigoureuse vigilance , le système pourra , sans danger sérieux , faire de nouvelles pirouettes et subir de nouveaux changements à vue ; il pourra être battu par la tempête ; mais , en vertu de son élasticité et a l'aide de son point d'attache , il n'éclatera pas et surnagera. Il pourra même se fractionner en groupes divers presque indépendants les uns des autres ; mais il se répandra sur la terre, il croîtra en étendue, en ressources, en énergie.

L'influence de la démocratie est si universelle en ce pays, qu'il était tout simple qu'elle vint lever la tète au milieu des spéculateurs. 11 y a donc eu des coalitions d'ouvriers qui ont voulu participer aux bénéfices, et pour leur part ils oui demandé dimijiution de travail, ao^^roisse-

ment de salaire. Le second point était juste, car, dans la hausse générale , toutes les denrées , tous les objets de consommation ont augmenté de prix. Ici la coalition n'est point timide; elle a d'abord l'habitude anglaise de discourir sur la place publique et de faire des processions. De plus , la classe ouvrière sent sa force , son empire , et sait en faire usage. Les divers corps de métier se sont assemblés à New-York, à Philadelphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont eu leurs meetings aussi bien que les hommes. Celui des couturières de Philadelphie a eu de l'éclat; il était présidé par un économiste , M. Mathieu Carey , qu'assistaient , comme vice-présidents, deux ecclésiastiques. Parmi les réclamations. Ton a remarqué celle des garçons boulangers , qui , en vertu des droits de l'homme et de la sainteté du septième jour , ne voulaient pas faire de pain le dimanche. Les principaux corps de métier ont décidé que tout travail resterait suspendu jusqu'à ce que les maîtres (1), si ce nom peut s'appliquer ici autrement que par dérision , eussent accédé à leur ultimatum. Afin que nul n'en ignorât , ils ont fait publier leurs résolutions dans les journaux , signées du président

(1) Ce mot n'est pas en usage ici. On se sert de celui d'ew^j/oyer (employeur).

et des secrétaires du meeting. Ces résolutions déclarent que ceux des ouvriers qui refuseraient de s'y conformer auraient à subir les conséquences de leurs refus. Les conséquerices ont été que les ouvriers réfractaires qui s'obstinaient à travailler ont été chassés de leurs chantiers à coups de bâtons et de pierres , sans que l'autorité ait cru devoir donner signe de vie. La conséquence est qu'en ce raoment , le long du canal du Schuylkill, une poignée de bateliers empêchent les bateaux chargés de charbons de descendre à Philadelphie, les tiennent en embargo, interrompent ainsi l'uue des branches les plus fructueuses du commerce de la Pensylvanie, privent d'emploi les mariniers et les bâtiments de Philadelphie , qui distribuent le précieux combustible sur le littoral de l'Union , et exposent les mineurs à être congédiés. La milice les regarde faire ; le shériff reste les bras croisés. Si la majorité des bateliers persiste, car ces désordres sont l'ouvrage d'une faible minorité , il est à craindre qu'une bataille ne s'engage entre eux et les mineurs (1). A Philadelphie la conséquence a été encore que les charpentiers , pour amener à composition quelques entrepreneurs récalcitrants , ont rais le feu à plusieurs maisons que ces entrepreneurs bâtissaient. Cette fois l'autorité s'est émue, le maire a

( 1 ) Voij: la note 24 à la fin du volume.

fait placarder un avis par lequel, considérant qu'il y a des raisons de croire que ces incendies sont l'œuvre de la malveillance, il offre mille dollars de récompense à qui en signalera les auteurs. Mais il est trop tard. La municipalité, dans le but , dit-on , de gagner quelques votes à la cause de l'Opposition qu'elle soutient , au lieu d'interposer sa médiation entre les ouvriers et les maîtres , s'était empressée , dès les premiers jours, de donner raison aux premiers en souscrivant d'emblée à toutes leursconditions pour les travaux de la ville (1).

Le philosophe , pour qui le présent n'est qu'un point, peut en retournant ces faits y trouver matière à se réjouir. Les ouvriers et les domestiques vivent en Europe dans une condition de dépendance presque absolue qui n'est commode qu'à celui qui commande. Légitimistes, républicains, juste-milieu, tous agissent, à l'égard de l'ouvrier qu'ils emploient ou du domestique qui les sert, comme si c'était un être d'une nature inférieure, qui doive au maître tout son zèle et tous ses efforts, sans qu'il lui soit dû en retour rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis, il est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons sociales qui établissent une proportion plus équitable entre les droits et les devoirs. En Amérique , le

(1) Voir la note 25 h la fin du volume. II. 16

principe absolu de la souveraineté du peuple ayant été appliqué aux rapports du maître et du serviteur, du bourgeois et de l'ouvrier, l'industriel, le fabricant et l'entrepreneur, à qui les ouvriers font la loi, cherchent autant que possible à se passer d'eux, et substituent de plus en plus la puissance des machines à la force de l'homme ; ainsi les travaux industriels les plus pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce humaine. Le maître à qui ses domestiques obéissent quand il leur plaît , et qui paie cher (1) pour être mal servi et servi de mauvaise grâce , favorise, autant qu'il est en lui , les mécaniques et les appareils qui simplifient la besogne, afin d'économiser le travail et les serviteurs.

Il y aurait en ce pays une étude curieuse à faire, non seulement sur les grands mécanismes industriels, mais aussi sur les outils à la main et sur les ustensiles de l'économie domestique. Ces ustensiles, ces outils , ces mécanismes, influent puissamment sur la liberté pratique du plus grand nombre ; c'est par eux que la classe la plus nombreuse s'affranchit peu à peu d'un joug qui tend à l'écraser et à la flétrir. Sous ce rapport donc ,

(1) Dans la plupart des provinces de France, les gages annuels d'un domestique sont de 60 à 80 fr. par an : ici , c'est 50 a 60 fr. par mois , et un domestique en France fait l'ouvrage de deui ici.

ce qui se passe ici entre le maître et le domestique, le bourgeois et l'ouvrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami de l'humanité doit appeler de tous ses v(5eux. Mais si la satisfaction philosophique est ample , la satisfaction matérielle et présente manque presque absolument. Pour quiconque n'est pas ouvrier ou domestique, pour quiconque surtout a goûté de l'existence des classes cultivées d'Europe, la vie pratique et réelle, la vie en chair et en os , se compose d'une série de tiraillements, d'incertitudes, de déplaisirs, je dirais presque d'humiliations. L'indépendance des ouvriers est quelquefois la ruine des cbefs d'industrie j l'indépendance des domestiques entraîne la dépendance des femmes, les relègue dans leur ménage h des occupations fort peu en harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue , et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort. Lorsque la force novatrice, à qui rien ne fait contre-poids, agit avec un grand excès d'^énergie, c'est au détriment de toutes les classes sans exception. Alors, non seulement l'existence des classes qu'en Europe on appelle supérieures, et qui ici doivent prendre un autre nom , est dépouillée de mille petites jouissances qu'il est convenu de mépriser dans les livres et dans les discours d'apparat, quoique chacun les estime fort dans la réalité ; mais encore la macjhine sociale se

176 l^ES SPECULATIONS.

détraque, le malaise devient général, les exigences démesurées de celui que j'appellerai l'inférieur, pour parler à l'européenne , retombent lourdesur lui. En ce moment , par exemple , \eà sybarites de Philadelphie qui tiennent à avoir du pain frais le dimanche ne sont pas les seuls qui souffrent ou soient menacés de souffrir. Si les prétentions exagérées des ouvriers continuaient , on verrait les commandes diminuer ; le travail serait moins en demande. Les spéculations, si le travail ne les consolide pas , doivent crever comme des bulles de savon; et si la réaction arrive, l'ouvrier , qui économise peu, la ressentira plus vivement que tout autre.

Bedford-Springs (Pensylvanie) , 7 août 1835.

Me voici aux eaux de Bedford; c'est un des lieux de plaisance des Etats-Unis. Il y a trois jours à peine que j'y suis , et je me hâte de fuir. Il faut que les Américains, et encore plus les Américaines , s'ennuient bien profondément chez eux , pour qu'ils consentent à échanger le calme et le comfort de leur foyer domestique contre le bruit sans gaieté et la misère prosaïque d'un pareil séjour.

Il semble que dans les pays vraiment démocratiques . comme ici les États du Nord , il ne peut rien exister dans le genre des eaux d'Europe; vous verrez qu'à mesure que l'Europe se démocratisera , si tel est son destin, vos délicieux rendez-vous d'été seront profanés , et perdront tout leur charme. L'homme est exclusif par nature. Il y a bien peu de plaisirs qui ne cessent de l'être du moment où ils sont accessibles à tous, et par cela seul. A Saratoga , à Bedford, l'Américain

s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt mille pères de famille, dans Philadelphie et New-York, qui peuvent , tout aussi bien que lui , si l'envie leur en prend, et elle leur prend en effet , se donner la satisfaction d'y amener leurs femmes et leurs filles, et , une fois là , de bâiller sur une chaise dans la galerie , pendant tout le jour; d'aller les armes à la main (je parle du couteau et de la fourchette ) enlever leur part d'un nouveau dîner; d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion dansante, et de dormir, s'il est possible, au milieu du vacarme , sur un grabat , dans une résonnante cellule en planches de sapin. L'Américain traverse, sans y regarder , les magnifiques paysages qui bordent l'Hudson , parce qu'il est , lui six-centième ou mil lième, sur le bateau à vapeur. Franchement, je deviens Américain sous ce rapport , et je n'ai bien admiré le panorama de West-Point et des Highlands (1), que lorsque je me suis trouvé, seul , dans ma barque sur le fleuve.

La démocratie est trop nouvelle venue sur la terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d'Europe sont fondés sur l'exclusion , sont aristocratiques comme l'Europe elle-même, et, par conséquent, ne sauraient être à l'usage de la multitude. Il fau-

(l) On appelle ainsi les montagnes qui bordent IHti Isoii du côté de M est-Point et au-dessus.

lira donc que, sous ce rapport, tout comme en politique, la démocratie américaine fasse du neuf. Le problème est difficile; mais il n'est pas insoluble, car autrefois il fut résolu chez nous. Les fêtes religieuses du catholicisme étaient éminemment démocratiques : tous y étaient appelés , tous y prenaient part. A quels transports de joie et d'enthousiasme l'Europe tout entière ne se livraitelle pas, grands et petits, nobles, bourgeois et serfs, lorsque, du temps des croisades, on célébrait par une procession et par un Te Deum la victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem! Aujourd'hui même, dans nos provinces du Midi, où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cérémonies vraiment populaires; telles sont les fêtes de Pâques avec les représentations de la Passion exposées dans les églises , et les processions avec leur déploiement de croix et de bannières , leurs confréries de pénitents, au froc pointu et aux robes ondoyantes et leurs longues files d'enfants et de femmes ; avec les saints et les saintes qui y figurent en grand costume et les reliques qu'on y promène pieusement ; et enfin , avec la pompe militaire et civile qui s'y mêle , malgré l'athéisme de la loi. C'est le spectacle du pauvre , spectacle qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vifs que ne font au faubourien de Paris les drames atroces du boulevard et les feux d'artifice de la barrière du Trône.

Déjà ici, dans les États de l'Ouest en particulier, la démocratie commence à avoir ses fêtes où sa fibre est remuée, et dont elle savoure les émotions avec délice : ce sont des fêtes religieuses, ce sont les camp-meetings des Méthodistes, où la population se porte avec ardeur, malgré les remontrances philosophiques des autres sectes plus bourgeoises, qui blâment leurs chaleureux élans et leurs allures déclamatoires ; malgré le caractère convulsion naire et hystérique des scènes du hanc d'anxiété , ou plutôt à cause de ce caractère. Dans les anciens États du Nord , il y a les processions politiques , pures démonstrations de partis le plus souvent, mais qui ont cela d'intéressant que la démocratie y prend part , car c'est le parti démocratique qui organise les plus brillantes et les plus animées. Après les cavip-meeiings, les processions politiques sont les seules choses , en ce pays, qui ressemblent à des fêtes. Les banquets de parti , avec leurs discours et leur déluge de toasts, sont glacés, sinon repoussants ; et , par exemple , je n'ai rien vu de plus souverainement disgracieux qu'un banquet offert sur la pelouse de Powelton, près de Philadelphie, à la population tout entière, par l'Opposition, c'est-à-dire par la bourgeoisie.

A Philadelphie , je m'arrêtais involontairement pour regarder passer les arbres gigantesques (pôles) qui faisaient leur entrée solennelle sur

huit roues , pour être plantés par la démocratie la veille des jours d'élection. Je me souviens de l'un de ces hickory-poles (1) qui s'avançait la tête garnie de son feuillage frais encore, au son du fifre et du tambour , précédé par des démocrates en rang , sans autre distinction qu'une des petites branches de l'arbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par huit chevaux dont les harnais étaient chargés de rubans et de devises. A cheval sur l'arbre lui-même, une douzaine de jacMson-men , de la plus belle eau y l'air satisfait et triomphant d'avance , agitaient des drapeaux en l'air, en criant: Hurrah for Jachson !

Cette promenade de VhicJwrij n'est elle-même qu'un détail à côté des scènes processionnelles que j'ai vues à New-York.

C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des^ élections, où la victoire s'était prononcée pour le parti démocratique (2). La procession avait un quart de lieue de long. Les démocrates marchaient en bon ordre et aux flambeaux; il y avait des bannières plus que je n'en vis en aucune fête religieuse, toutes en transparents, à cause de l'obscurité. Sur les unes étaient inscrits les noms des

(1) Vhickory est fort en honneur parmi les démocrates , parce que le surnom populaire du général Jackson est Old Hickory.

(2) Voir la Lettre ivi, t. I.

confréries démocratiques, Jeunes démocrates du. 9" ou </m IP ward (quartier); les autres étaient couvertes d'imprécations contre la Banque des États-Unis; Nick Biddle et 01 d Nick (le diable) faisaient les frais de rapprochements plus ou moins ingénieux ; c'était le pendant du Libéra nos à malo. Puis il y avait des portraits du général Jackson à pied et à cheval j il y en avait en uniforme de général et en Tennessee farmer (\) ^ la fameuse canne d'hickory à la main. Ceux de Washington et de Jefferson , entourés de maximes démocratiques, se mêlaient à une masse d'emblèmes de tous les goûts et de toutes les couleurs. Dans le nombre figurait un aigle , non en peinture, mais un véritable aigle vivant, attaché par les serres , au milieu d'une couronne de feuillage, et hissé au bout d'un bâton , à la façon des étendarts romains. L'oiseau impérial était porté par un robuste matelot , plus satisfait que ne le fut jamais cchevin admis à tenir l'un des cordons du dais, dans une cérémonie catholique. Du plus loiff que j'aperçus les démocrates s'avancer , je fus frappé de la ressemblance de leur farandole avec le cortège qui accompagne le viatique, à Mexico ou à Puébla. Les Américains porteurs de bannières étaient aussi recueillis que les Indiens Mexicains

(1) Le Fermier de Tennessee , à cause des propriétés du général Jackson dans e«t Étal.

porteurs de fallots sacrés. La procession démocratique avait d'ailleurs sesreposoirs tout comme une procession catholique; elle s'arrêtait devant les maisons daa jackson-men , pour faire retentir l'air de ses bravos {cheers)\ elle stationnait à la porte des chefs de l'Opposition , pour y lâcher trois , six ou neuf grognements [groans). Si ces tableaux rencontraient leur peintre , on les admirerait au loin, à l'égal des triomphes et des sacrifices que les anciens- nous ont laissés en marbre et en bronze. Car c'est plus que du grotesque à la façon des scènes immortalisées par Rembrandt : c'est de l'histoire, et de la grande; ce sont des épisodes d'une merveilleuse épopée qui laissera au monde de longs souvenirs, celle de l'avènement de la démocratie.

Et pourtant, comme {êtes et cérémonies, ces processions politiques sont bien inférieures aux revivais qui ont lieu dans les camp-meetings. Toute fête où les femmes ne figurent point n'est qu'une demi-fêle. Pourquoi vos cérémonies constitutionnelles sont-elles si complètement dépourvues d'attrait? Ce n'est pas seulement parce que ceux qui y figurent sont des bourgeois , fort honorables assurément, mais peu poétiques, et que l'éclat des costumes et le prestige des beaux-arts en sont bannis; c'est plus encore parce que les femmes n'y ont pas et ne peuvent y trouver place. Un homme d'esprit à dit que les femmes n'étaient

pas poètes , mais qu'elles étaient la poésie luême.

Je me souviens de ce qui, dans ma ville de province, faisait le charme et l'éclat des processions. Nous ouvrions de grands yeux quand s'avançait la robe rouge du premier président ; nous admirions les épaulettes et l'habit brodé du général , et plus d'une vocation militaire s'est décidée ce jour-là ; nous regardions venir de loin, par-dessus les têtes , le cortège épiscopal ; nous nous jetions machinalement à genoux lorsque le dais, s'approchant avec son escorte de lévites, nous montrait Pévéque, vieillard vénérable , la mitre sur le front, le Saint-Sacrement entre les mains ; nous portions envie à la gloire des jeunes hommes qui étaient , pour un jour , saint Marc ou saint Pierre ; plus d'un grand garçon eût abdiqué ses quinze ans, dont il était fier, pour être admis à l'insigne honneur d'être l'un de ces petits saint Jean vêtus d'une peau de mouton ; mais la foule entière suspendait son souffle, quand on apercevait parmi la forêt de bannières , entre les surplis et les aubes des prêtres, à travers les frocs pointus des pénitents et les baïonnettes de la garnison , une de ces jeunes filles en robe blanche qui représentaient les saintes femmes et la Mère des Sept-Douleurs ; ou celle qui , chargée de chaînes d'or , de rubans et de perles, figurait l'impératrice à côté de son empe^

LETTRE XXVÏ. 185

leur (1); ou celle qui, en sainte Véronique, déployait le voile dont fut essuyé le visage du Sauveur montant au Calvaire; ou celles enfin tout émues encore, qui avaient été le matin confirmées par monseigneur. De même , c'est parce qu'il y a des femmes aux camp-meetings , et qu'elles y sont actrices au même rang que les plus fougueux prêcheurs, c'est pour cela seul que la démocratie américaine y accourt. Les camp-meetings , avec leurs pythonisses délirantes, ont fait le succès des Méthodistes , et leur ont attiré , en Amérique , une église plus nombreuse que celles des sectes qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en Europe (2). Des tournois supprimez les femmes, et il ne reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des camp-meetings , enlevez le hanc d'anxiété , faites disparaître ces femmes qui palpitent, crient et se roulent à terre, s'accrochent , pâles et échevelées, l'œil hagard , aux ministres qui leur soufflent l'esprit saint, ou celles qui saisissent au passage , à la porte des tentes, le pêcheur endurci afin de l'attendrir ; vainement la scène se passera au milieu

(1) C'est un des souveniers de l'empire Romain, qui en a laissé de très profonds dans nos départements du Midi.

(2) Les deux sectes les plus nombreuses aux États-Unis , sont celles des 3Iéthodlstes et des Baptistes (ou Anabaptistes) : elles comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les Baptistes ont un langage exalté commg celui des Méthodistes. (Voir la note 26 à la fin du volume.)

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