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(l'une forêt majestueuse, pendant une belle soirée d'été , sous un ciel qui ne craint point la comparaison avec celui delà Grèce; vainement vous serez entouré de tentes et de chariots nombreux qui vous rappelleront le train d'Israël à la sortie d'Egypte; vainement les feux allumés au loin, entre les arbres, vous montreront les prêcheurs debout, gesticulant au-dessus de la foule; vainement l'écho des bois vous renverra les éclats de leur voix retentissante; ce sera un spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une heure ; tandis que les camp-meetings , tels qu'ils sont . ont le don de retenir les populations de l'Ouest pendant de longues semaines. On en a vu qui duraient un mois entier.
J'admets que les camp-meetings et les processions politiques ne sont en Amérique que des faits exceptionnels. Un peuple n'a de caractère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales et ses plaisirs, son art, sa poésie enfin, à lui. A cet égard, la nationalité américaine ne sera pas aisée à con sliluer. L'Américain manque d'un passé à qui demander des inspirations. En quittant la vieille terre d'Europe et en rompant avec l'Angleterre, ses pères laissèrent derrière eux toutes les chroniques , toutes les légendes, toutes les traditions , ce qui fait la patrie, cette patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'Américain s'est donc appauvri en idéalité de tout ce qu'il a gagné
en richesse matérielle. Mais, avec la démocratie, il ya toujours de la ressource en fait d'imagination. Je ne prétends pas dire comment la démocratie américaine suppléera au défaut de passé et de souvenirs, pas plus que je ne me charge de déterminer comment elle s'imposera à elle-même un frein, et préviendra ses propres écarts. Je suis cependant convaincu que l'Amérique aura ses cérémonies , ses fêtes , son art , tout comme je suis persuadé qu'elle s'organisera régulièrement; car je crois à l'avenir de la société américaine, ou, pour mieux dire, du commencement de société qui grossit à vue d'œil à l'Est et encore plus à l'Ouest des Alléghanys.
En France, depuis plus d'un siècle, nous sommes à batailler contre nous-mêmes pour nous dépouiller de notre originalité nationale. Nous essayons de nous faire raisonnables sur le modèle de ce que nous croyons être le type anglais (l),et, à notre exemple, les peuples de l'Europe méridionale se torturent pour prendre un air calculateur et parlementaire. L'imagination est traitée comme la folle du logis. Le nobles sentiments, l'enthousiasme, l'exaltation chevaleresque, ce qui fit la gloire de notre France, ce qui valut à l'Espagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné, est bafoué. Les fêtes publiques et les cérémonies popu-
(2) Voir la note 27 h la fin du volume.
laires sont devenues la risée des esprits forts. Nous faisons des efforts inouïs pour nous amaigrir l'esprit et le cœur, conformément aux prescriptions des Sangrados de la religion et de la politique. En matière de fêtes nationales, nous avons mis les populations à la portion congrue. Pour dépouiller notre existence du dernier vestige de goût et d'art, nous avons poussé l'abnégation jusqu'à échanger la majestueuse élégance des costumes que nous avions empruntés aux Espagnols, lorsqu'ils donnaient le ton à l'Europe, contre la défroque des Anglais, que l'on peut qualifier d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la Grande-Bretagne. Passe encore si nous n'avions fait que jeter comme un inutile bagage nos tournois, nos carrousels, nos jubilés, nos fêtes religieuses et notre luxe vestiaire! Malheureusement nous sommes remontés jusqu'à la source de toute poésie sociale et nationale, jusqu'à la religion, et nous avons voulu la tarir. Nos mœurs et nos costumes retiennent à peine un léger vernis de leur grâce tant vantée. La politique est abandonnée au positivisme le plus aride. Ce serait à désespérer du génie national si, de temps à autre, des élans et des explosions ne révélaient qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort , et que le feu sacré couve sous la cendre. Certes, la France et les peuples de l'Europe méridionale dont elle est le coryphée, doivent de la reconnaissance à la philosophie du xyiii*
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siècle. C'est elle qui a été notre protestantisme , c'est-à-dire qui a relevé chez nous l'étendard de la liberté, ouvert la carrière à l'esprit humain, et constitué la personnalité. Avouons cependant que , par cela seul qu'elle est irréligieuse, elle est inférieure au protestantisme allemand, anglais et américain.
Les écrits des apôtres de cette grande révolution dureront comme monuments littéraires, mais non comme leçons de morale, car tout ce qui est irréligieux n'a qu'une valeur sociale éphémère. Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de Blontesquieu, de Jean-Jacques et de Diderot; mais, sur leurs monuments, déposons leurs ouvrages couverts d'un voile. Apprenons au peuple à bénir leur mémoire j mais ne lui enseignons pas leurs systèmes, et empêchons qu'ils ne lui soient enseignés par de serviles continuateurs que ces grands écrivains désavoueraient s'ils revenaient habiter cette terre j car les hommes de cette trempe sont du siècle présent, quelquefois du siècle à venir, et jamais du siècle passé.
En retour de ce que l'on nous enlevait, on nous a dotés du régime parlementaire. On a supposé qu'il satisferait à tous nos besoins, qu'il comblerait tous nos vœux dans l'ordre moral et dans l'ordre des idées, tout comme dans l'ordre matériel. Dieu me garde d'être l'ennemi du système représentatif! Je crois à sa durée, quoique je
doute que nous ayons encore découvert la forme sous laquelle la nature française et celle des peuples méridionaux pourront s'en accommoder; mais quelle qu'en soit la valeur politique, ou conviendra qu'il ne remplace pas, qu'il ne remplacera jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses fêtes ; mais cela respire un parfum de procèsverbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait, jusqu'à un certain point , ses dogmes et son mysticisme , il n'a point prise sur nos imaginations. Il n'a pas le don de remuer nos cœurs. Il laisse donc en dehors les trois quarts de notre existence.
Je comprends qu'ici l'on ait espéré faire du gouvernement représentatif la pierre angulaire et la clef de voûte del'édifice social. Un Américain de quinze ans est raisonnable comme un Français de quarante. Puis la société y est mâle ; la femme, qui, en tout pays, est un être peu parlementaire , n'y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons aux Etats-Unis. Cependant , ici même , ce régime n'existe plus, dans sa pureté primitive, que sur le papier. Le champ religieux, passablement rétréci, il est vrai, y est d'ailleurs resté ouvert à l'idéalité humaine , et l'imagination y trouve pâture tant bien que mal. Mais , chez nous , il faudrait être fanatique du représentatif pour songer à en faire le pivot de notre vie sociale. Nous avons tous
une jeunesse, Dieu merci ! Chez nous, les femmes sont une puissance fort réelle, quoiqu'il n'en soit point parlé dans la Charte; et notre caractère national a beaucoup de traits féminins; je ne dis pas efféminés. Vous auriez beau décimer la France et n'y laisser que les bourgeois ayant passé la quarantaine, ce qui a le sens rassis, ce qui est bien désillusionné, c'est-à-dire bien dépoétisé, vous arriveriez à peine à avoir une société qui se contentât des émotions constitutionnelles.
Voilà pourquoi la France est le théâtre d'une lutte incessante entre l'âge mùr et la vieillesse d'un côté, et de l'autre les jeunes gens qui trouvent leur lot trop mince. La jeunesse accuse Géronte d'étroitesse, de pusillanimité, d'égoïsme; Géronte se plaint de l'ambition efiPrénée qui dévore les jeunes gens et de leur indomptable turbulence.
La jeunesse moderne a perdu le sentiment du respect dû à la vieillesse , ce qui est un grave symptôme de décadence sociale. Aigrie par le mécontentement , la jeunesse en est venue à ce point, qu'elle méprise l'expérience; elle se croit supérieure aux hommes blanchis dans le gouvernement des choses humaines ; elle persiste opiniâtrement dans cette erreur funeste , quoique la démonstration du fait de son infériorité lui ait été administrée durement. Ses levées de boucliers finissent toujours par des défaitesj elle rossai-
sirait demain l'influence politique , à la faveur d'une révolution nouvelle , qu'après-demain elle en serait de nouveau dépossédée; parce que la jeunesse, qui, en eflet , est aujourd'hui supérieure à l'âge raùr et à la vieillesse dans beaucoup de branches de connaissances humaines, qui sait mieux la physique, la chimie, les mathématiques, la physiologie, qui est plus versée dans les théories d'économie politique , est et sera inévitablement toujours en arrière en ce qui concerne la science la plus difficile de toutes, celle qui est le fondement de toute pratique , la science du cœur humain. Si mal fondées cependant que soient les prétentions de la jeunesse à mettre la main sur le gouvernail, il n'en est pas moins vrai que si l'on voulait réduire la vie publique au déroulement monotone des formes constitutionnelles, on aurait indéfiniment à lutter contre ses énergiques protestations et contre la résistance plus ou moins ouverte de tout ce qui, comme elle, porte un cœur ayant besoin de battre, de tout ce qui vit en imagination autant que dans le monde des intérêts.
Il n'y a de bon gouvernement que celui qui satisfait à la fois au besoin d'ordre, de régularité, de stabilité et de prospérité matérielle, dont se préoccupent l'âge mùr et la vieillesse, et qui, en même temps , sait suffire à la soif de sensations vives , de mouvement grandiose et d'idées bril-
lantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette portion nombreuse de la société qui est toujours jeune ou toujours mineure. En regard de leur Parlement , les Anglais ont leurs immenses colonies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les mers. Les Anglo-Américains ont l'Ouest, et aussi l'Océan, comme la Grande-Bretagne. Ce double envahissement de l'Orient de notre planète par les pères , et de l'Occident par les fils émancipés, est pourtant un drame colossal et sublime. Supposer que nous Français , à qui il faut , pour nous sentir vivre, une action gigantesque, qui offre aux uns un rôle en vue de l'univers , aux autres un spectacle de prodiges, nous nous résignerons à être indéfiniment emprisonnés sur notre territoire, sans autre but d'activité que de faire ou de regarder fonctionner les rouages de la machine parlementaire, ce serait vouloir qu'un homme de goût se crut en paradis dans cette bicoque de Cedford.
XXYII.
« l'autorité et la liberté.
Richmond , 16 août 1835.
Richmond est une ville admirableraent posée sur le penchant d'une colline que baigne le James- River. Son capitole avec ses colonnes en briques recouvertes de plâtre, avec son architrave et sa corniche de bois peint, fait de loin un effet que le Parthénon lui-même, aux temps de Périclès, ne devait pas surpasser ; car le ciel de la Virginie, lorsqu'il n'est pas assombri par l'ouragan ou voilé par la neige, est aussi beau que celui de l'Attique. Richmond a son port plus voisin que le Pirée ne l'était d'Athènes, ce qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur les cascades du James-River. Richeraond m'a ravi, dès le premier instant, par son site enchanteur et par l'humeur cordiale de ses habitants. 11 m'a plu par son ambition , car il prétend à devenir une métropole, et il y travaille par les grands établissements qu'il fonde ou aide à fonder , canaux , chemins de fer , distributiwis
d'eau, moulins immenses, fabriques à qui la cataracte du fleuve fournira de la force motrice à discrétion. J'y trouve des Français chez qui cinquante ans de séjour loin de leur pays et quatrevingts ans d'âge n'ont pas refroidi l'amour de la patrie, et qui ont conservé, au milieu de la simplicité des mœurs américaines, cette fine fleur d'urbanité dont chez nous la graine se perd tous les jours. Je suis allé hier , pour la seconde fois, rendre visite à des canons et à des mortiers, présent de Louis XVI à l'Amérique luttant pour son indépendance. Au Capitole, à côté de la statue de Washington, j'ai trouvé le buste de Lafayette. J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing comme on fait de vieux amis dont on s'est séparé hier. Il me semble par moments que j'ai été miraculeusement transporté non en France, mais sur la frontière.
Mon amitié pour Richmond n'est pourtant pas aveugle. Les fondateurs de la ville neuve y ont tracé des rues de cent pieds de large comme les routes à la Louis XIV ; mais au moins dans nos routes, au milieu des larges fondrières de droite et de gauche , il y a un filet de pavé ou de chaussée praticable. Les rues du Richmond neuf n'ont ni pavé , ni éclairage. Ce sont , à l'époque des pluies, des marécages dangereux , oii il est , dit-on, arrivé plusieurs fois que les vaches , à qui l'autorité municipale laisse la liberté de circulation , ont subi
196 l\utorité et la liberté.
le destin du sire de Ravenswood dans le Kelpie. Richmond a aussi quelque chose de l'aspect de Washington ; sauf le quartier marchand , ce n'est ni ville, ni campagne ; ce sont des maisons distribuées d'après un plan fictif, entre lesquelles il est presque impossible de reconnaître aucun alignement , et de retrouver les rues K, F ou D , auxquelles on vous renvoie; car c'est l'alphabet qui a fourni à Richmond les noms de ses rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'échiquier de Richmond a cependant, sur celui de Washington, cet avantage qu'il est moins vaste et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que Washington , avec son plan tracé pour un million d'habitants, n'en aura pas quarante mille d'ici à cinquante ans peut-être.
Il y a à Richmond quelque chose qui me déplaît beaucoup plus que la boue sans fond de ses rues, qui me choque plus que les rudes manières des Virginiens de l'Ouest (1) que j'ai rencontrés durant la session de la législature de l'État; c'est resclav;«ge. La moitié de la population y est noire ou mulâtre. Physiquement le noir est bien traité en Virginie, par humanité le plus souvent, et aussi parce qu'il est devenu un bétail que Ton élève pour l'exporter en Louisiane ; mais si matériellement le noir n a point à se plaindre , mo-
(!) Voir la noie 26 bis a la fin du volume.
raleiïient il est traité comme un bipède étranger à la nature humaine. Libre ou esclave , on lui interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de la dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. La loi classe parmi les crimes l'enseignement le plus élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. L'esclave n'a point de famille j il n'a pas même le droit de pécule. Le blanc sait que l'esclave a prêté l'oreille au mot de liberté que tout proclame sur cette terre ; il sait qu'il couve en secret la vengeance, et que dans les cabanes des noirs on raconte les exploits et le martyre de Gabriel . chef de complots anciens, et de Turner, héros d'une insurrection plus récente (1). Les mesures de précaution que cette pensée inspire aux blancs glacent d'épouvante Tétranger.
Richmond est fameux par son marché de tabac et de farine. La farine de Richmond est recherchée à Rio- Janeiro comme à New-York, et à Lima comme à la Havane. Le plus vaste moulin qui soit au monde est à Richmond. Il compte vingt paires
(!) En août 1831 , une troupe de noirs du comté de Southamplou se souleva à l'improviste et massacra plusieurs familles blanches, sans distinction d'âge ni de sexe. L'alarme se répandit dans le pays. On se crut menacé d'une insurrection générale. Les révoltés furent bientôt traqués , pris et exécutés.