‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 22 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

19B l'autorité et l\ liberté.

de meules, et il est en état de moudre 5o, 000 kilogrammes de farine par vingt-quatre heures. La réputation des farines de Richmond comme celle des farines américaines, en général , sur les marchés étrangers, tient à une organisation commerciale, particulière au pays, qui contrarie les idées absolues de liberté industrielle, mais qui est essentielle à la prospérité du commerce américain , et contre laquelle je n'ai jamais entendu la moindre réclamation.

La farine de Richmond est inspectée avant l'exportation. Le poids de chaque baril et la qualité de la farine sont constatés et imprimés par l'inspecleursurle couvercle. Les qualités supérieures sont les seules dont l'exportation soit permise. L'inspection est réelle et minutieuse; elle est aux frais de l'expéditeur. Le négociant havanais péruvien ou brésilien , sait ainsi parfaitement ce que vaut la marchandise qu'il achète. Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne peut pas plus se passer de confiance sur les marchés que de crédit dans les comptoirs.

Le tabac de Virginie est soumis à la même opération. En général tous les États du littoral , tous ceux où l'on embarque des denrées , ont établi l'inspection , et l'ont étendue à presque tous les articles sur lesquels la fraude était possible. Ainsi , dans l'Etat de Ne^v-York , on inspecte les farines de blé et de maïs, le bœuf, le porc et le

LETTRE XXVlî. 199

poisson salés. la potasse , l'huile de poisson , les planches , les douves , la graine de lin , le cuir , le labac , le houblon, les esprits. Je reproduis textuellement le sommaire du chapitre des lois d'inspection de l'État de New-York, relatif au bœuf et au porc salés, afin de donner une idée de l'esprit dans lequel ces lois sont conçues : Défense d'emporter le bœuf et le porc salés sans la formalité de r inspection. — Exception à la règle. — Pénalité.

— Les inspecteurs donneront caution. — Ils devront avoir des magasins suffisants. — Comment doivent être faits les barils , de quel bois , dans quelle dimension ; comment ils seront cerclés.

— U exportation n'est permise que si la viande est suffisamment grasse. — Classification des diverses qualités de porc. — Quantité de sel et de saumure par baril. — Défense d'exporter des viandes amaigries , molles ou impures. — Les barils qui en contiendraient, seront marqués comme tels. — Qualités diverses de bœuf salé. — Age du bétail duquel devra j)rovenir la viande. — Forme et poids des pièces. — Proportions de sel et de saumure. — Dispositions spéciales sur les pièces saignantes et celles provenant du col du bœuf. — Composition de la saumure. — Marque des barils.

— Dispositions relatives au bœuf abattu à la méthode juive. — Taxe prélevée par les inspecteurs à leur profit. — Défense aux inspecteurs de trafiquer directement ou indirectement en bœuf et

200 l'autorité et la liberté.

porc salés. — Pénalités diverses à Veffet de prévenir diverses fraudes.

Pour la farine , la loi contient des clauses plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime avec un fer chaud , le mot léger sur les barils qui n'ont pas le poids ( l'exportation de ces barils est d'ailleurs prohibée) , et le mot mauvais sur les barils dont le contenu n'est pas suffisamment pur et choisi. Pour le maïs, on exige que le grain ait été séché , préablement à la mouture. La farine des autres États de l'Union ne peut être vendue dans la ville de New-York , même pour la consommation locale , à moins de subir l'inspection comme pour l'exportation. Tout inspecteur a le droit de visiter les navires où il soupçonnerait que de la farine non inspectée aurait été chargée, et de saisir ce que l'on y aurait embarqué ou tenté d'embarquer ; les objets saisis sont confisqués. Il y a en outre une foule de dispositions pénales pour empêcher la fraude.

Si la nécessité de ces inspections n'était pas suffisamment prouvée par leurs bons effets et par la longue expérience qui les a consacrées , ellel e serait par les abus qui se sont introduits dans le commerce des denrées que l'on en a afifranchies. On commence à se plaindre hautement à Liverpool de ce que souvent les balles de coton sont frauduleusement composées de qualités inférieures que Ton recouvre d'une couche de meilleur produit.

Selon un rapport adressé à la Chambre du cornluerce américain de cette métropole cotonnière , par les principaux courtiers en coton, il ne s'agit plus d'une balle ou deux éparsesdans des parties considérables, mais de masses de cent et deux cents.

Quoi ! dira-t-on , cette terre classique de liberté n'est donc pas libre même en fait de négoce ? Non ; le commerce extérieur n'est pas libre aux États-Unis , parce que l'on ne veut pas laisser au premier fripon venu la liberté de ruiner l'industrie et le commerce de tout un Etat. Le peuple des Etats-Unis est avant tout un peuple de travailleurs. On y a la liberté de travailler , de choisir sa profession et d'en changer vingt fois. On y a la liberté d'aller et de venir pour ses affaires , et de transporter sa personne et son industrie du centre à la circonférence, et de la circonférence au centre. Si , politiquement , le pays ne jouit pas des bienfaits de l'unité administrative, industriellement il n'est point , quant à de misérables détails , tels que des affaires de voirie , l'ouverture d'une minière , etc., sous le servage d'une centralisation exorbitante. Il ne faut pas aller à deux cents lieues solliciter l'autorisation et la signature personnelle d'un ministre surchargé de fonctions et harassé de soucis parlementaires. Mais la liberté américaine n'est pas une liberté mystique , indéfinie ; c'est une liberté spéciale, en rapport avec

20i l'autorité et la liberté.

le génie spécial du peuple et sa destination spéciale ; c'est une liberté de travail et de locomotion, dont l'Américain profite pour se répandre sur l'immense territoire que lui a donné la Providence, et pour le mettre en valeur.

La liberté de locomotion est à peu près illimitée, sauf les restrictions imposées par l'observation du dimanche (1). La liberté , ou plutôt l'indépendance dans le travail , est fort large aussi ; cependant si quelques uns en abusent , la tendance est de réagir contre eux par des lois ou par des actes d'autorité dictatoriale , ou par des coups d'Etat de l'opinion , jusques et y compris l'émeute.

A l'égard du commerce intérieur , les exemples de règlements restrictifs ont toujours été et sont encore assez rares. On a cependant imposé des taxes répressives aux marchands ambulants ( Hatckers and Pedlars ) qui abusaient de la crédulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du moins des peines sévères contre certaines fraudes commerciales {false pretences). Si l'on n'a pas encore porté de lois contre l'agiotage (2), ce n'est pas que la volonté en manque au législateur,

(1) Voir la iiole 27 his à la fin du volume.

(2) Aux États-Unis , comme chez nous , les mnrcliés à termes sont nuls. On n'en peul réclamer l'exécution de\aiit les tribunaux.

car il sen< tout le tort qui résulte pour le pays de spéculations improductives, qui détournent de l'industrie les capitaux dont elle a besoin ; c'est qu'on n'a su comment s'y prendre (1). D'ailleurs , en fait de commerce intérieur, les fraudes ne sont pas fort aisées aux États-Unis. Ici tout lo monde se connaît, et l'on s'y observe les uns les autres ; on remonte aisément, dans le pays, à la source d'une friponnerie. Pour des marchandises expédiées d'un marché lointain, c'est plus difficile. Et, enfin, il règ^ne ici une manière de patriotisme qui s'accorde avec l'intérêt bien entendu et la crainte de l'opinion , pour faire prévaloir dans les transactions du dedans des procédés passablement consciencieux , et d'une moralité supérieure certainement à celle de notre commerce, quoiqu'il y ait encore à redire ; tandis que la ruse et la mauvaise foi semblent, à beaucoup de gens, être de bonne guerre à l'égard de l'étranger, que l'on juge comme une sorte de barbare.

Avant 1789, nous avions en France des règlements restrictifs non seulement pour le commerce d'exportation , mais aussi pour l'industrie intérieure. Tout le monde connaît, au moins de nom, les maîtrises et les jurandes. Les corps d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'agriculture

(1) Voir la iiolc 28 à la lin du \olume.

Page 1