‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 3 sur 55 · G LES BA.TEAUX A VAPEUR DE L OUEST · texte numérisé non relu

G LES BA.TEAUX A VAPEUR DE L OUEST

culablcs. C'est la g^rande vallée du Mississipi, qui avait déjà été conquise sur les Peaux-Rouges et les bêtes fauves avant les travaux de Fulton, mais qui, sans cet homme de génie, ne se fût jamais couverte d'Etats riches et populeux.

Après que la conquête du Canada eut mis fin aux brillants mais stériles tours de force des Français sur l'Ohio et le Mississipi, les Anglo- A.méricains , alors sujets du roi de la Grande- Bretagne, commencèrent à s'y répandre. Les premiers colons s'établirent dans le Kentucky , et prirent possession du sol par l'agriculture. Ils eurent bientôt effacé de ce côté les traces légères que nos Français, à peu près exclusivement chasseurs, y avaient laissées de leur passage. Au lieu d'une race svelte, inquiète et sans industrie, comme celle que les Français avaient produite en se croisant avec les Indiens , les nouveaux venus, évitant le mélange, procréèrent une population laborieuse et énergique qui . sur ce sol fertile , acquit , à l'exemple de toutes les productions de la nature, ces proportions gigantesques , caractéristiques du Kentuckien, du ïennesséen , et du Virginien de l'Ouest , aussi bien que des arbres de leurs forêts. Sans se séparer un instant de leurs fusils , qu'il y a quarante ans l'on portait sur l'épaule à l'office divin dans Cincinnati même- ils défrichèrent de belles fermes pour eux et leurs pullulantes familles. Ils eurent à traver--

ser des jours bien difficiles; dans mainte rencontre avec les Indiens qu'ils dépossédaient de leurs ]K)is , plus d'un mari , plus d'un père , tombèrent sous la balle des Peaux-Rouges , furent réduits à la plus horrible des servitudes, ou furent traînés au lamentable supplice du poteau. Le nom des Blue - Licks sonne encore dans le Kentucky, comme chez nous celui de Waterloo. Avant la décisive victoire des Bois-Abatius(Fallen Timher), remportée par le généralWayne,deux armées des Etats-Unis vinrent successivement, sous le commandement des générauxHarmer etSaint-Clair, essuyer de sanglantes défaites (1), On trouve aujourd'hui les éloquents rapsodes de cette longue lutte entreleshommes blancs et leshomraes rouges, dans les cabarets (j&ar-room«) des hôtelleries de l'Ouest. En 1811 pourtant, quoique le redoutableTécumsch et son frère, le Prophète, n'eussent pas encore été vaincus par le général Harrison , l'Américain avait étendu son domaine incontesté sur les plus riches cantons de l'Ouest. Çà et là des villages étaient construits : il n'était pas de forêt qui de loin en loin n'offrît quelque clairière au centre

(1) Le général lïarmer fut battu en 1790, L'année d'après eut lieu la déiaite du général Saint-Clair sur les bords de la Miami. La victoire du général Wayne date de 1794, Cette guerre eut lieu tout entière sur le territoire de l'État actuel d'Ohio.

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de laquelle unsquaiter ou un acquéreur plus légal avait entassé des troncs d'arbres en forme de maison ( hg-house ). Sur la rive gauche de l'Ohio , le Kentucky et de Tennessee étaient admis au rang des Etats (1) : le IVest-Virginia s'était peuplé. Un courant d'émigration avait transporté sur la rive droite d'industrieux fils de la Nouvelle-Angleterre ; et , grâce à leurs efforts , l'Etat de l'Ohio s'était constitué, et avait près de ^50.000 habitants. Ceux d'Indiana et d'Illinois, alors simples Territoires^ donnaient de belles espérances. Le traité de 1803 avait ajouté à l'Union notre Louisiane, qui conrptait déjà un Etat et plusieurs Territoires organisés , avec une population totale de plus de 160,000 âmes. L'Ouest tout entier réunissait alors près d'un million et demi d'habitants. Pittsburg et Cincinnati étaient des villes importantes. L'Ouest avait donc fait des progrès rapides; mais isolé qu'il était du golfe du Mexique par les marécages et les détours de Mississipi, de cités de l'Est par les sept ou huit crêtes successives qui forment les AUéghanys , manquant d'issues et de débouchés , ses progrès allaient s'arrêter. L'embryon ne pouvait plus se développer que péniblement, faute de canaux par lesquels il pût recevoir la vie et la rendre tout à son tour.

De tous côtés aujourd'hui l'on a percé ou l'on

(1) Ils comptaient ensemble 700,000 habitants.

perce des communications entre les fleuves de l'Ouest et le littoral de l'Est , sur lequel sont situées les métropoles commerciales, Boston, New- York, Philadelphie , Baltimore , Richmond , Charleston. Alors il n'en existait pas une seule praticable en toute saison, et les capitaux étaient encore trop rares pour qu'on osât en entreprendre. Tout le commerce de l'Ouest se faisait alors par rOhio et le Mississipi C'est encore et ce sera probablement toujours la voie la plus naturelle et la plus économique. Les farines et les salaisons de l'Ouest descendaient avec les voyageurs dans des bateaux plats, semblables à ceux qui amènent à Paris les charbons de la Loire. Les marchandises de l'Europe et les denrées des Antilles remontaient lentement à la voile et à la rame , dans des barques qui restaient en route cent jours au moins , quelquefois deux cents.

Cent jours, c'est à peu près la durée d'un, voyage de New-York à Canton par le cap Horn : c'est le temps qui a suffi pour que la France fût deux fois conquise , une fois par Napoléon , une autre fois par les alliés ! Aussi le commerce de l'Ouest était fort limité. Les habitants de l'Ouest , séparés du reste du monde , avaient la rudesse des bois. C'est dans ce temps que naquit le dicton populaire qui représente le Kentuckien comme un composé du cheval et du crocodile : half-horse, half-alligator. Le nombre des barques qui faisaient le voyage

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une fois par an, monter et descendre les fleuves, n'excédait pas dix ; ellesjaugeaient cent tonneaux en moyenne. D'autres bateaux plus petits, de trente tonneaux moyennement, faisaient le commerce de détail sur les eaux de l'Ouest. Il y avait, en outre, des bateaux plats qui ne remontent jamais. Le prix du transport de la Nouvelle-Orléans à Louisville ou h Cincinnati était de six, sept et même neuf cefits par livre anglaise (1) (700 fr. à 1 100 fr. par tonneau). Aujourd'hui la traversée de Louisville à la Nouvelle-Orléans se fait ordinairement en huit ou neuf jours à la descente, en dix ou douze à la remonte. Le transport est souvent audessous d'un demi-cent par livre , de la Nouvelle- Orléans à Louisville ou à Cincinnati ( 60 fr. par tonneau ).

En 1811 , le premier bateau de l'Ouest, bâti par Fui ton , partit de Pittsburg pour la Nouvelle- Orléans ; il portait le nom de cette dernière ville. Mais telles sont les difilcultés de la navigation du

(1) Au prix de 700 fr. , le (raiisport par eau de la Nouvelle-Orléans à Louisville était plus cher que s'il eût été effectué par le roulage ordinaire de France. La distance parcourue étant, arec tous les détours des fleuves , d'en- ■viron cinq cent cinquante lieues de poste , un parcours de la même longueur sur nos routes coûterait de 550 à 600 fr. En ne tenant compte que de la distance par terre , qui est de deux cent quatre-vingt-trois lieues , ce serait enviion 30n fr.

Mississipi et de l'Ohio , telle était rimperfectioii (les premiers bateaux , qu'il s'écoula près de six ans avant qu'un steamboat remontât enfin , non pas à Pittsburg , mais deux cent cinquante lieues plus bas, à Louisville. Ce premier voyage fut exécuté en vingt-cinq jours; il fît grand bruit dans l'Ouest ; on donna un banquet solennel au capitaine Shreve, qui avait résolu le problème- Ce fut alors seulement que la révolution fut consommée dans l'Ouest, et que les barques aux cent jours de voyage furent détrônées. Dès 1818 le nombre des bateaux à vapeur étaient de vingt avec un tonnage de â,642 tonnes ; en 1819 , il en avait été bâti depuis l'origine quarante , dont trente-trois seulement étaient en activité; en 1821 , soixantedouze faisaient le service. Dans la même année, le Car of Commerce remonta de la Nouvelle-Orléans à Shawnee-ïown , un peu au-dessous de Louisville, en dix jours. En 1823, après quatorze ans de tâtonnements et d'expériences , on fut enfin fixé sur les proportions des bateaux et des machines (1). En 1827, le Técumseh remonta de la Nouvelle-Orléans à Louisville en huit jours et deux heures. En 1829, le nombre des bateaux était de deux cents , avec un tonnage de 35,000 tonneaux. En 18S2, il y en avait deux cent vingt , jaugeant 40,000 tonneaux. Aujourd'hui ils sont

(1) Voir la noie 1 à la fin du volume.

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