‹ Lettres sur l'Amerique du Nord (volume 4)Chapitre 19 sur 80 · L'AUTORITÉ ET LA LIBERTE · texte numérisé non relu

L'AUTORITÉ ET LA LIBERTE

parson ambition, car il prétend à devenir une métropole, et il y travaille par les grands établissements qu'il fonde ou aide à fonder, canaux, chemins de fer, distributions d'eau, moulins immenses , fabriques à qui la cataracte du fleuve fournira de la force motrice à discrétion. J'y trouve des Français chez qui cinquante ans de séjour loin de leur pays et quatre-vingts ans d'âge n'ont pas refroidi l'amour de la patrie , et qui ont conservé , au milieu de la simplicité des mœurs américaines, cette fine fleur d'urbanité dont chez nous la graine se perd tous les jours. Je suis allé hier, pour la seconde fois, rendre visite à des canons et à des mortiers, présent de Louis XVI à l'Amérique luttant pour son indépendance. Au Capitole, à côté de la statue de Washington, j'ai trouvé le buste de Lafayette. J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing comme on fait de vieux amis dont on s'est séparé hier. Il me semble par moments que j'ai été miraculeusement transporté non en France, mais sur la frontière.

Mon amitié pour Richmond n'est pourtant pas aveugle. Les fondateurs de la ville neuve y ont tracé des rues de cent pieds de large comme les routes à la Louis XIV; mais au moins dans nos routes , au milieu des larges fondrières de droite et de gauche, il y a un filet de pavé ou de chausséfc praticable. Les rues du Richmond neuf n'ont ni

pavé , ni éclairage. Ce sont , à l'époque des pluies, des marécages dangereux , où il est , dit-on, arrivé plusieurs fois que les vaches, à qui l'autorité municipale laisse la liberté de circulation, ont subi le destin du sire de Ravenswood dans le Kelpie. Richmond a aussi quelque chose de l'aspect de Washington; sauf le quartier marchand, ce n'est ni ville, ni campagne; ce sont des maisons distribuées d'après un plan fictif, entre lesquelles il est presque impossible de reconnaître aucun alignement, et de retrouver les rues R, F ou D, auxquelles on vous renvoie; car c'est l'alphabet qui a fourni à Richmond les noms de ses rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'échiquier de Richmond a cependant, sur celui de Washington, cet avantage qu'il est moins vaste et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que Washington, avec son plan tracé pour un million d'habitants , n'en aura pas quarante mille d'ici à cinquante ans peut-être.

Il y a à Richmond quelque chose qui me déplaît beaucoup plus que la boue sans fond de ses rues, qui me choque plus que les rudes manières des Virginiens de l'Ouest (1 ) que j'y ai rencontrés durant la session de la législature de l'Etat ; c'est l'esclavage. La moitié de la population y est noire ou mulâtre. Physiquement le noir est bien traité

{}) Voir la Noie 96 à la fin do Volmna,

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en Virginie, par humanité le plus souvent, et aussi parce qu'il est devenu un bétail que l'on élève pour l'exporter en Louisiane; mais si matériellement le noir n'a pointa se plaindre, moralement il est traité comme un bipède étranger à la nature humaine. Libre ou esclave , on lui interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de la dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. La loi classe parmi les crimes l'enseignement le plus élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. L'esclave n'a point de famille; il n'a pas même lè droit de pécule. Le blanc sait qué l'esclave a prêté l'oreille au mot de liberté que tout proclame sur cette terre ; il sait qu'il couve eh secret la vengeance, et que dans les cabanes des noirs on raconte les exploits et le martyre dè Gabriel, chef de complots anciens, et de Turnei*, héros d'une insurrection plus récente (1). Les mesures de précaution que cette pensée inspire aux blancs glacent d'épouvante l'étranger.

Richmond est fameux par son marché dë tabac et de farine. La farine de Richmond est recherchée à Rio- Janeiro comme à New-York, et

(1) En août 1 85 1 , une troupe de noirs du comté Je Soulhamplon se souleva ïi l'improviste et massacra plusieurs familles blanches, sans distinction d'âge ni de scie. L'alarme se répandit dans le pays. Ou se crut menacé d une insurreclion générale. Les révolté* furent bientôt ft-àques-, pris et exécutés.

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à Lima comme à la Havane. Le plus vaste moulin qui soit au momie est à Richmond. Il compte vingt paires de meules, et il est en état de moudre 55,000 kilogrammes de farine par vingt-quatre heures. La réputation des farines de Richmond comme celle des farines américaines, en général, sur les marchés étrangers, tient à une organisation commerciale, particulière au pays, qui contrarie les idées absolues de liberté industrielle, mais qui est essentielle à la prospérité du commerce américain , et contre laquelle je n'ai jamais entendu la moindre réclamation.

La farine de Richmond est inspectée avant l'exportation, Le poids de chaque baril et la qualité de la farine sont constatés et imprimés par l'inspecteur sur le couvercle. Les qualités supérieures sont les seules dont l'exportation soit permise. L'inspection est réelle et minutieuse; elle est aux frais de l'expéditeur. Le négociant havanais, péruvien ou brésilien, sait ainsi parfaitement ce que vaut la marchandise qu'il achète. Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne peut pas plus se passer de confiance sur les marchés que de crédit dans les comptoirs.

Le tabac de Virginie est soumis à là même opération. En général tous les États du littoral, tous ceux où Ton embarque des denrées, ont établi l'inspection, et Vont étendue à presque tous les articles sur lesquels la fraude était possible. Ainsi,

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dans l'État de New-York, on inspecte les farines de blé et de maïs, le bœuf, le porc et le poisson salés , la potasse , l'huile de poisson , les planches , les douves , la graine de lin , le cuir , le tabac , le houblon, les esprits. Je reproduis textuellement le sommaire du chapitre des lois d'inspection de l'État de New-York, relatif au bœuf et au porc salés, afin de donner une idée de l'esprit dans lequel ces lois sont conçues : Défense d'exporter le bœuf et le porc salés sans la formalité de V inspection. — Exception à la règle. — Pénalité. — Les inspecteurs donneront caution. — Ils devront avoir des magasins suffisants. — Comment doivent être faits les barils, de quel bois, dans quelle dimension; comment ils seront cerclés.

— L'exportation nest permise que si la viande est suffisamment grasse. — Classification des diverses qualités de porc. — Quantité de sel et de saumure par baril. — Défense d'exporter des viandes amaigries , molles ou impures. — Les barils qui en contiendraient , seront marqués comme tels. — Qualités diverses de bœuf salé. — Age du bétail duquel devra provenir la viande.

— Forme et poids des pièces. — Proportions de sel et de saumure. — Dispositions spéciales sur les pièces saignantes et celles provenant du col du bœuf. — Composition de la saumure. — Marque* des barils. — Dispositions relatives au bœuf abattu à la méthode juive, — Taxe pré-

levée par les inspecteurs à leur profit. <— Défense aux inspecteurs de trafiquer directement ou indirectement en bœuf et porc salés. — Pénalités diverses à l'effet de prévenir diverses fraudes.

Pour la farine, la loi contient des clauses plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime avec un fer chaud, le mot léger sur les barils qui n'ont pas le poids (l'exportation de ces barils est d'ailleurs prohibée), et le mot mauvais sur les barils dont le contenu n'est pas suffisamment pur et choisi. Pour le maïs, on exige que le grain ait été séché, préalablement à la mouture. La farine des autres Elats de l'Union ne peut être vendue dans la ville de New-York, même pour la consommation locale, à moins de subir l'inspection comme pour l'exportation. Tout inspecteur a le droit de visiter les navires où il soupçonnerait que de la farine non inspectée aurait été chargée , et de saisir ce que l'on y aurait embarqué ou tenté d'embarquer; les objets saisis sont confisqués. Il y a en outre une foule de dispositions pénales pour empêcher la fraude.

Si la nécessité de ces inspections n'était pas suffisamment prouvée par leurs bons effets et par la longue expérience qui les a consacrées, elle le serait par les abus qui se sont introduits dans le commerce des denrées que l'on en a affranchies. On commence à se plaindre hau tement à Liverpool de ce que souvent les ba lies

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de coton sont frauduleusement composées de qualités inférieures que l'on recouvre d'une couche de meilleur produit. Selon un rapport adressé à la Chambre du commerce américain de cette métropole cotonnière, par les principaux courtiers en coton , il ne s'agit plus d'une balle ou deux éparses dans des parties considérables, mais de masses de cent et deux cents.

Quoi ! dira-t-on , cette terre classique de liberté n'est donc pas libre même en fait de négoce? Non; le commerce extérieur n'est pas libre aux États-Unis, parce que l'on ne veut pas laisser au premier fripon venu la liberté de ruiner l'industrie et le commerce de tout Un État. Le peuple des États-Unis est avant tout un peuplé de travailleurs. On y a la liberté de travailler* de choisir sâ profession et d'en changer vingt fois. On y a la liberté d'aller et de venir pour ses affaires , et de transporter sa personne et son industrie du centre à la circonférence, et de la circonférence au centre. Si, politiquement, le pays ne jouit pas des bienfaits de l'unité administrative , industriellement il n'est point, quant à de misérables détails, tels que des affaires de voirie, l'ouverture d'une minière, etc., sous le servage d'uné centralisation exorbitante. Il ne faut pas aller à deux cents lieues solliciter l'autorisation et la signature personnelle d'un ministre surchargé de fonctions et harassé dè

soucis parlementaires. Mais la liberté américaine n'est pas uneliberté mystique, indéfinie ; c'est une liberté spéciale, en rapport avec le génie spécial du peuple et sa destination spéciale ; c'est une liberté de travail et de locomotion, dont l'Américain profite pour se répandre suri immense territoire que lui a donné la Providence, et pour le mettre en valeur.

La liberté de locomotion est à peu près illimitée, saufles restrictions imposées par l'observation du dimanche (1). La liberté, ou plutôt l'indépendance dans le travail, est fort large aussi ; cependant si quelques uns en abusent, la tendance est de réagir contre eux par des lois ou par des actes d'autorité dictatoriale , ou par des coups d'Etat de l'opinion, jusques et y compris l'émeute.

À l'égard du commerce intérieur, les exemples de règlements restrictifs ont toujours et sont encore assez rares. On a cependant imposé des taxés répressives aux marchands ambulants {Hawkers and Pedlars) qui abusaient de la crédulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du moins des peines sévères contre certaines fraudes commerciales (Jalse pretences). Si l'on n'a pas encore porté de lois contre l'agiotage (2), ce n'est

(1) Voir la jN'olc 27 à la fin du Volume.

(aj Aux Élats-Uuis , comme chez nous, les marchés à termes

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pas que la volonté en manque an législateur, car il sent tout le tort qui résulte pour le pays de spéculations improductives, qui détournent de l'industrie les capitaux dont elle a besoin; c'est qu'on n'a su comment s'y prendre (1). D'ailleurs, en fait de commerce intérieur, les fraudes ne sont pas fort aisées aux États-Unis. Ici tout le monde se connaît, et l'on s'y observe les uns les autres; on remonte aisément , dans le pays, à la source d'une friponnerie. Pour des marchandises expédiées d'un marché lointain, c'est plus difficile. Et, enfin, il régne ici une manière de patriotisme qui s'accorde avec l'intérêt bien entendu et la crainte de l'opinion , pour faire prévaloir dans les transactions du dedans des procédés passablement consciencieux, et d'une moralité supérieure certainement à celle de notre commerce, quoiqu'il y ait encore à redire; tandis que la ruse et la mauvaise foi semblent-, à beaucoup de gens, être de bonne guerre à l'égard de l'étranger, que l'on juge comme une sorte de barbare.

Avant 1789 , nous avions en France des règlements restrictifs non seulement pour le commerce d'exportation, mais aussi pour l'industrie intérieure. Tout le monde connaît , au moins de

.«ont nuls. On n'en peut réclamer l'exécution devant lot tribunaux.

(}) Voir la Note a8 à la fin du Volume.

nom, les maîtrises et les jurandes. Les corps d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'agriculture-même avait les siens de temps immémorial, et il est incontestable que pour la culture de la vigne , par exemple, ils étaient le fruit d'une mûre expérience. C'est à eux non moims qu'à la nature du terroir que nos crus fameux sont redevables de leur qualité sans égale et de leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où la vign^tvait le droit de croître , le grain qu'il était permis de cultiver, l'espacement et la taille des ceps. L'inspection à la sortie était de rigueur pour les étoffes expédiées dans le Levant, et pour d'autres objets d'exportation.

La révolution a biffé tous, les règlements anciens. La destruction de la plupart de ces règlements a été un bien, parce qu'ils étaient surannés à beaucoup d'égards et en arrière de la science; parce qu'ils étaient souvent appliqués conformément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie ; parce que les cadres des corps d'état et de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient pas suffisamment à l'admission des aspirants. En un mot , l'organisation industrielle du pays était devenue mauvaise, il en fallait une autre; mais les pouvoirs établis étaient incapables de la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné Louis XVI, au lieu de sentir tout ce qu'il y avait de force dans le tiers-état, et de donner

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à cette force un but d'activité et une direction, prenait plaisir à l'insulter, et s'amusait à remettre en vigueur les ordonnances décrépites par lesquelles il était permis aux seuls nobles de porter l'épaulette dans l'armée. On en vint donc à ce point que tout pouvoir sembla un fléau de Dieu, toute organisation une tyrannie; et lorsque la nation se souleva, au lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre existant, elle nia tout, elle abolit tourelle fit table rase en matière commerciale comme en matière politique. On posa en principe que les transactions commerciales ne devaient être soumises à aucune surveillance, et non seulement on supprima les statuts des corps de métiers et les épreuves de capacités; non seulement on renonça aux garanties que présentaient les corporations, non seulement on dépouilla l'industrie de l'esprit de corps, et, par conséquent, du point d'honneur, mais encore on annula les mesures de police les plus simples et les plus salutaires , notamment les inspections à la sortie.

La concurrence illimitée étant devenue la seule Joi du travail, chacun étant livré à son libre arbitre , sans que l'opinion, moins sévère chez nous que parmi la race anglaise, supplée au silence du Code et à l'absence des règlements de corporations , il y a eu des méfaits et des victimes en grand nombre. L'industrie a été transformée en

im champ de bataille, où l'on s'est battu à armes inégales, où d'indignes stratagèmes ont été pratiqués; où le fort, c'est-à-dire le maître, au moment où il se croit triomphant, est traîtreusement atteint du plomb de la banqueroute; et où le faible, c'est-à-dire l'ouvrier, paie trop souvent les frais de la guerre. Au -dedans toutefois et jusqu'à ce jour, la somme du bien reste incontestablement supérieure à celle du mal. Il faut dire aussi que plusieurs industries , qui intéressent particulièrement le pauvre, celles qui s'exercent sur les subsistances , sont restées soumises à des règlements et ont continué à être l'objet de la surveillancé de l'autorité. Ce n'a pas été sans difficulté , car les fanatiques de la liberté absolue du commerce se sont soulevés contre ces exceptions; et l'on a vu récemment un maire de Châlons-sur-Saône , émerveillé de trouver une occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues , au risque de faire une expérience sur l'estomac du pauvre, se refuser à taxer le pain.

Au-dedans, je le répète, et provisoirement, notre industrie a pourtant gagné en masse à la destruction pure et simple desanciens règlements, et le public encore plus. Il était d'ailleurs nécessaire qu'un intervalle de tâtonnements fussentils anarchiques , précédât l'établissement des règlements nouveaux; mais, dans nos relations extérieures, le mal a dépassé la somme du bien;

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la décadence de notre commerce maritime en est la preuve. < ,

Notre commerce d'exportation, tombé à la paix de 1814, quand se rouvrirent les mers, entre les mains de pacotilleurs cupides , a épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant les premières années de la restauration, le nom français a été déconsidéré sur tous les marcbés de l'ancien et du nouveau monde. Le commerce du Levant , dont nous avions le monopole, est passé aux mains des Anglais et des Autrichiens (1). Les étoffes qu'autrefois nous fournissions à l'Orient n'étant plus inspectées à la sortie , ont été de mauvaise fabrique et de mauvais aunage. Jadis, les ballots passaient de main en main, de confiance, sans être ouverts; il a fallu les visiter de très près, car,quelquefois,ils se sont trouvés contenir tout autre chose que des étoffes. L'Amérique du Sud a été la terre classique des exploits des pacotilleurs. On a vendu de l'eau pour du bourgogne , des rouleaux de bois pour des rouleaux de rubans. Les Bordelais , qui accusent , non sans bonnes raisons , le système prohibitif de la déchéance de leur ville, ne peuvent plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine, qui a présidé à une multitude d'expéditions parties de leurs ports, est pour moitié dans cette déchéance, avec les lois de 1821 et 1822.

(i) Voir la Note 29 à la fin du Volume.

LETTRE XXVI l. 209

Comme personne ne voulait plus traiter avec des Français , les fraudes se sont nécessairement amoindries. Le commerce extérieur s'est centralisé peu à peu entre les mains de grandes maisons , et cette concentration , qui a si puissamment contribué à maintenir dans le commerce anglais des habitudes honnêtes , a commencé la réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs, qui sont les maraudeurs des affaires, ont été écartés. C'est à la même cause qu'il faut attribuer la bonne tenue de notre commerce aux Etats-Unis. Ne nous flattons pas pourtant; il se fait encore des tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas encore purgé leur ville des larrons qui l'infestent, et une circulaire récente de M. Duchâtel a mis le monde entier dans la confidence des honteuses plaies qui rongent encore aujourd'hui notre commerce d'outre-mer (1).

En présence de pareils faits, je ne sais ce que l'on pourrait dire contre l'adoption immédiate en France de l'inspection à la sortie pour nos denrées principales, et spécialement pour nos vins. Il faudrait croire aux théories absolues de liberté commerciale, d'une foi bien étrange, clans un siècle qui se pique d'être esprit fort , pour ne pas voir que l'absence de tout règlement, en^matière de commerce, est un fait monstrueux; qu'il faut

( 1) Voir la Noie 02 à la fiu du VolooYc.

ti.

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une police dans le commerce comme dans toutes les autres relations sociales, et que si le peuple le plus propre au self-government et le plus antipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet égard des règlements si sévères, nous serions mal venus à vouloir nous en passer. Convenons que si notre politique, presque toujours loyale et désintéressée , nous a donné le droit de dénoncer la foi punique de la perfide Albion, la race anglaise peut, de son côté, opposer avec fierté l'esprit hardi et honorable de son commerce à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Confessons-le, et soumettons-nous au régime qui doit guérir cette lèpre. Seulement, pour que le gouvernement puisse prétendre à moraliser l'industrie et le commerce , pour qu'il soit admis à porter la main sur le mal, il faut qu'il soit autre chose qu'avocassier ou paperassier, autre chose que marquis ou militaire; il faut qu'il comprenne ce qu'est l'industrie et quelles destinées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier avec les vœux et les idées , les besoins et la nature intime des industriels; il faut qu'il aime le travail et les travailleurs , ce qui n'exclut assurément ni le goût des arts , ni les généreuses pensées et les vastes conceptions qu'il faut porter en soi pour faire battre le cœur de la nation française.

Les États-Unis forment une société qui mar-

che d'instinct plutôt que d'après un plan préconçu; eile s'ignore elle-même. Elle repousse l'ordre tyrannique d'un passé exclusivement militaire , et cependant elle est imprégnée de sentiments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine des rapports politiques tels qu'ils étaient constitués par les lois de notre vieille Europe; mais elle a dans le sang le besoin de s'imposer à ellemême des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts d'avenir et ses répugnances du passé, entre sa soif d'émancipation et sa faim de règle sociale ; entre sa vénération religieuse pour l'expérience et son horreur pour les formes violentes des siècles antérieurs. De là des contradictions qui font méconnaître ses goûts et défigurent ses tendances ; mais la confusion n'est qu'apparente.

Il y a ici dans chaque Eta; deux autorités dont le personnel et les attributions sont distinctes. L'une correspond au gouvernement de l'ancienne société européenne, au vieux César. A la tète, est un magistrat qui porte l'antique nom de gouverneur (1), avec le titre pompeux de Commandant en chef des forces de terre et de mer. Cette autorité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux Etats de l'Ouest qui sont venus au monde depuis l'Indépendance, ses attributions ont été successivement réduites à rien; plusieurs ont été suppri-

(i) Voir la Note 33 à la fin du Volume.

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mées, ou plutôt les citoyens en masse se sont réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les citoyens nomment directement à la plupart des emplois. Les allocations de fonds sont rarement dépensées par l'intermédiaire du gouverneur : elles sont habituellement placées sous la responsabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur n'a pas la disposition de la force publique ; à pro* prement parler, il n'en existe aucune; mais, en cas de nécessité, le shériff, par un posse comitatus , contraint tous les passants à lui prêter main-forte, et fait immédiatement un gendarme de quiconque traverse la rue, armé ou non. Il n'y a pas de police ni de passeports; mais personne ne peut s'arrêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à tous les regards dans le bar-room, cabaret qui est l'annexe obligé de tout lieu public; il est là, feuilleté à tout instant et par tout le monde. Le buvetier, bar-keeper , fait en réalité l'office de commissaire de police, et la foule de ceux qui visitent le bar-room pour lire les journaux, boire un verre de wiskey, fumer ou causer politique, ce qui comprend tous les voyageurs, fournirait au besoin les sergents. Voilà du self-government comme il faut le pratiquer; voilà les obligations que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme le pouvoir. L'autorité du gouverneur, qui jadis était le représentant de la royauté, le brillant re-

flet de la toute-puissance des superbes souverains d'Europe, est devenue poussière. En le dépouillant, on n'a pas même pris garde de sauver les apparences. Plus de gardes, plus de palais, plus d'argent. Les gouverneurs des Etats d'Ohio, d'Indiana et d'Illinois ont 1,000 dollars (5,333 fr.) d'appointements, sans maison, sans un centime de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de Cincinnati qui ne donne davantage à son premier commis. Les garçons de bureau , à Washington, ont 700 dollars (3,733 fr.).

Cette déchéance s'explique par des considérations autres que celles tirées de la nature du self-government. L'ancienne autorité, c'était César ; son caractère était militaire. La société américaine a nié César. En Europe, César a dù rester fort, dans l'intérêt de l'indépendance nationale, puisque nous y sommes toujours à deux doigts de la guerre ; l'Amérique du Nord est organisée au contraire d'après l'hypothèse que la guerre, d'État à Etat, est impossible, et que la guerre étrangère n'est guère plus probable.

Les Américains pouvaient donc se passer de César; nous sommes, nous, obligés de le garder; mais il ne faut pas en conclure qu'ils puissent et doivent long-temps se passer d'autorité, et que déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amérique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ouvert ; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère

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jusqu'à la dureté; il y a l'autorité des législatures qui souvent font de l'omnipotence; il y a quelquefois la dictature de l'émeute. #

Il y a plus : à côté de l'autorité de César , en politique , une seconde autorité régulière commence à poindre , qui embrasse dans son domaine les institutions modernes et les établissements nouveaux d'utilité publique, qui, aux États - Unis , ont acquis une extension inouïe , telles que les voies de communications , les banques et les écoles primaires. Il y a les Commissaires des canaux, les Commissaires des banques, ceux des écoles. Leur pouvoir est réel et large. Les Commissaires des canaux font des règlements d'administration publique qu'ils changent à leur gré , sans avis préalable. Ils fixent et modifient les tarifs; ils sont entourés d'un nombreux personnel, entièrement sous leur dépendance et révocable à volonté; ils disposent de sommes considérables; il est passé 120,000,000 fr. par les mains des Commissaires de l'État de Pensylvanie. Ils sont certainement soumis à un contrôle moins rigoureux et inoins minutieux que celui qui entoure les moindres transactions de notre administrations des Ponts-et-Chaussées ou de notre génie militaire. S'ils avaient eu nos lois de finances, notre comptabilité, notre Cour des comptes, ils eussent mis dix ans de plus à exécuter les t ravaux

confiés à leurs soins, et ils ne les eussent construits ni mieux ni à moins de frais (l).Les Commissaires des banques de l'État de îïew-York , en vertu du Safety-Fund-Act , sont revêtus en droit, sinon en fait, d'une sorte de dictature; ils ont, dans certains cas, droit de vie et de mort sur les banques locales.

Ç'est dans les jeunes États surtout qu'il faut voir comment ces Commissaires exercent leurs pouvoirs. L'été dernier, les Commissaires des canaux de l'État d'Ohio s'apercevant ou croyant s'apercevoir que les entrepreneurs de transport sur les canaux de l'État de New- York s'étaient coalisés pour élever leurs prix, passèrent immédiatement une résolution portant que, considérant les prétentions excessives de ces entrepreneurs, il serait désormais établi une distinction entre les marchandises passant sur les canaux de l'Etat d'Ohio , et que les péages seraient doublés sur tout objet qui aurait payé, sur les canaux de l'État de New- York, un prix supérieur à un chiffre qu'ils réglèrent : c'était établir un maximum non seulement sur leur territoire, mais sur celui d'un Etat voisin. Un directeur-°éneral des Ponts-et- Chaussées, qui se permettrait pareil coup de tète , serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. Aux Etats-Unis, chacun dit que les Commissaires

(0 Voit la No!e 34 à la fin <lti Volume. ' r •

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de l'Ohio avaient raison; que les entrepreneurs (le transports gagneraient un peu moins , mais que le public y trouverait son compte, et les entrepreneurs se résignèrent.

C'est ainsi qu'aux États-Unis l'intérêt général est la suprême loi; c'est ainsi qu'il relève énergiquement la tête et prend sa revanche toutes les fois qu'il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le régime de ce pays devient donc moins un régime de liberté et de laisser-faire , qu'un régime d'égalité; ou plutôt il prend le caractère d'un fort gouvernement de majorité. Lorsqu'on lit les clauses restrictives insérées dans quelques Etats à la fin des lois d'autorisation des compagnies anonymes (incorporated companies) , on se demande comment elles ont pu se former, comment elles ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts, les actionnaires sont tous individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie. Dans la Pensylvanie, il est expressément stipulé que si, à une époque quelconque, l'autorisation accordée à la compagnie devenait contraire aux intérêts du peuple, la Législature pourrait la révoquer (1). C'est del'arbitraire en germe; mais, aux États-Unis, César est désarmé; le vieux lion féodal n'a plus ni griffes ni ongles. L'industrie est prompte à s'effrayer de l'arbitraire de

(0 J'ai retrouvé cette clause dan» les chartes de plus de vingt compagnie» de cbemins de fer de cet Etat.

César; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle s'alarmerait de celui d'une société qui vit et prospère du travail, et dont toutes les préoccupations publiques et particulières ont pour objet de s'agrandir par le travail créateur.

Faut-il croire qu'en Europe où l'autorité suprême est l'héritière directe de César , l'industrie ne fera que végéter ? Je ne le pense pas. Une force irrésistible pousse actuellement l'industrie, et si l'existence de nos gouvernements militaires d'Europe était incompatible avec son développement , je n'hésite pas à dire qu'ils disparaîtraient. On ne. peut pas supposer que l'Europe continue long-temps à offrir l'aspect d'un vaste camp , ou plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux autres , prêts à s'élancer les uns sur les autres. Le glaive qui est tiré aujourd'hui peut rentrer demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que l'Europe aura trouvé l'assiette qu'elle cherche , et qu'elle l'aura consacrée par d'autres traités solennels. J'admets que l'épée restera cependant un des attributs de nos monarchies absolues ou tempérées , ou des républiques éphémères qui pourraient encore les remplacer par instants ; mais la guerre elle-même se transforme. Les institutions guerrières ont pris, à un très haut degré, un caractère d'ordre et de régularité savante qui les rapproche de l'industrie , et que celle-ci même a besoin de leur emprunter. Toutes, à commencer

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par l'armée , sont susceptibles d'être employées à féconder le monde , qu'autrefois elles n'étaient bonnes qu'à ravager. La royauté se modifie et se prépare à recevoir ou à prendre de nouvelles prérogatives en place de celles qu'elle a perdues et de celles qu'elle doit perdre encore. Elle se préoccupe de nouveaux soins et se conçoit de nouveaux devoirs. Il ne tient plus qu'à elle de se conserver et de se raffermir sur sa base ébranlée. En un mot , aux États-Unis , le pouvoir ancien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement de terre , à côté des débris du premier. Dans nos vieux pays d'Europe, où le pouvoir ancien a jeté des racines si profondes qu'on ne pourrait l'abattre sans bouleverser la société tout entière , l'autorité nouvelle doit sortir du tronc même des antiques royautés.

Pour se rendre bien compte du sens qu'a ici le mot de liberté, il faut remonter à l'origine des populations anglo-américaines , c'est-à-dire à la distinction des deux natures de FYankée et du Virginien. Ils sont arrivés à la notion de la liberté , l'un par la porte de la religion , l'autre par celle de la politique, et ils l'ont comprise de deux manières très différentes.

Lorsque l'Yankée vint s'établir en Amérique , ce ne fut pas pour y créer un empire , ce fut pour y établir son église. Il fuyait la terre qui

ne s'était soustraite au joug de la Babylone papale que pour tomber sous celui de la Babylone de l'épiscopat. Il laissait en arrière Satan , ses pompes et ses œuvres; il essuyait la poussière qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuarts et des évèques anglicans ; il cherchait un asile où il pût pratiquer son culte et suivre ce qu'il croyait la loi de Dieu. Les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth (1), venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient pour eux et non point pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à l'aise , sans s'inquiéter si d'autres n'y étoufferaient pas. On croirait que, eux proscrits , ils auraient admis au moins la tolérance religieuse; ils ne lui accordèrent cependant pas le moindre recoin; aujourd'hui encore il s'en faut qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l'origine, il n'y avait de droit de cité que pour les Puritains comme eux ; l'État et l'église étaient confondus ; ce n'est qu'en 1 832 que la séparation a été consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé, sous les peines les plus sévères, sous peine de mort en cas de récidive , aux juifs et aux quakers. Aujourd'hui encore , si la loi permet d'y être catho-

i) C est l'eiutrôît où les Puritains mirent pied à terre , le au décembre 1020. Ce roclicr est l'objet de la vénération publique.

220 l'autorité et la liberté.

lique , l'opinion le défend , témoin l'incendie du couvent des UrSulines en 1834, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis d'être incrédule , témoin le procès de blasphème intenté à M. Abner Kneeland (1), pour avoir écrit en faveur du panthéisme, procès qui n'en finit pas, parce que, heureusement pour l'accusé, il ne s'est trouvé , à deux reprises différentes , que onze jurés sur douze pour le condamner , et que la loi américaine , comme la loi anglaise , requiert l'unanimité.

Le type de l'Yankee est fort peu varié. Tous les Yankées semblent jetés dans le même moule; il était donc très facile, d'organiser pour eux une liberté régulière , c'est-à-dire de combiner un cadre où ils se sentissent les mouvements libres. Lors de leurarrivée, ils en tracèrent un, non seulement dans sa forme générale et son contour extérieur , mais avec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie, tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu'à un homme taillé exactement sur le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoi-

(i) Il avait été condamné une première fois (levant les autorités judiciaires de la ville ; c'est on appel que le jugement a deux fois été sans résultat. Le ministère public n'a pas encore renoncé à poursuivie.

LETTRE XXVll. 221

que la plupart de ces lois, qui mettaient l'existence en formules (1), aient été abrogées, surtout . depuis l'Indépendance , l'esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que , par une réaction naturelle, elles affermirent, subsistent encore; aujourd'hui même on remarque qu'aucun étranger ne se fixe dans la Nouvelle-Angleterre.

Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressemblons à personne , pour nous à qui la variété est nécessaire comme l'air, pour nous qui avons horreur d'une vie encadrée , le régime des Yankées serait un supplice. Leur liberté à eux, ce n'est point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , de narguer la religion , de braver les mœurs , de saper les bases de l'ordre social, d'insulter à toutes les traditions et à toutes les opinions; ce n'est ni la liberté d'être monarchiste dans un pays républicain , ni celle de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme ou de la fille d« l'ouvrier ; ce n'est même pas celle de jouir extérieurement de sa fortune , car l'opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu'on se conforme sous peine d'ostracisme moral : ce n'est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La

(1) Voir la Note 35 à la fin du Volume

222 l'autorité et la liberté.

liberté de l'Yankée est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-même. Nous trouverions, nous Français , qu'elle est faite à l'image de la liberté de Figaro. L'Yankée s'en contente parce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin , et aussi parce que de toutes les paraboles de la Bible , celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu , que nous n'avons pu loger dans notre cervelle.

Comme l'Yankée ne souffre pas au milieu de ces restrictions, qu'il y est ou s'y croit libre, ce qui revient au mémé, avec lui l'autorité préventive est inutile. C'est pour cela que le pouvoir n'est point apparent dans la Nouvelle-Angleterre, et que la force armée, la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l'Union. L'absence de pouvoir extérieur nous donne le change, et nous fait croire que l'Américain en général, et l'Yankée en particulier, sont plus libres que nous. Je suis persuadé, cependant, que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publique , l'avantage serait de notre coté , non seulement par rapport à la Nouvelle-Angle terre , mais même relativement à la population blanche du Sud.

Le Virginien serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur

est plus analogue à la nôtre ; ses facultés sont moins spéciales , beaucoup plus générales que celles de l'Yankée; ses passions sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c'est l'Yankée qui domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté qui a fourni les traits principaux au modèle de la liberté américaine. Cependant, pour faire accepter son empire , elle a dû emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginienne ; je pourrais dire, delà liberté française , car le grandprêtre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s'était imbibé, à Paris , des principes de la philosophie du xvme siècle. La liberté américaine , telle qu'elle existe aujourd'hui , peut être considérée comme ie résultat du mélange , dans des proportions inégales, des théories de Jefferson , avec les habitudes de la Nouvelle- Angleterre. De ces deux tendances différentes résulte une autre série d'actes contradictoires (1) qui s'enchevêtrent les uns avec les autres , et qui tromperaient un observateur inattentif. C'est en raison de la coexistence de ces deux impulsions, au sein de la société américaine, que l'on porte sur elle des jugements si opposés; c'est parce que le type Y'ankée est le plus fort aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'Indépendance la supériorité était du côté des Virginiens ,

(i) Voir pins haut , page 211.

224 l'autorité et la liberté.

que les idées que fait naître aujourd'hui le spectacle de l'Amérique , paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu'elle pouvait inspirer du temps de l'Indépendance.

Charleston (Caroline du Sud), ic* septembre 1 855.

L'Amérique du Nord est un pays de bénédiction pour l'ouvrier et le paysan. Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! A New- York, après mon débarquement, je croyais que tous les jours étaient des dimanches, parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tous les jours endimanchée. Point de ces visages flétris par les privations ou par les miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos misérables boueux, à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout; toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goût de Paris. Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus que ii. 15

l'homme. Aussi , l'un des traits les plus caractéristiques de la physionomie des Etats-Unis , c'est, sans contredit, le changement qui s'y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel et la condition physique (1) des femmes. Le sa- » laire de l'homme suffisant à la subsistance et àl'entretien de sa famille, la femme n'a d'autres travaux qûe ceux du ménage, avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui une règle sans exception parmi les Anglo-Américains , que la femme soit exemptée de toute tâche rude , et , par exemple, que jamais une femme ue prenne part aux labeurs des champs et ne traîne de fardeaux (2). Ainsi affranchie d'occupations incompatibles avec sa constitution délicate, la femme a été affranchie aussi de cette repoussante laideur et de cette grossièreté de complexion que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi-bien que la mise d'une dame. Toute femme ici est qualifiée delady, et s'efforce de paraître telle. Vous chercheriez vainement parmi les Anglo-Américains, depuis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle

(i) L'état lé^al des femmes est, pour toutes les classes, aux États-Unis, ce qu'il est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de même de leur condition morale, avec plus de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.

(a) L'Angleterre proprement dite est certainement le pays de l'Europe où la femme participe le moins aux travaux matériels, surtout à ceux de l'agriculture.

du Mississipi, un de ces êtres repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes, et dont toutes nos villes abondent, ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part, excepté parmi les noirs, et parmi les Indiens (1); vous ne découvririez le second que parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie; car, chez les uns et les autres , la femme travaille au moins autant que l'homme. C'est une des gloires de la race anglaise d'avoir partout, autant que possible et de plus en plus, interprété la supériorité de l'homme-sur la femme, en réservant à l'homme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées offre vraiment l'aspect d'un nouveau monde et d'un monde meilleur.

Figurez-vous un paysan irlandais , qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre, qui s'estimerait riche s'il possédait un acre, et qui, en mettant pied à terre à New- Ci) On a remarqué qu'il n'y avait rien déplus hideux dans la création qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses, abîmées de travail et écrasées de mauvais traitements par leurs brutaux époux , surtout lorsqu'ils sont ivres, perdent tout ce qui distingue leur sexe. Elles out des visages de furies; elles en ont aussi l'humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.

York, trouve à gagner, par la seule force de ses bras, 1 dollar (5 fr.^3 c.) par jour. Il se nourrit et se loge avec 2 dollars par semaine, et, au bout de quinze jours, il a pu économiser assez pour acheter dix acres de la terre la plus fertile de l'univers, de ce fameux American bottom , dans l'État d'Illinois. De New-York à l'Ouest, il y a loin; mais la traversée sur le grand canal ne coûte pas cher, 25 centimes par lieue (nourriture non comprise) (1), et, en faisant des stations en route, on paie son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait pas ici acheter dix acres, ce serait trop peu . Le moins que l'on acquière dans l'Ouest , c'est quatre-vingts acres. Qu'importe! les économies de quelques mois y suffiront, et, d'ailleurs, V oncle Sam (2) aime les émigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en fait , il est de très bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher l'Ouest , et il les lui laisse occuper provisoirement sans lui rien demander. Aussi les Irlandais, qui provoqueraient en duel à coups de poing quiconque révoquerait en doute devant eux que leur île d'Erin soit un paradis terrestre , et qui chantent avec transport, sous l'inspiration du whiskey, la gloire de cette

(1) Le, voyage de New- York à Louisville ou à tout autre point . du Bas-Oliio coûterait, par Philadelphie et Pittsburg, environ 70 fr. , nourriture non compri&e, et durerait quinze jours.

(2) C'est le nom populaire du gouvernement fédéral.

perle des mers, la quittent pour les États-Unis (1) par cinquante mille. À leur arrivée, ils n'en croient pas leurs yeux; ils se tâtent pour savoir s'ils ne sont pas sous l'influence décevante d'un sortilège. Ils n'osent pas décrire , dans leurs lettres à leurs amis d'Europe, les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise (2).

Ici même, où l'ouvrier des villes et le cultivateur des champs, au lieu d'être, comme au Nord, les souverains du pays, ne sont que des esclaves, il y a plus d'abondance, plus de comfort matériel, pour les classes laborieuses, qu'il n'y en a chez nous. Aussi la population noire piîllule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan fait autant d'enfants que le noir de la Caroline et de la Virginie; mais chez nous la mort , que la misère amène par la main , est active à repousser ces bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères, et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne peuvent leur donner.

En Europe , depuis quelque temps , l'attention

(1) Voir la iNote 5 à la fin du ier Volume.

(2) On raconte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, montrant à son maître une lettre qu'il venait d'écrire pour sa famille, celui-ci lui dit : «Mais, Pafrick, pourquoi dites-vous que vous mangez de la viande trois fois par semaine, tandis que vous en aver trois fois le jour? — Pourquoi? répondit Patrick, c'est que si je le leur disais, ils ne voudraient pas le croire. »

des philanthropes s'est dirigée avec prédilection vers l'examen des dépenses publiques. Ils se sont attachés à les réduire , espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour juger de la portée de ce procédé d'amélioration , je supposerai que l'on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l'État. On conviendra que c'est le maximum du dégrèvement à espérer; car réellement un seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit, c'est celui de la guerre ; et même une diminution de l'état militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement établie que lorsque les traités de 1815 auront fait place à d'autres combinaisons plus équitables pour notre France. 100 millions, répartis entre 33 millions de population , reviennent à 15 fr. par famille de cinq personnes, ou à 4 centimes par jour.

Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d'une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir; mais c'est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se fonder sur le roc. Ce n'est, pas à si bon marché que vous modifierez les sentiments des masses, que vous les ferez passer de la défiance à l'espoir, de l'indifférence envers toute autorité à des sen-

timents de respect et de reconnaissance. Quatre centimes par jour, ce n'est pas la poule au pot!

Admettons que par des réductions de dépenses, que l'on effectuerait je ne sais comment, et par un changement radical dans l'assiette de l'impôt, qui me parait pour le moins aussi difficile (1), on pût diminuer du double la contribution du pauvre; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'aisance d'une famille de cinq personnes.

Supposons maintenant que, par des moyens quelconques (nous arriverons plus tard à spécifier ces moyens), le crédit public soit affermi, l'industrie animée d'une énergie nouvelle, l'agriculture encouragée , le commerce activé ; que cent entreprise! nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagne^-, *t sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes , sur les fleuves et sur les mers : la main-d'œuvre haussera; les variations et les chômages forcés, causes des plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes, et du paysan dans les campagnes, disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier, douze jours de plus de travail. à 1 fr. 25 cent., et une augmentation de salaire de 25 cent, seulemen t pendant cent cinquante jours, calcul fort modeste assurément, il en résultera pour lui un accroissement immédiat de revenu de 52 fr. 50 cent., ou

(i) Voir la Note 56 à la fin du Volume.

de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelligent et plus habile, tel que le charpentier ou le maçon , travaillant à Paris à raison de 4 f r. par jour, douze jours de travail de plus, et une hausse de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront 123 fr., c'est-à-dire 34 cent, par jour.

Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger les réductions, même les moins grosses. Honneur aux hommes laborieux dont l'infatigable patience vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du budget, et en pèse tous les chiffres à la balance de l'intérêt public! Dieu me garde surtout de prétendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt; et, par exemple, je ne pense pas que nos octrois municipaux doivent durer toujours (1). Ainsi encore, je fais des vœux pour la suppression de l'impôt du sel, parce que c'est celui de tous qui est le plus lourd pour la classe pauvre , et je crois qu'il serait aisé d'y arriver (2). Avec des actes décisifs de cette nature , les gouvernements se font bénir et les dynasties se fondent ; mais après tout, par la méthode du dégrèvement, tout ce que l'on obtiendra, comme résultat matériel, se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la bourse du pauvre, tandis qu'un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes inférieures

(j) Voir la Note 37 à la fin du Volume, (a) Voir la Note 38 h la fia du Volume.

le goût de l'ordre et les habitudes industrielles , à multiplier les occasions de travail et à en améliorer les conditions, aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger une autre classe, a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d'une époque où l'on est las de révolutions, avec la nature d'un gouvernement né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. Au contraire, tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde, car tous les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires. Il est la source pure et légitime de la fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles; lui seul a donc puissan ce de secourir celui qui a besoin, sans appauvrir celui qui jouit du nécessaire, et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste; de donner à la fois l'opulence à quelques uns, à un grand nombre l'aisance, à tous cette poule au pot qui est, dans l'ordre matériel , l'inconnue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.

L'admirable prospérité des Etats-Unis est le fruit du travail bien plus que de la réforme des impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité des régions tropicales; pour personne, selon l'ex-

234 A.MÉL IOR ATIOEf SOCIALE.

pression vulgaire, les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais l'Américain est un travailleurmodèle. Les États-Unis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le Nord-Ouest, une ferme à coton, à riz et à tabac, dans le Sud ; qui possède des sucreries, des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés encore, avec lesquels elle entreprend les transports pour le compte de tout l'univers, et spécule sur les besoins de tous les peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyen s de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest ou dans celle du Sud-Ouest. S'il veut être artisan , afin de devenir fabricant plus tard, on lui accorde du crédit; il rencontre le long des rivières des chutes d'eau inoccupées dont il prend possession, et à côté desquelles il bâtit son usine. S'il a le goût du commerce, il se met entre les mains d'un négociant qui, après quelque temps d'épreuve et d'apprentissage, l'envoie surveiller ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux 'Antilles, ou dans l'Amérique du Sud, ou à Liverpool, ou au Havre , ou en Chine. Il peut travailler sans inquiétudes, et produire hardiment. N'ayant

pas de fermages à payer, sa farine et ses salaisons ne craignent la concurrence de personne dans l'Amérique du Sud et aux îles à sucre. Le coton , les États-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde, et ils n'en peuvent planter assez. Comme commerçants intelligents, actifs et audacieux , la carrière ouverte aux Américains est sans limites et ils l'exploitent admirablement; ils battent leurs rivaux de tous les pays, même les Anglais. Si l'Américain s'applique à l'industrie du dedans , le champ n'est pas moins large , car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au moins dépense. La vie est ample ; on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup; chacun consomme beaucoup parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires , n'a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants , ou ne se préoccupe pas de cet avenir.

De même en France les mesures d'administration publique les plus efficaces pour l'amélioration populaire, seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités industrielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'appliquer ces qualités, c'est-à-dire :

1° Un système d'éducation industrielle; 2° La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail, ou, en d'autres termes, les

capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non seulement à l'ouvrier et au cultivateur, mais encore à une grande partie de la bourgeoisie ;

3° L'exécution d'un système complet de communications, depuis les chemins vicinaux jusques aux chemins de fer ; l'industrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de facilités de transport;

4° La révision d'une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent le travail sans profiter à personne.

Education populaire.

Ici où je suis maintenant, j'ose à peine parler d'éducation populaire. Le peuple , dans les Etats du Sud, ce sont les esclaves. Le principe est qu'il ne leur faut aucune culture intellectuelle; que le sentiment de la crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il n'y a donc pour eux d'autre éducation que celle de leurs mains; et celle-là est bornée, par cela même que leur intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes.

Dans les États du Nord, les classes ouvrières sont composées de blancs ; la loi pourvoit généreusement à l'éducation populaire. Presque partout, dans le Nord, tous les enfants vont aux

écoles primaires. L'enseignement primaire y est plus positif que chez nous; on ne peut pourtant pas dire que ce soit un système d'éducation industrielle. Ce n'est que notre enseignement primaire avec de la littérature et de l'idéalité de moins, avec quelques notions économiques et commerciales de plus. En fait d'éducation industrielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point d'écoles d'arls-et-métiers, point d'instituts agricoles ou des manufactures. Il est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce, de l'agriculture ou des arts mécaniques ; elle le suce avec le lait ; elle le respire à la maison paternelle, dans les assemblées, sur la place publique, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut apprendre une profession , il se met en apprentissage chez un artisan , dans une manufacture ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et en pratiquant lui-même , il devient artisan, manufacturier, commerçant; toutes les facultés de son esprit vigilant ét ferme, tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instinctivement sur sa boutique, son atelier, ses magasins. Il s'applique à se perfectionner dans son art, à s'assimiler les progrès réalisés par d'autres, et il y réussit naturellement, comme il arrive à quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Américains aient raison de

ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale, pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes écoles. Je me borne à signaler ce fait, qu'ils ne la subissent pas et que cependant tout se passe assez bien chez eux.

Chez nous, le caractère national est très peu passionné pour les affaires. Nous faisons de l'industrie par nécessité, et non par goût. Nos idées sont infiniment peu commerciales, manufacturières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un bon industriel, un habile agriculteur, un négociant consommé, il faut qu'il y soit longuement et péniblement ployé. Il faut qu'il change ses penchants naturels, qu'il métamorphose ses pensées et ses habitudes; en un mot, chez nous, il est essentiel qu'une éducation spéciale précède l'apprentissage. Les Américains apprennent uniquement par l'exemple; nous devons apprendre l'industrie par principes; nous en avons besoin plus qu'eux et nous y sommes plus aptes qu'eux.

L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on s'est occupé de lui en donner, a été successivement entre les mains du clergé catholique, qui s'inquiétait par-dessus tout de propager les principes d'une saine morale, et entre les mains des philosophes, qui ne s'occupaient que de la diffusion des lumières. La morale, base de tous les rapports sociaux, est chose indispensable à

inculquer au peuple, comme à toutes les classes: c'est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières, si par là on entend le développement de l'intelligence humaine , les notions fondamentales de la science, et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom, les lumières sont d'une utilité incontestable. Mais en n'enseignant que la morale au peuple , vous faites abstraction de sa cervelle et de son estomac. En réduisant pour lui l'éducation à la participation aux lumières , vous vous méprenez davantage encore ; vous faites abstraction de son estomac, et de son cœur qui doit passer avant tout; vous agissez comme si le peuple était, principalement, philosophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme, et creuse comme une harangue de rhéteur. L'éducation populaire doit être avant tout morale, car, sans morale, point de société. Il faut que l'art y ait sa place, puisque l'art est aux principes de la morale ce que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien que les formes (1). Puis elle doit être spécialement industrielle et pratique. Si l'on admet que le travail industriel, sous ses divers aspects, agriculture, fabriques, négoce, soit le but normal de l'acti-

(1) C'est pour cela qu'il y a une haute pensée dans l'introduction de la musique parmi les éléments de l'instruction primaire, telle que l'a organisée M. Guizot.

vité matérielle des sociétés modernes, il faut admettre aussi que l'éducation du peuple doit être une éducation industrielle, une éducation de travail. Il faut exercer ses bras au moins autant que son esprit, fortifier ses muscles plus encore qu'aiguiser son idéalité. Il faut développer son intelligence à coup sûr, puisque c'est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; mais il faut la diriger vers le travail, et non vers la littérature, la philosophie et la politique. Le peuple est travailleur de son état, et non littérateur, philosophe ou publiciste.

Tous les plans d'éducation populaire tentés depuis 1789 jusqu'à ces dernières années étaient mauvais, puisqu'ils supposaien t qu'édu cation était purement synonyme d'instruction ou de culture intellectuelle. Franchement, il y a plutôt à se féliciter de leur insuccès qu'à le déplorer; car ils eussent semé, non le goût du travail, mais les germes de dissolution sociale; ils eussent fomenté, par centaines de mille, des ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu'ils n'avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance, que s'ils avaient l'esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L'igno-

rance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu'une certaine portion des ouvriers.

Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'éducation populaire, même en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion.Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres, où est l'argent pour doter les écoles de leur matériel? Car, dans des écoles industrielles, il faut plus que du papier, des crayons et des ardoises. Les écoles seraient alors des fermes, des ateliers, ou tout au moins il leur fau- * drait des appareils , des modèles et des dessins en * grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d'enfants qui auraient droit à y être admis, me paraît chose provisoirement impossible. On n'y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps : heureux si l'on peut les faire participer tous à l'enseignement le plus élémentaire! Ce serait déjà une bien rude tâche pour le gouvernement, les départements et les villes, que d'instituer un nombre d'écolesindustrielles suffisant pour ceux qui suaient en état de payer en totalité ou en partie les frais de leur éducation, c'est-à-dire pour la bourgeoisie; caria bou rgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de l'éducation professionnelle, industrielle; c'est elle u. 16

qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux.

Mais en reculant pour le peuple l'éducation industrielle jusqu'à l'âge de 18 à 20 ans, le gouvernement a un moyen admirable de la lui départir. Il tient sous sa main, dans l'armée, quatre à cinq cent mille jeunes hommes, l'élite delà classe laborieuse par leur force physique et leur aptitude générale; il a plein pouvoir sur eux ; il peut, selon la parole du centurion , leur dire : « Allez! » et ils vont; * Venez! » et ils viennent. Ne serait-il pas possible de faire de l'armée une immense école industrielle sans lui ôter son caractère d'apprentissage militaire? Du jour où l'on se dé-

• ciderait à appliquer l'armée aux travaux publics ,

* ce serait chose, à mon avis, non seulement possible, mais naturelle; que dis-je, de ce jour-là ce serait aux trois quarts accompli !

Le service militaire est aujourd'hui redouté de la population , parce que ce sont six ans rayés de la vie de l'homme. Pendant ces six années , le soldat oublie son état, s'il en a un, et contracte trop souvent des habitudes de fainéantise qui l'empêchent plus tard de le reprendre avec succès, quoiqu'aujourd'hui ce soit une justice à rendre à l'Administration , qu'elle évite de laisser chômer les soldats dans leurs casernes; mais ces revues, ces parades, ces manœuvres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui ferait diversion a l'exercice, qui ne serait pas pure-

ment une corvée, et qui produirait une hautepaie, lui sourirait au contraire. Si, au lieu de perdre son métier sous les drapeaux, on pouvait s'y perfectionner et s'y faire un pécule, peutêtre, au lieu de les fuir, s'y présenterait- on avec empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée grandirait encore en discipline, car nos soldats les plus exemplaires sont ceux du génie et de l'artillerie, qui travaillent. Le pays y gagnerait de beaux et bons ouvrages en grand nombre; il s'enrichirait*de ce qui fait la prospérité des empires, je veux dire d'une population industrieuse et intelligente, car l'enseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps, comme il l'est aujourd'hui dans les régiments des armes spéciales (1).

Pour que l'armée devînt absolument une école

(1) Déjà, clans l'état actuel des choses, il y aurait un grand parti à tirer des écoles régimentaires. Malheureusement elles sont l'objet de trop peu d'encouragement pour les officiers qui s'y consacrent , et pour les soldats qui y font preuve de zèle et d'intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peuf en attendre. Les efforts de M. deBrack, colonel du 4e de hussards, <tles beaux succès qu'il a obtenus, méritent d'être cités comme modèles à nos officiers supérieurs. L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture , le calcul le dessin , la topographie , la maréchalerie et l'anatomie vétérinaire . etc. Il n'y avait pas dans son régiment un sousofficier qui ne fût à môme de bien commander une compagnie, et de faire, en cas de besoin , le service d'officier d'élat-major.

industrielle, il est vrai qu'il ne faudrait pas se borner à convertir les soldats en terrassiers et en maçons. Il conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux grandes entreprises de communication leur fut successivement confiée; qu'ils coulassent et forgeassent les fers, qu'ils fissent tous les ouvrages de charpente et de menuiserie.

Les officiers de l'artillerie et du génie, dont aujourd'hui on use les talents et le zèle dans les stériles minuties du service courant , sont en mesure de diriger tous ces travaux, même sansle'secours des ingénieurs des ponts-et-chaussées , et de les conduire avec ordre et économie , car ce n'est l ien de nouveau pour eux que de bâtir , que de manier le bois, la pierre, le fer et le bronze. Ils saisiraient avec transport l'occasion de se signaler par d'utiles et vastes créations. L'administration de la guerre, où l'on a résolu le problème de suivre dans tous les instants de sa vie chacun des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux, est en position d'organiser et de coordonner ce mouvement.

Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de remplacement était supprimée , au moins pour la moitié ou le tiers du service, l'effet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre, les professions manuelles,

LF.TTK1 xxvur. 245

que la bourgeoisie considère trop comme dégradantes, seraient, par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s'en ressentiraient heureusement. Les rapports de maître à ouvrier et d'ouvrier à maître-, aujourd'hui empreints de ruse et de violence , de hauteur ou de bassesse , prendraient le cachet de la franchise des camps et do la confraternité militaire. Il va aujourd'hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique, celle des travailleurs (1).

Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à développer le travail , je tiens à dire qu'un système politique qui s'appliquerait particulièrement à les provoquer et à les soutenir, ne saurait, être taxé de matérialisme. Le travail moralise l'homme. La prospérité matérielle importe à l'exercice des libertés publiques. Les hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde , lorsqu'ils sont enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils d'Amérique définissent l'aisance une indépendance. Les Anglo-Américains sont arrivés à la richesse par les franchises politiques; d'autres peuples , et je crois que nous sommes du nombre ,, doivent passer aux franchises politiques par le progrès de la richesse nationale.

J'arrive donc aux institutions de crédit,

{») Voir l.i Noie ô<i à la fîu du Volume.

Institutions de crédit.

Supposez , d'un côté, le cultivateur qui a son grenier encombré de blé , son étable pleine de bœufs , son hangar garni de barils de whiskey et de porc salé; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes , et l'épicier bien approvisionné de thé, de café et de sucre; et d'autre part le terrassier, le maçon, le charpentier, le forgeron, tous gens habiles dans leur art, tous ayant besoin de travailler pour se procurer leur subsistance de chaque jour. Un capal oiiun chemin de fer sont projetés; le pays possède le capital suffisant pour l'exécuter, puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire , ainsi que les aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs. Il est indispensable que ces ouvrages s'exécutent pour que le journalier trouve à utiliser sa force et à gagner son pain, et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits. Chez nous , en pareil cas , nous n'avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets de consommation, d'autre intermédiaire qu'un ingénieur, homme de talent , mais pauvre, et les bourgeois des villes que le canal ou le chemin de fer intéressent, gens qui ont de l'aisance et rien de plus , sans aucun moyen commode de se procurer, sur leurs terres ou leurs maisons, l'argent comptant qui doit servir à opérer l'échange entre les

LETTIÏE XXVIII. 247

^denrées du marchand et du cultivateur, et le travail de l'ouvrier. Chez nous doue, les plus utiles projets restent sur le papier. Ici, à côté de l'ingénieur ou du bourgeois , vous avez une ou plusieurs banques, en qui, tous, paysans , ouvriers et bourgeois, ont confiance, souvent beaucoup plus qu'elles ne le méritent. La banque garantit au cultivateur et au marchand le paiement de leurs denrées, et à l'ouvrier son salaire ; à cet effet, elle offre au bourgeois actionnaire , en échange d'un engagement personnel , renouvelable après un certain délai, et quelquefois moyennant le dépôt même des actions du chemin d» fer ou du canal , du papier-monnaie que l'ouvrier accepte en paiement de son travail, et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie à la pratique.

Pour que le même résultat fût obtenu chez nous, il faudrait d'abord que nous eussions un peu plus ce génie des affaires qui est naturel à l'Américain, et ensuite que la banque pût accepter sans crainte l'engagement du bourgeois actionnaire, ce qui ne se peut comme aux États- Unis, parce que, chez nous, excepté dans les villes industrielles, le bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vit de son revenu et ne l'augmente pas. Le bourgeois américain, au contraire, est activement engagé dans

les affaires et tend sans cesse à accroître son avoir; et d'ailleurs la banque a, contre les propriétés qu'il possède au soleil , un recours légal bien plus efficace et plus prompt qu'elle ne pourrait l'espérer en France.

Enfin, il serait nécessaire que le public, bourgeois etprolétaires, que tous, propriétaires et marchands, eussent confiance dans les billets émis par la banque , ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors même que nos populations n'auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience, on ne les«déciderait que très difficilement à considérer un morceau de papier, quoique échangeable à vue contre de l'or, comme l'équivalent des métaux précieux. Le numéraire métallique a pour nous, relativement à toute autre valeur, une supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais; pour nos paysans, il est l'objet d'un sentiment mystique, d'un vrai culte; et, à cet égard, nous sommes, tous, plus ou moins paysans. Les Américains, au contraire, ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continental-money, et il ne faudrait pas qu'ils remontassent loin dans leur histoire pour retrouver des faillites de banques en masse. C'est une foi raisonnée , c'est un courage réfléchi. L'hiver passé, l'on savait que telle banque de la

campagne, dans l'État de New- York, navait que cinq dollars écus, pour cent dollars de papier en circulation , et même moins encore. En pareil cas, nous Français, nous eussions crié sauve qui peut ! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque eût suspendu ses paiAnents; cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent devenus, entre les mains des porteurs, des chiffons, et, ce qui eut été bien autrement grave, les banques, qui s'appuient les unes sur les autres, qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres , eussent fait faillite à la file , ainsi qu'il est advenu , au mois d'avril dernier, dans le district fédéral. Chaque faillite de banque eût été suivie de faillites particulières à l'infini; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abîme ; le pays eût été ruiné. Les Américains, dans cette passe difficile , avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tête , n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d'une batterie, ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d'Arabes au pied des Pyramides. Aucune banque de l'État de New-York ne suspendit ses paiements^ à peine six à sept petites banques succombèrent ça et là clans toute l'Union.

Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup

de temps avant que nous jouissions en France d'un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux États-Unis ou en Angleterre. Nous sommes, à cet égard, dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l'ensemble de nos^idées et de nos habitudes industrielles, et jusques à un certain point, dans nos mœurs nationales.

Je ne prétends aucunement tracer d'avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je crois cependant pouvoir affirmer que ce qui conviendrait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continuateurs d'Amérique , nous devons les modifier conformément à notre génie national, sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même que l'Orient est le berceau des religions, l'Angleterre est, dans les temps modernes, le creuset d'où est sorti le premier jet des institutions politiques et commerciales qui semblent devoir régir le monde ; mais , de même que , pour s'établir à l'Occident , les conceptions religieuses de l'Orient ont dû subir une transformation radicale , de même les créations politiques et commerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d'être admises chez autrui. Venues au jour au milieu de circonstances particulières, parmi un peuple d'un carac-

tère original, écloses à l'ombre malsaine de la conquête et des guerres civiles , on serait malavisé de vouloir les transporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles se modifient déjà en Amérique, quoiqu'elles y soient au milieu de rejetons de la race anglaise. Chez les peuples du Midi et chez nous, lorsqu'elles seront arrivées à leurs formes définitives, il est probable qu'elles ne ressembleront pas plus à leurs premiers modèles britanniques, qu'un bénédictin ou une sœur de la charité ne ressemble à un faquir indien, ou à un derviche. Il y aurait donc beaucoup de présomption à vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec quelque précision, ce que seront chez nous les institutions de crédit. Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre caractère et nos aptitudes, elles devront en France, dans leur organisation, s'appuyer sur le gouvernement, combiner leur action avec la sienne, être en un mot des institutions publiques; et, dans leur objet , faire une large part à l'agriculture.

Le crédit de l'État qui, en France , doit être le boulevard du crédit privé, se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deuxtiers que par un intervalle de quarante ans; notre 5 pour 100 est comprimé par la menace du rem-

252 AMKLIORA.TION SOCIALE.

boursement; la question de l'amortissement est indécise. Que l'on prenne d'abord un parti à l'égard du cinq et de l'amortissement, et qu'on se souvienne , avant d'adopter une solution , que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l'antique monarchie et de la république.

Non seulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l'État, mais il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait, en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l'Etat appartient chez nous d'être le dépositaire de toutes les épargnes. Il peut, avec profit pour tous, se faire d'office assureur contre l'incendie et même contre l'inondation et contre la grêle, ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d'Allemagne. Rien n'empêcherait qu'il se chargeât aussi des opérations variées qu'entreprennent les compagnies d'assurances sur la vie; par-là il deviendrait l'agent de la prévoyance universelle, et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura , comme un soldat, une retraite à la fin de sa carrière. Il doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l'orphelin (1). Ces combinaisons, contre lesquelles il est difficile de concevoir d'objection bien sérieuse, au point de vue administratif, auraient un mérite de circonstance au

(?) Voir La Not<; '40 à la fin lia Volumr.

temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne crois pas que l'on puisse en trouver de plus efficaces que ceux qui enchevêtreraient ainsi inextricablement les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.

C'est sur le crédit de l'État ainsi constitué qu'il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n'aurons foi dans les banques \ et les banques n'auront foi en elles-mêmes (1), qu'autant qu'elles seront épaulées par le Trésor, et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système financier de l'État. Cette idée n'a rien d'aventureux; ce n'est point de l'inconnu. Ici, dans les États de l'Ouest et du Sud qui sont , comme la France, principalement agricoles, les banques les plus importantes sont sous la dépendance de l'État, prennent part à la perception de l'impôt y et opèrent les mouvements de fonds pour le compte du Trésor. C'est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et l'Alabama; c'est ce que l'on organise plus nettement encore dans l'iliinois et l'Indiana.

(i) Voir la Notrt^ i <* 1;> C" »'l< V>»un>c.

La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit en les introduisant chez nous, consisterait à les faire tourner au profit de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier; les trois quarts ou les quatre cinquièmes de notre population vivent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout manufacturiers et colnmerçants ; leurs banques sont accessibles à leurs commerçants d'abord , à leurs manufacturiers ensuite, et peu ou point à leurs agriculteurs. L'attitude féodale qu'a retenue parmi eux la propriété" territoriale, contribue à ce résultat. Ici, les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les Etats du Nord et du Nord-Est (1), qui sont habités par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que l'on a tenté d'instituer dans les régions agricoles du Sud et de l'Ouest , sont successivement tombées à diverses époques, dont la pl us désastreuse fut celle de 1 8 1 9. En 1 828 , les banques locales étaient toutes mortes dans le Kentucky (2) et le Missouri; chacun des Etats de Tennessée,d'Indiana, d'Illinois, de Mississipi et d'Alabamaj n'en comptait qu'une ou n'en avait pas encore. Aujourd'hui elles se constituent dans le Sud et dans l'Ouest avec un carac-

(i) Voir la Noie 42 à la fin du Volume.

(3) En 1819, cet État en avait trente-cinq en activité.

tère gouvernemental , soit que l'État en soit le principal actionnaire , soit qu'il se porte garant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l'agriculture ; la Louisiane est de tous les Etats celui où l'on a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard (1).

Il est fort difficile d'appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobile de to.utes , la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d'immobilité reconnu plus ou moins formellement par les lois de tous les pays. Il n'est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s'emmagasine , ou comme des actions au porteur. On ne peut cependant pas différer plus long-temps d'adopter quelque mesure propre à faire jouir l'agriculture des avantages du crédit. Commençons d'abord sur une petite échelle, si nous craignons des mécomptes; l'expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S'il existait des banques agricoles indissolublement liées au Trésor; si c'étaient des établissements publics, à peu près comme la Caisse d'amortissement et la Caisse des dépôts et consignations , personne ne trouverait mauvais que

(1) Voir la Note 43 à la fin du Volum*.

les intérêts qui leur seraient dus fussent assimilés aux contributions directes, perçus de la même manière par douzièmes, et recouvrés par les mêmes procédés, en cas de défaut de paiement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommande comme procédé à employer définitivement. On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en toute sûreté des avances à l'agriculture, et par 'conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement, en prêtant ainsi, au taux de 4 et même de 5 p. 100, à nos agriculteurs, qui paient quelquefois le double et même le triple, ce qu'il recevrait à titre de dépôts, d'épargnes ou de primes d'assurances, changerait la face de nos campagnes, et réaliserait lui-même un bénéfice, sans compter l'accroissement des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système, les banques seraient accessibles au petit cultivateur comme au grand, et, par là, elles seraient de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis, où, comme je l'ai dit, la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation, si nous le voulions bien , nous permettrait, aussitôt que l'éducation publique en matière de crédit serait plus avancée, de dépasser les Etats- Unis, même dans la direction où ils semblent être

i ÊTTKÉ NXVUi 257

ailés le plus loin ; ainsi , le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.

Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit, on faciliterait notablement les transactions financières de nos agriculteurs par une révision de notre législation hypothécaire (1).

Enfin, il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efficaces pour déterminer le public entier à accepter le papier des banques. Il existe à cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès (2).

A ne considérer que l'économie qui résulterait en France de l'amélioration du crédit, il est facile de voir qu'elle dépasse tout ce qu'il serait possible d'attendre d'un remaniement du budget. On dit qu'en France l'intérêt de l'argent est de quatre ou même de trois; oui, sans doute, pour le Trésor, lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour quelques négociants privilégiés dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers paient presque partout 6 p. 100 au moins, en donnant première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels paient 8, 9 et 12 p. 100. A me-

(i) Voir la Noie 44 <> la lin du Volume, (a) Voir la Note 4r> î» 'a fin du Volume

ii, 17

sure que l'on descend lechelle sociale , le taux de l'intérêt s'accroît. Pour l'ouvrier des villes , dans ses achats au détail pour les besoins de son ménage, il est de 50, et même de 100 pour 100 par an. Pour le paysan, dans ses relations avec le maréchal , le cabaretier, le marchand de village , il est quelquefois de 100 pour 100 par mois.

Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s'opèrent en France , est au moins de 1 5 ou 20 pour 100, de 25 peut-être. Supposez qu'on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 100, ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persudé en effet qu'entre deux années, l'une de prospérité comme 1824, l'autre de détresse comme 1831, ce taux moyen varie du double ) , il est clair que l'on aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d'une diminution des frais de gouvernement , et qui n'en différera qu'en ce qu'elle comprendra presque autant de millions que les autres comptent de milliers de francs. Il n'est pas possible d'évaluer exactement la somme des transactions qui s'opèrent chaque année en France ; elle s'élève à un grand nombre de milliards; car il y a transaction, et transaction affectée parle taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit change de main. La production totale de la France est estimée à 9 milliards; ce qui suppose une

masse de transactions dix à douze fois peut-être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets de commerce est d'environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois, et une masse de transactions de 80 milliards , une économie de 2 p. 100 par an représenterait 540 millions.

Voilà les économies dont les hommes d'Etat doivent se préoccuper aujourd'hui ; ce sont les plus grosses , ce sont celles qui fructifieraient le plus.

Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour effet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards, une fois pour toutes , par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique (1).

Système de communications.

Il serait superflu de s'arrêter à démontrer l'influence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes, et particulièrement sur celui des classes inférieures. A cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et petites communications par eau et par terre, com-

(i) Voir Tomei, pages 85 et 86.

260 AMàuôkxrion sociale.

prenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer, pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l'Etat, soit par les compagnies, soit par les départements, soit par les communes , ne tarderait pas à doubler, à tripler, à décupler dans certains cas la valeur et le produit d'une grande quantité de terres.Notre agriculture, si déplorablement arriérée, prendrait un magnifique essor. En vertu de la solidarité qui lie toutes les branches de production, l'ensemble de notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée si l'on eût consacré à cet usage le milliard de l'indemnité des émigrés (1) et les quatre cents millions de la guerre d'Espagne! La restauration, gouvernement caduc et sans génie propre, ne put jamais s'élever à la conception de cette œuvre populaire; voulant graver sa marque sur la France, elle n'imagina rien de mieux que d'effacer les N impériaux de nos monuments, pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable plagiat! C'est avec d'autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire

(j) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux et des chemins de fer en Pensylvanie. La liste des souscripteurs aux emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'exécution de ses travaux publics, figure parmi les documents officiels soumis à la législature. J'y ai retrouvé beaucoup de noms qui figuraient précisément à la même époque sur les tableaux de l'indemnité.

Lettre xwnr. 261

son chiffre sur le sol de la patrie. II sent que c'est son intérêt; il n'aura pas besoin qivon lui rappelle que c'est son devoir.

Ce serait donc une entreprise digne d'un grand peuple qu'un vaste système de travaux qui embrasserait les grands chemins de fer et les modestes chemins vicinaux (1), les canaux et les routes; qui dessécherait les marais et subviendrait à l'irrigation des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne , ouvrirait la Bretagne, jetterait la Durance sur la Provence aride, et l'Hérault sur le Bas-Languedoc, pour les arroser ; qui ferait de Rouen et du Havre , de Lille et de Calais, d'Orléans, de Reims et de Troyes, les faubourgs de Paris; qui consommerait l'union de la Belgique et de la France; qui fixerait à Strasbourg un des premiers entrepôts du monde; qui, en attendant mieux , rendrait un peu de vie à Bordeaux, qui se meurt, en lui permettant d'atteindre les départements du Centre et du Midi par une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la Garonne , de la Dordogne et du Lot ; qui ressusciterait Nantes , qui est mort, en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables , en le rattachant aux vivaces provinces de l'intérieur, et, surtout, en le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyon aussi près du Rhin

(l) Voirîa Noie -}G à la fin du Volume.

et même du Danube, qu'il l'est de la Loire et du Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse minérale, qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire au marché; qui, dans la répartition de ses bienfaits , n'oublierait pas , comme il est arrivé trop souvent, la paisible et laborieuse population de nos campagnes , et qui délivrerait enfin chaque village , chaque ferme isolée, du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand. Puisse cette œuvre de paix être bientôt abordée avec des moyens proportionnés à son étendue!

Toutes les améliorations se tiennent : un bon système de travaux publics exercerait une influence active sur le développement du crédit, et, réciproquement, un système large de crédit public et privé imprimerait la plus grande activité aux travaux publics. Je dis plus : il est impossible que nos travaux publics soient conduits avec rapidité, à moins d'avoir recours au crédit. Prétendre les exécuter exclusivement par le moyen de l'impôt , serait folie. Sans le crédit public et privé , les Américains n'auraient jamais eu de travaux publics. Ils n'ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins de fer qu'à l'aide de leurs banques et de leurs emprunts. En 1828, les trois villes du district fédéral , Washington , Georgetown et Alexandrie , for-

mant ensemble une population 4e trente-deux mille âmes, avec un commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles, car le pays qui les entoure est d'une extrême stérilité, souscrivirent pour 8 millions de francs au grand canal de la Chésapeake à l'Ohio.Pour couvrir leur souscription, elles négocièrent un emprunt- en Hollande, à 91 1 /2 en 5 p. 100. Nos villes grandes et riches , comme Lyon , Marseille , Bordeaux , Rouen, auront des canaux et des chemins de fer quand elles voudront faire (1), dans une juste mesure , ce que les villes petites et pauvres de Washington , Georgetown et Alexandrie ont tenté trop en grand (2).

L'amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas, l'établissement d'une.route ou d'un canal dégrève la population d'une somme qui surpasse le chiffre des impôts contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France, où le vin est abondant, et où c'est une boisson légère qui n'abrutit pas l'homme, de mettre le vin à la portée des classes pauvres, de

(1) Voir la Note 47 à la fin du Volume.

(2) Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leurs dettes. Le Congrès, qui est le protecteur etle souverain du district fédéral, est obligé de Tenir à leur secours , et probablement même prendra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créaq^ ejers,

leur en rendrg l'usage journalier. Dans la France centrale et dans le Midi , il y a encore plusieurs points où le vin se transporte à dos de mulet (1). Du vin qui fait quinze lieues par cette voie, et c? n'est pas extraordinaire, est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet j par canal, coûterait moins de 1 franc par hectolitre, en admettant que l'on opérât sur des masses un peu considérables; et une réduction de 5 fr. par hectolitre, ou de 5 cent, par litre, est quelquefois égale, pour les vins les plus communs, à cinq fois la valeur du droit (2). Ainsi, la création d'une ligne -navigable , considérée sous le seul rapport du transport des boissons , profite-

(1) A Limoges, par exemple, il arrive encore à dos de mulet du vin de Brives (Corrèze) et de Sarlat (Dordogue). La distance de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues. Depuis que l'on a percé de nouvelles routes, la quantité de vin, conduite ainsi au marché a beaucoup diminué.

(2) En France, la consommation du vin est frappée dune taxe triple : t° la taxe de circulation , qui est fort modique; elle varie de 60 c. à 1 fr. 20 c. par hectolitre ; 20 le droit d'entrée , qui n'existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de 60 c. à 4 fr. 80 c. par hectolitre , suivant l'importance des villes; 3° le droit de détail payé parles cabaretiers , et qui est de 10 p. 0/0. A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Du vin de qualité inférieure, valant dans les pays voisins des vignobles 6 à 8 fr. l'hectolitre , serait donc difficilement grevé , dans la plupart de nos villes , de 5 fr. par hectolitre , au profit du Trésor. Dans les campagnes, les boissons ne sont frappées que de la taxe de circulation , excepté dans les cabarets , ou le droit de détail est constamment perçu.

mit plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects; tant il est vrai que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon placement, et que l'on doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de l'énormité de son chiffre.

Réforme de la Législation et des Règlements.

Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une législation fondue d'un seul jet, et uniforme pour tout le territoire , à des lois et à des coutumes de tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre Code civil, il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.

C'était la pensée de Napoléon, qui planait dans le Conseil d'État lors de l'enfantement de cette belle œuvre. Or , Napoléon était préoccupé par dessus tout des idées romaines. Il voulait fonder un empire de granit sur le modèle de Rome. Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que la loi romaine était la justice pure, absolue et immuable. On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers, plutôt en raison du degré d'importance qu'ils avaient il y a dixhuit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété foncière , du temps

des Romains, était presque la seule propriété; l'agriculture était la seule industrie honorée ; le travail manufacturier n'était qu'un accessoire des travaux domestiques et s'effectuait dans la maison , par les esclaves ; le commerce était abandonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fabriques à l'anglaise , ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait l'âme de nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands établissements tels que les docks et les entrepots, qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses , sans toucher aux marchandises , sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des warrants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision des esprits les plus élevés. Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts , commodes et faciles; les routes qu'ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps; le temps n'a de prix que dans une société qui travaille et qui trafique (1). On avait au contraire

(1) Ou raconte qu'à Naples, les Italiens font l'objection sui- \inte à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la >s cile : « Votre bateau, qui nous mène en un jour, demande le ;> même prix que les bâtiments à voile qui ne font la traversée

beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière, en vue de qui toutes les lois étaient conçues , se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité ; les formes qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse lenteur.

D'après le type romain, Napoléon et son conseil d'Etat nous ont donné une législation où tout est sacrifié à la propriété territoriale. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le commerçant (1). A ses yeux, ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave, ou tout au moins de petites gens , des roturiers, qu'il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé , non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal (2). Ainsi nos lois méconnaissent

» qu'en trois. C'est absurde. Gomment voulez-vous que nous » payions autant pour être entretenus un jour que pour l'être «pendant trois?» C'est le raisonnement d'un peuple qui ne pense qu'à tuer le temps, et non celui de gens qui savent le mettre à profit.

(1) M. Decourdemanche a publié dans le Globe, à la fin de i85o et en i83i , une série de lettres où le caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé.

(2) Notre législation ne manque cependant pas de dispositions

l'importance de l'industrie et la grandeur des destinées qui lui sont promises; elles l'entravent et la froissent par la complication des formalités qu'elles imposent, par les délais et les causes de nullité qu'elles multiplient.

Comme il n'est donné à personne, même aux Napoléon , de lutter contre la tendance de leur siècle, il arrive maintenant que les formes instituées afin de protéger la propriété foncière, au détriment des autres , lui sont nuisibles. Les dispositions combinées dans le but d'empêcher le déplacement forcé du sol , tournent au détriment du propriétaire plus encore qu'à celui de quiconque traite avec lui , et ne profitent qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur l'immobilité du sol, en consacrant la loi de l'égal partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale , on a inspiré à beaucoup de gens, et aux pauvres surtout, cette idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous,

conçues clans un esprit contraire; mais elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce ne sont que des exceptions. Dans le nombre on peut signaler, comme fort remarquable , la clause de la loi électorale qui compte au fermier, pour le cens, une partie des contributions de la terre qu'il exploite.

le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du sol. qui est très médiocrement favorable aux progrès bien entendus de l'agriculture , et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.

Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de réviser, sont : 1° le Code de procédure : à une époque où les individus et les peuples vivent plus dans un an qu'autrefois dans dix, un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d'années est évidemment imparfait; 2° le Code de commerce, spécialement à l'égard des faillites.

Les attributions des tribunaux de commerce devraient être étendues. Il est vrai que déjà, dans les grandes villes , les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les principaux négociants puissent les accepter. Ils consentiraient à sacrifier leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l'argent, soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s'assurer l'aide de secrétaires intelligents , soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur

qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent , rien n'empêcherait de rendre les tribunaux de commerce plus indépendants des Cours royales. Peut-être devons-nous tendre à avoir en France deux juridictions distinctes, comme, aux Etats-Unis et en Angleterre, on a les Cours d'équité et les Cours de droit commun. Chez nous, la distinction serait plus rationnelle, plus nette et plus utile; elle aurait pour objet de dégager l'élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement.

Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune qui soit, tout considéré, beaucoup plus commode pour le travail. La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législation anglaise. Elle en a gardé l'indécision et le vague; elle est comme elle sous l'empire à peu près exclusif des précédents, et prend encore les siens dans les jugements de la Grande-Bretagne , comme si l'Amérique du Nord était encore colonie anglaise.Dans la plupart des États, les deux juridictions mal définies du droit commun et des Cours d'équité ont été maintenues. Dans quelques États anciens, comme en Virginie, la législation a retenu une forte dose de féodalité. La loi américaine offre pourtant l'avantage immense, sous le rapport industriel, de procéder plus simplement, avec moins de frais et de formalités, que la loi anglais e

ou que la nôtre, et surtout d'économiser le temps par la réduction des délais. Quant à l'intervention du jury en matière civile, elle est d'une valeur douteuse. J'entends dire souvent que l'on aimerait mieux avoir affaire à trois juges éclairés et inamovibles (1) qu'à douze citoyens pris au hasard, qui souvent apportent sur les sièges judiciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et leurs passions de parti. Avec le jury, le talent de l'avocat pèse trop dans la balance , la bonté de la cause pas assez. Enfin , en Amérique , les tribunaux de commerce n'ont pas de juridiction obligatoire; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes, à moins de convention préalable entre les parties , à l'effet de soumettre tout différend qui surviendrait entre elles à des arbitres ou à un comité de la chambre de commerce , qui elle-même n'est qu'une association libre, et qui n'existe pas partout.

Il ne convient pas qu'un peuple change de lois tous les matins, et comme de chemise; je ne pense donc pas qu'il fut convenable de provoquer la

(l) La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici pour effet de diminuer l'indépendance des juges , en leur retirant, dans la plupart des États, l'inamovibilité. Les juges sont nommés pour un terme qui varie avec les États. Dam chaque État, les juges de la cour supérieure sont choisis pour un temps plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s'exprime en ces termes , que leurs fonctions durent taut qu'il* se conduisent bien {during good behaviour).

refonte générale de nos codes ; il y a lieu seulement à une révision partielle et successive. Dès aujourd'hui, sans y changer une ligne, on peut rendre notre législation beaucoup plus favorable aux intérêts du travail. La loi n'est pas quelque chose d'absolu et d'inflexible comme une formule d'algèbre; elle est élastique comme l'esprit des hommes chargés de l'appliquer. Sans faire injure à nos tribunaux, ne peut-on pas rappeler que, tour à tour, selon les besoins des temps, ils on t donné à nos lois politiques des interprétations différentes et contradictoires? Le libre arbitre du juge, surtout dans les causes civiles où il est à la fois juge et juré, peut s'exercer et s'exerce en effet toujours dans une certaine limite, sans qu'il cesse pour cela d'être probe et consciencieux. Si nos tribunaux se disaient que, dans une foule de cas, l'équité commande d'interpréter la législation dans le sens industriel, plutôt que dans le sens féodal ou romain, vous verriez disparaître mille obstacles de détail suscités à l'industrie, sans que la loi fût le moins du monde torturée.

Malheureusement, l'éducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis-juges et nos aspirants hommes de loi, les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans le passé et le dos tourné à l'avenir; on les sursature d'Ulpien et de Tiïbonien ; on les accoutume à peser les intérêts sociaux dans Ja balance

LETTftK XWt.t. 273

des jurisconsultes de Justinien, qui l'avaient reçue des conseillers des premiers Césars, qui la tenaient des magistrats de la république. Les notions du juste et de l'injuste dont on les imprègne sont celles qui convenaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que l'on applique fréquemment nos lois d'après une conception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais cette observation critique sans aucune amertume et^vecun regret douloureux, car personne plus que moi ne respecte le noble caractère de notre magistrature. L'intérêt de la France exigerait au contraire que l'on prit à tâche de mettre en saillie les nombreusespensées d'avenir disséminées dans notre Code par l'Empereur, pêle-mêle avec la poussière de vingt siècles.

La suprématie dont, depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France, excepté pendant la période impériale , a fait dominer partout l'esprit du palais. Il est de mode aujourd'hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d'un préteur de la république romaine , et de subtiliser d'après les us et coutumes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Tel se croit un grand administrateur aujourd'hui, parce qu'en se torturant l'esprit , il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minuffc 18

tieux, trop souvent conçus dans le sens que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par là l'on a fait des ennemis à notre centralisation , sans laquelle cependant nous ne saurions vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal , si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement, dans l'état actuel des choses, leur premier souci est forcément celui des luttes de la tribune ; ils abandonnent toute l'administration à la routine de leurs bureaux.

Lorsqu'ici le vent d'est souffle, vent âcre et malsain , qu'accompagnent des torrents de pluie froide, je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? Je me surprends quelquefois à considérer comme autant de symptômes d'une mort prochaine, cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d'un vieillard écrivant son testament, cette idéologie chicanière renouvelée du Bas-Empire j cette infiltration universelle de doctrines désorganisatrices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l'orage; aussitôt que le ciel redevient bleu y je me remets à croire fermement que

notre race n'est pas au bout de ses destinées, qu'elle a encore de grandes choses à faire , et que nous saurons bien regagner le temps perdu , car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf ; quand nous en avons la volonté, il nous est facile, grâce à notre enthousiasme et à nos habitudes d'unité, de franchir d'un bond l'intervalle que d'autres ont marqué d'un laborieux sillon.

Angusta (Géorgie) | 3 septembre i835.

Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abîme. La difficulté n'est pas précisément financière; car, pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont employé dans leurs colonies, il faudrait 1 milliard et demi, somme qui n'est pas au-dessus des forces de l'Amérique du Nord. En menant graduellement l'opération émancipatrice , de manière à la rendre plus lente et plus sûre que dans les îles anglaises , une somme moindre y suffirait ; mais il existe un autre obstacle contre lequel l'or ne peut rien.

La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de

petites coteries, dont chacune jalouse celle qui la précède et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais est dans son pays ce qu'est son pays par rapport au reste du monde, un insulaire.

Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans dans les rapports de race à race. L'Anglais n'est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux- Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n'est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé, en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud , pour l'Yankée comme pour le Virginien, le noir est un Philistin , un fils de Cham. Dans les États sans esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est ad mis, la réhabilitation du noir semble impossible.

Un Américain du Nord ou du Midi , qu'il soit riche ou pauvre, ignorant ou savant , évite le contact des noirs comme s'ils étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu , le noir ou l'homme de couleur est toujours un paria ; on lui refuse un gîte dans les hôtels; au théâtre et sur les bateaux à vapeur, il a une place marquée loin des blancs ; il est exclu du commerce , car il ne peut mettre le pied ni à la Bourse ni dans les bureaux des banques. Partout et toujours il est éminemment impur. Ainsi traité comme un être vil, il arrive presque toujours qu'il s'avilit (1).

(1) Les Américains reconnaissent que le préjugé de la peau est

En Europe, des noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. Il n'y en a pas d'exemple aux États-Unis. La république d'Haïti a des représentants accrédités en France; elle n'en a pas à Washington. On raconte à New- York le désappointement d'un jeune Haïtien , proche parent de l'un des ministres de Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, qui, étant venu à New -York, ne put obtenir d'être admis dans aucun hôtel , se vit refuser son argent au théâtre, fut mis à la porte de la chambre d'un bateau à vapeur, et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne. A Philadelphie, on m'a cité un homme de couleur possédant une belle fortune, fait très rare dans cette classe, qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait point part au festin , et servait lui-même ses hôtes. Au dessert , ceux-ci l'engageaient cependant à s'asseoir avec eux, et il cédait à leurs in-

bicn plus fort chez eux que chez les Anglais. 11 y a quelques jours j'assistai à Ja représentation d'une pièce de facture américaine , intitulée Jonathan Doubitkins , dont le héros, natif de Philadelphie, arrivé à Londres, se trouve , par une série de méprises, dîner a l'office avec les domestiques au lieu de dîner avec son correspondant. Tout-à-coup ,une femme de chambre noire vient sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni le maître-d'hôtel s'en émeuvent. Jonathan , plus susceptible , se lève aussitôt , saisi d'indignation , cl refuse de continuer le repas.

280 AMÉLIORATION SQCÎ4LE.

stances. A la fin de 1833, dans un État de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts (1), si j'ai bonne mémoire , un homme de couleur , se trouvant sur un bateau a vapeur avec sa femme, voulut la faire entrer dans la chambre des dames [ladies' cabiiî); le capitaine l'en renvoya. De là, procès entre le capitaine et lui ; il voulut faire décider par les tribunaux s'il était permis à des gens de couleur libres, se conduisant décemment, de jouir des mêmes droits que les blancs, dans un État où la loi les reconnaît pour citoyens. Il gagna en première instance, mais la cour d'appel donna raison au capitaine.

Les divers peuples de la grande famille chrétienne, après avoir reçu pendant plusieurs siècles l'enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde, ont choisi dans l'ensemble du christianisme un principe en harmonie avec leur tempérament, et en ont fait la base de leur existence. Nous, Français, peuple très chrétien, nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle (2). A nos yeux il n'y a plus de gentils. Nos prévenances envers les étrangers s'accroissent en raison du carré de

(1) Voir la Note 48 à la liu du Volume.

(2) C'est pour cela que la nation française ne s'est jamaii senti vivre que lorsqu'elle s'est mêlée activement des affaires de la civilisation, et qu'elle ne sera jamais satisfaite intérieurement u e lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle.

la distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols , peuple chevaleresque , ont adopté avec une ardeur toute particulière le culte de la Vierge (1), qui est d'institution plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C'est à peu près tout ce qu'ils ont voulu accepter du christianisme; ils ont renié tous les développements successifs que l'Eglise .avait ajoutés à la foi des apôtres; ils ont même rejeté une partie de ce que le Christ avait enté sur la théologie judaïque. Parmi les protestants , les Yankées sont ceux qui ont poussé le plus loin ce mouvement à reculons. Ils sont , à peu de chose près, redevenus Juifs et retombés sous la loi de Moïse. Ce sont les formules de V Ancien- Testament qu'ils invoquent de préférence; ils lui empruntent leurs noms, et parmi les particularités qui frappent un Français, dans la Nouvelle-Angleterre, l'une des plus étranges est cette multitude d'appellations juives, telles que Phinéas , Ebénezer, Judah, Hiram, Obadiah, Ezrah, etc., etc. , qu'il voit sur les écriteaux et sur les affiches.

(i) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec les Espagnols. Il est trop prosaïque, trop positif, pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme sont nécessaires comme l'air qu'il respire , et qui , lorsqu'il en «si privé, tombe clans une léthargie entre coupée de convulsions.

Comme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments, les Yankees ayant rebroussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvé avoir, comme les Juifs, ce sentiment exclusif de la race, qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur foi religieuse s'accommode parfaitement de l'abaissement des noirs. Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création ; l'idée d'une assimilation , même imparfaite, entre le blanc et le noir, révolte tout leur être; le mélange des deux races, qu'ils qualifient $ amalgamation, leur semble un abominable scandale , un sacrilège qui mériterait d'être puni comme le furent jadis les faiblesses des Hébreux avec les filles de Moab. •

L'affranchissement du noir comprend ici deux mesures : l'une matérielle , c'est-à-dire la manumission du maître ; celle-ci serait facile si l'on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante, et le pays serait assez riche pour y subvenir; l'autre , toute morale , consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc, rencontrera d'insurmontables obstacles au Nord comme au Sud, et soulèvera peut-être plus de répugnances au Nord qu'au Sud.

Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est aussi de l'ordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la

liberté, il faut qu'il soit initié à la dignité et aux devoirs de* l'homme , qu'il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens, qu'il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu'il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnalité, et avant tout , celui de la famille ; il faut qu'il veuille et sache être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec profit pour la société et pour luimême. L'esclavage, si odieux qu'il puisse être, est cependant une forme d'ordre social; il doit être conservé là où toute autre forme meilleure serait impossible; il doit disparaître là où l'inférieur est mûr pour une plus favorable condition.

A l'égard des prolétaires d'Europe, la difficulté est du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impossible l'émancipation des esclaves américains ; elle est seulement d'une moindre taille, et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s'élève , il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature qu'elles, et il faut que lui-même ait acquis des sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être non seulement plus heureux, mais aussi meilleur. Pour que d'autres rapports s'établissent

entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que, de part et d'autre, on le veuille de cétte volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.

La question de l'amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l'ordre kmoral. Un remaniement moral de la société en est la condition préalable. Or qui dit morale dans le sens large du mot, dit religion. La philanthropie et la philosophie n'ont de force, pour agir sur la moralité humaine, que celle qu'elles empruntent à la religion. La philanthropie est l'ombre d'une religion qui s'en va; la philosophie n'est moralisante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une religion qui vient ou qui renaît. A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le cœur de toutes les classes, et d'illuminer assez vivement les esprits, pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux, et se déterminent à les observer.

L'histoire nous montre que la civilisation, dans ses phases successives, a graduellement amélioré le sort des classes inférieures; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses a été précédé d'une révolution morale consommée ou préparée par la religion , et accompagné d'une transformation dans la religion elle-même. Ce fut la religion qui fit tomber les fers des esclaves ; ce fut elle qui , peu à peu, dégagea les serfs de la glèbe. Lesprin-

cipes émancipateurs de la révolution française n'étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n'étaient plus chrétiens, et les révolutionnaires décernèrent au Christ l'épithète, glorieuse à leurs yeux, de sans-culotte.

Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en faveur du peuple fussent énergiques et soutenus, il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspiration religieuse. Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité, il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auquel nous les avons vus maintes fois , par un élan sublime , s'élever pour un instant. Or, la bourgeoisie est peu croyante. Si clans les rangs supérieurs de cette classe la philosophie anti-religieuse du xvme siècle perd aujourd'hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé d'un cran : son troupeau a perdu en qualité, mais il a augmenté en quantité. L'irréligion travaille les prolétaires des villes, les dispose à la révolte, et les rendrait incapables de supporter régulièrement la liberté. Quand nous aurons des routes, quand les écoles auront appris à lire à tout le monde, ce qui ne tardera pas, vous verrez, si dès à présent vous n'y prenez garde , l'irréligion envahir nos campagnes et les infester.

Le christianisme, ou au moins le catholicisme, semble à la veille d'éprouver chez nous une déser-

tion générale- Et pourtant combien nous sommes loin d'avoir tiré des principes chrétiens, que l'on affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu'ils renferment d'éléments de liberté et de bonheur pour les masses '.Nous, Français, nous sommes un peuple très chrétien en ce sens que nous croyons à l'unité de la famille humaine, et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les nations; mais il semble que nous dépensions à l'extérieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos âmes. Nous, les apôtres de la fraternité des peuples , nous n'avons pas encore fait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Aristote, qu'il y a deux natures distinctes , la nature libre et la nature esclave; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères aînés des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec eux, nous sommes toujours leurs maîtres, et leurs maîtres exigeants.

Et malheureusement, tandis que la société, tourbillonnant à l'aventure, et courant des bordées sans boussole, est exposée à des catastrophes

LETTRE XXÎX. 287

qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir, la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard , le catholicisme se tient immobile, silencieusement enveloppé dans son manteau, les bras croisés et l'œil fixé vers le ciel. L'Église a supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissée fouetter de verges comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la croix , et de là elle n'a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde ; aucun signe n'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que , du tombeau où on l'avait jeté, le croyant mort, il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l'humanité qui en a soif.

L'Église romaine est ce qu'elle était il y a quatre siècles; mais, depuis lors, le monde est devenu tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'y point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme , comme tout annonce qu'elle s'y prépare, la religion, qui est le commencement et la fin de la société, la base de l'édifice et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se

renouveler aussi. Serait-ce donc la première fois que le christianisme aurait plié ses formes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuples qu'il avait à moraliser ?

Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous Français, à aucune des variétés du protestantisme ; il est trop sec et trop froid pour nos cœurs passionnés ; il est trop étroit pour nos âmes expansives. Je ne demande pas mieux que d'admettre que notre séparation du catholicisme n'est qu'une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement; mais pour que l'on se rapproche, il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile de Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos intelligences. Il faudra quu/ie branche nouvelle sorte du tronc de Jessé , et que le souverain pontife , prenant à la main ce divin rameau en signe de réconciliation, s'avance vers le siècle , entouré de son Sacré-Collége ; il faudra qu'à la face du monde, lui, le représentant d'une dynastie de dix-huit siècles , il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont venues se briser en éclats, et qui aujourd'hui le bravent et l'insultent , à la science et à la presse ; il faudra qu'il reconnaisse les droits de l'industrie , sur qui a pesé jusqu'à ce jour l'anathème lancé contre la matière ; il faudra qu'il proclame que les peuples

sont arrivés à leur majorité, et qu'il leur offre une Charte qui constitue une catholicité plus large, une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d'exercer aujourd'hui. Il faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe d'austérité lugubre , dont le catholicisme dut se couvrir dans des temps de misère et de douleurs, avant que le travail n'eût multiplié la source des joies de ce monde et n'eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend, qui doit consacrer l'union de l'Occident et de l'Orient, et l'harmonie des deux natures. A ce prix, le genre humain criant Dieu le veutl tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre , et lui demanderait sa bénédiction. A ce prix, le catholicisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut dans le passé, car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut du temps où nos pères reconnaissaient en lui le bienfaiteur des hommes.

Ici, la religion a présidé à l'exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des États-Unis a son point de départ dans le puritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique, non pour chercher de l'or, non pour conquérir des provinces , mais pour fonder une église sur le principe de l'égalité primitive. Ils étaient de nouveaux Juifs, comme je l'ai dit. Ils voulaient se iî. 19

gouverner d'après les lois de Moïse. Dans l'origine, ils absorbèrent complètement la cité dans l'église; ils se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque , qui étaient présidées par les anciens ( elders) et par les saints, et où toutes les distinctions terrestres étaient, les unes abolies, les autres comptées pour rien. Un de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'inspiration de leurs croyances, des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et de la même manière. Quoique inégalement riches , ils adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments d'égalité. Or, c'est la Nouvelle-Angleterre , exclusivement habitée par les fils des Puritains , et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes , qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.

Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos efforts pour en établir une en France auraient été vains, lors même que nous eussions été propres à vivre démocratiquement , parce que nous avons voulu la fonder sur l'absence de tout sentiment religieux, sur la haine de la religion.

ILes sentiments et les mœurs doivent préparer

et inspirer les mesures d'amélioration sociale; les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc , dans cette œuvre difficile, se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation, pour le salut du monde.

J'admire les résultats que le régime politique des États-Unis a produit en Amérique. Il me paraît cependant impossible que les institutions au moyen desquelles l'amélioration populaire s'est réalisée ici, parviennent à s'acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple, il existe des conditions naturelles d'harmonie. Le protestantisme est républicain. • Le puritanisme est le selj~government absolu en religion ; il l'engendre en politique. Les Provinces-Unies étaient protestantes; les Etats-Unis sont protestants. Le catholicisme est essentiellement monarchique ; dans les pays qui sont catholiques, au moins par le souvenir, par les habitudes et par l'éducation, sinon par la foi, une démocratie régulière est impraticable. L'anarchie des ci-devant colonies espagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples catholiques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.

Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme , ce

serait se tromper que de croire que Ton agrandirait en France le domaine de la liberté , et que » l'on ferait du gouvernement populaire en éten- • dant la prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de l'élection, ou même en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral, tel qu'il est et tel qu'il sera pendant longtemps encore, ne représente qu'une partie de la nation , la bourgeoisie. L'immense majorité nationale n'est pas représentée; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel, ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mè- • mes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral, plus disposé au progrès réel , que ne l'était celui des électeurs à cent écus. Ils avouent que les communes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

En augmentant les pouvoirs du corps électoral et ceux de la Chambre qui en est le produit, on inféoderait la France à la bourgeoisie , c'est-àdire à une classe dont je reconnais les solides qualités, mais qui a le défaut d'être peu susceptible d'inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a, tout autant que Paris-

tocratie, l'esprit exclusif de caste; elle l'a plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que l'aristocratie, la prévoyance politique, qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous, un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l'intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l'amélioration du sort des masses, et les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que doit appartenir l'honneur d'élever les classes laborieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans l'ordre. Ne futce pas elle qui autrefois affranchit les communes? Sans la royauté, les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin, et de Lyon, aux journées d'avril, et dites à qui serait demeurée la victoire ? Dans nos pays d'Europe , où il existe de grandes villes , toute bourgeoisie qui viendrait à manquer de l'appui d'un roi ou d'une aristocratie , serait exposée à un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine (1).

(1) Et , par exemple , si la bourgeoisie anglaise ne s'empressait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'elle paraît vouloir ravir à l'aristocratie, elle paierait cher le plaisir d'avoir humilié celte hère noblesse.

Si nous avions une aristocratie à côté ou audessus de la bourgeoisie, on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se mettre en saillie , tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini par l'institution d'un parlement avec une chambre des communes, c'est-à-dire, par l'émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques , il serait permis d'espérer que l'intervention du pouvoir spirituel obtiendrait, moitié de gré, moitié de force, l'assentiment de la bourgeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement , de leur misère et de leur ignorance.

Nous n'avons plus d'aristocratie ; le pouvoir spirituel est mis à l'écart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majorité numérique : c'est la royauté. Il n'y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et dévouée du peuple. On se récria beaucoup , lorsqu'à propos de quelques paroles de Joséphine au Corps-Législatif, Napoléon fit publier dans le Moniteur que les membres» de ce corps n'étaient point les représentants du peuple, que le peuple n'avait qu'un représentant, l'Empereur. Je ne prétends point que Napoléon ait dit ce qui était j mais je n'hé-

site pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être.

La bourgeoisie est représentée aujourd'hui par la Chambre des députés, et dans les grandes villes et les départements , par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes, que d'ailleurs ttoUs fussions propres au self-government, et que dans la ltttte acharnée des intérêts divers nous pussions nous passer d'un pouvoir modérateur fortement organisé, je comprendrais que la prérogative royale fût restreinte* car le roi ne représenterait alors , en temps de paix, que la menue police des mes; mais si tout ce c-Ui ne Vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté \ si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler, de longues réclamations à faire valoir* une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis du corps électoral, et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

Il semble aujourd'hui que, toutes les fois que l'on réclame en faveur du pouvoir royal , on prêche la cause du despotisme. C'est la faute de la royauté, surtout dans les pays de l'Europe méridionale, la France comprise. Le spectacle des abus scandaleux éclos à l'ombre de la royauté en France et en Espagne, fit oublier ses services pas-

ses f et inspira aux philosophes du xviue siècle une haine violente qu'ils firent aisément partager aux peuples opprimés. La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolution sont loin de nous ; mais la doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu'elle a de dissolvant comme dans ce qu'elle a de généreux; nous en avons retenu un principe désorganisateur , qu'un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mois, « qu'un gouvernement est un ulcère. » Les meilleurs esprits en sont pénétrés , et y cèdent à leur insu. On l'importe sans s'en douter jusque dans l'administration des affaires publiques. Les hommes le plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement; de premier jet nous sommes tous révolutionnaires; notre premier instinct, c'est qu'un gouvernement est un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui l'avait stupidement provoqué; elle a placé l'autorité entre les mains d'hommes qui , en haine des tendances coupables de la Restauration, avaient propagé pendant quinze ans la théorie du gouvernement-ulcère. Elle a eu pour effet immédiat de mettre cette théorie provisoirement à la mode. La Chambre des députés est composée en majorité d'hommes élevés dans ces idées, qui n'ont pu P en quatre ou cinq ans, en se-

UETTJIE XXIX. 297

couer l'influence; d'ailleurs, depuis le 7août,elle a quelque raison de se considérer commele premier pouvoir de l'État; elle épie donc d'un œil jaloux et soupçonneux tous les pas du gouvernement, et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royauté contre l'anarchie, multiplient, sous les pas de ses agents, les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires , en vue de se garder des empiétements d'un pouvoir inepte et malveillant ou supposé tel. L'autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites , finirait, si l'on continuait à la presser ainsi, par être emmaillottée comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La Chambre des députés n'est pas seule à s'évertuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n'est peut-être pas elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tout le premier, fait sur lui-même, avec une résignation candide, l'application des doctrines politiques de la fin du siècle dernier : on dirait qu'il accepte la qualification A' ulcère. Il est prêt à se réduire et à s'effacer, toutes les fois qu'il s'agit de ses prérogatives les plus précieuses, de celles qui touchent aux intérêts les plus vitaux du pays, aux améliorations positives et directes qui lui attireraient les bénédictions des peuples. Il est plein

de défiance en lui -même. Dans les cas difficiles , il recule devant une décision, et s'estime heureux d'en laisser la responsabilité à l'autorité législative : par le fait, il convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui il soit convenu qu'elles ne doivent aucunement s'immiscer dans l'admin istratî on .

Les grandes institutions gouvernementales, telles que le Conseil d'Etat , la Cour de Cassation et la Cour des Coniptes , suivant les mêmes errements, se font aujourd'hui un point d'honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que l'on suppose être garantie et contrôle , et ce qui n'est eh réalité qu'entrave à l'action libre du gouvernement. Ces grands corps s'appliquent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles , sans crainte de hérisser de délais et d'embarras la marche des affaires privées et publiques; ils appliquent au gouvernement ce principe de la Constitution des Etats-Unis, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été expressément accordés à l'autorité par la loi, ne sauraient lui être reconnus; tandis qu'en France il est indispensable de Procéder d'après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés à l'autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l'autorité royale , par les ministres ses délégués , serait coupable de s'arroger le droit de prononcer sur tout et d'intervenir partout,

de sauter par-dessus les formes prescrites par des règlements salutaires; mais elle ne l'est pas moins toutes les fois qu'elle s'abstient là où agir est pour elle un droit et Un devoir, ou lorsqu'elle fait bon marché de la prérogative qui lui est confiée. L'abnégation est une vertu qui sied très bien à un moine dans le désert ; elle n'est point de mise en politique -, surtout chez nous. De la part de l'autorité, le suicide est un acte tout aussi répréhensible, tout aussi criminel que la violence la plus flagrante contre la liberté (1). Le peuple français ne s'accommodera jamais d'un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné , mais il a besoin de l'être beaucoup. La faiblesse est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs. Les hommes médiocres qui, dans leur folle vanité, osent aspirer à présider aux destinées de trentetrois millions d'hommes, et qui, une fois parvenus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent démanteler, ne mériteraient-ils pas, chez nous, d'être accusés d'attentat contre l'ordre social, tout aussi bien que des révolutionnaires effrénés ou des contre-révolutionnaires en démence? Tout comme ceux-ci et ceux-là, ne compromettent-ils pas la paix publique, ne minent-ils pas les fondements de la prospérité et de la séciiritéde la patrie ? Il n'y a cependant pas lieu à s'alarmer déme-

(1) Voir la Noté 49 à là fin du Volume,

sûrement en France de l'extrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d'hommes éminents, ni de l'abaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées révolutionnaires, à la suite d'une longue lutte contre une royauté qui était à l'état de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle , inaugurée sur les débris d'une royauté incorrigible , fût d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple, dans sa colère, avait traîné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau; comment ces augustes insignes n'en porteraient-ils pas les marques ? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n'a été' souillé d'aucun excès, et que le cri du sang ne s'élève plus contre elle , les passions révolutionnaires doivent se calmer, les idées de défiance excessive contre le pouvoir doivent se dissiper et faire place à celles d'un contrôle éclairé et d'un concours cordial. La cause a disparu; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu'à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal, on la rend incapable de faire le bien ; que les affaires d'un grand peuple passionné pour l'unité ne peuvent se passer d'une direction suprême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle

avec raison et intention le gouvernement ; que la royauté a plutôt besoin d'être rassurée et encouragée que d'être contenue ; que la puissance bien constatée aujourd'hui des peuples, et les conquêtes de l'intelligence humaine ne permettent plus à un homme de quelque sens prince ou ministre, de songer en France à un gouvernement de violence, sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur autorité , est devenu impossible ; qu'après les vertes leçons que la royauté a reçues et les calices d'amertume qu'on lui a fait avaler jusqu'à la dernière goutte de lie , le retour des Charles IX et des Louis XV n'est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Marat.

Combien existe-t-il de familles régnantes qui n'aient pas été visitées par l'assassinat ou par l'exil ? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la Révolution, du palais de Paul Ier, d'Holyrood et de Sainte-Hélène, de Gand et de Cadix, n'aient pas donné le cauchemar? La responsabilité royale n'est plus un vain mot; laissons les rois en courir les chances.

L'autorité monarchique se réhabilite d'ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont frappés des améliorations opérées par certains gouvernements d'Allemagne que nous étions habitués à qualifier d'absolutistes, et à regarder comme

des suppôts d'asservissement et d'obscurantisme. Le principe républicain a produit les États-Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l'Espagne et le Portugal modernes, c'est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle, dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison avec ceux de l'Union américaine.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France, qui participons par notre caractère aux natures les plus opposées , une monarchie tempérée où k part de la royauté sera large , nous fera jouir des avantages de l'un et de l'autre régime , et nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les solennels enseignements de la Providence , rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l'épouvantable courroux du peuple soulevé, régénéré dans son sang par l'intronisation d'une autre dynastie qui tient au passé par ses traditions et à l'avenir par ses intérêts , et, enfin , stimulé parle double aiguillon de la publicité et du contrôle , doit être en mesure chez nous d'entreprendre la réforme sociale. La royauté nouvelle , née du besoin de la conciliation , peut accomplir cette réforme sans briser d'existences, par une.

méthode un peu lente peut-être , mais sûrement et irrévocablement. Il lui appartient de provoquer les améliorations déjà réalisables (1), d'en méditer ou d'en mûrir d'autres, et de les mettre en prati^ que dès que le progrès de la moralité publique y aura préparé les esprits. Elle est admirablement placée pour réchauffer et développer tous les germes de bonnes institutions épars dans notre législation et dans nos règlements administratifs (2), pour retoucher à nos lois (3) d'une main prudente et ferme; pour diriger du côté du progrès la masse des forces publiques; pour monter sur ce diapason la vaste et puissante machine de la centralisation ; pour appeler au grand œuvre le concours de tous les hommes supérieurs ; pour coordonner et soutenir les efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà, afin d'atteindre ce but (4). ^

(1) Voir la Lettre xxviii.

(2) Voir la Note 5o à la fin du Volume.

(3) Voir la Note 5i à la fin du Volume.

(4) Les caisses d'épargne, les salles d'asile, les comices agricoles, etc., ont été créés par des particuliers amis du bien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang d'institutions publiques sans les priver du zèle des citoyens. (Voir la Note 52 à la fin du Volume.) Les comices agricoles et les fermesmodèles reçoivent aussi les encouragements de l'autorité centrale ou départementale. Les sociétés industrielle», sur le modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d exciter davantage la sollicitude du gouvernement et des localités. (Voir la Note 55 à la fin du Volume.)

Si l'on admet que telle est en France la mission du pouvoir royal, il s'ensuit nécessairement que nous devrons modifier notre pratique du système représentatif. Chaque année, pendant les six mois les plus favorables au travail de cabinet , les Ministres du Roi sont tenus sur la sellette par la Chambre des Députés. Tout leur temps est absorbé à préparer des discours et à en dire, ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. Il ne leur reste plus un instant pour l'administration; et comme la Chambre n'administre pas, et que le pays s'administre peu lui-même, la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre, les longues sessions n'ont pas d'inconvénient, parce que les conseillers de la couronne n'administrent pas le royaume : l'administrajjon est laissée aux localités, ou est confiée à des commissions indépendantes, ou enfin elle réside dans les Chambres qui y vaquent régulièrement, à des heures données, soit en réunion générale , soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins, les débats parlementaires à effet forment l'accessoire du système. Les hom mes qui y brillent ne sont pas les hommes les plu:, utiles et les plus actifs du parlement ; ils apparaissent de temps à autre pour réveiller l'attention publique tandis que d'autres font les affaires. Chez nous, la Chambre des députés n'ayant rien

autre pour s'occuper, se plaît dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corps* Elle recherche les scènes de pugilat parlementaire entre d'habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des représentations dramatiques dont le public n'est pas moins avide qu'elle, mais qui, si elles distraient le pays, ne le rendent ni meilleur ni plus éclairé, ni plus riche, et consomment sans profit les efforts et l'intelligence des hommes supérieurs.

Sous la restauration , ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la natione Désormais elles ne répondraient plus qu'à un besoin de taquinerie , qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passion de la liberté, ce ne peut être qu'à celle d'une liberté négative et impuissante. La liberté active, la liberté féconde, celle que la France réclame aujourd'hui, n'a rien à attendre d'un régime qui consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l'annuler, et qui place l'État dans la position de ce char des sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera chez nous, comme partout ailleurs, par le déve- 1 oppement graduel des institutions locales et municipales, et pas autrement : tout comme le principe d'autorité, qui est l'autre moitié de la vie H. 20

politique des peuples, ne répandra sur la France .les bienfaits que l'on est fondé à espérer de lui que lorsqu'il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous l'influence du protestantisme et de la république , le progrès social s'est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême , l'individualisme ; car protestantisme , républicanisme et morcellement, c'est tout un. Les individus se sont déliés les uns des autres ; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; ou si l'on s'est associé, l'on n'a constitué que des . associations restreintes , sans auçun lien entre elles.

La république des États-Unis se subdivise indéfiniment en républiques indépendantes de divers ordres. Les États sont des républiques dans la fédération ; les villes sont des -républiques dans l'État une ferme est une république dans le comté. Les compagnies de banques, de canaux , de chemins de fer , sont autant de républiques distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable; chaque individu est, à lui tout seul, une petite république dans la famille. La seule milice qui soit effective, se compose de compagnies de volontaires qui n'ont aucun rapport entre elles. L'organisation religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes

les unes des autres, et la plupart tendent à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

Notre génie national veut au contraire qu'en France on agisse principalement sous l'invocation des principes d'association et d'unité, qui sont caractéristiques du catholicisme et de la monarchie (1). La France est la plus belle unité politique et administrative qu'il y ait au monde. Nos existences individuelles ont besoin d'être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons l'indépendance, mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d'un tout. La solitude nous accable; la personnalité de l'Anglais ou de l'Américain peut se soutenir seule; la nôtre a besoin d'être classée dans un faisceau. Pour les Français, peuple éminemment sociable , comment le procédé de l'association ne serait-il pas le meilleur ? Mais il faut que l'association soit hiérarchique; avec nous, l'association républicaine dégénère en anarchie (2).

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions les plus favorables au progrès en Fra"ïîce , je dirais qu'elles consistent à l'entreprendre sous

(1) C'est ainsi que lorsqu'on a voulu organiser sérieusement les caisses d'épargne , on les a toutes reliées entre elles par le Trésor : on en a fait un tout parfaitement an, sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance individuelle,

(2) Voir la Note 54 à la fin du Volume.

l'inspiration religieuse, à en confier l'accomplissement dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout,à la royauté; à l'opérer principalement au moyen d'institutions empreintes du double caractère d'unité et d'association hiérarchique, immédiatement comprises dans le giron de la grande association, qui est l'État, ou à l'ombre de puissantes associations secondaires qui , elles-mêmes, seraient toutes rattachées à l'Etat. Plus nous nous rapprocherons de ces conditions normales et plus le succès sera éclatant; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France, prospère au dedans, reprendre dans l'univers la haute position qu'elle doit y occuper.

l'état-empire.

Albany (New- York) , 11 septembre x835.

Il y a aux États-Unis deux types bien caractérisés, FYankée et le Virginien (1), dont jusqu'à présent le balancement a produit la vie de l'Union . Un troisième surgit dans l'Ouest, qui paraît devoir être l'arbitre et le lien des deux autres , s'il sait lui-même conserver son unité, ce qui ne sera pas très aisé, car l'Ouest compte des États à esclaves, et des États où l'esclavage est interdit. Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion des États connus sous le nom d'États du Milieu ou du Centre, qui, géographiquement, forment l'intermédiaire entre les deux extrémités du littoral de la Confédéra-

(1) Voir Lettre x , tom. i.

310 l'état-empire.

tion; ou plutôt elle appartient maintenant à l'Etat de New-York, qui est le plus important, non seulement des États du Milieu, mais de l'Union tout entière (1).

Pour servir de lien entre deux types, il est nécessaire d'en porter en soi les qualités principales; l'État de New- York doit donc combiner la largeur de vues du Sud avec l'esprit de détail du Nord. Pour être, même à demi , la personnification de l'unité dans le grand corps de la confédération américaine, il est indispensable de posséder soi-même à un haut degré le sentiment de l'unité. Pour avoir le don de centraliser l'Amérique, même fort imparfaitement, il faut être doué du génie de la centralisation. Depuis quelque temps , en effet, on a signalé dans l'État de New- York un caractère de grandeur, d'unité et de centralisation qui lui a valu la qualification à'État-Empire (Empire-State). Quoiqu'il soit le plus proche voisin des six États de la Nouvelle-Angleterre, quoiqu'il touche à trois d'entre eux et qu'il soit devenu la résidence de beaucoup de leurs enfants, il a su s'affranchir de l'esprit de morcellement extrême qui distingue les Yankées, ou, pour mieux dire, il a su le contre-balancer

(1) Autrefois le premier État du milieu était celui de Pensylvanie. Le Congrès résidait originairement à Philadelphie. La Pensylvanie reçut alors la qualification de Clef de la voûte fédérale {Key-Stone-State),

par un développement proportionnel de l'esprit d'unité.

L'Opposition, qui a le dessous dansles conseils législatifs de cet État, et qui en a de l'humeur, cherche à faire honte aux populations de la centralisation qui commence à étendre son réseau sur elles. « Vous êtes menés, dit-elle , par la Régence (\) d' Albany; une demi-douzaine d'amis de M. Van-Buren, recevant la consigne du gouverneur Marcy, vous font mouvoir comme des marionnettes. » L'Opposition exagère. Il est certain pourtant que l'organisation de cet Etat , et surtout les habitudes administratives qui y ont été établies depuis quelques années sous l'influence de M. Van-Buren, et qui font précédent pour l'avenir, ont un cachet de centralisation dont les partisans de l'indépendance individuelle illimitée ont droit de s'alarmer, mais dont les hommes sages doivent s'applaudir ; car c'est précisément par là que l'État de New-York est devenu supérieur aux autres j c'est par là seulement qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant ainsi avec la force d'expansion, qui domine partout ailleurs dans l'Union américaine , une force de cohésion suffisante, on a donné à la constitu-

(1) Albany Regency. Albany, capitale de l'État de New-York, a été fondée par des Hollandais , et le nom de Régence est employé dans les Pays-Bas ponr désigner les autorités de» villes \ c'eit ce » quoi l'Opposition fait allusion.

tion de cet État une élasticité , qui , pour les peuples comme pour les individus, est la condition d'une longue et prospère existence.

L'organisation des écoles primaires et de l'instruction publique en général y est centralisée. La plupart des États de l'Union ont une caisse de l'instruction primaire; dans les États de la Nouvelle-Angleterre, le revenu de cette caisse est réparti entre toutes les communes, qui en disposent à leur gré sans que l'État ait le, droit d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune condition. L'État de New-York procède plus impérialement: il oblige les diverses communes à fournir elles-mêmes une somme au moins égale à la subvention publique, sinon la subvention n'a pas lieu (1). Cette méthode, que nous commençons à employer en France dans beaucoup de cas et sous beaucoup de formes, tant en matière de travaux publics que d'instruction élémentaire, est bien préférable à celle du Connecticut, par exemple , qui distribue annuellement aux localités, dans le même but, la même somme que l'État

(1) Il est même stipulé que la subvention de l'État sera tout entière destinée à rétribuer les maîtres d'école. L'allocation des communes qui , d'après la loi , doit être au moius égale à la subvention , reçoit la même destination ; en outre les parents aisés, dont la liste est dressée par un comité local, ont à payer au maître les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses matérielles sont entièrement à la charge des localités. (Voir la Note 55 à la fin du Volume. )

de New- York (500,000 fr. environ), sans qu'il lui soit rendu compte de l'emploi de la subvention , sans même que l'État puisse vérifier si réellement elle a été consacrée à l'enseignement primaire.

En 1 834 , les écoles primaires de l'État de New- York ont été fréquentées par 541 ,40 1 personnes : or, le nombre des enfants de cinq à seize ans existant dans l'État n'est que d©543,085. Les frais réunis ont été de 7,000,000 fr., dont 4,000,000 ont été employés à payer les maîtres d'école. Chez nous, il y a quatre ans, la somme totale fournie à l'instruction primaire par l'État, les départements et les communes , n'était que de 4,000,000 fr. Aujourd'hui, grâce aux efforts de M. Guizot , cette somme s'élève à douze millions environ. En y comprenant quelques autres ressources, le budget de l'instruction primaire doit atteindre quatorze millions. Ce n'est pourtant encore que le triple du chiffre qu'il atteint dans l'État de New-York , qui est seize fois moins peuplé que la France. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, en France, est de 2,450,000, c'est-à-dire du treizième de la popu-

(i) L'état de nos écoles présente celte circonstance affligeante que le nombre des filles qui les fréquentent est beaucoup moindre que celui des garçons '. sur a,45o,ooo élèves, 825.000 seulement sont des Biles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. Dans aucun pays du monde l'influence de la mère de famille sur les enfants n'est aussi importante qu'en France^

314 l'état-empire.

lation, ou trois fois moindre proportionnellement que dans l'État de New-York (1).

Toutes les écoles primaires de l'État de New- York, au nombre de plus de dix mille, ressortissent d'un comité spécial composé principalement des premiers fonctionnaires de l'État et dont le secrétaire d'État (2) est le membre le plus actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des maîtres d'école, se fait rendre un compte détaillé de la tenue des classes et choisit les livres élémentaires. A cet égard, la Virginie, l'Ohio et quelques autres États de l'Union, sont entrés dans un système analogue; mais l'État de New- York a cela de particulier qu'il possède en outre un Conseil Universitaire dont les membres , appelés Régents de l'Université, sont nommés , au nombre de vingt-quatre , par la législature, et de qui relève la presque totalité des soixante-huit écoles supérieures appelées Académies.

L'État compte aussi sept collèges, dont l'un est qualifié d'Université de New-York , qui correspondent, d'un peu loin il est vrai, aux universités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs quatre facultés.

La surveillance que le gouvernement de l'État de New-York exerce sur les Académies est fort

(1) V ir la Note 56 à la fin du Volume.

(2) C'est le premier fonctionnaire de l'État après le gouTerncur ; tout le travail des bureaux repose sur lui.

bornée, quant a présent. Elle se réduit à une visite annuelle faite par un ou plusieurs Régents de V Université ; mais l'État pourra étendre son influence, quand il le voudra, par le moyen de subventions déjà en usage. En 1834, ces subventions se sont élevées à la somme totale de 64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les Académies a été, pendant la même année, d'un peu plus de 5,000 pour une population d'environ 2,100,000, soit deux élèves et demi par mille âmes. En France , avec une population de 33 millions, l'on compte dans les collèges 80,000 élèves; c'est aussi deux élèves et demi par mille âmes. La conclusion de ce rapprochement serait qu'aux Etats-Unis, où le besoin de l'instruction élémentaire est universellement senti, le désir d'une éducation quelque peu relevée est proportionnellement moins général que chez nous ; car le nombre des familles aisées en état de la payer est beaucoup plus considérable aux Etats-Unis qu'en France. A ce compte, nous reprendrions, jusqu'à un certain point, en matière d'enseignement secondaire, l'immense avantage que les Américains , ceux au moins de l'État de New- York et des États voisins, ont sur nous en fait d'enseignement primaire (1).

Le même esprit d'unité et de centralisation a

(i) Voir la Note 57 à la fin du Volume.

dicté un règlement général sur les banques , fort remarquable en principe , susceptible d'acquérir une grande valeur pratique, et qui n'a son analogue dans aucun des autres États de l'Un ion , ni dans aucun pays du monde.

Ce règlement, appelé Acte du fonds d'assurance (Safety-Fund-Act) , crée une caisse destinée à subvenir aux engagements des banques qui viendraient à faillir. A cet effet, le 1 "janvier de chaque année, chacune des banques de l'Etat verse, dans une caisse spéciale, une somme égale à 1/2 p. 100 de son capital, jusqu'à ce que la somme de ses versements s'élève à 3 p. 100 dudit capital. Lorsque le fonds d'assurance aura été entamé , il devra être remis à son niveau naturel par le même procédé. Les banques sont placées , avec la caisse d'assurance, sous la surveillance de trois Commissaires nommés, l'un par le gouverneur et le sénat, les deux autres par les banques (1). Ces Commissaires visitent, au moins trois fois par an, toutes les banques de l'État, examinent leurs opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est conformée aux clauses de sa charte. A chaque instant, sur la demande de trois banques, ils sont tenus de soumettre à une investigation spéciale toute autre banque par elles désignée ,

(i) Dans l'assemblée générale des banques chacune d'elles a autant de voix qu'il y a de fois 5,ooo doll. dans son capital réel.

et , en cas de contravention , ils doivent la faire fermer par la Cour de Chancellerie ( Court of

Chancery).

Cette loi contient diverses clauses combinées de manière à faciliter aux Commissaires l'exercice de leurs fonctions, et à empêcher qu'ils ne soient trompés; les Commissaires sont investis du droit de se faire présenter tous les livres , d'interroger tous les employés des banques sous la foi du serment. Ils touchent un salaire de 2,000 doll. sur la caisse d'assurance. Les directeurs et employés de banques qui feraient un faux rapport à la législature, produiraient de fausses pièces ou dénatureraient les écritures, avec intention de tromper les Commissaires, sont passibles de trois à dix ans de prison. La loi réduit à 6 pour 100 le taux de l'escompte pour les effets à moins de soixante-trois journées ; elle fixe aussi une limite aux émissions de billets, ainsi qu'aux prêts et escomptes ; il est statué que les billets en circulation ne pourront dépasser le double du capital réel, et que les prêts et escomptes n'iront pas au-delà de deux fois et demie le même capital. Il s'en faut que cet article ait été rigoureusement observé jusqu'à présent.

Le nombre des banques existant dans l'État est de quatre-vingt-sept, dont soixante-dix-sept seulement sont soumises aux dispositions du

3 1 8 l'état-emi>irë.

Safety-Fund-Act; les autres avaient été instituées avant le 2 avril 1 829 , date de la loi. Comme , à l'exception d'une seule, Manhattan-Ban A , qui a été autorisée à perpétuité , elles auront toutes besoin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans, elles seront bientôt rentrées toutes , moins une, sous l'empire de la loi commune du Safety-Fund- Act. Le capital réuni des quatre-vingt-sept banques de l'État s'élève à 168,000,000 fr. L'actif de la caisse d'assurance approche aujourd'hui de trois millions. La somme annuelle des prêts et escomptes effectués par les banques de l'État de New- York, en la supposant quadruple de celle des effets en portefeuille, serait actuellement de 1,500 millions de francs, indépendamment des opérations des trois succursales de la Banque des États-Unis, que l'État possède à New-York , à Buffalo et à Utica. Pour la ville de New- York seule, elle s'élèverait à 940 millions, c'est-à-dire au double des opérations actuelles de la Banque de France.

Mais rien n'a autant contribué à attirer à l'État de New - York sa réputation impériale , que l'énergie qu'il a déployée pour canaliser son territoire. Toutes les ressources de l'État y furent consacrées ; toutes les volontés de ses citoyens , réunies en un faisceau , convergèrent pendant huit ans vers l'accomplissement de cette grande œuvre. Malgré les prédictions les plus si-

nistres, malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute l'Union , l'assurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts : commencé en 1 8 1 7, le grand canal fut achevé en 1 825.

L'État de New- York possède un grand nombre de canaux faisant une longueur totale de 247 lieues 1/2, et ayant coûté soixante-cinq millions (1). Ils ont été exécutés aux frais de l'État, qui s'est procuré la majeure partie des fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à terminer ; c'est le canal Chénango , qui sera achevé dans le courant de 1836.

La ligne centrale de ces travaux est le grand canal Erié , sur lequel viennent s'embrancher tous les autres, et qui traverse l'État dans sa plus grande dimension. Il part d'Albany et de Troy , à la tète de la navigation du fleuve Hudson , et se termine à Buffalo sur le lac Erié. Parmi les autres, les plus remarquables sont : le canal Champlain qui, avec le lac du même nom et la rivière Richelieu, complète la communication par eau entre l'Hudson et le fleuve Saint -Laurent, entre New- York et Québec; le canal Os wégo, qui relie le canal Erié au lac Ontario , et le canal Chénango, qui doit opérer la jonction entre le canal Erié et la Susquéhannah, fleuve principal de

(i) T compris ce qu'exigera l'achèvement da canal Chénaugo,

320 LETAT-EMPÏRÊ.

la Pensylvanie. Les autres , fort courts , rattachent à ce système un grand nombre de petits lacs disséminés dans le nord-ouest de l'État de New- York.

Le grand canal Erié, le plus important de tous ces ouvrages, est généralement d'une construction simple , peu large et peu profond. Mais si , comme objet d'art, il est médiocrement intéressant, comme artère commerciale, il est prodigieux. A voir nos canaux , sur lesquels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement, on n'a pas une idée de ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte de barques couvertes , élégantes et légères , qu'y font glisser de vigoureux attelages. A chaque instant les bateaux se croisent , et le cor du batelier avertit l'éclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie ; tantôt on franchit une rivière sur un aqueduc, tantôt l'on traverse de grands villages tout neufs, beaux comme des capitales, et dont toutes les maisons, avec leurs portiques à colonnes, ont au dehors l'air de petits palais : c'est admirable d'animation et de variété (1).

(i) Le voyage dans les bateaux du grand canal serait charmant et presque poétique , n'étaient les tourments d'une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut, «ur des couchettes de dix-huit pouces de largeur , disposées en trois étages , sur la hauteur dp la phambre.

Il est transporté actuellement sur le canal Erié 430,000 tonneaux pesant de marchandises diverses, et sur le canal Champlain 307,000 tonneaux, avec un tarif très modéré. Le produit des péages atteint maintenant huit millions. En France, ceux de tous les canaux possédés par l'État et de toutes nos rivières ne donnent que 3,726,000 francs (1).

L'État de New- York comptait en 1817, lorsqu'il commença son grand canal, 1,250.000 habitans, disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s'il était convenable qu'un gouvernement se fit entrepreneur de travaux publics , et que les gouvernements les plus puissants prêtaient scrupuleusement l'oreille au débat, afin de savoir s'ils avaient le droit d'enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards d'argent et des millions d'hommes à dévaster l'Europe, les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question, sans se douter qu'elle pût embarrasser ailleurs d'aussi grands potentats. L'État de New- York s'est fait entrepreneur de travaux publics et s'en est bien trouvé. Après les avoir exécutés, il les a exploit

(i) Voir la Note 58 à ta fin du Volume.

322 l'état-empire.

tés pour son compte, et s'en est trouvé mieux encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi, conjointement avec quelques allocations assez modiques, pour amortir près de la moitié de la dette contractée pour leur construction. Aussi le brillant résultat du canal Erié a été, aux États- Unis , le signal des plus vastes entreprises de travaux publics pour le compte des États. La Pensylvanie, l'Ohio, le Maryland, la Virginie et l'Indiana, ont suivi l'exemple de New- York et se sont décidés à ouvrir, à leurs frais, sur leur territoire , des communications de toute espèce, au risque d'encourir la disgrâce des économistes timorés de l'Europe.

L'État de New- York a même poussé plus loin son intervention dans les travaux publics : dans toutes les chartes qu'il accorde à des compagnies de chemins de fer, il se réserve le droit de les exproprier après dix ans de jouissance, moyennant des conditions réglées dans la charte ellemême , et qui , de la part de l'État , sont vraiment libérales : il leur rembourserait leurs frais de premier établissement ou d'amélioration, et compléterait tous les dividendes jusques au taux de 10 pour cent, dans le cas où ils n'auraient pas atteint ce chiffre (1).

(i) Plusieurs États se sont ainsi expressément réservé le droit d'acquérir les chemins de fer et canaux concédés à des compagnies. Les bases de l'expropriation qu'ils ont posées dans ce

Ainsi, l'Éitai: de New- York, dans son humeur impériale , a posé la main sur l'instruction publique , sur les banques et sur les voies de communication, pour les centraliser : c'est un fait entièrement consommé à l'égard des travaux publics. Il est encore loin d'avoir affermi le principe d'unité dans les écoles, et surtout dans les banques; mais il y tmarcfoe graduellement et d'un pas sûr. Comme je l'ai déjà dit, la centralisation est entrée 4ans les -habitudes administratives de l'État plus avant encore que dans les actes de la législature; c'est une garantie que les lois d'imité n'y resteront pas sur Je papier.

Les leçons de TÉtat de New- York profitent à ses voisins. «Comme lui , ils se centralisent en englobant dans la sphère des attributions de l'État, les écoles , les banques et les travaux publics. Ils voient par son exemple que l'esprit d'entreprise individuelle n'a rien à souffrir de ce que le gouvernement soumette à son contrôle et à son autorité ces trois grands ressorts de la prospérité nationale, et même de ce qu'il les fasse jouer directement pour son compte; car nulle part, aux

cas sont moins favorables presque partout qu elles ne le sont dane l'État de New- York. L'État du Massachusetts a cependant adopté les mêmes , en étendant à vingt ans le délai de dix ans , pendant lequel la jouissance de l'ouvrage est assurée à la compagnie. L'État de New-Jersey a stipulé qu'il pourrait acquérir divers ouvrages à un prix qui , œt-il dit , ne pourra dépasser les frais de premier établissement.

324 LETAT-EMPIRE.

États-Unis, l'esprit d'entreprise n'est plus vigoureux et plus clairvoyant qu'à New- York. Malgré le Safety-Fund-Act , il n'y a nulle part un pareil nombre de demandes en autorisation pour des banques. Malgré les lois universitaires de l'État, nulle part les établissements d'éducation ne se multiplient plus rapidement. Nulle part il n'y a plus de chemins de fer en train. L'État de New- York compte trente-deux lieues de canaux et quarante de cbemins de fer, exécutées par des compagnies. Soixante à quatre-vingts lieues de cbemins de fer sont en construction, et une compagnie s'est organisée pour construire un chemin de fer de New- York au lac Érié, par le sud de l'État (1), sur une longueur^de 190 lieues (2).

Il serait vraiment trop fort qu'un pays comme la France , où l'on se pique d'apprécier à leur valeur l'unité et la centralisation, fût moins hardi que ces petites républiques nées sous l'influence du principe d'individualisme, et que nous tardassions plus long-temps à prendre un parti impérial à l'égard des institutions de crédit, des travaux publics , et de l'enseignement industriel qui nous est indispensable.

Il ne s'agit pas seulement d'accroître la richesse du pays. Il' y a d'autres raisons, de la nature la plus élevée, pour que les gouvernements moder-

(i) Le canal en traverse le nord.

{2) Voir plus haut , Lettre xxii, page 44»

nés interviennent clans les institutions d'intérêt matériel, et étendent ainsi leur direction sur l'industrie.

Le progrès de la civilisation consiste sous le rapport individuel en ce que chacun devient de plus en plus apte à porter le poids de sa personnalité. L'ordre social, ayant ainsi des garanties individuelles de plus en plus fortes, semble avoir moins besoin de garanties légales et publiques : à cet égard pourtant il y a lieu à une distinction essentielle.

La civilisation dépouillegraduellementl'homme des habitudes grossières et des penchants brutaux de la vie sauvage. Il y a dans le Deutéronome beaucoup de défenses et de prescriptions qui, de nos jours, seraient parfaitement superflues. Le genre humain n'a même guère plus besoin qu'on lui enseigne l'article du Décalogue : Homicide point ne $eras. Le licteur et le bourreau perdent de leur importance sociale; le constable , le shériff et le directeur du pénitencier sont à la veille de les remplacer partout , il faut l'espérer. L'ordre public a commencé, et continuera de plus en plus à se passer de l'assistance du glaive; et, sous ce rapport, la raison individuelle substitue heureusement sa sanction volontaire à la sanction impérative des pouvoirs politiques et à la consigne de la force armée.

L'entendement humain se cultive; les senti-

326 l'état-empire.

ments s'élargissent et s'épurent : cependant, les passions élémentaires et primordiales sont toujours les mêmes. Elles se combinent dans un ordre différent , et s'appliquent à d'autres objets.; mais si elles se sont tempérées , c'est seulement dans quelques formes extérieures; si elles se sont polies, c'est uniquement à la surface; le fond est resté tout aussi âpre, tout aussi brûlant qu'il l'était autrefois (1). En politique surtout , la jalousie et l'ambition existent au même degré chez nous que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus le poignard à la main, elles ne répandent plus le poison y elles n'ont même plus recours à l'intermédiaire des sicaires et des Locustes ; mais elles ne sont ni moins injustes, ni moins insatiables, ni moins acharnées que dans les temps anciens. Elles n'assassinent plus le corps , elles s'attaquent à l'honneur ; la calomnie leur tient lieu de stylet, et les sert tout aussi bien que le suc des plantes vénéneuses; la civilisation leur fournit mille nouveaux moyens de s'assouvir. Elles sont plus vives et plus remuantes que jamais; elles fermentent au fond de beaucoup de plus de poitrines; elles intriguent autant qu'à toute autre époque , et se soucient aussi peu de troubler la paix publique et de bouleverser l'État.

(1) Madame de Staël a dit : « Bizarre destinée de l'espèce hu- » maine, condamnée à rentrer dans lè même cèrcte par les pas- ;> sions, tandis qu'elle avance toujours dans la carrière des idées ! »

Je ne crois pas que Sylla et Marius , César et Pompée, se soient plus cordialement détestés que le général Jackson, président des États-Unis, et le président de la Banque des, État-Unis, M. Biddle. Si l'on voulait rechercher les types de Caïn et d'Abel parmi les hommes d'État des temps modernes, on pourrait en dresser une liste d'effrayante longueur.

A cette force dissolvante, qui augmente au lieu de diminuer, en raison du nombre croissant de? individus admis à l'influence politique, il est indispensable d'opposer des éléments de cohésion doués d'une activité et d'une intensité égales. C'est pour cela que pour l'avenir, tout comme pour le passé, l'existence d'une société implique une religion. Lors même que la religion ne répondrait pas aux libres les plus délicates et les plus vivaces du cœur humain , lors même qu'elle n'offrirait pas à l'imagination un champ immense où celle-ci puisse circuler sans péril; lors même qu'elle ne serait pas indispensable à la paix de la conscience et à l'harmonie de la famille, il ne serait pas possible de se passer d'elle, car elle est aussi une nécessité politique. On a eu raison de dire que si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Une institution unique ne suffirait pas à régler les passions à tout instant et partout, à moins qu'elle ne suivît les hommes dans tous leurs mouvements, qu'elle n'eût le contrôle de tous leurs

328 l'état-empire.

actes, qu'elle ne les enlaçât dans leurs quatre membres, c'est-à-dire , à moins d'être despotique, à l'image des théocraties du passé. II ne faut donc pas espérerque la religion parvienne jamais seule, dans nos pays de liberté, à contre-balancer les passions humaines et à les retenir dans les limites où elles concourent au progrès social ; ou , du moins, si elle y réussit dans l'un des deux hémisphères de la société, la famille, elle y échouera toujours dans l'autre qui est l'État.

C'est pour cela que le moyen-âge a posé un principe salutaire en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel , et en leur donnant à chacun une existence forte et indépendante. Depuis lors toutes les tentatives qui ont eu pour but de confondre ces deux pouvoirs , ou , ce qui revient au même, de se passer de l'un d'eux, ont été sans succès; elles ont, en général, abouti à une tyrannie (1).

(i) J'ai déjà dit que lorsque les Puritains débarquèrent dans la Nouvelle-Angleterre, ils voulurent avant tout établir une société religieuse. Ils s'organisèrent d'après la loi de Moïse. La sociélé politique n'exista point de fait, quoiqu'il y eût un gouverneur nominal pour représenter l'autorité temporelle, ou fut absorbée dans l'Église ; la commune fut confondue dans la Congrégation. Ils en vinrent en peu de temps à un régime qui ressemblait à celui des jésuites au Paraguay, avec cette seule différence, que ebacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues du Counecticut sont restées comme un monument de l'extravagance de cet ordre de eboses, où la vie était emprisonnée dans les règlements les plus étroitement vexatoires. Les habitants delà Nouvelle- Angle-

Un pouvoir temporel muni d'une ample prérogative est donc indispensable aujourd'hui encore, dans l'intérêt de la liberté elle-même. D'un autre côté, il est impossible de ne pas reconnaître que la tendance de la civilisation est d'enlever à la royauté ses anciens attributs, en totalité ou en partie. A cet égard notre siècle a une volonté bien arrêtée. La résistances des rois aux efforts de ceux qui voulaient les dépouiller, a même exaspéré les esprits au point qu'il s'est formé un parti, celui des républicains, dont l'unique objet est l'abolition complète et radicale de la royauté, et que la singulière doctrine de l'inutilité et même du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et nombreux sectateurs.

Les peuples ont raison de vouloir que les rois déposent ou restreignent leur vieille prérogative ; les gouvernements héritiers de la conquête doivent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal et «le violent. Il serait prématuré de dire que la paix universelle va luire sur la terre ; il ne l'est pas d'affirmer que la guerre ne sera plus qu'un fait

terre furent donc bientôt contraints de renoncer à leur gouvernement mosaïque, et. sans séparer parfaitement la politique de la religion , ils reconnurent à chacun des deux pouvoirs une existence propre. Ils ne constituèrent pas solidement le pouvoir politique hors de la commune; mais ils eurent une organisation communale qui, précisément, parce qu'elle avait pour point de départ l'organisation religieuse, et qu'elle ne s'en distinguait qu'incomplètement, fui forte et compacte quelquefois à l'excès.

secondaire et accidentel dans la vie des peuples. L'industrie , c'est-à-dire l'art de créer la richesse , de multiplier le bien-être et d'embellir le globe , demeure du genre humain , passera désormais avant l'art de tuer et de détruire. L'épée cesse d'être le premier symbole du pouvoir.

Mais les rois ont raison à leur tour de se refuser à laisser réduire leur puissance à un vain simulacre. Indépendamment de toute ambition personnelle , ils voient , de la hauteur où ils sont placés, que le maintien de l'ordre social exige absolument la présence d'un pouvoir digne de ce nom. Ce qui prouve qu'ils voient juste, c'est que les hommes de tous les partis qui sont arrivés au gouvernement, pendant nos crises révolutionnaires, ont tous été du même avis sur cette question , quelle qu*eût été à cet égard leur opinion antérieure : c'est le seul point sur lequel ils aient été unanimes.

C'est qu'en effet, en même temps que l'on ôte aux gouvernements, il faut leur donner. La guerre n'est plus le principal but de l'activité avouée des peuples ; l'emploi de la force brutale est de moins en moins nécessaire à la conservation de la société ; réduisons donc successivement d'une main sûre celles des prérogatives de l'autorité qui lui donnent le caractère exclusivement guerrier, et qui mettent notre vie et notre liberté à la discrétion de ses agents armés ! Puisque l'industrie

occupe une place de plus en plus grande dans l'existence individuelle et publique des nations , faisons-la de plus en plus entrer dans le cercle de l'action gouvernementale , en classant parmi les attributions du gouvernement les trois ressorts du mouvement industriel, les banques, les voies de communication et les écoles ; à condition , bien entendu, que le gouvernement soit en mesure d'user pour le bien général du droit nouveau dont on l'investirait en échange du droit ancien dont il se serait démis.

Les banques, les voies de communication et les écoles, sont des instruments de gouvernement qu'il y a beaucoup d'inconvénients à laisser complètement en dehors du cercle de l'influence des pouvoirs publics; il n^ en a pas à les y incorporer partiellement, de manière à ne point étouffer l'esprit d'entreprise individuelle.

L'autorité publique exercerait alors des fonctions directrices conformes aux tendances des populations. Elle présiderait aux faits les plus importants de leur activité ; elle mériterait réellement alors le nom de gouvernement ; elle posséderait un nouveau mode d'action eoercitif et répressif, qui est le seul compatible avec les progrès de l'esprit de liberté. Au lieu d'avoir prise sur le corps et sur le sang , elle aurait prise sur le travail et sur la bourse de l'homme. Un nouveau degré d'inviolabilité serait acquis à

la personnalité humaine , sans que l'ordre social cessât d'être suffisamment garanti.

Par là enfin , l'avènement politiqué de l'industrie serait consommé. Au lieu d'être une cause d'instabilité, une fois assurée de son rang et affermie dans son assiette , l'industrie remplirait constamment, dans la mesure qui lui est propre, un rôle conservateur.

Tout est mûr pour cette transfiguration politique.

Il y a quarante ans, les peuples foulaient marcher au progrès par le renversement de l'ordre ancien. La haine a cessé d'être leur principale conseillère ; leur fureur de démolition s'est calmée; ils songent beaucoup moins à secouer le joug des tyrans, beaucoup plus à s'affranchir de la misère et de l'ignorance. La route de la liberté qui est préférable pour l'Europe, et qui y serait préférée aujourd'hui, est celle qui passe par l'aisance, l'éducation, le travail. Ceux qui furent les chefs temporels et spirituels des peuples reconquerraient bientôt leur rang, si, dépouillant les sentiments d'alarme dont les avaient remplis d'horribles imprécations contre le dernier des rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, savaient et osaient se mettre à la tête d'un grand mouvement dans ce sens; car les populations les y suivraient avec ravissement. Par quelle fatalité hésiteraient-ils encore ?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que

l'exemple en cela doit venir de la France. Ce n'est pas elle qui me plus de trésors en caisse ; ce n'est pas elle qui compte le plus de soldats sous ses drapeaux , le plus de bâtiments dans ses ports, le plus de canons dans ses forteresses ; mais c'est elle qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le plus haut placé ; c'est d'elle que le monde est habitué à"' recevoir le mot d'ordre. Londres , avec ses milliers de vaisseaux ,#pourrait être en feu, sans que l'univers non -britannique s'en émût autrement que comme d'une lamentable infortune arrivée à ' un étranger; une simple émeute dans Paris a son contre-coup au bout de l'univers. La crise de Juillet a enfanté la Réforme ; la Réforme n'eût jamais produit Juillet. C'est que la France est le cœur du monde. Les affaires de la France sont les affaires de tous; les intérêts qu'elle épouse ne sont pas ceux d'une ambition égoïste; ce sont ceux de la civilisation. Quand la France parle, on l'écoute, parce que les sentiments qu'elle exprime ne sont pas seulement les siens à elle, ce sont ceux du genre humain. Quand elle agit, on l'imite, parce qu'elle ne fait que ce que tous ont besoin de faire.

La France a été la première à introniser la liberté sur le continent européen ; c'est à elle à réhabiliter le principe d'autorité, aujourd'hui que le temps en est venu. Elle a protégé les peuples

334 l'état-emïiee.

quand il le fallait; il lui appartient de protéger les rois, non par la force de Fépée, quoiqu'elle ne doive point briser la sienne , qui a accompli tant de prouesses au seul profit de la civilisation ; ce serait un sacrilège; mais par la sagesse et la moralité des règles nouvelles qu'elle fera passer dans l'art de gouverner, par la fécondité des attributions nouvelles dont elle investira le pouvoir.

Baltimore. 25 septembre i855.

Il y a deux ans, M. Clay commença un discours au Sénat des États-Unis par ces mots, restés célèbres de ce côté de l'Atlantique : « Nous sommes au milieu d'une révolution. » C'était à l'époque ou le général Jackson venait, par un acte d'autorité inouï dans les annales de l'Union américaine , par un vrai coup d'État , de trancher contre la Banque une question que ses propres amis au Congrès et ses ministres eux-mêmes se refusaient à résoudre. Beaucoup d'autres depuis ont répété ces paroles. En dernier lieu , après les scènes de meurtre , de torture et de destruction qui ont signalé les États-Unis dans les États à esclaves et dans ceux où l'esclavage n'est pas reconnu , dans les campagnes et dans les villes , à

Boston , la ville républicaine par excellence, aussi bien qu'à Baltimore , à qui certains excès sanglants, commis en 1812 à l'occasion de'la guerre contre l'Angleterre, ont valu le nom de Mob- Town (ville de l'émeute), les bons citoyens se disaient avec douleur en s'abordant les uns les autres : « Nous sommes au milieu d'une révolution. »

Il faut reconnaître à l'honneur de la race anglaise, qu'elle est, plus que toutes les autres, imprégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu'à ces derniers temps , les Anglo-Américains se sont montrés, sous ce rapport, ce qu'ils sont sous beaucoup d'autres, des Anglais renforcés. Il y a des peuples qui ne comprennent la loi que sous la forme vivante , c'est-à-dire qu'autant qu'elle est personnifiée dans un homme. Ils savent obéir à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter une lettre morte. Avec eux, la gloire et la prospérité de l'État dépendent médiocrement de la qualité des lois, beaucoup de la qualité des hommes chargés d'en être les interprètes. Chez eux, l'empire grandit et déchoit tour à tour, selon que le souverain , quel qu'en soit le titre, est un homme supérieur ou un personnage vulgaire. Tel paraît être en général le caractère des nations asiatiques. L'Anglais est moulé sur un type tout différent. Il lui coûte peu de s'incliner devant un texte; il ne se prête gue de mauvaise grâce à

LETTRE XXXÏ, 337

s'incliner devant un homme. Il n'a pas besoin qu'un homme vienne lui enjoindre d'observer la loi; il sait lui-même , sans effort et d'instinct, s'y conformer. Ceci revient à dire que l'Anglais a en lui le principe du selj-government ; ceci rend t compte du succès que ce système politique a eu aux États-Unis où la race anglaise s'est pleinement développée suivant sa nature.

Malheureusement, le sentiment de respect à la loi semble s'effacer chez les Américains. Ce peuple , éminemment pratique à d'autres égards , a fait ou s'est laissé faire en politique de la théorie à perte de vue, de la logique quand même; il n'a reculé devant aucune des conséquences du principe de la souveraineté populaire , du moins tant que ces conséquences le flattaient ; comme s'il y avait au monde un principe, un seul, même celui de la charité chrétienne, qui fût susceptible d'être indéfiniment passé au laminoir sans produire en dernier résultat l'absurde pur et simple. On est donc arrivé à nier , aux États-Unis , qu'il y eût aucun principe de justice vrai en lui-même et par lui-même, et à admettre que la volonté actuelle du peuple était nécessairement et toujours la justice; on y a posé en fait l'infaillibilité du peuple à chaque instant et en toute chose, et par là on a ouvert la porte à la tyrannie d'une minorité turbulente qui se dit le peuple (1).

( 1) Ou a remarqué que tous les désordres commis à New-York,

338 SYMPTOMES DE ÈÉVOLUTION.

L'intervention de cette justice prétendue populaire, s'exerçant ab irato par les mains de quelques furieux, qui s'intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du Tea-Partj (1) de 1773 , est une Calamité au sein d'un pays où il n'y a d'autre garantie de la paix publique que le respiect à la loi, et où le législateur, supposant l'ordre , n'a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a en outre l'inconvénient d'être le plus sou- Vent injuste. La plupart des hommes qui ont été pendus Ou battus de verges , ou torturés de vingt façons (2) atroces dans le Sud, comme étant des abolitionistes , c'est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'étaient, selon toute apparence, que des hommes

à Philadelphie et à Baltimore, étaient l'ouvrage d'une poignée d'hommes suivis d'une bandé d'enfants semblables à ce type de dépravation prématurée , connu chez nous sous le nom de gamin de Paris. Il est fort rare qu'il y ait eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas eu la moitié.

(l) On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent, en plein midi, Sous les yeux du gouverneur anglais «t de la garnison anglaise , jeter à la mer le thé ameûé à leur port. Ce fut le début de la révolution américaine.

(a) Un journal de Virginie rapportait qu'un abolitioniste , étant tombé entre les mains d'un comité de vigilance , fut dépouillé, étendu à plat ventre , et què, sur son dos nu , les exécuteurs promenèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans la chair du patient. Un journal de New-York rapportait ce fait sans d'autres commentaires que d agréables plaisanteries.

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peu soigneux de cacher dans leurs discours l'hoi •reur que leur inspirait l'esclavage. Il est même douteux que les prétendus eomplots, à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et blancs , aient eu une existence réelle et sérieuse. Il n'en a été jusqu'à présent administré aucune preuve qui pût être admise par une cour de justice. A Baltimore , lors des dévastations du mois dernier , qui ont duré quatre jours, cette soi-disant justice a été injuste jusqu'à la stupidité. E'émeùte, là, voulait punir, disait-elle, les fripons qui avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland. Il est en effet de notoriété publique , à Baltimore, que la banqueroute de cet établissement est frauduleuse? que, la veille du jour où elle suspendit ses paiements, cette banque, afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier, offrait de gros intérêts pour les dépôts, grands ou petits , qui lui seraient confiés ; mais il était aussi de notoriété publique que les méfaits de cette banque étaient l'œuvre d'un certain Évan Poultney , qui était à lui seul la banque tout entière. Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de l'ouvrier, la spoliation de la veuve et de l'orphelin, l'émeute alla demander raison, à qui? aux syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce ne fut que le troisième jour que l'émeute s'avisa de rendre visite à Poultney ; mais lui , sans se dé-

concerter, se prit à dire en soupirant qu'il était un pécheur , qu'il était bien coupable envers son prochain! Il se frappa la poitrine en signe de repentir, et, dans un jargon puritain, s'accusa lui» même plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci ébahis, comme Orgon, de tant de sainteté., firent comme lui des excuses à Tartufe, essuyèrent avec soin l'entrée de sa maison et ses escaliers de marbre blanc qu'ils avaient salis, et allèrent saccager la maison du maire, parce que la veille un faible détachement de milice, spontanément assemblé, avait fait feu sur eux dans un cas de légitime défense , non sans s'être tenu long-temps immobile sous une grêle de pierres.

Ces désordres sont effrayants par leur caractère de généralité ; ils le sont parce qu'ils éclatent à toute occasion ; ils le sont d'autant plus que leur gravité est moins sentie. Il se rencontre peu de voix pour les flétrir, il s'en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle émeute qui , en France , serait un coup de mort pour les affaires, n'empêche ici personne d'aller à la Bourse, de spéculer, de remuer des dollars et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin , on se demande et on se donne les nouvelles. Ici l'on a pendu un noir, ailleurs on a fustigé des blancs ; à Philadelphie, dix maisons ont été

démolies; à Buffalo, à Utica, des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on •passe au prix du coton et du café , aux arrivages de farine, de planches et de tabac, et l'on s'absorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. Je suis stupéfait de voir comment le mot de légalité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen l'invoque; le règne de la loi semble fini, nous voici sbus le règne de Xexpecliency, c'est-à-dire de la convenance passagère. Adieu les règles de la justice, les grands principes de 1776 et de 89. Vive l'intérêt du moment, interprété par je ne sais qui, pour le succès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce !

Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à Vicksburg sans forme de procès : c'étaient des joueurs, vous dit-on, c'était le fléau du pays. Les citoyens les plus respectables de Vicksburg ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui garantit à tousfrvos concitoyens le jugement par jury; mais cette vieille équité saxonne dont vous vous vantez? — Aucun1 tribunal n'eût pu nous en délivrer; la morale et la religion prononçaient contre eux; c'est cet arrêt qu'à défaut d'autre nous avons exécuté; il y avait nécessité. Expediencyl — En Virginie, des voyageurs venus des Etats du Nord ont été, sous les plus légers prétextes, pour des commérages de diligence, pour des discours de cabaret, traînés Rêvant de

soi-disant comités de vigilance, puis battus, goudronnés et empluniés (1). D'autres, dont tout le crime était d'avoir, par mégarde, dans la poche de leur manteau, des papiers qu'il a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier & abolitionistes , ont été arrêtés par des énergumènes et pendus comme des émissaires de rébellion. Qu'avez-vous fait de l'article de la Constitution qui garantit aux citoyens d'un État protectiop dans les autres Etats ? — Si nous insistions sur ces faits de détail, nous compromettrions l'union du Nord avec le Sud. Eocpediencj ! — Vous , négociants de New-York, voici que les planteurs d'une paroisse delà Louisiane on£ mis à prix la tête de l'un de vous (2) parce qu'il est, disent-ils, un abolitioniste , un amalgamateur. Votre susceptibilité nationale, si vive à l'égard de la France, ne se réveillera-t-elle pas à ce dernier trait d'audace? — Notre commerce avec le Sud fait la moitié de la prospérité de New-York. Expediencyl — Vous, gens de la Nouvelle-Angleterre; vous, citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine ; vous, fils des pèlerins qui s'exilèrent en Hollande d'abord, et ensuite sur les plages arides du Massachusetts ,

(i) Cette punition populaire, fort en vogue aujourd'hui, consiste à arroser le patient de goudron et à le courrir ensuite de plumes.

(fi) M* Arthur Tappan»

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plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts ; vous , si orgueilleux de vos libertés, comment abdiquez-vous la plus précieuse de toutes, celle de la presse, aux mains d'un maître de poste (1)? — Toujours la même réponse : Expedieney ! — Il semble qu'aux États- Unis il n'y ait plus, en politique, de principes que sauf le bon plaisir des passions , et que les lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle, arme sa milice, achète de la poudre et jette le gant au Congrès. Quand un autre État , comme l'Ohio, est mécontent de la ligne qu'on lui a assignée pour frontière, il déclare la guerre au Michigan, son voisin, pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts, dans leur sauvage intolérance, se sentent offusqués de la présence d'un couvent catholique, dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles, sans distinction de religion , ils le saccagent, y mettent le feu, et le couvent brûle à la vue d'une ville de 70,000 âmes , sans qu'une goutte d'eau y soit jetée pour l'éteindre, sans qu'ij se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche attentat. Quand un gouverneur de Géorgie rencontre un magistrat intègre qui s'interpose entre

(1) Voif la Noté 5p à Ja fin du Volume*

la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que l'on est impatient de dépouiller, il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d'État (1). Et, je le répète, ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes eux-mêmes, si multipliés qu'ils soient, c'est qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici , à New- York, le sac des églises et des écoles des noirs était unspectacle que l'on contemplait, où les négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction; on criait hourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore , , une foule nombreuse battait des mains sans s'inquiéter de qui on démolissait la maison , et des dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air.

Autre symptôme plus effrayant encore : le courage civil, cette vertu des Hampden, cette gloire de la race anglaise, qui brilla d'un éclat si pur aux États-Unis, tant que vécurent les hommes de qui l'Union tient son indépendance, paraît mo-^ mentanément s'éteindre; je dis momentanément, car il y a chez la nation américaine un fond d'énergie qui ne peut manquer de se ranimer un jour et de réagir. La presse qui, sauf un petit nombre d'exceptions honorables, ne possède pas et ne mérite pas, aux États-Unis, la considération qui l'entoure en France, la presse

(x) C'est ce qui a eu lieu il y a uu an , de la part du gouverneur actuel de la Géorgie, M. Lumpkin.

qui, ici, est si outrageusement violente et brutale contre les membres du Congrès d'opinion adverse, est au contraire plus que réservée envers la masse. La presse américaine est libre en ce sens qu'elle ne paie ni cautionnement ni timbre; mais elle est dépendante d'une opinion publique absolue, capricieuse et peu éclairée dans son despotisme. Cette opinion publique démocratique veut que l'on flatte ses passions du moment, et n'entend pas qu'on lui fasse la morale. C'est un maître à qui l'on déplaît aisément , et qui témoigne vite son déplaisir. Le journaliste américain n'ignore pas qu'à^a moindre bardiesse on le quittera. Depuis les derniers événements, ce n'est pas la seule crainte qui le préoccupe : il sait que s'il prenait envie à l'un de ses ennemis de le signaler comme abolitioniste , par exemple, il serait très aisé d'ameuter sur le port trente Irlandais et autant I de polissons des rues , qui viendraient piller et démolir sa maison, goudronner, emplumer et exiler sa personne (1), sans que l'autorité s'interposât. Il est donc démesurément circonspect. En un mot, il y a maintenant aux États-Unis un commencement de terreur. Les hommes courageux

(1) Un journaliste de Boston vient, il y a quelques jours, d'être ainsi chassé de la ville par une émeute, pour cause d'abolitionisme. Il y a deux mois environ que, pour avoir déplu à une compagnie de milice, un journaliste de la Nouvelle-Orléans a été frappé du même ostracisme .

et dévoués à la cause des lois n'ont pas de point d'appui dans la presse ; et là où l'autorité serait disposée à leur en fournir un, il se trouve insuffisant, soit que l'autorité ait peur, soit qu'elle veuille ménager ses intérêts de parti , soit qu'elle n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de répression matérielle. Il ne reste plus au petit nombre de bons citoyens que la^ situation de leur pays alarme vivement, d'autres ressources que de s'unir en associations patriotiques , et de se former en compagnies de milices , de créer enfin une garde nationale sous la forme qu'autorisent les lois et les usages du pays. Ils sentent qu'il létfaut, et cependant ils hésitent, parce qu'ils craignent d'organiser ainsi la guerre civile. Les Baltimoriens paraissent pourtant déterminés à en essayer. On parle aussi d'une loi qui rendrait les coin- < munes responsables des dévastations qu'elles auraient laissé commettre dans leur sein. Cette loi, si elle ne prévenait pas complètement les désordres , car ici l'impôt est principalement supporté par les riches, aurait au moins l'avantage d'en réparer les effets matériels.

La génération actuelle des Etats-Unis, nourrie dans les affaires, vivant dans une atmosphère d'intérêts, si elle est supérieure à la génération révolutionnaire en intelligence commerciale et* en audace industrielle, lui est bien inférieure en courage civil et en amour du bien public; Chose

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déplorable ^ dire! Pefnièrement, quand Baltimore eut été pendant quatre jours à la merci du génie (de la destruction , quand la sécurité de la ville eut été vainement promenée du maire au shériff, du shériff au commandant de la milice, quand les prisons eurent été forcées, le maire et les miliciens pillés, quand le sentiment général eut enfin réveillé celui de l'ordre , il ne se trouva personne, dans cette ville de cent mille âmes, qui put ou qui osât se mettre à la téte du mouvement. Quand les citoyens les plus recommanclables et les plus intéressés à la tranquillité publique furent réunis en meeting, à la Bourse, cette montagne en travail n'accoucha que de longs considérants avocassiers sur Jies avantages de l'ordre, et d'une kirielle bavarde de résolutions cjui ne i solvaient rien. Il fallut, ô honte! qu'un vieux débris de l'Indépendance , un vieillard de 8i ans, qui s'était retiré du Congrès pour aller terminer en paix sa longue carrière, sentit, à ce spectacle , p on sang cjemi-glacé par l'âge bouillonner dans ses veines et monter à son front, et qu'il se levât pour rendre du cœur à cette foule d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur ville subir le despotime d'une bande d'ivrognes et de gamins. Il fallut que ce vieillard indigné, interrompant la lecture des résolutions interminables, s'écriât énergiquement : « Damn your résolutions! (au diable vos résolutions!) Donnez-

moi une épée et trente hommes, et je vous réponds du bon ordre! — Comment, général Smith, lui dit l'un des irrésolus faiseurs de résolutions, vous tireriez sur vos concitoyens? — Ceux qui viennent, au mépris des lois, chasser leur voisin de sa maison, la saccager, et réduire . sa femme et ses enfants à la misère, ceux-là ne sont pas mes concitoyens, » répondit le général Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que nul n'osait dire, furent accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé par acclamation commandant de la force publique, et peu de jours après il fut élu maire. Depuis lors Baltimore est tranquille. Mais lorsqu'on réfléchit que l'ordre n'a pu se rétablir dans, une grande et florissante cité que parce qu'il s'est rencontré là un vétéran que la mort avait par hasard épargné, et qui a trouvé en luimême assez d'énergie pour venir, un pied dans la tombe, enseigner une dernière fois par son exemple à ses concitoyens, les traditions des beaux jours de la liberté américaine, n'est-on pas forcé de répéter avec M. Clay : « Nous sommes au milieu d'une révolution ? »

M. Clay n'a pas été faux prophète, car les événements qui se sont succédé depuis qu'il prononça ces paroles , annoncent qu'une crise est imminente. Le système américain ne joue plus régulièrement. Au Nord, l'extension illimitée du

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droit de suffrage, sans la création d'aucune institution politique régulatrice, a rompu tout équilibre. Au Sud, la vieille base empruntée aux sociétés d'avant J.-C. , sur laquelle on a voulu élever au xixe siècle un ordre social nouveau , s'agite et menace de bouleverser l'œuvre à demi achevéedesimprévoyantsbâtisseurs.Dansi'Ouest, une population sortie de terre sous l'empire de circonstances sans pareilles dans les fastes du monde, affecte déjà des prétentions de prépondérance, disons mieux, de domination sur le Nord et le Sud. Partout les relations établies par l'ancien pacte fédéral viennent se heurter contre des incompatibilités, ^a rupture de l'Union , dont l'idée seule eût fait frémir il y a dix ans, qui était rangée parmi les choses infâmes qu'il n'est pas permis de nommer, la rupture de l'Union a été appelée sans que la foudre soit tombée sur la tète du sacrilège. Maintenant c'est un lieu commun de conversation. Or la rupture de l'Union, si elle avait lieu, serait la plus compKte des révolutions possibles.

Quels doivent être les caractères de cette révolution que l'on sent venir? À quelles institutions donnera-t-elle le jour? Qu'est-ce qui doit périr dans cette liquidation ? Qu'est-ce qui doit grandir dans ces orages? Qu'est-ce qui doit s'y tremper pour résister ensuite à l'action des siècles? Je ne me sens pas le don de prophétie, et je n'essaierai

pas de pénétrer le mystère des destinées du Nouveaû-Monde. H y a cependant en moi une conviction : c'est qu'un peuple qui possède ï'énergie et l'intelligence dont sont doués les Américains; un peuple qui a, comme ils l'ont, le génie du travail, qui, comme eux, combine la persévérance avec l'esprit de ressources, qui est essentiellement méthodique et rangé , et qui , à défaut de croyances bien vives, est du moins imbu jusqu'à la moelle des os d'habitudes religieuses , un tel peuple ne peut être né d'hier pour disparaître demain. La nation américaine, malgré ses défauts originels, malgré les lacunes nombreuses qu'une croissance précipitée et une éducation superficielle ont laissées dans ses idées, ses coutumes et ses sentiments, est vraiment grande et forte. Pour de telles nations, les plus violentes tempêtes sont de salutaires épreuves qui les fortifient, de solennels enseignements qui éclairent leur esprit, élèvent leur âme et affermissent leur moralité.

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