XXXII
Baltimore, 8 octobre i835.
La société américaine se compose d'éléments autres que ceux de la société européenne en général, et française en particulier. En analysant celle-ci, on y trouve au premier rang une ombre d'aristocratie, comprenant les débris des grandes familles de l'ancien régime échappés à la tourmente révolutionnaire, et la progéniture de la noblesse impériale , qui semble , elle aussi , séparée de ses pères par des siècles.
En dessous, s'étend une bourgeoisie nombreuse, en deux parties fort distinctes : l'une, la bourgeoisie active, embrasse le commerce, l'industrie, la classe bien rare encore des industriels agricoles ou propriétaires producteurs, les gens de loi et les
pro fessions libérales; l'autre, désignée quelquefois sous le nom de bourgeoisie oisive (1), est formée des détenteurs inactifs du sol, gens qui tirent de leurs terres , par l'intermédiaire de leurs fermiers ou colons partiaires, un revenu de 2,000 à 7 ou 8,000 fr. , sur lequel ils vivent sans pouvoir l'accroître, et même sans y songer sérieusement; la classe peu .considérable^ des rentiers s'y joint comme un appendice.
Ces deux sections de la bourgeoisie diffèrent essentiellement l'une de l'autre, en ce que la première travaille, tandis que consommer et jouir sont toute la vie de la seconde. L'une augmente son avoir, et peut par conséquent se tenir toujours au-dessus du flot, et maintenir son niveau, sinon le hausser; l'autre, comme l'a dit M. Laffitte, successivement transportée par le temps dans une société à la richesse de laquelle chaque jour ajoute quelque chose, se trouve chaque jour relativement plus pauvre , et doit décroître. Elles diffèrent par leur origine : l'une est plus essentiellement tiers-état; l'autre a des prétentions nobiliaires; elle est la progéniture ou au moins l'héritière et la continuatrice de la petite noblesse des campagnes. Sous la restauration , elles ont différé d'opinion politique : l'une siégeait princi-
(i) Je me servirai quelquefois de ce mot, sans y attacher aucun sens flétrissant ; il ne m'a pas été possible d'en trouver un autre qui exprimât mieux ja condition de celte classe.
LETTRE XXXIÎ. 353
paiement au côté gauche, l'autre préférait le coté droit. Aujourd'hui , la première accepte sans réserve la dynastie nouvelle ; la seconde , plus difficile à contenter en fait de garanties d'ordre , et prompte à s'alarmer sur toute violation du droit ancien, conserve encore de secrets penchants pour l'antique légitimité. Sous le rapport religieux, celle-ci est sceptique, et croirait volontiers que la philosophie voltairienne et les théories de l'opposition de quinze ans sont le nec plus ultra de l'entendement humain ; celle-là, ébranlée dans sa foi, garde cependant le feu sacré du sentiment religieux, repousse les conceptions désorganisatrices du xviii6 siècle, et dédaigne les élucubrations des publicistes libéraux de la restauration. La première se pique de positivisme et n'a que des préoccupations matérielles; la seconde s'inquiète davantage des grands principes conservateurs de la société , mais se refuse à reconnaître les intérêts nouveaux qui doivent entrer en partage avec ceux du passé.
Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont cependant pas séparées autant que je l'indique ici; elles se mêlent et se croisent. Une grande portion de la bourgeoisie participe de l'une et de l'autre , et se porte alternativement de chaque côté, selon le temps et les circonstances. Toutefois, pour être souvent confondus dans la même personne, les deux intérêts n'en sont pas moins distincts, ii. 23
La base de la pyramide est occupée par les paysans et par les ouvriers; elle se subdivise en deux portions : l'une admise à la propriété ; l'autre qui n'y est point arrivée encore, quoiqu'elle y aspire impatiemment. D'un côté, la classe des artisans et des petits cultivateurs; de l'autre, les prolétaires.
Aujourd'hui, il est universellement reconnu que la bourgeoisie domine en France. L'aristocratie est repoussée du pouvoir ou se tient écartée. Les artisans et les petits cultivateurs commencent à peine à lever la tête. Les prolétaires ne comptent point.
Dans les États du Nord de l'Union américaine, la société est beaucoup moins complexe qu'en France. En faisant abstraction de la caste des gens de couleur, il n'y existe que deux classes : la bourgeoisie et la démocratie. Des deux intérêts qui chez nous sont en lutte, un seul a une existence publique, c'est celui du travail.
La bourgeoisie s'y compose d'industriels, de commerçants, d'avocats, de médecins. Les agriculteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre appréciable, non plus que les hommes voués exclusivement à la culture des sciences , des lettres et des arts.
La démocratie comprend les farmers et les mechanics, les cultivateurs et les artisans. En général, le cultivateur est le propriétaire de sa
terre. A l'Ouest, c'est une règle qui «e souffre pas d'exception. La grande propriété territoriale n'existe pas clans le INord et le Nord- Ouest, au moins comme classe (1). H n'y a pas, à proprement parler, de prolétaires, quoiqu'il y ait des journaliers, et que les villes et même les champs abondent de manœuvres dépourvus de capitaux. Ce sont véritablement des apprentis, des étrangers fort souvent, qui débutent chez l'artisan dans la ville, ou chez le cultivateur dans la campagne, et qui deviennent à leur tour artisans et cultivateurs, et souvent, de là, riches industriels, spéculateurs opulents.
Entre ces deux classes, bourgeoisie et démocratie , il n'y a d'ailleurs aucune ligue de démarcation , car les efforts de quelques coteries pour établir des classifications de salons et installer des supériorités de faskian, méritent à peine d'être signalés, et n'ont qu'une valeur négative comme protestations timides et souvent gauches contre les abus de l'égalité. La bourgeoisie et la démocratie ont les mêmes habitudes domestiques
(1) Il reste quelques familles de grands propriétaires vivant sur leurs domaines. Dans TLtat de New-York, par exemple, ou trouve un certain nombre de personnes possédant de grandes étendues de terrain. Il y a aussi des gens qui achètent à bas pris des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce sont das spéculations sur les terres identiquement semblables a des spéculations sur le sucre et le café, et qui ne peuvent être considérées comme constituant une classe de grands propriétaires.
55(ï LA BOURGEOISIE.
et le même genre de vie, votent ensemble et sur le même pied, et ne diffèrent un peu sérieusement que par le culte qu'elles suivent ou par îe banc qu'elles occupent à l'église. On peut avoir une idée assez exacte des rapports habituels de ces deux classes en Amérique, par les relations qui existent aujourd'hui en France entre la riche bourgeoisie et les débris de l'aristocratie.
L'influence politique est aujourd'hui tout entière aux mains de la démocratie américaine, tout comme chez nous elle appartient maintenant à la bourgeoisie. La bourgeoisie américaine n'a de chances d'arriver au pouvoir que temporairement, par suite de divisions accidentelles au sein de la démocratie, en ralliant à elle une portion considérable des artisans et des cultivateurs, ainsi qu'il arriva au commencement de 1834, après les attaques du général Jackson contre la Banque; tout comme l'aristocratie en France ne peut relever, non pas sa bannière (elle n'en a pas en propre), mais celle de la légitimité, qu'autant que l'impéritie du gouvernement susciterait de nouveaux orages, et inspirerait des alarmes sur la sécurité publique aux classes bourgeoises qui le soutiennent de toutes leurs forces.
Dans les États du Sud, la présence de l'esclavage produit une société différente de celles du Nord; la moitié de la population y est composée de prolétaires dans toute l'acception du mot,
c'est-à-dire d'esclaves. L'esclavage appelle nécessairement la grande propriété, cpii est l'aristocratie de fait. La grande propriété s'est maintenue dans le Sud , même avec l'habitude de l'égal partage, quoiqu'elle ait été singulièrement amoindrie.
Dans le Sud , entre ces deux extrêmes , est une classe moyenne formée, comme notre bourgeoisie, de deux éléments, les travailleurs et les oisifs, l'intérêt nouveau et l'intérêt ancien. Le com- «
merce , l'industrie et les professions libérales d'un côté; de l'autre, les propriétaires fonciers, dans le genre de nos propriétaires campagnards du Midi et de l'Ouest, vivant sur leurs terres du revenu qu'y produit la sueur de leurs esclaves, n'ayant point le goût du travail, et n'y ayant point été préparés par l'éducation , ne participant à l'exploitation routinière de leurs domaines que fort indirectement; gens incapables de se retourner si l'esclavage était aboli, tout comme nos propriétaires seraient hors d'état de se faire une existence si leurs propriétés leur étaient ravies.
On conçoit que la loi de l'égal partage a du multiplier cette classe de propriétaires sans industrie; elle est nombreuse dans les anciens Etats du Sud, Virginie, Carolines, Géorgie, et aussi en Louisiane; les temps d'arrêt qu'ont d'abord éprouvés ces Liais, tandis que le §*ord marchait
358 LA BOliliGEOlSLE.
en avant sans gêne, et l'extension que prenait cette classe , sont deux faits corrélatifs qui s'expliquent l'un l'autre. Mais on ne la retrouve pas dans les nouveaux États du Sud. La génération nouvelle du Sud, dévorée, comme celle du Nord, de la passion d'acquérir, est devenue industrieuse comme les Yankées. La culture du coton lui offre une belle carrière ; dans l'Àlabama et le Mississipi, la terre à coton est, comme partout dans l'Ouest, à fort bas prix. La traite intérieure fournit en abondance des esclaves que , grâce au crédit, on paie sans peine, lorsque l'on n'a point de patrimoine , pourvu que l'on ait des amis. Les fils de famille des anciens Etats du Sud, au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la propriété paternelle, avec une poignée d'esclaves, liquident leur avoir, l'augmentent par des emprunts qu'ils sont assurés d'acquitter promptement, et vont établir dans le Sud-Ouest des plantations de coton, sortes de manufactures agricoles, les unes grandes, let autres moyennes, où ils ont eux-mêmes plus ou moins l'activité, les soucis et les espérances d'un entrepreneur d'industrie.
Ainsi , la classe des bourgeois qui ne travaillent pas ou travaillent peu , disparaît des Etats-Unis. Dans les États de l'Ouest, qui sont vraiment le Nouveau-Monde, elle n'existe plus, ni au Sud, ni au Nord; on n'y trouve personne qui ne soit voué à l'industrie agricole, commerciale ou
manufacturière , aux professions libérales ou aux fonctions cléricales.
Les États-Unis diffèrent donc de nous en ce qu'ils n'ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisive, ni prolétaires, au moins dans le Nord. Il ne me semble pourtant pas démontré que, pour ces trois classes , le fait de leur absence ait une seule et même signification. Je ne vois aucune difficulté à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie oisive s'éteignent définitivement dans la société américaine ; tandis que, pour l'aristocratie (1), il me paraîtrait plus exact de dire que l'Amérique n'en a pas encore.
La civilisation , en passant d'un continent à l'autre, s'est donc débarrassée du prolétariat et de la bourgeoisie oisive. Cette double disparition n'est pas un phénomène double; c'est un fait simple, ou du moins ce sont les deux aspects d'un fait unique, le progrès industriel du genre humain. Il me semble inévitable qu'à cet égard l'ancien monde suive l'exemple de l'Amérique ; il tend au même but par des moyens qui lui sont propres; ce que l'on appelle la force des choses, c'est-à-dire la marche providentielle de l'humanité, l'y pousse invinciblement.
(i) Par aristocratie , j'entends ici un corps constitué, composé des diverses supériorités sociales reconnues et constatées suivant nu certain nombre de modes divers , l'un desquels pourraH éir© la naissance. ( Voir la lettre suivante, .\xxjh. \
II y a une loi supérieure à toutes les conventions des sociétés, à tous les codes et à toutes les jurisprudences : c'est que, lorsqu'une classe a cessé de contribuer pour une part à l'œuvre sociale , sa déchéance est imminente ; il ne lui est pas possible de conserver ses avantages à moins que la civilisation tout entière ne s'arrête et ne fasse un de ces repos dont le plus grand exemple est celui de Rome, depuis Auguste jusqu'à Constantin ; mais dès que la colonne se remet en marche, ceux qui ne veulent pas être soldats et qui sont incapables d'être officiers , ceux qui ne sont en mesure d'occuper aucun emploi ni dans les rangs, ni à l'état-major, ni à l'ambulance, nia la cantine, sont abandonnés comme traînards et rayés des rôles.
Cette loi est rigoureuse et impitoyable; nulle puissance humaine ne saurait soustraire à leur sort ceux qu'elle a condamnés; eux seuls peuvent éviter d'être effacés des cadres en y prenant une place active.
C'est ce qui explique pourquoi , chez nous , l'aristocratie nobiliaire a été anéantie. Entre elle et la royauté, il se livra, comme entre la royauté et l'aristocratie anglaise, une longue suite de batailles; mais le succès fut différent comme le génie des deux peuples. En France, l'unité monarchique triompha : Louis XI terrassa l'aristocratie; Richelieu la musela; Louis XIV lui mit le
Lettre xxxn 361
collier de la domesticité. Ainsi réduite , en tant que puissance politique, il ne lui resta plus d'autre domaine que celui du goût et des arts, et elle l'exploita au profit de l'irréligion et de la corruption des mœurs. Lors donc qu'en 1789 elle fut pesée, elle fut trouvée trop légère; l'arrêt des destins fut prononcé, et la révolution l'exécuta avec une brutalité de cannibale. Cette aristocratie infortunée ne se souvint de sa nature qu'au moment de mourir ; elle aborda l'échafaud noblement.
Par la même raison , la bourgeoisie oisive tend à disparaître cbez nous, car elle n'accomplit aucune mission qui ne puisse être remplie sans elle.
Elle n'enrichit pas la société par son travail , quoiqu'elle prétende à être comptée au nombre des producteurs, sous prétexte qu'elle possède le sol et qu'elle exerce une manière de surintendance dans les travaux agricoles. Le fait est qu'elle ignore l'agriculture ; elle connaît par tradition un roulement routinier, mais le paysan le sait tout aussi bien qu'elle et n'a pas besoin qu'elle vienne le lui rappeler. Le propriétaire, il est vrai, dans beaucoup de cas, est payé en nature par le paysan , et vend lui-même alors son grain ; mais le paysan trouverait sans peine le temps de vaquer à ce négoce , et s'en acquitterait tout aussi bien que le bourgeois.
La bourgeoisie oisive ne représente pas non
plus les lumières; à cet égard, elle ne possède rien de plus, rien de moins qu'une petite instruction littéraire dont je ne conteste pas les agréments, mais qui est peu en rapport avec les besoins et les tendances du siècle.
Là où, comme en Angleterre, une noblesse subsiste et maintient sa prérogative, c'est qu'elle remplit une double fonction. Premièrement, elle se voue à l'art le plus difficile de tous , celui de gouverner les hommes; elle y excelle, soit parce qu'elle le cultive par tradition , soit parce qu'elle se recrute soigneusement des hommes qui ont constaté leur supériorité dans la connaissance des divers intérêts sociaux. C'est une raison d'existence qu'il n'est pas possible défaire valoir en faveur de notre bourgeoisie oisive ; celle-ci est notoirement étrangère à la science du gouvernement.
L'autre fonction d'une noblesse, non moins essentielle que la première dans nos siècles policés , consiste à servir de modèle dans l'art de la vie réelle, à enseigner l'art de consommer, sans lequel celui de produire ne procure que des satisfactions imparfaites et illusoires, et à encourager les beaux-arts. Sous ce rapport encore, il n'y a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie oisive. Elle ne brille ni par la grâce , ni par l'élégance, ni par le tact. L'importance qu'elle a acquise depuis la destruction de l'aristocratie, a été funeste à la vieille politesse française, à l'exquise
LETTRE XXXII. 363 ' Ht
urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis cinquante ans , tandis que les Anglais se développaient à cet égard , beaucoup plus que leur humeur roide et inélastique ne semblait le permettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et beaucoup désappris sons l'influence de la bourgeoisie oisive ou même active.
Quant à l'art de consommer et de bien vivre, quant à ce culte de la personne dont les Anglais appellent comfortla seule fraction qu'il leur soit donné d'en sentir, notre bourgeoisie a des leçons à recevoir; elle n'en a plus à donner. Ce n'est pas faute de dispositions natives. Nul peuple n'a reçu de la nature des sens plus subtils que les nôtres. Certes, notre fibre est plus sensible, notre ouïe et notre palais sont bien autrement délicats que ceux des Anglais. Notre aptitude à la consommation et au culte personnel est prouvée par ce fait, que nous sommes en possession de la plupart des métiers qui en relèvent ; le Français a, d'un bout du monde à l'autre, le monopole des emplois de cuisinier et de maître-d'hôtel, de coiffeur et de maîtrededanse,de valet-de^chambre et de tailleur. Mais pour consommer, pourMen vivre, pour entourer son existence du comfort à l'anglaise et de cet autre comfort plus raffiné que, nous Français, nous pouvons concevoir, il faut être riche. Or, notre bourgeoisie est pauvre, et, politiquement, c'est un de ses plus grands défauts ;
36 \ LÀ BOUKGEQ1SIE
elle s'appauvrit de jour en jour soit par l'effet de la loi d'égal partage, soit en raison de son oisiveté qui la condamne à un revenu stationnaire tandis que la richesse publique et le luxe croissent rapidement de toutes parts.
Ainsi obligée à vivre d'économie , il est clair qu'elle ne peut encourager les beaux-arts, car c'est un patronage dont l'exercice coûte cher. 11 exige d'ailleurs une délicatesse de goût qui devient fort rare en France, je le répète, depuis la déchéance de l'aristocratie.
Lorsqu'on analyse la population de l'empire ottoman , on est tout surpris d'arriver à ce résultat, que, dans la Turquie d'Europe, il n'y a que 500,000 Turcs (1) superposés à sept millions d'hommes , et l'on se demande comment la Sublime-Porte est encore debout et s'il n'est pas temps de refouler lesOsmanlis en Asie pour rendre l'indépendance aux peuples qu'ils oppriment. Je suis tout disposé à croire que l'empire ottoman est arrivé au terme de son existence européenne;
(i) La Turquie d'Europe actuelle compte 7, 5oo,ooo habitants environ, dont 5oo,ooo seulement sont Turcs. Ceux-ci résident principalement à Constanlinople. Il y a 0,000,000 de Grecs.
Le reste de la population se compose de Slaves : sauf les Albanais , il y a fort peu de Grecs en Bessarabie, Servie, Moldavie, Valachie et Bulgarie.
Avant la séparation de la Servie , de la Valachie , de la Moldavie et de la Grèce, la population de l'empire ottoman d'Europe était rie io.oon,ooo.
lETTRE XXXI t. 365
et cependant jeisuis convaincu que si les cinq cent mille Turcs partaient, sans être remplacés par aucun élément extérieur aux populations indigènes, les déchirements de l'anarchie succéderaient aû repos maladif au sein duquel languissent ces beaux pays; toutes ces nations d'origine et de croyances diverses se heurteraient et s'entredévo reraient. C'est que les Turcs, s'ils ne représentent par l'ordre dans l'Albanie et la Romélie, représentent au moins l'absence du désordre. On peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la même mission négative sur le territoire français, et que , si elle disparaissait, la France elle-même périrait bientôt dans d'horribles convulsions.
Mais cette comparaison , dont la bourgeoisie oisive ne peut être flattée, et dont je ne pensé pas qu'elle réclame le bénéfice , est absolument inexacte. La population française est infiniment plus homogène que celle des provinces turques. Elle est aussi plus avancée. La plupart de nos prolétaires des villes et des champs sont prêts pour une autre existence, et ils y aspirent ardemment; c'est la société qui n'est pas prête, elle, pour la leur donner. Il ne leur manque autre chose que le bienfait de l'éducation, et un plus facile accès à la propriété, c'est-à-dire, des conditions meilleures et des occasions plus multipliées de travail, pour être en état d'exercer, aussi bien qu'une grande partie de la bour-
geoisie, la plénitude des droits de citoyen (1).
D'ailleurs il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgeoisie oisive représente en totalité ou en partie l'élément d'ordre, ce n'est qu'à l'aide et par Fintermédiaire de quatre cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises, tandis que dans l'empire ottoman, il suffit d'une poignée de sol* dats pour tenir en respect les rayas et la multitude des croyants ; ce qui démontre clairement que cette bourgeoisie ne conserve plus sa prédominance qu'en opposant aux niasses la force des masses elles-mêmes : position critique à faire frémir, et qu'il est impossible de faire durer , car toutes les baïonnettes commencent à être intelligentes.
La bourgeoisie oisive n'a donc plus qu'un parti à prendre, c'est de passer dans les rangs de la bourgeoisie qui travaille; c'est de se préparer à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. Lorsqu'elle le voudra , nos campagnes, qui composent spécialement son domaine, changeront de face comme par enchantement , et nos paysans , qui, l'on ne saurait trop le répéter, forment réellement en France la classe la plus nombreuse et la
(1) Beaucoup de paysans sont devenus propriétaires pendant la révolution , et ont montré alors qu'ils n'avaient plus besoin des leçons de la bourgeoisie pour rendre le sol productif, pour gérer une propriété et élever une famille.
LETTRE XXXIT. 367
plus pauvre, së'rout élevés à une condition meilleure, dont ils sont dignes. Elle est responsable , de moitié avec le gouvernement, à qui appartient l'initiative de tous les grands projets d'amélioration, de l'avancement de vingt-cinq millions de prolétaires agricoles.
Dans cette métamorphose elle a tout à gagner. Par là, elle maintiendra son rang social et s'y raffermira, car elle reconquerra ainsi la confiance des masses, et justifiera sa supériorité par un fécond patronage. Elle échangera une existence gênée contre une belle aisance , ou même contre la richesse , et les dégoûts de la fainéantise contre la satisfaction qu'inspire la conscience du bien que l'on a fait, et d'un grand devoir qu'on a loyalement rempli.
Déjà, cette honorable désertion du drapeau de l'oisiveté à celui du travail s'opère tous les jours. Félicitons-nous-en : faisons des vœux pour qu'elle s'accélère, car il n'y a pas de temps à perdre. Insistons surtout près du gouvernement pour qu'il la facilite par toutes les mesures propres à développer le travail , par tous les moyens qui peuvent hâter les progrès de l'agriculture, et inspirer à la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer à cet art le premier de tous.
i/ A R f STO CR ATIE .
Philadelphie, 1 3 octobre i835.
Il n'y a de grande société durable qu'autant que l'autorité y est constituée. On conçoit cependant un cas où l'autorité peut être momentanément tenue à l'ombre ; lorsque de puissantes nations sont à la recherche des formes politiques et sociales qui leur conviennent, lorsqu'elles ont à passer d'essai en essai, à tâtonner et à se retourner successivement en sens divers, lorsque d'ailleurs leur isolement du reste du monde garantit leur indépendance et les dispense de s'organiser en vue d'une invasion, il est permis, il est nécessaire qu'elles se réservent la plus grande aisance de mouvement , et qu'elles réduisent le nombre de leurs attaches tout juste à ce qu'il faut pour que le système reste d'une seule pièce, ir. 24
370 l'aristocratie.
Mais , encore un coup, une société sans ordre fixe et sans liens politiques est une anomalie , un phénomène transitoire. Les liens sociaux de l'opinion et de la religion , les seuls qui subsistent ici, ne peuvent suppléer à l'absence des liens politiques , qu'en se resserrant jusqu'à la tyrannie. D'ailleurs, une fois qu'il y a des grandes villes , comme New-York, Philadelphie, Baltimore, et une nombreuse population mobile que l'opinion et la religion ne peuvent surveiller de près , les moeurs et les croyances ont absolument besoin du ferme appui des lois.
La gravité et la fréquence des désordres qui éclatent maintenant dans l'Union américaine, prouvent que les temps sont proches où l'autorité devra s'y organiser. Il y a des intérêts alarmés dans le Sud, par exemple, qui, en l'absence d'une protection légale , se protègent eux-mêmes brutalement, à tort et à travers, et qui doivent sentir la nécessité d'un pouvoir sur lequel ils puissent se reposer du soin de les défendre. Au Nord, il y a dans les villes, parmi la bourgeoisie, une population amollie ou plutôt policée par la richesse, qui. n'a plus de goût pour cette portion du $elf~government qui consiste dans la répression de la violence par la force, et, parmi la démocratie , un élément inquiet et indocile, que la force seule peut contenir. Ces deux classes particulières au Nord, qui grossis-
LETTRE XXXIIf. 371
sent tous les jours, ne pourront bientôt plus vivre l'une près de l'autre que moyennant l'interposition d'un pouvoir.
L'autorité a deux bases sur lesquelles, pour .être stable, elle doit s'appuyer comme l'homme sur ses deux pieds : l'unité ou centralisation , et le classement hiérarchique. Les bases correspondantes de la liberté sont l'indépendance de la localité, de la famille et de l'individu, et l'égalité. L'unité ou centralisation commence à apparaître au sein de plusieurs des États de l'Union Américaine (1).
Il n'est pas exact de dire que les Américains aient absolument nié le principe d'autorité, car ils ont posé, dès l'origine, un principe de souveraineté, celui de la souveraineté du peuple. 11 est vrai qu'ils l'entendaient d'abord négativement, c'est-à-dire comme un renversement pur et simple de l'autorité à l'européenne, du pouvoir militaire fondé sur la conquête ; mais une fois que la doctrine de l'égalité eut assuré la prédominance à la démocratie sur la bourgeoisie, la démocratie se mit peu à peu à exercer cette souveraineté au profit de son intérêt bien ou mal entendu, de ses passions bonnes ou mauvaises: il y eut pouvoir dans toute l'acception du mot. Il y a même eu dictature. Celle-ci n'a point été
(0 Voir Lettre xxx.
372 l'aristocratie.
permanente à beaucoup près; elle ne s'est; montrée que par saccades et par intervalles. La plupart du temps elle sommeillait et laissait le champ libre à l'individualisme. Elle ne se réveillait que pour frapper un grand coup et se rendormir ensuite ; mais quelle qu'ait été l'irrégularité de son action, un fait essentiel a été accompli: il y a eu pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi; il y en a eu de plus en plus.
Les États de la Nouvelle-Angleterre , qui sont le morcellement et l'individualisme incarnés, sont ceux qui ont fait le moins de pas dans cette voie. Les anciens Etats du Sud, quoiqu'ils aient plus de centralisation dans le sang, se sont aussi montrés assez timides. Les États qui se sont le plus avancés sont ceux du Centre, et particulièrement celui de New-York; l'Ouest, et particulièrement le Nord-Ouest , semble disposé à les imiter.
Ce pouvoir unitaire agissant par bouffées, véritable centralisation à éclipses, a eu deux modes d'action, l'un négatif, l'autre positif. Négativement, il a imposé des limites, quelquefois étroites, à l'indépendance des individualités personnelles et des individualités collectives. Il a réduit, par exemple, les privilèges des compagnies anonymes en général, et en particulier celles des compagnies de chemins de fer et de ceux des banques, ou même il s'est arrogé l'omnipotence à leur égard : en ce moment , dans les États
du Nord, le parti démocratique pousse un toile contre toutes les compagnies. Il a fait des règlements commerciaux restrictifs , tels que les lois d'inspection des denrées d'exportation (^.Activement, il est intervenu dans les transactions de particulier à particulier, pour les déclarer nulles ou pour les suspendre : c'est ainsi que dans l'Ouest il a été fait diverses lois rétroactives accordant des délais aux débiteurs ; ou il a cassé en masse des tribunaux qui se refusaient à plier, comme dans le Kentucky; ou il a institué des monopoles qu'il vendait au profit de l'Etat , tel que le chemin de fer d'Amboy à Camden (de New-York à Philadelphie). Depuis un petit nombre d'années , il a commencé à adopter d'autres mesures essentiellement organiques et de la plus haute portée ; il a entamé la centralisation des écoles , des grandes voies de communication et des banques, c'est-à-dire des trois institutions les plus capi-
(1) Les mesures restrictives adoptées contre les compagnies sont dictées par la défiance. On craint, non sans raison dans quelques cas, que les compagnies ne deviennent trop puissantes et ne soient dangereuses pour les libertés publiques. DanslaKouvelle-Angleterre , les législateurs ' du Massachusetts, par exemple, avaient prévu le cas, et leur principe de morcellement les avait conduits à limiter , bien avant ceux des autres États , les prérogatives des compagnies. Dans cet État , tous les actionnaires d une compagnie sont individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie ; c'est-à-dire qu'il n'y existe pas de compagnies anonymes , quoiqu'il y ait des compagnies qualifiées à'incorporated , ce qui est le terme correspondant.
374 l'aristocratie.
taies dans une société vouée à l'industrie. Ainsi se développent aux États-Unis les germes d'une centralisation effective qui n'embrasserait ni plus ni moins que les intérêts dominants du pays. A cet égard, le Nord et le Sud , l'Est et l'Ouest, paraissent devoir être bientôt unanimes, à l'exception de la Nouvelle-Angleterre , que ses idées de morcellement retiennent en arrière dans ce mouvement nouveau (1).
S'il y a un écueil à redouter, pour une époque prochaine, dans les États du Nord, ce n*est pas que le pouvoir y manque, c'est qu'il y en ait trop. Autant la démocratie de ces États est ombrageuse à l'égard du pouvoir militaire, autant elle paraît devenir facile à l'égard de la centralisation législative. Elle se refuse à en appeler à la force armée, même pour la répression des plus brutales violences ; mais elle abuserait volontiers de l'omnipotence des délégués du peuple j elle ne serait pas éloignée , pour peu que les circonstances Fy provoquassent, de la pousser jusqu'à la tyrannie. Le gouvernement représentatif perd son caractère de transaction entre les divers intérêts sociaux, et dégénère en instrument de despotisme dans les mains de la majorité numérique. En Amérique, il a commencé par être une charte octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Main-
(1) Voir U Note i4 à la lin du Volume.
tenant les rôles sont renversés ; la bourgeoisie aurait besoin qu'on lui octroyât une charte à son tour, et elle ne paraît pas devoir l'obtenir.
En place des tortures physiques de l'inquisi» tion , ce despotisme , s'il parvenait à s'affermir, aurait de cruelles tortures morales , un lit de Procuste pour les intelligences et pour les fortunes , un niveau de plomb pour le génie. Sous prétexte d'égalité, il instituerait l'uniformité la plus désespérante. Comme il serait successivement exercé par tous ceux sur qui se promène la faveur populaire, il serait éminemment mobile et capricieux, remettrait tout en question à tout instant (1), et dès lors finirait par paralyser l'esprit d'entreprise qui a fait la prospérité du pays.
Dans les Etats du Sud , la démocratie blanche a un piédestal , l'esclavage. Pour se sentir haut , elle n'a pas besoin de rabaisser continuellement la bourgeoisie; elle exerce son autorité par en bas, et songe moins à attaquer ce qui est au-dessus d'elle. Au Sud, la société se divise en maîtres et en esclaves ; la distinction de bourgeoisie et de démocratie y est secondaire, aujourd'hui surtout que la condition inquiétante des noirs oblige tous les blancs à rester unis. D'ailleurs, dans le Sud, l'esclavage contraindra bientôt les gouvernements locaux à instituer une po-
(l) Voir la Not« 60 à la fin du Volume.
376 i/ARISTOCKATtE.
lice et une force armée qui, tout en contenant les esclaves , préviendraient le retour des excès dont cette portion des États-Unis a été souillée en 1835, et empêcheraient que l'on n'y imitât les attentats contre la propriété et l'ordre public, dont, depuis quelque temps, le Nord est fréquemment le théâtre.
La centralisation est la moitié de l'autorité; l'autre moitié, le classement hiérarchique, n'est pas prompte à se dégager aux États-Unis, surtout dans les Etats du Nord, où cependant il est nécessaire qu'une institution quelconque vienne donner de la stabilité au pouvoir.
Il y a deux aristocraties , l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de capacité. Je ne parle pas de l'aristocratie d'argent : celle-ci n'a de chance de s'affermir et ne possède d'influence que lorsqu'elle est confondue avec l'une des deux autres.
Toutes les grandes sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour ont constitué plus ou moins solidement l'une ou l'autre de ces aristocraties , disonsle même, toutes les deux. Le classement par ordre de capacité existait même chez les Égyptiens et les Indous dans l'intérieur de l'enceinte à pic de la caste. La société chrétienne est la première qui ait nettement institué le classement par ordre de capacité, non seulement au sein de chaque nation, mais dans la catholicité tout entière; le clergé de l'Église romaine était organisé sur ce
principe. Il devait en être ainsi : cette société croyait à l'unité de Dieu et de la race humaine ; pour elle, il n'y avait qu'un Dieu, père de tous les hommes, et devant qui les distinctions de la naissance ne comptaient point.
Parallèlement à la hiérarchie de capacité, tous les peuples qui ont eu de grandes destinées politiques, et qui ont fondé de durables empires, ont eu une aristocratie de naissance, un patriciat civil et militaire.
Chez quelques peuples de l'antiquité en petit nombre, le patriciat était composé de tous les citoyens libres , qui étaient en minorité relativement aux esclaves. Telles ont été les républiques de la Grèce, dont la fortune politique a d'ailleurs été assez mince. Tels ont été les Arabes, chez lesquels il y avait, en dessous des croyants , des rayas , chrétiens et juifs. Les nations qui ont pesé le plus dans la balance de la civilisation européenne, étaient différemment constituées; au-dessus des citoyens libres, elles avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle a été Rome; telle est l'Angleterre : de même l'empire de l'islamisme n'a été stable qu'après qu'une poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes , comme caste privilégiée.
Il est à remarquer que la dernière des grandes sociétés qui sont passées sur la terre, cette société chrétienne qui a été la première où Paris-