I-A DÉMOCRATIE, -LA BANQUE
Dans les banques locales^ et notamment hors des grandes villes 5 le but de tous les efforts do president (i) et des directeurs est dégrossir à tout prix, quoi qu’il puisse en résulter pour l’avenir, le dividende du semestre qui va échoir. En exagérant leurs opérations, ils peuvent, si la confiance putiHqne s’ébranle, se trouver acculés à la faillite; mais aux États-Unis c’est un malheur dont la perspective n’est pas à beaucoup près aussi effrayante pour le plus grand nombre des négociants, et même des compagnies secondaires, quelle lest pour une compagnie ou pour un négociant d'Europe. Ici l’on en prend aisément son parti (a). Quand une faillite de banque arrive, ü y a une vive clameur, parce que le nombre des victimes est considérable et qu’il y .en a dans toutes les classes ; car le plus grand nombre de billets étant de 5 dolî. (a 6 f. 67 c.) et au-dessous ( 3 ), ces billets sont très disséminés et entre les mains de l’ouvrier comme entre celles du bourgeois. Mais en raison même de la quantité de personnes entre lesquelles la perte est répartie, le bruit est vite dissipé. Le président, le caissier , les directeurs et autres principaux intéressés , trouvent aisément à se retourner personnellement, au moyen
(i) Chaque banque est administrée par deux principaux agents snlaiies, le président et le caissier, et par des directeurs non salariés,
fî] Yüir la note i 5 à la lin du volume*
(3) La Banque de France n emel pas de billets au-dessous de 5 oo Fr* Elle a la faculté d’en éraetlre de aSo fr* La Banque d’Angleterre n’en a paa de moins de 5 Mv, ( 1 15 fr, ),
LETTRE IV-
du crédit qa’ils obtiennent ailleurs; et tout est fini.
Au contraire^ la Banque des Etats-Unis^ gouvernée par des hommes ayant des positions acquises et jouissant de la considération publique, liée d’affaires avec les plus puissantes maisons de TEurope, chargée d’une responsabilité immense, surveillée officiel lement par le gouvernement fédéral qui nomme cinq directeurs sur vingt-cinq, et officieusement par une armée de journalistes, est intéressée et obligée à suivre une autre ligne. Ce n’est pas qu’elle n’ait commis des fautes à Forigine (i); mais eîle les a payées cher, et n’y est plus revenue. Ce n’est pas non plus que ses statuts soient parfaits; une expérience de vingt ans indiquerait sans doute des modifications à y introduire. Mais ses adversaires eux-mêmes reconnaissent qu’elle est admirablement administrée, Ib avaient prétendu, dans l’origine, que les fonds du gouvernement n’étaient pas en sûreté chez elle: aujourd’hui ils ont la pudeur de ne plus insister sur ce chef; l’enquête instituée à ce sujet par la Chambre des Représentans a démontré que l’accusation était absurde. Les faits qu’on lui impute maintenant sont tous de l’ordre politique.
Politiquement parlant, en effet, Texislenced’une
(i) En août les de [a Banc|ue, valant origluaireniÊTit
ïoo <lolL ^ élaient eotées à Elle pièla une somme extrênieinent
considérable sur ses propres actioiïs ,eii b‘S acri ptanl comme garaiilie , non au pair J maïs à i 5 u. LVmpnmteur fit failliie ; les actions de la Bauque baissèrent beaucoup; la Banque eut à lüpporter une différence très forte.
5G LA iablOCIlATŒ. -LA BAMQÜi:.
institution aussi puissante que la Banque dans un pays tel que les États-Unis peut présenter des în^ convénieiis. Le fond de la Constitution féderaSe et des Constitutions des divers États ^ c^est que TautO' rite suprême est annulée* Il n’y a pas de gouvernement dans le vrai sens du mot, c"est-à dire de pouvoir directeur* Chacun est livré à lui-itiême; c'est le self-go^ernment dans sa pureté. Ce développement anormal, monstrueux, du principe individuel, itest pas un mal ici \ c’est même un grand bien quant à présent; c'est la condition présente du progrès des États-Unis, parce que le ^e//-gofJe77^meut est le seul régime politique dont puisse s’accommoder le caractère ^^méricaio, tel qu’il est fait aujourd’hui. Si provisoirement l’individualité n’avait pas ici ses coudées franches, ce peuple manquerait sa mission, qui est de conquérir rapidement au profit du genre humain une contrée immense, de subslituer, dans le plus bref délai, la civilisation au silence des forets primitives, sur une surface qui est dix fois plus gi\mde que celle de la France (i), qui moyennement est tout aussi fertile, et qui, à ce compte, pourrait porter 35o millions d’habitans.
Cela posé, il est clair qu’ici tout pouvoir, quel qu’il fût, s’il possédait une grande influence et s’il Fexerçait dans un rayon étendu, formerait contra-
(i) Vûii la note ï6 à la fin du volume*
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diction au sysième politique du pays. Voilà pourquoi le gouvernement fédéral elles goiivernemens locaux ^oi\t à l’état d’éclipse permanente. D’après cela aussi, la Banque, qu on rencontre comme intermédiaire dans toutes tes Èrartsaciions; qui distribue le crédit, qui règle les cours, qui peut à son gré activer le commerce ou le ralentir en élargissant ou en resserrant les canaux de !a circulation,la Banquê qui par ses ramifications est partout comme les fabuleux polypes, la Banque avec ses trésors, sa ceiitrabsation', ses affidés, présente certainement une anomalie susceptible de devenir dangereuse. On peut, en se plaçant au point de vue théorique abstrait, imaginer des cas dans lesquels ce colosse industriel, assis au milieu d’un pays voué à Tindustrie, pèserait d’un poids écrasant sur la liberté- S’il était possible qu’un jour un Monk d’une nouvelle espèce voulût rétablir ici la domination anglaise, ou qu’un nouveau Bonaparte, sauveur de la République dans un autre Marengo, tentât d’étabÜr à son profit une dictature, it serait possible aussi qu’une ligue ourdie entre la Banque et ce Monk ou ce Kapoléon, enlaçât les libertés américaines et parvînt à les confisquer. Mais ce cas d’un Monk ou d’un Napoléon, possible en théorie (en théorie rien n’est impossible), est en fait aujourd’huil’im des évènemens les plus impraticables. Néanmoins, il y a quelques hommes honorables et éclairés que ce danger théorique frappe plus que le besoin d’un
LA BÉHOCRATIi:,-LA BANQUE.
régulateur au milieu du dédale des cinq cents banques que possède TUnion, plus que la nécessité d'un agent de circulation qui soit pour le pays, dans Tordre financier, ce que sont, dans Tordre des voie de communication, les fleuves immenses qui l'arrosent. Ils redoutent plus^ pour cette terre d'industrie, Timperceptible chance d'une tyrannie par la Banque, qu’un régime où la cupidité des banques locales serait sans frein, et où elles pourraient recommencer avec leur papier-monnaie,sinon les assignats de France ou le contmentaî-monej (^i) des guerres de Tindépendance, du moins Tanarchie commerciale qui suivit la guerre de 1812.
Malheureusement pour les États-Unis, ce n'est pas sur ce terrain de haute prévision que se place le président Jackson et ses amis pour attaquer la Banque. Ils ne disent pas qu’il serait possible qu’un jour, sous l'empire de circonstances toutes nouvelles, elle devînt un instnimenl d'oppression. Ils prétendent quelle Test déjà. Suivant emc, elle ne tend à rien moins qu’à soumettre le pays à ses lois. Dans son dernier message annuel, et dans une pièce officielle lue à ses ministres assemblés le 18 septembre i 833 , le président accuse la Banque :
1“ D'avoir intrigué pour que la question du renouvellement de sa charte fût soumise au Congrès
(i) c'est UQ papier-moîmaîé qui fut émis, à deux tiers perte moyennement ^ pour subvenir aux frn^is de là guerre. L émission lomle fut de 36 oj^ooo,ooo de doU. ( 000^000 de fr.)*
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peïiHantla session de i 83 i- 32 , afin de le mettre, lai président, dans l’alternative de donner son consentement à la décision affirmative du Congrès ou de tourner contre lui les voles des amis de la Banque lors de l’élection à la présidence, qui devait avoir lieu à la fin de i 832 , s’il opposait son veto à la décision du Congrès. Il oublie que lui-même, dans son message d’ouverture de la même session, .avait exhorté le Congrès à terminer cette alfaire.
2“ De s’étre mêlée de politique en travaillant contre lui lors de l'élection présidentielle de i 832 ,et d’avoir à cet effet augmenté la soiiune de ses escomptes et avances de 28 i /2 millions de dolL La Banque répond que le chiffre est inexact ; que ses livres sont là ; qu’ils attestent qu’ayant reçu, pendant le délai cité, de Janvier r 83 [ à mai j 832, un surcroît de valeurs disponibles s’élevant à 10 raillions de doU., et les besoins du commerce s’élant accrus, elle avait jugé convenable d’étendre ses crédits d’une somme de ly 1/2 millions de doll. ; de sorte que l’accroissement réel de ses opérations n’aurait été que de 4 i/^t millions (25 millions de fr.).
3 ° Enfin d’avoir voulu pervertir la liberté de la presse, soit en se livrant à des publications sans fin, soit en gagnant tes journaux à sa cause. La Banque répond qu’elle est parfaitement dans son droit en se défendant par la presse contre les attaques auxquelles elle est en butte, et que la presse reproduit en les multipliant } qu’il lui est bien permis de réim-
r.A DÉMOCRATIE, -LA BANQUE*
primer des discours prou onces en sa faveur au Congrès, ou des ouvrages sérieux dans lesquels la question des banques est lumineusement traitée, tels qiuin écrit de rillustre M. Gailatin, qui a .été pendant douze ans ministre des finances de PUnion, et plus tard ambassadeur eu France, Quanta rimputation vague d'avoir voulu séduire une presse aussi nombreuse (I) que Test celle des États-Unis, elle ne mérite pas Phonneur d'une réfutation,
Ass U ré m e n t s’i 1 a rr i v ai t q u' u n gou v e rne m en t européen, sur des motifs de ce calibre, sur des faits aussi peu prouvés ^ essayât de renverser, de ruiner une instiiution essenîieÜe au pays, ce serait de tous côtés un cri au despotisme. Si dans cette institution TEtat se trouvait intéressé pour im cinquième (j millions de dolL^ ou 37 millions de fr,), bien des gens taxeraient ces poursuites non seulement de violence, mais d'ineptie. Aux États-Unis, la majorité numérique, qui est la majorité électorale, appbuidit a la campagne du général Jackson contre la Banque presque avec autant d'enthousiasme qu'à sa campagne de la Nouvelle-Orléans (2). Les succès
(i) Lfi seul. Etat de New-York poiséflajl eu ïBS 3 ^ deux rent ciuquauie’ ïieuf jouriirtux , dool presque aiicuu n'elüit étraugt rà la |iülii^îque et aux iioiivellrs* C’ehl plus qu'il n’y & de Jouruitux poLEliqiu-s ou &enii-|]o1jtiques dans !a France entière. La populalioii de TEfiil de Ncw'-Yuik, en était de deux millions. fYoïr à la Hu du volume la note 17. )
(^i) A la Qu de iS 14 une armée anglaise composée dVxcetJenEes troupes, vint delà Jamaïque, sous les ordres du général Fackeuliam, Tébarquer à irtus lieues nu-dessûus de la Nouvelle-Oilènns* Le général Jackson^ qui n'avait que de la miliceâuns ses ordres, et eu nombre moiudre que celui des Anglais, se
LETTRE rv*
militaires du général Jackson, sa probité,son caractère ferme jusqu’à rentétemeiit, sa rigidité de barre de fer lui ont valu une popularité immense- La Banque, au contraire, malgré ses services de chaque jour (i), est impopuiaire. Elle Test à cause de Tinimitié qui s’altache au Banking-System; elle Test à cause de cette jalousie qui, dans un pays d’égalité absolue et de démocratie ombrageuse, naît sous les pas de fopulence et du faste. Elle t’est parce que ses prérogatives étendues choquent beaucoup de susceptibilités républicaines. Aux États-Unis, en dépit des habitudes et des lois d’égalité, il y a une sorte d’aristocratie fondée soit sur les lumières, soit sur de hautes positions commerciales- Cette aristocratie un peu dédaigneuse du vulgaire excite contre ellemême une assez vive réaction ; et comme elle soutient la Banque de son influence et de ses écrits, il n’en faut pas davantage pour que la démocratie pure soit contre la Banque* Ajoutez à cela que la Banque, irritée des hostilités de radministration, y a répondu quelquefois avec aigreur par des actes de représailles peu graves mais malheureux, dont ses adversaires out su adroitement profiter pour exciter
retrancha à deux [mym d« la vîfle. Le 8 janvier, Packenhnm dllaqna les reiranchemens amci tcaîiijs, La bafailLiü fui courte et décisive : les Anglais fiiriiiil repous-sés avec me pei le de jiLis de deux mille iKimmes, !a perle des Amérieâtiiaful in^ignifiaii-te-PLickeuham fui tué au commencemeol de raclioii. Ce fut la résoiiidoEi du général Jackson qui, en celte circonstance difficile , rendit le courage à tout le monde et conserva la Louisiane aux États-Unis^ (i) Voir la noîe i8 à lafîn du volume.