I04 LES CHEMINS DE FER EN AMERIQUE
les paniers, les emportèrent en l’air. De là , les enfants se mirent à crier aux ambassadeurs ébahis ce désespérant protocole : « Quand vous nous aurez envoyé des pierres et du mortier, nous vous bâtirons xme ville. »
Cette histoire des temps passés m’est revenue souvent à la mémoire depuis que je suis aux États- Unis , et je me suis toujours dit que, si les petits enfants d’Ésope avaient été Américains, au lieu d’être des sujets du roi Nectanébo, ils auraient demandé des matériaux, non pour bâtir une ville, mais bien pour faire un chemin de fer.
C’est qu’en Amérique les chemins de fer sont devenus une mode, une passion , une préoccupation universelle.
Lorsqu’à Liverpool j’allai retenir une chambre à bord du Pacific^ le capitaine Waite, un brave homme qui croit en Dieu de tout son cœur, ce qui ne l’empêche pas d’être un officier fort entendu et un marin des plus intrépides, m’offrit les derniers journaux des États-Unis. Le premier que j’ouvris se trouva être le Journal des chemins de fer {Railroadjournal). Quand nous fûmes partis, je fus pris du mal de mer, qui ne m’a guère quitté qu’à New- York ; et de tous les souvenirs plus ou moins confus qui me restent de la traversée, le plus certain c’est que, dans les conversations des passagers, j entendais le mot Railroad une fois toutes les dix minutes, A New-York, j’allai visiter les chantiers
LETTRE VII
loS
(tiocAs) où se construisent et se réparent les navires. Quand j’eus vu le drjr-dock^ et deux ou trois autres docks^ mon guide, grand amateur lui-méme de chemins de fer, me mena au Railroad dock, où les bâtiments se meuvent sur un chemin de fer. Je trouvai des chemins de fer en Virginie, au fond des mines de charbon, ce qui du reste n’est pas fort nouveau pour un Européen. A Philadelphie, je visitai l’admirable penitencier, que je trouvai si propre,si tranquille , si cornfortable (si l’on peut parler ainsi d’une prison), en comparaison de nos abominables prisons de France, bruyantes, sales, infectes, glacées en hiver, humides en été. Le fTarden^M. Wood, qui dirige rétablissement avec tant de zèle et de philanthropie, après m’avoir montré les cellules des prisonniers, les yards (petites cours) où ils vont prendre l’air, la cuisine à la vapeur où leurs aliments sont préparés, après m’avoir permis de visiter un pauvre Alsacien, l’un des condamnés, me dit, au moment où je me disposais à prendre congé de lui :
« Mais vous n’avez pas tout vu ; j’ai encore à vous montrer mon chemin de fer. » Et, en effet, il y a un chemin de fer dans la prison, au premier étage, le long duquel on fait glisser le chariot qui porte les rations des détenus.
Il y a quelques jours, je me trouvais dans une petite ville de Virginie, près de laquelle il y a un beau chemin de fer, Petersburg, aux chutes de l’Appomattox. Un négociant de la ville, M. S. M., me
lOÇ LES CHEmrrS pE EER bit amébiqdë.
conduisit à une luanufapturp de tabac pù l'oii eniplpie de^ procédés particuliers. On y fabrique cette sorte de tabac que la plupart dçs Américaine Piâcbent et mâcheront long temps encore malgré les critique^ sévères, mais justes cette fois, des voyageurs anglais, à ttipins que, la mode des veto ne s’étendant en Amérique , les dames n’en lancent un contre le tabac avec une ferme résolution de ne pas céder, comme le président contre la Banque. Nous nous étions promenés dans les ateliers au milieu des pauvres petits esclaves qui les peuplent ; je m’étais arrêté à regarder quelques uns de ces noirs qui me semblaient presque blancs, et dans les veines des^ quels le sang africain n’entrait pas pour plus d’un huitième > lorsque M- S. M. me dit Vous qtsî vous intéressez aux chemins de fer, vous ne pouvez vous dispenser de voir celui de la fabrique, p Nous passâmes dans un atelier où le tabac est encaissé dans des barils et soumis à une pression considérablehi’appareil qui donne la pression est d’une construction très particulière dont je supprime la description} et la .pièce principale est un chemin de fer mobile snspendiiau plafond. Ainsi, les Américains ont mis des chemins de fer dans l’eau, dans les entrailles delà terre, ils en ont accroché en l’air ; c’est une invention dont leur sens pratique a si nettement saisi tous les avantages, qu’ils cherchent à l’appliquer à tout et partout, lut-ce même à tort et à travers. Quand ils ne peuvent en construire un
LETTRE ¥IT
réel, positif et surtout productif à travers champs, de fleuve à fleuve, de ville à ville, d’État à État, ils s’eu donnent aq moins un comme joujou et en attendant mieux, sous forme de machiné.
Il y a seize cents milles (six cent cinquante lieue?) de Boston à la Nouyelle-Orléans. C’est deux fois et demie la distance du Havre à Marseille. Il est très probable que dans peu d’années cette ligne immense sera occupée par de$ cbemins de fer allant de baie à baie, de rivière à rivière, et offrant aux Américains, toujours pressés, les aijes de leurs machines là où les bateaux à vapeur auront arrêté te battement des leurs. Ce n’est pas un projet en l’air comme il en éclot tant de magniflques parmi les brouillards de la Seine, de la boire et de la Ca^ roune ; c’e.st un fait déjà à demi réalisé. Le chemin de fer de Boston à Providence (route de New-York) est en pleine exécution j les travaux y marchent à la mode américaine, c’estTà-dire vivement; ij n’y a pas de peuple aussi impatient de jouir. De New-York à Philadelphie, il y en aura bientôt non seulement un livré à la circulation, mais deux en concurrence l’un de l’autre, l’un sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche de la Delaware. En sept heures on passera d une dçs métropoles à l’autre ; cinq heures de chemin de fer et deux heures de bateau à vapeur sur les belles eaux de l’Hudson , dans la magnifique baie de New-York, que les Américains} qui ne sont pas modestes, comparent à labamds Naples, De Phila-
Io8 LES CHEMINS DE FER EW AMÉRIQUE.
delphie on va à Baltimore par la Delaware et la Chésapeake et par le chemin de fer de Newcastle à Frenchtown, en liiiit heures ; de Baltimore à Washington, le chemin de fer a été résolu, la compagnie autorisée, les actions souscrites et les travaux commencés dans l’espace de quelques mois. De Washington à Blakely (Caroline du Nord), vingt-quatre lieues de chemins de fer sont terminées à partir de Blakely. Une compagnie vient d’être autorisée à entreprendre le reste , c’est-à-dire à joindre Richmond au Potomac (3o lieues), et le Potomac mène à la ville fédérale en passant au pied de Monl-Vernôn, résidence délicieuse,patrimoine do George Washington, où s’écoula sa vieillesse honorée et où il repose dans une tombe modeste. Entre Washington et Blakely les amateurs de bateaux à vapeur pourront prendre une autre route ; en descendant la Chesapeake jusqu’à Norfolk, ils trouveront là un autre chemin de fer de trente lieues, au tiers fini maintenant, qui les mènera à Blakely et même un peu plus loin. Blakely est une ville toute neuve, que vous ne trouverez sur aucune carte, elle est née d’hier ; c’est la fille aînée, la fille encore unique du chemin de fer de Petersburg. De Blakely à Charleston (Caroline du Sud), la distance est longue; mais les Américains sont entreprenants, et il n’y a pas de place au monde où il soit plus aisé d’établir un chemin de fer à bas prix ; le sol y a été nivelé par la nature, et les immenses forêts qui le couvrent four-
LETTRE VU
niront le bois dont le chemin sera bâti ; car ici la plupart des chemins de fer sont principalement en bois. De Charleston,un chemin de fer de cinquantecinq lieues, cest le plus long qu’il y ait encore au monde, conduit à Augusta (Géorgie) ; d’Augusta à Montgomery (Alabama), il y a encore un grand trajet à franchir. De Montgomery les bateaux à vapeur descendent 1 Alabama jusqu’à Mobile ; et ceux qui ne voudraient pas aller de Mobile à la Nouvelle- Orleans en saluant le golfe du Mexique, trouveront bientôt un chemin de ferqui les dispensera de rendre cet hommage à la mémoire du grand Cortez.
Dans dix ans tout cela sera achevé, tout cela sera sillonne par des machines locomotives, pourvu que la crise actuelle se termine promptement et heureusement, comme je l’espère toujours. Dix ans, c’est long. Par le temps qui court, toute solution ajournée à dix ans a l’air d’un roman ou d’un rêve. Mais en fait de chemins de fer, les résultats accomplis ne manquent pas en Amérique. La Pensylvanie, qui, lors du dernier recensement (i83o), ne comptait que I million 348 ,000 habitants, a cent trente lieues de chemins de fer achevées ou qui le seront cette année ; sans compter trente-une lieues que les capitalistes de Philadelphie ont jetées sur le sol des petits États de New-Jersey et de Delaware. La longueur des chemins de fer que nous possédons en France est de trente-huit lieues, c’est-à-dire à peu
I lO