Ï24 LES BANQUES
grandes et populeuses cités, centres d’un vaste commerce, comme Philadelphie et New-York. C est un fait accompli sur lequel il ne faut pas songer à revenir. Quand on a rendu son épée sans retour, il faut se résigner à recevoir la loi. Il faut donc que, dans le cas d’une Banque Nationale , la bourgeoisie actionnaire consente à ce que son président reçoive Pinvestiture soit du Président et du Sénat, comme les autres fonctionnaires publics ^soit de la Chambre des Représentants seule, ou à toute autre combinaison du même ordre. Si dans la Banqtje nouvelle ou régénérée le gouvernement fédéral et les gouvernements particuliers devenaient actionnaires pour une portion considérable du capital, cette intervention du Président ou de la Chambre des Représentants, ou de délégués spéciaux, choisis par les Etats, dans le gouvernement de la Banque, serait tout-à-fait naturelle, meme aux yeux des plus exclusifs partisans du selfgoi^ernmenî. Il reste à savoir si dans cette hypothèse il n’y aurait pas plus de chances qu’il n’y en a dans l’état présent des choses pour que la Banque, ballottée entre les institutions mobiles du pajs , devînt riustrument d un parti, un repaire d'ùurigues et de corruption^ un veau d^or^ un Momtre^ comme on TappeUe au jour d’hui avec tant d’injustice.
Si cette chaude querelle se termine par un compromis , il est permis de penser qu’il s’effectuera sur les bases que je viens de présenter. La bour-
LETTRE Vl!r.
geoisie trouvera dures peut-être les conditions qu^on lui imposera ; qu’elte se garde pourtant de les repousser. Ce sera beaucoup pour elle que d’avoir obtenu sous une forme quelconque la consécration définitive d’une Banque Nationale liée aux pouvoirs de rÉtat J et par conséquent incorporée parmi eux* Non seulement le nombre est contre elle, et ici c'est le nombre qui fait la loi ; mais encore elle est moins puissamment organisée que le parti démocratique, L’opposition a trois chefs qui ne sont pas toujours d’accord. M. Cal hou n, de la Caroline du Sud J n’est plus de Tavis de MM, Clay et Webster quand il s’agit du tarif des douanes et des prérogatives des Éiats particuliers. Sur diverses questions de pouvoir ^ M, Clay, le/ils cle l Ouest ^ et M, Webster, qui habite Boston, le foyer du fédéralisme, sont loin de s’entendre. Le parti démocratique au contraire est supérieurement discipliné. Les deux chefs, savoir le général Jackson et M. Van Buren, préseïjtent une réunion formidable de qualités et de facultés. Le vieux général est ferme, prompt, hardi, énergique ; M. Van Bureii a la prétention d'étrele Taileyrand américain ; il est doux , facile, prudent, d’une habileté consommée \ ses adversaires l’appellent le Utile magiHau (petit magicien), le gj^eat manager (grandourdisseur d’intrigues). Tandis que les prétentions de MAI. Clay, Calhoun et Webster sont contradictoires, et qu’aucun d’eux ne veut être le second, M- Van Buren consent de tout son cœur à
1^6 les banques.
être maintenant le lieutenant dn général Jackson pour devenir président à la prochaine éledion (i836). Or tout royaume divisé est en danger de périr.
Mais si l’on ne pouvait s’accorder, si la démocratie était trop iiilraitable et la bourgeoisie plus exigeante que sa position ne lui permet de l’être ; si les passions, continuant à être en jeu, s’aigris- ■ saient encore de part et d’autre, le débat, à force d’étre prolongé, pourrait prendre les caractères les plus effrayants. L’Union même finirait par être mise en question.
La Confédération américaine n’occupait, lors de l’Indépendance, qu’une bande étroite de terrain le long de l’Atlantique. Depuis lors, lesfiots d’une population active et entreprenante qui pulltdè à l infini, ont passé les monts Alléghanis, puis l’Obio, puis leMississipi, et enfin le Missouri, la Rmere- Rouge, l’Arkansas; que sais-je? Au Sud, ils franchissent la Sabine et envahissent le Texas, tandis qu’à rOuest ils sont déjà au-delà des Montagnes- Rocheuses et s’approchent de l'Océan Pacifique. Au lieu de treize États, il y en a vingt-quatre incessamment il y en aura vingt-six. A côté de l’ancien massif de l’Atlantique, deux autres se sont développés pleins de vigueur, sur un sol plus riche ; 1 Un àVOuest.comprenaiitle grand triangle qui .s’appuie
sur les lacs et s’étend vers le inidi le long du MiSSissipi et de rObio; l’autre au Sud, dans les fertiles
LTLTTkÈ VITI,
régîotiï, désertes sous la domination espagnole ou frarieaisej de !a TjOiiisianeet des Florides. centre géographique de TUnion était, il y a cinquante ans, sur les bords du Potornac, à la place où a été bâtie la cité de Washington , capitale manquée : il est maintenant à Cincinnati, surîOhio ; il sera bientôt vers Saint-Louis du Missouri.
A mesure que la ConfédératlOïi s’est étendue, le lien fédéral s’est affaibli. Peu s’en est fallu qu’il ne fût brisé dans la crise de la Nuiii/ication [ i } provoquée parla résistance de la Caroline dit Sud, au tarif établi sous Tinfluence de la Nouvelle-Angleterre, pour protéger les manufactures qui s’y multiplient* Si le Congrès n’eût donné satisfaction à la Caroline, la Virginie eût fait cause coïnmunë avec elle, et son exemple eût décidé la majorité du Sud. La patriotique éloquence de M. Webster; la modération de M. Clay et ses prodiges de straiégie parlementaire; les efforts de AL Livingston , alors secréïaire-d’État; la conduite en meme temps ferme et conciliante du Président, qui, pour la prenrière fois, écoutait sans colère un défi audacieux, et raîtitude calme des États du Nord, prévinrent alors une dislocation générale* Le germe du mal est resté néanmoins. Le charme de rindissolubiliié de TUnion est rompu. Les oreilles sont accoutumées aujourd’hui à ce mot néfaste de séparation* L’habitude s’établit de penser
([) Voir la note ii à la Hn du volume.
laS I<ES BANQUES.
et même de dire, toutes les fois que les intérêts oU les préjugés dulS'ord et dulVEidi sont eu dessecord^ que la rupture de TUnion serait un remede au mal.
La Caroline du Sud tient sa milice organisée, et exige de ses officiers un serment particulier de fidélité {aÜegiancé^. La Géorgie et l’Âlabama contestent violemment la validité des traités conclus entre le gouvernement fédéral et les tribus indiennes des Cherokees et des Creeks(i). La plupart des États reculent à l’envi la limite de leur souveraineté individuelle. La doctrine des droits des États {states rights) s’est infiltrée jusqu’au sein de l’orthodoxe Philadelphie, car je vois dans les journaux l’annonce d’un banquet qui va y avoir lieu en leur honneur. Ces symptômes peuvent devenir terribles dans un moment d'exaspération universelle. On marche vite quand les passions sont maîtresses du gouvernail. Qu’arriverait-il aujourd’hui , par exemple, si, dans ces mêmes États tlu Nord, ou la Nullification était le plus énergiquement repoussée lan dernier, elle venait à trouver un puissant écho? Et ce sont eux qui ont l’intérêt le plus direct a 1 etablissement d’une Banque Nationale; ce sont eux qui souffrent le plus des combinaisons financières du général Jackson, et des objections des publicistes du Sud contre la constitutionnalité de la Banque.
(i) Voir la note a5 i k fm du volume.
lüTTIlE viir.
lag
Quoiqu’on s’abstienne de faire altusion au danger qu’il y a de ce côté, il est clair que beaucoup de personnes en sont préoccupées. C’est fort heureux, car il en résulte une disposition plus générale à la conciliation.
L’esprit de morcellement livre ici un combat acharné au principe centralisateur de l’Union. A peine la Constitution était-elle signée, que l’on votait douze articles additionnels presque tous restrictifs des prérogatives et des attributions du gouvernement fédéral. En meme temps on se mettait à disputer au Congrès la faculté d’autoriser une Banque , et de lui donner des pouvoirs sur le territoire des États. Sur ce pointcependant le'principe d’Union fut vainqueur; la Banque fut instituée. Puis on contesta a 1 autorité federale le droit d’intervenir dans l’établissement des voies de communication, et le Congrès, après une longue lutte, vient d’abdiquer cette faculté ; le general Jaclcson l’a voulu, l’a exigé. La Route Nationale qui s étend de Washington aux déserts de l’Ouest, et pour laquelle sont annuellement votees des allocations, dont chacune doit être pour la clôture irrévocable et sans remise, témoigne de ce que le gouvernement fédéral pouvait et voulait faire. Le système des poids et mesures semble même defvoir cesser d’être uniforme , en dépit de la Constitution. L’État de Pensylvanie vient, on ne sait
I, — 3'* Énmoir, o
l3o LA. BANQUE. -LE MAINTIEN DE lVnION.
pourquoi, de se réglementer à cet égard, contrairement à l’usage général (i).
Aujourd’hui la dette est soldée ; c’est un lien fédéral de moins. La Banque, assaillie de nouveau, va périr 5 c’est une perte immense pour le principe fédéral. On attaque la Cour-Su préme des États- Unis , l’iin des boulevards de TUnion (a). Le vaste domaine de l’Ouest (3), propriété fédérale, semble devoir bientôt être liquidé, car cette liquidation devient l’une des thèses favorites duparti démocratique.
Mais si la centralisation a le dessous dans la politique fédérale, elle l’emporte au sein des États. Les États principaux se construisent chacun un vaste système de communications, lisse constituent financièrement, et songent presque tous à créer une grande banque qui exercera sur leur territoire l’influence saiutairedont la Banque des États-Unis jouissait dans toute TUnion. Ainsi chaque Etat, tout en se détachant de la fédération, s’organise en luimême et lie fortement ses éléments mal agglutinés. L’industrie et l’esprit d’entreprise rendent d’ailleurs au principe d’Union ce que lui enlèvent les défiances politiques et les querelles des partis. Il n’y a pas de famille du Nord qui n ait un fils ou un frère dans le Sud. La communauté d’intérêts devient chaque
(1) Il ü statué que deux mille livres a^oir €Îti poid^ formeraieiil uu lonweafi, taudis que le îouueau est partout de deux Diille deux ceul quarante livi'es.
(2) Yoîr les notes i4 et a6 à la fin du volume,
( 3 ) Voir la note 27 à la fm du volume.
LETTRE Vin*
jour de plus en pins étroite. Le commerce est ceiitralisatenr ; il n y a sur toute la côte de rAtlantiqüe qu'un seul marché, New-York; il n'y en a qu'un puissant sur le golfe du Mexique ^ la Nouvelle- Orléans ; et les opérations liées entre New-York et la Nouvelle-Orléans 5 de rivales que ces deux cités pourraient être, les rendent solidaires* Les chemins de fer et les bateaux à vapeur étendent sur tout le pays un réseau indestructible. Ïæs grandes distances s'évanouissent; avant peu Ton ira sans peine de Boston à la Nouvélle-Orléans en huit Jours. Cest moins de temps que l'on ne met communément pour passer de Brest à Marseille.
Quand on songe aux dimensions que l'empire romain a conservées pendant des siècles ^ on n'a plus de doute sur la possibilité de maintenir une certaine unité sur ce territoire américain, si démesurément vaste qu’il paraisse à ceux dont l’œil est habitué aux divisions de la carte d'Europe. Les Bomains n’avaient pas les communications perfectionnées que l’on possède de nos jours. Ils ne soup çormaient pas la découverte des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; ils ignoraient le télégraphe (i); ils n’avaient meme qtie peu de routes; ils ne connaissaient pas les voitures suspendues. Les progrès que le commerce a apportés à la comptabilité, permettent aujourd’hui d'administrer financièrement
(ï) J’ai été fort étonné de ne pas te trouver établi, chez les Américams^
i32 la BAMQUlî.-LE MAIÜJÏIEN DE l’uNION.
Tunivers entier avec moins de difficalté qu’on n’en avait à gérer une seule province du temps de César. Je ne puis donc me décider à croire que l’Union se brisera en tronçons s’agitant tous isolément, et se heurtant les uns les autres.
Et pourtant il est fort possible que l’Union ne dure pas long-temps sur le pied actuel.
Les rapports établis entre les divers États en 1789 sont-ils ce que l’on peut aujourd’hui concevoir de plus parfait? La formation alors imprévue des deux massifs de l’Ouest et du Sud-Ouest ne doitelle pas être suivie de quelques modifications dans les relations alors fixées ? La sous-division de la confédération générale en trois confédérations intermédiaires , correspondant à chacun des trois massifs homogènes de l’Atlantique, de l’Ouest et du Sud, qui permettrait d’établir des liens spéciaux entre les États de chaque groupe, n’aurait-elle pas pour résultat de donner satisfaction à la doctrine des States j'ights, sans compromettre le principe de l’Union? Né serait-ce pas le moyen de constituer rUiiion plus élastiquement ? L’existence de ces trois confédérations partielles ne pourrait-elle s’harmoniser avec celle d’une autorité centrale entourée des attributs incontestés du gouvernement fédéral actuel, une armée,, une flotte, une représentation à l’étranger, un droit de cité, une Cour-Supréme, et autant que possible une douane et une Banque? Ce sont des questions qu’il pourra être bon d exa-
LETTRE YIII,
miner un jour, bientôt même. Mais il serait à désirer qu’elles fussent abordées et discutées avec calme. Si elles se trouvaient inopinément soulevées dans un temps d irritation et de haine, ce serait le signal d’une explosion, d’un déchirement à jamais déplorable. L’union fait la force. L’Amérique du Nord, une fois morcelée en lambeaux hostiles les uns aux autres, ne pèserait guère plus dans la balance du monde que les pauvres républiques de l’Amérique du Sud.
P.S. i 3 avril. On annonce le résultat des élections de New-York. L’Administration l’a emporté. On varie sur le chiffre de la majorité. On sait seulement qu elle est de i 5 o à 200 voix sur plus de 35,000 votants. A la dernière élection (iSSa), le candidat de l’Administration l’emporta de 6,000 voix sur son concurrent, et il y avait 6,000 votants de moins que cette année. Cette victoh!* ressemble beaucoup à une défaite. D’un autre côté, voici en deux jours trois banques qui font faillite dans le district fédéral, une à Washington, une seconde à Alexandrie, une autre à Georgetown.
Ce double avertissement qe sera sans doute pas perdu pour l’Administration.
lie prencuer peuple du moude.
Philadelphie, 24 avril iS34.
Quel est le premier peuple du inonde? Il n’y a pas de nation-qui ne prétende à la primauté. Qui de nous J en France, napas cHanté àvec Beranger.
<t Eeine du monde, ô France, o ma Patrie! » convaincu que le peuple français était prédestiné à être éternellement à la tête du genre humain, à effacer tous les autres dans la paix et dans la guerre? Pour mon compte, avant d’avoir passé la frontière, je croyais profondément, d’une croyance religieuse, que nous étions par excellence, non seulement le peuple généreux et chevaleresquele peuple spirituel et artiste, le peuple aux qualités aimables et brillantes, mais encore le peuple savant, le peuple
LP.TTRE IX.
industi’iel, le peuple administrateur, le peuple à la fois inventeur et praticien, le peuple type, le peuple unique, le peuple parfait. Malgré les pluies et les brouillards de Paris, je supposais notre climat le plus doux et le plus riant de la terre. Malgré les Landes et la Champagne, je tenais pour certain que notre sol était le plus riche et le plus pittoresque de l’univers. Sur la foi des bulletins de nos expositions de rindustrie, j’aurais juré que nous avions laissé nos voisins les . 4 ng!ais à cent lieues en arrière, et que leurs manufacturiers, pour éviter d’être réduits à la mendicité par notre concurrence, allaient être obligés de venir en toute hâte apprendre chez nous comment le fer se coule et s’affine, comtnent se fond l’acier, comment le coton se file, comment on administre à peu de frais des établissements gigantesques, comment on expédie au-delà des mers des montagnes de marchandises.
Quand on a passé la frontière, peu à peu l’on rabat de ces prétentions magnifiques; le patriotisme s’épure, s’éclaire et se renforce en même temps. En visitant la terre étrangère, on voit ce qui manque à la prospérité et à la gloire de la patrie, et comment il serait possible d’ajouter quelques fleurons à sa couronne. Ainsi, il ne faut pas beaucoup observer l’Angleterre pour se convaincre que, si elle a beaucoup à nous emprunter; nous n’avons pas moins à recevoir d’elle. Les Anglais ne sont pas seulement meilleurs industriels que nous, plus
l36 LE PREMIER PEUPLE DU MONDE.
Labiles commerçants; ils possèdent de plus que nous ces qualités qui font qu^après avoir conçu de beaux plans, on les exécnite, on les mène à lin. Les Anglais ont dans leur nature cette sagacité pratique et cette inflexible persévérance, en vertu de quoi nos batailles de géants de la Révolution et de TEmpire, notre débordement d’enthousiasme et de dévouement, nos incomparables victoires, nos triomphes inouïs, ont abouti aux traités de Vienne, c’està-dire à notre humiliation, et à Fintronisation de la Grande-Bretagne au sommet de la pyramide européenne. Les Anglais ont moins de savoir-dire que nous, mais ils ont plus de savoir-faire.çC’est ainsi qu’ils ont trouvé le moyen d’augmenter leurs colonies tandis que tous les peuples perdaient les leurs. Ce qui leur échappait à l’Occident, ils le retrouvaient du côté de VOrient, au décuple. Ils possèdent ce sens politique, grâce auquel depuis trois ans ils ont résolu des questions qu’il semblait qu’on ne pourrait agiter sans ébranler les fondements de granit sur lesquels repose le sol de la Grande-Bretagne, et sans Tensevelir au fond de FOcéan. Ils ont consommé leur Réforme; ils ont supprimé le monopole de la Compagnie des Indes; ils ont refait leur Banque; ils ont aboli Fesclavage. Pendant ce temps, nous sommes à tourner autour de questions vraiment secondaires de tarif, sans pouvoir prendre un parti. Nous ne savons comment en finir avec des monopoles qui sont vraiment des
LETTEE IX. 1 37
grains de sable en comparaison des privilèges colossaux de la Compagnie des Indes-Orientales ; nous qui avons donné au monde les traités les plus concluants en faveur de la liberté du commerce!
•Si nous croyons à Paris que nous sommes en tout et pour tout,à jamais et à toujours, le peuple modèle, à Londres l’on n’est pas moins exclusif en faveur des Anglais. A Londres, le duc de Wellington s’appelle le vainqueur de Napoléon; ce qui est littéralement vrai et ce qui est pourtant parfaitement ridicule, quoique lord Wellington soit un homme peu ordinaire. J’ai trouvé des Anglais qui secouaient la tête avec dépit quand on leur disait que leur ciel était brumeux ; avec un peu de malice, on aurait pu les pousser à soutenir qu’ils n’avaient rien à envier au ciel italien, et que le climat même de Manchester, où le spectacle du soleil est devenu une rareté, avait bien des charmes, malgré les médisants, même pour ceux qui avaient respiré l’air de Naples. A Madrid, chez ce peuple héroïque qui semble se réveiller de sa longue léthargie, on ii’apas perdu l’habitude de croire à la suprématie de la nation espagnole, et l’on rêve que l’on est encore aux beaux jours de Charles-Quint sur les domaines de qui le soleil n était jamais couché. Permis aux nobles Castillans! Mais je suis persuadé encore que Don Pedro et Don Miguel, ces deux interminables prétendants, ont chacun un journal officiel qui leur dit tous les matins que l’univers haletant a les
ï38 lÆ PREMIER PEUPLE PU MONDE.
yeux fixés sur leurs armées déguenillées, et que les destinées du monde se décident à Santarem et à Sétubal* A Constantinople, dans la capitale d"un empire qui ne subsiste que parce que les puissances européennes sont incertaines encore sur le partage de ses dépouilles, on nous qualifie, nous Européens, de chiens de chrétiens. A Rome, le peuple s'appelle encore le peuple romain; et ce risible calembourg fait croire à la populace transtévérine que la gloire militaire est encore le lot du pays, et qu’incessament les Romains reprendront le rôle d’arbitres du monde, relevant magnanimement les humbles et écrasant d'un pôle à Tautre Taiidace et l’ambition {parceresitbjeciù^ etc....)! A Vienne on est persuadé au contraire que Rome n’est plus dans Rome, qu’elle est de droit et de fait dans la capitale des archiducs ; que TEmpereiirest héritier en droite ligne d’Auguste et de Trajan, La devise d’un ancien priiK^e delà maison d’Autriche (A. E. I. O. ü.) (i) atteste que cette prétention est presque aussi ancienne que la maison de Hapsbourg. Pendant ce temps, en Prusse, la jeune noblesse, fière d’avoir étudié aux grandes universités dléna et de Berlin, et de porter l’épée dans l’armée qui fut celle du grand Frédéric, affecte un dédain profond pour les Autrichiens. Exaltés par les accroissements rapides de leur pays, accroissements qui d’ailleurs ne sont pas encore arrivés à leur
(j) ÂuUrlœ est imperare orbi miPerso: Tempire du monde apparlieiil à r Au triche.
LETTRE IX
terme> les Prussiens regardent leur sablonneuse patrie comme le berceau d’une civilisation nouYelle. Il semble que Teau de la Sprée ait des propriétés merveilleuses ^ et que quiconque n’en a pas goûté n’ait que quatre sens au lieu de cinq. A Saint-Pétersbourg et à Moscou j on ne doute pas que l’épée de FEmpereur^ jetée dans la balance des destinées du monde, ne doive la faire pencher à l’instant Peut-être avonsnous fait dans l’Europe occidentale tout ce qu’il fallait pour confirmer les Eusses dans cette haute opinion de l’autorité de leur czar* En Russie on prend au sérieux les flatteries du xvm^ siècle, et au centre de Faristocratie, Fon s’imagine, sur la foi du plus grand ennemi dû despotisme, que la lumière vient aujourd’hui du Nord. Passe pour la lumière; puisse notre Europe solidement unie former une digue assez compacte pour qu’il n’en vienne rien de plus !
Ainsi en Europe toutes les nations s^arrogent le premier rang. Je ne vois pas pourquoi les Américains seraient plus modestes qu’on ne l’est de F autre côté de FAtlantique. Les merveilles qu’ils ont réalisées depuis cinquante ans lexir donnent le droit d’étre fiers. Ils sont donc persuadés, eux aussi, qu’ils sont le premier peuple du monde, et ils s’en vantent hautement.
Le fait est qu’il n’y a pas de peuple prédestiné à qui la supériorité soit inféodée pour la série des siècles. Le peuple juif, en qui ce sentiment d’une
l4o LE PRJEMIER PEÜPLE DV MOHDE.
prédestination éternelle semblait le plus profondément incarné, est soumis depuis dix-huit siècles à une épreuve qui lui donne un démenti cruel. Depuis Richelieu et depuis la révolution de 1688, c’està-dire depuis que l’Espagne s’est endormie, la France et l’Angleterre sont à la tête de la civilisation et se partagent la suprématie, dominant l’une par la théorie, l’autre par la pratique ; donnant le ton» l’une à la politique, l’autre aux arts, au goût et aux mœurs. Mais qu’étaient la France et l’Angleterre, il y a trois siècles, du temps de Charles-Quint, lorsque les généraux de cet autre Empereur et Roi tuaient Bayard à Rebecque, prenaient François 1" à Pavie et le Pape à Rome, pendant qu’à deux mille lieues du cote de l’Occident, Cortez lui conquérait le superbe empire de Montézuma? La Prusse, qui partage aujourd’hui le sceptre de l’Allemagne, et qui en est digne, qui est la jeune Allemagne, l’Allemagne hautaine et ambitieuse, l’Allemagne avide de selancer dans l’avenir, comme l’Autriche est 1 ±i.llemagne patriarcale, l’Allemagne débonnaire et sage, l’Allemagne conservatrice du passé et gai^ dienne du droit antique, qu’était-elle donc cette Prusse, il y a trois générations ? Que serons-nous, nous tous Français, Anglais, peuple de Prusse et d Autriche, dans trois siècles, dans cent ans peutêtre ? Qui peut affirmer que quelque vent du Nord nous trouvant divisés, affaiblis par des luttes intestines , ne nous aura pas forcés alors de courber la
LETTim IX.
tête que nous portons encore si haute et si fière? Qui sait si les vigoureuses populations qui germent ICI sur un sol vierge,ne nous auront pas dépassésà leur tour, comme nous avons dépassé nos prédécesseurs? Qui peut dire que les deux grandes flguresqui aujourd’hui se dressent aux deux bouts de l’horizon, la première à l’orient, un pied sur Moscou et l’autre prêt à se poser sur Constantinople, la seconde vers le couchant, à demi cachée encore par les immenses forêts du Nouveau-Monde, et dont les membres allongés s’étendent des bouches du Saint-Laurent à celles du Mississipi ; qui peut dire que ces deux jeunes colosses qui sè regardent d’un bord à l’autre de l’Atlantique, et se touchent sur les bords de l’Ocean Pacifique, ne se partageront pas bientôt la domination de l’Univers?
La civilisation est un trésor auquel chaque génération ajoute en le transmettant à ses héritiers, et qui passe de main en main, de peuple à peuple, de pays a pays. Parti de la vieille Asie, il a mis quarante siècles à rouler jusqu’aux bords de l’Océan européen. Lorsque des peuples en sont devenus les dépositaires, malheur à eux, si, au lieu de le garder avec vigilance et de travailler à l’accroître, ils le déposent au bord du chemin, et consument leur temps et leurs forces dans de vaines querelles ! Le trésor leur sera immédiatement ravi; ils seront déchus. Les Américains sont les plus entreprenants des hommes et la plus ambitieuse des nations : si nous
l4a LB PEEMÏER PEUPLE DU MONDE.
restions trop long-temps absorbés dans nos stériles disputes J ils seraient gens à venir à Fimproviste nous enlever ce précieux dépôt des destinées du genre humain j et à s'emparer de la première place*
Chaque peuple a ses qualités que Téducation développe, qui à certains moments brillent d’un vif éclat, comme un fanal vers lequel riiumanité en marche tient les yeux fixés , et qui à toute époque le recommandent à Testime ou à Taffection, à rémotion ou au respect des autres. Les États-Unis ont incontestablement les leurs. Nul peuple n’est au même degré propre par son caractère intime, par ses conditions de territoire et de population, à la forme démocratique. Ils possèdent donc au plus haut degré les avantages de la démocratie, et ils en ont aussi les inséparables défauts j tnais, chez eux, s’il y a matière à blâme, il y a encore plus de sujet à louange. Il y a ici beaucoup à moissonner pour rEuropéen, qui y est venu chercher, non des sujets de satire, de critique ou de sarcasme (la satire, la critique et le sarcasme sont en tout pays des métiers bien vulgaires, depuis que tant de gens nous ont donné la menue monnaie de Voltaire et de Byron), mais des faits positifs qui puissent être imités dans nos vieux pays, avec toutes les modifications qu’exigent des données complètement différentes des données américaines. Presque tous les voyageurs anglais ont vu ici beaucoup de mal et à
LETTRE IX. 1^3
peine tin peu de bien. Le portrait qu’ils ont donné de rAmérique et des Américains, est une caricature. 11 est ressemblant d’ailleurs, parce qu’une caricature faire avec esprit l’est toujours. Les Américains sont en droit de récuser le jugement.- on ne peut être jugé que par ses pairs. Ce n’est pas à l’arislocratie la plus intacte encore de l’Europe ^ à raristocratie anglaise, qu’il appartient île juger une démocratie. Or, les voyageurs anglais en Amérique appai tenaient a l aristocratie par leurs relations ou leurs opinions, ou c’étaient des aspirans à l’aristocratie, ou encore des gens qui la singeaient pour avoir l’air rl’en faire partie.
A coup sûr un cultivateur du 'Yorkshire ou un inechümc de Birmingham auraient porté iin tout autre jugement. Ils eussent é»ê‘probablement aussi exclusifs dans leurs éloges , que les plus dédaigneux des touristes l’ont été dans leur réprobation. Les ^^^dvateurs et lessont pourtant queloue chose dans le chiffre de la population anglaise et dans les éléments de la prospérité de la Grande- Bi-etagne. Supposons qu’un farmer de l’Ohio ou de 1 Illinois, ayànt bien vendu sa farine et son porc salé, allât pendant six mois faire le nabab en Angleterre, et qu’à son retour il décrivît avec la rude éloquence de l’Ouest, la détresse des ouvriers dans la Grande-Bretagne, la loi des céréales, la taxe des pauvres, l’effroyable condition des paysans irlandais, la presse des matelots, la vénalité des charges
l44 PREMIER PETJPLE DU MOJVDE*
militaires-j supposons que comme peinture de moeurs il y ajoutât un mari vendant sa femme au marché j une rencontre de boxeurs ^ et une scène de convives roulant ivres-morts sous la table à la fin d’un banquet : s’il donnait son récit à ses compatriotes comme le tableau politique et moral de T Angleterre , les Anglais hausseraient les épaules ^ et ils auraient raison. Et pourtant le fond de Thistoire serait vrai ; il ne s’y trouverait pas un fait qui fût matériellement faux. Or J ce récit serait précisément la contre-partie , le pendant de ce que généralement les voyageurs anglais ont publié comme une fidèle représentation de T Amérique. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fût fait.
Il y a aux États-Unis un fait qui saisit Tétranger à son débarquement^' et qui est bien de nature à imposer silence à ses sentiments d’orgueil national surtout s’il est Anglais : c’est l’aspect d’aisance universelle que présente le pays. Tandis que les sociétés européennes sont toutes plus ou moins rongées de la plaie du paupérisme qui les mine sans que les hommes les plus habiles aient pu jusqu’ici y appliquer un baume réparateur ^ il n’y a pas de pauvres ici, du moins dans les États du Nord et de l’Ouest, qui ont su se garantir de la lèpre de l’esclavage# S’il s’en rencontre quelques uns, ce n’est qu’une imperceptible minorité d’individus sans conduite, la plupart gens de couleur ; ou ce sont des aventuriers fraîchement dél>arqués, qui n’ont pu encore
LETTEK TX, , /
se décider aux habitudes d’une vie laborieuse, /ci rien n’est plus aisé que de vivre en travaillant, et de bien vivre. Les objets de première nécessité, pain viande , sucre, thé, café, chauffage, sont généralement à plus bas prix qu’en France (i), et les salaires y sont doubles ou triples. Je me trouvais, il y a quelques jours, sur la ligne d’un chemin de fer en construction. On y faisait des terrassements. Ce genre de travail, qui n’exige que de la force sans adresse, est habituellement exécuté aux États-Unis par des Irlandais nouveaux arrivés, qui n’ont d’autres ressources que leurs bras, d’autre talent que la vigueur de leurs muscles. Ces Irlandais sont nourris et logés, et voici quelle est leur nourriture : trois repas par jour ; à chaque repas de la viande, très abondamment, et du pain de froment (a); du café et du sucre à deux de leurs repas, et du beurre (3) une fois le jour. On leur distribue, dans le courant de Ajournée, six à huit verres de whisbey, selon qu’il fait plus ou moins chaud. Us reçoivent en outre en argent un salaire qui s’élève à 4o cents (2 fr. i3 c.) dans les circonstances les plus défavo-
suer
(i) Le the et le café ne paient pas de droit d’entrée. Pour protéger les cienesde la Louisiane, qui produisent la moitié Je la consonimatL du pays (40,000,000 kilog.), il a été établi un droit qui équivaut à ao fr L quintal métrique de sucre brun. Eu France, le droit est de 40 fr L c ^ (a) Une grande partie de la population américaine consomme du pain de mais, part,aiherement au sud du Polomac. Le maïs était déjà Cultivé par les Indiens quand les colons anglais arrivèrent dans le pays.
CÎ)Le beurre est plus cher aux États-Unis qu'en Fiance.
I» —3 '" Knmo«.
j/|6 LK PRIvBIIEJl PJîtjPI-E DU MONDE.
râbles , souvent à 3 fr., et quelquefois à 4 fr. En France le même travail vaut communément i tr. aS c. , et les ouvriers ont à se nourrir.
Ce faitpositif, incontestable, de l’aisance générale, est ici à côté d’un autre qui en rehausse singulièrement l’importance aux yeux d’un Européen arm du progrès, ennemi delà violence. En politique, lei-adicalisme est ici à la mode : le mot de démocratie, qm ailleurs ferait peur même à des républicains, est ici recherché, salué d’acclamations. On se dispute ie nom de parti démocratique ; il y a ifois ou quatre nuances d’opinions qui !e réclament comme leur propriété exclusive; mais c’est le seul genre c propriété qui soit en question. Ilestvtai qiie^ a propriété matérielle est vite fondue ici, à moms qu’une activé surveillance ne la préserve, et qii un travail constant ne la renouvelle. Néanmoins, tant quelle subsi.ste, elle est l’objet d’un respect profond, qui, je l’avoue, m’a un peu surpris. Je me serais attendit ce que la théorie d’économie sociale eût emprunté quelques syllogismes à la theone politique. Tel qui, en Europe, ne passerait pas pour un des plus hardis sous ce rapport, serait ici un novateur audaciÊiis*
D’après ces simples observations , il paraît naturel de penser qu’il y a lieu de retirer de l’étude de ce pays de précieuses indications pour la solution^dela giande question qui agite l’Europe, celle de 1 amélioration du sort du plus grand nombre. Il serait
LETTHE IX* l/|y
intéressant de rechercher les causes de cet état de choses J et d’examiner si, moyennant transformation , elles pourraient être mises en jeu dans la société européenne, en France surtout. Je reviendrai sur ce sujet le plus tôt qu’il me sera possible.
L'Tankée (i) et le Virgmien*
ChâtiesloII J aâ mai i834*
Le moiivement civilisateur qui a inondé le vaste domaine de TOaest au Sud et au Nord ^ depuis les grands lacs jusqu'à la pointe de la Floride 5 s’est
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opéré avec ime énergie et un ensemble admirables. L’émigration a eu lieu sur toute la ligne de l’Est à rOnest. Les habitants de la Nouvelle-Angleterre, après s’être répandus sur leur ancien territoire, et y avoir fondé les nouveaux États du Maine et du Ver mont, se sont jetés sur l’ouest de l’État de New-
(i) Le nom a été long-temps appliqué par dérision aux liabi-
tani.-3 des six 3^lais de la Nouvelle-ATigleterre. Ils ont fini par raccepter, pensant qifils Pavaient ennobli : c’est pour cela que je m’en sm.
LETTEE X.
York ; delà, en se tenant aussi près que possible de la frontière nord des États-Unis, ils ont longé les lacs Ontario et Érié, et ont envahi le vaste'’delta compris entre l’Ohio et le hautMississipi, qui forme aujourd’hui les États d’Ohio, d’Indiana, d’Illinois et le l’erntoire de Michigan. Les gens de New-York et de la Pensylvanie se sont peu écartés de leur territoire, qui est très étendu et qui n’était que peu abite en 1763. Ils ont cependant fourni un petit contingent a la grande armée d’expédition, partie
de la Nouvelle-Angleterre, et ont contribué à envahir, les uns le Michigan, les autres l’Ohio et lindiana. La Virginie, après s’être peuplée elleraeme du côté de l’Ouest, a enfanté l’Etat de Kentucky ; puis faisant au Midi ce que la Nouvelle- Angleterre exécutait au Nord, elle a envoyé vers le golfe du Mexique de nombreux essaims qui se sont disséminés dans les nouveaux États du Sud La Caroline du Nord l’a aidée dans cette tâche, et a eu sa progéniture spéciale dans l’État de Tennessee. La Géorgie et la Caroline du Sud ont contribué à produire 1 A labaina et le Mississipi. Le Tennessée et le Kentucky ont à leur tour fourni des rejetons au Missouri et à l’Arkansas.
Ainsi les États où il n’y a pas d’esclaves ont mis au jour des républiques vraiment démocratiques, cest-à-diresans esclaves, essentiellement agricoles, cultivant, a 1 exception de la vigne (i), tout ce que
(0 JiiMiu'à riés^nl la visu, à viu {viU, ^ ]f(a,,.
l 5 o l’tAMKÉE et EE VIRGmiEW.
l’on cultive dans nos régions tempérées d’Europe. Ces jeunes États sont fondés sur la petite propriété et sur l’égalité de fait ; car la plupart des fermes y sont à peu près uniformément de 8o à 16o acres à 64 liectares}. Les Etats du Sud, au contraire, ont créé des républiques aristocratiques, basées sur l’esclavage et sur la grande propriété, plus exclusivement agricoles encore, et produisant principalement le coton, denrée précieuse, qui fournit maintenant au commerce d’exportation une valeur de 300,000,000 fr., et de 25o,ooo,ooo fr. en comptant les livraisons faites aux États du Nord (t).
Ainsi, au milieu de toutes ces colonnes s’avançant en masse de l’Est à l’Ouest, deux frappent les regards entre toutes les autres; deux forment a elles seules le corps d’armée ; les autres ne sont que des auxiliaires. C’est la colonne de la Virginie et celle de la Nouvelle-Angleterre.
La portion de la Virginie qui était la plus peuplée lors de l’Indépendance, offre un sol plat et sablonneux, très pauvre en général. Le long des rivières, le terroir était autrefois plus fertile ; mais là même, il se trouva bientôt épuisé par la culture du tabac. Les propriétaires de cet Etat durent songer de bonne heure à quitter leurs plantations pour
Unis; les forêts y sont rèmplies cependant de vigne sautage, Excepté dans Pestrémiié sud, les hivers y sont trop rigoureux, meme par la latitude de Naples et de Lisbonne^ pour qu’on y cultive V olivier, qui est d ailleurs une culture des pays chauds plutôt que des pays tempérés,
(i) Toir la note aa à la fin du volume.
LEITHH X-
aller s’établir sur les excellentes terres du Kentucky, occupées alors par de belliqueux sauvages qui en faisaient leur rendez-vous de chasse favori. Quelques hardis prisonniers, à la tête desquels était le vieux Boon, osèrent les premiers passer les montagnes avec leurs carabines, et soutinrent vailiamment la guerre atroce que leur déclarèrent les Indiens, Après maints combats sanglants,où plus d’un héros ignoré tomba sous la balle ou le tomahawk de quelque Hector à peau rouge; après bien des assauts où plus ckune matrone répéta notre Jeanne-Hacbette ; après bien des alarmes et bien des souffrances, le génie de la civilisation remporta. Sur Tappel des pionniers,au bruit de leurs exploits, les planteurs du littoral se mirent en branle. Ils arrivèrent avec leurs esclaves et défrichèrent de vastes domaines au sein desquels ils menèrent une existence patriarcale, entourés de leurs serviteurs et de leurs troupeaux, se livrant avec frénésie au plaisir de la chasse conireles bêtes des bois, quelquefois contre les Indiens, et dépensant trop souvent leur récolte à parier eu faveur de la vitesse de leurs chevaux, dont ils sont fiers , et dont ils conservent la généalogie avec plus de soin quela leurpropre. Postérieurement, lorsque la demande du coton fut devenue considérable en Angleterre par suite des perlectionnenients apportés à la machine à vapeur et aux appareils mécaniques en général, et que le bateau à vapeur eut ouvert la vallée du Mississipi, ils énü-
L YANKEE ET LE VIRGIN lEN.
grèrent plus au Midi, emmenant toujours avec eux leurs esclaves ; un avenir de prospérité et de richesse s’ouvrait définitivement pour le Sud.
Les fils industrieux de la Nouvelle-Angle terre dirent de même adieu au sol rocailleux et ingrat de leur pays natal. Ils chargèrent sur un waggon leur charrue J leur lit J un baril de salaison, rindispensabie provision de thé et de mélasse, leur Bible et leur femme, et se mirent en route pour rOuest,la liacbe sur Tépaule, sans un serviteur, sans un aide, souvent sans un compagnon, pour aller, à six cents milles de la maison paternelle, se construire une hutte au milieu d'mi bois, et défricher un commencement de ferme. Les premiers partis sortaient du Connecticut, de VEiat de granit comme on rappelle, état Puritain parmi les Puritains.
Le Virgiiiien et riiomme de la Nouvelle-Angleterre, rYaokée, ont colonisé chacun suivant sa nature. Le rôle qu’ils ont joué dans la création des nouveaux Etats de TOuest, explique ce fait souvent remarqué,que cinquante ou soixante membres du Congrès sont originaires de la Virginie ou du Connecticut. Dans cette conquête, l’Europe ne s’est pas bornée au rôle passif de spectatrice ; elle a levé de vaillants travailleurs qui se sont joints aux fils de la Nouvelle-Angleterre, car Tesclavage leur inspirait trop d’iiorreur pour qu’ils prissent parti avec les hommes du Sud. Beaucoup dlrlandais et d’Ecossais , nue masse d’Allemands et de Suisses et
LETTllE X,
quelques Français (i) sont aujourd’hui établis dans rOhio , rindiana, rillinois et le Michigan. Le voyageur qui descend TOhio trouve sur son passage Gah lipolis, ville des Français, Vevay, ville des Suisses, ■’ Marietta, ainsi nommée en l’honneur de l’infortu- / née Marie-Antoinette, Les terminaisons en burg sont semées au milieu des noms indiens, des Jacksonville, des Washington et des Colombia. Mais la coopération des Européens n’ôte pas aux Yankées le principal honneur de l’œuvre ; les Yankées ont commencé , il»ont donné le ton, ils ont fait et font encore la plus rude besogne. Kelativement à eux, l’Européen n’a été que l’horame du lendemain, l’apprenti, le mercenaire. La fusion des Européens avec les Yankées ne s’opère qu’à la longue, même sur le terrain neuf de l’Ouest j car l’Yankée n’est pas l’homme de l’association universelle ; il croit que le fils aîné d’Adam était Y^nkée. Toutefois il s’est déjà mêlé au sang yankée assez de sang étranger pour que le croisement des races ait contribué à modifier le caractère primitif de la population sortie de la Nouvelle-Angleterre, et à former ce troisième type américain, celui de l’Ouest, type dont les contours sont confus encore comme son avenir, mais qui tous les jours dessine plus nettement ses formes
(i) A rexcepUoü des Alsadeiis, les Français de oolre siècle ont très failileiîient coopéré à l’envalii&sement de l’Ouest, Iæs Français qui cfoigrent aij.'t Etats-Unis s éiablisseut orditiairenient dans les YiUes^
l54 l’tANKÉE et le VIllGINlEW.
athlétiques et ses prétentions ambitieuses, et qui semble destiné à dominer les deux autres.
L’Yankée et le Virginien sont deux êtres fort dissemblables ; ils s’aiment médiocrement et sont souvent en désaccord. Ce sont les mêmes hommes qui se sont coupé la gorge en Angleterre sous les noms de Cavaliers et de Tètes-Rondes. En Angleterre ils I ont fait la paix grâce à rinterposition de la dynastie nouvelle, qui n’est ni Stuart ni Cromwell. En Amérique, où il n’existe pas de pouvoir modérateur , ils se fussent dévorés comme jadis dansJa mère-patrie, si la Providence ne les eût jetés, l’un au Midi, l’autre au Nord, laissant entre eux le territoire où s’étendent maintenant les États justes-milieux de la Pensylvanie et de New-York, avec leurs satellites de New-Jersey et Délaware.
Le Virginien de race pure est ouvert, cordial, expansif; il a de la courtoisie dans les manières, de la noblesse dans les sentiments, de la grandeur dans les idées ; il est le digne descendant du gentleman anglais. Entouré dès l’enfance d’esclaves qui lui I épargnent tout travail manuel, il est peu actif, il est même paresseux. Il est généreux et prodigue ; au- \ tour de lui, et dans les nouveaux États plus que dans la Virginie appauvrie, règne la profusion. Quand la récolte de coton a été bonne et que les prix sont fermes , il appelle tous et chacun, sauf cependant ses esclaves des champs, à jouir de son opulence, sans beaucoup s’inquiéter de ce que sera la récolte
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prochaine. Pratiquer rhospitalité est pour lui un devoir, un plaisir, un bonheur. A la façon des patriarches d’Orient ou des héros d’Homère, pour régaler l’hôte que la Providence lui envoie et qa’uu vieil ami lui recommande, il met un bœuf à la broche ; et pour arroser ce substantiel repas, il a du madère,qu’il vante à l’égal de ses chevaux, qui a fait deux lois le voyage des Grandes-Indes, et qui s’est reposé ensuite pendant vingt ans bien comptés. Il aime les institutions de son pays,et cependant il montre avec satisfaction à l’étranger l’argenterie de famille, dont les armoiries,à demi effacées par le temps, attestent qu’il descend des premiers colons, et que ses ancêtres étaient gens de bonne maison en Angleterre. Lorsque sou esprit a été cultivé par l’étude , et lorsqu’un voyage en Europe a assoupli ses formes et poli son imagination, il n’y a mdle place au monde où il ne soit digne de figurer avec avantage, il n’y a pas de destinée à la hauteur de laquelle il ne soit en mesure de s’élever -, c’est un de ces hommes qu’on est heureux d’avoir pour compagnons , qu’on souhaite pour amis. Ùoiié d’une tète ardente et d’un cœur chaleureux, il est du bois dont on fait les grands orateurs. Il s’entend mieux à commander aux hommes qu’à dompter la nature et à maîtriser le sol. Lorsqu’il possède une certaine dose d’esprit d’ordre, et je ne dirai pas de volonté i^il en est bien pourvu), mais de cette persévérance active si commune parmi ses frères du
lVaNKÉE et le VIEGmiEIf,
Nord , il réunit tout ce qui est requis pour devenir un homme d’État supérieur.
L^Yankée au contraire est réservé^ concentré , défiait ; son humeur est pensive et sombre ^ mais unh forme ; sa tenue est sans grâce, mais modeste et cependant sans bassesse; son abord est froid, souvent peu prévenant; ses idées sont étroites^ mais pratiques ; il ale sentiment de ce qui est convenable, il ne Ta pas de ce qui est grandiose. Il n'a pas le moindre brin de disposition chevaleresque ^ et pourtant il est aventureux; il se plaît dans la vie errante. Il a une imagination active qui enfante des conceptions originales ^ qu'on appelle ici des Yankee notions ; ce n'est pas de la poésie^ c'est de la bizarrerie* L’Yankée est la fourmi travailleuse ; il est industrieux et sobre ; il est économe : sur le sol pauvre de la Nouvelle-Angleterre, il Tétait autrefois jusqu a la ladrerie ; transplanté sur la terre promise de 1 Ouest, il reste rangé , mais compte moins les centimes.
Dans la Nouvelle-Angleterre, il a une bonne dose de prudence ; mais une fois lancé au milieu des trésors de 1 Ouest, i! devient spéculateur, joueur même, quoiqu'il ait horreur des cartes, des dés, et de tout ce qui est jeu de hasard ou inêriié d'adresse, sauf Finnocent jeu de quilles. Il est rusé, subtil, cauteleux, calculant toujours, tirant vanité des ^r/cÆypar lesquels il surprend son acheteur inattentif ou confiant , parce qu il y voit une preuve de sa propre
Lettre x.
ïBj
supériorité d’esprit; il a d’ailleurs la ressource des restrictions mentales pour tenir sa conscience en repos. Tout fin qu’il est, il est expéditif en affaires, parce qu’il sait le prix du temps. Sa maison est un sanctuaire qu’il n’ouvre pas aux profanes; il est peu hospitalier, ou plutôt il dispense rarement l’hospitalité ; mais lorsqu’il l’accorde, c’est avec ampleur. II manie la parole sans effort; ce n’est pourtant pas un brillant orateur, c est un logicien serré. Pour être homme d’État, il lui manque cette largeur d’esprit et de cœur qui fait que l’on conçoit et que l’on aime la nature d’autrui,et que naturellement 1 on se préoccupe de faire la part du voisin tout en faisant la sienne propre. Il est l’individualisme incarné ; chez lui l’esprit de localité et de morcellement est poussé à la dernière limite (i). Mais s’il est peu d homme d État, il est administrateur habile ,, homme d’affaires prodigieux. S’il est peu apte à manier les hommes, il n’a pas son égal pour agir sur les choses, pour les coordonner, pour les mettre en valeur.
Il n’y a nulle part de négociants plus consommés que ceux de Boston. Mais c’est surtout comme colonisateur que l’Yankée est admirable. Sûr lui la fatigue n’a pas de prise. Il n’a pas, comme l’Espagnol, le talent de supporter la faim et la soif; il a celui
(i) Dans 1 Liât de Massacliuselts, tjni compte cinq cenl ciiiqnanle mille ames,îa Chambre des Reprèscntanis est composée de près de six cents membres ; )e moindre -village veut avoir sou Keprésentant,
l 58 l’yAKKEE et le VmGlKlElN-
bien supérieur de trouver j toujours et en tout lieu, à manger et à boire ; àe savoir toujours garantir du froid sa femme et ses enfants d’abord , lui-même ensuite. 11 prend corps à corps la nature, et plus tenace qu’elle, il l’asservit toujours. Il l’oblige à se rendre à discrétion ; il lui fait produire ce qu’il veut, et la façonne à sa guise. Comme Hercule, il dompte l’hydre des marais pestilentiels et enchaîne les fleuves. Plus hardi qu’Hercule, il étend son empire non seulement sur la terre, mais sur la mer ; il est le premier marin du monde. L’Ocean est son tributaire et l’enrichit de l’huile de ses baleines et de tout son menu fretin. Plus sage que le héros aux douze travaux, il ne connaît pas d’Omphale qui puisse le séduire, deDéjaniredont les présents empoisonnés trompent son regard pénétrant. En cela, c est plutôt un Ulysse qui a sa Pénélope, compte sur elle et Un reste fidèle imperturbablement. H n’a même pas besoin de se boucher les oreilles quand il passe près des Syrènes ; les passions les plus tendres sont amorties en lui par l’austérité religieuse, et par les préoccupations de son métier de défricheur. Comme Ulysse encore, il a un sac plein d’expédients. Pris au dépourvu, la nuit, dans un bois , par un ouragan , en une demi-heure et sans autre secours que son couteau, il se sera construit un abri pour lui et pour son cheval. Pendant 1 hiver , s il est sm pus par une de ces tempêtes de neige inconnues chez nous, en un clin d’œil il se sera fait un traîneau , et
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poursuivra sa route en s’orientant comme im Indien par l’écorce des arbres. Ainsi, au génie du négoce à l’aide duquel il tire parti de ce qu’il arrache à la terre, il joint le génie du travail qui la féconde, celui de la mécani(]ue qui en façonne les produits. C’est un incomparable pionnier, un colonisateur sans pareil.
C’est loi qui a imprimé son cachet aux États- Unis durant le demi-siècle qui vient de s’écouler. Il a été effacé par la Virginie dans les conseils de la république (i); mais il l’a dominée à son tour dans le pays, il l’a éclipsée sur son propre territoire, car il a fallu, pour que le Virginien s’arrachât à l’indolence méridionale, que l’Yankée lui apportât l’exemple de son activité et de son humeur entreprenante à sa porte, chez lui et malgré lui. Sans l’Yankée, les champs à coton du Sud seraient encore en friche. Ce fut un Yankée, Élie Wihtney, qui à la fin du siècle dernier inventa le cotton-gin , machine à épelucher le coton, qui a fait la fortune du Sud. Pour qu’une spéculation devienne à la mode dans le Sud, il faut que des Yankees, venus par hasard de quatre cents lieues, en aient donné l’idée aux gens du pays, et en aient retiré, à leur barbe, le profit le plus clair. La Nouvelle-Angleterre
(i) En ce moment, par exemple^ dix Séûateurs sur qiinrani&^huic sont originaires de U Tirgitiie. Sur sept présidées la Yirgînben a fourni quatre^ Washtogion , Jefferson , Madison et Bîonroe. Beaucoup de membres du Congrès sont, comme je fai dd, natifs de la Nouvelle-Angleterre, et surtout du Conneclicut, mais ce sont en général desfeümmes laborieux et de se coud ordre, plutôt que des hommes influents et de capaeiié supérieure.
l6o LVâNKEE Eï LE VTRGJmEIÏ.
n^a foiinii à rUnion que deux Présidents, tous deux populaires la veille de leur élection , tous deux impopulaires le lendemain, tous deux rejetés à la fin de leur premier terme, tandis que tous les autres sont originaires de la Virginie ou de la Caroline du Sud, et quils ont tous obtenu un second terme. Mais comme elle a pris sa revanche dans les affaires, au Nord et au Midi, à TEst comme àrOuest! UYankée est ici un vrai marquis de Carabas. A Baltimore tout comme à Boston, à la Nouvelle-Orléans comme à Salem, à New-York comme à Portland, si Ton vous cite un commerçant qui par des combinaisons intelligentes ait réalisé et conservé une grande fortune, et que vous demandie/. d'où il sort, c’est un Yankée, vous répondon. Si dans le Sud vous passez devant une plantation qui paraît mieux tenue que les autres, avec de plus belles avenues, des cases de nègres mieux alignées et plus comfortables: « Oh! vous dit-on, celle-ci appartient à un homme de la Nouvelle-Angleterre ; c’est nn Smart man ( un habile homme)! Dans un village du Missouri, à côté d’une maison dont les vitres sont cassées, dont rextérieur est sale, devant la porte de laquelle se battent des enfants aux habits déchirés, vous en apercevez une autre toute fraîchement peinte, entourée d’une barrière simple mais bien entretenue et bSanchie à la chaux, avec une douzaine d’arbres bien émondés tout à Tentour : à travers les fenêtres, vous distinguez clans mi petit
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salon luisant de propreté, de jeunes garçons bien peignés, et de jeunes filles vêtues presque à la dernière mode de Paris. L’une et l’autre de ces habitations sont a ^&sfarm,ers: mais l’un vient de la Caroline du Nord, l’autre est originaire de la Nouvelle-Angleterre, Sur les fleuves de l’Ouest, vous entendez citer un bateau à vapeur où jamais accident n’arrive, que les voyageurs et les négociants recherchent avec empressement; le capitaine est un Yankée. A la nouvelle-Orléans, contre la Levée, vous apercevez un beau bâtiment que tous les passants admirent; c’est encore un Yankée qui le commande.
La preeminence de l’Yankée dans le mouvement colonisateur lui a valu de devenir l’arbitre des mœurs et des coutumes. C’est par lui que le pays a une teinte générale d’austère sévérité, qu’il est religieux et même bigot; par lui, que tous les délassements qui sont considérés chez nous comme des disti’actions honorables, sont proscrits ici comme plaisirs immoraux. C’est par lui que les prisons s améliorent, que les écoles se multiplient, que les Sociétés de Tempérance se répandent (i). C’est même par lui, avec son argent, que les missionnaires essaient de fonder à petit bruit, dans la Mer du Sud, des colonies au profit de l’CJuion. Si l’on voulait former un type unique représentant le
(t) Tciîr la note at) q la fïn du volume-