‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 5)Chapitre 31 sur 65 · LE CAPITAINE JOHN SMITH · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE JOHN SMITH

partie de la fortune de son père. Avec les moyens de voyager, l’envie de courir le monde lui revint. Voilà donc Smith lancé de nouveau. ïl arrive en Flandres, et s y fait voler par quatre escrocs français. Il les poursuit, en rencontre un, se bat avec lui, le blesse, lui fait avouer son crime, et se remet à voyager avec quelque argent que lui avait donné un ancien ami de sa famille. Il suit le littoral de la France, de Dunkerque à Marseille, visitant les arsenaux et les fortifications, et s’embarque pour l’Italie.

Par malheur pour lui il se trouvait, seul. Anglais et hérétique, au milieu d’une foule de pèlerins qui allaient faire leurs dévotions à Notre-Dame-de-Lorette et à Rome. Le vaisseau est assailli par une tempête; les pèlerins s’en prennent au mécréant, et, nouveau Jonas, Smith est jeté à là mer. U a le bonheur de gagner à la nage l’île Sainte-Marie, près Nice, A Nice, il s’arrête tout juste le temps nécessaire pour monter sur un autre navire prêt à mettre à la voile pour Alexandrie, et qui, en pleine mer, se prenant de querelle avec un bâtiment vénitien richementchargé, l’attaque, l’aborde et le dépouille. Smith se fait déposer à Antibes avec sa part du butin, passe en Italie, traverse le golfe de Venise, arrive en Styrie, et finit par entrer comme volontaire au service de l’Empereur, alors en guerre avec les Turcs,

Smith n’était pas seulement brave et entreprenant, il était aussi homme à ressources. Il trouve

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moyen de forcer les Turcs à lever le siège cVOlyiupach, et gagne ainsi le grade de capitaine dans le régiment du comte deMeidritch, gentilhomme transylvanien. Après mainte prouesse , Smith était au siège de Régal, en Transylvanie; le siège traînait en longueur, et un jour un héraut se présenta au camp des chrétiens, annonçant que leseigneur Turba,shaw, Turc renommé par sa vaillance, défiait le plus brave d’entre eux en combat singulier, afin, disait-il, de divertir les dames et de passer le temps; Le sort décida qu’entre tous les guerriers chrétiens ce serait Smith qui répondrait au défi du Turc. Le combat eut lieu solennellement; les dames turques bordaient les remparts de Régal ; les assiégeants étaient rangés le long de leurs ligues; la musique retentissait. Smith tua l’osmanli. Un autre cavalier turc entreprend de venger Turbashaw; Smith le tue encore. Un troisième Turc se met snr les rangs; c’était un géant, le terrible Bonny-Mulgro. Au premier choc, Smith est presque désarçonné dTiii coup de hache d’armes; les Turcs poussent un cri de joie, les dames turques battent des mains; ils étaient encore à crier et à applaudir^ que Bonny-Mtilgro, percé d’un coup d épee, était gisant par terre, et que Smith lui coupait la tête. Peu après la ville fut prisé.

Mais les armes sont journalières. A peu de temps de laies chréliens furent mis en déroute; Smith fut laissé pour mort sur lè- champ de bataille. La richesse de son armure l’ayant désigné aux Turcs

17 ® Llî CAPlTAlHi: JOHN SMmj.

comme un personnage de distinction, il fut traité comme un homme qui vaut une rançon considérable. Aussitôt guéri, il fut mené au marché à esclaves d’Axiopolîs ; là il fut acheté par un pacha qui l’envoya en présent à la dame de ses pensées à Constantinople, disant, le misérable fanfaron , que c’était un seigneur bohémien qu’il avait pris en guerre. Cette fanfaronnade profita mal au pacha ; Charatza Tragabigzanda, c’était le nom de la dame, savait Titaiien ; Smith le parlait aussi. Smith raconta ses aventures, sa gloire et ses revers ; Tragabigzanda commença par être indignée de la forfanterie du pacha; puis elle s’attendrit sur les malheurs de Smith, s’enflamma pour ses nobles actions et ses dangers, comme Desdémone, dit l’un des biographes du capitaine. Smith espérait un peu de repos et de bonheur, lorsque la dame, soit pour déjouer les soupçons de sa mère, soit pour faire apprendre le turc à Smith, l’envoya à son frère Timour-Pacha, dont le Pachalic était sur les bords de la mer d’Azof.

Les recommandations de Tragabigzanda étaient pressantes ; elle faisait à son frère l’aveu de ses sentiments pour le captif ipais le pacha de la mer d’Azof fut indigné qu’un chien de chrétien eut touché le cœur de sa sœur. Smith, qui s’attendait à une réception cordiale, n’était pas depuis une heure chez Timour, qu’il avait été battu, dépouillé j rasé. On lui mit un collier de fer, on le couvrit d’un sar-

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raude crin, et on l’envoya travailler à la terre avec les autres esclaves chrétiens du pacha. Chaque jour, ce maître barbare allait inspecter le travail de son prisonnier, et l’accablait d’injures et de coups. Une fois que Smith se trouvait seul avec lui, et que le pacha lui faisait une réprimandé sur la manière dont il battait le grain, Smith l’assomma d’un coup de fléau, le cacha sous la paille, et, sautant sur le cheval arabe de l’Ottoman, s’enfuit à bride abattue. Quand il eut gagné le désert, il s’orienta comme il put, et, apres seize jours de voyage, il arriva à Hexapolis sur le Don, où il trouva un poste russe. Les Russes raccueillirent généreusement. Une dame charitable ou tendre, la princesse ou baronne Palamata, combla Smith de témoignages d’intérêt. Smith, délassé, se mit en route pour la Transylvanie, où ses amis pleurèrent de joie en le voyant, et lui garnirent la bourse. De là, il revint en Angleterre en passant par l’Allemagne, la France, l’Espagne et le royaume de Maroc.

Il arriva dans sa patrie précisément au moment où une expédition allait partir pour fonder une colonie en Amérique. Pressé d’en faire partie, il accepta. Smith avait alors vingt-huit ans. L’expédition quitta la Tamise le iq décembre 1606, et entra dans la baie de Chesapêake le 26 avril 1607. Le 1 3 mai, l’on débarqua dans une presqu’île où fut flindee la colonie de James—Town. Le voyageur qui aujourd’hui remonte le James-River en bateau à

T. ^— S'î KDITIOIÏ.

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vapeur, aperçoit dans cette presqu’île une tour en ruines et les débris d’une enceinte de cimetière qui fuient bientôt derrière. C’est tout ce qui reste de ce premier établissement.

Smith avait pour compagnons des hommes médiocres y de qui il ne snt pas se faire pardonner sa supériorité. A peine avait-on quitté la Tamise, qu’il fut accusé de comploter pour se faire roi de la colonie. Sous cet absurde prétexte il fut tenti en prison pendant la traversée. Après le débarquement, lorsqu’on ouvrit les instructions cachetées remises à l’expédition, on y vit que le gouvernement de la colonie était confié à un Conseil de sept personnes, et que Smith était l’un des sept. Ses collègues néanmoins l’exclurent du conseil à raison de ses prétendus complots. Il demanda à être jugé sans pouvoir l’obtenir. Il prit donc patience, et alla à la découverte aux environs de Jamés-Town, rertionfant les rivières, faisant connaissance avec les tribus indigènes, et rendant des visites ati roi Powhattan, le plus puissant des princes sauvages. Pendant ce temps, la colonie était mal administrée. Point de prévoyance ; on ne bâtissait pas pour riiiver qui approchait; peu ou point dé semailles ; pas de précautions militaires contre les sauvages , dont quelques hostilités de détail avaient pourtant révélé le mauvais vouloir. La colonie fut un jour attaquée à Fimproviste par les guerriers de Powhattan ; un homme fut tuê> dix-sept furent blessés; le mécon-

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tentement éclata contre le Conseil, et surtout contre Wingfield qui en était le président. Smith profita de I occasion pour demander des juges qu’on n’osa plus lui refuser. Il fut acquitté sur tous les points, et Wingfield condamné à lui payer deux cents livres sterling de dommages-intérêts , dont Smith fit généreusement l’abandon au profit de la colonie. A la suite de ce jugement il y eut une sorte de baiser Lamourette ; tous les colons communièrent le même jour, en signe d’oubli du passé ; et le capitaine Newport, qui les avait conduits d’Angleterre , s’en retourna avec sa flottille, laissant la colonie composée de cent cinq personnes.

Mais la disette vint, et avec elle les maladies; puis, ce qui est bien pis que la peste, la discorde. Cinquante colons périrent misérable ment. Au milieu du désespoir général, le président Wingfield, de concert avec quelques-uns de ses collègues, résolut de s’emparer secrètement du seul navire que possédât la colonie, et de s’enfuir en Angleterre. Le complot fut découvert ; Wingfield fut déposé, et un autre président élu à sa place. Celui-ci eut le bon esprit de se laisser diriger par Smith, dont le moment était venu. Smith fit un plan de travail, ét fixa à chacun sa tâche; il fut obéi. Les maisons s’élevèrent, la ville fut fortifiée et gardée; lui-méme donnait l’exemple aux travailleurs, en travaillant plus fort qu eux. Il ne suffisait pas d’avoir des maisons pour 1 hiver, il fallait aussi des provisions.

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Smith se mit donc à la recherche des vivres, et particulièrement du maïs, que cultivaient les Indiens. Dans une de ses excursions, il rencontra une tribu nombreuse, lui enleva son idole, se fît donner pour la rançon du Dieu je ne sais combien de boisseaux de maïs avec de la venaison, et se hâta de rentrer à Jaines-Town* Il s’y présenta â propos; Wingfîeld avait repris ses projets de fuite, et cette fois il fallut se battre pour mettre les conspirateurs à la raison- Désormais Tautorité fut assurée entre les mains de Smith-

A peine avait-il rétabli l’ordre, qu’il se laissa aller aux inspirations de son imagination aventureuse, plus peut-être qu’il ne convenait à un homme sur la tête de qui reposait le salut de la colonie-Un jour il part pour explorer la rivière Chickahornini; après l’avoir remontée aussi haut que possible, il laisse son bâti ment avec le plus grand nombre des hommes, caché dans une crique, à l’abri de tout danger, et continue dans un canot, seul avec deux blancs et deux Indiens- Malheureusement ceux qu’il laissait derrière lui oublièrent ses instructions, dès qu’ils l’eurent perdu de vue* Ils débarquèrent contrairement à ses ordres, furent attaqués par une troupe d’indiens sous les ordres d’Opéchancanoug, frère de Powhattan, qui épiait Smith, L’un d’eux fut pris et obligé de dire oîi était passé le capitaine ; les autres purent gagner la barque et se sauver-

Smith, pendant ce temps, était arrivé aux marais

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OÙ ]a rivière prend sa source. Opéchancanough le surprend pendant la nuit, et tue les deux Anglais. Smith est entouré par deux cents guerriers et blessé d’une flèche à la cuisse. Il se défend avec la sagesse du serpent et la vigueur du léopard: il tue trois de ses adversaires, et s’attachant parle bras, avec ses jarretières, l’un de ses deux Indiens , il s’en sert comme de bouclier. Ses ennemis stupéfaits s’écartent; il a gagné du terrain, il va atteindre son canot; mais dans sa course il tombe au fond d’une fondrière impraticable, et s’y enfonce jusqu’à la ceinture avec son Indien. Telle était la frayeur qu’il inspirait aux sauvages, que, mêinfe dans cette situation, aucun d’eux n’osa l’approcher jusqu’à ce qu’il eût jeté ses armes. 11 était demi-mort de froid. Les Indiens le retirèrent du marais, le portèrent près du feu, et le frictionnèrent jusqu’à ce qu’il eût recouvré l’usage de ses membres.

Smith se sentait perdu. Les cadavres de ses compagnons étaient à côté de \n\, scalpés (i). 11 s’avisa de tirer de sa poche une boussole, et de la montrer à Opéchancanough. Le sauvage ne revenait pas de l’étonnement que lui inspirait cette aiguille qui se mouvait toujours. Comme il n’avait pas la notion de la transparence, il était plus surpris encore de

(i) L’usage des Indiens a toujours été d’enlever lacheveture {tcalp) à leurs ennemis tombés , et de l’emporter comme un trophée. Ils se servent à cet effet d’un couteau avec lequel ib tracent en un clin d’œil un cercle autour de Ja le[ev

i82 le capitaine JOHN SMITH-

ce qu’il fut impossible de saisir Taiguille avec les doigts, quoiqu’il la vît parfaitement (elle était sous verre), Smith, pour exciter encore Faclrniration du sachera et de ses guerriers, se mit à leur raconter sur le mouvement des corps célestes, sur les dimensions et la figure de la terre et des mers, sur le soleil et la lune, tout ce qu’il savait d’astronomie. Son auditoire était ébahi. L’instinct sauvage reprit pourtant le dessus ; lorsque Smith eut fini son discours, il fut attaché à un arbre. Les sauvages étaient rangés circulairement autour de lui, et rajustaient avec leurs flèches. Smith va mourir!

Au lieu de donner le signal qui doit faire voler toutes les flèches sur la poitrine de Smith, Opécliancanough ordonne qu’on l’épargne. Il voulait faire parade de sa prise à la cour des princes ses voisins» et surtout chez Powhattan, leur souverain à tous; car tous les sachems formaient une confédération du James~Rwer^ comme il y a vingt ans les princes allemands formaient la Confédération du Rhin; et Powhattan en était le Napoléon protecteur.

Le courage de Smith, sa force physique et la fécondité de son esprit le faisaient regarder des Indiens comme un homme extraordinaire, comme un être surhumain. Sa capture fut célébrée par des cérémonies sans fin où on lui prodigua tous les égards que pouvaient imaginer des sauvages. On mettait tant de soin à le fournir de provisions fraîches, qiFü crut d’abord qu’on voulait l’engraisser

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pour le manger ensuite- Les jongleurs vinrent lexorciser; on consulta le Grand-Esprit pour connaître le fond de la pensée du capitaine, Powhattan déploya pour le recevoir tout son luxe des bois» Quand Smitli parut en présence do grand chef, ce fut une reine qui lui versa de l’eau sur les mains, et une autre reine lui présenta une touffe de plumes en guise de serviette, Smith fut promené de tribu en tj'ibu, et l’on finit par lui proposer de se faire sauvage et de diriger le siège de James-Town, A cette condition, on lui offrait autant de femtnes et autant de terres qu’il en voudrait» Sur son refus il y eut conseil des sachems et des rois; le conseil décida que Smith devait mourir ^ et qu’il set^ait procédé immédiatement à rexécution de la sentence.

Cette fois c’en est fait» On apporte deux pierres aux pieds du roi, et Ton y étend Smith» Les chefs sont rangés tout autour. Le peuple est derrière eux dans un silence profond, Powhattan a voulu être, lui-même, le sacrificateur, 11 s’approche avec sa massue, il la soulève pour asséner le coup fatal» Plus d’espérance!

ïout-à-coLip une femme, — partout les femmes étaient pour Smith des anges tutélaires, " une femme a fendu la foule. Elle met sa tête entre la tête de Smith et la massue de Powhattan ; c’est !a fille aînée du roi, sa fille la plus chère, la belle Pocahontas. Tendant les bras vers son père, elle le supplie en pleurant d’épargner le captif» Le roi pa-

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raît d’abord indigné; mais il aime trop Pocahontas pour ne pas être touché de ses larmes. Il regarde ses guerriers et cherche dans leurs yeux la résolution qui lui manque; il les voit saisis de compassion. « Qu’il vive! » dit-il. Le lendemain Smith était sur la route de James-Town avec deux guides. Il devait envoyer à Powhattan, pour gage de paix, deux fusils et une meule. Smith délivré s’occupa des affaires de la colonie, et lorsque tout fut en ordre, il recommença ses excursions. Il remonta le Fotomac, et explora à travers mille dangers les rives de la plupart des affluents de la Chesapeake. Sa présence d’esprit, la religieuse terreur qu’il inspirait aux sauvages , et surtout la noble assistance de Pocahontas le sauvèrent toujours, lui et la colonie, comme par miracle. Il n’a manqué à Pocahontas, pour être aussi célèbre qu’Atala, que de trouver un Chateaubriand. Aussi jeune et aussi belle que la fille de Muscogulgue, elle eut plus d’héroïsme, et ce. ne fut pas un homme seulement qu’elle sauva. Faible comme elle était ( elle avait alors douze à treize ans), il lui arrivait souvent de faire pendant la nuit de longues marches, seule, à travers les bois et les marais, au in*ilieu des ouragans, qui en Virginie sont terribles, afin d’avertir Smith et les colons des complots des sauvages. D'autres fois, quand ils étaient mourants de faim, Pocahontas paraissait, comme une fée bienfaisante, avec une suite cliargée de vivres, et disparaissait aussitôt après les avoir nourris. Jus-

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qu^alors aucune colonie n’avait pu se fixer sur le continent américain au nord du golfe du Mexique ; la Providence se servit des mains de cette vierge mystérieuse pour y en planter enfin une. La Grèce lui eût érigé des autels ^ et en eût fait une déesse intermédiaire entre Diane, la déesse des forets, et Minerve la sage et la prévoyante. Les colons s’y prirent différemment* Quand Smith ne fut plus là, ils enlevèrent Pocahontas, afin d’avoir un otage contre son père Powhattan. Puis, après Tavoir retenue quelque temps , ils s’avisèrent de la marier, de son consentement et de celui de Pov^hattan, à l’un d’eux, M. Rolfe, qui la conduisit en Angleterre. Pocahontas, la belle, la modeste, Théroique Pocahontas devint ainsi madame Rolfe, bourgeoise de Londres ou de Brentford. A l’âge de vingt-deux ans, elle mourut fort prosaïquement de consomption à Gravesend, au moment où elle allait s’embarquer pour l’Amérique (i). Peut-être, si elle eût fini plus tragiquement, fÛLelle devenue l’héroïne de vingt poèmes épiques.

Les hauts faits du capitaine John Smith sont aussi nombreux et aussi étonnants que ceux d’Hercule ; et d’après ce qu’il raconte naïvement (comme César, il a écrit ses Mémoires), d’une fête que lui donnèrent les dames de la conr de Povvhattan, l’on serait tenté de croire qu’aucune des aventures du fils de

(i) Elle ïaUsa m fils qui vint plus tard s^établir en Virginie. Plusieurs familles virginiennes des plus liouorables dcsccadenl d'elle par ce fils.

LE CAPITAIflTE lOHW SMITH.

Jupiter ne lui a manqué, pas même celles qui sont du domaine de la olironique secrète. Une fois il surpassa la défaite d’Antée, en garottant seul im chef de taille gigantesque, le roi des Pashipsays, qui lui avait tendu des embûches, et en l’emportant sur ses épaules à James-Town. Une autre fois, Opéchancanough l’avait fait entourer par sept cents hommes; Smith tout à coup saisit lesachem par les cheveux, le traîne tremblant et humilié, au milieu des Indiens glacés de stupeur, et leur fait mettre bas les armes a tous. Les difficultés qu’il eut à vaincre furent innombrables ; il avait contre lui la famine et la peste, les ruses et les flèches des sauvages, la turbulence d’une partie des colons, les plaintes et les regrets des autres, qui soupiraient après les oign 07 î .9 d'Égypte, la paresse et rignorance des aventuriers qui affluaient dans la colonie pour y chercher de l’or, la trahison de quelques-uns. Allemands et Suisses, qui étaient passés chez Powhatîan, parce qu’ on y faisait meilleure chère. Il eut tout contre lui, tout J jusqu’à la rébellion et à l’assassinat par le fer et par le poison* Il n’est pas crextréiiiité à laquelle il n’ait été réduit; tin jour^ le voyant à l’agonie j ses compagnons désolés avaien t déjà creusé sa fosse. Sa persévérance et son courage triomphèrent de tout Grâce à ses infatigables efforts, la colonie fut définitivement établie; plusieurs villes furent fondées; et après deux ans de séjour en Virginie, grièvement blessé par Texplosion d’un baril

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de poudre, il quitta Janies-Town pour n’y plus revenir (i). Après son départ, la colonie eut bien à souffrir encore, mais elle avait pris racine et ne tarda pas à prospérer.

Telle a été l’origine de la Virginie. C’était le plus puissant des États quand éclata la guerre de l’Indépendance. Elle serait encore au premier rang sans l’institution de l’esclavage qui la retarde comme un boulet au pied. C’est elle qui a fourni à la révolution américaine, Washington, Jefferson, Madison, Monroë et plusieurs hommes d'État des plus illustres. Les traits généreux et chevaleresques qui distinguent le caractère virginien, proviennent en partie des souvenirs que l’exemple et les leçons de Smith laissèrent dans le cœur de ses compagnons d’aventures.

Si je raconte ainsi en détail la vie de John Smith, ce n’est pas seulement à cause de l’intérêt qui s’attache à un homme extraordinaire, c’est aussi à cause de l’analogie que notre époque présente avec la sienne.

C’était un temps de crise politique et religieuse, de guerre civile et de révolution. C’était Je temps de la reconstruction de l’Europe par le traité de Westphalie. Alors tombait la tête de Charles I"''; alors une

(i) Smilh passa en Angleterre i>ù it séjourna quelques années. Il recommença ensuite ses expéditions, explora le littoral de la NouveOe-ylngleterre, et lui donna le nom qu’elle porte encore. Dans un de ses voyages, il lut pris par un Mliment français et fut reteou quelque temps à Bordeaux et à La Hochelle. Il y trouva beaucoup de sympathie, surtout de la part des dames; et dans ses Mémoires, il se loue beaucoup de « La bonne madame Chanoycs. -

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autre dynastie était prête à surgir en Angleterre, Cétait le temps où le parti protestant parlait de faire une république en France, Les imaginations étaient excitéesj déchaînées; les cervelles étaient en ébullition. Les hommes sages d'alors croyaient que le monde allait finir. Ce n’était pourtant pas mi monde qui finissait; c’était le Nouveau-Monde qui naissait^ et les douleurs qu’éprouvait l’Ancieu-Monde étaient des douleurs d’enfantement.

Supposez que des hommes du genre de Smith eussent été obligés de rester en Angleterre. Avec cette imagination active, cette énergie bouillante, cette ferme volonté, ils se fussent inévitablement lancés dans la politique alors palpitante d’intérêt. Et combien aurait-il fallu d’hommes de cette trempe à la tête des partis pour bouleverser le pays ?

Disons mieux : l’Angleterre fut en effet bouleversée alors, et peut-être ne Feût-ellepas été, si deux hommes doués, comme Smith, d’une imagination dévorante et d’une volonté de fer, n’y eussent été retenus. Ces deux hommes étaient John Hampden et Olivier Cromwell, Ils voulaient passer en Amérique, le Roi les en empêcha. Peu d’années après, Pun d’eux tuait le pouvoir royal, tel du moins que renlendaient les Stuarts ; plus tard l’autre tua le Roi,

Or, il y a au monde, en Europe, entre les Pyrénées et le Rhin, l’Océan et les Alpes, un pays ou sont répandues avec profusion les qualités de Smith

LETTRE XI

rSg

et les défauts voisins de ces qualités. Dans ce pays abonde une jeunesse passionnée, pleine d’audace et d’ambition, prête à s’exalter pour tous les fantômes qu’on lui présente, avide de mouvement et de dangers, tourmentée du besoin des fortes émotions, et les cherchant partout où il peut s’en rencontrer, jusque dans les conspirations et la guerre civile. Dans ce pays, une douzaine de métamorphoses gouvernementales, accomplies dans le cours de quarante ans, ont détruit le respect dû au pouvoir, ont déprécié l’expérience, ont semé l’inquiétude et l’agitation dans les âmes. Le système d’éducation qui y prévaut, étant essentiellement spéculatif, littéraire et poétique, au lieu de calmer les esprits, ou de les fixer sur des idées ou des faits positifs, tend au contraire à doubler leur disposition aventureuse.

Faut-il conclure de là qu’une des conditions d’ordre et de bien-être pour ce pays , pour notre noble France, consisterait à épandre cette jeunesse ardente sur le monde, au nom de la science et des arts (i), sinon pour fonder de nouveaux empires?

(i) Voir h note Sa à la fia du ’volume*

Ldweil.

Loitell (Massachusetts), la jmii 1834,

Les élections municipales de New-Yorlt, qui ont eu lieu il y a deux mois, et les élections législatives de Virginie, qui ont occupé tout le mois d’avril, ont révélé à l'Opposition toute sa force. Elle ne s’attendait pas à un tel succès, surtout dans New-York. Je dis succès, quoique le maire élu appartienne au parti de l’Administration; car l’Opposition a la majorité dans les deux sections du conseil municipal, aldermen et assistant-aldermen, et ce sont les aldermen et les assistants qui gouvernent. Depuis lors, l’Opposition a toujours été gagnant du terrain. Il y a au Sénat d’habiles hommes d’État, qui sont en même temps de grands tacticiens parlementaires. Ils savaient qu’en irritant le Président, ils lui feraient commettre quelque imprudence; ce motif n’a pas

LETTRE KJI.

été absolument étranger à l’adoption par lé Sénat de la résolution qui blâmait la conduite du Président dans 1 affaire de la Banque. Le vieux général à été très sensible à cette censure. Il y a répondu par Une protestation que ses amis les pins sincèt-ement dévoués ont jugée maladroite, et que le Sénat a refusé d’insérer dans le procès-verba! deses séances. On est étonné que le Vice-Président, M. Van-Buren, dont tout le monde reconnaît la pénétration, n’ait pas interposé son influence pour empêcher l’émission de cette pièce. L’un des axiomes de la politique américaine consiste, comme je l’ai déjà dit, en ce que 1 epee et la bourse ne doivent pas être dans les mêmes mains, c’est-à-dire que le Présideilt, à qui la Constitution a remis l’épée de la république, ne Saurait avoir la disposition du trésor public. Ici, je le répète, c’est un axiome au-deSsüs de toute discussion. La protestation du general .Tackson, heurtait de front cette doctrine sacramentelle. Il a fallu faire suivre le message de la protestation, d’un secodd message explicatif, que l’Oppositioii a qualifié de rétractation, et qui en était une. La rétractation bu explication n a pas détrtiit l’effet du message originel ; son résultat le plus clair a été de jfeter l’hésitation dans les rangs du parti détnoèratiqué. Les élections de Virginiej ^ui étaient erifcor'e én train, s’en sont ressenties. D’autres élections ïiioins importantes ont tourné pour la plupart au désavantage de l’Administration.

LOWFXL.

A Albany, capitale de FEtat de Tîew-York, à Albany , quartier-général des amis de M. Van-Buren, l’Opposition a emporté les élections municipales. Les partisans de l’Administration ont, comme à plaisir , entassé faute sur faute. Ces jours derniers, un comité de la Chambre des Représentants, nommé pour ouvrir une enquête sur les faits et gestes de la Banque, dans lequel les Jachson-men étaient en majorité (cinq sur sept), puisque c’est le parti dominant à la chambre, a procédé sans tact et sans mesure. Il y a eu, entre ce comité et les directeurs de la Banque, une lutte à coups de protocoles, dans laquelle les commissaires de la Chambre, qui avaient affaire à forte partie, se sont laissé désarçonner. Pour se tirer de peine, ils n’ont rien trouvé de mieux que l’idée brutale de faire arrêter, par le sergent d’arme§ de la Chambre, le président et les directeurs de la Banque. Cette idée, qui est restée jusqu’à présent à l’état de proposition soumise à la Chambre des Beprésentants, a révolté tout le monde. La majorité, naguère si compacte, présente des symptômes de désunion. L’Opposition, qui déjà prévalait au Sénat, s’y renforce visiblement j dans la Chambre des Représentants, plusieurs votes récents attestent que l’Administration perd des voix. On dirait que les gens prudents, ceux dont, selon l’expression du doyen de la diplomatie, la montre marche plus vite que celle de leurs voisins, sont à ménager leur transition, à tout évènement. Hors des assemblées

LETTRE XII

législatives, rOpposition s’organise énergiquement pour les élections générales au Congrès qui doivent avoir lieu dans le courant de rautonme prochain. Elle fait ses préparatifs comme on les fait quand on se croit sûr de vaincre et qu’on ne veut pas vaincre à demi. A New-York, par exemple, le conseil municipal destitue lesjachon-men qui occupaient des places municipales. Tous sont remplacés par des anti-jackson. Commissaires de l’hôpital, vérificateurs des poids et mesures, inspecteurs des voitures publiques, commissaires-voyers, tout, jusqu’aux inspecteurs du balayage, est purifié. Le maire, qui ^?>^^njackson-jnan, aura un secrétaire anti-jackson, parce que c’est le conseil municipal qui nomme ce secrétaire. Ces destitutions sont de rudes mesures; mais l’Administration a perdu le droit dy trouver à redire. C’est elle qui en a donné l’exemple sur la plus large échelle, en destituant des employés des douanes et des directeurs des postes par centaines. Sans prétendre justifier ces actes violents, il faut dire qii il s’agit d’un peu plus que de chasser un adversaire pour nantir un ami. L’Opposition veut que les inspecteurs du balayage soient des an/jyacÆjore, parce que les balayeurs qui sont sous leur dépendance votent aux élections ; tout comme l’Administration tient à ce que tous les directeurs des postes soient àes jackson-men , parce que dans les campagnes post-masters y pour diverses raisons qu’il

serait trop long d’énumérer ici, sont des puissances.

LOWELL

Il n’y a pas un an, le Président Jackson visita les grandes villes du Nord, Il fut reçu avec des acclamations que ni l’une ni l’autre des Amériques n’avaient entendues encore. Jamais Washington n’excita la moitié de cet enthousiasme. Jamais Bolivar, jamais Pizarre ni le grand Cortez ne furent salués d’autant d’épilhètes fastueuses. C’était une apothéose. Il n’y a pas encore un an, et déjà les injures prennent la place des louanges hyperboliques. Il y a quelques jours, j’ai été affligé de lire d’indignes plaisanteries sur les cicatrices du vieux général. Que respectera-t-on si l’on raille sur de glorieuses blessures toutes reçues par devant,en délivrant le pays d’une invasion formidable ? Certes, la guerre déclarée par le Président à la Banque était injuste et désastreuse au pays. J..es moyens employés en son nom contre la Banque étaient extra-légaux et iinpolitiques. La passion violente et l’humeur impérieuse qu’il a déployées contre cette grande institution , figurent étrangement dans le fauteuil occupé par des sages tels que Washington et ses successeurs. Cela est vrai; mais quand on se retrace ses services de cinquante ans (t), ou a le cœur navré de songer qu’au terme de sa carrière l’outrage et l’ingratitude seront peut-être sa dernière récompense. N’aurait-il été tant exalté que pour choir de plus haut? Serait-il destiné à fournir une preuve de

(i) Le i^enéral Jackson est tïé le i5 mars 1767 ; Il a soixante-sept ansi à quatorze ans il recul sa première blessure dans la ^juerre de rindcpendance.

lettre XII.

plus île l’instabilité de la faveur populaire, en tout temps et en tout pays ?

Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces tristes pensées. J’aime bien mieux vous parler de la scène

<pb en ce moment s’étend littéralement sous ma fenêtre.

Lowell est une ville qui date de onze ans, et qui compte it\ ou i5,ooo habitants, en y comprenant le faubourg attenant du Belvédère. Il y a douze ans, ce n’était qu’un territoire pauvre, une solitude inculte, dont le silence n’était interrompu que parle murmure de la petite rivière de la Concorde, et par le choc bruyant des eaux transparentes du Merrimack contre les blocs de granit qui tout-à-coup leur barrent le passage. Aujourd’hui ce sont d’immenses fabriques a cinq, six, sept étages, couronnées chacune d’un petit clocher blanc qui se détache de la maçonnerie rouge, et se projette nettement sur les collines foncées dont est bordé l’horizon. Ce sont de petites maisons carrées eu bois, peintes en blanc avec des volets verts, bien propres, bien closes ! bien garnies de tapis, avec quelques petits arbres tout autour, ou des maisons de briques dans le goût anglais, c’est-à-dire jolies,simples au dehors et comfortables au dedans ; d’im côté, desIxnitiques, des t épôts, des magasins de mode sans nombre, car les femmes (i) sont en majorité à Lowell; de vastes

(I) Le eonibre des fen.„,es de quinze à Ung.-oln, ans, habitenl Le V . 1, correspond a une population de So.ooo à fio,ooo âmes.

jgS lowell;

hôtels k la façon américaine, semblables à des casernes ; ce sont les seules casernes qu’il y ait àLowellj d’im autre côté, des canaux, des roues hydrauliques , des cascades , des ponts, des fonderies , des banques, des écoles , des librairies , car on lit beaucoup à Lowell ; la lecture est la seule distraction qu’on puisse s y procurer (i), et il n’y a pas moins de sept journaux. Ce sont, sur tous les points, des églises de toutes les sectes, épiscopaux, anabaptistes, congrégationalistes , méthodistes, universalistes , unitairiens , etc.; il y a aussi une chapelle catho¬

lique. Ce sont tous les édifices d’une ville florissante de rAncien-Monde , à rexception des prisons , des hôpitaux et des théâtres.C’est le bruit des marteaux, des navettes, des cloches qui appellent les travailleurs ou leur donnent congé, des diligences à six chevaux qui partent ou arrivent; c’est le fracas de la poudre qui fait sauter les rochers pour frayer un passage à Veau, motrice ou pour aplanir le terrain; c’est le paisible bourdonnement d’une population laborieuse, dont tous les mouvements sont réglés comme ceux d’une horloge; population qui n’est point née à Lowell, et dont la moitié au moins ira mourir plus loin après avoir successivement pris part à la fondation de trois ou quatre villes. Car l’Américain de pur sanga ceia de commun avec le Tartare , qu’il est campé et non fixé sur le sol que ses pieds foulent.

(d Voir la note 33 à la fin du volump-t

LJîTTKE Xll,

Le Massachusetts et les petits États voisins formant ce qu’on appelle la Nouvelle-Angleterre, renferment beaucoup de places manufacturières analogues à Lowell ; mais aucune autre n a atteint le même développement. Voici comment un homme du pays, qui connaît bien ses compatrio tes, m’a raconté l’origine de tous ces centres de fabrication , et de Lowell en particulier*

« En 18 J a, m’a-t-il dit, les États-Unis déclarèrent la guerre à l’Angleterre pour soutenir l’honneur de leur pavillon outragé. Boston et toute la Nouvelle- Angleterre s opposèrent à cette guerre, ce qui leur attira et leur attire quelquefois encore de vifs reproches de la part de leurs concitoyens du Centre et du Sud. Le fait est qu’ils étaient aussi sensibles que qui que ce fiit à l’insulte faite à leur pavillon par les maîtres de l’Océan. Le patriotisme des Américains de la Nouvelle-Angleterre ne saurait être douteux ; à eux appartient l’initiative de l’Indépendance, et ils ont supporté les principales charges ( 1 ) de la guerre dont cette Indépendance a été le prix. Ils avaient résolu, eux aussi, d’avoir raison des vexations de 1 Angleterre, car c’étaient eux qui avaient eu le plus de matelots j?resses ( 2 ) par les vaisseaux

(1) En 17,5 , l'armée américaine comjilail ringt-scpt mille quatre cent quarante-trois bomniesqui, à IWption Je deux mille quatrecentsoixanlequiuïe, provenaient tous de la Nouvelle-Angleterre. En i,8a, sur quatorze nulle deux cent cinquante-six hommes, la Nouvelle-Angleterre en avait lourni Uüiî mille cinq cent soixame-dk-huite (a) La Nouvelle-Angleterre, dont la population tfest pas égale au sixième

LOWELL

anglais ; mais ils ne voulaient pas que ce fût à coups de canon. Peuple commerçant, iis avaient beaucoup à perdre et rien à gagner à une guerre maritime. Gens clairvoyants, ils savaient que Dieu est du côté des gros bataillons ; et de quel côté se trouvaient les gros bataillons et les grosses escadres ? Enfin la guerre leur paraissait un moyen barbare, usé, indigne de leur esprit inventif. Les Yankéesne font rien comme tout le monde. Ils ont toujours, pour arriver à leur but, des moyens auxquels personne n’aurait songé. Après un mûr examen, des Yankees se dirent : « La meilleure guerre contre les « Anglais sera celle qui ira les attaquer dans la source « de leur prospérité ; quelle est la source principale « de la richesse de la Grande-Bretagne ? — Ce sont « ses manufactures. — Parmi ses manufactures, « lesquelles sont les plus productives ? — Les mate nufactures de cotonnades. — Nous élèverons , «nous aussi, des filatures et des fabriques de- « toffes ; ce sera notre guerre contre l’Angle- « terre. »

« Une dizaine d’années se passèrent en essais, en tâtonnements, en travaux préliminaires pour façonner un noyau d’ouvriers et naturaliser dans le pays la fabrication des mécaniques. En 182 3 , la A/emmack-Corporation vint s’établir à Lowell, où le Merrimack, tombant tout à coup de Sa p. de haut,

de celle de rUnion^ possède b moitié de la marine marcliaiitle du pays^ sept cent mille touneauK sur un peu plus de quatorze cent mille*

LKTTRÎS XII.

crée une force motrice immense. Puis sont venues à la file les compagnies d’Hamilton, d’Appleton , de Loweil, deSuffolk, de Trémont, de Lawrence, etc. » Voilà Loweil. On lui a donné le nom d’un négociant qui a été 1 un des premiers promoteurs des manufactures de coton aux Etats-Unis. Ce n’est point comme vos villes d’Europe qui ont été bâties par quelque, demi-dieu fils de Jupiter, ou par quelque héros du siège de Troie, ou par une inspiration du génie de César, on d’Alexandre, on à l’aide d’un saint moine attirant la foule par ses miracles, ou par un caprice de quelque grand roi comme Louis XIV ou Frédéric, ou par un édit de Pierre-le-Grand. Ce n’est ni une fontlation pieuse, ni un refuge de proscrits, ni un poste militaire, c’est une des spéculations des marchands de Boston. Le meme esprit d’entreprise, qui, l’an passé, leur a suggéré l’idée de transporter une cargaison de glace de Boston à Calcutta, par de là le cap Horn, pour faire boire frais à lord William Bentînek et aux nababs de la Compagnie des Indes, leur a persuadé de construire une ville tout entière à leurs frais, avec tous les édifices qu’exigent les pratiques d’une civilisation avancée, afin d’y fabriquer des calicots et des toiles peintes , et ils y ont réussi, comme ils réussissent d’ordinaire dans leurs spéculations. Les dividendes des compagnies manufacturières de Loweil sont habituellement de 5 à 6 pour cent par semestre.

LOVfELL.

Les manufactures de coton, qui ne datent en Amérique que de la dernière guerre contre l’Au” gleterre, sont en rapide progrès, quoique les modifications au tarif de douanes, que nécessitèrent l’an passé les démonstrations delà Caroline du Sud, aient un peu ralenti l’ardeur manufacturière, Boston tend à avoir derrière lui son Lancasliire, tout comme Liverpool a le sien. Comme les cours d’eau abondent dans la Nouvelle-Angleterre selon la loi générale des pays granitiques, pendant long-temps on pourra s’y passer de machines à vapeur. Cette portion du territoire américain est en général très peu fertile : il a fallu la persévérance et même l’entêtement des puritains pour y transplanter les douceurs de la vie. Elle e.st coupée, inégale, montagneuse , froide ; c’est le commencement de la chaîne des Alléghanys, qui courent ensuite vers le golfe du Mexique en s’écartant de la côte de T Atlantique. Les habitants possèdent au plus haut degré le génie de la mécanique : ils sont patients, attentifs, féconds en inventions ; ils doivent réussir dans les manufactures. Déjà même c’est un fait accompli, et Lowell est un petit Manchester. On y emploie plus de trente mille balles de coton , c’est-à-dire le sixième de la consommation totale des États-Unis (i) , sans

(i) Là productioTi totale des Élats-Unis, en coton, est actuellement de tiiize cent mille bulles. Un cinquième est employé dans le pays. Le reste est exporié en Europe, dans la proporiioii de h ois quarts pour FAuglelerre et d'un quart environ pour la France, La balle pèse, selon k lieu de provenance, de cent quarante à cent quatre-vingts kdog , nioyennemcnl cent

LETTRE XU-

parler de la laine qu’on y convertit en draps, tapis et casimirs. Pour renforcer la ressemblance entre Liverpool et leur cité^ les négociants de Boston ont décidé qu’il y aurait un chemin de fer de Boston à Lowell ; la distance est de dix lieues* Il y avait déjà un canal comme de Liverpool à Manchester ; mais ils ont jugé que c’était insuffisant, comme à Manchester et à Liverpool, Ils n’ont point permis que ce chemin de fer fut construit dans ce genre hardi, avec ce caractère provisoire qu’on retrouve dans la plupart des chemins de fer américains. Ils ont voulu du romain, et leurs ingénieurs leur en ont donné. On leur a fait le chemin de fer le plus solide assurément qu’il y ait au monde* On n’a ajourné que les belles maçonneries, les voûtes en pierres de taille, les colonnes, et toute rarchitecture monumentale qui fait du chemin de fer de Manchester à Liverpool l’iine des merveilles des temps modernes; ces magnifiques ornements ne rapportent rien. Au reste, le chemin de fer de Boston à Loweli, dans sa simplicité romaine ou cyclopéenne, coûtera 800,000 fr- par lieue*

Lorsqu’on voyage aux environs de Manchester, bn est émerveillé du spectacle des grandes filatures, A voir par un clair de lune ces grands bâtiments

soixante-cinq, lï y a quarante au s que îes Étal^Ünis ont commencé ht produire du coïou en quantité appréciable. En ce moment Ih fouruisscnt h tous lus marchés du monde» y compris le leur^ cent quatre-vingts miUions kilog.|. üur une masse totale de deux cent trente millions j soit les trois quarts* (Voir la note 34 h la fin du volume.)

LOWELL

blancs qui se dessinent au-dessus de la plaine^ ces cen^ taines de fenêtres qui jettent à flots la lumière du gaz J ces cheminées plus hautes que le plus haut des obélisques, on diroit des palais, des séjours de fête et de bonheur* Apparence trompeuse ! sépulcres blanchis! Toute cette féerie disparaît quand on a passé le seuil de la porte, qu^on a vu la triste con^ teiiance et les haillons de la foule qui emplit ces vastes édifices, qu'on a jeté un regard sur ces pauvres enfants que le Parlement s'efforce en vain de protéger contre la prolification de leurs pères, qui leur créent sans cesse des concurrents, et contre le fouet du contre-maître* En arrivant àLowell, la première impression de plaisir produite par Taspect de cette ville neuve et fraîche, comme une décoration d’Opéra, s^efface bientôt devant cette réflexion amère: serait-ce ici comme dans le Laiicashire? Ce vernis éclatant cache-t-il pour fouvrier la misère et la douleur, et ces vices ignobles, la prostitution et fivrognerie, que la pauvreté engendre dans les cités manufacturières; pour le riche, la sédition suspendue au-dessus de sa tête à un fil fragile qiTun accident vulgaire, une simple imprudence, ou le souffle des mauvaises passions suffisent à brider ? C'est une question que j’ai hâte d'éclaircir*

li€s ouvrières de LowelL

Boston, aa Juin iâ34.

La guerre, cette dernière raison des rois et des petIpies J la guerre où ils étalent leur force avec orgueil, n’est pas cependant ce qui peut donner ridée la plus élevée de la puissance humaine. Un champ de bataille peut exciter Teffroi ou un enthousiasme fébrile, la pitié ou Thorreur; mais la force de rhommeappliquéeà produire est plus majestueuse que la force de l’homme appliquée à détruire et à tuer. Les pyramides ou les temples à dimensions colossales de Thèbes, le Colysée ou Saint-Pierre de Rome, révèlent plus de grandeur qu’un champ de bataille couvert de morts et de débris, fùt-il jonché de trois cent mille cadavres,

204 les ouvrières de LOWELl.

comme dans ces deux grandes batailles où nos pères, sous Mérovée et sous Charles-Martel, arrêtèrent le flot des barbares, et sauvèrent le monde occidental des empiètemens de .l’Orient. — La puissance de l’homme est aussi, comme celle de Dieu, non moins visible dans les petites choses que dans les grandes. Il n’y a rien, dans l’ordre matériel, dont notre espèce soit en droit de se glorifier plus que des inventions mécaniques, au moyen desquelles l’homme dompte la vigueur désordonnée de la nature, ou en développe^l’énergie latente. A l’aide de la mécanique, lui, être laibleet chétif, étendant la main sur l’immensité du monde, il prend possession des torrents, des vents déchaînas, du flux et du reflux de la mer. Par elle, il extrait du fond des en-

trahies de la terre les combustibles et les métaux qui y étaient enfouis, et dompte les fleuves souterrains qui les lui disputent. Par elle, il fait de chaque goutte d’eau un réservoir de vapeur (i), c’est-à-dire un magasin de force, et il le transforme ainsi, ce monde, près duquel il ne paraît qu’un atome, en un serviteur laborieux, infatigable, soumis, qui fait la plus rude part de la besogne sous la surveillance du maître. Y a-t-il rien qui inspire une plus haute idée du pouvoir de l’homme que la machine

(i) L'eaii, en passant à Télat de vapeur j se dilate de mille septcenEs fois son volume* Ainsi, un tonneau ordinaire de porteur d*cau , conleuant environ dijc hecloliires, suffirait à remplir complètement de vapeur un local de quinze pieds de haut et treule de large ^ sur cent de longueur*

LETTRE XIII

à vapeur sous la forme qu’on lui a donnée pour l’appliquer au transport sur les chemins de fer? Cest plus quune machine; c’est presque un être. Cela marche, cela court comme un cheval ventre à

terre (i). Bien plus, cela respire ; la vapeur qui sort périodiquement des cylindres, et qui se condense en une fumée blanche, ressemble véritablement au souffle précipité d’un cheval de course. Une machine à vapeur a un appareil respiratoire complet qui fonctionne, comme le nôtre, par expansion et compression; il ne lui manque qu’un système de circulation pour avoir de la vie.

Il y a quelque temps, en Virginie, je regardais, le soir, quehiues heures après le coucher du soleil, une maqhine locomotive qui arrivait de loin, sur )e chemin de fer de Pétersburg au RoanokeCa),

1 un des beaux et nombreux ouvrages qu’un ingénieur, pourtant jeune encore, M. Robinson, a semes sur les États de Virginie et de Pensylvanie. La machine s’avançait avec sa rapidité accoutumée le long d’une étroite clairière ménagée pour donner passage au chemin de fer, à travers les forêts primitives , jadis domaine du grand roi Powhattau et

(i) I n est pas rare, sur les cUeurins de fer, d’aller par niomm avee une ntesse de douze Ueues à l’heure ( un mille anglais en deux minules). C’est saelemenl la iiUesse d’un hou cheval dans les courses du Champ-deliMars.

cours de long. Pendant lou.soa

reréUbi r" ^ 7 T ^"iourd’huisnr la ligne datent

ae 1 etablissement du cUemia de fer, ^

‘2o6 les OUVRIERES DE LOWELL.

de ses guerriers cuivrés. La cheminée évasée par le haut comme une gueule béante, lançait des milliers detiiicelles. On entendait, quoique à distance encore, le bruit de la respiration pressée des cylindres. Dans cette obscurité, en ce lieu sauvage, au sein d’une vaste solitude et d’un silence profond, il fallait ou être imbu de l’incrédulité du siècle ou savoir la mécanique pour n’étre pas tenté de croire que cette machine volante, haletante et flamboyante fût un dragon ailé, vomissant feu et flammes. Il y a quelque temps les Erahmines voyant un bateau a vapeur braver et vaincre le courant des eaux sacrées du Gange, ont bien cru de bonne foi, eux les pères de la science antique, que c’était quelque animal inconnu récemment découvert par les Anglais sur une terre lointaine.

Dans nos sociétés modernes, les progrès de la mécanique nous ont valu les manufactures qui promettent d’être pour le genre humain une source inépuisable de prospérité et de bien-être. Les manufactures anglaisesproduisentmaintenanteiiviron

huit cents millions d’aunes d’étoffes de coton. C’est à peu près une aune pour chacun des individus qui peuplent notre planète. S il fallait produire cette masse de tissus sans l’emploi d’aucune machine, avec les doigts, il est probable que chacun de nous pourrait à peine carder, filer et tisser son aune dans l’année; de sorte que les instants du genre humain tout entier seraient absorbés par un travail qui,

LETTRE XIIL

grâce à la mécanique et aux manufactures, est accompli par cinq cent mille bras clans la Grande- Bretagne. Il faut conclure de là que, lorsque le régime manufacturier sera bien réglé, il suffira du travail modéré d’une portion de l’espèce humaine pour procurer à tous toutes les douceurs de la vie matérielle. 11 est hors de doute qu’il en sera ainsi un jour j mais ce bel ordre de choses est loin de nous encore. I.e système manufacturier est un fait nouveau ; il se développe assurément (i), et en se développant, il s’améliore ; il est impossible aux: plus pessimistes d’en douter. Cependant, on s’exposerait à de cruels mécomptes si l’on s’imaginait que le progrès peut, là ou ailleurs, se réaliser aulrement que pas a pas. Il y a des bottes de sept lieues dans le.s contes de fées; il ny en a pas dans r histoire.

Temporairement, le système manufacturier a des inconvénients terribles; les détailler ici serait superflu; qui ne les a sondés avec effroi? Qui n’en a gémi? C’est la plaie de l’Angleterre, plaie si cruelle qu’on se surprend quelquefois à penser que toute 1 bah doté déployée, depuis quelrpies années, par les hommes dÉtat delà Grande-Bretagne, pour la réforme intérieure de leur pays, aura été dépensée en pure perte.

(i) Lp coton employé en Angleterres'éleialt, en 17 SS, à onze millions de livres anglaises : en i 8 i 6 , à quatre^vingr-qnaiorïe nrilliGns de livres- pu iS 3 i j à deux cent quarantÊ-piiiq millîoiis. Ces trois nombres sonl dans les memes rapports que i ^— 9 -^ — aa; -- ( Yoir la noie 35 à la fin du volume.)

2o8 les OUVniillES de tOWELI..

L’étabUssenieiit tlu système manufacturier sur une terre nouvelle, sous l’empire de circonstances différentes des nôtres, est un fait digne de la plus haute attention. A peine étais-je revenu de l’espèce d’éblouissement qui m’avait saisi à l’aspect de cette ville improvisée de Lowell; à peine avais-je touché pour m’assurer que ce n’était pas une ville de carton comme celles que Potemkin avait fait construire pour le passage de Catherine le long du chemin de Byzance^ que j’étais déjà aux informations, pour savoir jusqu’à quel point la création des manufactures avait suscité ici, à l’égard du bien-être et de la moralité de la classe ouvrière, à l’égard de la sécurité des riches et de l’ordre public, les mêmes dangers qu’en Europe. Grâce à l’obligeance des agents supérieurs des deux principales compagnies {Merrimack-Corporation ^iLawrence- Corporatiori)^ j’ai pu satisfaire ma curiosité.

Les fabriques de cotonnades emploient à elles seules dans Lowell six mille personnes. Sur ce nombre, près de cinq mille sont de jeunes femmes de dix-sept à vingt-quatre ans, filles de fermiers (i) des divers États delà Nouvelle-Angleterre,et particulièrement du Massachusetts, du New-Hampshire et du Vermont; elles sont là loin de leurs familles, livrées à elles-mêmes. Le naatin et le soir et aux heures des repas, les voyant traverser les rues, vetues

(t) Ou sait que ces fûmiÊrs sont non pas locataires j mais

propriétaires du soi qu'ils cultivent

LETTRE Xlir.

proprement ; trouvant suspendus aux murailles dans les ateliers, entre des vases de fleurs et des arbustes qu elles y entretiennent, leurs fichus et leurs schails, et les capuchons de soie verte dont elles s’enveloppent la tête quand elles sortent, afin de se garantir du soleil et de la poussière qui est abondante dans Lowell (on n’a pas eu le temps de paver la ville), ce n’est donc pas comme à Manchester ! me suis-je dit. Quand ou m’a communiqué le tableau des salaires, j’ai compris que décidément ce n était pas comme à Manchester. Voici les moyennes générales des salaires tels qu’ils ont été payés, par la Meri’imack-Corporation^ pendant le mois de mai dernier, par semaine, c’est-à-dire pour six jours de travail ;

Tissage de diverses qualités. ..

j iG

Ces nombres sont, je le répète, des moyennes. Les salaires des ouvrières habiles sont de 2 5 fr. et même de 3 o fr. Notez qu’en mars dernier, à la suite de la crise qu’ont amenée les démêlés du Président avec la Banque, il y a eu une réduction générale de

r. ‘ 3^ EriTTÎOIf .

LES OrVlUÈRRS DE LOWELL.

I fr. 5 o c. à a fr. par semaine. Vous savez combien le travail des femmes est peu payé comparativement à celui des hommes(r) : il y a peu de femmes sur le continent européen, hors de quelques grandes villes, qui gagnent i fr. par jour au 6 fr. par semaine. Il faut se rappeler aussi qu’aux États-Unis les objets de première nécessité sont à plus bas prix non-seulement qu’en Angleterre, mais encore qu’en France (a). Ainsi un grand nombre des ouvrières de Lowell peuvent économiser jusqu’à un dollar et demi ( 8 fr. ) par semaine. Au bout de quatre ans passés dans les manufactures, leur pécule peut s’élever à deux cent cinquante à trois cents dollars ( i 333 tr. à i6oo fr. ). Elles ont alors une dot, quittent la fabrique et se marient ( 3 ).

X, En France l’on concevrait difficilement la position de jeunes filles, jolies pour la plupart, jetées à vingt, trente, quarante lieues de leurs familles, dans une ville où leurs parents n’auraient personne pour les surveiller ou les aider de sages conseils. Il

(1) Le .«ialaire d’un manœuvre, qui n’a que la force de ses bras, est, dans les fabriques de Lowell, de 27 à 3 o fr. par semaine. Un homme qui a un métier, forgeron , teinturier, reçoit 40 à 5 o fr.; les graveurs qui font les modèles pour les cylindres à imprimer les étoffes, ont par semaine 90 à 95 fr.

(2) Aujourd’hui, le prix du pain est très bas en Fiance. A Paris , le sac de cent cinquante-neuf kilog. de farine, deuxième qualité, a été coté à la Halle au Blé, le 10 mai i 834 » à raison de 35 Ir-, soit 22 fr. les cent kil.

II est rare qu’une farine analogue se vende, à New-York ou a Boston, audessous de 5 dollars le barrel, soit 3 o fr. 40 c. les cent kil.

( 3 ) Sur mille femmes employées à la Lawrence-Corporation ^ il n’y en a que onze de mariées ; dix-neuf sont veuves.

LETTRE Xltl.

est do fait pourtant que jusqu’à ce jour, à part un petit nombre d’exceptions qui confirment la règle plutôt qu’elles ne la dét^;uisent, cet état de choses n’a pas eu à Lowell d’effets fâcheux. La race anglaise a d’autres mœurs que nous autres Français. Ce sont d’autres habitudes, d’autres idées reçues. L’éducation protestante trace autour de chaque individu un cercle difficile à franchir, bien plus que ne le fait l’éducation catholique. Il en résulte plus de froideur dans les relations sociales, une absence plus ou moins absolue d’effusion et d’épanchement; mais en revanche chacun est obligé et s’accoutume à plus de respect pour la personnalité d’autrui.)^Ce qui chez nous serait une fredaine de jeune homme, une gentillesse, est sévèrement réprouvé chez les Anglais et chez les Américains, surtout chez les Américains de la Nouvelle-Angleterre, qui sont, comme on l’a dit, des Anglais renforcés. Aussi, personne dans ce pays n’est étonné de voir les filles des propriétaires-cultivateurs quitter leur village et leurs parents après avoir reçu une éducation passable, s’en aller seules à cinquante ou à cent railles s’installer dans une ville où elles ne connaissent personne, et passer trois ou quatre ans dans cetétat d’isolement et d’indépendance. Elles sont sous la sauvegarde de la foi publique. Cela suppose dans les mœurs une réserve extrême, dans l’opinion publique un rigorisme vigilant et inexorable. Il faut convenir que dans ce système il y a , répandue sur

212 LES OOViUÈRES DE LOWELL.

la société, une teinte de tristesse et même d’ennui ; mais quand on, réfléchit aux dangers auxquels le système contraire expose la fille du pauvre qui n’a personne pour veiller sur elle, quand on compte les victimes (i), il est bien difficile, pour peu qu’on ait des sympathies populaires, de ne pas reconnaître que la pruderie anglo-américaine vaut bien, tout considéré, l’aisance de nos mœurs tolérantes, quel qu’en soit le charme.

Les compagnies manufacturières veillent avec un soin scrupuleux sur ces jeunes filles. Il y a douze ans, vous ai-je dit, Lowell n’existait pas. Quand on a voulu bâtir des manufactures, il a fallu bâtir aussi des logements pour les ouvrières. Chaque compagnie a donc élevé dans son enclos des maisons qui sont devenues chacune un hoarding-house (pension) exclusivement à leur usage. Elles sont là sous l’aile de matrones qui tiennent la pension, au profit desquelles la compagnie retient sur chaque salaire I dollar et quart (6 fr. 67 c.) par semaine. Ces matrones, qui sont généralement des veuves , répondent de leurs pensionnaires, et sont soumises elles-mêmes au contrôle de la compagnie pour l’administration de leur petite communauté. Chaque compagnie a ses réglements, qui ne sont pas seulement des réglements sur le papier, et dont l’exécution stricte est garantie par cette vigilance persévérante

(i) Voir la note 36 à ta fiil du volume.

LETTRE xm. 213

qui est l’un des attributs distinctifs de l’Yankee. Je vais en donner un résumé succinct, car ils me semblent propres à faire connaître plusieurs traits essentiels de la physionomie du pays. Je prends ceux de la Laivrence-Corporation , qui est la plus récente de toutes. C’est une édition revue et corrigée des réglements des autres compagnies. Ils portent la date du 21 mai 1 833 ,

L’art. I du réglement général est ainsi conçu : «Toutes les personnes employées par la compagnie doivent vaquer avec assiduité à leurs devoirs pendant les heures de travail. Elles doivent être capables de remplir l’emploi dont elles se sont chargées, ou faire tous leurs efforts à cet effet. Dans toutes les occasions elles doivent, soit par leurs discours, soit par leurs actes, se montrer pénétrées d’un louable amour de la tempérance et de la vertu, et animées du sentiment de leurs obligations morales et sociales. L’Agent de la compagnie s’efforcera de donner à tous bon exemple sous ce rapport. Toute personne qui sera notoirement dissolue, paresseuse , déshonnête ou intempérante, qui aura l’habitude de s’absenter du service divin, qui violera la sainteté du dimanche {yiolate the sabbatK)^ ou qui sera adonnée au jeu, sera renvoyée du service de la compagnie.»

Art 2.« Toute espèce de spiritueux (i) est bannie

(i) Cet ordre, relatif aux spiritueux, s'adresse aux hommes employés par la corùpaguic j tout ivrogae est impitoyablement renvoyé.

2i4 Ï'ES OVYMtmS DE LOWELL.

du territoire delà compagniej à moins d ordonnance du médecin. Tout jeu de hasard, tout jeu de cartes est prohibé sur ce territoire et dans les hoctrdiTig^ houses. »

Les articles suivants de 3 à i 3 déterminent les attiàbutions des principaux employés, surintendant, sous^iirectenT {assistant-ag€nt\ surveillants, gardemagasins , pompiers. L^article i 3 établit cjue toute ouvrière devra demeurer dans un des boardinghoUses delà compagnie, assister régulièrement au service divin dans une des églises de la ville, et observer strictement la loi du dimanche (raies oj tkesabhath). L'article i4 et dernier renferme une allocution sur la nécessité de la subordination et sur la compatibilité de Tobéissance avec la liberté civile et religieuse.

Il y a de plus un règlement spécial sur les boarding-houses. Il y est rappelé qiiè la compagnie n'a construit ces maisons et ne les loue a bas prix que par égard pour les ouvrières (i). En conséquence, la compagnie impose des obligations spéciales aux personnes à qui elle les afferme. Elle les rend responsables de la propreté et de Fétat comfortable des maisons, de la ponctualité et de la qualité des repas, du bon ordre et de la bonne harmonie parmi les pensionnaires. Elle exige que les matrones ne

(i) La compagnie ne retire que 4 pour ïoo par an du capital employé à construire ces maisons , tandis que P’iïiîérèt moyeu du capital engagé dans la manufacture est de 5 à 6 pour loo par semestre.

LETTEK Xni.

reçoivent chez elles c[ue des personnes employées dans ses ateliers; elle leur fait rendre compte de la conduite des jeunes filles* Cette iiiéme pièce prescrit la ferineUire des portes à dix heures, et répète Tinjouction d assister au service divin.

Ces règlements J qui chez nous exciteraient mille réclamations et seraient de fait impraticables, sont ici regardés comme la chose la plus, simple et la plus natui'elle. Ils sont observés sans contradiction et sans difficulté* En ce qui concerne le ditnanche, par exemple, qui chez nous est un jour de fête, de mouveoient et de plaisir, on est accoutumé ici à le consacrer au recueillement, au silence, à la prière(i). (,restlà une des faces par lesquelles le type français diffère le plus du type anglo-américain* Sous le rapport moral et religieux, il y a chez nous un abandon et une tolérance qui font le pendant du laisser-faire américain sous le rapport de la politique; tandis que le principe d’autorité politique, qui a dû être vigoureusement constitué chez nous de tons temps et sous toutes les formes de gouvernement, monarchie, empire ou république, correspond à la réserve sévère des mœurs des Américains,

(t) Aux Éiats-Uais, par respect pour les règles du sahbath^ les lliéetres sont généralement fermés le dimanche,, Il n*y a d’exception à cette pratique que jjarmi h population française île la Louisiane* Dans la Nouvelle-AU' glelerrc, on poosie encore plus loin que pai toül ailleurs le scrupule religieux* C’e^t ainsi qu ù lïostoii nu ordre de rantorité municipale, qui date de quelques mois, prescrit la fernieltire des 1 béa 1res le samedi soir aussi, parce que, suivant quelques rigoristes, le sabbaih coaimeace le samedi après le cmielicr du soleil.

2i6 ms OUVRIERES DE LOWELL.

à rinélasticité de leurs habitudes de vie, et à la rigidité religieuse qui existe ici à côté de la multiplicité des sectes. Tant il est vrai que le besoin d’ordre et celui de liberté sont tous les deux essentiels à la nature humaine, et qu’il est impossible de fonder une société avec Tun de ces principes tout seul! Si vous abandonnez une portion des institutions sociales à la liberté exclusivement, soyez certain que le principe d’ordre se fera une part non moins exclusive sur un autre point,Livrez à la liberté le champ de la politique sans partage, vous êtes impérieusement contraint dé donner à Tordre, en toute propriété, la religion et les mœurs. Laissez à la liberté les mœurs et la religion, et vous vous trouvez obligé, sous peine de laisser tomber la société en dissolution , de renforcer le principe d’ordre en politique. Ainsi le veulent les lois d’équilibre universel qui régissent les nations et le monde des mondes. Jusqu’à ce jour donc, les règlements des coaipagüies ont été observés. Lowell, avec ses manufactures surmontées de clochers, est comme une ville espagnole avec ses couvents; il y a cette différence pourtant qu’à Lowell on ne rencontre pas de haillons ni de madones, et que les nonnes au lieu de fabriquer des sacrés-cœurs^ filent du colon et tissent du calicot. Lowell n’est pas amusant, mais Lowell est propre et décent, paisible et sage. Le sera-t-il toujours? Le sera-tdl long-temps? Il y aurait de la témérité à, Taffirmer; Jusqu’ici la vie de

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