Ï2 LE CHEMIN DE FER DE PARIS A LONDRES
VOUS en Italie, courez les bords du Rhin, promenezvous parmi les nefs de la Flandre et de la Belgique^ si vous n’avez pas peur de la peste et des insectes dégoûtants qui étaient en Egypte avant la colère de Moïse, traversez la Méditerranée, allez au bord du Nil, en Orient, en Grèce ; vous grimperez sur les Pyramides, vous vous asseoirez auParthénon, au pied des colonnes qui virent Miltiade et Périclès ; vous raniasserez un peu de la terre sacrée que foulèrent les Scipions et qui but le sang de César* S’il vous faut des cités monumentales, restez sur le continent et parcourez ces capitales d’Allemagne que leurs rois embellissent à Tenvi* Si vous aimez les musées, si vous êtes idolâtre de peinture et de sculpture, partez pour la ville éternelle, ou allez voir ce que nous avons laissé de Murillo dans les cathé-drales d’Espagne, Si vous préférez les fêtes majestueuses et les cérémonies solennelles, prenez une chaise de poste , et trouvez-vous à Saint-Pétersbourg le jour où Tempereur passe la revue de sa garde J ou rendez-vous à Borne pendant la semaine sainte, et soyez là quand le successeur de saint Pierre donne sa bénédiction à l’univers ; car c’est encore le plus imposant spectacle qu’il y ait au monde*
Celui qui tient à revenir satisfait d’Angleterre, doit aller la visiter comme la reine de rindustrie* Celui-là doit voir la Cité plus que Regenfs Park^ rhôtel de la Compagnie des Indes plutôt que le
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château de Windsor, s’informer de la Banque avant que de Saint-Paul, du CUaring-House plutôt que du Somerset-Palace ; s’inquiéter plus des docks et de la Maison Commerciale (i) que des armures déposées à la Tour. Il doit s’introduire dans les magasins et les comptoirs, et courir les ateliers à l’aflùt du génie de la Grande-Bretagne. Il doit se dérober à la magnifique hospitalité des maisons de campagne anglaises, pour avoir plus de temps à consacrer aux raines et aux forges qui fournissent à l’industrie son pain quotidien, le charbon ( 2 ) et le fer (3). Il doit se frotter à cette population ouvrière si robuste et si active, au moins autant qu’à la société la plus raffinée des salons de la noblesse. Pour moi, je n’ai rien trouvé à Londres qui m’ait paru plus original et m’ait fait plus de plaisir qu’un établissement de vente, situé dans Old-Change, dont les magasins contiennent vingt fois autant de marchandises que le plus grand magasin de Paris, et où il se fait annuellement pour 45 millions d’af-
(i) C’est un établissement où sont réunis les échantillons de toutes les deni-ée^ exotiques. Chaque commerçant y possède un petit appariemeat composé d^tme auticliambre et d’un cabinet où il tient ses échantillons. Les marchandises sont dans les docks. Les ventes se font sur J a vue des échan* tillons él se consomment par la livraison des ^armnts ou Teconnaissances délivrées aux propriéiaires des marchandises par les compagnies des docks. Les négociants sont ainsi dispensés d'avoir des magasins ei même des bureaux, Les transaclions s'opèi’enl ainsi avec une célérité et nne sécurité admirables, (Yoyez fouvrage de M. Stéphane Flachat^ Canal maritime de Pûrh à Rotten^ tom, iv, pag. 90,}
(a) Yoir U note 5 à la fin du volume.
( 3 ) Yoir la note 6 a la fin du volume.
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foires; et surtout que la grande brasserie de Barclay, Perkins et G" près du Pont-de-Londres, dont la distribution et l’ordre sont plus curieux encore que sa vaste étendue.
Me trouvant dans cette brasserie à' un étage où étaient rangés, dans une file de bâtimenS, 99 foudres dont quelques-uns ont une capacité de 5 oo,ooo à 600,000 bouteilles , je me rappelai le fameux fondre d'Heidelberg, que j’avais vu quelques aimées au paravant. C’est le seul objet qui se soit passablement conservé du délicieux château des comtes palatins, et il reçoit fidèlement la visite de tous les voyageurs qui viennent admirer cette ruine , la plus belle peut-être de toutes les ruines féodales. Quelle différence aujourd’hui entre le vieux château d’Heidelberg avec son tonneau, et la gigantesque fabrique du brasseur anglais avec son bataillon de foudres !
Le vieux château s’écroule ; les riches sculptures gothiques se dégradent. Vainement un dessinateur français (coïncidence bizarre ! ce dessinateur est un autre débris de la féodalité; c’est un émigré, qui, avec un zèle digne des plus grands éloges, s’est constitué depuis un temps indéfini le gardien et le cfcerone de ce beau monument), sollicite du gouvernement badols, à qui le château appartient, quelques mesures conservatrices. Chaque année il y a de nouveaux désastres par le dégel au printemps, par les orages en automne; bientôt le vieux château
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sera une masse informe dont on vendra peut-être les pierres de taille à l’encan, et dont il ne restera plus que les dessins heureusement nombreux de M. Charles de Graimbert. La Salle-des-Chevaliers est sans plafond ; les voûtes qui supportent la superbe terrasse d’où la vue s’étend au loin sur le cours du Decker et sur les jolies collines qui le bordent, ces voûtes ébranlées par les barils de poudre de Louvois, s’affaisseront quelque Jour. Nul, pas même M. Charles de G raimbert, ne songe à relever la tour^ fendue du milieu des broussailles où elle git. Pendant Ce temps, la fabrique du brasseur s’enrichit tantôt d’un bâtiment de plus, tantôt d’une nouvelle machine à vapeur. Et s’il arrive quelque dégât, comme l’incendie qui dernièrement en dévora une aile, le mal est réparé aussitôt : à la place de l’édifice brûlé un autre s’est élevé plus splendide, où le fer employé largement préviendra désormais les ravages du feu.
Les statues des électeurs palatins sont renversées dans leurs niches ; nul des fils de leurs vassaux ne prend la peine d’aller les remettre d’aplomb. Chez le brasseur, tout est dans le meilleur ordre. Chaque outil est à son clou, chaque chaudière sur son fourneau, frottée et luisante. Des écuries du noble prince, il ne reste que des masures ; dans les écuries du brasseur, rivales de celles de Chantilly, où le grand Condé donnait à dîner à des rois, i 5 o chevaux, véritables montures de Goliath, sont l’ob-
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jet de soins aussi délicats peut-être que ceux qui entourèrent la personne des premiers Électeurs et de leurs preux. Le vieux tonneau est vide depuis plus d’un siècle et demi ; les curieux peuvent y descendre et en mesurer les flancs. Une seule fois M. Charles de Graimbert en a vu le vin jaülir; celait en i 8 i 3 , pour l’empereur Alexandre et ses alliés les souverains d’Autriche et de Prusse. Mais ce n’était qu’une fraude pieuse ; le vieux tonneau n’était pas plein ; le vin qui coulait venait d’un baril honteux qu’on y avait glissé la nuit précédente. Pæs 99 tonneaux de Barclay, Perkins et G' sont toujours pleins d’une bière qui fermente lentement. La bière qu’ils versent chaque jour et qui se répand dans tout le Royaume-Uni, dans l’Amérique du Nord, qui s’expédie jusqu’aux Indes orientales, suffirait à combler le foudre classique du palatin Casimir ( 25 o,ooo litres).
Le secret de ce contraste est aisé à expliquer : le gros tonneau féodal ne se remplissait que du pro duit des droits seigneuriaux, tandis que les tonneaux de la brasserie se remplissent par le libre concours de trois cents hommes qui sont assures de recueillir chaque jour le fruit de leur travail ; le tonneau d’Heidelberg se vidait pour le seul plaisir du prince ou de ses favoris, au lieu que les tonneaux du brasseur ont à étancher la soif d’une population nombreuse qui travaille avec énergie, touche de beaux salaires et paie bien ses fournisseurs.
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Le silence et la misère du vieux château^ ses à l’activité et à Fopulence de la brasserie ari' glaise, figurent un emblème de Tordre féodal, tel que les temps Font fait, comparé à la puissance moderne de la paix et du travail créateur. Tous les peuples, selon qu’ils ont puissance de transformer leurs vertus de guerriers féodaux en qualités de travailleurs, ou qu’ils sont dépourvus de l’énergie qu’il faut pour se forger ainsi soi-même, peuvent lire leur destinée prochaine dans la condition actuelle de la fabrique florissante, ou dans celle du cliâteau désert et croulant. Heureux les peuples qui, comme la France et T Angleterre, ont eu la force de secouer le passé, et qui, tranquilles sur leurs libertés, n’ont plus qu’à s’occuper de Tavenir ! Malheur au peuple qui ne voudra pas ou ne pourra pas s’arracher au passé! Celui-là est un peuple usé : il mourra de consomption, etil n’en restera plus que des ruines, qui pourront être poétiques, mais qui n’en seront pas moins des ruines, c’est-à-dire mort et désolation; à moins qu’nn sang nouveau ne s’infuse dans ses veines, c’est-à'dire à moins qu’il ne soit conquis comme l’infortunée Pologne.
Liverpoo] et è«ii cbemm de fer.
Liverpool, 7 noTembre r 833 .
Je reviens de Mancliester par le chemin de fer. Cest lin fort beau travail. Je rien connais guère qui puissent donner une aussi haute idée de la pïiis* sauce de Thomme. Il y a des impressions qu’on ne décrit pas; îelie est, par exemple, celle qu’on éprouve lorsqu’on se sent emporté avec une vitesse d’un demhmille par minute ou de 12 lieues à l’heure (c’est la vitesse au sortir de Manchester) (1)^ sans ressentir la moindre géiie^ et avec la plus parfaite
(r) La’vitease moyenne est de dix lieues à Theure : pour treize lieues, c^est une heure i8 minutes. Le trajet dure i heure ao minutes à i heure ao miimtes, parce qu’on s’arrête quelques minutes à Newton, et qu’on ralentit la vitesse eu arrivant. (Voir la note 7 à la ûn du volume.)
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sécurité ; car il n’est arrivé, depuis que le chemin de fer est en service, qu’un accident grave, et ce fut par l’imprudence du malheureux qui y périt. On passe au-dessus de.s routes, des rivières, des canaux ; on passe au-dessous; On coupe d’autres chemins de fer, on traverse de plain-pied un assez grand nombre de chemins, le tout avec une facilité qui émerveille. Une prévoyance extrême, et l’esprit d’ordre, qu’en Angleterre on suce avec le kit, président à tout, et rendent impossibles les rencontres des convois et le choc des waggons contre de malencontreux passants ou contre les charrettes des cultivateurs. Partout des barrières qui s’ouvrent et se ferment à propos ; partout des gardiens aux aguets. Combien il y a de gens en France à qui cette petite traversée ferait grand bien, ne fût-ce que comme leçon d’ordre et de prévoyance I Et puis, la tranchée du Mont-Olive vaut vraiment la Brèche de Roland. Le tunnel de Wapping peut soutenir le parallèle avec les grottes de la yallée de Campan. La chaussée lancée à travers le marais de Chat offre, ce me semble, autant d’intérêt que les débris des voies romaines les plus renommées, de la voie Appienne elle-meme. II y a là telle colonne qui, pour servir de cheminée à une machine àvapeur, n’en est pas moins dans des proportions aussi élégantes peutêtre que la colonne de Pompée. Beaucoup de touristes, de ceux même qui ne sont pas blasés sur les merveilles de la Suisse et de l’Italie, trouveraient