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mit en y faisant entrer la science et l'industrie , qui la défendraient alors, an lien de l'attaquer. Dans ce système, l'aristocratie serait moins-compacte et moins exclusive ; elle planerait d'une moindre hauteur sur le reste des hommes ; mais elle couvrirait plus d'espace, elle gagnerait en surface ce qu'elle aurait de moins en élévation ; elle ne laisserait pas un pouce de terre ou l'on pût être hors de son atteinte. L'égalité y gagnerait probablement; mais l'indépendance humaine y perdrait.
Il serait oiseux de chercher a deviner les formes diverses que pourrait revêtir, dans les sociétés présentes ou futures, une hiérarchie politique ou religieuse, avec ou sans consécration du sentiment de la famille, associée ou non à l'industrie et à la science, ou encore comment le principe de la famille pourrait s'allier au principe de l'élection parle peuple, ou par le chef du peuple. Il serait également impossible de faire dés aujourd'hui le dénombrement , par rang de taille, des divers intérêts entre lesquels la société serait partagée dans l'avenir, et de nommer des institutions par lesquelles ils se personnifieront ; qui donc, du temps' de César et de Périclès, ou même sous Constantin, eût pu deviner les corps de métiers, les universités, les ordres monastiques et les parlements, sans parler des grandes banques?
Une multitude de combinaisons, que nul ne peut prévoir, sont possibles. Plusieurs auront lieu soit successivement dans les mêmes contrées, soit simultanément chez des peuples divers. Deux choses pourtant
me paraissent certaines : l'une, que de grands phénomènes sociaux sont à la veille de se produire, soit en Amérique, soit en Europe ; l'autre que le sentiment de la famille ne peut être définitivement et absolument rayé de la politique.
Pour nous Européens, l'abolition immédiate et complète de l'aristocratie héréditaire me parait sujette aux plus grandes difficultés. Les peuples de l'Europe occidentale tiennent leurs lois et leurs traditions des Germains et des Romains, c'est-à-dire de deux souches remplies du sentiment de la Camille; il n'y a pas un pouce de leur sol, une pierre de leurs monuments, un vers de leurs chants nationaux, qui ne réveille en eux ce sentiment en les rappelant à cette double origine; il semble donc véritablement impossible qu'ils entrent de plain-pied dans un régime où la politique se refuserait à lui reconnaître une valeur et une place.
On peut cependant considérer dès aujourd'hui le principe d'hérédité indéfinie comme ébranlé à jamais. L'idée de perpétuité dans les peines comme dans les récompenses déplaît à notre siècle , et ne conviendra pas davantage aux siècles à venir. Nous vivons beaucoup plus que nos pères dans le môme espace de temps; le même nombre d'années représente donc une durée beaucoup plus grande qu'autrefois. Dés qu'il n'y a plus de parias pour l'éternité, il ne peut plus y avoir de privilèges éternels. Si l'investiture aristocratique expirait à la fin d'un petit nombre de générations, l'aristocratie ne cesserait pas d'être la plus enviée des faveurs et la plus stable des institutions, et la jalousie
m L' ARISTOCRATIE.
des non-privilégiés supporterait mieux les prérogatives d'une noblesse qui porterait écrit sur son front : c Souc viens-toi que tu n'es que poussière et que tu redec viendras poussière ! »
Ce ne serait pas assez. L'aristocratie de naissance a besoin d'un antre aiguillon plus vif. Pour exercer de hautes fonctions, il ne doit pas suffire de s'être donné la peine de naître. Il y a quelque chose de monstrueux dans le privilège de la pairie anglaise , dont tous les membres sont de droit législateurs («). Dans le moyen âge, pour ceindre l'épée de chevalier et avoir bannière, il fallait avoir gagné ses éperons. A Rome, le droit de naissance suffisait à faire des praticiens; il ne faisait pas des sénateurs. Des réserves analogues seraient utiles en tout pays; avec des peuples du caractère des Français et des Européens méridionaux, elles seraient indispensables.
Sans doute, l'esprit humain, ou du moins cette portion de l'opinion publique que l'on est accoutumé depuis un demi siècle à traiter comme si elle avait le monopole de l'intelligence, repousse aujourd'hui toutes les distinctions fondées sur le hasard 4e la naissance. La logique actuelle les condamne ; la métaphysique du jour s'en révolte. Mais l'esprit humain n'est pasiinmua-
(1) On sait que les membres de la pairie d'Irlande et d'Ecosse ne participent point à cet immense privilège. Ils ont droit à être investis de l'autorité législative, moyennant l'élection par les noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs du Royaume-Uni , de voler par procuration* est une monstruosité plus intolérable encore.
LETTRE XXXHI. , 175
Me. Il y a soixante ans, il jugeait légitimes . les « privilèges héréditaires, tout aussi fermement qu'il les croit aujourd'hui injustes et absurdes. Alors, comme aujourd'hui, il avait une logique et une métaphysique à l'usage de sa foi politique. L'humanité poursuit ses destinées en courant des bordées tantôt vers la liberté, tantôt vers l'autorité, selon qu'elle a besoin de l'une ou de l'autre. Dans cette manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre entièrement de vue la direction générale de sa marche et de la confondre avec le sillage qu'elle laisse à l'instant même derrière elle. Dans ce cas, et surtout lorsqu'elle approche du point où elle doit virer de bord , il est impossible de définir ses tendances prochaines par ses tendances présentes. La philosophie ne peut, d'ailleurs, prétendre à posséder seule le sceptre de ce monde. Les précédents valent les syllogismes. La logique n'est que la moitié de la sagesse ; l'expérience en est l'autre moitié. Notre intelligence doit courber son orgueil devant les nécessités sociales. Lorsqu'elle s'entête à nier les faits parce qu'elle ne les comprend point, les faits s'imposent brutalement à elle. D'ailleurs, est-il bien démontré que les arrêts de la philosophie contre l'hérédité soient sanctionnés par la science positive, et qu'abstraction faite même de l'influence de l'éducation et des impressions premières, la physiologie la plus matérialiste, c'est-à-dire la plus révolutionnaire , donne un passe-port irrévocable aux théories que Ton oppose à l'ancien droit de la naissance ? En France , il n'est pas aisé de dire d'où sortirait
l'aristocratie héréditaire, si réellement nous devions en
1M LARI&TOCftATIE.
avoir une. Il lai fendrait un noyau d'anciennes femiHes ou de militaires, autour de qui des éléments nouveaux pussent se grouper. Or, la vieille noblesse française s'est laissé dégrader jusqu'à la domesticité sous Louis XIV et jusqu'à la crapule sous Louis XV ; les épreuves de l'exil n'ont pas profité à ses débris échappés à la hache révolutionnaire : quand ils réparaient parmi nous , ils n'avaient rien oublié ni rien appris. Le mélange de l'aristocratie guerrière de l'empire ne Ta point régénérée. La retraite à laquelle cette ancienne noblesse s'est condamnée depuis 4850, est-ce un asile où elle se refera,' par la méditation et le repentir, une constitution neuve , ou plutôt n'est-ce pas un tombeau qu'elle a fermé sur elle-même? De nouvelles supériorités surgiront-elles du sol à la suite de quelques tremblements de terre? Avons-nous parmi nos paysans des rejetons ignorés des adversaires de César ou des petitsfils de Brennus, que de grands événements révéleront au monde? Ou nous viendra-t-il du Nord , de l'officine des nations, une troupe de Tartares qui mettront fin à nos querelles bourgeoises, en s'installant dans nos palais, en s'attribuant nos terres les plus fertiles, en épousant nos héritières les plus belles, les plus nobles, les plus riches, et en nous disant à tous, la main sur la poignée de leur sabre : • Le règne des avocats est passé , le nôtre commence ! »
Si l'on admettait que les États-Unis dussent organiser une aristocratie et inaugurer politiquement le sentiment de la famille , leur avenir serait encore plus nébuleux que le nôtre. L'élément héréditaire des aris-
LETTRE X1XUI. 17»
tocraties est toujours venu de la conquête, ou tout au moins s'est constamment appuyé par alliance ou par transaction sur l'épée des conquérants. Comment peutil y avoir conquête cbez les Américains? Il est possible qu'ils conquièrent le Mexique, mais ils ne peuvent être conquis par lui. Il n'est pas permis de supposer qu'un Alexandre ou un Charlemagne rouge, sorti à cheval des steppes lointaines de l'Ouest, à la tête de farouches guerriers Pawnees, et entraînant à sa suite les noirs soulevés, devienne jamais le fondateur d'une dynastie et d'une aristocratie militaires. Si l'Union se partageait et que les rudes fils de l'Ouest, débordant de l'Ohio et du Mississipi, vinssent conquérir les populations du Nord énervées par le luxe et par l'anarchie, et celles du Sud affaiblies par une guerre d'esclaves ,• il sortirait difficilement de là le germe d'une aristocratie héréditaire ; les vainqueurs et les vaincus seraient trop de la même famille.
Déjà cependant les États du Sud sont organisés sur le principe de l'aristocratie héréditaire. Il est vrai que la classe privilégiée y est tellement nombreuse , qu'à moins de l'institution d'un privilège dans le privilège, ils sont sans aristocratie proprement dite; mais la crainte d'un insurrection des noirs y tient les blancs serrés les uns contre les autres et les pousse à se constituer fortement et à tout prix. La situation respective des blancs et des noirs ne comporte pas l'hésitation.
Il est évident que les États sans esclaves sont ceux où l'établissement d'une hiérarchie douée de quelque
fixité ,' serait le plus difficile , et que l'inauguration politique, sous une forme quelconque, du sentiment de la famille, y rencontrerait la résistance la plus énergique. Dans les États du littoral au nord du Potomac, l'obstacle parait devoir être insurmontable. Ces États ont de grandes métropoles, un commerce étendu et monté en grand , des manufactures à l'anglais^ , de puissantes compagnies industrielles , c'està-dire des germes d'inégalité extrême ; mais leurs lois consacrent l'égalité absolue, et la démocratie souveraine s'y montre résolue à maintenir à tout prix l'absolutisme de l'égalité. Entre ces deux forces opposées il y a lutte, et l'on peut concevoir des cas où cette lutte prendrait un caractère effroyable. Si des incidents quelconques venaient à suspendre la prospérité matérielle de ces États; si, par l'effet d'une séparation, chaque jour, il est vrai, de moins en moins probable , le marché du Sud était fermé à leu^ négociants et à leurs fabricants ; si les fils de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ouvriers n'avaient plus accès aux terres et aux villes naissantes de l'Ouest; si , pour surcroît de malheur, la guerre étrangère bloquait leurs ports, ilsseraientexposésaux perturbations les plus épouvantables. Les États du Nord doivent donc rester inébranlablement fidèles à la cause de l'Union et à celle de la paix avec les monarchies européennes. Si donc il était démontré que toute société a invinciblement besoin d'un classement hiérarchique, et que l'hérédité ou le sentiment de la famille doive être l'un des principes constituants du corps d'élite , simple ou
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multiple, qui est nécessaire pour former le couronnement de la hiérarchie , il faudrait reconnaître qu'à tout prendre l'avenir du Nord est plus obscur et plus alarmant que celui du Sud. A force d'inflexible vigilance à l'égard des esclaves, le Sud peut maintenir chez lui les formes extérieures d'un système social régulier. Ce serait un régime arriéré, car ce serait au moral la copie des sociétés antiques d'avant Jésus - Christ, plaquée sur le matériel perfectionné des sociétés modernes; ce serait du despotisme, du despotisme ordonné toutefois, ce qui, après tout, est un moindre fléau que l'anarchie qui menace le Nord. Et cependant , quoi qu'il en soit de l'aristocratie et de l'avenir politique du sentiment de la famille, il me répugne absolument de croire que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence dans les États du Nord de l'Union anglo-américaine , puisse être englouti. Aucune induction logique ne saurait m'obliger à conclure qu'il ne doive pas exister un jour et bientôt dans, ce l)eao territoire qui s'étend à Test et à l'ouest des Alléghanys, autour de la nappe des grands lacs, sur les bords de ces fleuves sansr pareils , une société supérieure à toutes celles qui jusqu'à nous ont fleuri dans l'ancien continent. U ne se peut pas qu'une race supérieure y ait transporté ses fils ponr qu'ils. s'entre-dévorent. Si d'un côté la civilisation américaine semble exposée à de formidables chances, sous d'autres points de vue elle s'annonce avec des caractères fort nets de durée. Si de grands dangers entourent son berceau, D'est-ce pas comme celui d'Hercule ?
New- York , 22 octobre 1835.
Nos vieilles sociétés d'Europe ont un lourd fardeau à porter, c'est celui du passé. Chaque siècle est solidaire de ceux qui le précèdent, et engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous payons de gros intérêts pour les fentes de nos pères. Nous les payons d'abord sous la forme de dette publique ; nous les payons aussi par tout ce que nous coûte l'entretien de notre belle armée; car, parmi les causes qui obligent l'Europe entière à tenir l'élite de la population l'arme au bras, il faut bien compter les inimitiés de nos pères. Nous les payons encore plus cher par toutes les habt* tudes de défiance que nous ont léguées des temps d'anarchie et de despotisme. Il faut que le poids accumulé d'un long passé soit une charge bien écra-
santé, puisqu'il a fait crouler l'empire romain dans Rome d'abord , et ensuite dans Constantinople, où il s'était transporté pour s'y soustraire ; car cet empire s'est affaissé par épuisement et dissolution plus encore que par la violence du choc des barbares ou des Sarrasins. Toutes les nations qui ont fait la gloire dii monde se sont réduites en poussière inerte, comme la poussière des tombeaux, faute d'avoir pu rejeter de leurs épaules un passé qui les étreignait par les mœurs, les usages, les idées reçues, les sentiments ; chacune à son tour, elles ont ployé sous le faix, sont tombées et sont devenues pourriture , comme le fruit détaché de l'arbre. Notre Europe subira-t-elle le sort de ses devancières ? J'espère qu'elle sera plus heureuse, parce qu'elle doit être pins sage, ayant leurs exemples devant les yeux , et aussi parce qu'elle est plus flexible dans son tempérament , plus élastique dans ses formes.
Un de mes amis voyageait il y quelque temps en Angleterre , et visitait au pays de Galles les vastes usines de M. Crawsbay. Il fut frappé de ce qu'un trèsgrand nombre de chemins de fer destinés aux charrois entre les fonderies et les forges d'une part , les mines et les canaux de l'autre , étaient tous construits d'après un vieux système fort imparfait , celui des ornières creuses. Il demanda pourquoi on ne les changeait pas pour d'autres ornières saillantes, faisant observer que l'économie qui en résulterait dans les frais de traction, serait suffisante pour payer les frais de reconstruction en deux ou trois ans au plus, t Rien
n'est plus juste , répondit le maître de forges ; cependant nous maintenons nos vieux chemins à ornières creuses, et nous les maintiendrons indéfiniment, parce que , pour passer du vieux système au nouveau , il faudrait du temps, deux ou trois ans peut-être , et> pendant l'intervalle , nos waggons ne pouvant aller à la fois sur les deux systèmes , nous serions obligés d'in* terrompre notre fabrication , de faire chômer nés capitaux , et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail et sans pain. La difficulté n'est que dans la transition, mais jusqu'à présent elle nous semble insurmontable. »
Il en est de même en matière sociale. Il est assez aisé d'apercevoir que tel système offre sur tel autre des avantages décidés ,' et que si Ton pouvait, d'un coup de baguette , fait sauter la société du premier au second , tout serait pour le mieux ; mais entre les deux il y a un abîme. Comment le franchir? Gomment rassurer les droits anciens à qui rien ne semble garanti sur la rive opposée ? Gomment vaincre la résistance des privilégiés du présent qui se mettent en travers? Gomment tempérer l'impatience de la masse pressée de jouir des avantages qu'elle s'attend à rencoulrer sur l'autre bord?
En fait d'amélioration sociale, on simplifie singulièrement la question en la déplaçant , c'est-à-dire , en allant la résoudre en des pays nouveaux. Aux anciens intérêts , aux anciennes idées , on abandonne la terre ancienne. On débarque dégagé et dispos , prêt à • tout entreprendre, d ! humeurà tout essayer. On a laissé sur
le sol de la mreè patrie mille, préoccupations , mille relations, qui enlacent l'existence pour en faire , si l'on veut , l'ornement et le charme, mais aussi pour en amol~ lir l'activité et la rendre rétive aux appels de l'esprit novateur. La première de toutes les innovations est celle du sol ; celle-ci entraine nécessairement lesâutres. Les droits acquis n'émigrent pas; ils se tiennent cranv ponués au sol ancien ; c'est le seul qu'ils connaissent et qui les connaisse. Les privilèges , que l'on respecte parcs que le temps lésa consacrés, ne se hasardent pas sur une terre nouvelle ; ou , s'ils s'y aventurent., malheur à eux , il ne leur est pas donné de s'y acclimater! Une colonie ressemble à une ville assiégée ; chacun doit y payer de sa personne; nul n'y vaut que sa valeur présente. Dans une société qui n'a pas de passé , le passé ne compte point.
Aussi peut-on remarquer que les idées de progrés social , conçues dans de vieilles sociétés , où une part est faite au travail calme de la pensée , ont eu généralement besoin , pour recevoir application et pour s'in* carnersous forme de société nouvelle, de s'envoler au loin et d'aller prendre terre en des contrées jusque-là réputées barbares, de s'y imposer aux populations indigènes, ou d'y créer de nouvelles populations. La civilisation a marché d'Orient en Occident en grandissant à chaque migration , quoique les aventuriers , fondateurs des nouveaux empires, quittassent en général un pays avancé pour un autre barbare. Ainsi l'Italie et la Grèce, filles de l'Asie et de l'Egypte , Ont dépassé leurs mères. Ainsi l'Europe occidentale a éclipsé les beaux jours
Iftt LA D&fOCBATUS.
de Rome et de la Grèce. Peu après qu'elles avaient mis an monde les peuples nouveaux , les nations anciennes ont toutes péri violemment , ou sont retombées dans des ténèbres pires que la mort , toujours faute d'avoir eu la volonté ou la force de s'appliquer les principes qui faisaient la vigueur de leur progéniture , principes d'ordre nouveau fondé sur l'extension de la liberté et de la diffusion des privilégies.
La Providence a beaucoup fait pour mettre les races européennes , transportées de l'autre côté de l'Atlantique , à même de devenir de grandes et puissantes nations. Les Anglo-Américains , sortis d'Europe les derniers , c'est-à-dire , après que les Espagnols eurent assis leur domination dans l'Amérique du Sud et dans l'Amérique équinoxiale, ne quittèrent le vieux monde qu'après qu'il eut été tout entier labouré par la révolution intellectuelle dont Lutter a été le Mirabeau , et dont, en Angleterre, Henry VIII fut le Robespierre et le Napoléon. Ce grand événement avait déjà semé dans l'esprit bumain les germes que les siècles suivants devaient voir éclore. L'Angleterre était déjà grosse des habitudes de travail , de méthode et de légalité qui devaient en faire la première nation industrielle et politique de l'ancien monde. Us partirent donc avec le principe de ce qui devait leur assurer la suprématie politique et industrielle dans le nouveau. ,
Ils s'embarquèrent , ceux du moins de la Nouvelle- Angleterre , les pèlerins , pères des Yankees > après avoir subi les épreuves de l'eau et du feu, après avoir été sept fois essayés entre le marteau de la persécu-
LETTRE XXXJV. 185
tftm et l'enclume de l'exit. Ils arrivèrent las de querelles politiques et résolus à appliquer leur énergique volonté à un usage pacifique et productif.
Ils s'installèrent sur un sol dont le climat différait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur activité ne courut point le risque de s'énerver sous l'influence amollissante d'une atmosphère tiède et embaumée , comme celle où s'est évaporée la bouillante ardeur de la race castillane ; ils abordèrent un sol presque inoccupé : pour antagonistes et proches voisins , ils n'eurent que de pauvres bordes de Peaux-Rouges , tandis que les Espagnols avaient à battre et à soumettre les nombreux bataillons des valeureux Aztèques au Mexique, et que les Créoles, leurs successeurs, ont encore à contenir, ici les Comanches et les Indios bravos du Nord, là les Araucans de. la Cordillère du Sud. S'ilsavaierit rencontré une population indienne aussi nombreuse que celle qui se présenta àCortez , ils eussent dû la vaincre , et ils y eussent réussi ; mais, après la victoire , ils auraient eu à la tenir en servitude ; et le joug de la race anglaise est plus dur que celui de la race espagnole. Leur organisation sociale eût donc été fondée sur l'ilotisme de castes inférieures , rouges et mélangées. Elle eût été affectée d'un vice radical qui l'eût constituée a l'état ^infériorité absolue par rapport à l'Europe , car il l'eût rabaissée au niveau des sociétés antiques baisées sur la possession de Fhommepar l'homme. Elle n'en est pas complètement exempte, il s'en faut, puisqu'ils ont importé des noirs , et qu'aujourd'hui douze États sur vingt-quatre sont entachés d'esclavage.. L'espace
lUè LA DÉMOCRATIE.
qui est resté à la race blanche pure , est suffisant cepen- * • . daot pour recevoir une grande société composée de matériaux identiques avec ceux des nations européennes, mats où il a été possible de les combiner dans un ordre meilleur.
S'ils avaient eu des ennemis sérieux à combattre, s'ils eussent dû rester avec la guerre constamment suspendue sur leur tête , il eût fallu , en dépit des instincts d'indépendance et de self-gwernment qui sont dans le sang britannique, et dont ils étaient eux-mêmes l'exagération , qu'ils se pliassent à l'aristocratie militaire. Probablement alors , ils n'eussent été que la copie tf/ & des Anglais , copie valant moins que l'original : de même que les Canadiens, par exemple , sont la contrefaçon des Français de l'ancien régime. Ils eurent quel- (fuefots à prévenir et à repousser les attaques des Français établis dans le bassin du Saint-Laurent et dans l'Ouest; mais, après que l'Angleterre eut pris Québec, ils se trouvèrent complètement délivrés du plus grave dés soucis nationaux , celui de la défense y, • du territoire et de l'indépendance de la patrie, lis pur rent alors se dispenser d'institutions militaires, concentrer leurs pensées et leurs efforts sur leurs affaires intérieures et domestiques , et se vouer exclusivement à leur œuvre de colonisation. Ils. cessèrent d'ayoir besoin de la tutelle anglaise , et s'en affranchirent pour mieux se développer à l'aise et suivant leurs penchants. Enfin, s'abandonnant à leur nature, ils tentèrent leur grande expérience démocratique, d'où jaillissent déjà de vives lumières pour l'amélioration du sort du plus
grand nombre dans tous les pays. Il est résulté de là un produit politique et physiologique tout nouveau , une variété jusqu'alors inconnue de l'espèce humaine, inférieure au type anglais et au type français , sous plusieurs rapports , particulièrement en ce qui concerne les idées générales , le goût et le sentiment des arts ; mais supérieure à tout le reste de la famille humaine par un inconcevable mélange de sagacité , d'énergie et d'audace, par une admirable aptitude aux affaires, par un infatigable amour du travail, et, avant tout, parce qu'elle a été la première à reconnaître et à consacrer les droits des classes laborieuses, jusque-là traitées comme une vile matière.
11 semble donc que les Anglo-Américains soient appelés à continuer directement, sans aucune intervention extérieure, la série des progrès que la civilisation à laquelle nous appartenons a toujours été accomplissant depuis qu'elle a quitté le vieil Orient , son berceau. C'est un peuple qui fera souche , quoique, peut-être, tel type qui y domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par un autre ; tandis que les Hispano- Américains semblent n'être plus qu'une race impuissante qui ne laissera pas de postérité, à moins que , par un de ces débordements que l'on appelle conquêtes , un flot de sang plus riche, venu du Septentrion ou du Levant, ne remplisse ses veines appauvries.
Un philosophe éminent , Tune des gloires de la langue française (t) , définit le progrès du genre humain dans
(!) M. Bailanclie. %
«on lent et majestueux pèlerinage autour de notre pta~ toète, par le mot d'initiation. D'après cette pensée, l'Amérique du Nord , là du moins où l'esclavage n'est pas admis, serait déjà en progrès sur nous, car, à beaucoup d'égards , ce qui , chez nous , n'est accessible qu'à un petit nombre d'élus, est, aux États-Unis, tombé dans le domaine public et devenu familier au vulgaire. Les conquêtes de l'esprit humain , dont la réforme a été le point de départ et le signal, et les grandes découvertes de la science et de l'industrie , qui , en Europe , sont encore cachées aux regards du plus grand nombre par le bandeau de l'ignorance et les nuages des théories, sont, dans l'Amérique du Nord, exposées à tous les yeux et mises à la portée de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les manier et les retourner à son gré. Étudiez la population de nos campagnes, sondez le cerveau de nos paysans, et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des paraboles bibliques avec les vieilles légendes d'une superstition grossière. Faites la même opération sur le former américain , et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s'allient dans sa tête assez harmonieusement avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes, avec les principes d'indépendance morale et religieuse promulgués par Luther, et avçc les idées plus modernes d'indépendance politique. C'est un initié. Chez nous , les grands appareils industriels et scientifiques , tels que la machine à vapeur, le ballon , la pile voltaïque , le paratonnerre , inspirent au plus grand nombre une
religieuse terreur. En France, sur cent paysans du fond de nos provinces, vous n'en trouveriez pas un qui* après en avoir vu les effets , osât y porter la main ; ils craindraient d'être frappés de mort, comme le sacrilège qui toucha l'arche du Seigneur. Ce sont, au contraire, des objets familiers à l'Américain ; il les connaît tous, au moins de nom ; il se sent 'droit dé possession sur eux. Pour le paysan français, ce seraient des êtres mystérieux et terribles, comme pour le nègre son fé* tiche, pour l'Indien son manitou ; pour le cultivateur des solitudes de l'Ouest, c'est, tout comme pour le membre de l'Institut de France, un outil, un instrument de travail ou d'expériences; encore une fois, il est initié.
Il n'existe pas aux États-Unis de profanum vulguê, au moins parmi la race blanche; et ce n'est pas seulement en matière de machines à vapeur ou de phénomènes électriques; la masse américaine est plus libéralement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la famille et surtout le ménage. L'union de l'homme et de la femme est plus sacrée parmi les ouvriers américains que parmi les bourgeois de tous les pays d'Europe. Quoiqu'en Amérique l'on entoure la consécration du mariage de moins de formalités et d'apparat que chez nous , et quoique le lien conjugal n'y soit pas aussi indissoluble que dans nos pays (1) , les cas d'adultère y sont extrêmement rares. L'épouse
infidèle serait une femme perdue : tout homme qui
(1) Voir la note 39 à la fin du volume.
aurait séduit une femme ou qui serait connu pour avoir un attachement illégitime, serait excommunié par la clameur publique. Aui États-Unis , même dans la classe ouvrière, l'homme est plus complètement initié aux obligations du sexe fort envers le sexe faible, qu'il ne Test dans une partie de la bourgeoisie française. Non-seulement le méchante ou le fariner américain épargne, autant que possible, à sa femme tout travail pénible, toute occupation incommode, mais encore il a , pour elle et pour toutes les femmes en général , des prévenances inconnues chez nous: de gens qui pourtant se piquent d'une certaine culture d'esprit et même d'une éducation littéraire. Aux États-Unis, dans les lieux publics et en voyage, un homme, quels que soient ses talents et ses services, n'est l'objet d'aucune attention ; il n'y a pour lui aucune préséance ni aucune politesse particulière : tous les hommes sont égaux. Mais une femme, quelles que soient la position et la fortune de son mari, est assurée de commander le respect et les égards universels (i).
Dans la vie politique, la masse américaine est arrivée à un état d'initiation supérieur à celui de la masse européenne, car elle n'a pas autant besoin d'être gouvernée ; chaque homme ici porte en lui, à un plus haut degré, le principe du gouvernement dé lui-même, y est plus propre à intervenir dans les affaires publiques. Elle est plus profondément initiée aussi dans un autre ordre de faits qui touchent étroitement à la politique
(1) Voir la noie 40 à la fin du volume.
et à la morale, c'est-à-dire dans tout ce qui se rattache au travail. Le méchante américain sait' mieux travailler, aime mieux à travailler que l'ouvrier européen (i). L'ouvrier américain est initié au travail non-seulement dans ses peines, mais aussi dans ses récompenses; il est vêtu tout comme un sénateur au congrès; il se plaît à voir sa femme et sa fille babil» lées comme la femme et la fille du riche négociant de New-York, et, comme elles, suivre la mode de Paris. Sa maison est bien close , bien chaude et bien propre. Sa table est à peu près aussi abondamment servie que celle de ses plus opulents concitoyens. Dans ce pays, la consommation de première nécessité pour le blanc, embrasse plusieurs objets qui , chez nous , sont presque du luxe , je ne dis pas dans là classe ouvrière , mais dans certains rangs de la bourgeoisie (s).
La masse américaine est plus largement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la dignité humaine , ou du moins sa dignité propre à elle. L'ouvrier américain est plein du respect de lui-même et il le témoigne non-seulement par une susceptibilité extrême, par des exigences qui à nous, bourgeois d'Europe, nous sembleraient inconcevables (s) , par sa répugnance à se servir du mot européen de maître, qu'il remplace
(1) Voir la note 41 à la fin du volume.
(2) L'usage de la glace en été, par exemple.
(3) C'est ainsi qu'un cordonnier et un tailleur se refusent à aller prendre mesure, chez leurs pratique», et exigent que celles-ci, hommes et femmes, se transportent dans leurs boutiques en personne.
MO LÀ DÉHOCEATIE.
par celui ^employeur (etoployer), mais aussi par beaucoup plus de bonne foi , d'exactitude et de scrupule «fans ses transactions; l'owrier américain est exempt de ces vices d'esclave, tels que le mensonge et le vol» qui sont si fréquents parmi nos prolétaires, particulièrement parmi ceux des villes et des manufactures. L'ouvrier français est beaucoup plus soumis extérieurement; mais pressé par la misère, entouré de tentalions, il manque rarement une occasion de tromper son bourgeois lorsqu'il «croit pouvoir le foire impunément (i). L'ouvrier lyonnais fait le piquage fonces? celui de Reims escamote la laine (*). Assurément il se
(1) Dans les relation* de maître à ouvrier, on trouve à Paris, et généralement dans dos grandes villes manufacturières , les plus déplorables habitudes. Un très-grand nombre de maîtres, pour retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée , sont réduits à employer à regard de leurs salariés, de misérables artifices ; devancer, par exemple, le matin, Thorloge de l'atelier , et de la retarder le soir. Les ouvriers usent de représailles autant qu'il» le peuvent.
(2) Le piquage d'once* , ou vol de soie par les ouvriers , est une des plaies de l'industrie lyonnaise. En 1772 , les syndics, maîtres gardes, etc., de la grande fabrique de* étoffés d'or, d'argent et de soie de la ville de Lyon, l'évaluaient à un million. ( Un Mot sur les fabriques étrangères de soierie, par M. Arlès-Dufour, page 119.) 11 est bien plus considérableaujourd'hui ;il atteint quatre millions. A Reims, on estime que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants. C'est environ 2 p. 0/0 de la valeur des produits de- l'indu «trie de Reims. Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux soustraite pour un quart de ce qu'elle vaut. Ils l'échangent au cabaret & raison d'un demi-litre pour un eckée de laine. (Voir la note 42 à la fin du volume.)
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commet des fraudes en Amérique. Il y a plus d'un êmart fellotn dont la conscience est changée d'innombrables peccadilles. Combien de colporteurs yankée* (yankee pedfar») ont vendu aux ménagères de la campagne du charbon pour de l'indigo et de la pierre talqueuse pour du savon blanc ! Mais, aux États-Unis, ces petites friponneries sont de rares exceptions. Le caractère de l'ouvrier américain, considéré comme travailleur, est fort honorable, et excite l'envie de l'Européen qui compare ce qu'il a ici sous les yeux avec ce qu'il a laissé dans sa patrie (i).
Ce que je dis de l'ouvrier s'applique à plus forte raison au paysan. Le farmer américain n'étant pas obligé, comme l'ouvrier, de débattre tous les jours avec le bourgeois le prix de son travail, entouré de cultivateurs ses pareils, et étranger aux tentations qu'inspire le séjour des villes, possède les qualités de l'ouvrier à un degré au moins égal, et n'en a les défauts qu'en diminutif. 11 est moins injuste et moins jaloux envers les classes riches ou cultivées.
Si donc on examine la masse américaine dans l'en* semble de son existence, on la trouve supérieure à la masse européenne. Il est vrai qu'elle parait presque complètement dépourvue de certaines facultés que l'on retrouve chez quelques prolétaires d'Europe. Il y a par instants , dans la cervelle du plus misérable iazsarone de Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie poétique que dans celle du meckattic ou du
(1) Voir la note 43 à la fin du volume.
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fariner républicain dà nouveau* monde. Les gamins de Paris ont de passagères étincetlerf de grandeur d'âme et de chevalerie que l'ouvrier américain n'égale assurément point. C'est que le caractère national de l'Italien est pétri de l'amour des beaux-arts, «et que les généreux sentiments forment un des traits distinctifs du nôtre. Le lazzarone et le gamin, étant dans la nation, quoiqu'au plus bas étage, participent du caractère national. Mais ce n'est point le propre de la masse des hommes d'être spécialement, en Italie, poète et artiste, ou, en France chevaleresque. La perfection pour elle consiste, avant tout et dans tous les pays, à connaître et à observer régulièrement ses devoirs envers Dieu, envers le pays, envers sa famille, envers soi-même, à travailler avec assiduité et conscience, à être citoyen probe , époux attentif et bon père , à pourvoir au bien-être et à la moralité des siens. Pour comparer avec équité et sans danger d'erreur grossière, la classe la plus nombreuse des sociétés américaine et européenne , c'est par ces faces qu'il faut opérer le rapprochement, parce qu'elles appartiennent à toutes les variétés de la civilisation et de la race humaine, et que de leur degré de développement et de permanence parmi le grand nombre, dépend le degré de solidité des empires.
Pour rendre le parallèle précis et concluant entre les deux hémisphères, il est nécessaire d'opposer au méchante et au farmer des États-Unis leur analogue parmi les peuples à idiome, à origine et à religion germaniques , c'est-à-dire l'ouvrier ou le paysan an-
glais. La civilisation d'Europe , abstraction faite des Slaves récemment apparus avec éclat sur la scène, est divisée en deux branches, celle du Nord, et celle du Sud; Tune tudesque, l'autre latine, qui doivent prospérer par des moyens différents, dont les goûts et les aptitudes sont notablement dissemblables. La société américaine , rejeton de Tune de ces branches, lui est beaucoup plus comparable qu'à Tune quelconque des ramifications de l'autre. Il est donc aisé de constater la supériorité du méchante et du former d'Amérique sur ceux d'Angleterre , tandis qu'il est difficile de déterminer rigoureusement de combien telle classe de la société américaine est au-dessus ou au-dessous de la classe correspondante de la société espagnole, italienne ou française; il suffit cependant d'ouvrir les yeux pour reconnaître que la masse de la population est loin d'avoir atteint , chez ces trois derniers peuples, dans la direction qui leur est propre, le point de perfectionnement jusques auquel la masse américaine s'est avancée dans la voie qui lui appartient.
Certes, la démocratie américaine a ses défauts, et je ne crois pas que l'on puisse m'accuser de les avoir palliés. Je n'ai dissimulé ni ses rudes exigences envers la bourgeoisie, ni ses hautaines prétentions envers les nations étrangères. J'admettrai même qu'à beaucoup d'égards, c'est plutôt comme classe et en bloc qu'elle se recommande ; car les individus qui la composent manquent des qualités cordiales et affectueuses qui constituent le plus désirable ornement de ta personnalité , et par lesquelles nos prolétaires français excelle-