‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 11 sur 31 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

ifM LA DÉMOCRATIE.

raient, s'ils étaient affranchis une fois delà misère qui les abrutit; mais c'est en xtyrps et dans son unité que je juge ici la masse américaine.

La démocratie américaine est exigeante et altière jusqu'au dédain envers les peuples étrangers ; mais n'est-il pas vrai que la susceptibilité dans les jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes est une qualité plutôt qu'un défaut, pourvu qu'elle marche de front avec une énergique application à quelque grande œuvre ? L'orgueil est ridicule chez un peuple amolli et fainéant ; chez un peuple entreprenant , actif, înfatigahle, c'est la conscience de ses forces et de son avenir. La politique étrangère de la démocratie américaine est profondément égoïste ; c'est que l'ambition nationale est le propre des nations qui grandissent. Le cosmopolitisme est généralement un signe de décadence dans l'échelle des nations , tout comme la tolérance religieuse est un symptôme de l'affaiblissement des croyances. Les prétentions des États-Unis sont sans bornes; ils aspirent à la suzeraineté sur l'Amérique du Sud; ils convoitent une à une les provinces du Mexique ; mais, eu dépit des lois de la morale, dans les relations de peuple à peuple, c'est le succès qui fait le droit. Si les États* Unis enlevaient les provinces mexicaines à la race espagnole, moitié par des procédés machiavéliques, moitié de force, ils seraient responsables devant l'humanité et devant Dieu des conséquences de ce larcin : mais ils ne seraient pas les seuls. Si les pays dont ils se seraient emparés prospéraient entre leurs mains, la postérité leur pardonnerait de les avoir pris; au contraire, elle

prononcerait un arrêt sévère contre les Mexicains, si , avec de pareils voisins à leurs portes, ceux-ci étaient restés à croupir, comme aujourd'hui , au sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stupide, et contre les puissances de l'Europe , si elles avaient négligé de les avertir, et les aider à secouer leur léthargie.

Les Romains étaient d'une exigence inouïe et d'une intolérable hauteur envers les autres peuples. Ils parlaient aux rois tout-puissants de l'Orient monarchique et aux héritiers du grand Alexandre ce langage arrogant et brutal que le général Jackson a jeté à la face d'une monarchie de quatorze siècles. Leur politique était d'un égoïsme sans vergogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur insatiable soif de conquêtes, comme un esclave révolté contre la volonté des dieux. Celte foi punique dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate d'infamie sur les ruines de leur rivale, fut souvent la seule foi qu'ils pratiquèrent. La postérité les a pourtant proclamés le plus grand peuple de la terre, parce qu'ils réussirent, c'est-à-dire parce que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par de sages lois, un empire durable. Les Anglo-Américains ont beaucoup de ressemblance avec les Romains , soit en bien , soit en mal. Je ne prétends pas qu'ils soient destinés à devenir les maîtres du monde ; je tiens seulement à faire remarquer qu'à côté de défauts qui choquent les nations étrangères, ils possèdent de grandes facultés et de précieuses vertus qui doivent attirer notre attention de préférence. La postérité les jugera par leurs qualités bien plus que par leurs imperfections. C'est par leurs qualités qu'ils

sont formidables aux autres peuples. Luttons contre les Étals-Unis, moins en dénonçant leurs péchés au monde , qu'en \ious efforçant de nous approprier leurs vertus et leurs facultés et qu'en développant les nôtres. Voilà de tous les moyens le plus sûr pour maintenir notre rang dans le monde eu dépit d'eux et en dépit de tous.

En même temps que la démocratie américaine se montre de plus en plus fière au dehors , au dedans elle est ombrageuse envers quiconque lui parait empiéter sur sa souveraineté. En cela elle ne fait qu'imiter les aristocraties les plus vantées. Le système qu'elle suit â l'égard de la bourgeoisie lui est dicté par l'instinct de conversation, tout comme celui que se sont tracé l'aristocratie et la bourgeoisie en Europe , l'une à l'égard des classes bourgeoises t l'autre à l'égard de la foule. Elle entend ne rien perdre de ce qu'elle a conquis , non en dépouillant son prochain , non en détroussant les passants , non eu pillant des provinces» mais à la sueur de son front , par son travail opiniâtre. Qui de nous donc osera lui jeter la première pierre ? Je conçois que de prime abord nous, bourgeois, nous soyons révoltés de ses prétentions, et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine vaincue, comprimée, portant le licol , nous sentions nos entrailles bourgeoises s'émouvoir. Convenons pourtant que cette démocratie a conduit les affaires du nouveau monde de manière à justifier sa suprématie et à faire excuser son humeur jalouse contre tout ce fui peut tendre à la lui ravir. Depuis l'origine des peuples, c'est la première fois que la

multitude jouit pleinement des fruits de ses labeurs» et qu'elle se montre digne de porter la robe virile. Résultat admirable! Lors même qu'il n'aurait été obtenu que moyennant l'humiliation momentanée des classes avec lesquelles notre éducation et note habitudes nous portent le plus à sympathiser, je dis que le devoir de tout homme de bien est de s'en féliciter et d'en rendre grâces à la Providence !

Malheur à la tyrannie ; de quelque part qu'elle vienne ! Dieu me garde de faire l'apologie des excès brutaux et quelquefois sanglants, féroces même, qui récemment se sont répétés dans la plupart des grandes villes des États-Unis î S'ils poursuivaient leur cours , la démocratie américaine , dégradée , perdrait à jamais la haute position qu'elle occupe. Mais, si criminels que puissent être ces actes, je ne puis me résoudre à les imputer à la masse américaine, et à mettre au pilori le corps entier de ces incomparables travailleurs. Les violences populaires en tout pays sont l'ouvrage d'une imperceptible minorité, que le régime actuel des États-Unis est impuissant à contenir. Ce régime a donc besoin d'un correctif propre à préserver dans leur pureté les qualités solides de la population , et qui, en effet, semble devoir bientôt s'y introduire, car les théories exclusives de liberté sont visiblement en baisse de ce côté de l'Atlantique.

On se tromperait si de» ce qui précède on concluait

que la civilisation américaine a dépassé la nôtre. La

masse américaine est supérieure à la masse européenne;

mais la bourgeoisie du nouveau monde est inférieure

aux classes qui, dans l'ancien , sont superposées à la foule , quoique les mérites de celles-ci soient plutôt virtuels que réels et appartiennent plus au passé et à l'avenir qu'au présent; car aujourd'hui les classes supérieures d'Europe , bourgeoisie et aristocratie , utilisent bien faiblement , au profit des peuples et au leur propre, l'intelligence et la sociabilité qui les distinguent. La bourgeoisie américaine , prise dans son ensemble et à part quelques exceptions , a l'altitude des vaincus : elle porté sur le front la marque de sa défaite. Gomme elle a été astreinte à rester toujours mêlée à la foule dans presque toutes les circonstances de la vie , les deux classes se sont naturellement emprunté beaucoup de leurs habitudes respectives et de leurs manières d'être et de sentir. Cet échange a beaucoup profité à la masse ; il a été moins avantageux à la bourgeoisie. C'est le bouclier d'or du Troyen échangé contre le bouclier de cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux continents l'emporte donc par l'un des deux grands éléments dont se compose la société, et a le dessous par l'autre. Il y a compensation (i).

Si donc il fallait absolument, de la supériorité des classes laborieuses des États-Unis, tirer une conclusion relative au rang réservé dans une époque prochaine aux

(1) Il est impossible de parler de la démocratie américain* sans citer l'ouvrage récent de M. de Tocqueville. J'y renvoie ceux qui désirent connaître en détail les allures et les instincts de cette démocratie , l'empire qu'elle exerce sur la bourgeoisie , ainsi que les lois par lesquelles elle a constaté et affermi cet empire.

civilisations d'Europe et d'Amérique , la seule irrécusable serait celle-ci : Pour que la société anglo-américaine possédât la prééminence sur la nôtre , il serait nécessaire qu'elle renfermât des classes qui , sans être la copie de notre bourgeoisie et de notre aristocratie , fussent intrinsèquement et extérieurement à la même hauteur, par rapport au peuple proprement dit, que nos classes élevées par rapport au grand nombre de notre population ; ou , en d'autres termes, il dépend de nous d'assurer à notre ordre social la supériorité sur celui des États-Unis , en dégageant nos prolétaires des champs et des villes de la misère , de l'ignorance et de l'abrutissement où ils sont plongés , et en les développant conformément aux dispositions nationales et au caractère de notre race.

Nolel. (Page 184.)

Des rtrginiens de VOuesL

Klcbmond , août 1835.

Pendant la session de la législation, Richemond est rempli de gentilshommes campagnards venus de la Virginie occidentale, vrais colosses, plus grands, plus carrés, plus robustes que les géants que Ton montre pour de l'argent chez nous. Lorsque je me vois entouré de ces personnages à la grosse voix, aux gestes herculéens, j'éprouve la même sensation que les compagnons de Magellan lorsqu'ils se trouvaient seuls au milieu d'un groupe de Patagons. Ces excellentes gerrt, dans leur naïf désir de. vous témoigner leur amitié, vous prodiguent les mêmes lourdes caresses que les Espagnols prirent d'abord pour des coups ; et lorsque leur main pesante s'abat comme un marteau sur votre épaule euro; péenne, il ne faut rien moins que le franc sourire dont s'épanouit leur large visage pour vous rassurer sur la parfaite

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