‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 9 sur 31 · XXXII · texte numérisé non relu

XXXII

l'aristocratie.

Philadelphie , 13 octobre 1835.

Il n'y a de grande société durable qu'autantqu* l'autorité y est constituée. On conçoit cependant un cas où l 'autorité peut être momentanément tenue à l'ombre ; lorsque de puissantes nations sont à la recherche des formes politiques et sociales qui Jeur conviennent» lorsqu'elles ont à passer d'essai en essai , à tâtonner et a se retourner successivement en sens divers, lorsque d'ailleurs leur isolement du reste du monde garantit leur indépendance et les dispense de s'organiser en vue d'une invasion , il est permis , il est nécessaire qu'elles se réservent la plus grande aisance de mouvement , et qu'elles réduisent le nombre de leurs attaches tout juste à ce qu'il faut pour ce que le système reste d'une seule pièce.

XETTRfe XXXIII. 11M

Maris» encore un coup., une société sans ordre fixe et sans liens politiques est une anomalie , un phénomène transitoire* Les tiens sociaux de l'opinion et de la religion, les seuls qui subsistent ici, ne peuvent suppléer à l'absence des liens politiques, qu'en se •resserrant jusqu'à la tyrannie. D'ailleurs, une ibis qu'il y a des grandes villes, comme New-York, Philadelphie, Baltimore, et une nombreuse population mobile que l'opinion et la religion ne peuvent surveiller de près, les mœurs et les croyances ont absolument besoin du ferme appui des lois.

La gravité et la fréquence des désordres qui éclatent maintenant dans l'Union américaine, prouvent que les temps sont proches où l'autorité devra s'y organiser. Il y a des intérêts alarmés dans le Sud , par exemple, qui, en l'absence d'une protection légale, se protègent eux-mêmes brutalement , à tort et à travers , -et qui doivent sentir la nécessité d'un pouvoir sur lequel ils puissent se reposer du soin de les défendre. Au Nord , il y a dans les villes , parmi la bourgeoisie , une population amollie ou plutôt policée par la richesse, qui n'a plus de goût pour cette portion du self-government qui consiste dans la répression de la violence par la force, et, parmi la démocratie , un élément inquiet et indocile , que la force seule peut contenir. Ces deux classes particulières au Nord, qui grossissent tous les jours, ne pourront bientôt plus vivre l'une près de l'autre que moyennant l'interposi* tion d'un pouvoir.

L'autorité a deux bases sur lesquelles, pour être

ise l'abistocbatie.

stable, elle doit s'appuyer comme l'homme sur deux pieds; l'unité ou centralisation, et le classement hiérarchique. Les bases correspondantes de la liberté sont l'indépendance de la localité , de la famille et de l'individu, et l'égalité. L'unité ou centralisation commence à apparaître au sein de plusieurs des États de l'Union américaine (i).

II n'est pas exact de dire que les Américains aient absolument nié le principe d'autorité , car ils ont posé, dès l'origine, un principe de souveraineté, celui de la souveraineté du peuple. Il est vraHju'ils l'entendaient d'abord négativement, c'est-à-dire comme un renversement pur et simple de l'autorité à l'européenne, du pouvoir militaire fondé sur la conquête ; mais une fois que la doctrine de l^égalit^eut assuré la prédominance à la démocratie sur la bourgeoisie, la démocratie se mit peu à peu à exercer ceAe souveraineté au profit de son intérêt bien ou mal entendu, de ses passions

bonnes ou mauvaises : il y eut pouvoir dans toute l'acception du mot. Il y a même eu dictature. Celle-ci n'a point été permanente. à beaucoup près; elle ne s'est montrée que par saccades et par intervalles* La plupart du temps elle sommeillait et laissait le champ libre à l'individualisme. Elle ne se réveillait que pour frapper un grand coup et se rendormir ensuite; mais quelle qu'ait été l'irrégularité de son action , un fait essentiel a été accompli : il y a eu pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi ; il y en a eu de plus en plus.

(1) Voir la lettre XXX.

Les États de la Nouvelle-Angleterre, qui sont le morcellement et l'individualisme incarnés, sont ceux qui ont fait le moins de pas dans cette voie. Les anciens États du Sud, quoiqu'ils aient plus de centralisa* tiou dans le sang , se sont aussi montrés assez timides. Les États qui se sont le plus avancés sont ceux du Centre, et particulièrement celui de New-York; l'Ouest, et particulièrement le Nord-Ouest, semble disposé à les imiter.

Ce pouvoir unitaire agissant par bouffées, véritable centralisation à éclipses , a eu deux modes d'action , l'un négatif, l'autre positif. Négativement, il a imposé des limites, quelquefois étroites, à l'indépendance des individualités personnelles et des individualités collectives. 11 a réduit, par exemple', les privilèges des compagnies anonymes en général, et en particulier ceux des compagnies ddtehemins de fer et ceux des banques, ou même il s est arrogé l'omnipotence à leur égard : en ce moment, dans les États du Nord, le parti démocratique pousse un toile contre toutes les compagnies. Il a fait des règlements commerciaux restrictifs, tels que les lois d'inspection des denrées d'exportation (1). Activement, il est intervenu dans les trans-

(1) Les mesures restrictives adoptées contre les compagnies sont dictées par la défiance. On craint , non sans raison dans quelques cas , que le* compagnies ne deviennent trop puissantes et ne soient dangereuses pour les libertés publiques. Dans la Nouvelle-Angleterre, les législateurs du Massachusetts, par exemple , avaient dès longtemps prévu le cas, et leur principe de morcellement les avait conduits à limiter, bien

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actions de particulier à particulier, pour les déclarer nulles ou pour les suspendre : c'est ainsi que dans l'Ouest il a été fait diverses lois rétroactives accordant des délais aux débiteurs; ou il a cassé en masse de& tribunaux qui se refusaient à plier, comme dans le Kentucky ; ou il a institué des monopoles qu'il vendait au profit de l'État, tels que le chemin de fer d'Amboy a Gamden ( de New-York à Philadelphie ). Depuis un petit nombre d'années,. il a commencé à adopter d'autres mesure^, essentiellement organiques et de la plus haute portée ; il a entamé la centralisation des écoles, des grandes voies de communication et des banques, c'est-à-dire des trois institutions les plus capitales dans une société vouée à l'industrie. Ainsi se développent aux États-Unis les germes d'une centralisation effective qui n'embrasserait ni plus ni moins que les intérêts dominants du pays. A cet égard , le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest , paraissent devoir être bientôt unanimes, à l'exception de la Nouvelle- Angleterre, que ses idées de morcellement retiennent en arrière dans ce mouvement nouveau (i).

S'il y a un écueil à redouter, pour une époque prochaine, dans les États du Nord, ce n'est pas que le

avant ceux des autres États , les prérogatives des compagnies. Dans cet État, tous les actionnaires d'une compagnies sont individuellement responsables de tous les engagements de la* compagnie; c'est-à-dire qu'il n'y existe pas de compagnies anonymes, quoiqu'il y dit des compagnies qualifiées d'incorporatedy ce qui est le terme correspondant.

(1) Voir la note 24 à la fin du volume précédent.

pouvoir y manque, c'est qu'il y en ait trop. Autant la démocratie de ces États est ombrageuse à l'égard du pouvoir militaire , autant elle paraît devenir facile à l'égard de la centralisation législative. Elle se refuse à en appeler à la force armée , même pour la répression des plus brutales violences ; mais elle abuserait volontiers de l'omnipotence des délégués du peuple ; elle ne serait pas éloignée, pour peu que les circonstances l'y provoquassent, de la pousser jusqu'à la tyrannie. Le gouvernement représentatif perd son caractère de transaction entre les divers intérêts sociaux , et dégénère en instrument de despotisme dans les mains de la majorité numérique. En Amérique, il a commencé par être une charte octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Maintenant les rôles sont renversés; la bourgeoisie aurait besoin qu'on lui octroyât une charte à son tour, et elle ne paraît pas devoir l'obtenir.

En place des tortures physiques de l'inquisition , ce despotisme, s'il parvenait à s'affermir, aurait de cruelles tortures morales, un Ht de Procuste pour les intelligences et pour les fortunes, un niveau de plomb pour le génie. Sous prétexte d'égalité, il instituerait l'uniformité la plus désespérante. Gomme il serait successivement exercé par tous ceux sur qui se promène la faveur populaire, il serait éminemment mobile et capricieux, remettrait tout en question à tout instant (î), et dès lors finirait par paralyser l'esprit d'entreprise qui a fait la prospérité du pays.

(1) Voir la note 38 à la fin du volume.

too l'aristocratie. %

Dans les États du Sud, la démocratie blanche a un piédestal , l'esclavage. Pour se sentir haut, elle n'a pas ,. ;s besoin de rabaisser continuellement la bourgeoisie; elle exerce son autorité par en bas* et songe moins à attaquer ce qui est au-dessus d'elle. Au Sud, la société. se divise en maîtres et en esclaves; la distinction de bourgeoisie et de démocratie y est secondaire, aujourd'hui surtout que la condition inquiétante des noirs oblige tous les blancs à rester unis. D'ailleurs , dans le .'.. Sud, l'esclavage contraindra . bientôt les gouverne-

» ments locaux à instituer une police et une force armée

," t qui, tout en contenant les esclaves, préviendraient le

retour des excès dont cette portion des États-Unis a été souillée en 1835,* et empêcheraient que l'on n'y. imitât les attentats contre la propriété et l'ordre public, dont, depuis quelque temps, le Nord est fréquemment le théâtre.

La centralisation est la moitié de l'autorité ; l'autre moitié , le classement hiérarchique , n'est pas prompte à se dégager aux États-Unis, surtout dans les États du Nord, où cependant il est nécessaire qu'une institution quelconque. vienne donner de la stabilité au pouvoir. Il y a deux aristocraties, l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de capacité. Je ne parle pas de l'aristocratie d'argent : celle-ci n'a de chance de s'affermir et ne possède d'influence que lorsqu'elle est confondue avec l'une des deux autres.

Toutes les grandes sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour ont constitué plus ou moins solidement l'une ou l'autre de ces aristocraties, disons-le même, toutes les

LETTRE XXXIII. f(H

deux. Le classement par ordre de capacité existait

même chez les Égyptiens et les Iudous dans l'intérieur

de l'enceinte à pic de la caste. La société chrétienne

est la première qui ait nettement institué le classement -j?

par ordre de capacité, non-seulement au sein de chaque

nation, mais dans la catholicité tout entière ; le clergé

de l'Église romaine était organisé sur ce principe. Il

devait en être ainsi : cette société croyait à l'unité de

Dieu et de la race humaine; pour elle, il n'y avait

qu'un Dieu, père de tous les hommes, et devant qui

les distinctions de la naissance ne comptaient point.

Parallèlement à la hiérarchie de capacité , tous les . ' peuples qui ont eu de grandes destinées politiques, et* qui ont fondé de durables empires, ont eu une aristocratie de naissance, un patriciat civil et militaire. • Chez quelques peuples de l'antiquité en petit nombre , le patriciat était composé de tous les citoyens libres, qui étaient en minorité relativement aux esclaves. Telles ont été les républiques de la Grèce, dont la for* tune politique a d'ailleurs été assez mince. Tels ont été les Arabes, chez lesquels il y avait, en dessous des croyants, des rayas chrétiens et juifs. Les nations qui ont pesé le plus dans la balance delà civilisation européenne, étaient différemment constituées; au-dessus des citoyens libres elles avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle a été Rome; telle est l'Angleterre : de même l'empire de l'islamisme n'a été stable qu'après qu'une poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes, comme caste privilégiée.

11 est à remarquer que la dernière des grandes

16S l'aristocratie.

sociétés qui sont passées sur la tertfe , Cette société chrétienne qui a été la première où l'aristocratie de capacité se soit déployée dans toute son ampleur, a été aussi celle où l'aristocratie de naissance a été le mieux caractérisée^ Le groupe des peuples issus de Japhet , qui sont venus cette fois pousser la civilisation , et faire de leurs muscles ses muscles , de leur volonté énergique sa volonté, avait apporté du Nord un profond sentiment de famille qu'il implanta dans la politique; ainsi fut créée la noblesse la plus héréditaire que Ton eût encore vue. Il y avait eu jusque-là hérédité dans la caste ; leS'tiermains constituèrent l'hérédité des distinctions et des fonctions dans la famille, avec la clause précise de la primogéniture. Ce qui n'avait guère été qu'une exception en faveur des familles royales, ils l'appliquèrent à toutes les familles nobles. Cette organisation subsiste encore, plus ou moins modifiée, dans la plupart des États européens. Hier encore elle semblait aussi vigoureuse que jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s'était transformée, selon les besoins des temps; qu'elle était devenue élastique et flexible ; qu'elle avait ouvert son giron à l'aristocratie de capacité, et qu'elle avait consacré ses richesses et ses privilèges, non à satisfaire ses caprices, non à assouvir ses passions , mais à répandre autour d'elle le réseau d'un vaste et bienfaisant patronage.

Il y a aujourd'hui réaction violente contre les distinctions héréditaires et l'aristocratie de naissance. Sur tous les points du territoire occupé par la civilû sation occidentale, l'aristocratie d'origine féodale est

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battue eti brèche, ici par la démocratie, là par la bourgeoisie, ailleurs par le pouvoir royal. Dans la ligue contre elle, l'empereur de Russie donne la main, à la démocratie américaine et à la bourgeoisie française, et la démocratie britannique, dans la personne d'O'Connel, est l'alliée du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche.

La doctrine du christianisme sur la création qui nous représente Dieu tirant les âmes comme d'un réservoir, sans que le père et la mère transvasent aucune parcelle de la leur dans le corps de l'eufant , implique la réprobation de l'aristocratie de naissance : or, toutes les intelligences, même celles qui sont le plus rebelles à la foi chrétienne, vivent aujourd'hui, sans s'en douter, sur le fonds d'idées que le christianisme a mis en circulation. Quand la philosophie moderne nous enseigne que le hasard de la naissance ne peut être un titre aux distinctions sociales, elle ne fait que tirer une déduction logique des préceptes enseignés par le Christ ; elle est la continuatrice des Pères de J'Église , à cela près qu'elle appelle hasard ce que le christianisme nomme Providence.

Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la valeur actuelle de l'aristocratie de naissance, on est forcé de reconnaître que , dans le passé, elle a rendu de grands services au genre humain. Pour ne pas sortir de l'histoire des peuples modernes, il est clair, par exemple, que l'organisation féodale fixa les hordes des barbares. Sans le système destiefs, elles eussent perpétuellement tourbillonné sur le sol de l'Europe, se heurtant nation

contre nation, tribu contre tribu. Par ce système, elles prirent racine et constituèrent un ordre social nouveau. La différence la plus essentielle qu'il soit possible de signaler entre les peuples germains -ou normands et les bandes d'Attila , ou celles qui , plus tard , sous les fils de Gengiskan, inondèrent le nord de l'Europe, c'est que les premiers avaient l'instinct fondateur , manifesté par leur conception féodale , tandis que les autres en manquaient. L'Angleterre est principalement redevable de ses immenses succès à son aristocratie (i). Je ne regrette point le passé, parce que la part de la gloire de la France reste grande , quoique , militairement et politiquement , elle ait été vaincue par sa rivale, partout, et en Europe, et dans le nouveau monde, et dans la vieille Asie. Jl me sera cependant permis de dire que si l'aristocratie française eut triomphé dans sa lutte contre Richelieu («), les destinées

(1) L'aristocratie anglaise est accessible à lout homme supérieur. Le roi peut d'un roturier faire ud lord, et il use souvent de celle faculté. En outre, Tordre des chevaliers (knighis), qui est le premier degré de la noblesse , est essentiellement une aristocratie de talent, de mérite et de services personnels ; l'hérédité n'y subsiste pas. Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de l'aristocratie de naissance , celle-ci a empiété aussi sur l'aristocratie de capacité ; car, avec la constitution du clergé anglican , en l'absence des monastères et des nombreuses institutions gratuites du temps passé, il est bien plus difficile aujourd'hui à un gardeur de pourceaux, comme Sixte- Quint, de se frayer sa route dans les rangs de l'Église anglicane, qu'il nele lui eût été au moyen âge de s'élever au sommet de la hiérarchie catholique.

(3) L'aristocratie française qui lutta contre Richelieu était

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du monda eussent pu être complètement changées ; peut-être alors )a France eût rempli le rôle qui est devenu celui de l 'Angleterre.

Le droit d'aînesse, étendu hors des limites de l'aristocratie, doit être considéré comme autre chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage, dont il est assez difficile de défendre Y équité, a été pourtant une des causes de la grandeur de l' Angleterre. H est évident t qu'il est favorable à l'agglomération des capitaux ; or, les capitaux sont comme les hommes : unis , ils sont puissants ; divisés , ils sont sans force. Grâce à la loi de primogéniture , l'Angleterre eut à sa disposition une armée toujours renaissante de cadets avides de porter leur industrie dans les colonies, et contents de leur sort , soit parce que leurs aînés leur prêtaient cordialement leur appui , soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie, et qu'ils savaient bien qu'avec du travail ils arriveraient à la fortune, soit parce qu'ils ne supposaient pas que le monde pût être arrangé différemment. Pendant ce temps , les atnés formaient une riche métropole qui envoyait à propos d'amples se-

protestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la môme époque. Le protestantisme français était l'élite de l'Europe sous tous les rapports, même sous celui de l'industrie el des manufactures. On sait que les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation de

l'Edit de Nantes, qui chassa quatre cent mille Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, particulièrement en Hollande, en Angleterre et en Allemagne.

lee l'aristocratie.

cours à ses établissements lointains, et qui gagnait petit à petit la suprématie en Europe.

Quoi qu'il en soit, ce serait folie que de vouloir reconstruire la féodalité , ou que de songer à copier , soit en France, soit aux États-Unis , l'aristocratie anglaise, même avec son mode de recrutement parmi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques, qui ont fait leur temps.

Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants,, d'avoir une aristocratie, c'est-à-dire un corps, héréditaire ou non, qui conserve et perpétue les traditions, donne de l'esprit de suite à la politique, et se voue à l'art le plus difficile de tous, qu'aujourd'hui cependant tout le monde croit savoir sans l'avoir appris, celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts ; mais sa gloire politique me semble devoir être passagère comme un météore.

Je ne sais si je me laisse égarer par mon admiration pour le passé , quoique je ne me dissimule pas ce qu'il y a eu de tyrannique envers l'immense majorité du genre humain ; mais je ne puis me déterminer à croire que l'hérédité, ou, en termes plus généraux, le sentiment de la famille, doive être entièrement banni de l'institution aristocratique destinée à couronner l'ordre social nouveau, mystérieux encore, qui tend à se constituer sur les deux rives de l'Atlantique. Le sentiment de la famille ne va pas en s'éteignant. La famille , depuis l'origine des temps historiques jusqu'à nous, s'est modifiée comme toutes les institutions sociales* Dans

le? premiers âges, elle était tout entière absorbée dans le père ; successivement les individualités de l'épouse et des enfants se sont dégagées ; mais, à travers toutes ces transformations , le sentiment de la famille a gagné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement progressif ne s'arrête pas brusquement, il est inévitable que les institutions, à la piste desquelles notre civilisation s'agite , donnent au sentiment de la famille une place dans la politique, et l'on ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans une certaine dose d'hérédité.

On peut objecter, en ce qui concerne les États-Unis, que le sentiment de la famille y est beaucoup plus faible qu'en Europe. Il ne faut pas confondre ce qui est accidente] et transitoire, avec ce qui est un progrès acquis à la civilisation. L'affaiblissement momentané des sentiments de famille a été une des nécessités du mouvement d'expansion et de dispersion individuelle , par lequel les Américains ont procédé à la colonisation de leur continent ; l'effet doit cesser peu à peu avec la cause momentanée qui l'a produit, c'est-à-dire à mesure que l'émigration vers l'Ouest se ralentira. Dès qu'ils ont achevé leur croissance , les Yankees , dont la nature prévaut aujourd'hui dans l'Union , quittent tout naturellement et sans émotion leurs parents pour ne plus les revoir, comme les petits des oiseaux qui prennent leur volée pour ne plus rentrer au nid dès qu'ils ont toutes leurs plumes ; mais la prédominance des Yankees, tels qu'ils sont faits aujourd'hui, ne me parait pas devoir être éternelle : je ne vois pas en eux le type définitif de l'Américain.

ios l'aristocratie.

Parmi les Yankees eux-mêmes, le sentiment de la ( famille a conservé de solides points d'attache, tels que la vénération pour la tradition biblique, la sainteté et Tétroitesse du mariage, et les amples pouvoirs donnés au père pour la disposition de sa fortune.

Depuis trois siècles , les éléments mobiles ont pris d'énormes accroissements dans la civilisation occidentale. L'industrie et l'imprimerie, organe de la philosophie et de la science profane , ont rompu l'équilibre entre la force de rénovation et la force de conservation qui doivent exister dans toute société, et qui doivent se balancer pour qu'il y ait ordre. Ces deux puissances nouvelles , qui tendent essentiellement à tout renouveler, ont battu les anciens pouvoirs, et culbuté la double aristocratie de capacité et de naissance, le clergé et la noblesse. Faut-il en conclure que ces deux aristocraties, ou même une seule des deux, soient mortes à jamais, ou plutôt ne faut-il pas admettre que Tordre, c'est-à-dire le balancement entre la tendance novatrice et la tendance conservatrice , ne peul subsister, à moins que le pouvoir ne soit reconstitué tout aussi fort qu'il l'ait jamais été, ce qui ne veut pas dire qu'il doive avoir la brutalité de la vigueur antique ? N'est-ce pas une raison pour que la hiérarchie soit assise au moins aussi fermement que par le passé? ce qui ne signifie nullement qu'elle doive emprunter l'inélasticité et l'absolutisme des aristocraties anciennes : or, y a- 1 il un principe de solidité et de stabilité comparable à la transmission héréditaire? Le doute sur ce point n'est pas seulement légitime ; je le crois obligatoire.

On a organisé des systèmes très* stables sans hérédité. La hiérarchie catholique en offre le plus parfait -exemple; voilà dix-huit cents ans qu'elle dure. Mais» «pour obtenir ce résultat, il a fallu détruire le sentiment de la famille chez les membres de cette hiérarchie en les astreignant au célibat ; il a fallu ensuite substituer au principe naturel de fixité par transmission héréditaire, un principe tout. artificiel, c'est-àtlire, une discipline extraordinairement rigoureuse» et la règle sévère de l'obéissance passive. En. un mot» on n'a satisfait, dans ce cas, aux conditions de stabilité qu'en immolant la liberté.

Les deux puissances du commerce et de l'imprimerie ne sont aussi éminemment mobiles, et remuantes que parce qu'elles ne sont aucunement organisées* Elles sont susceptibles d'être modifiées et réduites dans leur influence novatrice, ce qui rendrait moins indispensable une vigoureuse reconstitution de la force conservatrice. Sans contredit , l'industrie serait moins antipathique aux privilèges de l'aristocratie temporelle, si elle y participait, ou si elle avait ses prérogatives spéciales. La science , dont l'imprimerie est le glaive , se fût montrée moins antipathique à la hiérarchie spirituelle , si celle-ci ne l'eût repoussée. Il est possible qu'en effet nous soyons destinés à voir une sorte de noblesse industrielle ; il est même possible que l'on en vienne , de proche en proche , à discuter sous une forme ou sous une autre , la question d'un monopole plus ou moins complet de la science et de la presse. Au lieu de démolir l'aristocratie , on l'affermi-

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