‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 8 sur 31 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

écus. Us avouent que les communes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

Eu augmentant les pouvoirs du corps électoral et ceux de la chambre qui en est le produit, on inféoderait la France à la bourgeoisie, c'est-à-dire à une classe dont je reconnais les solides qualités , mais qui a le défaut d'être peu susceptible d'inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a, tout autant que l'aristocratie, l'esprit exclusif de caste ; elle l'a plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que l'aristocratie, la prévoyance politique, qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous, un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l'intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l'amélioration du sort des masses, et les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que doit appartenir l'honneur d'élever les classes laborieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans Tordre. Ne fut-ce pas elle qui autrefois affranchit les communes? Sans la royauté, les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin , et de Lyon, aux journées d'avril , et dites à qui serait demeurée la victoire? Dans nos pays d'Europe, où il existe de grandes villes, toute bour-

geoisie qui viendrait à manquer de l'appui d'un roi ou d'une aristocratie, serait exposée à un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine (i).

Si nous avions une aristocratie à côté ou au-dessus de la bourgeoisie , on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se mettre en saillie, tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini par l'institution d'un parlement avec une chambre des communes, c'est-à-dire par l'émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques, il serait permis d'espérer que l'intervention du pouvoir spirituel obtiendrait , moitié de gré, moitié de force , l'assentiment de la bourgeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement, de leur misère et de leur ignorance.

Nous n'avons plus d'aristocratie ; le pouvoir spirituel est mis à l'écart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majorité numérique : c'est la royauté. Il n'y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et 1 dévouée au peuple. On se récria beaucoup, lorsqu'à propos de quelques paroles de Joséphine au corps législatif, Napoléon fit publier dans le Moniteur que

(1) Et, par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s'empressait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'elle parait vouloir ravir à l'aristocratie, elle payerait cher le plaisir d'avoir humilié celte fière noblesse.

les membres de ce corps n'étaient point les représentants du peuple, que le peuple n'avait qu'un représentant, l'empereur. Je ne prétends point que Napoléon ait dit ce qui était; mais je n'hésite pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être.

La bourgeoisie est représentée aujourd'hui par la chambre des députés, et dans les grandes villes et les départements, par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes, que d'ailleurs nous fussions propres au setf-government , et que, dans la lutte acharnée des intérêts divers, nous pussions nous passer d'un pouvoir modérateur fortement organisé , je comprendrais que la prérogative royale fût restreinte , car le roi ne représenterait alors, en temps de paix, que la menue police des rues ; mais si tout ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté ; si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler , de longues réclamations à faire valoir, une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis du corps électoral , et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

H semble aujourd'hui que, toutes les fois que l'on réclame en faveur du pouvoir royal, on prêche la cause du despotisme. C'est la faute de la royauté, surtout dans les pays de l'Europe méridionale, la France comprise. Le spectacle des abus scandaleux éclos à l'ombre de la royauté en France et en Espagne , fit oublier ses

services passés, et inspira aux philosophes du xvui e siècle une haine violente qu'ils firent aisément partager aux peuples opprimés. La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolution sont loin de nous ; mais la doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu'elle a de dissolvant comme dans ce qu'elle a de généreux ; nous en avons retenu un principe désorganisa teur, qu'un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mols/t qu'un gouvernement est un ulcère. > Les meilleurs esprits en sont' pénétrés, et y cèdent à leur insu. On l'importe sans s'en douter jusque dans l'administration des affaires publiques. Les hommes le plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement ; de premier jet nous sommes tous révolutionnaires ; notre premier instinct, c'est qu'un gouvernement est un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui l'avait stupidement provoquée ; elle a placé l'autorité entre les mains d'hommes qui. en haine des tendances coupables de la restauration, avaient propagé pendant quinze ans la théorie du gouvernement-ulcère. Elle a eu pour effet immédiat de mettre cette théorie provisoirement à la mode. La chambre des députés est composée en majorité d'hommes élevés dans ces idées, qui n'ont pu, en quatre ou cinq ans, en secouer l'influence; d'ailleurs, depuis le 7 août, elle a quelque raison de se considérer comme le premier pouvoir de l'État. Elle épie donc d'un œil jaloux

no AMÉLIORATION SOCIALE.

et soupçonneux tous les pas du gouvernement, et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royauté contre l'anarchie, multiplient, sous les pas de ses agents, les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires, en vue de se garder des empiétements d'un pouvoir inepte et malveillant ou suppose tel. L'autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites, finirait, si l'on continuait a la presser ainsi, par être emmaillottée comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La chambre des députés n'est pas seule à s évertuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n'est peut-être pas elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tout le premier, fait sur lui-même, avec une résignation candide, 1 application des doctrines politiques de la fin du sièc e dernier : on dirait qu'il accepte la qualification d'uJcére. U es prêt à se réduire et à s'effacer, toutes les fois quU s'agit de ses prérogatives les plus précieuses, de celles qui touchent aux intérêts les plus vitaux du pays , aux améliorations positives et directes qui 1 ui attireraient les bénédictions des peuples. H est plein de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles, il recule devant une décision , et s'estime heureux d'en laisser k responsabilité à l'autorité législative : par le fait, .1 convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui û soit convenu qu'elles ne doivent aucunement s immiscer dans l'administration.

Les grandes institutions gouvernementales, telles que le conseil d'État, la cour de cassation. et la cour des comptes, suivant les mêmes errements, se font aujourd'hui un point d'honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que Ton suppose être garantie et contrôle, et ce qui, dans la plupart des cas, n'e9t en réalité qu'entrave à l'action libre du gouvernement. Ces grands corps s'évertuent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles, sans crainte de hérisser de délais et d'embarras la marche des affaires privées et publiques ; ils appliquent au gouvernement ce principe de la constitution des États-Unis, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été expressément accordés à l'autorité par la loi, ne sauraient lui être reconnus; tandis qu'en France il est indispensable de procéder d'après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés à l'autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l'autorité royale, par les ministres ses délégués, serait coupable de s'arroger le droit de prononcer sur tout et d'intervenir partout , de sauter pardessus les formes prescrites par des règlements salutaires ; mais elle ne l'est pas moins toutes les» fois qu'elle s'abstient là où agir est pour elle un droit et un devoir, ou lorsqu'elle fait bon marché de la prérogative qui lui est confiée. L'abnégation est une vertu qui sied très-bien à un moine dans le désert ; elle n'est point de mise en politique , surtout chez nous. De la part de l'autorité , le suicide est un acte tout aussi répréhensible, tout aussi criminel que la violence la plus

flagrante contre la liberté (i). Le peuple français ne s'accommodera jamais d'un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné , mais il a besoin de Fétre beaucoup. La faiblesse est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs. Les hommes médiocres qui, dans leur folle vanité , osent aspirer à présider aux destinées de trente-trois millions d'hommes, et qui, une fois parvenus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent démanteler, ne mériteraient-ils pas, chez nous, d'être accusés d'attentat contre Tordre social, tout aussi bien que des révolutionnaires effrénés ou des contre -révolutionna ires en démence? Tout comme ceux-ci et ceux-là , ne compromettent-ils pas la paix publique, ne minent- ils pas les fondements delà prospérité et de la sécurité de la patrie?

Il n'y a cependant pas lieu de s'alarmer démesurément en France de l'extrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d'hommes éminents, ni de l'abaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées révolutionnaires, à la suite d'une longue lutte contre une royauté qui était à l'état de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle , inaugurée sur les débris d'une royauté incorrigible , fût d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple , dans sa colère, a traîné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau ; comment ces augustes insignes n'en por-

( I) Voir la note 35 à la fin du volume.

teraient-ils pas les marques? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n'a été souillé d'aucun excès, et que le cri du sang ne s'élève plus cpntre elle, les passions révolutionnaires doivent se calmer, les idées de défiance excessive contre le pouvoir doivent se dissiper et faire place à celles d'un contrôle éclairé et d'un concours cordial. La cause a disparu ; l'effet doit aussi disparaisse. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu'à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal , on la rend incapable de faire le bien ; que les affaires d'un grand peuple passionné pour l'unité ne peuvent se passer d'une direction suprême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle avec raison et intention le gouvernement; que la royauté a plutôt besoin d'être rassurée et encouragée que d'être contenue; que la puissance bien constatée aujourd'hui des peuples, et les conquêtes de l'intelligence humaine ne permettent plus à un homme de quelque sens, prince ou ministre, de songer en France à un gouvernement de violence, sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur autorité, est devenu impossible; qu'après les vertes leçons que la royauté a reçues et les "calices d'amertume qu'on lui avait fait avaler jusqu'à la dernière goutte de lie, le retour des Charles IX et des Louis XV n'est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Harat.

Combien existe- t-il de familles régnantes qui n'aient

pas été visitées par l'assassinat on par l'exil? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la Révolution, du palais de Paul 1 er , d'Holyrood et de Sainte- Hélène, de Gand et de Cadix, n'aient pas donné le cauchemar? La responsabilité royale n'est plus un vain mot ; laissons les rois en courir les chances.

L'autorité monarchique se réhabilite d'ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont frappés des améliorations opérées par certains gouvernements d'Allemagne que nous étions habitués à qualifier d'absolutistes, et à regarder comme des suppôts d asservissement et d'obscurantisme. Le principe républicain a produit les États-Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l'Espagne et le Portugal modernes, c'est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle, dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison avec ceux de l'Union américaine.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France, qui participons par notre caractère aux natures les plus opposées , une monarchie tempérée , où la part de la ^royauté sera large, nous fera jouir des avantages de l'un et de l'autre régime, et nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les solennels enseignements de la Providence, rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l'épouvantable courroux du peuple soulevé,

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régénéré dans son sang par l'intronisation d'une antre dynastie qui lient au passé par ses traditions et à l'avenir par ses intérêts, et , enfin , stimulé par le double aiguillon de la publicité et du contrôle , doit être en mesure chez nous d'entreprendre la réforme sociale. La royauté nouvelle, née du besoin de la conciliation, peut accomplir cette réforme sans briser d'existences, par une méthode un peu lente peut-être , mais sûrement et irrévocablement. Il lui appartient de provoquer les améliorations déjà réalisables (i), d'en méditer ou d'en mûrir d'autres , et de les mettre en pratique dès que le progrès de la moralité publique y aura préparé les esprits. Elle est admirablement placée pour réchauffer et développer tous les germes de bonnes institutions épars dans notre législation et dans nos règlements administratifs (a), pour retoucher à nos lois (3) d'une main prudente et ferme; pour diriger du côté du progrès la masse des forces publiques ; pour monter sur ce diapason la vaste et puissante machine de la centralisation ; pour appeler au grand oeuvre le concours de tous les hommes supérieurs; pour coordonner et soutenir les efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà afin d'atteindre ce but (4).

(1) Voir la lettre XXVIII.

(2) Voir la note 26 à la fin du volume.

(3) Voir la note 27 à la fin du volume.

(4> Les caisses d'épargne, les salles d'asile, les comices agricoles, etc., ont été créés par des particuliers amis du bien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang

Si Ton admet que telle est en France la mission da pouvoir royal, il s'ensuit nécessairement que nous devrons modifier notre pratique du système représentatif. Chaque année, pendant les six mois les plus favorables au travail de cabinet, les ministres du roi sont tenus sur la sellette par la chambre des députés. Tout leur temps est absorbé à préparer des discours et à en dire , ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. Il ne leur reste plus un instant pour l'administration ; et comme la chambre n'administre pas, et que le pays s'administre peu luimême, la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre, les longues sessions n'ont pas d'inconvénient, parce que les conseillers de la couronne n'administrent pas le royaume : l'administration est laissée aux localités, ou est confiée à des commissions indépendantes, ou enfin elle réside dans les chambres qui y vaquent régulièrement, à des heures données, soit en réunion générale, soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins, les débats parlementaires à effet forment l'accessoire du système. Les hommes qui y brillent ne sont pas les hommes les plus utiles et les plus actifs du

d'institution» publiques , sans les priver du zèle des citoyens. ( Voir la noie 28 à la fin du volume. ) Les comices agricoles et les fermes modèles reçoivent aussi les encouragements de l'autorité centrale ou départementale. Les sociétés industrielles, sur le modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d'exciter davantage la sollicitude du gouvernement et des localités. iVoir la note 29 à la fin du volume.)

parlement; ils apparaissent de temps à autre pour réveiller l'attention publique tandis que d'autres font les affaires. Chez nous la chambre des députés n'ayant rien autre pour s'occuper, se plaft dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corps. Elle recherche les scènes du pugilat parlementaire entre d'habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des représentations dramatiques dont le public n'est pas moins avide qu'elle, mais qui, si elles distraient le pays, ne le rendent ni meilleur, ni plus éclairé , ni plus riche , et consomment sans profit les efforts et l'intelligence des homme* supérieurs.

Sous la restauration , ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la nation. Désormais elles ne répondraient plus qu'à un besoin de taquinerie , qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passiou de la liberté , ce ne peut être qu'à celle d'une liberté négative et impuissante. La liberté active, la liberté féconde, celle que la France réclame aujourd'hui, n'a rien à attendre d'un régime qui consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l'annuler, et qui place, l'ÉtaJ dans la position de ce char des sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera chez nous, comme partout ailleurs, par le développement graduel des institutions locales et municipales, et pas autrement : tout comme le principe d'autorité, qui est

l'autre moitié de la vie politique des peuples , ne rétome m. 9

m AMÉLIORATION SOCIALE.

pandra sur la France les bienfaits que Ton est fondé à espérer de lui que lorsqu'il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous l'influence du protestantisme et de la république , le progrès social s'est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême , l'individualisme ; car protestantisme, républicanisme et morcellement, c'est tout un. Les individus se sont déliés les uas des autres; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; ou si Ton s'est associé, l'on n'a constitué que des associations restreintes, sans aucun lien entre elles.

La république des États-Unis se subdivise indéfiniment en républiques indépendantes de divers ordres. Les États sont des républiques dans la fédération; les villes sont des républiques dans l'État; une ferme est une république dans le comté. Les compagnies de banques, de canaux, de chemins de fer, sont autant de républiques distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable ; chaque individu est, à lui tout seul, une petite république dans la famille. La seule, milice qui soit effective, se compose de compagnies de volontaires qui n'ont aucun rapport entre elles. L'organisation, religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes les unes des autres, et la plupart tendent à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

Notre génie national veut au contraire qu'en France on agisse principalement sous l'invocation des prin

cipps d'association et d'unité, qui sont caractéristiques du catholicisme et de la monarchie (4). La France est la plus belle unité politique et administrative qu'il y ait au monde. Nos existences individuelles ont besoin d'être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons l'indépendance , mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d'un tout. La solitude nous accable ; la personnalité de l'Anglais ou de l'Américain peut se soutenir seule ; la nôtre a besoin d'être classée dans un faisceau. Pour les Français , peuple éminemment sociable, comment le procédé de l'association ne serait-il pas le meilleur ? Mais il faut que l'association soit hiérarchique; avec nous, l'association républicaine dégénère en anarchie (s).

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions les plus favorables au progrès en France, je dirais qu'elles consistentà l'entreprendre sous l'inspiration religieuse ; à en confier l'accomplissement, dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout , à la royauté ; à l'opérer principalement au moyen d'institutions empreintes du double caractère d'unité et d'association hiérarchique, immédiatement comprises dans le giron delà grande association, qui est l'État , ou à l'ombre de puissantes associations secondaires qui, elles-mêmes, seraient rattachées à

(1) C'est ainsi que, lorsqu'on a voulu organiser sérieusement les caisses d'épargne, on les a toutes reliées entre elles par le trésor : on en a fait un tout parfaitement un, sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance individuelle.

(2) Voir la note 30 à la fin du volume.

l'État. Plus nous nous rapprocherons de ces conditions normales» et plus le succès sera éclatant; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France , prospère au dedans, reprendre dans l'univers la haute position qu'elle doit y occuper.

Albany (New-York), 11 septembre 1855.

Il y a aux États-Unis deux types bien caractérisés , l'Yankée et le Virginien (i) , dont jusqu'à présent le balancement a produit la vie de l'Union. Un troisième surgît dans l'Ouest, qui paraît devoir être l'arbitre et le lien des deux autres, s'il sait lui-même conserver son unité , ce qui ne sera pas très-aisé , car l'Ouest compte des États à esclaves, et des États où l'esclavage est interdit. Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion des États connus sous le nom d'États du Milieu ou du Centre, qui, géographiquement , forment l'intermédiaire entrâtes deux extrémités du littoral de la confédération ; ou

(1) Voir lettre X, tomçl.

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plutôt elle appartient maintenant à l'État de New-York, qui est le plus important, non-seulement des États du Milieu, mais de l'Union tout entière (i).

Pour servir de lien entre deux types» il est nécessaire d'en porter en soi les qualités principales; l'Étal de New- York doit donc combiner la largeur des vues du Sud avec l'esprit de détail du Nord. Pour être, même à demi , la personnification de l'unité dans le grand corps de la confédération américaine, il est indispensable de posséder soi-même à un haut degré le sentiment de l'unité. Pour avoir le don de centraliser l'Amérique, même fort imparfaitement» il faut être doué du génie de la centralisation. Depuis quelque temps, en effet, on a signalé dans l'État de New-York un caractère de grandeur, d'unité et de centralisation qui lui a valu la qualification (ï État-Empire (Empire- State). Quoiqu'il soit le plus proche voisin des six États de la Nouvelle-Angleterre, quoiqu'il touche à trois d'entre eux et qu'il soit devenu la résidence de beaucoup de leurs enfants , il a su s'affranchir de l'esprit de morcellement extrême qui distingue les Yankees, ou, pour mieux dire, il a su le contrebalancer par un développement proportionnel de l'esprit d'unité.

L'opposition, qui a le dessous dans les conseils législatifs de cet État, et qui en a de l'humeur» cherche

(1) Autrefois le premier État du Milieu était celui de Pen- ■ylvanie. Le congrès résidait ordinairement à Philadelphie. La Pensylvanie reçut alors la qualification de Clef de la voûte fédérale {Key-Stone-State).

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à faire honte aux populations de la centralisation qui commence à étendre son réseau sur elles, c Vous êtes menés, dit-elle, par la régence (i) d'Âlbany; une demi-douzaine d'amis de M. Van-Buren , recevant la consigne du gouverneur Marcy, vous font mouvoir comme des marionnettes. > L'opposition exagère. Il est certain pourtant que l'organisation de cet -État, et surtout les habitudes administratives qui y ont été* établies depuis quelques années sous l'influence de M. Van-Buren, et qui font précédent pour l'avenir, ont un cachet de centralisation dont les partisans de l'indépendance individuelle illimitée ont droit de s'alarmer, mais dont les hommes sages doivent s'applaudir; car c'est précisément par là que l'État de New-York est devenu supérieur aux autres ; c'est par là seulement qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant ainsi avec la force d'expansion, qui domine partout ailleurs dans l'Union américaine , une force de cohésion suffisante, on a donné à la constitution de cet État une élasticité, qui, pour les peuples comme pour les individus, est la condition d'une longue et prospère existence.

L'organisation des écoles primaires et de l'instruction publique en général y est centralisée. La plupart des États de l'Union ont une caisse de l'instruction primaire ; dans les États de la Nouvelle-Angleterre , le

(1) Albany regency. Albany, capitale de l'État deNew- • York , a élé fondée par des Hollandais, et le nom de régence est employé dans les Pays-Bas pour désigner les autorités des villes.

«04 l'état-empire.

revenu de celte caisse est réparti entre toutes les communes, qui en disposent à leur gré sans que l'État ait le droit d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune condition. L'État de New York procède plus impérialement: il oblige les diverses communes à fournir elles-mêmes une 6omme au moins égale à la subvention publique, sinon la subvention n'a pas lieu («). Cette méthode, que nous commençons à employer en France dans beaucoup de cas et sous beaucoup de formes, tant en matière de travaux publics que d'instruction élémentaire, est bien préférable à celle du Connecticut, par exemple, qui distribue annuellement aux localités, dans le même but, la même somme que l'État de New-York (500,000 fr. environ) , sans qu'il lui soit rendu compte de l'emploi de la subvention, sans même que l'État puisse vérifier si réellement elle a été consacrée à renseignement primaire.

En 1834, les écoles primaires de l'État de New- York ont été fréquentées par 544 ,401 personnes (s) : or, le nombre des enfants de cinq à seize ans existant dans les districts dont on a les comptes rendus, ce

(1) Il est même stipulé que la subvention de l'Etat sera tout entière employée à rétribuer les maîtres d'école. L'allocation des communes qui , d'après la loi , doit être au moins égale h la subvention , reçoit la même destination ; en outre , les parents aisés , dont la liste est dressée par un comité local , ont à payer au maître les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses matérielles sont entièrement à la charge des localité». (Voir la note 51 à la fin du volume.)

(2) Voir la note 32 à la fin du volume.

qui comprend à peu près tout l'État, n'est que de 545,085. Les frais réunis ont été de 7,000,000 fr., dont 4,000,000 ont été employés à payer les maîtres d'école. Chez nous, il y a quatre ans, la somme totale fournie à l'instruction primaire par l'État, les départements et les communes, n'était que de 4,000,000 fr. Aujourd'hui, grâce aux efforts de M. Guizot, cette somme s'élève à douze millions environ. Ce n'est pourtant encore que le triple de celle qui est consacrée au même usage (i) par l'État de New- York, qui est seize fois moins peuplé que la France. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, en France, est de 2,450,000 (*), c'est-à-dire du treizième de la population, ou trois fois moindre proportionnellement que dans l'État de New- York.

Toutes les écoles primaires de l'État de New- York, au nombre de plus de dix mille, ressortissent d'un comité spécial composé principalement des premiers fonctionnaires de l'État et dont le secrétaire d'État (s) est le membre le plus actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des maîtres d'école, se fait rendre un

(1) Le salaire des maîtres.

(2) L'état de nos écoles présente celle circonstance affligeante que le nombre des filles qui les fréquentent est beaucoup moindre que celui des garçons ; sur 2,450,000 élèves , 835,000 seulement sont des filles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. Dans aucun pays du monde l'influence de la mère de famille sur les enfants n'est aussi importante qu'en France.

(3) C'est le premier fonctionnaire actif de l'État après le gouverneur; tout le travail des bureaux repose sur lui.

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compte détaillé de la tenue des classes et choisit les livres élémentaires. A cet égard , la Virginie , FOhio et quelques autres États de l'Union, sont entrés dans un système analogue (i) ; mais l'État de New-York a cela de particulier qu'il possède en outre un conseil universitaire dont les membres , appelés régents de l'Université, sont nommés, au nombre de vingt* quatre, par la législature, et de qui rélève la presque totalité de soixante-huit écoles supérieures appelées Académies.

L'État compte aussi sept collèges, dont l'un est qualifié- d'Université de New-York , qui correspondent , d'un peu loin il est vrai , aux universités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs quatre facultés.

La surveillance que le gouvernement de l'État de New-York exerce sur les Académies est fort bornée, quant à présent. Elle se réduit à une visite annuelle faite par un ou plusieurs régents de VUnioersité; mais l'État pourra étendre son influence, quand il le voudra , par le moyen de subventions déjà en usage. En 4854, ces subventions se sont élevées à la somme totale de 64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les Académies a été, pendant la même année, d'un peu plus de 5,000 pour une population d'environ 2,100,000, soit deux élèves et demi par mille âmes. En France, avec une population de 53 millions , l'on compte dans les collèges 80,000 élèves ; c'est aussi deux élèves et demi par mille Âmes. La conclusion de

(1) Voir Ja note 53 à la flo du volume.

ce rapprochement serait qu'aux États-Unis, où le besoin de l'instruction élémentaire est universellement senti , le désir d'une éducation quelque peu relevée est proportionnellement moins général que chez nous; car le nombre des familles aisées en état de la payer est beaucoup plus considérable aux États-Unis qu'en France. À ce compte , nous reprendrions, jusqu'à un certain point, en matière d'enseignement secondaire , l'immense avantage que les Américains, ceux au moins de l'État de New- York et des États voisins, ont sur nous en fait d'enseignement primaire («).

Le même esprit d'unité et de centralisation a dicté un règlement général sur les banques, fort remarquable en principe , susceptible d'acquérir une grande valeur pratique, et qui n'a son analogue dans aucun desautres

Etats de l'Union, ni dans aucun pays du monde.

Ce règlement, appelé Acte du fonds d'assurance (Safety-Fund-Act), crée une caisse destinée à subvenir aux engagements des banques qui viendraient à faillir. A cet effet, le 1 er janvier de chaque année, chacune des banques de l'État verse, dans une caisse spéciale, une somme égale à 1/2 p. % de son capital, jusqu'à ce que la somme de ses versements s'élève à 5 p. °/° dudit capital. Lorsque le fonds d'assurance aura été entamé , il devra être remis à son niveau naturel par le même procédé. Les banques sont placées, avec la caisse d'assurance, sous la surveillance do trois commissaires nommés, l'un par le gouverneur et

(1) Voir ta note 54 à la fin du volume.

108 l'état-empihe.

le sénat, les deux autres par les banques (i). Ces commissaires visitent , au moins trois fois par an , toutes les banques de l'État, examinent leurs opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est conformée aux clauses de sa charte. A chaque instant, sur la demande de trois banques, ils sont tenus de soumettre à une investigation spéciale toute autre banque par elles désignée , et , en cas de contravention , ils doivent la faire fermer par la cour de chancellerie (Court of Chancery).

Cette loi contient diverses clauses combinées de manière à faciliter aux commissaires l'exercice de leurs fonctions, et à empêcher qu'ils ne soient trompés; les commissaires sont investis du droit de se faire présenter tous les livres, d'interroger tous les employés des banques sous la foi du serment. Ils touchent un salaire de 2,000 doll. sur la caisse d'assurance. Les directeurs et employés de banques qui feraient un faux rapport à la législature , produiraient de fausses pièces ou dénatureraient les écritures , avec intention de tromper les commissaires, sont passibles de trois à dix ans de prison. La loi réduit à 6 pour 100 le taux de l'escompte pour les effets à moins de soixanteirois jours ; elle fixe aussi une limite aux émissions de billets, ainsi qu'aux prêts et escomptes; il est statué que les billets en circulation ne pourront dépasser le «double du capital réel , et que les prêts et escomptes

(1) Dans rassemblée générale des banques chacune d'elles a autant de voix qu'il y a de fois 5,000 doll. dans son capital réel.

n'iront pas au delà de deux fois et demie le même capital. Il s'en faut que cet article ait été rigoureusement observé jusqu'à présent.

Le nombre des banques existant dans l'État est de quatre-vingt-sept, dont soixante-dix-sept seulement sont soumises aux dispositions du Safety-Fund-Âct ; les autres avaient été instituées avant le 2 avril 1829, date de la loi. Comme, à l'exception d'une seule, Manhattan-Bank , qui a été autorisée à perpétuité , elles auront toutes besoin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans, elles seront bientôt rentrées toutes, moins une, sous l'empire de la loi commune du Safety-Fund-Act Le capital réuni des quatre-vingtsept banques de l'État s'élève à i 68,000, 000 fr. L'actif de la caisse d'assurance approche aujourd'hui de trois millions. La somme annuelle des prêts et escomptes effectués par les banques de l'État de New- York, en la supposant quadruple de celle des effets en portefeuille, serait actuellement de i ,500 millions de francs, indépendamment des opérations des trois succursales de la Banque des États-Unis, que l'État possède , à New-York , à Buffalo et à Utica. Pour la ville de New- York seule, elle s'élèverait à 940 millions, c'est-àdire au double des opérations actuelles de la banque de France.

Mais rien n'a autant contribué à attirer à l'État de New- York sa réputation impériale, que l'énergie qu'il déploie pour canaliser son territoire. Toutes les ressources de l'État y furent consacrées ; toutes les volontés de ses citoyens, réunies en un faisceau, convergè-

M1CHEL CHEVALIER. — T01E III. 10

«o l'état-empire.

rent pendant huit ans vers l'accomplissement de cette grande œuvre. Malgré les prédictions les plus sinistres, malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute l'Union , l'assurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts : commencé en 1817, le grand canal fut achevé en 1825.

L'État de New- York possède un grand nombre dé canaux faisant une longueur totale de 247 lieues et demie, et ayant coûté 65 millions (î). Ils ont été exécutés aux frais de l'État , qui s'est procuré la majeure partie îles fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à terminer ; c'est le canal Chénango , qui sera achevé dans le courant de 1836.

La ligne centrale de ces travaux est le grand canal Érié , sur lequel viennent s'embrancher tous les autres, et qui traverse l'État dans sa plus grande dimension, II pari d'Albany et de Troy , à la tête de la navigation du fleuve Hudson , et se termine à Buffalo sur le lac Érié. Parmi les autres, les plus remarquables sont : le canal Champlain qui , avec le lac du même nom et la rivière Richelieu , complète la communication par eau entre l'Hudson et le fleuve Saint-Laurent, entre New* York et Québec ; le canal Oswégo , qui relie le canal Érié au lac Ontario , et le canal Chénango , qui doit opérer la jonction entre le canal Érié et la Susquéhannah, fleuve principal de la Pensylvanie. Les autres,

(1) Y compris ce que coûtera l'achèvement du canal Chénango.

fort courts , rattachent à ce système plusieurs petits lacs disséminés dans le nord-ouest de l'État de New- York.

Le grand canal Érié , le plus important de tous ces ouvrages , est généralement d'une construction simple, peu large et peu profond. Mais si, comme objet d'art, il est médiocrement intéressant , comme artère commerciale , il est prodigieux. A voir nos canaux , sur lesquels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement, on n'a pas une idée de ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte des barques couvertes , élégantes et légères, qu'y font glisser de vigoureux attelages. A chaque instant les bateaux se croisent, et le cor du batelier avertit lëclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie ; tantôt l'on franchit une rivière sur un aqueduc , tantôt l'on traverse de grands villages tout neufs, beaux comme des capitales, et dont toutes les maisons, avec leurs portiques à colonnes, ont au dehors l'air de petits palais : c'est admirable d'animation et de variété (i).

Il est transporté actuellement sur le canal Érié 450,000 tonneaux de marchandises diverses, et sur le canal Ghamplain 307,000 tonneaux, avec un tarif très-modéré. Le produit des péages atteint maintenant

(1) Le voyage dans les bateaux du grand canal serait charmant et presque poétique , si n'étaient les tourments d'une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut, sur des couchettes de dix-huit pouces de largeur, disposées en trois étages, sur la hanleurde la chambre.

ut l'état-empire.

huit millions. En France, ceux de tous les canaux possédés par l'État et de toutes nos rivières ne donnent que 3,726,000 francs (1).

L'État de New-York comptait en 1817, lorsqu'il commença son grand canal, 1,250,000 habitants, disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s'il était convenable qu'un gouvernement se fit entrepreneur de travaux publics, et que les gouvernements les plus puissants prêtaient scrupuleusement l'oreille au débat, afin de savoir s'ils avaient le droit d'enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards d'argent et des millions d'hommes à dévaster l'Europe, les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question, sans se douter qu'elle put embarrasser ailleurs d'aussi grands potentats. L'État de New-York s'est fait entrepreneur de travaux publics et s'en est bien trouvé. Après les avoir exécutés, il les a exploités pour son compte , et s'en est trouvé mieux encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi , conjointement avec quelques allocations assez modiques , pour amortir près de la moitié de la dette contractée pour leur construction. Aussi le brillant résultat du canal Érié a été, aux États-Unis, le signal des plus vastes entreprises de travaux publics pour le compte des États. La Pensylvanie, l'Ohio, le Maryland, la Virginie et l'indiana,

(1) Voir la note 35 à la*ftn du volume.

ont suivi l'exemple de New-York et se sont décidés à ouvrir, à leurs frais, sur leur territoire , des communications de toute espèce , au risque d'encourir la disgrâce des économistes timorés de l'Europe.

L'État de New-York a même poussé plus loin son intervention dans les travaux publics : dans toutes les chartes qu'il accorde à des compagnies de chemins de fer, il se réserve le droit de les exproprier après dix ans de jouissance , moyennant des conditions réglées dans la charte elle-même, et qui, de la part de l'État, sont vraiment libérales : il leur rembourserait leurs frais de premier établissement ou d'amélioration, et compléterait tous les dividendes jusques au taux de 10 pour cent, dans le cas où ils n'auraient pas atteint ce chiffre (i).

Ainsi, l'État de New-York, dans son humeur impériale, a posé la main sur l'instruction publique , sur les banques et sur les voies de communication -, pour les centraliser : c'est un fait entièrement consommé à l'égard des travaux publics. Il est encore loin d'avoir affermi le principe d'unité dans les écoles, et surtout dans les banques; mais il y marche graduellement et

(1) Plusieurs États se sont ainsi expressément réservé le droit d'acquérir les chemins de fer et canaux concédés à des compagnies. Les bases de l'expropriation qu'ils ont posées dans ce cas, sont presque partout moins favorables que dans l'État de New-York. L'État du Massachusetts a cependant 'adopté les mêmes , étendant à vingt ans le délai de dix ans , pendant lequel la jouissance de l'ouvrage est assurée à la compagnie. L'État de New-Jersey a stipulé qu'il pourrait acquérir divers ouvrages à un prix qui , est-il dit, ne pourra dépasser les frais du premier établissement.

iu l'état-empire.

d'un pas sûr. Comme je l'ai déjà dit, la centralisation est entrée dans les habitudes administratives de l'État plus avant encore que dans les actes de la législature ; c'est une garantie que les lois d'unité n'y resteront pas sur le papier.

Les leçons de l'État de New-York profitent à ses voisins. Gomme lui , ils se centralisent en englobant dans la sphère des attributions de l'État , les écoles , les banques et les travaux publics. Ils voient par son exemple que llesprit d'entreprise individuelle n'a rien à souffrir de ce que le gouvernement soumette à son contrôle et à son autorité ces trois grands ressorts de la prospérité nationale , et même de ce qu'il les fasse jouer directement pour son compte ; car nulle part , aux États Unis, l'esprit d'entreprise n'est plus vigoureux et plus clairvoyant qu'à New- York. Malgré le Safety-Fund-Act , il n'y a nulle part un pareil nombre de demandes en autorisation pour des banques. Malgré les lois universitaires de l'État, nulle part les établissements d'éducation ne se multiplient plus rapidement. Nulle part il n'y a plus de chemins de fer en train. L'État de New- York compte trente-deux lieues de canaux et quarante de chemins de fer, exécutées par des compagnies. Soixante à quatre-vingts lieues de chemins de fer sont en construction, et une compagnie s'est organisée pour construire un chemin de fer de New- York au lac Erié , par le sud de l'Etal (î) , sur une longueur de 190 lieues (2).

(1) Le canal en traverse le nord.

(2) Voir tome II, lettre XXII, page 118.

LETTRE XXX. il 3

Il serait vraiment trop fort qu'un pays comme la France, où Ton se pique d'apprécier à leur valeur l'unité et la centralisation , fût moins hardi que ces petites républiques nées sous l'influence du principe d'individualisme , et que nous tardassions plus longtemps à prendre un parti impérial à l'égard des institutions de crédit, des travaux publics, et de l'enseignement industriel qui nous est indispensable.

Il ne s'agit pas seulement d'accroître la richesse du pays. Il y a d'autres raisons, de la nature la plus élevée, pour que les gouvernements modernes interviennent dans les institutions d'intérêt matériel, et étendent ainsi leur direction sur l'industrie.

Le progrès de la civilisation consiste sous le rapport individuel en ce que chacun devient de plus en plus apte à porter le poids de sa personnalité. L'ordre social , ayant ainsi des garanties individuelles de plus en plus fortes , semble avoir moins besoin de garanties légales et publiques : à cet égard pourtant il y a lieu à une distinction essentielle.

La civilisation dépouille graduellement l'homme des habitudes grossières et des penchants brutaux de la vie sauvage. Il y a dans le Deutéronome beaucoup de défenses et de prescriptions qui , de nos jours , seraient parfaitement superflues. Le genre humain n'a même guère plus besoin qu'on lui enseigne l'article du décalogue : Homicide point ne seras. Le licleur et le bourreau perdent de leur importance sociale ; le cons table , le shérif et le directeur du pénitencier sont à la veille de les remplacer partout, il faut l'espérer.

116 l'état-empire.

L'ordre public a commencé , et continuera de plus en plus à se passer de l'assistance du glaive : et, sous ce rapport , la raison individuelle substitue heureusement sa sanction volontaire à la sanction impérative des pouvoirs politiques et à la consigne de la force armée. L'entendement humain se cultive; les sentiments s'élargissent et s'épurent : cependant, les passions élémentaires et primordiales sont toujours les mêmes. Elles se combinent dans un ordre différent , et s'appliquent à d'autres objets ; mais si elles se sont tempérées, c'est seulemeut dans quelques formes extérieures; si elles se sont polies, c'est uuiquement à la surface ; le fond est resté tout aussi âpre , tout aussi brûlant qu'il l'était autrefois (i). En politique surtout, la jalousie et l'ambition existent au même degré chez nous que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus le poignard à la main, elles ne répandent plus le poison , elles n'ont même plus recours à l'intermédiaire des sicaires et des Locustes ; mais elles ne sont ni moins injustes, ni moins insatiables, ni moins acharnées que dans les temps anciens ; elles n'assassinent plus le corps, elles s'attaquent à l'honneur; la calomnie leur tient lieu de stylet, et les sert tout aussi bien que le suc des plantes vénéneuses; la civilisation leur fournit mille nouveaux moyens de s'assouvir. Elles sont plus vives et plus remuantes que jamais ; elles

(I) Madame de Staël a dit : u Bizarre destinée de l'espèce u humaine , condamnée à rentrer dam le même cercle par les u passions, tandis qu'elle avance toujours dans la carrière des u idées ! »

fermentent au fond de beaucoup plus de poitrines ; elles intriguent autant qu'à toute autre époque , et se soucient aussi peu de troubler la paix publique et de bouleverser l'État.

Je ne crois pas que Sylla et Marius, César et Pompée, se soient plus cordialement détestés que le général Jackson, président des États-Unis, et le président de la banque des États-Unis , M. Biddle. Si Ton voulait rechercher les types de Gain et d'Abel parmi les hommes d'État des temps modernes , on pourrait en dresser une liste d'effrayante longueur.

À cette force, dissolvante , qui augmente au lieu de diminuer, en raison du nombre croissant des individus admis à l'influence politique, il est indispensable d'opposer des éléments de cohésion doués d'une activité et d'une intensité égales. C'est pour cela que pour l'avenir, tout comme pour le passé , l'existence d'une société implique une religion. Lors même que la religion ne répondrait pas aux libres les plus délicates et les plus vivaces du cœur humain, lors même qu'elle n'offrirait pas à l'imagination un champ immense où celle-ci puisse circuler sans péril; lors même qu'elle ne serait pas indispensable à la paix de la conscience et à l'harmonie de la famille, il ne serait pas possible de se passer d'elle , car elle est aussi une nécessité politique. On a eu raison de dire que si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Une institution unique ne suffirait pas à régler les passions à tout instant et partout, à moins qu'elle ne suivît les hommes dans tous leurs mouvements, qu'elle

n'eût le contrôle de tous leurs* actes, qu'elle ne les enlaçât dans leurs quatre membres, c'est-à-dire à moins d'être despotique, à l'image des théocraties du passé. Il ne faut donc pas espérer que la religion parvienne jamais seule, dans nos pays de liberté ^contrebalancer les passions humaines et à les retenir dans les limites où elles concourent au progrès social ; ou , du moins , si elle y réussit dans l'un des deux hémisphères de la société, la famille, elle y échouera toujours dans l'autre, qui est l'État.

C'est pour cela que le moyen âge a posé un principe salutaire en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel , et en leur donnant à chacun une existence forte et indépendante. Depuis lors toutes les tentatives qui ont eu pour but de confondre ces deux pouvoirs , ou, ce qui revient au même, de se passer de l'un deux , ont été sans succès ; elles ont , en général, abouti à une tyrannie (i).

(1) J'ai déjà dit que lorsque les puritains débarquèrent dans la Nouvelle-Angleterre, ils voulurent avant tout établir une société religieuse. Ils s'organisèrent d'après la loi de Moïse. La société politique n'exista point de fait , quoiqu'il y eût un gouverneur nominal pour représenter l'autorité temporelle , ou fut absorbée dans l'Église ; la commune fut confondue dans la congrégation. Ils en vinrent en peu de temps à un régime qui ressemblait à celui des jésuites au Paraguay , avec cette seule différence , que chacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues du Connecticut sont restées comme un monument de l'extravagance de cet ordre de choses , où la vie était emprisonnée dans les règlements le» plus étroitement vexatoires. Les habitants de la Nouvelle-Angleterre furent donc bientôt contraints de renoncer à leur gouvernement mosaïque , et ,

Un pouvoir temporel muni d'une ample prérogative est donc indispensable aujourd'hui encore, dans l'intérêt de la liberté elle-même. D'un autre côté, il est impossible de ne pas reconnnaftre que la tendance de la civilisation est d'enlever à la royauté ses anciens attributs, en totalité ou en partie. A cet égard notre siècle a une volonté bien arrélée. La résistance des rois aux efforts de ceux qui voulaient les dépouiller, a même exaspéré les esprits au point qu'il s'est formé un parti, celui des républicains, dont l'unique objet est l'abolition complète et radicale de la royauté , et que la singulière doctrine de l'inutilité et même du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et nombreux sectateurs.

Les peuples ont raison de vouloir que les rois déposent ou restreignent leur vieille prérogative; les gouvernements héritiers de la conquête doivent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal et de violent. Il serait prématuré de dire que la paix universelle va luire sur la terre ; il ne l'est pas d'affirmer que la guerre ne sera plus qu'un fait secondaire et accidentel dans la vie des peuples. L'industrie , c'est-à-dire l'art de céer la richesse , de multiplier le bien-être et

sans séparer parfaitement la politique de la religion , ils reconnurent à chacun des deux pouvoirs une existence propre. Us ne constituèrent pas solidement le pouvoir politique hors de la commune; mais ils eurent une organisation communale qui, précisément parce qu'elle avait pour point de départ l'organisation religieuse, et qu'elle ne s'en distinguait qu'incomplètement, fut forte et compacte quelquefois à l'excès.

d'embellir le globe , demeure do genre humain , passera désormais ayant Fart de tuer et de détruire. L'épée cesse d'être le premier symbole du pouvoir.

Mais les rois ont raison à leur tour de se refuser à laisser réduire leur puissance à un vain simujacre Indépendamment de toute ambition personnelle, ils voient , de la hauteur où ils sont placés, que le maintien de Tordre social exige absolument la présence d'un pouvoir digne de ce nom. Ce qui prouve qu'ils voient juste , c'est que les hommes de tous les partis qui sont arrivés au gouvernement, pendant nos crises révolutionnaires, ont tous été du même avis sur cette question , quelle qu'eût été à cet égard leur opinion antérieure : c'est le seul point sur lequel ils aient été unanimes.

C'est qu'en effet , en même temps que l'on Ole aux gouvernements, il faut leur donner. La guerre n'est plus le principal but de l'activité avouée des peuples ; l'emploi de la force brutale est de moins en moins nécessaire à la conservation de la société , réduisons donc successivement d'une main sûre celles des prérogatives de l'autorité qui lui donnent le caractère exclusivement guerrier, et qui mettent notre vie et notre liberté à la discrétion de ses agents armés ! Puisque l'industrie occupe une place de plus en plus grande dans l'existence individuelle et publique des nations , faisons-la de plus en plus entrer dans le cercle de l'action gouvernementale, en classant parmi les attributions du gouvernement les trois ressorts du mouvement industriel, les banques, les voies de communi-

LETTRE XXX. Mi

cation et les écoles; à condition, bien entendu, que le gouvernement soit en mesure d'user pour le bien général du droit nouveau dont on l'investirait en échange du droit ancien dont il se serait démis.

Les banques, les voies de communication et les écoles, sont des instruments de gouvernement qu'il y a beaucoup d'inconvénients à laisser complètement en dehors du cercle de l'influence des pouvoirs publics ; il n'y en a pas à les y incorporer partiellement, de manière à ne point étouffer l'esprit d'entreprise individuelle.

L'autorité publique exercerait alors des fonctions directrices conformes aux tendances des populations. Elle présiderait aux faits les plus importants de leur activité ; elle mériterait réellement alors le nom de gouvernement; elle posséderait un nouveau mode d'action coercitif et répressif, qui est le seul compatible avec les progrès de l'esprit de liberté. Au lieu d'avoir prise sur le corps et sur le sang , elle aurait prise sur le travail et sur la bourse de l'homme. Un nouveau degré d'inviolabilité serait acquisà la personnalité humaine , sans que Tordre social cessât d'être suffisamment garanti.

Par là enfin, l'avènement politique de l'industrie serait consommé. Au lieu d'être une cause d'instabilité , une fois assurée de son rang et affermie dans son assiette, l'industrie remplirait constamment, dans la mesure qui lui est propre, un rôle conservateur.

Tout est mûr pour celte transfiguration politique.

Il y a quarante ans, les peuples voulaient marcher tomb m. „• 11

11» l'étàt-empire.

an progrès par le renversement de Tordre ancien. La haine a cessé d'être leur principale conseillère ; leur foreur de démolition s'est calmée ; ils songent beaucoup moins à secouer le joug des tyrans, beaucoup plus à s'affranchir de la misère et de l'ignorance. La route de la liberté qui est préférable pour l'Europe, et qui y serait préférée aujourd'hui , est celle qui passe par l'aisance , l'éducation , le travail. Ceux qui furent les chefs temporels et spirituels des peuples reconquerraient bientôt leur rang , si , dépouillant les sentiments d'alarme dont les avaient remplis d'horribles imprécations contre le dernier des rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, savaient et osaient se mettre à la tête d'un grand mouvement dans ce sens; car les populations les y suivraient avec ravissement. Par quelle fatalité hésiteraient-ils encore ?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que l'exemple en cela doit venir de la France. Ce n'est pas elle qui a le plus de trésors en caisse; ce n'est pas elle qui compte le plus de soldats sous ses drapeaux, le plus de bâtiments dans ses ports, le plus de canons dans ses forteresses; mais c'est elle qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le plus haut placé ; c'est d'elle que le monde est habitué à recevoir le mot d'ordre. Londres, avec ses milliers de vaisseaux, pourrait être en feu , sans que l'univers non britannique s'en émut autrement que comme d'une infortune lamentable arrivée à un étranger ; une simple émeute dans Paris a son contre-coup au bout de l'univers. La crise de juillet a enfanté la réforme ; la réforme n'eût ja-

mais produit juillet. C'est que la France est le cœur du monde. Les affaires de la France sont les affaires de tous; les intérêts qu'elle épouse ne sont pas ceux d'une ambition égoïste ; ce sont ceux de la civilisation. Quand la France parle, on l'écoute, parce que les sentiments qu'elle exprime ne sont pas seulement les siens à elle , ce sont ceux du genre humain. Quand elle agit, on l'imite, parce qu'elle ne fait que ce que tous ont besoin de faire.

La France a été la première à introniser la liberté sur le continent européen ; c'est à elle à réhabiliter le principe d'autorité, aujourd'hui que le temps en est venu. Elle a protégé les peuples quand il le fallait; il lui appartient de protéger les rois, non par la force de l'épée, quoiqu'elle ne doive point briser la sienne, qui a accompli tant de prouesses au seul profit de la civilisation : ce serait un sacrilège ; mais par la sagesse et la moralité des règles nouvelles qu'elle fera passer dans l'art de gouverner, par la fécondité des attributions nouvelles dont elle investira le pouvoir.

Baltimore, 25 septembre 1835.

Il y a deux ans, M. Glay commença un discours au sénat des États-Unis , par ces mots , restés célèbres de ce côté de l'Atlantique : c Nous sommes au milieu d'une révolution. > C'était à l'époque où le général Jackson venait, par un acte d'autorité inouï dans les annales de l'Union américaine, par un vrai coup d'État , de trancher contre la banque une question que ses propres amis au congrès et ses ministres euxmêmes se refusaient à résoudre. Beaucoup d'autres depuis ont répété ces paroles. En dernier lieu , après les scènes de meurtre, de torture et de destruction qui ont signalé les États-Unis dans les États à esclaves, et dans ceux où l'esclavage n'est pas reconnu , dans, les campagnes et dans les villes» à Boston, la ville

LETTRE XXXL 135

républicaine par excellence, aussi bien qu'à Baltimore, à qui certains excès sanglants, commis en 1812 à l'occasion de la guerre contre l'Angleterre, ont valu le nom de Mob-Totcn (ville de l'émeute), les bons citoyens se disaient avec douleur en s'abordant les uns les autres : c Nous sommes au milieu d'une révolution. >

Il faut reconnaître, à 1 honneur de la race anglaise, qu'elle est, plus que toutes les autres, imprégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu'à ces derniers temps, les Anglo-Américains se sont montrés, sous ce rapport, ce qu'ils sont sous beaucoup d'autres, des Anglais renforcés. Il y a des peuples qui ne comprennent la loi que sous la forme vivante, c'est-à-dire qu'autant qu'elle est personnifiée dans un homme. Ils savent obéir à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter une lettre morte. Avec eux, la gloire et la prospérité de l'État dépendent médiocrement de la qualité des lois, beaucoup de la qualité des hommes chargés d'en être les interprètes. Chez eux , l'empire grandit et déchoit tour à tour , selon que le souverain , quel qu'en soit le titre, est un homme supérieur ou un personnage vulgaire. Tel paraît être en général le caractère des nations asiatiques. L'Anglais est moulé sur un type tout différent. Il lui coûte peu de s'incliner devant un texte ; il ne se prête que de mauvaise grâce à s'incliner devant un homme. Il n'a pas besoin qu'un homme vienne lui enjoindre d'observer la loi , il sait lui-même, sans effort et d'instinct, s'y conformer. En un

mot , l'Anglais a en lui le principe du self-government.

Ceci rend compte du succès que ce système politique a eu aux États-Unis où la race anglaise s'est pleinement développée suivant sa nature.

. Malheureusement, le sentiment de respect à la loi semble s'efiàcer chez les Américains. Ce peuple, éminemment pratique à d'autres égards , a fait ou s'est laissé faire en politique de la théorie à perte de vue, de la logique quand même r il n a reculé devant aucune des conséquences du principe de la souveraineté populaire, du moins tant que ces conséquences le flattaient ; comme s'il y avait au monde un principe , un seul , même celui de la charité chrétienne , qui fût susceptible d'être indéfiniment passé au laminoir sans produire en dernier résultat l'absurde pur et simple. On est donc arrivé à nier, aux États-Unis, qu'il y efyt aucun principe de justice vrai en lui-même et par luimême, et à admettre que la volonté actuelle du peuple était nécessairement et toujours la justice; on y a posé en fait l'infaillibilité du peuple à chaque instant et en toute chose , et par là on a ouvert la porte à la tyrannie d'une minorité turbulente qui se dit le peuple («).

L'intervention de cette justice prétendue populaire,

(1) On a remarqué que tous les désordres commis à New- York, à Philadelphie et à Baltimore , étaient l'ouvrage d'une poignée d'hommes suivis d'une bande d'enfants semblables à ce type de dépravation prématurée , connu chez nous sous le nom de gamin de Paris. 11 est fort rare qu'il y ait eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas eu la moitié.

s'exerçant ab irato par les mains de quelques furieux, qui s'intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du Tea-Party (1) de 1773, est une calamité au sein d'un pays où il n'y a d'autre garantie de la paix publique que le respect à la loi, et où le législateur ,. supposant l'ordre, n'a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a eu l'inconvénient d'être le plus souvent injuste. La. plupart des hommes qui ont été pendus ou battus de verges, ou torturés de vingt façons («) atroces dans le Sud , comme étant des aJbolitionistes , c'est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'étaient , selon toute apparence, que des hommes peu soigneux de cacher dans leurs discours l'horreur que leur inspirait l'esclavage. Il est même douteux que les prétendus complots, à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et blancs, aient eu une existence réelle et sérieuse. Il n'en a été jusqu'à présent administré aucune preuve qui pût être admise par une cour de justice. A Baltimore, lors des dévastations du moisr dernier, qui

(1) On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent , en plein midi, sous les yeux du gouverneur anglais et de la garnison anglaise , jeter à la mer le thé amené à leur port. Ce fut le début de la révolution américaine.

(2) Un journal de Virginie rapportait qu'un abolitionisle , étant tombé entre les mains d'un comité de vigilance , fut dépouillé , étendu à plat ventre , et que , sur son dos nu , les exécuteurs promenèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans la chair du patient. Un journal de New- York rapportait ce fait sans d'autres commentaires que d'agréables plaisanteries.

ont duré quatre jours , cette soi-disant justice a été injuste jusqu'à la stupidité. L'émeute , là , voulait punir, disait-elle, les fripons qui avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland. Il est en effet de notoriété publique , à Baltimore, que la banqueroute de cet établissement est frauduleuse; que, la veille du jour où elle suspendit ses payements, cette banque , afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier, offrait de gros intérêts pour les dépôts , grands ou petits , qui lui seraient confiés ; mais il était aussi de notoriété publique que les méfaits de cette banque étaient l'œuvre d'un certain Évan Poultney, qui était à lui seul la banque tout entière. Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de l'ouvrier , la spoliation de la veuve et de l'orphelin, l'émeute alla demander raison, à qui? aux syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce ne fut que le troisième jour que l'émeute s'avisa de rendre visite à Poultney ; mais lui , sans se déconcerter , se prit à dire en soupirant qu'il était un pécheur , qu'il était bien coupable envers son prochain ! Il se frappa la poitrine en signe de repentir , et, dans un jargon puritain , s'accusa lui-même plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci , ébahis , comme Orgon, de tant de sainteté , firent comme lui des excuses à Tartufe , essuyèrent avec soin l'entrée de sa maison et ses escaliers de marbre blanc qu'ils avaient salis , et allèrent saccager la maison du maire, parce que la veille un faible détachement de milice, spontanément assemblé, avait fait feu sur eux dans un cas de légitime

défense, non sans s'être tenu longtemps immobile sous une grêle de pierres.

Ces désordres sont effrayants par leur caractère de généralité ; ils le sont parce qu'ils éclatent à toute occasion ; ils le sont d'autant plus que leur gravité est moins sentie. Il se rencontre peu de voix pour les flétrir , il s'en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle émeute qui, en France, serait un coup de mort pour les affaires , n'empêche ici personne d'aller à la bourse , de spéculer , de remuer des dollars et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin , on se demande et on se donne les nouvelles. Ici l'on a pendu un noir , ailleurs on à fustigé des blancs ; à Philadelphie , dix maisons ont été démolies ; à Buffalo , à Utica, des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on passe au prix du coton et du café , aux arrivages de farine , de planches et de tabac , et Ton s'absorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. Je suis stupéfait de voir comment le mot de légalité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen l'invoque ; le règne de la loi semble fini , nous voici sous le règne de Yexpediency , c'est-à dire de la convenance passagère. Adieu les règles de la justice , les grands principes de 1776 et de 89 ! Vive l'intérêt du moment , interprété par je ne sais qui , pour le succès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce !

Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à Wicksburg (État de Mississipi) , sans forme de procès :

c'étaient des joueurs, vous, dit-on, c'était le fléau du pays. Les citoyens les pins respectables de Wicksburg ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui garantit à tous vos concitoyens le jugement par jury ; mais cette vieille équité saxonne dont vous vous vantez? — Aucun tribunal n'eût pu nous en délivrer; la morale et la religion prononçaient contre eux; c'est cet arrêt qu'à défaut d'autre nous avons exécuté; il y avait nécessité. Expediency ! — En Virginie, des voyageurs venus des États du Nord ont été , sous les plus légers prétextes , pour des commérages de diligence, pour des discours de cabaret, tratnés devant de soi-disant comités de vigilance, puis battus, goudronnés et emplumés («). D'autres , dont tout le crime était d'avoir par mégarde , dans la poche de leur manteau , des papiers qu'il a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier é'abolitionistes , ont été arrêtés par des énergumènes Et pendus comme des émissaires de rébellion. Qu'avez- vous fait de l'article de la constitution qui garantit aux citoyens d'un État protection dans les autres États ? — Si nous insistions sur ces faits de détail , nous compromettrions l'union dû Nord avec le Sud. Expediency! — Vous, négociants de New-York, voici que les planteurs d'une paroisse de la Louisiane ont mis à prix la tète de l'un de vous (s) parce qu'il est, disent-ils, unabolitioniste, un

(1) Cette punition populaire , fort en vogue aujourd'hui, consiste à arroser le patient de goudron et à le couvrir ensuite de plumes.

(9) M. Arthur Tappan.

umalgamateur. Votre susceptibilité nationale , si vive à Tégard de la France, ne se* réveillera-t-elle pas à ce dernier trait d'audace ? — Notre commerce avec le Sud fait la moitié de la prospérité de New-York. Expedieney! — Vous, gens de la Nouvelle-Angleterre; vous, citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine ; vous , fils des pèlerins qui s'exilèrent en Hollande d'abord, et ensuite sur les plages arides du Massachusetts, plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts ; vous si orgueilleux de vos libertés , comment abdiquez-vous la plus précieuse de toutes , celle de la presse , aux mains d'un maître de poste (i)? — Toujours la réponse : Expediency! — Il semble qu'aux États-Unis il n'y ait plus, en politique, de principes que sauf le bon plaisir des passions , et que les lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle, arme sa milice, achète de la poudre et jette le gant au congrès. Quand un autre État , comme l'Ohio, est mécontent de la ligne qu'on lui a assignée pour frontière, il déclare la guerre au Michigan , son voisin , pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts, dans leur sauvage intolérance , se sentent offusqués de la présence d'un couvent catholique, dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles , sans distinction de religion , ils le saccagent , y mettent le feu , et le

(1) Voir la note 36 à la fin du volume. N

couvent brûle à la vue d'une ville de 70,000 âmes , sans qu'une goutte d'eau y soit jetée pour l'éteindre , sans qu'il se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche attentat. Quand un gouverneur de Géorgie rencontre un magistrat intègre qui s'interpose entre la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que l'on est impatient de dépouiller , il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d'État (i). Et, je le répète , ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes euxmêmes, si multipliés qu'ils soient , c'est qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici , à New-Yorx, le sac des églises et des écoles des noirs était un spectacle que l'on contemplait, où les négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction; on criait hourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore, une foule nombreuse battait des mains sans s'inquiéter de qui on démolissait la maison , et des dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air.

Autre symptôme plus effrayant encore ! Le courage civil , cette vertu des Hampden , cette gloire de la race anglaise , qui brilla d'un éclat si pur aux États-Unis , tant que vécurent les hommes de qui l'Union tient son indépendance , paraît momentanément s'éteindre ; je dis momentanément , car il y a chez la nation américaine un fond d'énergie qui ne peut manquer de

(1) C'est ce qui a eu lieu, il y a un an, de la pari du gouverneur actuel de la Géorgie, M. Lumpkin.

se ranimer un jour et de réagir. Là presse qui , sauf un petit nombre d'exceptions honorables , ne possède pas et ne mérite pas, aux États-Unis , la considération qui l'entoure en France; la presse qui, ici, est si outrageusement violente et bru taie contre les membres du congrès d'opinion adverse , est au contraire plus réservée envers la masse. La presse américaine est libre en ce sens qu'elle ne paye ni cautionnement ni timbre ; mais elle est dépendante d'une opinion publique absolue, capricieuse et peu éclairée daus son despotisme. Cette opinion publique démocratique 'veut que l'on flatte ses passions du moment , et n'entend pas qu'on lui fasse la morale. C'est un maître à qui l'on déplaît aisément , et qui témoigne vite son déplaisir. Le journaliste américain n'ignore pas qu'à la moindre hardiesse on le quittera. Depuis les derniers événements , ce n'est pas la seule crainte qui le préoccupe : il sait que, s'il prenait envie à l'un de ses ennemis de le signaler tomme aboUtwmste , par exemple, il serait très-aisé d'ameuter sur le port trente irlandais et autant de polissons des rues , qui viendraient piller et démolir sa maison, goudronner, emplumer et exiler sa personne (i) , sans que l'autorité s'interposât. Il est donc démesurément circonspect. En un mot, il y a maintenant aux États-Unis un eom-

(1) Un journaliste de Bostoa vient , il y a quelques jours , d'être ainsi chassé de la ville par une émeute , pour cause «l'abolitionisme. 11 y a deux mois environ que, pour avoir déplu à une compagnie de milice , un journaliste de la Nouveile- Orléans a été frappé dn même ostracisme.

TOHB III. 12

mencement de terreur. Les hommes couragqpix et dévoués à la cause des lois n'ont pas de point d'appui dans la presse; et là où l'autorité serait disposée à leur en fournir un , il se trouve insuffisant , soit que l'autorité ait peur , soit qu'elle veuille ménager ses intérêts de parti , soit qu'elle n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de répression matérielle. Il ne reste plus au petit nombre de bons citoyens , que la situation de leur pays alarme vivement , d'autres ressources que de s'unir en associations patriotiques, et de se former en compagnies de milices , de créer enfin une garde nationale sous la forme qu'autorisent les lois et les usages du pays. Us sentent qu'il le faut , et cependant ils hésitent, parce qu'ils craignent d'organiser ainsi la guerre civile. Les Baltimoriens paraissent pourtant déterminés à en essayer (1). On parle aussi d'une loi qui rendrait les communes responsables des dévastations qu'elles auraient laissé commettre dans leur sein. Cette loi , si elle ne prévenait pas complètement les désordres , car ici l'impôt est principalement supporté par les riches, aurait au moins l'avantage d'en réparer les effets matériels.

La génération actuelle des États-Unis, nourrie dans les affaires, vivant dans une atmosphère d'intérêts, si elle est supérieure à la génération révolutionnaire en intelligence commerciale et en audace industrielle, lui est bien inférieure en courage civil et en amour du bien public. Chose déplorable à dire! Dernièrement,

<\) Voir la note 57 à la fin du volume.

quand Baltimore eut été pendant quatre jours à la merci du génie de la destruction ; quand la sécurité de la ville eut été vainement promenée du maire au shérif, du shérif au commandant de la milice ; quand les prisons eurent été forcées , le maire et les miliciens pillés; quand le sentiment général eut enfin réveillé celui de Tordre , il ne se trouva personne , dans cette ville de cent mille âmes , qui pût ou qui osât se mettre à la tête du mouvement. Quand les citoyens les plus recommandables et les plus intéressés à la tranquillité publique furent réunis en meeting, à la bourse , cette montagne en travail n'accoucha que de longs considérants avocassiers sur les avantages de Tordre, et d'une kyrielle bavarde de résolutions qui ne résolvaient rien. Il fallut, ô honte! qu'un vieux débris de l'indépendance, un vieillard de 84 ans, qui s'était retiré du congrès pour aller terminer en paix sa longue carrière, sentît, à ce spectacle, son sang demi-glacé par Tâge bouillonner dans ses veines et monter à son front, et qu'il se levât pour rendre du cœur à cette foule d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur ville subir le despotisme d'une bande d'ivrognes et de gamins. Il fallut que ce vieillard indigné, interrompant la lecture des résolutions interminables, s'écriât énergiquement : c Damn your resolutions ! ( au diable vos résolutions! ) Donnez-moi une épée et trente hommes, et je vous réponds du bon ordre ! — Comment, général Smith , lui dit l'un des irrésolus faiseurs de résolutions, vous tireriez sur vos concitoyens ! — Ceux qui viennent, au mépris des lois, chasser leur voisin de sa maison , la

saccager, et réduire sa femme et ses enfants à la misère, ceux-là ne sont pas mes concitoyens, t répondit le général Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que nul n'osait dire, furent accueillies par on tonnerre d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé par acclamation commandant de la force publique , et peu de jours après il fut élu maire. Depuis lors Baltimore est tranquille. Mais lorsqu'on réfléchit que Tordre n'a pu se rétablir dans une grande et florissante cité que parce qu'il s'est rencontré là un vétéran que la mort avait par hasard épargné , et qui a trouvé en lui-même assez d'énergie pour venir, un pied dans la tombe, enseigner une dernière fois par son exemple, à ses concitoyens, les traditions des beaux jours de la liberté américaine, n'est on pas forcé de répéter avec M. Glay : c Nous sommes au milieu d'une révolution? > '.

M. Glay n'a pas été faux prophète, car lesévéne ments qui se sont succédé depuis qu'il prononça ces paroles annoncent qu'une crise est imminente. Le système américain ne joue plus régulièrement. Au Nord, l'extension illimitée du droit de suffrage, sans la création d'aucune institution politique régulatrice, a rompu tout équilibre. Au Sud, la vieille base empruntée aux sociétés d'avant J.-C, sur laquelle on a voulu élever au dix-neuvième siècle un ordre social nouveau, s'agite et menace de bouleverser l'oeuvre à demi achevée des imprévoyants bâtisseurs. Dans l'Ouest , une population sortie de terre sous l'empire de circonstances sans pareilles dans les fastes du monde, affecte déjà des prétentions de prépondérance, disons mieux, de do-

mination sur le Nord et le Sud. Partout les relations établies par l'ancien pacte fédéral viennent se heurter contre des incompatibilités. La rupture de l'Union, dont Tidée seule eût fait frémir il y a dix ans, qui était rangée parmi les choses infâmes qu'il n'est pas permis de nommer, la rupture de l'Union a été appelée sans que la foudre soit tombée sur la tête du sacrilège. Maintenant c'est un lieu commun de conversation. Or , la rupture de l'Union , si elle avait lieu , serait la plus complète des révolutions possibles.

Quels doivent être les caractères de cette révolution que Ton sent venir? A quelles institutions donnerat-elle le jour? Qu'est-ce qui doit périr dans cette liquidation? Qu'est-ce qui doit grandir dans ces orages ? Qu'est-ce qui doit s'y tremper pour résister à l'action des siècles? Je ne me sens pas le don de prophétie, et je n'essayerai pas de pénétrer le mystère des destinées du nouveau monde. Il y a cependant en moi une conviction : c'est qu'un peuple qui possède l'énergie et l'intelligence dont sont doués les Américains ; un peuple qui a , comme ils l'ont , le génie du travail , qui , comme eux , combine la persévérance avec l'esprit de ressources , qui est essentiellement méthodique et rangé, et qui, à défaut de croyances bien vives, est du moins imbu jusqu'à la moelle des os d'habitudes religieuses, un tel peuple ne peut être né d'hier pour disparaître demain. La nation américaine, malgré ses défauts originels, malgré les lacunes nombreuses qu'une croissance précipitée et une éducation superficielle ont laissées dans ses idées , ses coutumes et ses

sentiments, est vraiment grande et forte. Pour de telles nations, les plus violentes tempêtes sont.de salutaires épreuves qui les fortifient, de solennels enseignements qui éclairent leur esprit , élèvent leur âme et affermissent leur moralité.

Baltimore , 8 octobre 1835.

La société américaine se compose d'éléments autres que ceux de la société européenne en général , et française en particulier. En analysant celle-ci, on y trouve au premier rang une ombre d'aristocratie , comprenant les débris des grandes familles de l'ancien régime échappées à la tourmente révolutionnaire , et la progéniture de la noblesse impériale , qui semble , elle aussi , séparée de ses pères par des siècles.

En dessous, s'étend une bourgeoisie nombreuse, en deux parties fort distinctes : Tune , la bourgeoisie active, embrasse le commerce, l'industrie, la classe bien rare encore des industriels agricoles ou propriétaires producteurs , les gens de loi et les professions libérales; l'autre , désignée quelquefois sous le nom de

bourgeoisie oisive (i) , est formée des détenteurs inactifs du sol ; gens qui tirent de leurs terres, par l'intermédiaire de leurs fermiers ou colons partiaires , un revenu de 2,000 à 7 ou 8,000 fr., sur lequel ils vivent sans pouvoir l'accroître, et même sans y songer sérieusement;, la classe peu considérable des rentiers s'y joint comme un appendice.

Ces deux sections de la bourgeoisie diffèrent essentiellement Tune de l'autre , en ce qqe la première travaille ; tandis que consommer et jouir sont toute la vie de la seconde. L/une augmente son avoir, et peut par conséquent se tenir toujours au-dessus du flot , et maintenir son niveau , sinon le hausser; l'autre, comme l'a dit M. L affilie , successivement transportée par le temps dans une société à la richesse de laquelle chaque jour ajoute quelque chose, se trouve chaque jour relativement plus pauvre, et doit décroître. Elles diffèrent par leur origine : l'une est plus essentiellement tiers état ; l'autre a des prétentions nobiliaires ; elle est la progéniture ou au moins l'héritière et la continuatrice de la petite noblesse des campagnes. Sous la restauration, elles ont différé d'opinion politique : l'une siégeait principalement au côté gauche , l'autre préférait le côté droit. Aujourd'hui , la première accepte sans répugnance la dynastie nouvelle; la seconde, plus difficile à contenter en fait de garanties d'ordre, et prompte à s'alarmer sur toute violation du droit an- Ci) Je me servirai quelquefois de ce mot , sans y attacher aucun sens flétrissant ; ii ne m'a pas été possible d'en trouver un autre qui exprimât mieux la condition de cette classe.

cien, conserve encore de secrets penchants pour l'auttque légitimité. Sous le rapport religieux, celle-ci est sceptique , et croirait volontiers que la philosophie voltairienne et les théories de l'opposition de quinze ans sont le nec plus ultra de l'entendement humain; cellelà, ébranlée dans sa foi, garde cependant le feu sacré du sentiment religieux , repousse les conceptions désorganisatrices du xviu fl siècle , et dédaigne les élucubrations despuhlicistes libéraux de la restauration. La première se pique de positivisme et n'a que des préoccupations matérielles; la seconde s inquiète davantage des grands principes conservateurs de la société , mais se refuse à reconnaître les intérêts nouveaux qui doivent entrer en partage avec ceux du passé.

Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont cependant pas séparées autant que je l'indique ici : elles se mêlent et se croisent. Une grande portion de la bourgeoisie participe de Tune et de l'autre, et se porte alternativement de chaque coté , selon le temps et les circonstances. Toutefois , pour être souvent confondus dans la même personne , les deux intérêts n'en sont pas moins distincts.

La base de la pyramide est occupée par les paysans et par les ouvriers; elle se subdivise en deux portions: Tune admise à la propriété; l'autre qui n'y est point arrivée encore, quoiqu'elle y aspire impatiemment. D'un côté, la classe des artisans et des petits cultivateurs; de l'autre les prolétaires.

Aujourd'hui, il est universellement reconnu que la bourgeoisie domine en France. L'aristocratie est re-

poussée du pouvoir ou se tient écartée. Les artisans et les plus petits cultivateurs commencent à peine à lever la tête. Les prolétaires ne comptent point.

Dans les États du Nord de l'Union américaine, la société est beaucoup moins complexe qu'en France. En faisant abstraction de la caste des gens de couleur, il n'y existe que deux classes : la bourgeoisie et la démocratie. Des deux intérêts qui chez nous sont en lutte, un seul y a une existence publique , c'est celui du travail.

La bourgeoisie s'y compose d'industriels , de commerçants, d'avocats, de médecins. Les agriculteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre appréciable , non plus que les hommes voués exclusivement à la culture des sciences , des lettres et des arts.

La démocratie comprend les farmers et les mechanics, les cultivateurs et les artisans. En général, le cultivateur est le propriétaire de sa terre. A l'Ouest, c'est une règle qui ne souffre pas d'exception. La grande propriété territoriale n'existe pas dans le Nord et le Nord-Ouest, au moins comme classe (1).

Il n'y a pas, à proprement parler, de prolétaires,

(1) Il reste un petit nombre de familles de grands propriétaires vivant sur leurs domaines. Dans l'État de New-York , par exemple, on trouve un certain nombre de personnes possédant de grandes étendues de terrain. Il y a aussi des gens <Jui achètent à bas prix des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce sont des spéculations sur les terres identiquement semblables à des spéculations sur le sucre et le café, et qui ne peuvent être considérées comme constituant une classe de grands propriétaires.

quoiqu'il y ait des journaliers, et que les villes et même les champs abondent de manœuvres dépourvus de capitaux. Ce sont véritablement des apprentis , des étrangers fort souvent, qui débutent, chez l'artisan dans la ville , ou chez le cultivateur dans la campagne , et qui deviennent à leur tour artisans et cultivateurs , et souvent, de là, riches industriels, spéculateurs opulents.

Entre ces deux classes , bourgeoisie et démocratie , il n'y a d'ailleurs aucune ligne de démarcation, car les efforts de quelques coteries pour établir des classifications de salons et installer des supériorités de fashion, méritent à peine d'être signalés; et n'ont qu'une valeur négative comme protestations timides et souvent gauches contre les abus de l'égalité. La bourgeoisie et la démocratie ont les mêmes habitudes domestiques et le même genre de vie, votent ensemble et sur lé même pied , et ne diffèrent un peu sérieusement que par le culte qu'elles suivent ou par le banc qu'elles occupent à l'église. On peut avoir une idée assez exacte des rapports habituels de ces deux classes en Amérique, par les relations qui existent aujourd'hui en France entre la riche bourgeoisie et les débris de l'aristocratie.

L'influence politique est aujourd'hui tout entière aux mains de la démocratie américaine , tout comme chez nous elle appartient maintenant à la bourgeoisie. La bourgeoisie américaine n'a de chances d'arriver nu pouvoir que temporairement, par suite de divisions accidentelles au sein de la démocratie, en ralliant à

elle une portion considérable des artisans et des cultivateurs , ainsi qu'il arma au commencement de 1834, après les attaques du général Jackson contre la banque; tout comme l'aristocratie en France ne peut relever, non pas sa bannière (elle n'en a pas en propre) , mais celle de la légitimité, qu'autant que l'impéritie du gouvernement susciterait de nouveaux orages, et inspirerait des alarmes sur la sécurité publique aux classes bourgeoises qui le soutiennent de toutes leurs forces.

Dans les États du Sud , la présence de l'esclavage produit une société différente de celle du Nord; la moitié de la fx>pulation y est composée de prolétaires dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire d'esclaves. L'esclavage appelle nécessairement la grande proprié lé, qui est l'aristocratie de fait. La grande propriété s'est maintenue dans le Sud, même avec l'habitude de l'égal partage , quoiqu'elle ait él§ singulièrement amoindrie.

Dans le Sud , entre ces deux extrêmes, est une classe moyenne formée , comme notre bourgeoisie, de deux éléments, les travailleurs et les oisifs, l'intérêt nouveau et l'intérêt ancien. Le commerce, l'industrie et les professions libérales d'un côté; de l'autre t les propriétaires fonciers , dans le genre de nos moyens propriétaires campagnards du Midi et de l'Ouest, vivant sur leurs terres du revenu qu'y produit la sueur de leurs esclaves , n'ayant point le goût du travail , et n'y ayant point été préparés par l'éducation , ne participant à l'exploitation routinière de? leurs domaines que fort indirectement ; gens incapables de se retourner

si l'esclavage était aboli , tout comme nos propriétaires seraient hors d'état de se faire une existence si. leurs propriétés leur étaient ravies.

On conçoit que. la loi de l'égal partage a dû multiplier cette classe de propriétaires sans industrie ; elle est nombreuse dans les anciens États du Sud , Virginie* Carolines, Géorgie, et aussi en Louisiane; les temps d'arrêt qu'ont d'abord éprouvés ces États, tandis que le Nord marchait en avant sans gène, et l'extension que prenait cette classe , sont deux faits corrélatifs qui s'expliquent l'un l'autre. Mais on ne la retrouve pas dans les nouveaux États du Sud. La génération nouvelle du Sud, dévorée, comme celle du Nord, de la passion d'acquérir, est devenue industrieuse comme les Yankees. La culture du coton lui offre une belle carrière; dans l'Âlabama et le Mississipi, la terre à coton est, comme partout dans l'Ouest, à fort bas prix. La traite intérieure fournit en abondance des esclaves que, grâce au crédit, on paye sans peine, lorsque l'on n'a point de patrimoine , pourvu que Ton ait des amis. Les fils de famille des anciens Étals du Sud , au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la propriété paternelle, avec une poignée d'esclaves, liquident leur avoir , l'augmentent par des emprunts qu'ils sont assurés d'acquitter promptement, et vont établir dans le Sud-Ouest des plantations de coton , sortes de manufactures agricoles, les unes grandes, les autres moyennes , où ils ont eux-mêmes plus ou moins l'activité , les soucis et les espérances d'un entrepreneur d'industrie.

Ainsi ♦ la classe des bourgeois qui ne travaillent pas ou travaillent peu , disparaît des États* Unis, Dans les États de l'Ouest, qui sont vraiment le nouveau inonde , elle n'existe pins , ni au ftid , ni au Nord ; on n'y trouve personne qui ne soit voué à l'industrie agri» cole, commerciale ou manufacturière , aux professions libérales ou aux fonctions cléricales.

Les États Unis diffèrent donc de nous en ce qu'ils n'ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisive , ni prolétaires, au moin* dan$ le Nord. Il ne taie semble pourtant pas démontré que, pour ces trois classes, le fait de leur absence ait une seule et même signification. Je ne vois aucune difficulté à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie oisive s'éteignent définitivement dans la société américaine; tandis que» pour l'aristocratie (f ) , il me paraîtrait plus exact de dire que l'Amérique n'en a pas encore.

La civilisation , en passant d'un continent à l'autre, s'est donc débarrassée du prolétariat et de la bourgeoisie oisive. Cette double disparition n'est pas un phénomène double ; c'est un fait simple , ou du moins ce sont les deux aspects d'un fait unique, le progrès industriel du genre humain. Il me semble inévitable qu'à cet égard l'ancien monde suive l'exemple de l'Amérique ; il tend au même but par des moyens qui lui sont propres; ce que l'on appelle la force des choses,

(1) Par aristocratie, j'entends ici un corps constitué , composé de diverse^ supériorités sociales reconnues él constatées suivant un certain nombre de modes devers, l'un desquels pourrait être la naissance. (Voir la lettre suivante, XXXIII.)

LETTRE XXXU. I4T

c'est-à-dire la marche providentielle de l'humanité , l'y pousse invinciblement

Il y a nue loi supérieure & toutes les contention! de* sociétés, à tous les codes et à toutes les jurisprudences : c'est que, lorsqu'une classe a cessé de contribuer pour une part à l'œuvre sociale, sa déchéance est imminente ; il ne lui est pas possible de conserver ses avantages à moins que la civilisation tout entière ne s'arrête et ne lasse un de ees repos dont le plus grand exemple est celui de Rome, depuis Auguste jusqu'à Constantin ; maïs dès que la colonne se remet en marche, ceux qui ne veulent pas être soldats et qui sont incapables d'être officiers, ceux qui ne sont en mesure d'occuper aucun emploi ni dans les rangs, ni à l'état-major , ni à l'ambulance, ni a la cantine, 6ont abandonnés comme traînards et rayés des rôles.

Cette loi est rigoureuse et impitoyable ; nulle puissance humaine ne saurait soustraire à leur sort ceux qu'elle a condamnés ; eux seuls peuvent éviter d'être effacés des cadres en y prenant une place active.

C'est ce qui explique pourquoi, chez nous, l'aristocratie nobiliaire a été anéantie. Entre elle et la royauté, il se livra, comme entre la royauté et l'aristocratie anglaise, une longue suite de batailles; mais le succès fut différent comme le génie des deux peuples. En France, l'unité monarchique triompha : Louis XI terrassa l'aristocratie ; Richelieu la musela ; Louis XIV lui mit le collier de la domesticité. Ainsi réduite, en tant que puissance politique, il ne lui resta pins d'autre domaine que celui du goôt et des

ans, et elle l'exploita au profit de l'irréligion et de la corruption des mœurs. Lors donc qu'en 1789 elle fut pesée, elle fut trouvée trop légère; l'arrêt des destins fut prononcé , et la révolution l'exécuta avec une brutalité de cannibale. Cette aristocratie infortunée ne se souvint de sa nature qu'au moment de mourir; elle aborda l'échafaud noblement.

Par la même raison , la bourgeoisie oisive tend à disparaître chez nous, car elle n'accomplit aucune mission qui ne puisse être remplie sans elle.

Elle n'enrichit pas la société par son travail , quoiqu'elle prétende à être comptée au nombre des producteurs, sous prétexte qu'elle possède le sol et qu'elle exerce une manière de surintendance dans le travaux agricoles. Le fait est qu'elle ignore l'agriculture; elle connaît par tradition un roulement routinier, mais le paysan le sait tout aussi bien qu'elle et n'a pas besoin qu'elle vienne le lui rappeler. Le propriétaire, il est vrai , dans beaucoup de cas , est payé en nature par le paysan, et vend lui-même alors son grain; mais le paysan trouverait sans peine le temps de vaquer à ce négoce, et s'en acquitterait tout aussi bien que le bourgeois.

La bourgeoisie oisive ne représente pas non plus les lumières; à cet égard, elle ne possède rien de plus, rien de moins qu'uue petite instruction littéraire dont je ne conteste pas les agréments, mais qui est peu en rapport avec les besoins et les tendances du siècle.

Là où , comme en Angleterre, une noblesse subsiste et maintient sa prérogative, c'est qu'elle remplit une

double fonction. Premièrement , elle se voue à l'art le plus difficile de tous, celui de gouverner les hommes; elle y excelle , soit parce qu'elle le cultive par tradition , soit parce qu'elle se recrute soigneusement des •hommes qui ont constaté leur supériorité dans la connaissance des divers intérêts sociaux. C'est une raison d'existence qu'il n'est pas possible de faire valoir en faveur de notre bourgeoisie oisive ; celle-ci est notoirement étrangère à la science du gouvernement.

L'autre fonction d'une noblesse , non moins essentielle qae la première dans nos siècles policés, consiste à servir de modèle dans l'art de la vie réelle , à enseigner l'art do consommer, sans lequel celui de produire ne procure que des satisfactions imparfaites et illusoires , et à encourager les beaux-arts. Sous ce rapport encore» il n'y a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie oisive. Elle ne brille ni par la grâce , ni par l'élégance, ni par le tact. L'importance qu'elle a acquise depuis la destruction de l'aristocratie, a été funeste à la vieille politesse française , à l'exquise urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis cinquante ans, tandis que les Anglais se développaient à cet égard, beaucoup plus que leur humeur roide et inélastique ne semblait le permettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et beaucoup désappris sous l'influence de la bourgeoisie oisive ou même active.

Quant à l'art de consommer et de bien vivre , quant

à ce culte de la personne dont les Anglais appellent

comfort la seule fraction qu'il leur soit donné d'en

sentir, notre bourgeoisie a des leçons à recevoir; elle

n'en a plus à donner. Ce n'est pas faute de dispositions natives. Nul peuple n'a reçu de la nature des sens plus subtils que les nôtres. Certes , notre fibre est plus sensible, notre ouïe et notre palais sont bien autrement délicats que ceux des Anglais. Notre aptitude è la consommation et au culte personnel est prouvée par ce fait , que nous sommes en possession de la plupart des métiers qui en relèvent; le Français a, d'un bout du monde à l'autre , le monopole des emplois de cuisinier et de maître d'hôtel , de coiffeur et de maître de danse , de valet de chambre et de tailleur. Mais pour consommer, pour bien vivre, pour entourer son existence du comfort à l'anglaise et de cet autre corafort plus raffiné que , nous Français , nous pouvons concevoir, il faut être riche. Or, notre bourgeoisie est pauvre, et, politiquement, c'est un de ses plus grands défauts; elle s'appauvrit de jour en jour, soit par l'effet de la loi d'égal partage , soit en raison de «on oisiveté qui la condamne à un revenu stationnaire taudis que la richesse publique et le luxe croissent rapidement de toutes parts.

Ainsi obligée à vivre d'économie , il est clair qu'elle ne peut encourager les beaux-arts, car c'est un patronage dont l'exercice coûte cher. 11 exige d'ailleurs «ne délicatesse de goût qui devient fort rare en France, je le répèle, depuis la déchéance de l'aristocratie.

Lorsqu'on analyse la population de l'empire ottoman , on est tout surpris d'arriver à ce résultat, que , dans la Turquie d'Europe, il n'y a que 700,000 Turcs superposés à neuf millions dliommes , et l'on se de-

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mande comment la Sublime Porte est encore debout , et s'il n'est pas tempe de refouler les Osmanlis en Asie peur rendre l'indépendante aux peuples qu'ils oppriment. Je suis tout disposé à croire que l'empire ottoman est arrivé au terme de son existence européenne ; et cependant je suis convaincu que si les sept cent mille Turcs partaient, sans être remplacés par aucun élément extérieur aux populations indigènes, le6 déchirements de l'anarchie succéderaient au repos maladif au sein duquel languissent ces beaux pays; toutes ces nations d'origine et de croyances diverses se heurteraient et s'entre-dévoreraient. C'est que les Turcs , «'ils ne représentent pas l'ordre dans l'Albanie et la Homélie, représentent au moins l'absence du désordre. On peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la même mission négative sur le territoire français, et que , si elle disparaissait, la France elle-même périrait dans d'horribles convulsions.

Mais cette comparaison , dont la bourgeoisie oisive ne peut être flattée, et dont je ne pense pas qu elle réclame le bénéfice, est absolument inexacte. La population française est infiniment plus homogène que celle des provinces turques. Elle est aussi plus avancée» La plupart de nos prolétaires des villes eides, champs «ont prêts pour une autre existence , et ils y aspirent ardemment ; c'est la société qui n'est pas prête , elle , pour la leurdonner.il ne leur manque autre chose que le bienfait de l'éducation , et un plus facile accès à la propriété, c'est-à-dire, des conditions meilleures et des occasions plus multipliées de travail , pour être en état

d'exercer, aussi bien qu'une grande partie de la bourgeoisie , la plénitude des droits de citoyen (i).

D'ailleurs il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgeoisie oisive représente en totalité ou en partie l'élément d'ordre, cen' est qu'à l'aide et par l'intermédiaire de quatre cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises, tandis que , dans l'empire ottoman , il suffit d'une poignée de soldats pour tenir en respect les rayas et la multitude des croyants ; ce qui démontre clairement que cette bourgeoisie ne conserve plus sa prédominance qu'en opposant aux masses la force des masses ellesmêmes : position critique à faire frémir , et qu'il est impossible de faire durer , car toutes les baïonnettes commencent à être intelligentes.

La bourgeoisie oisive n'a donc plus qu'un parti à prendre, c'est de passer dans les rangs de la bourgeoisie qui travaille ; c'est de se préparer à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. Lorsqu'elle le voudra, nos campagnes , qui composent spécialement son domaine , changeront de face comme par enchantement , et nos paysans, qui , l'on ne saurait trop le répéter , forment réellement en France la classe la plus mombreuse et la plus pauvre, seront élevés à une condition meilleure, dont ils sont dignes. Elle est responsable , de moitié avec le gouvernement , à qui appartient l'initiative de

(1) Beaucoup de paysans sont devenus propriétaires pendant la révolution, et ont montré alors qu'ils n'avaient plus besoin des leçons de la bourgeoisie pour rendre le toi productif, pour tf<*m* une propriété el élever une famille.

tous les grands projets d'amélioration , de l'avancement de vingt-cinq millions de prolétaires agricoles.

Dans cette métamorphose elle a tout à gagner. Par là , elle maintiendra son rang social et s'y raffermira , car elle reconquerra ainsi la confiance des masses , et justifiera sa supériorité par un fécond patronage. Elle échangera une existence gênée contre une belle aisance, ou même contre k richesse , et les dégoûts de la fainéantise contre la satisfaction qu'inspire la conscience du bien que l'on a fait , et d'un grand devoir qu'on a loyalement rempli.

Déjà, cette honorable désertion du drapeau de l'oisiveté à celui du travail s'opère tous les jours. Félicitons-nous-en : faisons des vœux pour qu'elle se généralise et s'accélère , car il n'y a pas de temps à perdre. Insistons surtout près du gouvernement pour qu'il la facilite par toutes les mesures propres à développer le travail, par tous les moyens qui peuvent hâter les progrès de l'agriculture , et inspirer à la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer à cet art, le premier de tous.

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