V8 LES SPÉCULATIONS
entrepreneurs récalcitrants , ont mis le feu à plusieurs maisons que ces entrepreneurs bâtissaient. Cette fois Tautorité s'est émue, le maire a fait placarder un avis par lequel , considérant qu'il y a des raisons de croire que ces incendies sont l'œuvre de la malveillance, il offre mille dollars de récompense à qui en signalera les auteurs. Mais 11 est trop tard. La municipalité, dans le but, dit-on, de gagner quelques votes à la cause de l'opposition qu'elle soutient, au lieu d'interposer sa médiation entre les ouvriers et les mattres, s'était em-pressée, dès les premiers jours, de donner raison aux premiers en souscrivant d'emblée à toutes leurs conditions pour les travaux de 4a ville*.
Le philosophe , pour qui le présent n'est qu'un point, peut en retournant ces faits y trouver matière à se réjouir. Les ouvriers et les domestiques vivent en Europe dans une condition de dépendance presque absolue qui n'est commode qu'à celui qui commande. Légitimistes, républicaii», juste milieu, tous agissent, à l'égard de l'ouvrier qu'ils emploient ou du domestique qui les sert, comme si c'était un être d'une nature inférieure, qui doive au mattre tout son zèle et tous ses efforts,8ans qu'il lui soit dû en retour rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis, il est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons sociales qui établissent une proportion plus équitable entre les droits et les devoirs. En Amérique, le principe absolu de la sonveraliieté du peuple ayant été appliqué aux rapports du mattre et du serviteur, du bourgeois et de Fouvrier, l'industriel, le fabricant et l'en* trepreneur, à qui les ouvriers font la loi, chercfaeiit autant que possible à se passer d'eux, et substituent de plus en plus la puissance des machines à la force de l'homme ; ainsi les travaux industriels les plus pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce humaine. Le mattre à qui ses domestiques obéissent quand il leur platt, et qui paye cher* pour être mal servi et servi de mauvaise grftce, favorise, aotaM qu'il est en lui, les mécaniques et les appareils qui simplifient fa b«v sogne, afin d'économiser le travail et les serviteurs.
Il y aurait en ce pays une étude curieuse à faire , non-senlemerït SUT les grands mécanismes industriels , mais aussi sur les outils à h
^ Voir la note 25 à la fin du volume.
* Dans la plupart des provinces de France, les gages annuels d'un domestique sont de 60 à 80 fr. par an ; ici , c'est de 50 à 60 fr. par mois, et un domestique en France fait l'ouvrage de deui ici.
LICTTRE XXV. ^
main et sur les ustensiles de Téconomie domestique. Ces ustensiles, ces outils, ces mécanismes influent puissamment sur la liberté pra* tique du plus grand nombre ; c'est par eux que la classe la plus nom^ breuse s'affranchit peu à peu d'un joug qui tend à Técraser et à la flétrir. Sous ce rapport donc , ce qui se passe ici entre le mattre et le domestique, le bourgeois et Fouvrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami de Thumanité doit appeler de tous ses vœux. Mais si la satisfaction philosophiq.ue est ample, la satisfaction matérielle et présente manque presque absolument. Pour quiconque n'est pas ouvrier ou domestique, pour quiconque surtout a goûté de l'existence des classes cultivées d'Europe, la vie pratique et réelle, la vie en chair et en os, se compose d'une série de tiraillements, d'incertitudes, de déplaisirs , je dirais presque d'humiliations. L'indépendance des ou* vriers est quelquefois la ruine des chefs d'industrie , l'indépendance fies domestiques entraîne la dépendance des femmes, les relègue dans leur ménage à des occupations fort peu en harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue, et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort.
Lorsque la force novatrice , à qui rien ne fait contre-poids, agît avec un grand excès d'énergie, c'est au détriment de toutes les classes sans exception. Alors, non-seulement l'existence des classes qu'en Europe on appelle supérieures, et qui ici doivent prendre un autro nom, est dépouillée de mille petites jouissances qu'il est convenu de mépriser dans les livres et les discours d'apparat, quoique chacun les estime fort dans la réalité ; mais encore la machine sociale se détraque, le malaise devient général, les exigences démesurées de celui que j'appellerai Tinférieur, pour parler à l'européenne, retombent lourdement sur lui. En ce moment , par exemple, les sybarites de Philadelphie qui tiennent à avoir du pain frais le dimanche ne sont pas les seuls qui souffrent ou soient menacés de souffrir. Si les prétentions exagérées des ouvriers continuaient , on verrait les commandes diminuer; le travail serait moins en demande. Les spéculations, si le travail ne les consolide pas, doivent crever comme des bulles de savon, et si la réaction arrive, l'ouvrier, qui économise peu, la ressentira plus vivement que tout autre.
lOO lES EADX DE BEDFOBD.
Ves eanx^ «I« Bedford«
Redfor.l-Sprinjjs [Pciisylvanie], C août 1831
Me voici aux eaux de Bedford ; c*est un des lieux de plaisance des Etats-Unis. Il y a trois jours à peine que j'y suis» et je me hâte de fuir. Il faut que les Américains, et encore plus les Américaines, s'ennuient bien profondément dans leur intérieur, pour qu'ils consentant à échanger le calme et le confort du foyer domestique contre le bruit t;ans gaieté et la misère prosaïque d'un pareil séjour. . Il semble que dans les pays vraiment démocratiques, comme ici les États du nord, il ne peut rien exister dans le genre des eaux d'Europe ; vous verrez qu'à mesure que l'Europe se démocratisera, si tel est son destin, vos délicieux rendez- vous d'été perdront tout leur charooe. L'homme est exclusif par nature. Il y a bien peu de plaisirs qui ne cessent de l'être du moment où ils sont accessibles à tous, et par cela seul. A Saratoga , à Bedford , l'Américain s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt mille pères de famille, dans Philadelphie et New-York, qui peuvent , tout aussi bien que lui , si l'envie leur en prend, et elle leur prend en effet, se'donner la satisfaction d'y amener leurs femmes et leurs filles, et^ une fois là, de bâiller sur une chaise, dans la galerie , pendant tout le jour ; d'aller les armes à la main (je parle du couteau et de la fourchette) enlever leur part d'un mauvais dtner; d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion dansante, et de dormir I s'il est possible , au milieu du vacarme, sur un grabat» dans une résonnante cellule en planches de sapin. L'Américain traverse , sans y regarder, les magnifiques paysages qui bordent l'Hudson, parce qu'il est, lui six-centième ou millième, sur le bateau à vapeur. Franchement je deviens Américain sous ce rapport, et je n'ai bien admiré le panorama de Westpoint et des Highlanda ^ que lorsque je me suis trouvé, seul, dans ma barque sur le fleuve.
' On appelle ainsi les montagnes qui bordent l'Hudson du côté de Westpoiut et àu-dessvs.
LETTRE XXVI. loi
La démocratie est trop nouvelle venae sur la terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d'Europe sont fondés sur l'exclusion , sont aristocratiques comme TËurope elle-même , et , par conséquent, ne sauraient être à l'usage de la multitude. Il faudra donc que, sous ce rapport, tout comme eo politique, la démocratie américaine fasse du neuf. Le problème est difficile ; mais il n'est pas insoluble, car autrefois il fut résolu che? nous. Les fêtes religieuses du catholicisme étaient éminemment démocratiques : tous y étaient appelés, tous y prenaient part. A quels transports de joie et d'enthousiasme l'Europe tout entière ne se livrait-relle pas , grands et petits, nobles, bourgeois et serfs, lorsque» du temps des croisades, on célébrait par une procession et par un Te Dçum\d^ victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem ! Aujourd'hui même , dans nos provinces du midi, où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cérémonies vraiment populaires ; telles sont leg fêtes de Pâques avec les représentations de la passion exposées dans les églises, et les processions avec leur déploiement de crois et de banoières, leurs confréries de pénitents, au froc pointu et aux robeg ondoyantes, et leurs longues Gles d'enfants et de femmes ; avec les idiots et le3 saintes qui y figurent en grand costume et les reliques qu'on y proniène pieusement ; et enfin , avec la pompe militaire et civile qui s'y mêle, malgré l'athéisme de la loi. C'est le spectacle du pauvre, spectacle qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vifsque ne le font au faubourien de Paris les drames atroces du boulevard et les feux d'artifice de la barrière du Trône.
Déjà ici, dans les Etats de rouest en particulier, la démocratie commence à avoir ses f^tes où sa fibre est remuée, et dont elle savoure les émotions avec délice : ce sont des fêtes religieuses , ce sont les mmp-meetings des méthodistes, où la population se porte avec ardeur, nïalgré les remontrances philosophiques des autres sectes plus bour^ geoîses, qui blâment leurs chaleureux élans et leurs allures déclama* Ipire^; malgré le caractère convulsionnaire et hystérique des scènes du banc d*aniJciité^ ou plutôt à cause de ce caractère. Dans les anciens Étals du nord, il y a les processions politiques, pures démonstrations de parti le plus souvent, mais qui ont cela d'intéressant que la dé« mocratie y prend part , car c'est le parti démocratique qui organise les plus brillantes et les plus animées. Après les camp-meetings^ les processions politiques sont les seules choses, en ce pays, qui jre&
102 LES EÂtiS: VÈ BEDFORD.
scnablett ta des fêtes, les banquets de parti, avec leurs dïscotirs et leur déluge de toasts, sont glacés, sinon reponssants ; et, par exemple, je fi'aî rien vu de plus sonveraînetnent disgracieux qu'un tranquet offert 5ur la pelouse de Powelton, près de Philadelphie, à la populatioti tout entière, par Topposîtion, c*est-à-dire par la bourgeoisie.
A Philadelphie , je m'arrêtais involontairement pour regarder passer les arbres gigantesques [pôles] qui faisaient leur entrée solennelle sur huifroues, pour être plantés par la démocratie la veille des jours d'élection. Je me souviens deVun de ces hickory-potes* qui s'avançait la tête garnie de son feuillage frais encore, au son dû fifre et du tambour, précédé par des démocrates en rang, sans autre distinction qu'une des petites branches de l'arbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par huit chevaux dont les harnais étaient chargés de rubans et de devises. A cheval sur l'arbre lui-même, utie douzaine de Jacksonmen^ rf« la plm belle eau^ Tair satisfait et triomphant d'avance, «gîtaient des drapeaux en Tair, en criant : Huzzûh for Jackson t
Cette promenade de Yhickory n'est elle-même qu'un détail à côté des scènes processionnelles que j'ai vues à New-YoA.
C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des élections, où la victoire s'était prononcée pour le parti démocratique *. La procession avait un quart de lieue de long. Les démocrates marchaient en bon ordre et aux flambeaux; il y avait des banniènwf plus que je n'en vis en aucune fête religieuse, toutes en transparente, à cause de robscurité. Sur les trnes étaient inscrits les noms des confréries déudocratiques, Jeunes démocrates du neuvième ou du onzième ward (quartier] ; les cintres étaient couvertes d'imprécations contre la banque des Étatsï'nis ; Nick Biddie et Old I^ick (le diable) faisaient les frais de rap^ prochements plus ou moins ingénieux ; c'était le pendant du Libéra no» à malo. Puis il y avait des portraits du général Jackson à pied et à cheval ; il y en avait en uniforme de général et en Tennessee former ^^ ia fameuse canne d'hickory à la main. Ceux de Washington et de Jefferson , entourés de maximes démocratiques , se mêlaient aax emblèmes de tous les goûts et de toutes les couleurs. Dans le nombre
* Vhiekory est fori en faonnear parmi les démocraies, parce que le surnom popu* Uire du général Jackson est Old Hickory,
2 Voir la lettre XVI, tome I.
* Le fermier de Tennessee, à cause des propriétés du général Jackson daûs cet JÈiat.
Sj^uraËt UD aigle, ^^ ^n peioture , mais un véritable aigle ^ i vaut , aUacbépar les serres, au milieu d'une couronne de reuUlage, etfaissé au boutd'uB bâton, à la façon des étendards romains. L'oiseau impérial était porié par un robuste matelot, plus satisfait que ne le fut jamais échevÎB admis à ktnir l'un des cordons do dais, dans une cérémonie catolique. Du plus loin que j'aperçus les démocrates s'avancer, je fus frappé doila ressemblance de leur farandole avec le cortège qui ac* c^mpagneJe viatique, à Mexico 0u à Puébla. Les Américains porteurs de bannières étaient -aussi recueillis que les Indiens mexicains porteurs de falots isaerés. La procession démocratique avait d'ailleurs ses re-< ^osoirs tout comme une procession catholique ; elle s'arrêtait devant les maisons des Juckson-mm , pour faire retentir l'air de ses bravos [eheersy, elle stationnait à la porte des eliefs de l'opposition , pour y làcber trois, six ou neuf grognements [groans). Si ces tableaux rencontraient leur peintre, on les admirerait au loin , à l'égal des triomphes et des sacrifices que les anciens nous ont laissés en marbre et 60 bronze. Car c'est plus que du grot^ue à la façon des scènes immortalisées par fiembrandt : c'est de l'histoire, et de la grande; ce sont des épisodes d'une merveilleuse épopée qui laissera au monde de \ûn%% souvenirs, celle de l'avènement de la démocratie.
£t pourtant^ comme fêtes et cérémonies, ces processions p(ditiques sont bien inférieures aux révisais qui ont lieu dans les camp-meetings^ Toute fête où les femmes ne figurent point n'est qu'une demi-fête. Pourquoi vos cérémonies constitutionnelles sont-elles si complètement dépourvues d'attrait? Ce n'est pas seulement parce que ceux qui y figurait sont des bourgeois , fort honorables assurément, mais peu poétiques, et que l'éclat des costumes et le prestige des beaux-arts en sont bannis ; c'est plus encore parce que les femmes n'y ont pas et ne peuvent y trouver place. Un homme d'esprit a dit que les femmes n'étaient pas poètes, mais qu'elles étaient la poésie même.
Je me souviens de ce qui, dans ma ville de province, faisait le diarme et l'éclat des processions. Nous ouvrions de grands yeux quand s'avançait la robe rouge du premier président; nous admirions les épaulettes et l'habit brodé du général, et plus d'une vocation mi^ litaire s'est décidée ce jour-là ; nous regardions venir de loin, par-^ dessus les têtes, le cortège épîscopal ; nous nous jetiotis machinalement à genoux lorsque le dais , s'approchant avec son escorte de lévites, nous montrait l'évêque, vieillard vénérable, la mitre sur te