‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 19 sur 47 · LES EAUX DE BBBFORD · texte numérisé non relu

LES EAUX DE BBBFORD

front, le saint sacrement entre les mains; nous portions envie à la gloire des jeunes hommes qui étaient, pour un jour, saint Marc ou Saint Pierre ; plus d'un grand garçon eût abdiqué ses quinze ans, dont il était fier, pour être admis à l'insigne honneur d'être l'uii de ces petits saint Jean vêtus d*une peau de mouton rmaisia foule entière suspendait son souffle, quand on apercevait parmi la forêt de bannières, entre les surplis et les aubei^ des prêtres , à travers les frocs pointus des pénitents et des baïonnettes de la garnison , une de ces filles en robe blanche, qui représentaient les saintes femmes et la Mère des sept douleurs ; ou celle qui, chargée de chaînes d'or, de rubans et de perles, figurait l'impératrice à côté de son empereur * ; ou celle qui, en sainte Véronique, déployait le voile dont fut essuyé le visage du Sauveur montant au Calvaire; ou celles enfin, tout émues encore, qui avaient été le matin confirmées par monseigneur. De même, c'est parce qu'il y a des femmes aux camp-meetings^ et qu'elles y sont actrices au même rang que les plus fougueux prêcheurs, c'est pour cela seul que la démocratie américaine y accourt. Les camp-meetings, avec leurs pythonîsses délirantes, ont fait le succès des méthodistes , et leur ont attiré, en Amérique, une église plus nombreuse que celles des sectes qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en Europe*. Des tournois supprimez les femmes, et il ne reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des camp-meetings , enlevez \e banc d'anxiété f faites disparaître ces femmes qui palpitent, crient et se roulent à terre, s'accrochent pâles et échevelées, l'œil hagard, aux ministres qui leur soufflent l'esprit saint, ou celles qui saisissent au passage, à la porte des tentes, le pécheur endurci afin de l'attendrir ; vainement la scène se passera au milieu d'une forêt majestueuse, pendant une belle soirée d'été, sous un ciel qui ne craint point la comparaison avec celui de la Grèce; vainement vous serez entouré de tentes et de chariots nombreux qui vous rappelleront le train d'Israël à la sortie d'Egypte; vainement les feux allumés au loin, entre les arbres, vous montreront les prêcheurs debout, gesticulant au-dessus de la foulé;

* C'est un des souvenirs de l'empire romain, qui en a laissé de très-profonds dans fios départements du midi.

. - Les deux sectes les plas nombreuses aux États-Unis, sont celles des métho« distes et des baptistes (ou anabaptistes) : cites comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les baptistes ont un langage exalté comme celui des méthodistes. (Voir la note 26 à la Gn du volume.)

Vainement Fécho des bois vous renverra les éclats de leur voix retentissante ; ce sera un spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une heure ; tandis que les camp-meetings ^ tels qu'ils sont, ont le don de retenir les populations dej'ouest pendant de longues semaines. On en a vu qui duraient un mois entier.

. J'admets que les. camp-meetings et les^ processions politiques ne sont encore en Amérique que des faits exceptionnels. Un peuple n'a de caractère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales et ses plaisirs, sa poésie, enGn, à lui. A cet égard» la nationalité américaine ne sera pas aisée à cpnstituer. L'Américain manque d'un passé à qui demander des inspir^tipus. En quittant la vieille terre d'Europe et eu rompant avec l'Angleterre , ses pères laissèrent derrière eux toutes les chroniques, toutes les légendes, toutes les traditions , ce qui fait la patrie^ cette patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'Américain s'est donc appauvri en idéalité de tout ce qu'il a gagné en richesse matérielle. Mais , avec la démocratie, il y a toujours de la ressource en fait d'imagination. Je ne prétends pas dire comment la démocratie américaine suppléera au défaut de passé et de souvenirs, pasplusquejeneme charge de déterminer comment elle s'imposera à elle-même un frein, et préviendra ses propres écarts. Je suis cependant convaincu que l'Amérique aura ses cérémonies, ses fêtes, son art, tout comçie jesuis persuadé qu'elle s'organisera régulièrement ; car je crois à l'avenir de la société américaine, ou, pour mieux dire, du commencement de société qui grossit à vue d'œil, à l'est et encore plus à l'ouest des Alléghanys.

En France, depuis plus d'un siècle, nous sommes à batailler contre nous-mêmes pour nous dépouiller de notre originalité nationale. Nous essayons de nous faire raisonnables sur le modèle de ce que nous croyons être le type anglais % et, à notre exemple, les peuple^i de l'Europe méridionale , se torturent pour prendre un air calculateur et parlementaire. L'imagination est traitée comme la folle du logis. Les nobles sentiments , l'enthousiasme , l'exaltation chevaleresque, ce qui Gt la gloire de notre France, ce qui valut à l'Espagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné , est bafoué« Les fêtes publiques et les cérémonies populaires sont devenues la risée des esprits forts. L'amour des beaux-arts n'est plus qu'une passion frivole.

' Voir la note 27 à la fia du volume.

106 LES BAI7X BB BJ^ÛEIFORD.

INbus faisons des efforts inouïs pour nous amaigrir l'esprit et le cœur, conformément aux prescriptions des Sangrados de la religion et de la politique. Pour dépouiller* notre existence du dénier Testrge de goùi et d'art, nous avons poussé l'abnégation jusqu'à échanger la majestueuse élégance des costumes que nous avions empruntés mm Espagnols, lorsqu'ils donnaient le ton à l'Europe, contre la défroque des Anglais, que l'on peut qualifier d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la Grande-Bretagne. Passe encore si nou» n'avions fait que jeter comme un inutile bagage nos tournois , nos carrousels^ nos jubilés, nos fêtes religieuses et notre luxe vestiaire ! Malheureusement nous sommes remontés jusqu'à la source de toute poésie sociale et nationale, jusqu'à la religion, et nous avons voulu la tarir. Nos mœurf? et nos coutumes retiennent à peine un léger vernis de leur grâce tant vantée. La politique est abandonnée au positivisme le plus aride. Ce serait à désespérer du génie national si, de temps à autre, des élans et des explosions ne révélaient qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort, et que le feu sacré couve sous la cendre.

Certes , la France et les peuples de l'Europe méridionale dont elle est le coryphée , doivent de la reconnaissance à la philosophie du xviii® siècle. C'est elle qui a été notre protestantisme , c'est-àdire qui a relevé chez nous l'étendard de la liberté , ouvert la cafrrière à l'esprit humain, et constitué la personnalité. Avouons cependant que, par cela seul qu'elle est irréligieuse, elle est inférieure au protestantisme allemand, anglais et américain.

Les écrits des apôtres de cette grande révolution dureroai comme monuments littéraires, mais non comme leçons de morslev car 6out ce qui est irréligieux n'a qu'une valeur sociale éphémène. Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de Montesquieu , de Jeaa- Jacques et de Diderot ; mais sur leurs monuments déposons' leurs ou* vrages couverts d'un, voile. Apprenons au peuple à bénir leur mémoire; mais ne lui enseignons pas leurs systèmes, et empêchons» qu'ils ne lui soient enseignés par de servîtes continuateurs que- ces grands écrivains désavoueraient s'ils revenaient habiter cetle terre ; car les hommes de cett6 trempe sont du siècle présent, quelquefois du siècle à venir, et jamais du siècle passé.

En retour de ce que l'on noo» enlevait^ on nousa dotés da-Fégtaw parlementaire. On a supposé qu'il satisferait à tous nos besoins, qu'il comblerait tous nos vœux dans l'ordre moral et. dan»Fordf a des idées,

tout comme dans Tordre matériel. Dieu me ga^de d'être reonemi du système représentatif I Je crois à sa durée, quoique je doute que n^us ayons encore décoave^rt la forme sous laquelle la nature française et celle des peuples mféridioùaux pourront s'en accommoder ;mais quelle qu'en soit la valeur politique, on conviendra qu'il ne remplace pas , qu'il ne remplacera jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses fêtes; mais cela respitreun parfumi de procès-verbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait ^ jusqu'à un certaiqi point , ses dogmes et son mysticisme , il n'a point prise sur nos imaginations. Les beaux-arts lui sont antipathiques. Il n'a pas le don de remuer nos cœurs. Il laisse doa<^ en dehors les trois quarts de notre existence.

Je comprends qu'ici l'on ait espéré faire du gouvernement reprêseiitatif la pierre angulaire et la clef de voûte de l'édifice social. Un Américain de quinze ans est raisonnable comme un Français de qua-^ lante. Puis la société y est mâle ; la femme , qui en tout pays est un être peu parlementaire , n'y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons aux Etats-Unis. Cependant , ici même, ce régime n'existe plus, dans sa pureté primitive, que sur le papier. Le champ religieux» passablement rétréci, il est vrai,, y est d'ailleurs resté ouvert à l'idéalité humaine, et l'imagination y trouve pâture tant bien que mal. Mais, chez nous, il faudrait être fanatique du représentatif pour songer a en faire le pivot de notre vie sociale. Nous avons tous une jeunesse^ Dieu merci I Chez nous , les femmes sont une puissance fort réelle, quoiqu'il n'en soit point pai:lé dans la charte ; et notre caractère national a beaucoup de traits féminins , je ne dis pas efféminés. Vous auriez beau.décimer la France et n'y laisser que les bourgeois ay^nt passé la qiuarantaine, ce qui a le sens rassis, ce qui est bien désillu* sionné, c'est-à-dire bien dépoétisé, vous arriveriez à peine à avoir ima société qui se contentât des^ émotions constitutionnelles».

Voilà pourqu(H la France est le théâtre d'une lutte incessante entre l'âge mûr et la vieillesse d'un côté, et de l'autre les jeunes gens qui trouvent leur lot trop mince. La jeune^e accuse Géronte d'étroitesse, de pusillanimité, d'égoïsme; Géronte se plaint de l'ambition effrénée qui dévore les jeunes gens et de leur indomptable turbulence.

La jeunesse moderne a perdu le sentiment du respect du à la vieiK lesse , ce qui est un grave symptôme de décadence sociale. Aigrie par le mécontentement , la jeunesse en est venue à ce point, qu'elle

iO% LES EAUX DE BEDFOBD.

méprise l'expérience ; elle se croit supérieure aux hommes blanchis dans le gouvernement des choses humaines ; elle persiste opiniâtrement dans cette erreur funeste, quoique la démonstration du fait de son infériorité lui ait été administrée durement. Ses levées de boucliers finissent toujours par des défaite ; elle ressaisirait demain Tinfluence politique, à la faveur d'une révolution nouvelle, qu'après-demain elle en serait de nouveau dépossédée ; parce que la jeunesse , qui en effet mi aujourd'hui supérieure à l'âge mûr et à la vieillesse dans beaucoup débranches des connaissances humaines, qui sait mieux la physique, ta chimie, les mathématiques, la physiologie, qui est plus versée dans les théories d'économie politique, est et sera inévitablement toujours en arrière en ce qui concerne la science la plus difficile de toutes, celle qui est le fondement de toute pratique, la science du cœur humain. Si mal fondées cependant que soient les prétentions de la. jeunesse à mettre la main sur le gouvernail , il n'en est pas moins trai que si l'on voulait réduire la vie publique au déroulement monotone des formes constitutionnelles, on aurait indéfiniment. à lutter contre ses énergiques protestations et contre la résistance plus ou moins ouverte de tout ce qui, comme elle» porte un cœur ayant besoin de battre , de tout ce qui vit en imagination autant que dans h monde des intérêts.

Il n'y a de bon gouvernement que celui qui satisfait à la fois au besoin d'ordre, de régularité, de stabilité et de prospérité matérielle, dont se préoccupent l'âge mûr et la vieillesse, et qui, en mémo temps, sait suffire à la soif de sensations vives, de mouvement grandiose et d'idées brillantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette portion nombreuse de la société qui est toujours jeune ou toujours mineure. En regard de leur parlement, les Anglais ont leurs immenses colonies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les mers. Les Anglo-Américains ont l'ouest, et aussi l'Océan, comme la Grande-Bretagne. Ck^ double envahissement de l'orient de notre planète par les pères, et de l'occident par les fils émancipés, est pourtant un drame colossal et sublime. Supposer que nous Français, à qui il faut, pour nous sentir vivre, nne action gigantesque, qui offre aux uns un rôle en vue de l'univers, aux autres un spectacle de prodiges, nous nous résignerons à être indéfiniment emprisonnés sur notre territoire, sans autre but d'activité que de faire ou de regarder fonctionner les rouages de la machine pàffemeotaire, ce serait vouloir qu*aa homme de goût se crût en paradis dans cette bicoque de Bedford.

I^TTRE XXVif. 10{>

Richmond, 16 août 183S.

Richmondest une ville admirablement posée sur le penchant d'uhe^ colline qui baigne le James-River. Son Gapitole avec ses colonnes en briques recouvertes de plâtre, avec son architrave et sa corniche de bois peint, fait de loin un effet que le Parthénon lui-même, aux temps de Périclès, ne devait pas surpasser ; car le ciel dé la Virginie^ lorsqu'il n*est pas assombri par l'ouragan ou voilé par la neige, est nussi beau que celui de FAttique. Richmond a son port plus voisin que le Pîrée ne l'était d'Athènes, ce qui ne l'empêche pas de s'ap-puyer sur les cascades du James-Rîver. Richmond m'a ravi, dès lé premier instant, par son site enchanteur et par l'humeur cordiale de ses habitants. Il m'a plu par son ambition, car il prétend à devenir une métropole, et il y travaille par les grands établissements qu'il fonde ou aide à fonder, canaux, chemins de fer, distributions d'eau» moulins immenses, fabriques à qui la cataracte du fleuve fournira de la force motrice à discrétion. J'y trouve des Français chez qui cinquante ans de séjour loin de leur pays et quatre-vingts ans d'âge n'ont pas refroidi l'amour delà patrie, et qui ont conservé, au milieu de la simplicité des mœurs américaines, cette fine fleur d'urbanité dont chez nous la graine se perd tous les jours. Je suis allé hier, pour la seconde fois, rendre visite à des canons et à des mortiers, présent de Louis XVI h l'Amérique luttant pour son indépendance. Au Gapitole, à côté de la statue de Washington, j'ai trouvé le buste de Lafayette» J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing comme on fait de vieux amis dont on s'est séparé d'hier. Il me semble par moments que j*aiété miraculeusement transporté non en France, mais 8ur la f routière.

Mon amitié pour Richmond n'est pourtant pas avedgle. Les fondateurs de la ville neuve y ont tracé des rues de cent pieds de large. comme les routes ft la Louis XIV; mais au moins dans nos routes, au

110 l'autorité et la liberté.

milieu des larges fondrières de droite et de gauche, il y a un filet de pavé ou de chaussée praticable. Les rues du Bichmond neuf n'ont ni pavé, ni éclairage. Ce sont, à Tépoque des pluies, des marécages dangereux, où il est, dit-on, arrivé plusieurs fois que les vaches, à qui l'autorité municipale laisse la liberté de circulation, ont subi le destin du sire de Bavenswood dans le Kelpie. Bichmond a aussi quelque chose de Taspect de Washington ; sauf le quartier marchand, ce n'est ni ville, ni campagne ; ce sont des maisons distribuées d'après un plan fictif, entre lesquelles il est presque impossible de reconnaître aucun alignement, et de retrouver les rues K, F ou D, auxquelles on vous renvoie ; tar c'est l'alphabet qui a fourni à Richmond les noms de ses rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'échiquier de Bichmond a cependant, sur celui de Washington, cet avantage qu'il est moins vaste et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que Washington^ avec son plan tracé pour un million d'habitants, n'en aura pas cinquante mille d'ici à vingt ans peut-être.

Il y a à Bichmond quelque chose qui me déptett beaucoup plus que la boue sans fond de ses rues, qui me choque plus que les rudes manières des Virginiens de l'ouest * que j'y ai rencontrés durant la session de la législature de l'État; c'est l'esclavage. La moitié de la population y est noire ou mulâtre. Physiquement le noir est Wen traité en Virginie, par humanité le plus souvent, et aussi parce qu'il est devenu un bétail que l'on élève pour l'exporter en Louisiane ; mais si matériellement il n*a f^int à se plaindre, moralement H est traité comme un bipède étranger à )a nature huitoaine. Libre ou esclave, on lui interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de la dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. La loi classe parmi les crimes l'enseignement le plus élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. L'esclave n'a point de famille; il fi'â aucun droit civil, pas mètn'e celui de pécule. Le blanc sait que l'esclave a prêté l'oreille au mot de liberté que tout proclanre sur cette terre ; il sait qu'il couve en secret la vengeance, et que à9m les cabanes des noirs on raconte les exploits et te martyre de Gabriel, chef de complots anciens, et de Turner, hérosd'une insurrection p^us récente ^. Les mesures de précaution que cette pensée inspire aux blancs glacent d'épouvante l'étranger.

• Voir la note 28 à fe fin dcr volume.

* En août 1831, une troupe de noirs du cornté deSouthsmpton se souleva 4 TiM-^

LBTTRE XXVn. 111

Richmond est fameux par son marché de tabac et de farine. La farine de Richmond est recherchée à Rio-Janeîro comme à New-York, et à Lima comme à la Havane. Le plus vaste moulin qui soit au monde est à Richmond. Il compte vingt paires de meules , avec une multitude d'appareils accessoires, et il est en état de moudre 55,000 kilogrammes de farine par vingt-quatre heures. La réputation des farines de Richmond , comme celle des farines américaines en général / sur les marchés étrangers , tient à une organisation commerciale , particulière au pays , qui contrarie les idées absolues de liberté industrielle, mais qui est essentielle à la prospérité du commerce américain , et contre laquelle je n'ai pas entendu élever de réclamations.

La farine de Richmond est inspectée avant l'exportation. Le poids de chaque baril et la qualité de la farine sont constatés et imprimés par rinspecteur sur le couvercle. Les qualités supérieures sont les seules dont l'exportation soit permise. L'inspection est réelle et minutieuse ; elle est aux frais de l'expéditeur. Le négociant havanais , péruvien ou brésilien , sait ainsi parfaitement ce que vaut la marchandise qu'iyichète. Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne peut pas plus se passer de conGance sur les marchés que de crédit dans les comptoirs.

Le tabac de Virginie est soumis à la même opération. En général tous les États du littoral , tous ceux où Ton embarque des denrées, ont établi l'inspection , et l'ont étendue à presque tous les articles sur lesquels la fraude était possible. Ainsi , dans l'État dé New-York , on inspecte les farines de blé et de maïs , le bœuf, le porc et te poisson salés 9 la potasse, l'huile de poisson , les planches , les douves, la graine de lin, teeuir, le tabac, te houblon, les esprits. Je reproduis textueù lement le sommaire du chapitre des lois d'inspection de TÉtat de New-York , relatif au bœuf et au porc salés , afin de donner une idée de l'esprit dans lequel ces lois sont conçues : « Défense d'exporter le )» bœuf et le porc salés sans la formalité de Tinspëction. — Exception » è la règle. — Pénalité. — Les inspecteurs donneront caution. — » Ils devront avoir des magasins suflBsants. — Comment doivent être » faits les barils, de quel bois, dans quelle dimension ; comment ils » seront cerclés. — L'exportation n'est permise que si la viande est

proviste et massacra plusieurs familles blanches, sans disUoctlcm d'âge ni de «eie. L'alarme se répandit dans le pays. On se crut menacé d'une insurrection ^néralc. Les révoltés furent bientôt traqués, pris et exécutés.

112 L'ADTOttlTÉ ET tX LIBERTE.

» suffisamment grasse. — GlassiGcation des diverses qualités de porc. » — Quantité de sel et de saumure par baril. — Défense d'exporter » les viandes amaigries , molles ou impures. — -Les barils qui en con- )» tiendraient , seront marqués comme tels. — Qualités diverses de » bœuf salé. — Age du bétail duquel devra provenir la viande. — » Forme et poids des pièces. — Proportions de sel et de saumure. ïi — Dispositions spéciales sur les pièces saignantes et celles pro* » venant du col du bœuf. — Composition de la saumure. — Marque » des barils. — Dispositions relatives au bœuf abattu à la méthode » juive. ^— Taxe prélevée par les inspecteurs à leur profit. — Défense » aux inspecteurs de trafiquer directement ou indirectement en » bœuf et porc salés. — Pénalités diverses à l'effet de prévenir di- » verses fraudes. »

Pour la farine, la loi contient des clauses plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime avec un fer chaud , le mot léger sur les barils qui n'ont pas le poids (l'exportation de ces barils est d'ailleurs prohibée), et le mot mauvais sur les barils dont le contenu n'est pas suffisamment pur et choisi. Pour le maïs, on exige oue le grain ait été séché, préalablement à la mouture. La farine des autres Étals de rUnion ne peut être vendue dans la ville de New-York, même pour la consommation locale, à moins de subir l'inspection comme pour l'exportation. Tout inspecteur a le droit de visiter les navires où il soupçonnerait que de la farine non inspectée aurait été chargée , et de saisir ce que l'on y aurait embarqué ou tenté d'embarquer. Il y a en outre une foule de dispositions pénales pour empêcher la fraude.

Si la nécessité de ces inspections n'était pas suffisamment prouvée par leurs bons effets et par la longue expérience qui les a consacrées, elle le serait par les abus qui se sont introduits dans le commerce des denrées que l'on en a affranchies. On commence à se plaindre hautement à Liverpool de ce que souvent les balles de coton sont frauduleusement composées de qualités inférieures que l'on recouvre d'une couche de meilleur produit. Selon un rapport adressé à la chambre du commerce américain de cette métropole cotonnière, par les principaux courtiers en coton, il ne s'agit plus d'une balle ou deux éparses dans des parties considérables, mais de masses de cent et de deux cents.

Quoi ! dira-t-on, cette terre classique de liberté n'est donc pas libre même en fait de négoce? Non ; le commerce extérieur n'est pas libre aux États-Unis, parce que l'on ne veut pas laisser au premier fripon

LETTRE XX Vn. 113

venu la liberté de ruiner l'industrie et le commerce de tout un État. Le peuple des États-Unis est avant tout un peuple de traTailleurs. On y a la liberté de travailler , de choisir sa profession et d'en changer vingt fois. On y a la hberlé d'aller et de venir pour ses affaires , et de transporter sa personne et son industrie du centre à la circonférence , et de la circonférence au centre. Si, politiquement, le pays né jouit pas des bienfaits de l'unité administrative, industriellement il n'est point , quant à de misérables détails, tels que des affaires de Toirie , l'ouverture d'une minière, etc., sous le servage d'une centralisation ef![orbitante. Il ne faut pas aller à deux cents lieues solliciter l'autorisation et la signature personnelle d'un ministre surchargé de fonctions et harassé de soucis parlementaires. Mais la liberté américaine n'est pas une liberté mystique, indéflnie; c'est une liberté spéciale, en rapport avec le génie spécial du peuple et sa destination spéciale ; c'est une liberté de travail et de locomotion , dont l'Américain profite pour se répandre sur l'immense territoire que lui a donné la Providence, et pour le mettre en valeur.

La liberté de locomotion est à peu près illimitée, sauf les restrictiens imposées par l'observation du dimanche *. La liberté, ou plulAt l'indépendance dans le travail, est fort large aussi; cependant si quelques-uns en abusent, la tendance est de réagir contre eux par des lois ou par des actes d'autorité dictatoriale, ou par des coups d'État de l'opinion, jusques et y compris l'émeute.

A l'égard du commerce intérieur, les exemples de règlements restrictifs ont toujours été et sont encore assez rares. On a cependant imposé des taxes répressives aux marchands ambulants [hawkers and pedlars) qui abusaient de la crédulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du moins des peines sévères contre certaines fraudes commerciales [fahe pr^tences). Si l'on n'a pas encore porté de lois contre l'agiotage ®, ce n'est pas que la volonté en manque au législateur, car il sent tout le tort qui résulte pour le pays de spéculations improductives, qui détournent de l'industrie les capitaux dont elle a besoin ; c'est qu'on n'a su comment s'y prendre ^. D'ailleurs, en fait de commerce inté-

' Voir la noie 29 à la fin du volume.

* Aux États-Unis , comme chez nous , les marchés à terme sont nuls. On n'en peut réclamer l'exécution devant les tribunaux.

* Voir la note 30 à la fin du volume.

114 l'autorité et la liberté.

rieur, les fraudes ne sont pas fort aisées aux Ètats-Uois. Ici tout le monde se connaît^ et Ton s'y observe les uns les autres ; on remonte aisément, dans le pays^à la source d'une friponnerie. Pour des marchandises expédiées d'un marché lointain , c'est plus difficile. Et, enfin, il règne ici une manière de patriotisme qui s'accorde avec Tintérèt bien entendu et la crainte de l'opinion, pour faire prévaloir dans les transactions du dedans des procédés passablement consciencieux , et d'une moralité supérieure certainement à celle de notre commerce quoiqu'il y ait encore à redire; tandis que la ruse et la mauvaise foi semblent, à beaucoup de gens, être de bonne guerre a l'égard de l'étranger , que l'on juge comme une sorte de barbare.

Avant 1789, nous avions en France des règlements restrictifs nonseulement pour le commerce d'exportation , mais aussi pour l'industrie intérieure. Tout le monde connaît, au moins de nom, les maîtrises et les jurandes* Les corps d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'agriculture même avait les siens de temps immémorial, et il est incontestable que pour la culture de la vigne, par exemple, ils étaient le fruit d'une mûre expérience. C'est à eux non moins qu'à la nature (lu terroir que nos crus fameux sont redevables de leur qualité sans égale et de leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où la vigne avait le droit de croître, le grain qu'il était permis de cultiver, Tespa- ( ornent et la taille des ceps. L'inspection à la sortie était de rigueur I}our les étoffes expédiées dans le Levant, et pour d'autres objets d'exportation.

La révolution a biffé tous les règlements anciens. La destruction de la plupart de ces règlements a été un bien , parce qu'ils étaient sirànnés à beaucoup d'égards et en arrière de la science; parce qu'ils étaient souvent appliqués conformément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie ; parce que les cadres des corps d'état et de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient pas suffisamment à l'admission des aspirants. En un mot , l'organisation industrielle du pays était devenue mauvaise , il en fallait une autre ; mais les pouvoirs établis étaient incapables de la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné Louis XVI, au lieu de sentir tout ce qu'il y avait de force dans le tiers état, et de donner à cetta force un but d'activité et une direction, prenait plaisir à l'ins jlter, et s'amusait à remettre en vigueur clos ordonnances décrépites par lesquelles il était permis aux seuls nobles de porter l'épaulette dans l'armée. On en vint donc à ce point

que tout pouvoir sembla un fléau de Dieu , toute organisation une tyrannie; et lorsque la nation se souleva» au lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre existant , elle nia tout, elle abolit tout , elle fit table rase en matière commerciale comme en matière politique. On posa en principe que les transactions commerciales ne devaient être soumises à aucune surveillance , et non-seulement on supprima les statuts des corps de métiers et les épreuves de capacité ; non-seulement on renonça aux garanties que présentaient les corporations, nott^sealement on dépouiila l'industrie de l'esprit de corps, et, par conséquent^ du point d'honneur, mais encore on annula les mesures de police les plus simples et les plus salutaires, notamment les inspections i la sortie.

La concurrence illimitée étant devenue la seule loi du travail, chacun étant livré à son libre arbitre, sans que l'opinion, moins sévère cliez nous que parmi la race anglaise, supplée au silence du code et ài'absence des règlements de corporations, il y a eu des méfaits et des victimes en grand nombre. L'industrie a été transformée en un champ de bataille, où Ton s'est battu à armes, égales, où d'indignes stratagèmes ont été pratiqués ; où le fort, c'est-à-dire le mattre, au moment où il se croit triomphant, est traîtreusement atteint du plomb de la banqueroute ; et où le faible, c'est-i-dire l'ouvrier, paye trop souvent les frais de la guerre. Au-dedans toutefois et jusqu'à ce jour,, la somme du bi^ reste incontestablement supérieure à celle du mal. Il faut dire aussi que plusieurs industries, qui intéressent particulièrement le pauvre, celles qui s'exercent sur les subsistances, sont restées soumises à des règlements et ont continué à être l'objet de la surveillance de l'autorité. Ce n'a pas été sans difiiculté, car les fanatiques de la liberté absolue du commerce se sont soulevés contre ces exceptions; et l'on a vu récemment un maire de Chàlons-sur- Marne, émerveillé de trouver une occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues, au risque de faire une expérience sur l'estomac du pauvre, se refuser à taxer le pain.

Au dedans, je le répète, et provisoirement, notre industrie a pourtant gagné en masse à la destruction pure et simple des anciens règlements, et le public encore plus. Il était d'ailleurs nécessaire qu'un intervalle de tâtonnements, fussent-ils anarchiques, précédât l'établissement des règlements nouveaux ; mçis, dans nos relations extérieures, le mal a dépassé la somme du bien ; la décadence de notre commerce maritime en est la preuve.

116 l'actorite et la liberté.

Notre commerce d'exportation, tombé à la paix de 1814, quand se rouvrirent les mers, entre les mains de pacotilleurs cupides, a épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant les premières années de la restauration, le nom français a été déconsidéré sur tous les marchés de l'ancien et du nouveau monde. Le commerce du Levant, dont nous avions le monopole, est passé aux mains des Anglais et des Autrichiens ^ Les étoffes qu'autrefois nous fournissions à l'Orient il'élant plus inspectées à la sortie, ont été de mauvaise fabrique et de mauvais aunage. Jadis, les ballots passaient de main en main de confiance, sans être ouverts ; il a fallu les visiter de très-près, car quelquefois ils se sont trouvés contenir tout autre chose que des étoffes. L'Amérique du sud a été la terre classique des exploits des pacolilleurs. On a vendu de l'eau pour du bourgogne, des rouleaux de bois pour des rouleaux de rubans. Les Bordelais, qui accusent, non sans bonnes raisons, le système prohibitif de la déchéance de leur ville, ne peuvent plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine qui a présidé à une multitude d'expéditions parties de leurs ports est pour moitié dans cette déchéance, avec les lois de 1821 et 1822.

Comme personne ne voulait plus traiter avec des Français, les fraudes se sont nécessairement amoindries. Le commerce extérieur )»*est centralisé peu à peu entre les mains des grandes maisons, et cette concentration, qui a si puissamment contribué à maintenir dans le commerce anglais des habitudes honnêtes, a commencé la réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs, qui sont les maraudeurs des affaires, ont été écartés. C'est è la même cause qu'il faut attribuer la bonnes tenue de notre commerce aux États-Unis. Ne nous flattons pas pourtant; il se fait encore des tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas encore complètement purgé leur ville des larrons qui l'infestaient, et une circulaire récente de M. Duchâtel a mis le monde entier dans la confidence des honteuses plaies qui rongent encore aujourd'hui notre commerce d'outre-mer *.

En présence de pareils faits, je ne sais ce que l'on pourrait dire contre l'adoption immédiate en France de l'inspection à la sortie pour nos denrées principales, et spécialement pour nos vins. Il faudrait crplre aux théories absolues de liberté commerciale, d'une foi bien

* Voir la note 31 à la fin du volume.

* Voir la note 32 à la fia du volume.

étrange, dans un siècle qui se pique d'être esprit fort, pour ne pas voir que l'absence de tout règlement, en matière de commerce, est un fait monstrueux ; qu'il Tant une police dans le commerce comme dans toutes les autres relations sociales, et que si le peuple le plus propre au self-govertiment et le plus antipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet égard des règlements si sévères, nous serions mal venus à vouloir nous en passer. Convenons que si notre politique, presque toujours loyale et désintéressée, nous a donné le droit de dénoncer la foi punique de là per/ide Albion, la race anglaisé, j)eut, de son coté, opposer avec fierté l'esprit hardi et honorable de son commerce à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Confessons-le, et soumettonsnous à un régime qui nous guérisse de cette lèpre. Seulement, pour que le gouvernement puisse prétendre à moraliser l'industrie et le commerce, pour qu'il soit admis à porter la main sur le mal, il faut qu'il soit autre chose qu'avocassier ou paperassier, autre chose que marquis ou militaire ; il faut qu'il comprenne ce qu'est l'industrie et quelles destinées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier avec les vœux et les idées, les besoins et la nature intime des industriels ; il faut qu'il aime le travail et les travailleurs, ce qui n'exclut assurément ni le goût des arts, ni les généreuses pensées et les vastes conceptions qu'il faut porter en soi pour faire battre le cœur de la nation française.

Les États-Unis forment une société qui marche d'instinct plutôt que d'après un plan préconçu , elle s'ignore elle-même. Elle repousse l'ordre tyrannique d'un passé exclusivement militaire , et cependant elle est imprégnée de sentiments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine des rapports politiques tels qu'ils étaient constitués par les lois de notre vieille Europe; mais elle a dans le sang le besoin de s'imposer à elle-même des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts d'avenir et ses répugnances du passé, entre sa soif d'émancipation et sa faim de règle sociale ; entre sa vénération religieuse pour l'expérience et son horreur pour les formes violentes des siècles antérieurs. De là des contradictions qui font méconnaître ses goûts et défigurent ses tendances ; mais la confusion n'est qu'apparente.

Il y a dans chaque État deux autorités dont le personnel et les attributions sont distinctes. L'une correspond au gouvernement de l'ancienne société européenne, au vieux César. A la tête, est un magistrat qui porte l'antique nom de gouverneur S avec le titre pompeux

' Voir la note 33 à la fin du volume.

118 l'actouîté et la liberté.

de commandant en chef des forces de terre et de mer. Celte autorité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux États de Touest qui sont venus au monde depuis Tindépendance , ses attributions ont été successivement réduites à rien ; plusieurs ont été supprimées, ou plutôt les citoyens en masse se sont réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les citoyens nomment directement à la plupart des emplois. Les allocations de fonds sont rarement dépensées par Tintermédiaire du gouverneur : elles sont habituellement placées sous la responsabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur n'a pas la disposition de la force publique ; à proprement parler , il n'en existe aucune ; mais , en cas de nécessité, le shérif, par un fosse comitalusj contraint tous les passants à lui prêter main-forte, et fait immédiatement un gendarme de quiconque traverse la rue, armé ou non. Il n'y a pas de police ni de passe-ports ; mais personne ne peut s'arrêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à tous les regards dans le bar-room^ cabaret qui est l'annexe obligée de tout lieu public ; il est là, feuilleté atout instant et par tout le monde. Lebuvetier, bar-keeper, fait en réalité roffice de commissaire de police, et la foule de ceux qui visitent le bar-room pour lire les journaux , boire un verre de whiskey , fumer ou causer politique , ce qui comprend tous les voyageurs , fournirait au besoin les sergents. Voilà du sielf-govemment comme il faut le pratiquer ; voilà les obligations que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme le pou voir. L'autorité du gouverneur, qui jadis était le réprésentant de la royauté, le brillant reflet de la toute-puissance des superbes souverains d'Europe, est devenue poussière. En le dépouillant, on n'a pas même pris garde de sauver les apparences. Plus de gardes, plus de palais, plus d'argent. Les gouverneurs des États d'Ohio , d'Indiana et d'IUinois ont 1,000 dollars (5,333 fr.) d'appointements, sans maison, sans un centime de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de Cincinnati qui ne donne davantage à son premier commis. Les garçons de bureau, à Washington , ont 700 dollars (3,733 fr).

Cette déchéance s'explique par des considérations autres que celles tirées de la nature du sélf-govemment. L'ancienne autorité , c'était César ; son caractère était militaire. La société américaine a nié César. En Europe ) César a dû rester fort , dans l'intérêt de l'indépendance mtionale, puisque nous y sommes toujours à deux doigts de la guerre; l'Amérique du nord est organisée au contraire d'après l'hypothèse

que la guerre d'État à État est impossible , et que la guerre étrangère n'est guère plus probable.

Les Américains pouvaient donc se passer de César ; nous sommes , nous 9 obligés de le garder ; mais il ne faut pas en conclure qu'ils puissent et doivent longtemps se passer d'autorité , et que déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amérique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ouvert ; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère jusqu'à la dureté; il y a l'autorité des législatures qui souvent font de l'omnipotence ; il y a quelquefois la dictature de l'émeute.

Il y a plus : à côté de l'autorité de César , en politique, une seconde autorité régulière commence à poindre, qui embrasse dans son domaine les institutions modernes et les établissements nouveaux d'utilité publique , qui , aux États-Unis , ont acquis une extension inouïe, telles que les voies de communication, les banques et les écoles primaires. Il y a les commissaires des canaux , les commissaires des banques , ceux des écoles. Leur pouvoir est réel et large. Les commissaires des canaux font des règlements d'administration publique qu'ils changent à leur gré , sans avis préalable. Ils fixent et modifient les tarifs ; ils sont entourés d'un nombreux personnel , entièrement sous leur dépendance et révocable à volonté ; ils disposent de sommes considérables; i! est passé 120,000,000 de fr. par les mains des commissaires de l'État de Pensylvanîe. Ils sont certainement soumis à un contrôle moins rigoureux et moins minutieux que celui qui entoure les moindres transactions de notre administration des ponts et chaussées ou de notre génie militaire. S'ils avaient eu nos lois de finance , notre comptabilité , ilotre cour des comptes , ils eussent mis dix ans de plus à exécuter les travaux confiés à leurs soins, et ils ne les eussent construits ni mieux ni à moins de frais * . Les commissaires des banques de l'État de New-York , en vertu du safety-fund act , sont revêtus en droit, sinon en fait, d'une sorte de dictature ; ils ont, dans certains cas , droit de vie et de mort sur lés banques locales.

C'est dans les jeunes États surtout qu'il faut voir comment ces commissaires exercent leurs pontoirs. L'été dernier, les commissaires de» canaux de l'État d'Ohio s'apercevalnt ou crofyant S'apercîevoir que les entreprenetrrs de transport sut les canaux de l'État de New-York s'étaient coalisés pour élever leurs prix, passèrent immédiatement

' Voir la note 34 à la fia du volumei

120 l'autorité et lv liberté.

\ine résolution portant que , considérant les prétentions excessives de ces entrepreneurs, il serait désormais établi une distinction entre les marchandises passant sur les canaux de l'État d'Ohio, et que les péages seraient doublés sur tout objet qui aurait payé, sur les canaux deTÈtat <le New- York, un prix supérieur à un chiffre quils réglèrent : c'était établir un maximum non-seulement sur leur territoire , mais sur celui d'un État voisin. Un directeur général des ponts et chaussées qui se permettrait pareil coup de tête, serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. Aux États-Unis, chacun dit que les commissaires de rOhio avaient raison ; que les entrepreneurs de transports gagneraient un peu moins, mais que le public y trouverait son compte, et les entrepreneurs se résignèrent.

C'est ainsi qu'aux États-Unis l'intérêt général est la suprême loi : c'est ainsi qu'il relève énergiquement la tète et prend sa revanche toutes les fois qu'il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le régime de ce pays devient donc moins un régime de liberté et de laisser-faire, qu'un régime d'égalité ; ou plutôt il prend le caractère d'un fort gouverne- Tncnt de majorité. Lorsqu'on lit les clauses restrictives insérées , dans quelques États, à la fin des lois d'autorisation des compagnies anonymes incorporaled companies , on se demande comment elles ont pu se former, comment elles ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts, les actionnaires sont tous individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie. Dans la Pensylvanîe , il est expressément stipulé que si, à une époque quelconque, l'autorisation accordée à la compagnie devenait contraire aux intérêts du peuple, la législature pourrait la révoquer*. C'est de l'arbitraire en germe; mais, aux États-Unis, César est désarmé ; le vieux lion féodal n'a plus ni griffes ni ongles. L'industrie est prête à s'effrayer de l'arbitraire de César ; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle s'alarmerait de celui d'une société qui vit et prospère du travail , et dont toutes les préoccupations publiques et particulières ont pour objet de s'agrandir par le travail créateur.

Faut-il croire qu'en Europe où rautorité suprême est l'héritière directe de César, l'industrie ne fera que végéter ? Je ne le pense pas. Une force irrésistible pousse actuellement l'industrie , et si l'exis-

* J'ai retrouvé ceUe clause dans les ehartes de plus de vingt compagnies de «bemins de fer de cet État.

tence de nos gouveroements militaires d'Europe était inconipulible avec son développement, je n'hésite pas à dire qu'ils disparaîtraient» On ne peut pas supposer que l'Europe continue longtemps àofifrir l'aspect d'un vaste camp , ou plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux autres. Le glaive qui est tiré aujourd'hui peut rentrer demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que l'Europe aura trouvé l'assiette qu'elle cherche, et qu'elle l'aura consacrée par d'autres traités solennels. J'admets que l'épée restera cependant un des attributs de nos monarchies absolues ou tempérées, ou des républiques éphémères quî. pourraient encore les remplacer par instants ; mais la guerre elle-^ même se transforme. Les institutions guerrières ont pris , à un trè37 haut degré , un caractère d'ordre et de régularité savante qui les rapproche de l'industrie, et que celle-ci même a besoin de leur emprunter. Toutes, à commencer par l'armée, sont susceptibles d'être employées à féconder le monde, qu'autrefois elles n'étaient bonnes qu'à , ravager. La royauté se modifie et se prépare à recevoir ou h prendre de nouvelles prérogatives en place de celles qu'elle a perdues et de celles qu'elle doit perdre encore. Elle se préoccupe de nouvcaip: soins et se conçoit de nouveaux devoirs. Il ne tient plus qu'à elle de se conserver et de se raffermir sur sa base ébranlée. En un mot, aux ii)tat$-Unis, le pouvoir ancien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement de terre, à côté de6 débris du premier. Dans nos vieux pays d'Europe, où le pouvoir ancien a jeté des racines si profondes qu'on ne pourrait l'abattre ^àns bouleverser la société tout entière , l'autorité nouvelle doit sortir du tronc même des antiques royautés ^

Pour se rendre bien compte du sens qu'a ici le mot de liberté « il faut remonter à l'origine des populations anglo-américaines, c'est^à* dire à la distinction des deux natures de l'Yankee et du Virginien. lis sont arrivés à la notion de la liberté , Tun par la porte de la religion , l'autre par celle de la politique, et ils l'ont comprise de deux manières très-différentes.

Lorsque l'Yankee vint s'établir en Amérique, ce ne fut pas pour y créer un empire, ce fut pour y établir son église. Il fuyait une teire qui ne s*était soustraite au joug de la Babylone papale que $o«r tomber sous celui de Babylone de Tépiscopat. Il laissait en arrière

• Voir la note 35 à la fin du volume. , . ... ,

122 l'autorité et Là liberté.

Satan, ses pompes et ses œuvres; il essuyait la poussière qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuarts et des évêques anglicans ; il cherchait un asile où il pût pratiquer son culte et suivre «e qu'il croyait la loi de Dieu. Les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth * , venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à l'aise, sans s'inquiéter si d'autres n'y étoufiferaient pas. On croirait que, eux proscrits, ils auraient admis au moins la tolérance religieuse : ils ne ïui accordèrent cependant pas le moindre recoin ; aujourd'hui encore il s'en faut qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l'origine, il n'y avait de droit de cité que pour les puritains comme eux ; l'État et l'Église étaient confondus ; ce n'est qu'en 1832 que la réparation a été consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé , sous les peines les plus sévères , tsous peine de mort en cas de récidive , aux juifs et aux quakers. Aujourd'hui encore, si la loi permet d'y être catholique, Fopinion le défend , témoin l'incendie du couvent desursulines en 1834, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis d'être incrédule, témoin le procès de blasphème intenté à M. Abner Kneeland * pour avoir écrit en faveur du panthéisme, procès qui n'en finit pas parce que, heureusement pour l'accusé , il ne s'est trouvé, à deux reprises diflFérentes , que onze jurés sur douze pour le condamner, et que la loi américaine ; comme la loi anglaise, requiert l'unanimité.

Le type de l'Yankee est fort peu varié. Tous les Yankees semblent jetés dans le même moule ; il était donc très-facile d'organiser pour ^ux une liberté régulière, c'est-à-dire de combiner uû ôadre où ils se sentissent les mouvements libres. Lors de leur arrivée,ils en tracèrent un, non-seulement dans sa forme générale et son contou rextérieur, mais ^vec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie, tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu'à un homme taillé exactement

* C'est Tendroit où les puritains mirent pied à terre le 22 décembre 1620. Ce tocher est l'objet de la vénéraCion publique.

* Il avait été condamné une première fois devant les autorités judiciaires de la ^ille ; c'est en appel que le jugement a det^x fois été sans résultat. Le ministère public n'a pas encore renoncé à poursuivre. '

LETTRE XX Vil. 123

sur le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoique la plupart de ces lois, qui mettaient l'existence en formules *, aient été abrogées* surtout depuis l'indépendance, l'esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que par une réaction naturelle elles aîTermirent , subsistent encore ; aujourd'hui même on remarque qu'aucun étranger ne se fixe dans la Nouvelle-Angleterre.

Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressemblons à personne, pour nous à qui la variété est nécessaire comme l'air, pour nous qui avons horreur d'une vie encadrée, le régime des Yankees serait un supplice. Leur liberté à eux, ce n'est point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, de narguer la religion, de braver les mœurs, de saper les bases de l'ordre social, d'insulter à toutes les traditions et à toutes les opinions ; ce n'est ni la liberté d'être monarchiste dans un pays républicain, ni celle de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme ou de la fille de l'ouvrier, ce n'est pas même celle de jouir extérieurement de sa fortune, car l'opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu'on se conforme sous peine d'os^ tracisme moral : ce n'est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La liberté de l'Yankee est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-même. Nous trouverions, nous Français , qu'elle est faite à l'image de la liberté de Figaro. L'Yankee s'en contente parce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin, et aussi parce que de toutes les paroles de la Bible, celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu, que nous n'avons pu loger dans notre cervelle.

Comme l'Yankee ne souffre pas au milieu de ces restrictions, qu'il y est ou s'y croit libre, ce qui revient au même, avec lui l'autorité préventive est inutile. C'est pour cela que le pouvoir n'est point apparent dans la Nouvelle-Angleterre, et que la force armée, la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l'Union. L'absence de pouvoir extérieur nous donne le change, et nous fait croire que l'Américain en général, et l'Yankee en particulier, sont plus libres que nous. Je suis persuadé, cependant, que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publiquoi l'avantage est

' Voir la note 36 à la Gn du volume.

de notre côté, non-seulement par rapport à la Nouvelle-Angleterre, mais même relativement à la population blanche du sud.

Le Virginicn serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur est plus analogue à la nôtre ; ses facultés sont moins spéciales, beaucoup plus générales que celles de l'Yankee ; ses pensées sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c'est T Yankee qui domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté qui a fourni les traits principaux au modèle de la liberté américaine. Cependant, pour faire accepter son empire, elle a dû emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginienne ; je pourrais dire, de la liberté française, car le grand prêtre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s'était imbibé, à Paris, des principes de la philosophie du xviu*' siècle. La liberté américaine, telle qu'elle existe aujourd'hui, peut être considérée comme le résultat du mélange, dans des proportions inégales, des théories de JeiTerson, avec les habitudes de la Nouvelle- Angleterre. De ces deux tendances différentes résulte une autre série d'actes contradictoires Vqui s'enchevêtrent les uns avec les autres, et qui tromperaient un observateur inattentif. C'est en raison de la coexistence de ces deux impulsions, au sein de la société américaine, que l'on porte sur elle des jugements si opposés ; c'est parce que le type Yankee est le plus fort aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'indépendance la supériorité était du côté des Virginiens, que les idées que fait nattre aujourd'hui le spectacle de l'Amérique , paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu'elle pouvait inspirer du temps de l'indépendance.

Aaiéltoratfion soelale.

Cbarleston [Caroline du gud], 1er sepfeiubre 183iS.

L'Amérique du nord est un pays de bénédiction pour l'ouvrier et le paysan. Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! à New-

\ Voir plus hauti page 117,

York, après mon débarquement, je croyais que tous les jours étaient des dimanches , parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tous les jours endimanchée. Point de ces visages flétris parles privations ou par les miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos misérables boueurs, à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout ; toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goût de Paris. Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus que l'homme. Aussi i*un des trait:$ les plus caractéristiques de la physionomie des États-Unis, c'est, sans contredit, le changement qui s'y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel et la condition physique ' des femmes. Le salaire de rhomme suffisant à la subsistance et à l'entretien de sa famille, la femme n'a d'autres travaux que ceux du ménage, avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui une règle sans exceptions parmi les Anglo-Américains, que la femme soit exemptée de toute tâche rude, et, par exemple, que jamais une femme ne prenne part aux labeurs des champs et ne traîne de faf^ deaux *^ Ainsi affranchie d'occupations incompatibles avec sa con^slitution délicate, la femme a été affranchie aussi de cette repoussante laideur et de cette grossièreté de complexiôn que là pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits, aussi bien que la mise, d'une dame. Toute femme ici est qualifiée de lady et s'efforce de paraître telle. Vous chercheriez vainement parmi les Anglo-Américains, depuis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle du Mississipi, un de ces êtres repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes, et dont toutes nos villes abondent , ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part, excepté parmi les noirs et parmi les Indiens '; vous ne décou-

' L'étal légal des femmes est, pour toutes les classes, aux Étals-Unis, ce qu'il est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de même de leur condition morale, avec plus de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.

2 L'Angleterre proprement dite est certainement le pays de l'Europe oh la femme participe le moins aux travaux matériels, surtout à ceux tfè l'agriculture. On n'y volt jamais de femme portant, comme dans nos campagoes, une hotte de fumier, ou forgeant le fer comme à Saint-Étienne.

' On a remarqué qu'il n'y avait rien de plus hideux dans la création qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses, abîmées de travail ei écrasées de mauvais trai-r

126 AMÉLIOttÀTIOlf SOCIALE.

vririez le second que parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie ; car, chez les uns et les autres, la femme travaille au moins autant que Thomme. C'est une des gloires de la race anglaise d'avoir partout, autant que possible et de plus en plus, interprété la supériorité de l'homme sur la femme, en réservant à Thomme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées oflFre l'aspect d'un nouveau monde et d'un monde meilleur.

Figurez-vous un paysan irlandais, qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre, qui s'estimerait riche s'il possédait une acre ^ et qui , en mettant pied à terre à New- York, trouve à gagner, par la seule force de sesbras^ 1 dollar ( 5 fr. 33 c. ) par jour. 11 se nourrît et se loffe avec 2 dollars par semaine, et, au bout de quinze jours, il a pu économiser assez pour acheter dix acres de la terre la plus fertile de l'univers, de ce fameux Aînerican bottam^ dans rÈiat d'illinois. De New-York à l'ouest, il y a loin; mais la traversée sur le grand canal ne coûte pas cher, 25 centimes par lieue ( nour« riture non comprise ) S et, en faisant des stations en route, on paye son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait pas acheter dix acres, ce serait trop peu. Le moins que l'on acquiert dans Touest, c'est quatre-vingts acres. Qu'importe ! les économies de quelques mois y suffiront, et d'ailleurs, Vonele Sam ^ aime les émigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en fait il est de très-bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher l'ouest, ei il les lui laisse occuper provisoirement sans lut rien demander. Aussi les Irlandais, qui provoqueraient en duel à coups de poing quilonque révoquerait en doute devant eux que leur tled'Ërin soit un paradis terrestre, et qui chantent avec transport, sous l'inspiration du ^ hjskey, la gloire de cette perle des mers^ la quittent pour les Ètatsl>nis ^ par cinquante mille. A leur arrivée, ils n'en croient pas leurs

temenls par leurs brutaux époux, surlout lorsqu'ils sont ivres, perdent tout ce qui <]istingue leur sexe. Elles ont des visages de furies; elles en ont aussi l'humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau, ce sont ordinairement les vieilles i'enimes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.

* Le voyage de New-Tork à Louisville ou à tout autre point du Bas-Ohio coûterait, par Philadelphie cl Plttsburg, environ 70 fr., nourriture non comprise, et durerait quinze jours.

^ C'est le nom populaire du gouvernement fédéral.

* Voir la note 3 à la fin du !•' volume.

LETFRB XXVUU 12t

yeox; ils se tàtent pour savoir s'ils ne sont pas soos Tinfluence déce* vaote d'un sortilège. Ib n*osent pas décrire, dans leurs lettres à leurs «mis d'Europe» les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise *.

Ici même, où l'ouvrier des villes et le cultivateur des champ», au lieu d'être comme au nord , les souverains du pays, ne sont que des esclaves, il y a plus d'abondance, plus de confort matériel, pour les classeslaborieusesqu'iln'yen acbeznous. Aussi la population noire pul** lule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan fait autantd'enfantsquelenoirdelaCarolineetdelaYir** ginte ; mais chez nous la mort, que la misère amène par la main, est activée repousser ces bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères, et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du paia que leurs parents ne peuvent leur donner.

En Europe, depuis quelque temps, l'attention des philanthropes s'est dirigée avec prédilection vers l'examen des dépenses publiques. Ils se sont attachés à les réduire, espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour juger delà portée de ce procédé d'amélioration, je supposerai que l'on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l'État. On conviendra que c'est le maximum du dégrèvement à espérer car réellement un seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit, c'est celui de la guerre; et même une diminution de l'état militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement établie que lorsque les traités de 1815 auront fait place à d*autres combinaisons plus équitables pour notre France. 100 millions, répartis entre 33 millions de population, reviennent à 15 fr. par famille de cinq personnes, ou à 4 centimes par jour.

Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d'une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir ; mais c'est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se fonder sur le roc. Ce n'est pas à si bon

' Oa racoDte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, montrant à son matire une lettre qu'il venait d'écrire pour sa famille, celui-ci lui dit : « Mais, Patrick, pourquoi dites-vous que vous mangez de la viande trois fois par semaine, tandis que vous en avez trois fois le jour ? — Pourquoi ? répondit Patrick, c'est que si je le leur disais, ils ne voudraient pas le croire. »

128 AMÉLIORATION SOCTALE.

marché que tous modifierez les sentiments des masses, que vous les ferez passer de la défiance à Tespoir, de Tiodififérence envers toute autorité à des sentiments de respect et de reconnaissance. Quatre centimes par jour, ce n*est pas la poule au pot I

Admettons que par des réductions de dépenses, que Ton effectuerait je ne sais comment, et par un changement radical dansTassiette de l'impôt, qui me parait pour le moins aussi difficile S on pût diminuer du double la contribution du pauvre ; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'aisance d'une famille de cinq personnes.

Supposons maintenant que, par des moyens quelconques ( nous arriverons plus tard à spécifier ces moyens), le crédit public soit affermi, l'industrie animée d'une énergie nouvelle, l'agriculture encouragée, le commerce activé ; que cent entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagnes, et sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes, sur les fleuves et sur les mers : la maind'œuvre haussera ; les variations et les chômages forcés , causes des plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes, et du paysan dans les campagnes, disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier, douze jours déplus de travail à 1 fr. 25 cent., et une augmentation de salaire de 25 cent, seulement pendant cent cinquante jours, calcul fort modeste assurément, il en résultera poui" lui un accroissement immédiat de revenu de 52 fr. 50 cent., ou de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelligent et plus habile, tel que le charpentier ou le maçon, travaillant à Paris à raison de 4 fr. par jour, douze jours de travail de plus, et une hausse de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront 123 fr. , c'est-à-dire 34 cent, par jour.

Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger les réductions, même les moins grosses. Honneur aux hommes laborieux dont l'infatigable patience vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du budget, et en pèse tous les chiffres à la balance de l'intérêt public ! Dieu me garde surtout de prétendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt ! et, par exemple, je ne pense pas que nos octrois municipaux doivent durer toujours *. Ainsi encore, je fais des vœux, pour la suppression de l'impôt du sel, parce que c'est celui de tous qui est

' Voir la note 37 à la fin du volume.

^ Voir la note 38 a la fin du volume.

le plus lourd pour la classe pauvre, et je crois qu'il serait aisé d'y arriver ^. Avec des actes décisifs de cette nature, les gouvernements se font bénir et les dynasties se fondent ; mais après tout , par la méthode du dégrèvement, tout ce que Ton obtiendra, comme résultat matériel, se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la boarse du pauvre, taudis qu'un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes inférieures le goût de l'ordre et les habitudes d'une vie industrieuse et rangée, à multiplier les occa^ sions de travail et à en améliorer les conditions, aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger une autre classe, a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d'une époque ou l'on est las de révolutions, avec la nature d'un gouvernement né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. Au contraire, tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde, car tous les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires; Il est la source pure et légitime de la fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles; lui seul a donc puissance de secourir celui qui a besoin, sans appauvrir celui qui jouit du nécessaire, et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste; de donner à la fois l'opulence à quelques-uns, à un grand nombre l'aisance, à tous cette poule au pot qui est, dans Tordre matériel, l'inconnue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.

L'admirable prospérité des États-Unis est le fruit du travail bien plus que la réforme des impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité des régions tropicales; pour personne, selon l'expression vnlgaire, les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais l'Américain est un travailleur-modèle. Les États-Unis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque ; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le nord-ouest , une ferme à coton, à riz et à tabac, dans le sud ; qui possède des sucreries, des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures ; qui a ses ports du nord-est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés encore, avec lesquels elle entreprend les

* Yoir la note 39 à la fin du volume.

130 AMBLIOBATION SOCIALE.

transports pour te compte de tout l'univers, et spécule sur les besoins de tousles peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyens de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes duis la ferme du nord-ouest ou dans celle du sud-ouest. S'il veut être artisan, afin de devenir fabricant plus tard, on lui accorde du crédit; il rencontre, le long des rivières, des chutes d'eau inoccupées dont il prend possession, et à côté desquelles il bâtit son usine. S1la le goût du commerce ; il se met entre les mains d'un négociant qui, après quelque temps d'épreuve et d'apprentissage, l'envoie surveiller ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux Antilles, ou dans l'Amérique du sud, ou à Liverpool , ou au Havre, ou en Chine. Il peut travailler sans inquiétude, et produire hardiment. N'ayant pas de fermage à payer, sa farine et sessalaîsons ne craignent la concurrence de personne dans l'Amérique du sud et dans les îles à sucre. Le coton, les États-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde, et ils n'en peuvent planter assez. Gomme commerçants intelligents, actifs et audacieux, la carrière ouverte aux Américains est sans limites et \h l'exploitent admirablement ; ils battent leurs rivaux de tous les pays , même les Anglais. Si l'Américain s'applique à l'industrie du dedans, le champ n'est pas moins large, car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au moins dépense. La vie est ample ; on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup ; chacun consomme beaucoup, parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires, n'a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants, ou ne se préoccupe pas de cet avenir.

De même en France les naesures de l'administration publique les plus efficaces pour l'amélioration populaire, seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités industrielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'ap^tquer ces qualités, c'est-à-dire :

1*" Un système d'éducation industrielles ;

2° La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail, ou, en d'autres termes, les capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non-seulement à l'ouvrier «t au cultivateur , mais encore à une grande partie de la bourgeoisie ;

3** L'exécution d'un systèxe complet de communications, depuis

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lescfaemins vicinaux jusqu'aux chemins de fer ; Tindustrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de Tacilités de transport ;

A'* La rétiston d'une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent lé travail sans profiter à personne.

Éducation populaire.

Ici où Je suis maintenant, j'ose à peine parler d'éducatiott popu<laire« Le peuple, dans les États du sud, ce sont les esclaves. Le principe est qu'il ne leur faut aucune culture iiitellectuelle ; que le sentiment delà crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il n'y a donc pour eux d'autre éducation que celle de leurs mains ; et celle-là est bornée, par cela même que leur intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes.

DanslesËtatsdu nord, lesclâsses ouvrières sont composées de blancs; laloi pourvoit généreusement à l'éducation pupulaire. Presque partout» dans le nord, tous les enfants vont aux écoles primaires. L'enseignement primaire y est plus positif que chez nous. On ne peut pourtant pas dire que ce soit un système d'éducation industrielle. Ce n'est que notre enseignement primaire avec de la littérature et de l'idéalité de moins, avec quelques notions économiques et commerciales de plus. En fait d'éducation industrielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point d'écoles d'arts et métiers, point d'instituts agricoles ou de maûufacturesmodèles« Il est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce, de l'agriculture ou des arts mécaniques : eUe le suce avec le lait ; elle le respire à la maison paternelle, dans les assem^ blées, sur la place publique, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut apprendfe une profession, il se met en apprentissage chez un artisan, dans une manufactura ou dans un comptoir. Ed. voyant pratiquer et en pratiquant lui-même, il devient artisan ^ manufacturier^ commerçant ; toutes les facultés de son esprit vigilant et ferme, tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instinctivement sur sa boutique^ son atelier, ses magasins. Il s'applique à se perfectionner dans son art, à s'assimiler les progrès réalisés par d'autres, et il y réussit naturellement, comme quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Améri* cains aient raison de ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale, pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes.

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écoles. Je me borne à signaler ce fait, qu'ils ne la subissent pas et que cependant tout «e paBse assez bien chez eux.

Chez nous, le caractère national est très-peu passionné pour les affaires. Nous faisons de l'industrie par nécessité, et non par goûti Nos idées sont Infiniment peu commerciales, manufacturières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un bon industriel, un habile agriculteur, un négociant consommé , il faut qu*il y soit longuement et ]>éniblement ployé. Il faut qu'il cliange ses penchants naturels, qu'il métamorphose ses pensées et ses habitudes; en un mot^ chez nous, il est essentiel qu'une éducation spéciale précède l'apprentissage. Les Américains apprennent uniquement par l'exemple; nous devons apprendre Findustrie par principes : nous en avons besoin plus qu'eux et nous y sommés plus aptes qu'eux.

L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on s^est occupé de lui en donner, a été successivement entre les mains du clergé catholique,' qui s'inquiétait par-dessus tout de propager les principes d'une ^ine morale, et entre les mains des philosophes, qui ne s'occupaient que de la diffusion des lumières. La morale, base de tous les rapports sociaux , est chose indispensable à inculquer aii peuple , comme à toutes les classes : c'est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières , si par là on entend le développement de rintelligence humaine, les notions fondamentales de la science , et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom, les lumières sont d'une utilité incontestable. Mais en n'enseignant que la morale au peuple, vous faites abstraction de sa cervelle et de son estomac. En réduisant pour lui l'éducation à la participation auiK lumières, vous vous méprenez davantage encore, vous faites abstraction de son estomac et de son cœur qui doit passer avant tout ; vous agissez comme si le peuple était principalement philosophe ou docteur, ou plutât rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme, et creuse comme une harangue de rhéteur. L'éducation populaire doit être avant tout morale, car, sans morale, pointde société. Il faut que l'art y ait sa place, puisque l'art est aux principes de la morale ce que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien que les formes *. Puis elle doit être spécialement industrielle et pra^

' C'est pour cela qu'il y a une hante pensée dans l'introductfon de la muslqae parmi les éléments de rioslTactioii primaire, telle que l'a organteéo M. Onizot. ' •

LETTRE XXVlil. . 13S

tique. Si l'on admet que le travail industriel « sous ses divers aspects^ agriculture, fabriques» n^oce, soit le but normal de l'activité maté** rielle des sociétés modernes, il faut admettre aussi que l'éducatioa du peuple doit être iine éducation industrielle » une éducation de travail. Il faut exercer ses bras au moins autant que son esprit, for«^ tifiejT ses mi^es jdus encore qu'aiguiser son idéalité. Il faut iémlopper son intelligence à coup sûr, puisque c'est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; mais il faut la dirigée vers le travail, et non vers la littérature, la philosophie et la politique. Le peuple est travailleur . de son état , et non littérateur , philosophe ou publiciste.

Tous les plans d'éducation populaire tentés depuis 1789 jusqu'à ces/* dernières années étaient mauvais, puisqu'ils supposaient qu*édu« cation était purement synonyme d'instruction ou de culture intellec* tuelle. Franchement, il y a plutôt à se féliciter de leur insuccès qu'a le déplorer ; car ils eussent semé, non le goût du travail, mais les germe» de dissolution sociale; ils eussent fomenté, par centaines de mille, des ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu'ils n'avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance, que s'ils avaient l'esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L'ignorance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mômes influences qu'une certaine portion des ouvriers. ■■*

Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'éducation populaire ^ môme en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion. Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres , où est l'argent pour doter les écoles de leur matériel ? Car , dana les écoles industrielles, il faut plus que du papier, des crayons et des ardoisés. Les écoles seraient alors des fermes, des ateliers, ou tout au moins il leur faudrait des appareils, des modèles et des dessins en grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d'enfants qui auraient droit à y être admis , me paraît chose provisoirement impossible. On n'y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps : heureux si l'on peut les faire participer tous à l'enseignement le plus élémentaire! Ce serait déjà une bien

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