‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 20 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

134 AMiUOftATION SOCIALE.

Yude tâche pouf te gonverâërneot, les départements et les vitte», qnt d'instituer on nombre d'écéles industrielles suffisant pour ceux qui seraient en état de payer eu totalité ou en partie les frais de leur éducation, c'est-à-dire pour la bourgeoisie ; car la bourgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de Téducation professionnelle indus-^ Irielle ; c'est elle qui doit fodrnir au peuple les chefs de ses Ira^ ▼aux *.

Mais en reculant potir le peuple l'éducation industrielle jusqu'à l'âge de dixbuit ou vingt ans, le gouvernement a un moyen admiraMe dé la lui départir. 11 tient sous sa main, dans l'armée, quatre à cinq cent mille jeunes hommes, l'élite de la classe laborieuse parleur force physique et leur aptitude générale; il a plein pouvoirsur eux ; il peut, selon la parole du centurion, leur dire : « Allez l i» et ils vont : t< Venez! » et ils viennent* Ne serai t^il pas possible de faire de l'armée une immense école industrielle sans lui ôter son caractère d'iqpprentissage militaire? Du jour où l'on se déciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, ce serait chose, à mon avis, non-seulement possible, mais naturelle *, que dls^îe ! de (Xi jmtAk ce serait aux trois quarts accompli -

Le service mliitaireest aujourd'hui redouté 4e la pèpulation, jmrce que ce sont six ans rayés de la vie utile de l'homme. Pendant six an^ tfées, le soldat oublie Son état, s'il en a un^ et Contracte trop souvent Ides habitudes de fainéantise qui Tempéchent plus tard de le reprendre arvec succès, quoique aujourd'hui ce soit une justice à rendre à Tadministration^ qu'elle évite de laisser ch6mer les soldats dans leurs casernes ; mais ces revues, ces parades, cea manoeuvres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qiri ferait diversion à l'exercice, qui ne serait pas puremei^ une corvée, «t qui produirait une haute paye, lut sourirait au contraire. Si, au lieu de perdre son métier sous les drapeaux, on pouvait s'y perfectionner et a'y faire un pécule, peut-être, au lieu de les fuir, s'y préaenterait^^m avec empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée grandirait encore en discipline, car nos soldats les plus exemplaires sont ceux du génie et de l'artillerie, qui travaillent. Le pays y gagnerait de beaux et bons ouvrages en grand nombre ; il s'enrichirait de ce qui fait la prospérité des empires , je

* Voir la Dote 40 à la fia du Yolume.

• EBTTBB xamn. 185

'veuTdire d'une population^ndastrieDse et intelligente^ car renseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps, comme il Test aujourd'hui , au moins pour les sous-officiers, dai» les régiments des armes spéciales ^.

Pour que Tarroée devint absolument une école industrielle, il est vi^i qu'il ne faudrait pas se borner à convertir les ^Idats en terrassiers et en maçons. II conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux grandes entreprises de communication leur fût successivement confiée ; qu'ils coulassent et forgeassent les fkrs, &5ent tous les ouvrages de charpente et de menuis^ie.

Les<^cier8 de l'artillerie et du génie , dont aujourd'hui on use le^^ talents elle zèle dans les stériles minuties du service courant» sont eu mesure de diriger tous ces travau:& , même ^os le secours des ingénieurs des ponts et chaussées, et de les conduire avec ordre et économie, car ce n'est rien de nouveau pour eux que de bâtir, que de manier le bois, la pierre, le fer etlelH*onze. Ils saisiraient avec transport l'occasion de se signaler par d'utiles et vastes créations. L'administration de la guerre, où Ton a résolu le problème de suivre dans tous les Instants de sa vie chacun des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux , est en position d'organiser et de coordonner ce mouyemeot.

Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de remplacement était supprimée, au moins pour la moitié ou le tiers du service. L'effet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre^ les professions manuelles, que la IxMirgeoisie conmdère trop comme dégradantes, seraient, par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s'en ressentiraient heureusement. Les rapports de mattre à ouvrier et

* Déjà, dans l'état actuel des choses, il y aurait un grand parti à tirer des écoles régifyfetitaim. Malbethreusethent elles soiil l'objet de trop i>eu d^eocouragement pour les officiers qui s'y consacrent, et pour les soldats qui y font preuve de cèle et d'intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peut en attendre. Les efforts de M. de Brack, colonel du 4« de hussards, et les beaux succès qull a obtenus, méritent d'être cités comme modèles k nos officiers super rieurs. L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture, le calcul, le dessin, la topographie, la marcchalerie et l'anatomie vétérinaire, etc. Il n'y avait pas dans son régiment un sous-offîcier qui ne fût en état de bien commander une compagnie,^ et même de faire, en cas de besoin, le service d'oflîcier d'état-major. (Voir la note 41 . à la fin du volume.;

136 AMÉLIORÂTIOlf SOCIALE.

d'ouvrier à mattre, aujourd'hui empreinte de ruse et de violence, de hauteur ou de bassesse, prendraient le cachet de la franchise des camps et de la confraternité militaire. Il y a aujourd'hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire ; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique, celle des travailleurs ^

Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à déve* lopper le travail » je tiens à dire qu'un système politique qui s'appliquerait particulièrement à les provoqua et à les soutenir , ne saurait être taxé de matérialisme. Le travail moralise l'homme. La prospérité matérielle importe à l'exercice des libertés publiques. Les hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde « lorsqu'ils sont enchatnés par la misère. Les Anglais et leurs fils d'Amérique définissent l'aisance une indépendance. Les Anglo- Américains sont arrivés à la richesse par les franchises politiques ; d'autres peuples, et je crois que nous sommes du nombre, doivent passer aux franchises politiques par le progrès de la richesse nationale.

J'arrive donc aux institutions de crédit.

Institutions de crédit.

Supposez , d'un côté , le cultivateur qui a son grenier encombré de blé, son étable pleine de bœufs , son hangar garni de barils de w hiskey et de porc salé ; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes, et l'épicier bien approvisionné de thé, de café et de sucre ; et d'autre part le terrassier, le maçon , le charpentier , le forgeron , tous gens habiles dans leur art, tous ayant besoin de travailler pour se procurer leur subsistance de chaque jour. Un canal ou un chemin de fer sont projetés ; le pays possède le capital suflSsant pour l'exécuter , puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire , ainsi que les aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs. 11 est indispensable que ces ouvrages s'exécutent pour que le journalier trouve à utiliser sa force et à gagner son pain , et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits. Chez nous, en pareil cas, nous n'avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets de consommation, d'autre intermédiaire qu'un ingénieur, homme de talent, mais pauvre, et les bourgeois des villes que le canal ou le chemin de fer intéressent , gens qui ont de l'aisance et rien de plus , sans aucun

^ Yoir la note 42 à la fin du volume.

moyen commode de se procurer , sur leurs terres ou leurs maisons , l'argent comptant qui doit servir à opérer réchange entre les denrées du marchand et du cultivateur, et le travail de l'ouvrier. Chez nous donc, les plus utiles projets restent sur le papier. Ici , à côté de Tingénieur ou du bourgeois, vous avez une où plusieurs banques, en qui, tons, paysans, ouvriers et bourgeois ont coriflance, souvent beaucoup plus qu'elles ne le méritent. La banque garantit au cultivateur et au marchand le payement de leurs denrées, et à Fouvrier son salaire; à cet eflét , elle offre au bourgeois actionnaire , en échange d'un engagement personnel , renouvelable après un certain délai , et quelquefois moyennant le dépôt même des actions du chemin de fer Où du canal, du papier monnaie que Fouvrier accepte en payement de son travail , et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie à la pratique.

Pour que le même résultat fût obtenu chez nous , il faudrait d'abord que nous eussions Un peu plus ce génie des affaires qui est naturel à l'Américain , et ensuite que les banques pussent accepter sans crainte l'engagement du bourgeois actionnaire, ce qui ne se peut comme aux États-Unis, parce que, chez nous, excepté dans leç villes industrielles, le bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vît de son revenu et ne l'augmente pas. Le bourgeois américain, au contraire, est activement engagé dans les affairés et tend sans cesse & accroître son avoir ; et d'ailleurs les banques ont^ contre les propriétés qu'il possède au soleil, un recours légal bien plus eflQcace qu'elles ne pourraient l'espérer en France.

Enfin, îl serait nécessaire que le public, bourgeois et prolétaires, que tous, propriétaires et marchands, eussent pleine confiance dains les billets émis par la banque, ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors mémb que nos populations n'auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience , on ne les déciderait qu'avec difficulté à considérer un morceau de papier, quoique échangeable à vue contre de Tor, comu^e l'équivalent des métaux précieux. Le numéraire métallique a pôiir nous, relativement à toute autre valeur , une supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais ; pour nos paysans , il est' l'objet d'un sentiment mystique , d'un vrai culte ; et , à cet égard , nous sommes tous , plus ou moins , paysans. Les Américains , au

iâft- AMÉLIORATION SOCUtE.

contraire , ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas une fol a,Yeugle , car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continent^d money ^ et il ne faudrait pas qu'ils remontassent loin dans leur his« toire pour retrouver des faillites de banques en masse. C'est une foi raisonnée » c'est un courage réfléchi. L'hiver passé, l'on savait que: telle banque de la campagne , dans l'État de New-York , n'avait que cinq dollars écus, pour cent dollars de papier en circulation, et même moins encore. En pareil cas, nous, Français, nous eussions crié sauve qui peut ! et nous nous fussions précipités sur la banque pour, avoir de l'or en échange de nos billets. La banque ainsi assaillie eut suspendu ses payements; cinquante ou soii^ante et dix billets sur cent fussent devenus, entre les mains des porteurs, des chiffons, et, ce qui «lit été bien autrement grave, les banques, qui s'appuient les unes sur. les autres , qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres , eussent fait faillite à la file , ainsi qu'il est avenu , au moi» d'avril dernier, dans le district fédéral. Chaque faillite de banque «ût été suivie de faillites particulières à Finfini ; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abtme ; le pays eût été ruiné. Les Améri-* cains', dans cette passe difficile , avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tète, n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d'une batterie, ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d'Arabes au pied des Pyramides. Aucune des banques de l'État de New-York ne suspendit ses payements ; à peine six à sept petites banques succombèrent çà et là dans toute l'Union.

Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup de temps avant que nous jouissions en France d'un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux États-Unis ou en Angleterre. Nous sommes, h cet égard, dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l'ensemble de nos idées et de nos habitudes industrielles , et jusqu'à un certain point, dans nos mœurs nationales.

Je ne prétends aucunement tracer d'avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je crois cependant pouvoir aifirmer que ce qui conviendrait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continua^ leurs d'Amérique, nous devons les modifier conformément à notre génie national , sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même

LBTTRIS XJLVOi. - 139

(|tte rOrieftt est le bereeaa d^ religions, rAiiglelerre est , dans les tMips modernes* le oreeset d*^ eat sorti le premier jet des institu* tions poUtiques et commerciales qui sembleat devoir régir le monde ; maisde m&neqiie, pour «^établir à rOccident, les cooceptioos religîeoses de rOrient ont dû sabir «ne transformatioa radicale , de nômeks créatîoos politiques et conunerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d'être admises chez autriiû Venaes au jour au milieu decirconstanceaparticulières» parmi un peuple d'un carac^ tèr« origioaU écloses à l'ombre malsaine de la conquête et des guerres civiles 9 on aérait malavisé de vouloir les transporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles se modifient déjà en Amérique, quoiqu'elles yaoientau milieu de rejetons de la race an« glaise* CboEles peuples du midi et chez nous , lorsqu'elles seront ar* méea à leurs formes définitives, il est probable qu'elles ne ressemble^ ront pas plus à leurs premiers modèles britanniques^ qu'un bénédictin ou une «sœur de la charité ne ressanble à un faquir indien ou à un derviche. Il y aurait donc beaucoup de présomption à vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec quelque précision^ ce que seront chez nous les Jnstitutions de crédit. Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre caractère et nos aptitudes, eltes devront en France, dans leur organisation, s'appuyer sur ie gouvernement, combiner leur action avec la sienne, être en un mot des institutioos publiques ; et , dans leur objet, faire une large part à l'agriculture.

Lecrédit de l'État, qui, en France, doit être le boulevard du crédit privé, se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deux tiers que par un intervalle de quarante ans ; notre 5 pour ""f^ est comprimé par k menace du remboursement; la question de l'amortissement est indécise. Que l'on prenne d'abord un parti à l'égard du cinq et do l'amortissement, et qu'on se souvienne, avant d'adopter une solution , que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l'antique monarchie et de la république.

MoDHseulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l'Etat , mats il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l'État ap« partient chez nous d'être le dépositaire de toutes les épargnes. Il peut, avec profit pour tous, se faire d'office assureur contre Tincendie

f^t même contre riuondation et contre la gréle , ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d'Allemagne. Bien n'empêcherait qu'il se chargeât aussi des opérations variées qu'entreprennent Jes compagnies d'assurance sur la vie ; par là il deviendrait l'agent de la prévoyance universelle, et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura , comme un soldat , une retraite à la fin de sa carrière. Il doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l'orphelin *. Ces combinaisons contre lesquelles il est difficile de concevoir d'objection bien sérieuse , au point de vue administratif , auraient un mérite de circonstance au temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne "Crois pas que l'on puisse en trouver de plus efficaces que ceux qui enchevêtreraient ainsi inextricablement les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.

C'est sur le crédit de l'État ainsi constitué qu'il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n'aurons foi dans les banques, et les banques n'auront foi en elles-mêmes '.qu'autant qu'elles seront éjpaulées par le trésor, et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système Gnancier de l'État. Cette idée n'a rien d'aventureux ; ce n'est point de l'inconnu. Ici, dans les États de l'ouest et du sud, qui sont, comme la France, principalement agricoles, les banques les plus importantes sont sous la dépendance de l'État , prennent part à la perception de l'impôt, et opèrent les mouvements de fonds pour le compte du trésor. C'est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et l'Alabama ; c'est ce que l'on organise plus nettement encore dans l'Illinois et l'Indiana^

La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit, en les introduisant chez nous, consisterait à les faire tourner au proDt de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier ; les trois quarts ou les quatre cinquièmes de notre population vivent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout mafitifacturiers et commerçants ; leurs banques sont accessibles à leurs

* Voir la note 43 à la fin du volume.

' Voir la note 44 à la fin du volume.

LETTRE XXVIII. Hi

commerçants d'abord, à leurs manufacturiers ensuite, et peu ou point à leurs agriculteurs. L'attitude féodale, qu'a retenue parmi eux la propriété territoriale, contribue à ce résultat. Ici , les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les États du nord et du nord-est *, qui sont habités par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que Ton a tenté d'instituer dans les régions agricoles du sud et de l'ouest , sont successivement tombées à diverses époques, dont la plus désastreuse fut celle de 1819. En 1828, les banques locales étaient toutes mortes dans le Kentucky * et le Missouri ; chacun des États dé Tennessee, d'Indiana , d'Illinois, de Mississipi et d'Alabama, n'en comptait qu'une ou n'en avait pas encore. Aujourd'hui elles se constituent dans le sud et dans l'ouest avec un caractère gouvernemental, soit que l'État en soit le principal actionnaire, soit qu'il se porte garant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l'agriculture ; la Louisiane est de tous les États celui ojli Ton a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard *.

II est fort difficile d'appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobile de toutes, la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d'immobilité reconnu plus ou moins formellement par \es lois de tous les pays. Il n'est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s'emmagasine, ou comme des actions au porteur. On ne peut cependant pas différer plus longtemps d'adopter quelque mer sure propre à faire jouir l'agriculture des avantages du crédit. Commençons d'abord sur une petite échelle, si nous craignons des mécomptes ; l'expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S'il existait des banques agricoles indissolublement liées au trésor ; si c'étaient des établissements publics, à peu près comme la caisse d'amortissement et la caisse des dépôts et consignations , personne ne trouverait mauvais que les intérêts qui leur seraient dus fussent assimilés aux contributions directes, perçus de la même manière par

' Voir la note 45 à la fin du volume.

' En 1819, cet État en avait trente-cinq en activité.

* Voir la note 46 à la fin du volume.

f4â ÂMÉLTORÂTION SOCIALE.

douzièmes, et recouvrés par les mêmes procédés , en cas de défaut de payement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommando comme procédé à employer définitivement. On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en tonte sûreté des avances à l'agriculture, et par conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement , en prêtant ainsi , au taux de 4 et même de 5 p. ''/o à nos agriculteurs , qui payent quelquefois le double et même le triple, ce qu'il recevrait k titre de dépôts, d'épargnes ou de primes d'assurance , changerait la face de nos campagnes, et réaliserait loi-même un bénéfice, sans compter l'accroissement des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système les banques seraient accessibles au petit cultivateur, comme au grand, et, par là, elles seraient de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis , où, comme je l'ai dit, la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation, si nous le voulions bien, nous permettrait, aussitôt que l'éducation publique en matière de crédit serait plus avancée , de dépasser les États-Unis, même dans la direction où ils semblent être allés le plus loin ; ainsi, le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.

Dès à présent» d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit, on faciliteraitnotablemeat les transactions financières de nos agriculteurs et par conséquent le progrès de notre agriculture, par une révision de notre législatioa hypothécaire*.

Enfin, il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efitcaces pour déterminer le publie entier à accepter le pt^ier des banques. Il existe à cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès *.

A ne considérer que l'économie qui résulterait en France de l'amélioration du crédit, il est facile de voir qu'elle dépasse tout ce qu'il serait possible d'attendre d'un remaniement du budget. On dit qu'en Fi-ance l'intérêt de l'argent est de quatre on même de trois ; oui, shib doute, pour le trésor, lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour

* Voir la note 47 à la fin du volome. ' Voir la note 48 à la fin du volume.

LETTRE XXVÎÏI. 143

quelques négociants privilégiés dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers payent presque partout 6p. V« au moins, en donnaat première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels paient 8, 9 et 12 p. °/«. A mesure que Ton descend Téchelle sociale, létaux de l'intérêt s'accrott. Pour l'ouvrier des villes, dans ses achats aif détail pour les besoins de son ménage, il est de 50, et même de 100 pour V^ par an. Pour le paysan, dans ses relations avec le maréchal, le cabaretier, le marchand de village, il est quelfttefois de 100 pour V» par mois.

Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s'opèrent en France , est au moins de 15 ou 20 pourV^, de 25 peut-être. Supposez qu'on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. V<, , ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persuadé en effet qu'entre deux années, l'une de prospérité cooMne 1824, l'autre de détresse comme 1831 , ce taux moyen varie du double), il est clair que l'on aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d'one diminution des frais de gouvernement , et qui n'en différera qu'en ce qu'elle comprendra presque autant de millions que les autres <:omptent de milliers de francs. Il n'est possible d'évaluer exactement la somme des transactions qui s'opèrent chaque année en France; elle s'élève à un grand nombre de milliards ; car il y a transaction, et transaction affectée par le taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit change de maio. La production totale de la Franco est estimée à 9 milliards ; ce qui suppose une masse de transactions dix à douze fois peut'^être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets é^ commerce est d'environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois, et une masse de transactions de 80 milliards, UMéconona^iede 2. p« V^ par an représenterait 540 miUi<xis.

Voilà les économies dont les hommes d'État doivent se préoccuper aujourd'hui ) ce sont les plus grosses^ ce sont celles qui fructiOeraient lephis^

Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour feffet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards, uûe fois pour toutes, par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique ^

\ Voir tome I.

144 ABIÉLTORATION SOCULE.

Système de communications.

Il serait superflu de s'arrêter à démontrer llnfluence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes» et particulièrement sur celui des classes inférieures. A cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et de petites communications par eau et par terre, comprenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer, pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l'État , soit par les compagnies, soit par les départements, soit par les communes, ne tarderait pas à doubler, h tripler, à décupler dans certains cas la valeur et le produit d'une grande quantité de terres. Notre agriculture, si déplorablement arriérée , prendrait un magnifique essor. En vertu de la solidarité qui lie toutes les branches de production, Tensemblede notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée si l'on eût consacré à cet usage le milliard de l'indemnité des émigrés ^ et les quatre cents millions de la guerre d'Espagne ! La restauration , gouvernement caduc et sans génie propre, ne put jamais s'élever à la conception de cette œuvre populaire; voulant graver sa marque sur la France, elle n'imagina rien de mieux que d'effacer lesN impériaux de nos monuments, pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable plagiat ! C'est avec d'autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire son chiffre sur le sol de la patrie. Il sent que c'est son intérêt ; il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle que c'est son devoir.

Ce serait donc une entreprise digne d'un grand peuple qu'un vaste système de travaux qui embrasserait les grands chemins de fer et les modestes chemins vincinaux ^, les canaux et les routes; qui dessécherait les marais et subviendrait à l'irrigation des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne, ouvrirait la Bretagne, jetterait laDurance sur la Provence aride, et l'Hérault sur le bas Languedoc, pour les arroser; qui ferait de Rouen et du Havre, de Lille et de

' Une partie de ce milliard a servi à établir des eanaui et des chemins de fer en Pcnsylvanie. La liste des souscripteurs aux emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'exécution de ses travaux publics, figure parmi les documents officiels «oumis à la législature. J'y ai retrouvé beaucoup de noms qui étaient Inscrits préci* sèment à la même époque sur les tableaux de l'indemnité.

^ Voir la note 49 à la fin du volume.

LBTTRB XXf m. 14S '

Calais, d'Orléans, de Reims et de Troyes, les faubourgs de Paris; qui consommerait l'union de la Belgique et de la France ; qui fixerait à Strasbourg un des premiers entrepôts du monde ; qui » en attendant mieux, rendrait un peu de vie à Bordeaux, qui se meurt, en lm*'< permettant d'atteindre les départements du centre et du midîvpar une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la ^ Garonne, de la Dordogne et du Lot; qui ressusciterait Nantes, > qui est mort, en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables, en le rattachant aux vivaces provinces de l'intérieur, et, surtout, en : le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyoa:i ^ aussi près du Rhin et même du Danube, qu'il l'est de la Loire et du ■■■ Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse minérale, qu'ilest plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire auw marché; qui, dans la répartition de ses bienfaits, n'oublierait pas, comme.il est arrivé trop souvent, la paisible et laborieuse population ^ de nos campagnes, et qui délivrerait enfin chaque village, chaque ferme ^^ isolée, du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boueé '< de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand. Puisse cette œuvre det-. paix être bientôt abordée avec des moyens proportionnés à soa étendue ! V?

Toutes les améliorations se tiennent : un bon système de travaux'? publics exercerait une influence active sur le déveioppemeat du crédit, »; et, réciproquement, un système large de crédit public et privé im<»iprimerait la plus grande activité aux travaux publics. Je dis plus : R -' est impossible que nos travaux publics soient <ïonduits avec rapidité,/ v à moins d'avoir recours au crédit. Prétendre les exécuter exclusive^ ment par le moyen de l'impôt, serait folie. Sans leorédit public et' i-' privé» les Américains n'auraient jamais en de travaux publics. IH'^'y n'ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins^éî^M fer qu'à l'aide de leurs banques et de leurs empruntSé En 1828^ ieàuv trois villes du district fédéral, Washington, Georgetown et Alexandri^y^^n forniant ensemble une population de trente-deux mille Ames, avec uif'' H commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles, car le pays qui les entoure est d'une extrême stérilité, souscrivirent jwii^^^,j 8 millions de francs au grand canal de la Ghèsapeake à l'Obio/ j^ioiii^^u; . couvrir leur souscription^ elles négocièrent un emprunt ea QollandeîtL^'à 91 1/2 en 5 p. **/o. Nos villes grandes et riches, coïriihë t^ofl;"""' Marseille, Bordeaux^ Rouen, auront des i^nàùt et dés chemins ^

146 AMÉLÏÔBATîOîï SDCIMB.

fer quand elles voudront faire *, dans une juste mesure, cecrcieles ailles petites et pauvres de Washington, Georgetown et Alexandrie ont tenté trop en grand *.

L'amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas , rétablissement d'une route ou d'un canal dégrève la population d'une somme qui surpasse le chiffre des impôts contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France, où le vin est abondant, et où c'est une boisson légère qui n'abrutit pas Thomme, de le mettre à la portée des classes pauvres, de leur en rendre l'usage journalier. Dans la France centrale et dans le midi, il y a encore plusieurs points où le vin se transporte à dos de mulet '. Ou vin qui fait quinze lieues par cette voie, et ce n'est pas extraordinaire, est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet par canal coûterait moins de 1 fr. par hectolitre, en admettant que l'on opérât sur des masses un peuconr sidérables ; et une réduction de 5 fr. par hectolitre, ou de 5 cent, par litre, est quelquefois égale, pour les vins les plus communs, & cinq fois la valeur du droit *. Ainsi, la création d'une ligne navigable, considérée sous le seul rapport du transport des boissons, profiterait plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects; tant il est vrai que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon placement, et que l'on doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de l'énormité de son chiffre.

* Voir la note 50 à la fin du volume.

^ Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leurs dettes. Le congrès, qui est le protecteur et le souverain du district fédéral, est obligé de venir k leur seêoitts, et probablement même prendra le parti de se mettre en leur heu et place èOTecs toira créanciers.

' A Limoges, par exemple, il arrive encore à dos de mulet du vin de Brives (Corrèze) et de Sarlat (Dordogne). La distance de Limoges à Sarlat est dé frente-sif Heues. Depuis que Ton a pcireé de nouvdles routes, la quantité dt vib eonduili aiMi au marché a beaucoup diminuée

* En France, la consommation du vin est frappée d'une taxe triple : !<> la taxe dt circulation qui est fort modique ; elle tarie de eo centimes à 1 fr. 20 cent, par hectolitre ; 2» le droit d'entrée qui n'existe que dans les villes oà il y è uta oeitof, H ^ui varie de 60 c. à 4 fr. 80 c. par hectolitre, suivant Timpertance de» vUles ; 9^ ie droit de détail payé par les cabaretiers , et qui est de 10 p. «/o. A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Du vin de qualité inférieure, valant dans les pays ^sim des vignobles 6 à 8 fir. rhftetolitfs, serait donc diAedemimt grevé, éftiis la plupart de nos villes^ de 5 fr. par hectolitre au profit du trésor. Daâs les dtapalBes, lès boissons ne sont frappées que de la taxe de circulation, excepté dtM les ctbaretai «fi le drdlt de détail est constamment perçu.

LBTTiiE xxvm. 147

Réforme de la législation et des règlements.

Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une légis« latlon fondue d'un seul jet, et uniforme pour tout le territoire, à des lois et à des coutumes de tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre code civil, il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.

Cétaît la pensée de Napoléon qui planait dans le conseil d'État lors de l'enfantement de cette belle œuvre. Or, Napoléon était préoccupé pardessus tout des idées romaines.Il voulait fonderun empire de granit sur le modèle de Rome. Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que la loi romaine était la justice pure, absolue et immuable.On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers, plutôt en raison du degré d'importance qu'ils avaient il y a dix-huit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété foncière, du temps des Bomains, était presque la seule propriété ; l'agriculture était la seule industrie honorée ; le travail manufacturier n'était qu'un accessoire des travaux domestiques, et s'effectuait dans la maison, par les esclaves; le commerce était abandonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fabriques à l'anglaise, ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait l'âme de nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands établissements tels que les docks et les entrepôts , qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses, sans toucher aux marchandises, sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des warrants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision des esprits les plus élevés. Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts, commodes et faciles; lés routes qu'ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps ; le temps n'a de prix que dans une société qui travaiUe ^ q«i trafique * .

^ ' * Oft raeoDte qu'à Naples, le» lialiens. f<mt l'efaiection saifante à une eompagnie liai a établi ua bateau i vapeur pauv la Sicile ; « Voire bateau, qui mu» mèoe en K un jaur, demande le même prix que les bàtinMiita à voile qui ne font la traversée » qu'en trois. C'est absurde. Gomment voulez-vous que nous paiiona afitaot pont

148 AMÉLTOBATIOTI SOCIALE.

On avait au contraire beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière , en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité; les formes qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse lenteur.

D'après le type romain , Napoléon et son conseil d'État nous ont donné une législation ou tout est sacrifié à la propriété territoriate. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le commerçant ^ A ses yeux, ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave , ou tout au moins de petites gens, des roturiers , qu'il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé, non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal *. Ainsi nos lois méconnaissent l'importance de rindustrië et la grandeur des destinées qui lui sont promises ; elles l'entravent et la froissent par la complication des formalités qu'elles imposent, par les détails et les causes de nullité qu'elles multiplient.

Comme il n'est donné à personne, même aux Napoléon, de lutter contre la tendance de leur siècle, il arrive maintenant que les formes instituées afin de protéger la propriété foncière au détriment des autres , lui sont nuisibles. Les dispositions combinées dans le but d'empêcher le déplacement forcé du sol, tournent au détriment du propriétaire plus encore qu'à celui de quiconque traite avec lui, et ne profitent qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur l'immobilité du sol , en consacrant la loi de l'égal partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale, on a inspiré à

» être entretenus un jour que pour l'être pendant trois? » C'est le raisonnement d'uu peuple qui ne pense qu*à tuer le temps, et non celuide gens qui savent le mettre à profit.

. * M. Deeourdemanche a publié dans le Globe, à la lin de 1830 et en 1831, une série de lettres où le caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé. ' Notre législation ne manque cependant pas de dispositions conçues dans un esprit contraire ; mais elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce lie sont que des exceptions. Dans le nombre on peut signaler, comme fort remarquable, la clause de la loi électorale qui compte au fermier, pour le cens, une partie des contributions de la terre qu'il exploite.

beaucoup de gens, et aux pauvres surtout^ cette idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous, le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du sol , qui est très-médiocrement favorable aux progrès bien entendus de l'agriculture , et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.

Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de reviser, sont : l'' le code de procédure : à une époque ou les individus et les peuple^ vivent plus dans un an qu'autrefois dans dix, un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d'années est évidemment imparfait; 2° le code de commerce, spécialement à l'égard des faillites.

Les attributions des tribunaux de commerce devraient être étendues. Il est vrai que déjà, dans les grandes villes, les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les principaux négociants puissent les accepter. Ils consentiraient à sa* criGer leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l'argent , soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s'assurer à l'aide de secrétaires intelligents , soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent, rien n'empêcherait de rendre les tribunaux'de commerce plus indépendants des cours royales. Peut-être devons-nous tendre à avoir en France deux juridictions distinctes, comme, aux États-Unis et en Angleterre, on a les cours d'équité et les cours de droit commun. Chez nous , la distinction serait plus rationnelle , plus nette et plus utile ; elle aurait pour objet de dégager l'élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement.

Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune qui soit , tout considéré , beaucoup plus commode pour le travail. La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législation anglaise. Elle en a gardé l'indécision et le vague; elle est comme elle sous l'empire à peu près exclusif djçs précédents , et prend encore les siens dans les jugements de la Grande-Bretagne, comme si l'Amérique du nord était encore colonie anglaise. Dans la plupart des États, les deux juridictions mal définies

ISO AMÉLWÉATIOir SOCIALE .

4a dnrit commun ^ des coars #éirQ{té4M)l été maiMenues. Dat» iiaelqnes Étals anciens , comme «n Vii^nfe , la législatton a retenti une forte dose de féodatité. La loi amêricaîne offre pourtant ravantage immense, aous le rapport industriel» de procéder i^ossimplement, arec moins de frais et de formalités, tiuela lôiangtafseOQ que la nOtre, et surtout 41'économiser le temps par ta rédnelion des délais. Quant ji l'intervention du jury en matière dTite , elle est d*une taleur douteuse. J'entends dire souvent que l*on «merait mieux avoir affaire k trois juges éclairés et inamovibles * ^tfà doute citoyens pris au ha^rd,* t|ui souvent apportent sur tes sièges judiciaires leurs préjugés ^ leurs jalousies déclasses et teurs passions de parti. Avec fe jury, le talent de Tavocat pèse trop dans la balance , la bonté de la cause jm asses. Enfin , en Amérique , les tribunaux de commerce n'ont pas de juridiction obligatoire; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes , à moins de convention préalable entre les parties à l'effet de soumettre tout différend qui surviendrait entre elles à 4es arbitres ou à un comité de la chambre de commerce, qui elle-même n*est qifune association libre, et qui n'existe pas partout.

Il ne convient pas qu'un peu^ change de lois tous les nvafifis, et comme de chemise ; je ne pense donc pas qu^it fût convenable de pro- ^^uer la refonte générale de nos codes ; il y a lieu seulement à «ne révision partielle et successive. Dès aujourd'hui , i^ans y changer une ligne , on peut rendre notre législation beaucoup plus favoraUe aux intérêts du travail . La loi n'est pas quelque chose d'absolu et d'inflexible comme une formule d'algèbre ; eTie est élastique comme Pesprît des liommes chargés de l'appliquer. Sans faire injure à nos tribunaux, ne peut-on pas rappeler que, tour à tour, selon les besoins des temps, ils ont donné k nos lois politiques des interprétations différentes et contradictoires? Le libre arbitre du juge, surtout dans les causes civiles où il est à la fois juge et juré, peut s'exercer et s'exerce en effet toujours dans une certaine limite , sans qu'il cesse pour cda d'être probe et consciencieux. Si nos tribunaux se disaient que , dans une foule de

* La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici pour effet de diminuer rindépendance des juges, «n leur retkniit, dans la plupart des États, riuMnovibiKté. Les juges B^ni nooimés pour un ierme qui Yaiie a?ec les États. Daiu clmque État, les juges de la cour supérieure sont choisis pour un temps plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s'exprime en ces termes, que ièurs roDctioiis durent tant qu'Us se dHidutsenibiMi {dnfimg ^oad Menn'otif}.

ca», VéquUé commande d'interpréter la législation dans le sens în^ dustriely plutôt que dans le sens féodal. ou romain, vous verriez dis-^ parottxe mille obstacles de détail suscités à l'industrie, sans que la lot fùjt le moins du monde torturée. ,

. Alalheureusement, Téducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis-juges et nos aspirants hommes de loi , les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans le pASsé et le dos tourné à l'avenir ; on les sursature d'Ulpien et de Tri« bonien ; on les accoutume à peser les intérêts sociaux dans la balance des jurisconsultes de Justinieui qui l'avaient reçue des conseillers des premiers Césars, qui les tenaient des magistrats de la république. Les D(^ions du juste et de l'injuste dont on les imprègnesont celles qui con-^ venaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que Ton applique fréquemment nos lois d'après une conception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais cette observation critique sans aucune amertume et avec un regret douloureux, car personne plus que moi ne respecte le noble caractère de notre magistrature^ L'intérêt de la France exigerait au contraire que l'on prtt à tâche de mettre en saillie les nombreuses pensées d'avenir disséminées dans notre code par l'empereur, pêle-mêle avec la poussière de vingt siècles.

La suprématie dont, depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France, excepté pendant la période impériale, a fait dominer partout l'esprit du palais. Il est de mode aujourd'hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d'un préteur delà ré« publique romaine , et de subtiliser d'après les us et coutumes du châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Tel se croit un grand administrateur aujourd'hui, parce qu'en se torturant l'esprit, il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minutieux, trop souvent conçus dans le sens, que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par Ut l'on a fait des ennemis à notre centralisation, sans laquelle cependant nous ne saurions vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal , si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement, dans l'état actuel des choses, leur premier

152 ABlétlOBATiON SOCIALE.

souci est forcément celui des luttes de la tribune; ils abandonnent toute l'administration à la routine de leurs bureaux.

Lorsqu'icî le vent d'est souflBe, vent acre et malsain , qu'accom* pagnent des torrents de pluie froide , je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? Je me surprends quelquefois à considérer cbnâme autant de symptômes d'une mort prochaine, cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d'un vieillard écrivant son testament, cette idéologie chicanière renouvelée du Bas-Empire , cette infiltration universelle de doctrines désorgânisatrices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l'orage; aussitôt que le ciel rédevient bleu, je me i^emets à croire fermement que notre race tfest pas au bout de ses destinées, qu'elle a encore de grandes choses à faire , et que nous saurons bien regagner le temps perdu, car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf ; quand nous en avons la volonté, il nous est facile, grâce à notre enthousiasme et à nos habi^ tudes d'unité , de franchir d'un bond l'intervalle que d'autres ont marqué d'un laborieux sillon.

AméltoratioB sociale.

Augasta [Géorgie], 3 septembre I83S.

Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abtme. La difficulté n'est pas précisément financière ; car , pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont emplayé dans leurs colonies , il faudrait 1 milliard et demi , somme qui .n'est pas au-dessus des forces de l'Amérique du nord. En menant graduellement l'opératfon émancipatrice , de manière à la rendre plus lente et plus sûre que dans lestles anglaises,

une somme moindre y suffirait ; mais il existe un autre obstacle contre lequel Tor ne peut rien.

La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de petites coteries» dont chacune jalouse celle qui la précède et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais est dans son piays ce qu*est son pays par rapport au reste du monde, un insulaire.

Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans les rapports de race à r^ce. L'Anglais n'est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux- Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n'est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé» en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du nbrd comme pour ceux du sud, pour l'Yankee comme pour le Yirginien, le noir est un Philistin, un fils de Gham. Dans les États saas esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est admis, la réhabilitation du noir semble impossible.

Un Américain du nord ou du midi , qu'il soit riche ou pauvre , Ignorant ou savant, évite le contact des noirs comme s'ils étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu, le noir ou l'homme de couleur est toujours un paria ; on lui refuse un gttedans les hôtels; au théâtre et sur les bateaux à vapeur, il a une place marquée loin des blancs ; il est exclu du commerce, car il ne peut mettre le pied nia la bourse ni dans les bureaux des banques. Partout et toujours il est éminemment impur. Ainsi traité comme un être vil, il arrive presque toujours qu'il s'avilit ' .

En Europe, des noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. 11 n'y en a pas d'exemple aux États-Unis. La république d'Haïti a des représentants accrédités en France ; elle n'en a pas à Washington. On raconte à New-York le désappointement d'un jeune Haïtien , proche parent de l'un des ministres de Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, qui, étant venu à New- York , ne put obtenir d'être admis dans aucun hôtel, sévit refuser

* Les Américains reconnaissent que le préjugé de la peau est bien plus fort chez eoi que chez les Anglais. Il y a quelques jours j'assistai à la représentation d'une pièce de facture américaine, intitulée : Jonathan Douhitkins, dont le héros, natif die Philadelphie, arrivé à Londre^^, su trouve, par une série de méprises, diuer à l'office avec les domestiques au lieu de dîner dans le salon avec son correspondant. Tout à coup, une femme de chambre noire vient sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni le maître d'hôtel s'en émeuvent. Jonathan, plus susceptible, se lève aussitôt, saisi d'indignation^ et refuse dp cootiaaer le repas.

iSi AlUSnORATlOll SOCIALE.

ton argent aa théâtre, fut mis h la porte de la cbambre d*an bateau à vapeur , et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne. A Philadelphie , on m'a cité un homme de couleur possédant une belle fortune , fait très-rare dans cette classe , qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait point part au festin , et servait lui-même ses hôtes. Au dessert , ceux-ci l'engageaient cependant à s'asseoir avec eux, et il cédait à leurs instances. A la fin de 1833, dans un État de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts S si j'ai bonne mémoire, un homme de couleur, se trouvant sur un bateau à vapeur avec sa femme, voulut la faire entrer dans la chambre des dames [ladies' cabin) ; le capitaine Feu renvoya. De là, procès entre le capitaine et lui ; il voulut faire décider par les tribunaux 8*rl était permis à des gens de couleur libres , se conduisant décemment, de jouir des mêmes droits que les blancs, dans un État où la loi les reconnaît pour citoyens. Il gagna en première instance, mais la cour d'appel donna raison au capitaine.

Les divers peuples de la grande famille chrétienne , après avoir reçu pendant plusieurs siècles l'enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde , ont choisi dans l'ensemble du christianisme un principe en harmonie avec leur tempérament , et en ont fait la base de leur existence. Nous , Français , peuple très-chrétien , ^ nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle*. A nos yeux il n'y a plus de gentils. Nos prévenances envers les étrangers s'accroissent en raison du carré de la distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols , peuple chevaleresque, ont adopté avec une ardeur toute particulière le culte de la Vierge '^, qui est d'institution plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C'est à peu près tout ce qu'ils ont voulu accepter du christianisme ; ils ont renié tous les développements successifs que l'Église avait ajoutés à la foi des apôtres; ils onX même rejeté une partie de ee que

' Voir la note 51 à la fio du volume.

* C'est pour cela que la nation française ne s'est jamais sentie vivre que lorsqu'elle 8'est mêlée activement des affaires de la civilisation, et qu'elle ne Sera jamais satIsfaHe Intérieurement que lorsque eilérieurement elle jouera un grand rôle.

' C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec k» ^Espagnols. Il est trop prosaïque, trop positif pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme sont nécessaires comme l'air qu'il respire, et qui, lorsqu'il tn est privée tombe dans une léthargie entrecoupée de convulsions.

le Christ avait ^nté sur la théologie judaïque. Parmi les protestants» lea Yankees soot ceux ^ ont poussé le plus Ioi& ce mouvement à reculons. Ibsont» à peu de diose près , redevenus juifs et retombés^ sous la loi de Moïse. Ce sont les formules de Tancieu Testament qu'ils , invoquent de. préférence ; ils lui empruntent leurs noms , et parmi les particularités qui frappent un Français » dans la Nouvelle-Angleterre, Tune des plus étranges est cette multitude d'appellations juives» telles que Pbinéas, Ëi>éneKer, Judah» Hiram, Obadlab» Enrah, db^^f etc., qu'il voit sur les écriteaux et sur les afficbes.

(jomme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments, les Yankees ayant rebroussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvé avofr^ comntô les juifs , ce sentiment exclusif de la race qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur foi religieuse s'accommode parfaitement de l'abaissement des noirs. Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création ; l'idée d'une assimilation , même imparfaite , entre le blanc et le noir, révolte tout leur être ; le mélange des deux races, qu'ils qualifient d'amoZ^amo^ion, leur semble un abominable scandale, un sacrilège qui mériterait d^tre puni comme le furent jadis les faiblesses des Hébreux avec les. filles de Moab.

L'affranchissement du noir comprend ici deux mesures : l'une mat^ielle , c'est-à-dire la manumission du mattre ; celle-ci serait facile si l'on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante , et le pays serait assez riche pour y subvenir ; l'autre , toute morale, consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc , rencontrera d'insurmontables obstacles au nord comme au sud , et soulèvera peutêtre plus de répugnances au nord qu'au sud.

Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est aussi de l'ordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la liberté , il faut qu'il soit initié à la dignité et aux devoirs de l'homme , qu'il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens , qu'il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. II faut qu'il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnalité , et avant tout, celui de la famille; il faut qu'il veuille et sache être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec profit pour la société et pour lui mèmcx

L'esclavage, si odieux qu'il puisse être» est cependant une forme d'ordre social ; il doit être conservé là où toute autre forme meilleura serait impossible ; il doit disparaître là où l'inférieur est mûr pour une plus favorable condition.

A regard des prolétaires d'Europe , la difficulté est du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impo^ible l'émancipation des esclaves américains ; elle est seulement d'une moindre taille , et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s'élève» il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature qu'elles « et il faut que lui-même ait acquis des sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être non^eulement plus heureux , ihais aussi meilleur. Pour que d'autres rapports s'établissent entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que , de part et d'autre, on le veuille de cette volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.

La question de l'amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l'ordre moral. Un remaniement moral de la société en est la condition préalable. Or qui dit morale dans lé sens large du mot, dit religion. La philanthropie et la philosophie n'ont de force pour agir sur la moralité humaine, que celle qu'elles empruntent à ta religion. La philanthropie est l'ombre d'une religion qui s'en va; la philosophie n'est moralisante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une religion qui vient ou qui renait. A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le cœur de toutes les classes , et d'illuminer assez vivement les esprits , pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux , et se déterminent à les observer.

L'histoire nous montre que la civilisation , dans ses phases successives, a graduellement amélioré le sort des classes inférieures; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses a été précédé d'une révolution morale consommée ou préparée par la religion , et accompagné d'une transformation dans la religion elle-même. Ce fut la religion qui fit tomber les fers des esclaves ; ce fut elle qui, peu à peu, dégagea les serfs de la glèbe. Les principes émancipateurs de la révolution française n'étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n'étaient plus chrétiens, et les révolutionnaires décernèrent au Christ Tépithète, glorieuse à leurs yeux , de atoM-culotU.

Ainsi, pour que les efforts de la bourgeoisie en faveur du peuple fussent énergiques et soutenus , il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspiration religieuse. Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité, il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auquel nous les avons vus maintes fois,; par un élan sublime , s'élever pour un instant. Or, la bourgeoisie est peu croyante. Si dans les rangs supérieurs de cette classe la philosophie antireligieuse du xv!!!"" siècle perd aujourd'hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé d'un cran : son troupeau a perdu en qualité , mais il a augmenté en quantité. L'irréligion travaille les prolétaires des villes, les dispose à la révolte , et les rendrait incapables de supporter régulièrement la liberté. Quand nous aurons des routes, quand les écoles auront appris à lire à tout le monde , ce qui ne tardera pas , vous verrez , si dès à présent vous n'y prenez garde , l'irréligion envahir nos campagnes et tes infester.

Le christianisme , ou au moins le catholicisme , semble à la veille d'éprouver chez nous une désertion générale. Et pourtant combien nous sommes loin d'avoir tiré des principes chrétiens, que l'on affecte de considérer comme épuisés , tout ce qu'ils renferment d'éléments^ de liberté et de bonheur pour les masses ! Nous, Français, nous sommes un peuple très-chrétien en ce sens que nous croyons à l'unité de la famille humaine , et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les nations ; mais il semble que nous dépensions à l'extérieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos ftmes. Nous , les apôtres de la fraternité des peuples , nous n'avons pas encore fait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que les prolétaires , fils d'esclaves , sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Aristote, qu'il y a deux natures distinctes, la nature libre et la nature esclave; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères atnés des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec eux , nous sommes toujours leurs maîtres^ et leurs mattres exigeants.

£t malheureusement , tandis que la société tourbillonnant à l'aventure , et courant des bordées sans boussole , est exposée à des cahi-

158 AMÉUORÀTION SOaALE.

strophes qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir, la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard , le catholicisme i e tient immobile, silencieusement enveloppé dans son manteau , les bras croisés et Ywil Oxé vers le ciel. L'Église n supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissé fouetter de verges comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la croix, et de là elle n'a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde; aucun signe n'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que , du tombeau où on l'avait jeté , le croyant mort , il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l'humanité qui en a soif.

L'église romaine est ce qu'elle était il y a quatre siècles ; mais, depuis lors , le monde est devenu tout autre ; il vaut virtuellement mieux , et il s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'y point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme, comme tout annonce qu'elle s'y prépare « la religion , qui est le commencement et la fin de la société , la base de l'édifice et la clef de la voûte , la religion doit pourtant se renouveler aussi. Serait-ce donc la pyremière fois que le christianisme aurait plié ses formes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuple qu'il avait à moraliser?

Certes y nous ne nous rallierons jamais» nous Français , à aucune des variétés du protestantisme ; il est trop sec et trop froid pour nos ccEurs passionnés ; il est trop étroit pour nos Ames expanaves. Je ne demande pas mieux que d'admettre que notre séparation du catholicisme n'est qu'une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement ; mais pour que l'on se rapproche, il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile 4e Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos inteVi^ gences. Il faudra qu'tm^ branche noumUe êorte du tronc de Jessé^ et que le souverain pontife , prenant à la ma» ce divin rameau en signe de réconciliation» s'avance vers le siècle» entouré de son sacré collège ; il faudra qu'à la face du monde, lut , le représentant d'une dynastie de dix-huit siècles , il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont Tenues se briser e» éclats» et

UTTRE XWL. 159

qui aujourd'hui le bravent et l'insultent , è la science et à la presse ; î] faudra qu'il reconnaisse les droits de l'industrie, sur qui a pesé jusqu'à ce jour l'anathème lancé contre la matière; il faudra qu'il proclame que les peuples sont arrivés à leur majorité , et qu'il leur offre une charte qui constitue une catholicité plus large » une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d'exercer aujourd'hui. Il faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe d'austérité lugubre, dont le catholicisme dut se couvrir dans (ks temps de misère et de douleurs, avant que le travail n'eut multiplié la source des joies de ce monde et n'eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend , qui doit consacrer l'union de l'occident et de l'orient, et l'harmonie des deux natures. A ce prix, le genre humain criant Dieu le veut ! tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre , et lui demanderait sa bénédiction. A ce prix , le catholicisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut dans le passé , car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut au temps ou nos pères reconnaissaient en loi le bienfaiteur des hommes.

Ici, la religion a présidé à l'exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des États-Unis a son point de départ dans le puritanisme. Les puritains vinrent en Amérique, non pour cher> cher de l'or, non pour conquérir des provinces , mais pour fonder une église sur le principe de l'égalité primitive. Ils étaient de nouveaux juifs, comme je l'ai dit. Us voulaient se gouverner d'après les lois de Moïse. Dans l'origine , ils absorbèrent complètement la cité dans l'Église ; ils se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque, qui étaient présidées par les anciens (elderê) et par les saints ^ et on toutes les distinctions terrestres étaient, les unes abcriies, les autres comptées pour rien. Un de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'inspiration de leurs croyances, des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et de la même manière. Quoique inégalement riches, ib adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments d'égalité. Or, c'est la Nouvelle-Angleterre, exclusivement habitée par les fils des puritains, et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes, qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.

160 AMiLIOBATlON SOCIALB.

Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire , en 1793, tous nos efforts pour en établir une en France auraient été vainSt lors même que nous eussions été propres à vivre démocratiquement, parce que nous voulions la fonder sur Tabsence de tout sentiment religieux, sur la haine de la religion.

Les sen'iments et les mœurs doivent préparer et inspirer les mesures d'amélioration sociale ; les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc, dans cette œuvre difficile, se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation, pour le salut du monde.

J'admire les résultats que le régime politique des Ètats-Unts a produits en Amérique. Il me paratt cependant impossible que les institutions au moyen desquelles l'amélioration populaire s'est réalisée ici , parviennent à s'acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple, il existe des conditions naturelles d'harmonie. Le protestantisme est républicain. Le puritanisme est le self-govemment absolu en religion ; il l'engendre en politique. Les Provinces-Unies étaient protestantes ; les Etats-Unis sont protestants. Le catholicisme est essentiellement monarchique; dans les pays qui sont catholiques, au moins par le souvenir, par les habitudes et par Téducation, sinon par la foi, une démocratie régulière est impraticable. L'anarchie des ci-devant colonies ^pagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples catholiques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.

Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme, ce serait se tromper que de croire que l'on agrandirait en France le domaine de la liberté , et que l'on ferait du gouvernement populaire en étendant la prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de l'élection, ou même en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral, tel qu'il est et tel qu'il sera pendant longtemps encore, ne représente qu'une partie de |a nation, la bourgeoisie. L'immense majorité nationale n'est pas représentée ; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel, ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mêmes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral, plus disposé au progrès réel, que ne l'était celui des électeur.^

à cent écQS. Ils avoaent que les communes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

En augmentant les pouvoirs du corps électoral et ceux de la chambre qui en est le produit, on inféoderait la France à la bourgeoisie, c'est-à-dire à une classe dont je reconnais les solides qualités ; mais qui a le défaut d'être peu susceptible d'inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a, tout autant que l'aristocratie , l'esprit exclusif de caste ; elle Ta plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que l'aristocratie la prévoyance politique , qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

II nous faut en France, dans l'intérêt de tous, un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l'intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l'amélioration du sort des masses, et les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que doit appartenir l'honneur d'élever les classes laborieuses à un meilleur sort, après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans l'ordre. Ne fut-ce pas elle qui autrefois affranchit les communes ? Sans la royauté , les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin , et de Lyon , aux journées d'avril , et dites à qui serait demeurée la victoire ? Dans nos pays d'Europe, où il existe de grandes villes , toute bourgeoisie qui viendrait à manquer de l'appui d'un roi ou d'une aristocratie, serait exposée à un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine ^

Si nous avions une aristocratie à cdté ou au-dessus de la bourgeoisie, on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se mettre en saillie , tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini par l'institution d'un parlement avec une chambre des communes , c'est-à-dire par l'émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques , il serait, permis d'espérer que l'intervention du pouvoir spirituel obtiendrait , moitié

' Et, par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s'empressait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'eUe paraît vouloir ravir à l'aristocratie, elle payerait cher le plaisir d'avoir humilié cette fière noblesse.

162 AMÉLIOBATIOll S€M|ALE.

de gré, moitié 4e fctce» rassentimeot de la boargeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement, de leur misère et de leur ignorance*

Nous n'avons [dus d'aristocratie ; le pouvoir spirituel est mis à récart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majorité nun^rique : c'est la royauté. Il n'y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et dévouée au peuple. On se récria beaucoup» lorsqu'à propos de quelques paroles de Joséphine au corps législatif , Napoléon fit publier dans le Moniteur que les membres de ce corps n'étaient point les représentants du peuple , qae le peuple n'avait qu'un représentant » l'empereur. Je ne prétends point que Napoléon ni dit ce qui était ; mais je n'hésite pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être.

La l>ottrgeoisie est représentée aujourd'hui par la chambre des députés, et dans les grandes villes et les départements, par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes , que d'ailleurs nous fussions propres au selfgovemment , et que, dans la lutte acharnée des intérêts divers, nous pussions nous passer d'un pouvoir modérateur fortement organisé, je comprendrais que la prérogative royale fût restreinte , car le roi ne représenterait alors, en temps de paix, que la menue pdice des rues; mais si tout ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté ; si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler, de longues réclamations à faire valoir, une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit fort large vis-à-vis du corps électoral, et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

Il semble aujourd'hui que, toutes les fois que l'on réclame en faveur du pouvoir royal , on prêche la cause du despotisme. C'est la faute de la royauté , surtout dans les pays de l'Europe méridionale , la France comprise. Le spectacle des abus scandaleux éclos à l'omise de la royauté en France et en Espagne, fit oublier ses services passés, et inspira aux philosophes du xvui^ siècle une haine violente qu'ils firent aisément partager aux peuples opprimés. La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolution sont loin de nous ; mais îa doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu'elle a de dissolvant

LFTTEË Xlt*. 163

comme dans ce (|u'e1te à de généreux ; nous en avons retenu un principe désorganisatetfr, <)u'un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mots» <x qu'un gouvernement est un ulcère. » Les nàeilleurs esprits en sont pénétrés, et y cèdent à leur insu. On llmporte sans s'en douter jusque dans l'administration des affairés publiques. Les hommes les plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement ; de premier jet nous sommes tons révolutionnaires; notre premier instinct, c'est qu'un gouvernement est un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui Pavait stupidement provoquée ; elle a placé l'autorité entre les mains d'hommes qui en haine des tendances coupables de la restau^ ration , avaient propagé pendant quinze ans la théorie du gouvernement-ulcère. Elle a eu pour effet immédiat de mettre cette théorie provisoirement à la mode. La chambre des députés est composée en majorité d'hommes élevés dans ces idées, qui n'ont pu, en quatre ou cinq ans, en secouer l'influence ; d'ailleurs , depuis le 7 août, elle a quelque raison de se considérer comme le premier pouvoir de l'État. Elle épie donc d'un œil jalout et soupçonneux tous les pas du gouvernement, et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royauté contre l'anarchie , multiplient , sous les pas de ses agents , les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires, en vue de se garder des empiétements d'un pouvoir inepte et malveillant ou supposé tel. L'autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites, finirait , si Ton continuait à la presser ainsi, par être emmaillottée comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La chambre des députés n'est pas seule à s'éveftuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n'est peut*étre pas elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tontle premier, fait sur lui-même, avec une résignation candide, l'application des doctrines politiques de la fln du siècle dernier : on dirait qu'il accepte la qualification d'ulcère. Il est prêt à se réduire et à s'effacer , toutes les fois qu'il s'agit de ses prérogatives 'les plus précieuses, de celles qui touchent aux intérêts les plus vitaux du pays, aux améliorations po« sitiveset directes qui lui attireraient les bénédictions des peuples. Il est plein de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles , il recule devant

164 AMÉLIOBATION SOCIALE.

\ine décision , et s'estime heureux d'en laisser la responsabilité à Tautorité législative : par le fait, il convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui il soit convenu qu'elles ne doivent aucunement s'immiscer dans l'administration.

Les grandes institutions gouvernementales » telles que le conseil â*Ètat, la cour de cassation et la cour des comptes, suivant les mêmes errements , se font aujourd'hui un point d'honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que Ton suppose être garantie et contrôle , et ce qui , dans la plupart des cas , n'est en réalité qu'entrave à l'action libre du gouvernement. Ces grands corps s'évertuent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles , sans crainte de hérisser de délais et d'embarras la marche des afifaires privées et publiques ; ils appliquent au gouvernement ce principe de la constitution des États-Unis, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été expressément accordés à l'autorité par la loi , ne sauraient lui être reconnus ; tandis qu'en France il est indispensable de procéder d'après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés à l'autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l'autorité royale , par les ministres ses délégués , serait coupable de s'arroger le droit de prononcer sur tout et d'intervenir partout , de sauter par-dessus les formes prescrites par des règlements salutaires ; mais elle ne l'est pas moins toutes les fois qu'elle s'abstient là où agir est pour elle un droit et un devoir , ou lorsqu'elle fait bon marché de la prérogative qui lui est confiée. L'abnégation est une vertu qui sied très-bien à un moine dans le désert ; elle n'est point de mise en politique, surtout chez nous. De la part de l'autorité, le suicide est un acte tout aussi répréhensible , tout aussi criminel que la violence la plus flagrante contre la liberté ^ Le peuple français ne s'accommodera jamais d'un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné , mais il a besoin de l'être beaucoup. La faiblesse est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs. Les hommes médiocres qui , dans leur folle vanité, osent aspirer à présider aux destinées de trentetrois millions d'hommes , et qui , une fois parvenus , rabaissent le pouvoir à leur taille et le laissent démanteler , ne mériteraient-ils pas , chez nous, d'être accusés d'attentat contre Tordresocial, tout aussi bien 9ue des révolutionnaires effrénés ou des contre-révolutionnaires en

* Voir la note 52 à la fin du volume.

démence? Tout comme ceux-ci et ceux-là , ne compromettent-ils pas la paix publique , ne minent-ils pas les fondements de la prospérité et de la sécurité de la patrie ?

Il n'y a cependant pas lieu de s'alarmer démesurément en France de l'extrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d'hommes éminents , ni de l'abaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées révolutionnaires, à la suite d'une longue lutte contre une royauté qui était à l'état de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle , inaugurée sur les débris d'une royauté incorrigible , fût d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple , dans sa colère , a tratné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau; comment ces augustes insignes n'en porteraient-ils pas les marques? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n'a été souillé d'aucun excès, et que le cri du sang ne s'élève plus contre elle, les passions révolutionnaires doivent se calmer , les idées de défiance excessive contre le pouvoir doivent se dissiper et faire place à celles d'un contrôle éclairé et d'un concours cordial. La cause a disparu ; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu'à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal, on la rend incapable de faire le bien ; que les affaires d'un grand peuple passionné pour l'unité ne peuvent se passer d'une direction suprême , imprimée par le pouvoir que l'on appelle avec raison et intention le gouvernement; que la royauté a plutôt besoin d'être rassurée et encouragée que d'être contenue ; que la puissance bien constatée aujourd'hui des peuples, et les conquêtes de l'intelligence humaine ne permettent plus à un homme de quelque sens , «prince ou ministre , de songer en France à un gouvernement de violence , sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur autorité , est devenu impossible ; qu'après les vertes leçons que la royauté a reçues et les calices d'amertume qu'on lui avait fait avaler jusqu'à la dernière goutte de lie, le retour des Charles IX et des Louis XY n'est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Marat.

Combien existe-t-il de familles régnantes qui n'aient pas été visitées par l'assassinat ou par l'exil? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la révolution , du palais de Paul V% d'Holyrood

et de Sainte-Hélène , de Gand et de Cadix , n'aient pas donné \€ eaachemar? La responsabilité royale n'est plus un vain mot; laissons les rois en courir les chances.

Uautodté monarcbiqae se réhabilite d'ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont frappés des améliorations opérées par certains gouvememaai» d'Allemagne que nous étions habitués à qualifier d'absolutistes , et à regarder comme des suppôts d'assen^issement et d'obscurantisme. Le principe républicain a produit les Ètats-^Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l'Espagne et le Portugal modernes , c'est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle , dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison «vec ceux de l'Union amérieaiae.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France , qui participons par nôtre earactèoe aux natures les plus opposées » une monarchie tempérée où la part de la royauté sera large » nous fera jouir des avantages de l'un et de l'autre régime, et nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal, rendu à la sagesse par les solennels enseignements de la Providence, rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l'épouvantable courroux du peuple soulevé, régénéré dans son sang par i'iatronisatioa d'une autre dynastie qui tient au passé par ses traditiofis et à l'avenir par ses intérêts, et» enfin, stimulé par le double aiguillon de ht publicité et du contir61et doit être en mesure chez nous d'entce^ prendre la réforme sociale. La royauté nouvelle, née du besoin de la conciliation, peut accomplir c^te réforme sans briser d'ex»tences» par une méthode uo peu lente peut-être , maïs, sûrement et irrévocdris** ment. Il lui appartient de provoquer lesaméliorations déjà réidisables S d!eii méditer ou d'en mèrir d'autres » et de les mettre en pratique dès que le progrès de la moralité publique j aura préparé les esprits. Elle est admirablement placée pour réchau^er et développer tous lesgerma de bonnes institutions épars dans notre légiëation et dans nos r^lements administratifs \ pour r^oucher ànos hns ^ d'une marâ prudente

» Voir la lettre XXVIII.

' Voir la note 1^ à la fin du yolume.

* Yoir k note 54 à la fin da volume.

iBnUÉ xxiit. 167

et ferme; pour diriger da côté da progrès la masse des forces pobliques; pour monter sur ce diapason la "fpasfe et puissante machine de la cen^ tralisation ; pour appeler au grand œuvre le concours de tous les hommes supérieurs ; pour coordonner et soutenir tes efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà aSn d'atteindre ce but ^ Si l'on admet que telle est en France fa mission du pouvorr royal, il s'ensuit nécessairement que nous devrons modifier notre pratique <ïu système représentatif. Chaque année , pendant les six mois les plus favorables an travail de cabinet , les ministres du rot sont tenus sur la ^elfette par Ta chambre des députés. Tout leur tempï est absorbé à préparer des discours et à en dire , ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. H ne leur reste plus un instant pour Fadministration ; et comme la chambre n'administre pas» et que le pays s'administre peu lui-même , la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre , les longues sessions n'ont pas d'inconvénient , parce que les conseillers de la couronne n'administrent pas le royaume : l'adminis* tration est laissée afux localités, ou est confiée à des commissions indé« pendantes, ou enfin elle réside dans les chambres qui y vaquent régufièrement , à des heures données , sort en réunion géitérafe , soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins , les débats parlementaires à effet forment Faccessoire du système. Les hommes qui y brillent ne sont pas les hommes les plus utiles et les plus actifs du parlement ; Ms apparaissent de temps à antre pomr réveiller raltentîofl publique tandis que d'autres font \ei affaires. Chez nons la chambre des députés n'ayant rien autre pour s'occuper , se platt dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corp». Eil'ef recherche te» scènes du ptt^lat parlementaire entre d'habife» er vigeurent «Cblètes. Ce sont de^ représentations dramatiques dont le public n'estfpas motns^ avide ^a'efle , mais qui;, si eHes distraient le pay^f, nefe rettdeirt ni meilleur

' Les caisses d'épargne» les salles â'asile, les eomices agricoles, etc., oat été créés par des particuliers amis du bien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au fHng d'institutions publiques san^ te» pti^t du zélé ^» cltSifeit^. (V^oir la note 55 à la fin dU yoluitte^) Les coniices agricoles et le» fermes iiodèle» reçoivent «uasi les encouragements de l'autorité eetitiale ou départementale. Les sociétés industrielles, sur le modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d'exciter davantage la sollicitude du gouvernement et des localités. (Voir la note '% à la fin du volume.)

168 AMÉLIORATION SOQALB.

t)i plus éclairé, ni plus riche, et consomment sans profit les efforts et rintelligence des hommes supérieurs.

Sous la restauration , ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la nation. Désormais elles ne répondraient plus qu*à un besoin de taquinerie, qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passion de la liberté , ce ne peut être qu*à celle d'une liberté négative et impuissante. La liberté active, la liberté féconde, celle que la France réclame aujourd'hui , n'a rien à attendre d'un régime qui consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l'annuler, et qui place l'État dans la position de ce char des sculpteurs, qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera chez nous, comme partout ailleurs, par le développement graduel des institutions locales et municipales, et pas autrement : tout comme le principe d'autorité, qui est l'autre moitié de la vie politique des peuples, ne répandra sur la France les bienfaits que l'on est fondé à espérer de lui que lorsqu'il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous, l'influence du protestantisme et de la république , le progrès social s'est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême, l'individualisme : car protestantisme, républicanisme et morcellement, c'est tout un . Les individus se sont déliés les uns des autres ; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; ou si l'on s'est associé, l'on n'a constitué que des associations restreintes , sans aucun lien entre elles.

La république des États-Unis se subdivise indéfiniment en repu-*, bliques indépendantes des divers ordres. Les États sont des républiques dans la fédération ; les villes sont des républiques dans l'État ; une ferme est une république dams le comté. Les compagnies de banques, de canaux, de chemins de fer, sont autant de républiques distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable ; chaque individu est , à lui tout seul , une petite république dans la famille. La seule milice qui soit effective, se compose de compagnies de volontaires qui n'ont aucun rapport entre elles. L'organisation religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes les unes des autres, et la phipart tendent à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

LBTTRB XXIX. 169

Notre génie national veut au contraire qu*en France on agisse principalement sous l'invocation des principes d'association et d'unité, qui sont caractéristiques du catholicisme et de la monarchie ^. La France est la plus belle unité politique et administrative qu'il y ait au monde. Nos existences individuelles ont besoin d'être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons l'indépendance, mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d'un tout. La solitude nous accable; la^personnalité de l'Anglais ou de l'Américain peut se soutenir seule ; la nôtre a besoin d'être classée dans un faisceau. Pour les Français , peuple éminemment sociable, comment le procédé de Tassociation ne serait-il pas le meilleur ? Mais il faut que l'association soit hiérarchique ; avec nous , l'association républicaine dégénère en anarchie ^.

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions les plus favorables au progrès eh France, je dirais qu'elles consistent à l'entreprendre sous l'inspiration religieuse ; à en confier l'accomplissement, dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout, à la royauté ; à l'opérer principalement au moyen d'institutions empreintes du double caractère d'unité et d'association hiérarchique, immédiate* ment comprises dans le giron de la grande association, qui est l'Etat, ou à l'ombre de puissantes associations secondaires qui , elles-mêmes, seraient rattachées à l'État. Plus nous nous rapprocherons de ces con^ ditions normales, et plus le succès sera éclatant ; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France, prospère au dedans, reprendre dans l'univers la haute position qu'elle doit y occuper.

L'État-Empire.

Albany [New- York], 11 septembre in3S.

Il y a aux États-Unis deux types bien caractérisés, l'Yankee et le

' C'est ainsi que lorsqu'on a voulu organiser sérieusement les caisses d'épargne, on les a toutes reliées entre elles par le trésor : on en a fait un tout parfaitement iin> sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance individuelle.

* Voir la note (i7 à la fin du Yolume.

Î70 L'jBTAT-EHI^tM.

Yhrginîen * , (tout jusqu'à préf^nt le balaneement a prodoît Ta y\e âe TUnîoD. Ua troisièiite sargrt dans Touest, qui parait devoir être Farbitre €t le lien des deux autres, s'il sait !ui-inénie conserver son unité, œ flui ne sera pas très-aisé, car l'ouest compte des États à esclaves, et des État» où l'esclavage est interdit. Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion dei^ États connus sous le nom d'États du milieu on du centre, qui, géographiquement, forment l'intermédiaire entre ter deux extrémités du littoral de h confédération ; ou plutôt elle appartient maintenant à l'État de New- York, qai est le plus important, non-seulement des États du nviliea, mais de l'Union tout entière * .

Pour servir de lien entre deux lypes* ^^ est nécessaire d'en porter ^n soi les qualités principales ; l'État de New-York doit donc comtriner la largeur des vues du sud avec Tesprit de détail du nord. Pour être, même à demi, h personnification de l'unité dan» le gtmé corps de la confédération américaine, il est indispensable de posséder soi-même è un haut degré le sentiment de l'unité. Pour avoir te don de cen* traliser l'Amérique, même for! imparfaitement, il faut être doué du génie de la centralisation. Depuis quelque temps, en effeC, on a signalé dans FÉtat de New-Tork un caractère de grandeur, ^unité et de centralisatlou qui lui a valu la qualification é^ÊmP-JBmpire (Empire-State). Quoiqu'il soit le plus proche voisin des six États de h IfouvcHe-Angteterre, quoiqufl touche h trois^ d'entre eux etqu^soit ilevenu la résidence de beaucoup de leur? enfantai, if a su s'aftanehir *de l'esprit de morcellement extrême qui distingue les Tankees, ou, ^our mieux dire, il a su le contre-balancer par un développement proportionnel de l'esprit d'unité.

L'opposition, qui a le dessous dans les conseils législatifs de cet État, et qui en a de l'humeur, cherche à faire honte aux populations de la centralisation qui commence à étendre son réseau sur elles. "« Vous êtes menés, dit-elle, par la régence ' d\^lbany ; une demi*'

^ Voir lettre X,. tome !•'.

' Autrefois le premier État du mîtiett était eelilî de FensytVmre. Lé cftifgrès résidait ordîDairement à Philadelphie. La Pensylvanie reçut alors la qualification de tHefde la eoûttf fédérale (Mey-lkme Staftf).

* Atbany ngmœ^. Afbanry, eapHnié dis l^t diil%ir-roft, n étl§'ibiidée par les» Hollaudais, et le flom deriqmce est employé dans lies Fays-i^ pour désigner le» autorités des villes.

EvmB XXX. 171

douzaine d*arois de M. Van Buren, recevant la consigne du gouveraeurMarcy, vous font mouvoir comme des marionnettetw » L'oppositioD exagère. Il est eertain pourtant que l'organisation de cet État, et surtout les habitudes administratives qui y ont été établies depuis qii^lques années sous rinflueneede M. Van Buren, et qui font précédent pour Tavenir, ont un cachet de centralisatiofi dont les partisans de l'indépendance individuelle illimitée ont droit de s'alarmer, mais dont les hommes sages doivent s'applaudUr ; car c'est précisément par là que l'État de New-York est devenu supérieur aux autres ; c'est par là seulement qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant ainsi la force d'expansion, qui domine parteat ailleurs dans l'Union américaioe^ une force de cohésion suffisante, on a donné à la constitution de cet État une élasticité^ qui, pour les peuples comme pour les individus, est la condition d'une longue et prospère existence.

L'organisation des écoles primaires et de l'instruction publique ea ^jéaérai y est centralisée. Ut plupart des Étala de l'Union ont une caisse de l'instruction primaire ; dans les États de la Nouvelle-Angleterre, le revenu de cette caisse est réparti entre toutes les communes» qui en disposent à leur gré sans que l'État ait le droit d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune condition. L'État de New- York procède plus impérialement: il oblige les diverses conamunes à fournir elles-mêmes une somme au moins égale à la subvention publique* sinon la subvention n'a pas Ifeu ^ . Cette méthode, que nou» eom« mençons à employer en France dans beaucoup de cas et seoa beaucoup de formes, tant en matière de travaux publics que d'instroctiono^ élémentaire, est bien préférable à celle du Gonnecticut, par exemple, qui distribue annuellement aux localités, dans le même but, la même somme que l'État de New-York (500,^000 fr. environ), sans qu'il lui soit rendu compte de l'emploi de la subvention, sans même que l'État puisse vérifier si réellement elle a été consacrée à l'enseignement primaire.

En 1834, les écoles primaires de l'État de NeiF-York ont été

' Il est même stipulé que la subvention de l'État sera tout entière employét à rétriboertes maîtres d'école. L'aUoeatioR des communes qui, d'après la loi , doit être au moins égale à la subvention, reçoit la m4me deslimtiMNif es outre les paeenta aiaès^dontialtsle'esidiesaée par un comité looal^ ont à paj«r a« niltrv les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses matérielles sont entièifmeBl à la ckarge dea localités. (Yoir la note 58 à la fin du volume. >

172 l'stat-bmpibe.

fréquentées par 541 «401 personnes * : or, Te nombre des enfants de cinq à seize ans existant dans les districts dont on a les comptes rendus, ce qui comprend à peu près tout l'État, n'est que de 543,085. Les frais réunis ont été de 7,000,000 de fr., dont 4,000,000 ont été employés à payer les maîtres d'école. Chez nous, il y a quatre ans, la somme totale fournie à l'instruction primaire par l'État, les départements et les communes, n'était que de 4,000,000 de fr. Aujourd'hui, grâce aux efiforts de M. Guizot, cette somme s'élève à douze millions environ. Ce n'est pourtant encore que le triple de celle qui est consacrée au même usage ^ par l'État de New- York, qui est seize fois moins peuplé que la France. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, en France, est de 2,450,000 *, c'est-à-dire du treizième de la population, ou trois fois moindre proportionnellement que dans l'État de New-York.

Toutes les écoles primaires de l'État de New- York, au nombre de plus de dix mille , ressortissent d'un comité spécial composé principalement des premiers fonctionnaires de l'État et dont le secrétaire d'État ^ est le membre le plus actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des mattres d'école, se fait rendre un compte détaillé de la tenue des classes et choisit les livres élémentaires. A cet égard , la Virginie, rOhio et quelques autres États de l'union, sont entrés dans un système analogue ^ ; mais l'État de New-York a cela de particulier qu'il possède en outre un conseil universitaire dont les membres , appelés régentsde Vuniversité^ sont nommés, au nombre de vingt-quatre, parla législature, et de qui relève la presque totalité de soixante-huit écoles supérieures appelées académies.

L'État compte aussi sept collèges, dont l'un est qualifié d'université de New-York, qui correspondent, d'un peu loin il est vrai, aux universités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs quatre facultés.

* Voir la note 59 à la fin du volume.

' Le salaire des mattres.

' L'état de nos écoles présente cette circonstance affligeante que le nombre des filles qui les fréquentent est beaucoup moindre que celui des garçons; sur 2,4IS0,000 élèves, 825,000 seulemenit sont des filles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. Dans aucun pays du monde l'influence de la mère de famille sur les enfants n'est aussi importante qu'en France.

* C'est le premier fonctionnaire actif de l'Ëtat après le gouverneur ; tout le travail des bureaux repose sur lui.

' Yoir la note 60 à la fin du volume.

LBTTRB XW. 173

La surveillance que le gouvernemeut de l'État de New-York exerce sur les académies est fort bornée , quant à présent. Elle se réduit à une visite annuelle faite par un ou plusieurs régents de V université; mais TÈtat pourra étendre son influence, quand il le voudra , par le moyen de subventions déjà en usage. En 1834, ces subventions se sont élevées à la somme totale de 64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les académies a été, pendant la même année , d'un peu plus de 5,000 pour une population d'environ 2,100,000, soit deux élèves et demi par mille âmes. En France, avec une population de 33 millions , l'on compte dans les collèges 80,000 élèves ; c'est aussi deux élèves et demi par mille âmes. La conclusion de ce rapprochement serait qu'aux États-Unis , où le besoin de l'instruction élémentaire est universellement senti, le désir d'une éducation quelque peu relevée est proportionnellement moins général que chez nous ; car le nombre des familles aisées en état de la payer est beaucoup plus considérable aux États-Unis qu'en France^ Â ce compte, nous reprendrions, jusqu'à un certain point, en matière d'enseignement secondaire, l'immense avantage que les Américains, ceux au moins de l'État de New-York et des États voisins, ont sur nous en fait d'enseignement primaire ^

Le même esprit d'unité et de centralisation a dicté un règlement général sur les banques, fort remarquable en principe , susceptible d'acquérir une grande valeur pratique , et qui n'a son analogue dans aucun des autres États de l'Union , ni dans aucun pays du monde.

Ce règlement , appelé acte du fonds d'assurance {safety-fund aci) , crée une caisse destinée à subvenir aux engagements des banques qui viendraient à faillir. A cet effet , le 1"" janvier de chaque année, chacune des banques de l'État verse , dans une caisse spéciale, une somme égale à 1/2 p. V^ de son capital, jusqu'à ce que la somme de ses versements s'élève à 3 p. V^ dudit capital. Lorsque le fonds d'assurance aura été entamé, il devra être remis à son niveau naturel par le même procédé. Les banques sont placées , avec la caisse d'assuraoce, sous la surveillance de trois commissaires nommés, l'un par le gouverneur et le sénat « les deux autres par les banques *. Ces

* Voir la note 61 à la fin du volume.

' Dans l'assemblée générale des banques chacune d'elles a autant de voix qa'il y a de fois 5,000 dollars dans son capital réel.

174 l'état-eiipiiie.

oommiflMulreft fisiteot, m moins trois fois par m, toutes les banques 4e rÈtat, examinent leurs opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est conformée aux ctaoses de se charte. A chaque testant, sur la demande de trois banques, ils sont tenus de soumettre k une îmrestigatioB spéciale toute autre banque par elles désignée , et , en t^as de contravention, ils doirent la faire fermer par la cour de chancellerie [coure of chancery) .

Celte loi contient diverses clauses combinées de manière à faciliter ^ux commissaires l'exercice de leurs fonctions, et à empêcher qu'ils ne soient trompés; les commissaires sont investis du droit de se faire présenter tons les livres , d'interroger tous les employés des banques sous la foi du serment. Ils touchent un salaire de 2,000 doll. sur la caisse d'assurance. Les directeurs et employés de banques qui feraient un fanx rapport à la législature , produiraient de fausses pièces ou dénatureraient les écritures, avec intention de tromper les comwli^ saires, sont passibles de trois à dix ans de prison. La loi réduit à § pour \ le tmt de l'escraipte pour les effets à moins de soixantetrois jours; die fixe aussi une limite aux émissions de billets, aket <}u'aax prêts et escomptes ^ il est statué que les billets en circulation ne pourront dépasser le double du capital réel, et que les prêts et es- <H>mptes n'iront pas au delà de deux fois et demie le même capital. Il s'en faut que cet article ait été rigooreusemrat observé josqu^k présent.

Le nombre des banques existant dans l'Etat est dequatre-vingtnsept , dont soixante-dix-sept seulement sont soumises aux dispositions da ^tafety-fuMd oc^-lesautres avaient été influées avant le 2 avrrll$29,date de laloi. Gomme, à l'exeqilion d'une seule, ]Uûtûiatianbm%h, qui a été autorisée à perpétuité,eUes auront toutes besoin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans, elles seront bientêt rentrées toutes, moins une, sous l'empire de la loi commune du aafety^fund acL Le capital réuni ^es quaire-vingt-sept banques de l'État s'élève à 168,000,000 de fr. L'actif de la caisse d'assurance approche aujourd'hui de trois aaiUions. La somme annuelle des prêts et escomptes effectués par les banques de l'État de New-York, en la supposant quadruple de celle des effets en portefeuiile, serait actodlement de 1,500 millions de francs, indé^ pendamment des opérations des trois succursales de la banque des Ètat»*Uni», <pie FÈtat possède , à New-York , à Buffalo et à Utica. Pour la ville de New-York seule, elle s'élèverait à 940miltions, c*est-à-

LBTTK m%%x. 175

dire au doublé des opérations actuelles de la baiMiae de France.

Mais rieD n'a autant contribué à attirer à TÈtat de New-York sa réputation impériale^ que Téoergie qu'il a déployée poiur canaliser son territoire. Toutes les ressources de TÈtat y furent consacrées; toutes les iiolontés de ses citoyens » réunies^ en un faisceau , convergèrent pendant buit ans vers raccomplissement de cette grande œuvre, aialgré les prédictions les plus sinistres, malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute TUnion, l'assurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts : commencé w 1817, le grand canal fut achevé en 1825.

L'État de New-York possède un grand nombre de canaux faisant une longueur totale de 247 lieues et demie , et ayant coûté 65 millions ^ Ils ont été exécutés aux frai» de l'État, qui s'est procuré la majeure partie des fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à terminer; c'est le canal Ghénango, qui sera achevé dans le courant de 1836.

La ygne centrale de ces travaux est le grand canal Èrié, sur lequel viennent s'embrancher tous les autres , et qui traverse l'État dans sa plus grande dimension. Il part d'Âlbany et de Troj , à la tète de la navigation du fleuve Hudson, et se termine à Buffalasur le lac Érié. Parmi les autres, les plus remarquables sont : le canal Ghamplain qui , avec le lac du même nom et la rivière Richelieu , complète la communication par eau entre THudson et le fleuve Saint-Laurent» entre New- York et Québec; le canal Oswégo, qui relie le canal Érié au lac Ontario, et le canal Ghénango qui doit opérer la jonction entre le canal Érié et la Susquehannah, fleuve principal de la Pensylvanie. Les autres, fort courts, rattachent à ce système plusieurs petits lacs disséminés dans le nord-ouest de l'État de New-Yovk.

Le girand canal Érié, le plus important de tous ces ouvrages , est génâralement d'une construction simple, peu large et peu profond. Mais si, comme objet d'art , il e^ médiocrement intéressant, comme artère ôommerciale, il est prodigieux. A voir nos canaux , sur. les-* quels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement, on n'a pas une idée de ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte des barques couvertes, élé^ gantes et légères, qu'y font glisser de vigoureax attelages. A chaque

* Y cotnpris ce qu'exigera l'achèvement du canal CliéBaagQ.

176 l'état empirb.

instant les bateaux se croisent , et le cor du batelier avertit l'éclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie ; tantôt Ton franchit une rivière sur un aqueduc , tantôt Ton traverse de grands villages tout neufs , beaux comme des capitales , et dont toutes les maisons, avec leurs portiques à colonnes, ont au dehors Tair de petits palais : c'est admirable d'animation et de variété ^

II est transporté actuellement sur le canal Ërié 430,000 tonneaux de marchandises diverses, et sur le canal Ghamplain 307,000 tonneaux, avec un tarif très-modéré. Le produit des péages atteint maintenant huit millions. En France , ceux de tous les canaux possédés par rËtat et de toutes nos rivières ne donnent que 3,72&,000 francs *.

L'État de New-York comptait en 1817 , lorsqu'il commença son grand canal, 1,250,000 habitants, disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s'il était convenable qu'un gouvernement se Ht entrepreneur de travaux publics , et que les gouvernements les plus puissants prêtaient scrupuleusement l'oreille au débat , afin de savoir s*ils avaient le droit d'enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards d'argent et des millions d'hommes à dévaster l'Europe, les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question, sans se douter qu'elle pût embarrasser ailleurs d'aussi grands potentats. L'État de New- York s'est fait entrepreneur de travaux publics et s'en est bien trouvé. Après les avoir exécutés , il les a exploités pour son compte, et s'en est tronvé mieux encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi, conjointement avec quelques allocations assez modiques, pour amortir près de la moitié de la dette contractée pour leur construction. Aussi le brillant résultat du canal Ërié a été, aux États-Unis , le signal des plus vastes entreprises de travaux publics pour le compte des États. La Pensylvanie, l'Ohio, le Maryland, la Virginie et l'Indiana, ont suivi l'exemple de New-York

' Le voyage dans les bateaux du grand canal serait charmant et presque poétique, si ce n'étaient les tourments d'une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de large et six de haut, âur des couchettes de dix-huit pouces de largeur, disposées en trois étages, sur la hauteur de la chambre.

^ Voir la note 62 à la fin du volume.

et se sont décidés à ouvrir, à leurs frais, sur leur territoire, des cornrouDications de toute espèce, au risque d'encourir la disgrâce des économistes timorés de TEurope.

L'État de New-York a même poussé plus loin son intervention dans les travaux publics : dans toutes les chartes qu'il accorde à des compagnies de chemins de fer, il se réserve le droit de les exproprier après dix ans de jouissance, moyennant des conditions réglées dans la charte elle-même, et*qui, de la part de TÈtat, sont vraiment libérales : il leur rembourserait leurs frais de premier établissement ou d'amélioration, et compléterait tous les dividendes jusques au taux de 10 pour cent, dans le cas où ils n'auraient pas atteint ce chiffre*.

Ainsi, l'État de New- York, dans son humeur impériale, a posé la main sur l'instruction publique, sur les banques et sur les voies de communication, pour les centraliser : c'est un fait entièrement consommé à l'égard des travaux publics, il est encore loin d'avoir affermi le principe d'unité dans les écoles, et surtout dans les banques ; mais il y marche graduellement et d'un pas sûr. Gomme je l'ai déjà dit, la centralisation est entrée dans les habitudes administratives de l'État plus avant encore que dans les actes de la législature; c'est une garantie que les lois d'unité n'y resteront pas sur le papier.

Les leçons de l'État de New-York proGtent à ses voisins. Gomme lui ils se centralisent en englobant dans la sphère des attributions de l'État, les écoles, les banques et les travaux publics. Il voient par son exemple que l'esprit d'entreprise individuelle n'a rien à souffrir de ce que le gouvernement soumette à son contrôle et à son autorité ces trois grands ressorts de la prospérité nationale, et même de ce qu'il les fasse jouer directement pour son compte ; car nulle part, aux Etats-Unis, l'esprit d'entreprise n'est plus vigoureux et plus clairvoyant qu'à New- York. Malgré le safety-fund act^ il n'y a nulle part un pareil nombre de demandes en autorisation pour des banques.

' Plusieurs États se soDt ainsi expressément réservé le droit d'acquérir les chemins de fer et canaux concédés à des compagnies. Les bases de l'expropriation qu'ils ont posées dans ce cas sont presque partout moins favorables que dans l'État de New- York. L'État du Massachusetts a cependant adopté les mêmes, étendant à vingt ans le délai de dix ans, pendant lequel la jouissance de l'ouvrage est assurée à la compagnie. L'État de New- Jersey a stipulé qu'il pourrait acquérir divers ouvrages à un prix qui, est-il dit, ne pourra dépasser les frais de premier établissement.

178 l'état empire*

Malgré les lois nniversitaires de l'État, nulle part les établissements d'éducatioD ne se maltipiient pins rapidement. Nulle partît n'y a plus de chemins de fer en train. L'État de New-York compte trentedeux lieues de canaus et quarante de chemins de fer, exécutées par des compagnies. Soixante à quatre-vingts lieues de chemin de fer sont en construction, et une compagnie s'est organisée pour construire un chemin de fer de New-York au lac Érié, parle sud de l'État S sor une longueur de 190 lieues * .

Il serait vraiment trop fort^u'un pays} comme la France, où l'on se pique d'apprécier à leur valeur l'unité et la centralisation, fût moins hardi que ces petites républiques nées sous l'influence du principe d'individualisme , et que nous tardassions plus longtemps à prendre un parti impérial à regard des institutions de crédit, des ' travaux publics, et de l'enseignement industriel qui nous est indispensable.

Il ne s'agit pas seulement d'accroître la richesse du pays. Il y a d'autres raisons, de la nature la plus élevée, pour que les gouvernements modernes interviennent dans les institutions d'intérêt matériel, et étendent ainsi leur direction sur l'industrie.

Le progrès de la civilisation consiste sous le rapport individuel en ce que chacun devient de plus en plus apte à porter le poids de sa personnalité. L'ordre social, ayant ainsi des garanties individuelles de plus en plus fortes, semble avoir moins besoin de garanties légales et publiques : à cet égard pourtant il y a lieu è une distinction essentielle.

La civilisation dépouille graduellement l'homme des habitudes grossières et des penchants brutaux de la vie sauvage. H y a dans le Deutéronome beaucoop de défenses et de prescriptiotts qui, de im jours, seraient parfaitement superflues. Le genre humain n'a mène guère plus besoin qu'on lui enseigne l'article du Décalogue: Homicide point ne seras. Le licteur et le bourreau perdent de leur importance sociale ; le constable, le shérif et le directeur du pénitencier sont à la veille de les remplacer partout, il faut l'espérer. L'ordre public a commencé, et continuera de plus en plus à se passer de l'assistance du glaive : et, sous ce rapport, la raison individuelle substitue hen-

* Le cantl en traverse le nord.

* Voir plos Inm, lettre XXII.

LBTTBE-XXX. . 17*

reosement sa sanction volontaire à la sanction impérative des pouvoirs politiques et à la consigne de la force armée.

L'entendement humain se cultive ; les sentiments s'élargissent et s'épurent : cependant, les passions élémentaires et primordiales sont toujours les mêmes. Elles se combinent dans un ordre différent, et s'appliquent à d'autres objets ; mais si elles se sont tempérées, c'est seulement dans quelques formes extérieures ; si elles se sont polies, e'est uniquement à la surface; le fond est resté tout aussi âpre,, tout aussi brûlant qu'il l'était autrefois ^ En politique surtout, la jalousie et l'ambition existent au même degré chez nous que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus le poignarda la main, elles ne répandent pllis le poison, elles n'ont même plus recours à l'intermédiaire des sicaires et Locustes ; mais elles ne sont ni moins injustes, ni moins insatiables, ni moins acharnées que dans les temps anciens ; elles n'assassinent plus le corps, elles s'attaquent à l'honneur ; la calomnie leur tient lieu de stylet, et les sert tout aussi bien que le suc des plantes vénéneuses : la civilisation leur fournit mille nouveaux moyens^ de s'assouvir. Elles sont plus vives et plus remuantes que jamais ; dles fermentent au fond de beaucoup plus de poitrines; eUes^ ifitriguent autant qu'à toute autre époque, et se soucient aussi peu de troubler la paix publique et de bouleversa l'État.

Je ne crois pas que Sylla et Marins , César et Pompée , se soient plus cordialement détestés que le général Jackson, président des Etats-Unis, et le président de la banqw des Ètats*Unis , M. Biddle. Si l'on voulait rechercher les types de Caïn et d'Abel parmi les hommes d'État des temps modernes , on pourrait en dresser une liste d'effrayante longueur.

A cette force dissolvante, qui Augmente au lieu de diminuer , en raison du nombre croissant des individus admis i l'influence politique, il est indispensable d'opposer des éléments de cohésion doués d'une activité et d'une intensité égales. C'est pour cela que pour l'avenir , tout comme pour le passé , l'existence d'une société implique une religion. Lors même que la religion ne répondrait pas aux fibres les plus délicates et les plus vivaces du cœur humain , lors même qu'elle

* Madame de Staël a dit : « Bizarre destinée de l'espèce humaine, condamnée k » rentrer dans le même cercle par les passions, tandis qu'elle ayance toujours dans. » la carrière des idées ! »

180 l'etat-empibe.

n'offrirait pas à Timagination un champ immense où celle-ci puisse circuler sans péril ; lors même qu'elle ne serait pas indispensable à la paisL de la conscience et à l'harmonie de la famille , il ne §erait pas possible de se passer d'elle , car elle est aussi une nécessité politique. On a eu raison de dire que si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.

Une institution unique ne suflBrait pas à régler les passions à tout instant et partout , à moins qu'elle ne suivit les hommes dans tous leurs mouvements, qu'elle n'eût le contrôle de tous leurs actes, qu'elle ne les enlaçât dans leurs quatre membres, c'est-à-dire, à moins d'être despotique , à l'image des théocraties du passé. Il ne faut donc pas espérer que la religion parvienne jamais seule , dans nos pays de liberté , à contre-balancer les passions humaines et à les retenir dans les limites où elles concourent au progrès social ; ou, du moins, si elle y réussit dans l'un des deux hémisphères de la société, la famille, elle V échouera toujours dans l'autre qui est l'État.

C'est pourxela que le moyen âge a posé un principe salutaire en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, et en leur donnant à chacun une existence forte et indépendante. Depuis lora toutes les tentatives qui ont eu pour but de confondre ces deux pouvoirs, ou , ce qui revient au même , de se passer de l'un d'eux, ont été sans succès ; elles ont , en général , abouti à une tyrannie *.

Un pouvoir temporel muni d'une ample prérogative est donc in-

' J'ai déjà dit que lorsque les puritains débarquèrent dans la NouTelle-Angletcnf. ils voulurent avant tout établir une société religieuse. Ils s'organisèrent d'après ta loi de Moïse. La société politique n'exista point de fait, quoiqu'il y eût un gouverneur nominal pour représenter l'autorité temporelle, ou fut absorbée dans l'église; la commune fut confondue dans la congrégation. Ils en vinrent en peu de temps à un régime qui ressemblait à celui des jésuites au Paraguay, avec cette seule différence, que chacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues du Connecticut sotf restées comme un monument de l'extravagance de cet ordre de choses, où la tjjb était emprisonnée dans les règlements les plus élroltemeui vexatoires. Les habitaots de la Nouvelle-Angleterre furent donc bientôt contraints de renoncer à leur gouvernement mosaïque, et, sans séparer parfaitement la politique de la religion, ils recoénurent à chacun des deux pouvoirs une existence propre. Ils ne constituèrcut pas solidement le pouvoir politique hors de la commune; mais ils eurent une organisation communale qui, précisément parce qu'elle avait pour point de départ l'organisation religieuse, et qu'elle tte s'en distinguait qu'incomplètement, fut forte et compacte quelquefois à l'excès.

lETTRE XXXI. 181

dispensable aujoard'hai encore, dans l'intérêt de la liberté elie-nième. D'un autre côté , il est impossible de ne pas reconnaître que la tendance de la civilisation est d'enlever à la royauté ses anciens attri*» buts, en totalité ou en partie. A cet égard notre siècle a une volonté bien arrêtée. La résistance des rois aux efforts de ceux qui voulaient ]es dépouiller , a même exaspéré les esprits au point qu'il s'est formé un parti , celui des républicains , dont l'unique objet est l'abolitioa complète et radicale de la royauté , et que la singulière doctrine de l'inutilité et même du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et nombreux sectateurs.

Les peuples ont raison de vouloir que les rois déposent ou restreignent leur vieille prérogative ; les gouvernements héritiers de la conquête doivent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal et de violent. Il serait prématuré de dire que la paix universelle va luire sur la terre ; il ne Test pas d'affirmer que la guerre ne sera plus qu'ua fait secondaire et accidentel dans la vie des peuples. L'industrie « c'est-à-dire l'art de créer la richesse , de multiplier le bien-être et d'embellir le globe, demeure du genre humain , passera désormais avant l'art de tuer et de détruire. L'épée cesse d'être le premier symbole du pouvoir.

Mais les rois ont raison à leur tour de se refuser à laisser réduire leur puissance à un vain simulacre. Indépendamment de toute ambition personnelle, ils voient, de la hauteur où ils sont placés , que le maintien de Tordre social exige absolument la présence d'un pouvoir digne de ce nom. Ce qui prouve qu'ils voient juste , c'est que les hommes de tous les partis qui sont arrivés au gouvernement , pen^ dant nos crises révolutionnaires, ont tous été du même avis sur cette question, quelle qu'eût été à cet égard leur opinion antérieure : c'est le seul point sur lequel ils aient été unanimes.

C'est qu'en effet, en même temps que l'on ôte aux gouvernements, il faut leur donner. La guerre n'est plus le principal but de l'activité avouée des peuples ; l'emploi de la force brutale est de moins en moins nécessaire à la conservation de la société ; réduisons donc successivementd'une mainsûre celles des prérogatives del'autoritéquiluidonnent le caractère exclusivement guerrier, et qui mettent notre vie et notre liberté à la discrétion de ses agents armés ! Puisque l'industrie occupe une place de plus en plusgrande dans l'existence individuelle et publique des nations, faisons-la de plus en plus entrer dans le cercle de Tactioi^

182 l'état-bmpirb.

gouvernementale, en classant parmi les attributions du gouvernement les trois ressorts du mouvement industriel, les banques, les voies de communication et les écoles ; à condition , bien entendu, que le gouvernement soit en< mesure d'user pouv le bien général du droit nouveau dont on l'investirait en échange du droit ancien dont il se serait démis*

Les banques, tes voies de communication et les écoles sont des instruments de gouvernement qu'il y a beaucoup d'inconvénients à laisser complètement en dehors du cercle de l'infkience des pouvoirs publics ; il n'y en a pas à les y incorporer partiellement, de manière à à ne point étouffer l'esprit d'entreprise individuelle.

L'autorité publique exercerait alors des fonctions directrices conformes aux tendances des populations. Elle présiderait aux faits les plus importants de leur activité ; elle mériterait réellement alors ie nom de gouvernement ; elle posséderait un nouveau mode d'acUon coercitif et répressif, qui est le seul compatible avec les progrès de Tesprit de la liberté. Au lieu d'avoir prise sur le corps et sur le saog, elle aurait prise sur le travail et sur la bourse de l'homme. Un nouveau degré d'inviolabilité serait acquis à la personnalité humaine, sans que l'ordre social cessât d'être suffisamment garanti.

Par là enfin, l'avènement politique de l'industrie serait consommé. Au lieu d'être une cause d'instabilité, une fois assurée de son rang et affermie dans son assiette , l'industrie remplirait constamment, dans la mesure qui lui est propre, un rôle conservateur.

Tout est mÛF pour cette transfiguration politique.

II y a qMarante ans , les peuples voulaient marcher au progrès par le renversement de l'ordre ancien. La haine a cessé d'être leur principale conseillère ; leur fureur de démolition s'est calmée ; ils songent beaucoup moins à secouer le joug de& tyrans, beaucoup plus à s'affranchir de la misère et de l'ignorance. La route de la liberté qui est pré^ férable po«ir l'Europe, et qui y serait préférée aujourd'hui, est celle qui passe par l'aisance, l'éducation, letrafvail. Ceux qui furent les chefs temporels et spirituels des peuples reconquerraient bientôt leur rang, si, dépouillant les sentiments d'alarme dont les avaient remplis d'horribles imj^écations contre le dernier des rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, suaient et osaient se mettre à la tète d'un grand mouvement dans ce seaa; caries poputetions les y suivraient avec ravisse^ ment. Pai ij^ieile fatalMé Jj^teraienfrUa eneoce ?

liBTTRB XXX« 183

Je ne sais S je m'abuse, mais il me semble que l'exemple en cela doit venir delà France. Ce n'est par elle qui a le plus db trésors en caisse ; ce n'est pas elle qui compte le plu& de soldats^sous ses drapeaux, le plus de bâtiments dans ses ports, le plus de canons dans ses forteresses ; mais c'est elle qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le plus haut placé ; c'est d'elle que le monde est habitué à recevoir le mot d'ordre. Londres avec ses milliers de vaisseain:, pourrait être en feu , sans que Funivers non bcitannique s'en émût autrement que comme d'une infortune lamentable arrivée à un étranger ; une simple émeute dans Paris a son contre-coup au bout de l'univers. La ccise de Juillet a enfanté la réforme; la réforme n-eàt jamais produit juillet. C'est que la France est le cœur du monde. Les affaires de la France sont les affaires de tous ; les intérêts qu'elle épouse ne sont pas ceux d'une ambition égoïste; ce sont ceux de la civilisation. Quand la France parle, on Técoute, parce que les sentiments qu'elle exprime ne sont pa» seulement les siens à elle, ce sont ceux du genre humain. Quand elle agit, ou l'imite, parce qu'elle ne fait que ce que tous ont besoin de faire.

La France a été la première à introniser la liberté sur le continent européen; c'est à elle à réhabiliter le principe d'autorité, aujourd'hui que le temps en est venu. Elle a protégé les peuples quand il le fallait ; il lui appartient de protéger les rois, non par la force de l'épée, quoiqu'elle ne doive point briser la sienne, qui a accompli tant de prouesses au seul profit de la civilisation : ce serait un sacrilège ^ mais par la sagesse et la moralité des règles nouvelles qu'elle fera* passer dans l'art de gouverner , par la fécondité de» attributions nouvelles dont elle investira le pouvoir.

Symptômes dl& réwmSmiÈam

Baltfmoref 29 septembre 188n.

Il y a deux ans , M. Glaj commença un discours au sénat des Etats-Unis, par ces mots, restés célèbres de ce côté de l'Atlantique :

184 SYMPTOMES DE BÉVOLUTION.

« Noussommes au milieu d'une révolution. » C'était à l'époque où le général Jackson venait, par un acte d'autorité inouï dans les annales de l'Union américaine, par un vrai coup d'État, de trancher contre la banque une question que ses propres amis au congrès et ses ministres eux-mêmes se refusaient à résoudre. Beaucoup d'autres depuis ont répété ces paroles. En dernier lieu, après les scènes de meurtre, de torture et de destruction qui ont signalé les États-Unis dans les États à esclaves et dans ceux où l'esclavage n'est pas reconnu , dans les campagnes et dans les villes, à Boston, la ville républicaine par excellence , aussi bien qu'à Baltimore , à qui certains excès sanglants , commis en 1812 à l'occasion de la guerre contre l'Angleterre, ont Talu le nom de Nob-Town (ville de l'émeute), les bons citoyens se disaient avec douleur en s'abordant les uns les autres : « Nous sommes au milieu d'une révolution. »

Il faut reconnaître, à l'honneur de la race anglaise, qu'elle est, plus que toutes les autres , imprégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu'à ces derniers temps, les Anglo-Américains se sont montrés, sous ce rapport, ce qu'ils sont sous beaucoup, d'au très, des Anglais renforcés. Il y a des peuples qui ne comprennent la loi que sous la forme vivante , c'est-à-dire qu'autant qu'elle est personnifiée dans un homme. Ils savent obéir à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter une lettre morte. Avec eux , la gloire et la prospérité de l'État dépendent médiocrement de la qualité des lois, beaucoup de la qualité des hommes chargés d'en être les interprètes. Chez eux l'empire grandit et déchoit tour à tour, selon que le souverain, quel qu'en soit le titre, est un homme supérieur ou un personnage vulgaire. Tel paraît être en général le caractère des nations asiatiques. L'Anglais est moulé sur un type tout différent. Il lui coûte peu de s'incliner devant un texte; il ne se prête que de mauvaise grâce à s'incliner devant un homme. Il n'a pas besoin qu'un homme vienne lui enjoindre d'observer la loi, il sait lui-même, sans effort et d'instinct , s'y conformer. En un mot , l'Anglais a en lui le principe du self-govemment. Ceci rend compte du succès que ce système politique a eu aux États-Unis où la race anglaise s'est pleinement développée suivant sa nature.

Malheureusement, le sentiment de respect à la loi semble s'effacer chez les Américains. Ce peuple, éminemment pratique à d'autres égards, a fait ou s'est laissé faire en politique de la théorie à perte de vue, de la logique quand même ; il n'a reculé devant aucune des con-

séquences du principe de la souveraineté populaire » du moins tant que ces conséquences le Qattaient ; comme s*il y avait au monde un principe, un seul, même celui de la charité chrétienne, qui fût susceptible d'être îndéGniment passé au laminoir sans produire en dernier résultat l'absurde pur et simple. On est donc arrivé à nier, aux États-Unis, qu'il y eût aucun principe de justice vrai en lui-même et par lui-même, et à admettre que la volonté actuelle du peuple était nécessairement et toujours la justice; on y a posé en fait Tinfaillibilité du peuple à chaque instant et en toute chose, et par là on a ouvert la porte à la tyrannie d'une minorité turbulente qui se dit le peuple * . L'intervention de cette justice prétendue populaire, s'exerçant ab irato par les mains de quelques furieux, qui s'intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du tea-party * de 1773, est une calamité au sein d'un pays où il n'y a d'autre garantie de la paix publique que le respect à la loi, et où le législateur, supposant l'ordrr, n*a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a eu l'inconvénient d'être le plus souvent injuste. La plupart des hommes qui ont été pendus ou battus de verges, ou torturés de vingt façons ^ atroces dans le sud, comme étant des aholiiionistesy c'est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'étaient , selon toute apparence , que des hommes peu soigneux de cacher dans leurs discours rhorreur«qui leur inspirait l'esclavage. II est même douteux que les prétendus complots , à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et blancs, aient eu une existence réelle et sérieuse. Il n'en a été jusqu'à présent administré aucune preuve qui pût être admise par une cour de justice. A Baltimore, lors des dévastations du mois dernier, qui ont duré quatre jours, cette soi-disant justice a été

' On a remarqué que tous les désordres commis à New-York, à Philadelphie et à Baltimore, étnient l'ouvrage d'une poignée d'hommes suivis d'une bande d'enfants hemblables à ce type' de dépravation prématurée, connu chez nous sous le nom de (jamin de Paris. Il est fort rare qu'il y ait eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas eu la moitié.

^ On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent, en pein midi, sous les yeui du gouverneur anglais et de la garnison anglaise, jeter à la mer Je thé amené à leur port. Ce fut le début delà révolution américaine.

* Un journal de Virginie rapportait qu'un abolitioniste, étant tombé entre les mains d'un comité de vigilance, fut dépouillé, étendu à plat ventre, et que, sur son dos nu, les exécuteurs promenèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans la chair du patient. Un journal de New-Tork rapportait ce fait sans d'autres commentaires que d'agréables plaisanteries.

1^ STMPT0XS5 BE SÉTWITriOIC.

kfiosie jusqu'à la stopidUé. L'émeate ^ 1à^ voulait pnorr , disaitHeUei les fripons qoi avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland. Il est en eff^ de nolortélé publique, k IBaltimere , que la banqueroute de cet établissement est frauduleuse^ <\xse, la veille un Jour où elte suspendit ses payements, cette banqw, afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier , offrait de gros Intérêts pour les dépôts, grands ou petits, qui loi seraient confiés; (mais il était aussi de notoriété publique que ks «méfaits de cette banque étaient l'œuvred'un certain Èvan Poultn^, qui était à loi ^ui la banque tout entière. Au lieu d'aller venger sur 'lui la ruine de l'ouviw, la spoliation de la veuve et de l'orphelin, -fémente aHa 4}ema0ler raison, à qui? aux syndics de la faillite tiommés par le tribon»!. €e>ne fatque le troisième jour que l'émente «^avisa de rendre visite à Poultney ; mais lui, sans se déconcerter, «e «prit à dire en soupirant qu^l était un pécheur, qu'il était bienoou- 4)able envers son prodiain ! Il se frappa la poitrine en signe de repentir, -et , dans un jargon puritain , s'accusa lui*méme plus haut que les déffioHssenrs. Gem^ci , ébahis, comme Orgon , de tant de sainteté, firent comme hii des excuses à Tartufe , essuyèrent avec soin l'entrée 4e sa maison et ses escaliers de marbre blanc qu'ils avaient «alis , et lièrent saccager la maison du maire, parce que la veille un faible •âétachemeDîtde milice, spontanément assemblé, avait fait feu sur eux 4Biiis 'un CBS de légitime défense, non sans s'être tenu longtemps iknmobile aous une grêle de pierres.

€es désordres sont effrayants par leur caractère de généralité ; ils le sont parce quils éclatent à toute occasion; ils le [sont d'autant plus que leur gravité est moins sentie. Il se rencontre peu de voix pour les flétrir , il s'en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle émeute qui , en France , ^rait un coup de mort pour les affaires, n'empêche ici personne d'aller à la bourse, de spéculer, de remuer des dollars et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin, on se demande et on se donne les nouvelles. Ici l'on a pendu un noir, ailleurs on a fustigé des blancs; à Philadelphie , dix maisons ont été démolies ; h Buffalo , à Utica , des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on passe au prix du coton et du café, aux arrivages de fariue, de planches et de tabac, et l'on s'absorbe dans ses calculs pour tout le Teste du jour. Je

LKTTRB XSn. 187

suis stupéfait de TOtr comment 4e mot de légalité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen rinrfoque; le règne de la loi semble fini, nous voici tïous le règne de Yexpediency , c'est-à-dire de la convenance passagère. Adieu les règles de la justice, les grands principes de 1776 et de 17 89 ! Vive Tintérèt du moment, interprété par je ne sais qui, pour le sut^cès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce!

Cinq hommes, cinq blancs , ont été pendus à Wicksburg (État de Mississipi), sans forme de procès : c'étaient des joueurs, vous dit-on, «'était le fléau du pays. Les citoyens les plus respectablea de Wicksburg ont coopéré à leur exécution. -*— Mais la loi qui garantit à tous vos concitoyens le jugement par jury ; mais cette vieille ^uité saxonne dont vous vous vantez? — Aucun tribunal n'eût pu nous en délivrer ; la morale et la religion prononçaient contre eux ; c'est cet ^rrêt qu'à défaut d'autre nous avons exécuté ; il y avait nécessité. Expediency ! — En Virginie , des voyageurs venus des États du nord ont été , sous les plus légers prétextes, pour des commérages de diligence, pour des discours de cabaret, tratnés devant de soi-disant comité de vigilance^ puis battus, goudronnés et emplumés ^ D'autres, dont tout le crime était d'avoir par mégarde, dans la poche <le leur manteau, des papiers qu'il a plu à quelque mettre d'esclaves de qualifier i'abolitionisies ^ ont été arrêtés par des énergumènes et pendus <!omme des émissaires de rébellion. Qu'avez-vous fait de l'article de la constitution qui garantit aux citoyens d'un État protection dans les autres États? — Si nous insistions sur ces faits de détail , nous compromettrions l'union du nord avec le sud. Exfediencyï — Vous, négociants de New- York, voici que les planteurs d'une paroisse de la Louisiane ont mis à prix la tète de l'un de vous * parce qu'il est , disent-ils, un abolitioniste , nn amalgamateur. Votre susceptibilité nationale , si vive à l'égard de la France, ne se réveillera-t-elle pas à ce dernier trait d'audace? — Notre commerce avec le sud fait la moitié de la prospérité de New-York. Expediency I — Vous , gens delà Nouvelle-Angleterre; vous, citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine ; vous , fils des pèlerins qui s'exi-

' Cette punition populaire, fort en vogue aujourd'hui, consiste à arroser le patient de goudron et à le couvrir ensuite de plumes. * M. Arthur Tappau.

^88 SYMPTOMBS DE RÉVOLUTION.

lèrent en Hollande d'abord, et ensuite sur les plages arides du Massachusetts , plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts ; vous si orgueilleux de vos libertés , comment abdiquez- \ous la plus précieuse de toutes y celle de la presse , aux mains d'un mattre de poste * ? — Toujours la réponse : Expediency ! — Il semble qu'aux États-Unis il n'y ait plus, en politique , de principes que sauf le bon plaisir des passions, et que les lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif , il la proclame nulle , arme sa milice, achète de ta poudre et jette le gant au congrès. Quand un autre État, comme J'Ohio , est mécontent de la ligne qu'on lui a assignée pour frontière , il déclare la guerre au Michigan , son voisin , pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts , dans leur sauvage intolérance , se sentent offusqués de la présence d'un couvent catholique, dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles, sans distinction de religion, ils le saccagent, y mettent le feu, et le couvent brûle à la vue d'une ville de 70,000 âmes, sans qu'une goutte d'eau y soit jetée pour l'éteindre, sans qu'il se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche attentat. Quand un gouverneur de Géorgie rencontre un magistrat intègre qui s'interpose entre la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que l'on est impatient de dépouiller, il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d'État *. Et , je le répète, ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes eux-mêmes, si multipliés qu'ils soient , c'est qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici , à New- York, le sac des églises et des écoles des noirs était un spectacle que l'on contemplait , où les négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction ; on criait hourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore, une foule nombreuse battait des mains sans s'inquiéter de qui on démolissait la maison, etdes dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air.

Autre symptôme plus effrayant encore ! Le courage civil , cette \ertu des Hampden , cette gloire de la race anglaise , qui brilla d'un éclat si pur aux États-Unis , tant que vécurent les hommes de qui

' Voir la note 63 à la fin du volume.

^ C'est ce qui a eu lieu, il y a ud au, de la part du gouverneur actuel de la Géorgie, SU. Lumpkio.

LETTRB XXXI. 189

rUnioD lient son indépendance , parait momentanément s'éteindre ; je dis momeatanément, car il y a chez la nation américaine un fond d'énergie qui ne peut manquer de se ranimer un jour et de réagir. La presse qui , sauf un petit nombre d'exceptions honorables, ne possède pas et ne mérite pas, aux États-Unis, la considération qui l'entoure en France; la presse qui , ici , est si outrageusement violente et brutale contre les membres du congrès d'opinion adverse , est au contraire plus réservée envers la masse. La presse américaine est libre en ce sens^qu'elle ne paye ni cautionnement ni timbre; mais elle est dépendante d'une opinion publique absolue , capricieuse et peu éclairée dans sou despotisme. Cette opinion publique démocratique veut que l'on flatte ses passions du moment, et n'entend pas qu'on lui fasse la morale. C'est un mattre à qui l'on déplaît aisément, et qui témoigne vite son déplaisir. Le journaliste américain n'ignore pas qu'à la moindre hardiesse on le quittera. Depuis les derniers événements, ce n'est pas la seule crainte qui le préoccupe : il sait que s'il prenait envie à l'un de ses ennemis de le signaler comme abolitioniste^ par exemple , il serait très-aisé d'ameuter sur le port trente Irlandais et autant de polissons des rues , qui viendraient piller et démolir sa maison , goudronner , emplumer et exiler sa personne ^ sans que l'autorité s'interposât. Il est donc démesurément circonspect. En un mot , il y a maintenant aux États-Unis un commencement de terreur. Les hommes courageux et dévoués à la cause des lois n'ont pas de point d'appui dans la presse; et là où l'autorité serait disposée à leur en fournir un, il se trouve insuffisant, soit que l'autorité ait peur, soit qu'elle veuille ménager ses intérêts de parti, soit qu'elle n'ait à sa disposition aucun moyen efficace de répression matérielle. Il ne reste plus au petit nombre de bons citoyens, que la situation de leur pays alarme vivement , d'autres ressources que de s'unir en associations patriotiques, et de se former en compagnies de milices, de créer enfin une garde nationale sous la forme qu'autorisent les lois et les usages du pays. Ils sentent qu'il le faut , et cependant ils hésitent , parce qu'ils craignent d'organiser ainsi la guerre civile. Les Baltimoriens

' Un journaliste de Boston vient, il y a quelques jours, d'être ainsi chassé de la yine par une émeute, pour cause d'abolitionisme. II y a deui mois environ que, pour avoir déplu à une compagnie de milice, un journaliste de la Nouvelle-Orléans a été frappé du même ostracisme.

190 SYMPTOaTES DE BÉVOLUTION.

paraissebt pourtant déterminés à en essayer *. On parle aussi d'une loi qui rendrait les communes responsables des dévastatrotns qu'elles auraient laissé commettre dans leur sein. Cette loi, «i elle ne prévenait pas complètement les désordres, car ici Timpôt est principalement supporté par lesTiches, auraient au moins l'avantage d'en réparer les effets matériels.

La génération actuelle des États-Unis, nourrie dans les affaires, vivant dans une atmosphère d'intérêts, si elle est supérieure à la génération révolutionnaire en intelligence commerciale, et en audace industrielle, lui est bien inférieure en courage civil et en amour du bien public. Chose déplorable à dire! dernièrement, quand Baltimore eut été pendant quatre jours à la merci du génie de la destruction ; quand la sécurité de la ville eut été vainement promenée 4u maire au shérif, du shérif au commandant de la milice; quand les prisons eurent été forcées, le maire et les miliciens pillés ; quand le «entiment général eut enfin réveillé celui de l'ordre, il ne se trouva personne, dans cette ville de cent mille âmes, qui pât ou qui osât se mettre à la tète du mouvement. Quand les citoyens les plus recommandables et les plus intéressés à la tranquillité publique furent réunies ea meeting ^ à la bourâe,'xette montagne en travail n'accoucha que de longs considérants avocassiers sur les avantagesde Tordre, et d'une kyrielle bavarde de résâlutions qui ne {résolvaient riea. rii fallut, ô honte! qu'un vieusL débris de l'indépendance , un vieillard de 84 ans , qui s'était retiré du congrès pour aller terminer en pak sa longue carrière, senttt, à ce spectacle, ison sang demi-glacé par l'ége boutllonner dans ses vdnas et monter à son front , et qu'il se tev&t pour t&oÂve du cœur à cette foule d'hommes jeunes et vigoureux qui laissaient leur ville ^ubir le despotisme d'tiine bande d'ivrognes et de .gàrains.ll fallut queee vieillard iod^é, interrompant Ja^ lecture des ^riaiduiions interminables, s^écrî&t énergiquament : « Damn ymr rjeaoluiiùnsl ( au diable vos résolutions!) Donnez-moi une épée et .trente hommes, et je vous réponds du bon ordre! — Comment, général Smith, dui dit l'un des irrésolus faiseurs de r^ffoîu^on^, vous tireriez sur vos concitoyens ! — Ceux qui viennent , au mépris des lois, chasser leur voisin de sa maison, la saccager, et réduire sa femme ^t ses enifents à la misère, ceux-là ne sont pas mes concitoyens, »

* Voir la note 64 à la fin du volume.

répondit le général Smith. Ces paroles, que tous pensaient et que nul n'osait dire, furent accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Le vieux sénateur fut nommé par acclamation commandant de la force publique» et, peu de jours après, il fut élu maire. Depuis lors Baltimore «st tranquille. Mais lorsqu'on réfléchit que l'ordre n'a pu se rétablir dans une grande et Qorissante cité que parce qu'il s'est rencontré là un vétéran que la mort avait par hasard épargné, etquia^trouvé en lui-même assez d'énergie pour venir, un pied dans la tombe, enseigner une dernière fois par son exemple, à ses concitoyens, les traditions •des beaux jours de la liberté américaine, n'est-on pas forcé de répéter avec M. Clay : «Nous sommes au milieu d'une révolution ? »

M . Clay n'a pas été faux prophète, car les événements qui se sont succédé depuis qu'il prononça ces paroles annoncent qu'une crise est imminente. Le système américain ne joue plus régulièrement. Au nord , l'extension illimitée du droit de suffrage , sans la création d'au- <^une institution politique régulatrice, a rompu tout équilibre. Au sud, la vieille base empruntée aux sociétés d'avant J. G., sur laquelle on a voulu élever au dix-neuvième siècle un ordre social nouveau, s'agite «t menace de bouleverser l'œuvre à demi achevée des imprévoyants bâtisseurs. Dans l'ouest , une population sortie de terre sous l'empire de circonstances sans pareilles dans les fastes du monde , affecte déjà des prétentions de prépondérance, disons mieux, de domination sur le nord et le sud. Partout les relations établies par l'ancien pacte fédéral viennent se heurter contre des incompatibilités. La rupture de l'union, dont l'idée seule eût fait frémir il y a dix ans , qui était rangée parmi les choses inf&mes qu'il n'est pas permis de nommer, la rupture de l'union a été appelée sans que la foudre soit tombée sur la tète du sacrilège. Maintenant c'est un lieu commun de conversation. Or la rupture de l'union , si elle avait lieu , serait la plus complète des révolutions possibles.

Quels doivent être les caractères de cette révolution que l'on sent venir? A quelles institutions donnera-t-elle le jour? Qu'est-ce qui doit périr dans cette liquidation? Qu'est-ce qui doit grandir dans ces orages? Qu'est-ce qui doit s'y tremper pour résister à l'action des siècles? Je ne me sens pas le don de prophétie, et je n'essayerai pas de pénétrer le mystère des destinées du nouveau monde. Il y a cependant en moi une conviction : c'est qu'un peuple qui possède l'énergie et l'intelligence dont sont doués les Américains; un peuple qui a, commet

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