LES BATEAUX A VAPEUR DE L OUEST
les hôtes dont ses ancêtres lui avaient légué Tamitié; car alors point de ces hôtels confortables où, moyennant son argent, chacun peut s'entourer des jouissances de la vie et obtenir les soins empressés de serviteurs attentifs. S'il y avait quelque gtte public, c'était quelque sale réduit à la façon des caravansérais d'Orient, asiles misérables et nus où l'on ne trouve que l'eau et les quatre murs , ou dans le style des hôtelleries de l'Espagne ou de l'Amérique du sud , ce qui est le juste milieu entre un caravansérai et une étable. Alors l'immense majorité des hommes, qui était esclave de nom et de droit, était de fait attachée à la glèbe, enchatnée au sol à cause des difficultés de locomotion.
Améliorer les communications , c'est donc travailler à la liberté réelle, positive et pratique ; c'est faire participer tous les membres de la famille humaine à la faculté de parcourir et d'exploiter le globe qui lui a été donné en patrimoine ; c'est étendre les franchises du plus grand nombre autant et aussi bien qu'il est possible de le faire par des lois d'élection. Je dirai plus, c'est faire de l'égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non-seulement d'un point à un autre, mais encore d'une classe à une autre classe. Là où le riche et l'homme puissant ne voyagent qu'avec une pompeuse escorte, tandis que le pauvre, qui va de son village au village, voisin, se tratnp solitairement au milieu de la boue, des sables, des rochers et des broussailles, le mot d'égalité est un mensonge; l'aristocratie y crève les yeux. Dans l'Inde et en Chine, dans les pays mahométans, dans l'Espagne à demi arabe et dans son Amérique , peu importe que le pays s'appelle république, empire ou monarchie tempérée. Le cultivateur ou l'ouvrier ne peut y être tenté de se croire l'égal du guerrier , du brahmine, du mandarin, du pacha ou du noble dont le cortège l'éclaboussé ou le renverse. Malgré lui , le voyaint venir, il s'arrête saisi d'une crainte respectueuse, et s'incline servilement à son passage. Au contraire, dans la Grande-Bretagne, en dépit des privilèges magnifiques et de l'opulence des lords , le méchante et le laboureur qui peuvent aller au bureau prendre leur tichet pour voyager en chemin de fer, pourvu qu'ils aient quelques scheUings dans leur poche, et qui ont le droit, en payant, d'être assis dans la même voiture , sur la même banquette, côte à côte avec le baronnet ou le duc et pair, sentent leur dignité d'homme, et comprennent, à toucher du doigt, qu'entre la noblesse et eux il n'existe pas d'abtme infranchissable,
Par ce motif, on me ferait difficilement croire aux projets tyranniques d'un gouvernement qui se vouerait avec ardeur à percer son territoire et à diminuer les frais et la durée des transports. N'est-il pas vrai que le long des grands chemins, des canaux et des fleuves, les idées circulent en même temps que les marchandises, et que tout commis voyageur est plus ou moins missionnaire? Les hommes dominés par les convictions rétrogrades le savent bien. Ils n*ont garde, ceux-là, de favoriser les entreprises de communication : ils redoutent un ingénieur des ponts et chaussées presque à Tégal d'un éditeur de Voltaire. Gomme il est incontestable que Tun des premiers chemins de fer de l'Europe a été établi dans les provinces autrichiennes; comme l'administration impériale a ouvert de belles chaussées d'un bout à l'autre de ses possessions, et qu'elle encourage les bateaux à vapeur du Danube, j'ose en conclure que M. de Metternîch vaut mieux que la réputation qu'on lui a faite sur la rive gauche du Rhin. Vous savez qu'au contraire, pendant le court ministère de M. de Labourdonnaye, en 1829, les études et plans de certaines routes projetées en Vendée disparurent sans qu'on ait pu les retrouver depuis. Il y a quelques mois, dans l'un des États libres et souverains de la confédération républicaine du Mexique, celui de Puébla, dont la législature a toujours possédé, il faut le^ dire, une colossale réputation d'ignorance et d'obscurantisme, les élus du peuple, animés d'une sainte colère contre des mécréants, presque tous étrangers, qui ont poussé l'esprit d'innovation sacrilège jusqu'à établir une diligence entre Mexico et Véra- Cruz, et à réparer la route entre ces deux villes, les ont frappés d'une taxe annuelle de 720,000 fr., et leur ont défendu en outre de percevoir aucun péage sur le territoire de l'État.
Il y a un pays où un simple perfectionnement des moyens de transport par eau a opéré une révolution qui se poursuit encore, et dont les conséquences sur le balancement des pouvoirs dans le nouveau monde sont réellement incalculables. C'est la grande vallée du Mississipi, qui avait déjà été conquise sur les Peaux-Rouges et les bêtes fauves avant les travaux de Fulton , mais qui, sans cet homme de génie , ne se fût jamais couverte d'États riches et populeux.
Après que la conquête du Canada eut mis fin aux brillants mais stériles tours de force des Français surl'Ohio et le Mississipi S les
' Voir la note 1 à la fin du volume. . . .