LA BOURGEOISIE
ils l'ont 9 le génie du travail , qui , comme eux , combine la persévérance avec l'esprit de ressources , qui est essentiellement méthodique et rangé, et qui, à défaut de croyances bien vives, est du moins imbu jusqu'à la moelle des os d'habitudes religieuses, un tel peuple ne peut être né d'hier pour disparaître demain. La nation américaine, malgré ses défauts originels, malgré les lacunes nombreuses qu'upe croissance .précipitée et une éducation superficielle ont laissées dans ses idées, ses coutumes et ses sentiments, est vraiment grande et forte. Pour de telles nations, les plus violentes tempêtes sont de salutaires épreuves qui les fortifient, de solennels enseignements qui éclairent leur esprit, élèvent leur âme et afifermissent leur moralité.
La bourgeoisie.
Baltimore, 8 octobre IHSS.
La société américaine se compose d'éléments autres quç ceux de la société européenne en général , et française en particulier. En analysant celle-ci , on y trouve au premier rang une ombre d'aristocratie, comprenant les débris des grandes familles de l'anciea régime, échappées à la tourmente révolutionnaire , et la progéniture de la
'noblesse impériale , qui semble , elle aussi , séparée de ses pères par des siècles.
£n dessous , s'étend une bourgeoisie nombreuse, en deux parties
^ fort distinctes : l'une , la bourgeoisie active , embrasse le commerce,
'i'industrie , la classe bien rare encore des industriels agricoles ou propriétaires producteurs, les gens de loi et les professions libérales;
•Tautre , désignée quelquefois sous le nom de bourgeoisie oisive*, est
* Je me servirai quelquefois de ce mot, sans y attacher aucuB sens flétrissant; il ne m'a pas été possible d'en trouver un autre qui exprimât mieux la condition de ^ette classe.
LETTRE XXXIl. 193
formée des détenteurs inactifs du sol , gens qui tirent de leurs terres, par rinlermédiaire de leurs fermiers ou colons partiaires , un revenu de 2,000 à 7,000 ou §,000 fr., sur lequel ils vivent sans pouvoir l'accroître, et même sans y songer sérieusement ; la classe peu considérable des rentiers s'y joint comme un appendice.
Ces deux sections de la bourgeoisie diffèrent essentiellement Tune de l'autre , en ce que la première travaille , tandis que consommer et jouir sont toute la vie de la seconde. L'une augmente son avoir, et peut par conséquent se tenir toujours au-dessus du flot, et maintenir son niveau, sinon le hausser ; l'autre, comme l'a dit M. Laffitte, successivement transportée par le temps dans une société à la richesse de laquelle chaque jour ajoute quelque chose, se trouve chaque jour relativement plus pauvre, et doit décroître. Elles diffèrent par leur origine : l'une est plus essentiellement tiers état ; l'autre a des pré' tentions nobiliaires ; elle est la progéniture ou au moins l'héritière et la continuatrice de la petite noblesse des campagnes. Sous la restau* ration , elles ont différé d'opinion politique : l'une siégeait principalement ail côté gauche, Tautre préférait le côté droit. Aujourd'hui, la première accepte sans répugnance la dynastie nouvelle ; la seconde, plus difficile à contenter en fait de garanties d'ordre , et prompte à s'alarmer sur toute violation du droit ancien , conserve encore de secrets penchants pour l'antique légitimité. Sous le rapport religieux, celle-ci est sceptique , et croirait volontiers que la philosophie voltai-* Tienne et les théories de l'opposition de quinze ans sont le nec plus ultra de l'entendement humain ; celle-là, ébranlée dans sa foi , garde cependant le feu sacré du sentiment religieux, repousseles conceptions désorganisatrices du x vu i"" siècle, et dédaigne les élucubrations des publicistes libéraux de la restauration. La première se pique de posi-* tivisme et n'a que des préoccupations matérielles ; la seconde s'inquiète davantage des grands principes conservateurs de la société, mais se refuse à reconnaître les intérêts nouveaux qui doivent entrer en partage avec ceux du passé.
Ces deux fractions de la bourgeoisie ne sont cependant pas séparées autant que je l'indique ici ; elles se mêlent et se croisent. Une grande portion de la bourgeoisie participe de l'une et de l'autre, et se porte alternativement de chaque côté, selon le temps et les circonstances. Toutefois , pour être souvent confondus dans la même personne , les deux intérêts n'en sont pas moins distincts.
194 LA SOTRGEOISIB.
La base de la pyramide est occopée par les paysans et parles ouvriers ; elle se subdivise en deux portions : l'une admise à la propriété ; f autre qui n'y est point arrivée encore , quoiqu'elle y aspire impatiemment. D'un côté, la classe des artisans et des petits cultivateurs ; ■de l'autre, les prolétaires.
Aujourd'hui , il est universellement reconnu que la bourgeoisie «domine en France. L'aristocratie est repoussée du pouvoir ou se tient écartée. Les artisans et les petits cultivateurs commencent à peine à lever la tête. Les prolétaires ne comptent point.
Dans les États du nord de lUnion américaine, la société est t)eaucoup moins complexe qu'en France. En faisant abstraction de la daste des gens de couleur, il n'y existe que deux classes: la bourgeoisie et la démocratie. Des deux intérêts qui chez nous sont en lutte, tin seul y a une existence publique, c'est celui du travail.
La bourgeoisie s'y compose d'industriels, de commerçants, d'avocats, de médecins. Les agriculteurs ne sont pas dans ses rangs en nombre appréciable , non plus que les hommes voués exclusivement à la culture des sciences , des lettres et des arts.
La démocratie comprend les farmers et les méchantes ^ les cultivateurs et les artisans. En général , le cultivateur est le propriétaire ^e sa terre. Â f ouest , c'est une règle qui ne souffre pas d'exception. La grande propriété territoriale n'existe pas dans îe nord et le nord- ^uest , au moins comme classe * . Il n'y a pas, à proprement parler, de prolétaires , quoiqu'il y ait des journaliers, et que les villes et même fes champs abondent de manœuvres dépourvus de capitaux. Ce sont véritablement des apprentis, des étrangers fort souvent, qui débutent, chez l'artisan dans la ville, ou chez le cultivateur dans la campagne, €t qui deviennent à leur tour artisans et cultivateurs , et souvent ^ de 4à , riches industriels, spéculateurs opulents.
"Entre ces deux classes, bourgeoisie et démocratie, il n'y a d'ailleurs aucune ligne de démarcation, caries efforts de quelques coteries pour
' Il reste un petit nombre de familles de grands propriétaires vivant sur leurs domaines. Dans l'État de New-York, par exemple, oh trouve un certain nombre de ))crsonnes possédant de grandes étendues de terrain. 11 y a aussi des gens qui achètent à bas prri des terres incultes pour les revendre plus tard ; mais ce Mut des ^spéculations sur les terres identiquement semblables à des spéculations sur le sucre €i le café, et qui ne peuvent être considérées comme constituant une classe de grands ^opriétaires.
établir des classifications de salons et 'înstaller des 'supériorités de foêhian^ méritent à peine d'être signalés, et n'ont qu'une valeur négative comme protestations timides et «ouvent gauches contre les abus de l'égalité. La bourgeoisie et la démocratie ont les mêmes habitiides domestiques et le même genre de vie, votent ensemble et sur le même pied , et ne diffèrent un peu sérieusement que par le cuHe qu'elle»» suivent ou par le banc qu'eHes occupent à l'église.. On peut avoir une idée assez exacte des rapports <babitu^ de ces deux classes en Amérique , par les relations qui existent aujourd'hui en France ^ntre te riche bourgeoisie et les débris de l'aristocretie.
L'influence politique est aujourd'hui tout entière aux mains de la démocratie américaine, txMit comme chez nous elle appartient mainttenant à la bourgeoisie. La iraurgeoisie. américaine «'a de chances d'arriver au pouvoir que temporatrement, par suite ^e divisions accidentelles au sein de la démocratie, en Taltiant à elle une portion considérable desartisans et des cultivateurs, ainsi qu'il arriva au commencement de 1834, après les attaques du général Jackson contre la banque; tout comme l'aristocratie en France oe peut relever, non ,pas sa bannière (elle n'ena pas en propre), mats eeUe de la légitimité, qu'autant que rimpéritie thi gouvernement susciterait de nouveaux orages, et inspirerait des atarmes'sur ta sécurité publique aux classes ^bomqgeoises qui les soutienuent^de toutes leunr forces.
Dans les Etats du sudf la prteence de l'esclavage produit une société diiEérente de celle du nord; la moitié de te popokitiosy estcomp.osée de prolétaires dans toute l'acception du mot, c'est-'à-dtre d'escteves. L'esclavage appelle nécessairement te grande propriété, qui est l'aristocratie de fiait. La grande propriété ^'e^ maintenue 'dans le sud, même avec l'habitude de4'égal 'parta^, quoiqu'elle ait été singulièrement amoindre.
Dam le sud , entre ces* deux extrêmes, est >une ctesse moyenne forn^, comme notre bourgeoisie, de deux éléments, les travailleurs et tes oisifs, l'intérêt nouveau et l'âitérêt ancien, lue commerce, l?indostrie et les professions libérales d'un côté-, de f autre, les propriétaires fo»ciers, dans le genre de-nos moyens proïwrîétafres campa-ignardsdu midi et de l'cHiest, vivant sur teurs terres du revenu qu'y produit la sueur de 4euTS<escteves, noyant pointée got&t difrtravail, et n'y ayant point été préparés par l'éducation , ne participant à l^ex^ {doitation reutinière de leurs domaines que fort indireatement ;