‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 22 sur 47 · LA BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

LA BOURGEOISIE

gens incapables de se retourner si Tesclavage était aboli, tout comme nos propriétaires seraient hors d'état de se faire une existence si leurs propriétés lent étaient ravies.

On conçoit que la loi de l'égal partage a dû multiplier cette classe •de propriétaires sans industrie ; elle est nombreuse dans les anciens Étals du sud, Virginie, les Carolines, Géorgie, et aussi en Louisiane; les temps d'arrêt qu'ont d'abord éprouvés ces États, tandis que le nord marchait en avant sans gène, et l'extension que prenait cette classe, sont deux faits corrélatifs qui s'expliquent l'un l'autre. Mais on ne la retrouve pas dans les nouveaux États du sud. La génération nouvelle du sud, dévorée, comme celle du nord, de la passion d'acquérir, est devenue industrieuse comme lies Yankees. La culture du coton lui offre une belle carrière; dans l'Alabama et le Mississipi , la terre à coton est, comme partout dans l'ouest, à fort bas prix. La traite intérieure fournit en abondance des esclaves que, grâce au crédit, on paye sans peine, lorsque l'on n'a point de patrimoine, pourvu que l'on ait des amis. Les fils de famille des anciens États du sud, au lieu de rester à végéter sur un lambeau de la propriété paternelle, avec une poignée d'esclaves, liquident leur avoir, l'augmentent par des emprunts qu'ils sont assurés d'acquitter promptement, et vont établir dans le sud-ouest des plantations de coton, sortes de manufactures agricoles, les unes grandes, les autres moyennes, où ils ont eux-mêmes plus ou moins l'activité, les soucis et les espérances d'un entrepreneur d'industrie.

Ainsi, la classe des isourgeois qui ne travaillent pas ou travaillent peu, disparaît des États-Unis. Dans les États de l'ouest, qui sont vraiment le nouveau monde, elle n'exist^ plus, ni au sud, ni au nord ; on n'y trouve personne qui ne soit voué à l'industrie agricole, commerciale ou manufacturière , aux professions libérales ou aux fonctions cléricales.

Les États-Unis diffèrent donc de nous en ce qu'ils n'ont ni aristocratie, ni bourgeoisie oisive, ni prolétaires, au moins dans le nord. Il ne me semble pourtant pas démontré que pour ces trois classes, le fait de leur absence ait une seule et même signification. Je ne vois aucune difficulté à admettre que le prolétariat et la bourgeoisie oisive s'éteignent définitivement dans la société américaine; tandis que, pour l'aristocratie \ ilme paraîtrait plus exact de dire que l'Amérique n'en a pas encore.

' Par aristocratip, j'entends îei un eorps constitué, composé de diverses sapéri«-

UTTAB XXXII. 197

La civilisation, en passant d*uD continent à l'autre, s'est donc débarrassée du prolétariat et de la bourgeoisie oisive. Cette double disparition n'est pas un phénomène double; c'est un fait simple, ou du moins ce sont les deux aspects d'un fait unique, le progrès industriel du genre humain. Il me semble inévitable qu'à cet égard l'ancien monde suive l'exemple de l'Amérique ; il tend au même but par des moyens qui lui sont propres; ce que l'on appelle la force des choses c'est-à-dire la marche providentielle de l'humanité, l'y pousse invin<ciblement.

Il y aune loi supérieure à toutes les conventions des sociétés, à tous les codes et à toutes les jurisprudences : c'est que, lorsqu'une classe a cessé de contribuer pour une part à l'œuvre sociale, sa déchéance est imminente ; il ne lui est pas possible de conserver ses avantages, à moins que la civilisation tout entière ne s'arrête et ne fasse un de ces repos dont le plus grand exemple est celui de Borne depuis Auguste jusqu'à Constantin ; mais dès que la colonne se remet en marche, ceux qui ne veulent pas être soldats et qui sont incapables d'être officiers, ceux qui ne sont en mesure d'occuper aucun emploi ni dans les rangs, ni à l'état-major, ni à l'ambulance, ni à la cantine, sont abandonnés comme tratnards et rayés des rôles.

Cette loi est rigoureuse et impitoyable ; nulle puissance humaine ne saurait soustraire à leur sort ceux qu'elle a condamnés ; eux seuls peuvent éviter d'être effacés des cadres en y prenant une place active.

C'est ce qui explique pourcfuoi, chez nous, l'aristocratie nobiliaire a été anéantie. Entre elle et la royauté , il se livra, comme entre la royauté et l'aristocratie anglaise, une longue suite de batailles ; mais le succès fut différent comme le génie des deux peuples. En France, l'unité monarchique triompha : Louis XI terrassa l'aristocratie; Richelieu la musela ; Louis XIV lui mit le collier de la domesticité. Ainsi réduite , en tant que puissance politique , il ne lui resta plus d*au tre domaine que celui du goût et des arts, et elle l'exploita au profit de l'irréligion et de la corruption des mœurs. Lors donc qu*eu 1789, elle fut pesée, elle fut trouvée trop légère ; l'arrêt des destins fut prononcé , et la révolution l'exécuta avec une brutalité de cannibale.

rites sociales reconnues et «onstatées suivant un certain nombre de modes divers, l'un desquels pourrait être la naissance. (Voir la lettre suivante, liJPUII.)

198 LA mtmGBOimi.

Cette aristocraCîe inffortunéene se sotr^mt de sa nature qu'au moment de mourir t elle aborda Vécfaafaud noblement.

Par la même raison, la bourgeoisie oisive tend à disparattre chez nous, car elle «'accomplit aucune mission qui ne puisse être remplie sans elle.

Elle n'enrichit pas la société par son travail , quoiqu'elle prétende i éftre comptée an nombre des producteurs, «ons prétexte qu'elle possède le sol et qu'elle exerce une manière de surintendance dans les travaux agricoles. Le fait est qu'elle ignore l'agriculture ; elle connaît par tradition un roulement routinier , mais le paysan le sait toot aussi bien qu'elle et n'a pas besoin qu'elle vienne le lui rappeler. Le propriétaire , il est vrai , dans beaucoup fie cas, est payé en nature par le paysan , et vend lui-tmème alors son grain ; mais le paysaé trouverait sans peine le temps de vaquer À ce négoce, «t s'en acquitterait tout aussi bien que le bourgeois.

Labourgeoisieoisivenereprésente pas non plus les lumières; à cet égard , elle ue possède rien de plus, rien de moins qu'tme petite in^ strudtion littéraire dont je ne conteste pas les agréments , mais qui ^t peu en rapport avec les besoins et les tendances du siècle.

Là où, comme en Angleterre , une noblesse subsiste et maintient sa prérogative , c'est qu'elle remi^it une double fonction. Premièrement elle se voue à l'art le plusdifticile de tous, celui de gouvemerl» hommes; elle y excelle, soit parce qu'elle le cultive par tradition, soit parce qu'elle se recrute soigneusement des hommes qui ontcon^ ^taté leur supériorité dans la comiaissance des divers intérêts sociaux. C'est une raison d'existence qu'il n'est pas possible de faire valoir en faveur de notre bourgeoisie oisive ; celle^ei est notoirement étrangère à la science du gouvernement.

L'autre fonction d'une noblesse, non moins essentielle que la première dans nos siècles policés , consiste à servir de modèle dans l'art ëeia vie réelle, à enseigner l'art de consommer, sans lequel celui de produire ne procure que des satisfactions imparfaites et illusoires, et à encourager les beaux-arts. Sous ce rapport encore, il n'y a rien à alléguer en faveur de notre bourgeoisie oisive. Elle ne brille ni par h •grâce, ni par l'élégance, ni par le tact. L'imporlance qu'elle a acquise depuis la destruction de Taristocratie a été funeste à la vieille politesse française, à l'exquise urbanité dont se piquaient nos pères. Depuis <;inquante «os , tandis que les Anglais se développaient à cet égard*

beauccpop plas que leur faumeuf rotde et înélastiqoe tie semblait le permettre, nous avons, nous, beaucoup oublié et beetieoup désappris sous l'influence de la bourgeoisie oishe ou même active.

Quanta Fart de consommer let de bien ^ivre, quantrà ce culte de la personne dont les Anglais appellent comfort la «eule fraction qu'il leur soft domié d'en sentir, notre bourgeoisie a <ies ileçons à recevoir ; elle n'ea a plus à (hMiner. Ge n*est pas faute de dispositions natives. Nui peuple tn'a reçu de la nature 4es sens plus aufatiis que les nôtres. Certes , notre fibre est plus sensible, noire ouïe et.notre qpala» sont bien aiiÉrement délicats ^ue oonK^es Angiats. Notre aptitude à la eonsoramatioD et auicuile personnel est prouvée par ce fait, que nous sDfnsdes en possession de la plupart des métiers qui en relèvent ; le Fiançais a, d'un bout du n^oode à Tautre, le monopole des emplois de CBisinier et de iiiaître-d*li6t6l ^ de ^^oiffieur et de maître de danse^ de valet de chambre et de tailleur. Mais pour consommer, pour bien vivre , pour entourer son existence du confort à l'anglaise et de c^ «iiirtfe confort plus raffiné que, nom EiraBçais, nou^npouvons concevoir , il faut être riche. Or, notre bourgeoisie est pauvre, et, politiquement, c'est un de tses^^us grands défauts ; elle s'ap^uvjrit de jour jan joiO', soit par l'effet de la loi d'égal partage , aoit en raison de son ofliveftéqui la ccmdomne à un revenu atationnaire tandis que la rilehesse publique et le luxe croisseat rapidementtde imtes part».

Ainsi obligée à vivre d'économie, .il «st dair qu'elle .ne peut «»« coiurager les beaux-rarte, car c'est un -patronage dont l'exercice c^ûte cher. Il ie&ige d'ailleurs un^ délicates^ de ^oût qui devient fort rare en France, je le répète^ depuis la déchéance de l'aristooratie.

Lorsqu'on annalyse la population de l'eniptreoltoman, ou est tout surpris d'arriver à ce résultat, que, dans 'la Turquie d'Europe, il n'y a que 700,000 Turcs superposés à neuf millions d'hommes, et l'on se demande comment la Sublime Porte est encore debout, et s'il n'est pas temps de refouler les Osmanlis en Asie pour^i^endre l'indépendance aux peuples qu'ils oppriment. Je «uis tout disposé à croire que l'anpire ottoman est arrivé au terme de son existence européenne; et cependant je suis convaincu que si les sept cent mille Turcs partaient, sans être remplacés par aucun élément extérieur aux populations indigènes, les déchirements de l'anarchie succéderaient au repos maladif au aeio duquel languissent ces beaux pays ; toutes ces nation^ d'origine et de croyances diverses se heurteraietit et a^entre-dévore*

200 LA BODEGEOISIB.

raient. C'est que les Turcs, s'ils ne représentent pas l'ordre dans l'Albanie et la Homélie , représentent au moins l'absence du désordre. On peut soutenir que la bourgeoisie oisive remplit la même mission négative sur le territoire français, et que, si elle disparaissait, la France elle-même périrait dans d'horribles convulsions.

Mais cette comparaison, dont la bourgeoisie oisive ne peut être flattée, et dont je ne pense pas qu'elle réclame le bénéGce, est absolument inexacte. La population française est inGniment plus homogène que celle des provinces turques. Elle est aussi plus avancée. La plupart de nos prolétaires des villes et des champs sont prêts pour une autre . existence, et ils y aspirent ardemment; c'est la société qui n'est pas prête, elle, pour la leur donner. Il ne leur manque autre chose que le bienfait de l'éducation, et un plus facile accès à la propriété, c'està-dire, des conditions meilleures et des occasions plus multipliées de travail, pour être en état d'exercer, aussi bien qu'une grande partie de la bourgeoisie, la plénitude des droits de citoyen *.

D'ailleurs il suffit en France de regarder autour de soi pour reconnaître que si la bourgeoisie oisive représente en totalité ou en partie l'élément d'ordre, ce n'est qu'à l'aide et par l'intermédiaire des quatre cent mille baïonnettes, non compris les baïonnettes bourgeoises, tandis que dans l'empire ottoman il suffit d'une poignée de soldats pour tenir en respect les raïas et la multitude des croyants ; ce qai démontre clairement que cette bourgeoisie ne conserve plus sa prédominance qu'en opposant aux masses la force des masses elles-mêmes : position critique à faire frémir, et qu'il est impossible de faire durer, car toutes les baïonnettes commencent à être intelligentes.

La bourgeoisie oisive n'a donc plus qu'un parti à prendre, c'est de passer dans les rangs de la bourgeoisie qui travaille ; c'est de se préparer à fournir au peuple des chefs pour ses travaux. Lorsqu'elle le voudra, nos campagnes, qui composent spécialement son domaine, changeront de face comme par enchantement, et nos paysans qui. Ton ne saurait trop le répéter, forment réellement en France la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, seront élevés à une condition meilleure dont ils sont dignes. Elle est responsable, de moitié avec

* Beaucoup de paysans sont devenus propriétaires pendant la réyolutioD, et ont montré alors qu'ils n'avaient plus besoin des leçons de la bourgeoisie pour rendre le sol productif, pour gérer une propriété et élever une famille.

le gouvernement» à qui appartient Tinitialive de tous les grands projets d^amélioration, de l'avancement de vingt-cinq millions de prolétaires agricoles.

Dans cette métamorphose elle a tout à gagner. Par là, elle maintiendra son rang social et s'y raffermira, car elle reconquerra ainsi la confiance des masses, et justiflera sa supériorité par un fécond patronage. Elle échangera une existence gênée contre une belle aisance, ou même contre la richesse, et les dégoûts de la fainéantise contre la satisfaction qu'inspire la conscience du bien que Ton a fait, et d'un grand devoir qu'on a loyalement rempli.

Déjày cette honorable désertion du drapeau de l'oisiveté à celui du travail s'opère tous les jours. Félicitons-nous-en : faisons des vœux pour qu'elle se généralise et s'accélère, car il n'y a pas de temps à perdre. Insistons surtout près du gouvernement pour qu'il la facilite par toutes les mesures propres à développer le travail, par tous les moyens qui peuvent hâter les progrès de l'agriculture, et inspirer à la jeune bourgeoisie le désir de se consacrer à cet art, le premier de tous.

L*arlstocratie-

PUiiadclphic, 13 octobre 188^$.

Il n'y a de grande société durable qu'autant que l'autorité y est constituée. On conçoit cependant un cas où l'autorité peut être momentanément tenue à l'ombre; lorsque de puissantes nations sont à la recherche des formes politiques et sociales qui leur conviennent, lorsqu'elles ont à passer d'essai en essai, à tâtonner et à se retourner successivement en sens divers, lorsque d'ailleurs leur isolement du reste du monde garantit leur indépendance et les dispense de s'organiser en vue d'une invasion, il est premis, il est nécessaire qu'elles se réservent la plus grande aisance de mouvement, et qu'elles ré-

202 l'aristocrath!.

doisent le nombre de leurs attaches tout juste à ce qu'il faut pour que le système reste d'une seule pièce.

Mais, encore un coup, une société sans ordre fixe et sans liens politiques est une anomalie, un phénomène transitoire. Les liens sociau:iLde Toptnion et de la religion, les seuls qui subsistent ici, ne peuvent suppléer à l'absence des liens politiques, qu'en se resserrant jusqu'à la tyrannie. D'ailleurs, une fois qu'il y a des grandes villes, eomme New-York, Philadelphie, Baltimore, et une nombreuse population mobile que l'opinion et la religion ne peuvent surveiller àt près, les mœurs et les croyances ont absolument besoin du ferme appui des loiSé

La gravité et la fréquence des désordres qui éclatent maîntenant dans rUnion américaine, prouvent que les temps sont proches où l'autorité devra s'y organiser. Il y a des intérêts alarmés dans le sud, par exemple, qui, en l'absence d'une protection légale, se protègent eux-mêmes brutalement, à tort et à travers, et qui doivent sentir la nécessité d'un pouvoir sur lequel ils puissent se reposer du soin de les défendre. Au nord, il y a dans les villes, parmi la bourgeoisie, une population amollie ou plutôt policée par la richesse, qui n'a plus de goût pour cette portion du self-govemment qui consiste dans la répression de la violence par la force, et, parmi la démocratie, un élément inquiet et indocile, que la force seule peut contenir. Ces deux classes particulières au nord, qui grossissent tous les jours, ne pourront bientôt plus vivre l'une près de l'autre que moyennant Tinterposition d'un pouvoir.

L'autorité a deux bases sur lesquelles, pour être stable, elle doit s'appuyer comme l'homme sur deux pieds; l'unité ou centralisation, et le classement hiérarchique. Les bases correspondantes de la liberté sont l'indépendance de la localité, de la famille et de l'individu, et légalité. L'unité ou centralisation commence à apparaître au sein de plusieurs des État» de l'Union américaine ^ .

Il a'est pas exact de dire que les Américains aient absolument nié le principe d'autorité, car ils ont posé, dès l'origine, un principe de souveraineté, cekiide la souveraineté du peuple. Il est vfai qu'ils Teiir tendaient d'abord négativement, c'est-à-dire comme un renversement pur et simple de l'autorité à l'européenne, du pouvoir militaire fondé

' Voir leUre XXX.

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sur la conquête ; mais une fois que la doctrine de Tégalité eut assuré la prédominance à la démocratie sur la bourgeoisie, la démocratie se mit peu à peu. à exercer cette souveraineté au profit de son intérêt bien au mai entendu, de ses passions bonnes ou mauvaises : il y eut pouvoir dans toute l'acception du mot. 11 y a même eu dictature. Gelte-ci n'a point été permanente à beaucoup près ; elle ne s'est montrée que par saccades et par intervalles. La plupart du temps elle sommeillait et laissait le champ libre à l'individualisme. Elle ne se réveillait que pour frapper un grand coup et se rendormir ensuite ; mais quelle qu'ait été l'irrégularité de son action, un fait essentiel a été accompli : il y a eu pouvoir, pouvoir légal, pouvoir hardi ; il y en a eu de plus en plus.

Les États de la Nouvelle-Angleterre, qui sont le morcellement et l'individualisme incarnés, sont ceux qui ont fait le moins de pas dans cette voie. Les anciens États du sud, quoiqu'ils aient plus de centralisation dans le sang, se sont aussi montrés assez timides. Les États qui se sont le plus avancés sont ceux du centre, et particulièrement celui de New-York; l'ouest, et particulièrement le nord-ouest, semble disposés à les imiter.

Ce pouvoir uaitaire agissant par bouffées, véritable centralisation à éclipses, a eu deux modes d'action, l'un négatif, l'autre positif. Négativement, il a imposé des limites, quelquefois étroites à l'indépendance des individualités personnelles et des individualités coUec^ tives. Il a réduit, par exemple, les privilèges des compagnies anonymes en général, et en particulier ceux des compagnies de chemins de fer et ceux des banques, ou même il s'est arrogé l'omnipotence à leur égard : en ce moment, dans les États du. nord^, le parti, démocratique pousse un toile contre toutes les compagnies... li a fait des règlements commerciaux restrictifs, tels que les lois d'inspectioQi des denrées d'exportation ^ Activement, il est intervenu dana les transactions de

* Les mesures restrictives adoptées oontre ks compagnies sont dictées par Ut déâaDce. On craint, non sans raison dans quel<|ues cas,.qjue les compagnies ne deviennent trop puissantes et ne soient dangereuses pour les libertés publiques. Dans Hi Nouvelle-Angleterre, les législateurs du Massachusetts, par exemple, avaient dès longtemps prévu le cas, et lenr principe de morcellement les avait conduits à limiter, bien avant ceux des autrea États, les prérogatives des compagnies. Dans cet État, tous les actionnaires d'une compagnie sont individuellement responsables de tous Tes engagements de la compagnie; c'ést-à-dfre qu'il n'y existe pas de compagnies anonymes, quoiqu'il y ait des compagnies qualifiées d'incorporûted, ce qui est le terme correspondant.

204 l'aristocratie.

particulier à particulier, pour les déclarer nulles ou pour les suspendre : c*est ainsi que dans l'ouest il a été fait diverses lois rétroactives accordant des délais aux débiteurs ; ou il a cassé en masse des tribunaux qui se refusaient à plier, comme dans le Kentucky ; ou il a institué des monopoles qu'il vendait au profit de l'État, tels que le chemin de fer d'Amboy à Gamden ( de New-York à Philadelphie). Depuis un petit nombre d'années, il a commencé a adopter d'autres mesures essentiellement organiques et de la plus haute portée; il a entamé la centralisation des écoles, des grandes voies de communication et des banques , c'est-à-dire des trois institutions les plus capitales dans une société vouée à l'industrie. Ainsi se développent aux États-Unis les germes d'une centralisation efifective qui n'embrasserait ni plus ni moins que les intérêts dominants du pays. A cet égard, le nord et le sud, l'est et l'ouest, paraissent devoir être bientôt unanimes, à l'exception de la Nouvelle-Angleterre, que ses idées de morcellement retiennent en arrière dans ce mouvement nouveau ^ .

S'il y a un écueil à redouter, pour une époque prochaine, dans les États du nord, ce n'est pas que le pouvoir y manque, c'est qu'il y en ait trop. Autant la démocratie de ces États est ombrageuse à l'égard du pouvoir militaire, autant elle paratt devenir facile à l'égard de la centralisation législative. Elle se refuse à en appeler à la force armée, même pour la répression des plus brutales violences ; mais elle abuserait volontiers de l'omnipotence des délégués du peuple ; elle ne serait pas éloignée, pour peu que les circonstances l'y provoquassent, de la pousser jusqu'à la tyrannie. Le gouvernement représentatif perd son caractère de transaction entre les divers intérêts sociaux, et dégénère en instrument de despotisme dans les mains de la majorité numérique. En Amérique , il a commencé par être une charte octroyée par la bourgeoisie à la démocratie. Maintenant les rôles sont renversés ; la bourgeoisie aurait besoin qu'on lui octroyât une charte à son tour, et elle ne paratt pas devoir l'obtenir.

En place des tortures physiques de l'inquisition, ce despotisme, s'il parvenait à s'affermir , aurait de cruelles tortures morales , un lit de Procuste pour les intelligences et pour les fortunes, un niveau de plomb pour le génie. Sous prétexte d'égalité, il instituerait l'uniformité la plus désespérante. Comme il serait successivement exercé par tous

■ Voir la note 14 à la fia du volume.

tBTTRE xxxiir. 205

ceux sur qui se promène la faveur populaire» il serait éminemment mobile et capricieux , remettrait tout en question à tout instant *» 0t dès lors finirait par paralyser l'esprit d'entreprise qui a fait la prospérité du pays.

Dans les États du sud , la démocratie blanche a un piédestal, Tes^ clavage. Pour se sentir haut, elle n'a pas besoin de rabaisser conti-* Buellement la bourgeoisie ; elle exerce son autorité par en bas , et songe moins à attaquer ce qui est au-dessus d'elle. Au sud» la société se divise en mattres et en esclaves ; la distinction de bourgeoisie et de démocratie y est secondaire, aujourd'hui surtout que la condition inquiétante des noirs oblige tous les blancs à rester unis. D'ailleurs,, dans le sud, l'esclavage contraindra bientôt les gouvernements locaux à instituer une police et une force armée qui, tout en contenant les esclaves , préviendraient le retour des excès dont cette portion de& États-Unis a été souillée en 1835, et empêcheraient que l'on n'y imitât les attentats contre la propriété et l'ordre public, dont, depuis quelque temps, le nord est fréquemment le théfttre.

La centralisation est la moitié de l'autorité; l'autre moitié, le clas-^ sèment hiérarchique, n'est pas prompte à se dégager aux États-Unis» surtout dans les États du nord, où cependant il est nécessaire qu'une institution quelconque vienne donner la stabilité au pouvoir.

Il y a deux aristocraties l'aristocratie, de naissance et l'aristocratie de capacité. Je ne parle pa% de l'aristocratie d'argent : celle-ci n'a de chance de s'affermir et ne possède d'influence que lorsqu'elle est confondue avec l'une des deux autres.

Toutes les grandes sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour ont con^ stitué plus ou moins solidement l'une ou l'autre de ces aristocraties, disons-le même, toutes les deux. Le classement par ordre de capacités existait même chez les Égyptiens et les Indous dans l'intérieur de l'enceinte à pic de la caste. La société chrétienne est la première qui ait nettement institué le classement par ordre de capacité, non-seulement au sein de chaque nation , mais dans la catholicité tout entière ; le clergé de l'église romaine était organisé sur ce principe. Il devait en être ainsi : cette société croyait à l'unité de Dieu et de la racé humaine ; pour elle, il n'y avait qu'un Dieu, père de tous les hommes, et devant qui les distinctions de la naissance ne comptaient point.

' Voir la note 65 à la fia du volume.

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