‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 23 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

206 L'ARISTOCilATm.

Parallèlement à la hiérarchie de capacité, tous les peuples qui ont eu de grandes destinées politiques» et qui ont fondé de durables empires « o«t en une aristocratie de naissance, un patriciat civil et militaire.

Chez quelques peuples de l'antiquité en petit nombre, le patriciat était composé de tous les citoyens libres, qui étaient en minorité relativement aux esclaves. Telles ont été les républiqfues de la Grèce, dont la fortuoe politique a d'ailleurs été assez mince. Tds ont été les Arabes , chez lesquels il y avait , en dessous des croyants, des rayas, chrétiens et juiia. Les nations qui ont pesé le plus dans la balance de la civilisation européenne, étaient différemment constituées; au-dessus des citoyens libres , elles avaient une classe à privilèges héréditaires. Telle a été Borne ; telle est l'Angleterre : de même l'empire de l'islamisme n'a été stable qu'après qu'une poignée de Turcs se fut superposée aux Arabes, comme caste privilégiée.

Il est à remarquer que la dernière des grandes sociétés qui sont passées sur la terre , cette société chrétienne qui a été la première où Taristocratie de capacité se soit déployée dans toute son ampleur, a été aussi celle où l'aristocratie de naissance a été le mieux caractérisée. Le groupe des peuples issus de Japhet, qui sont venus cette fois pousser la civilisation, et faire de leurs muscles ses muscles, de leur volonté énergique sa volonté, avait apporté du nord un profond sentiment de famille qu*il implanta dans la politique ; ainsi fut créée la noblesse la plus héréditaire que l'on eût encore vue. Il y avait eu jusque-là hérédité dans la caste; les Germains constituèrent ThéfÉdité des distinctions et des fonctions dans la famille , avec la clause précise de la primogénittrre. Ce qui n'avait guère été qu'une conception en faveur des familles royales , ils rappliquèrent à toutes les familles nobles. Cette organisation subsiste encore , plus ou moins modifiée, dans la plupart des États européens. Hier encore, eHe semblait aussi vigoureuse que jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s'était transformée, selon les besoins des temps ; qu'elle était devenue élastique et flexible ; qu'elle avait ouvert son giron à l'aristocratie de capacité, et qu'elle avait consacré ses richesses et ses privilèges, non à satisfaire ses caprices, non à assouvir ses passions, mais à répandre autour d'elle le réseau d'un vaste et bienfaisant patronage.

Il y a aujourd'hui réaction violente contre les distinctions héréditaires et l'aristocratie de naissance. Sur tous les points du territoire

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occupé par la civilisation ooeidentale, l'aristocratie d'origine féodale «6t battue en brèebe, ici par U démocratie , là par la bourgeoisie , ailleurs par le pouvoir royal. Dans la ligue contre elle , Tempereur de Russie donne la inaia è la démocratie américaine et à la bourgeoisie française , et la démocratie britannique » dans la personne d'b*Gonnell , est l'alUée du roi de Prusse et de l'empereur d'Aih triche.

La doctrine du christianisme sur la création qui nous représente Dieu tirant les âmes comme d'un réservoir, sans que le père et la mère transvasent aucune parcelle delà leur dans le corps de l'enfant» imiriique la réprobation de l'aristocratie de naissance : or, toutes les intelligences, même ceUes qui sont le plus rebelles à la foi chrétienne, vivent aujourd'hui, sans s'en douter, sur le fonds d'idées que le christianisme a mis en circulation. Quand la philosophie moderne nous enseigne que le hasard de la naissance ne peut être un titre aux distinctions sociales , elle ne fait que tirer une déduction logique des préceptes enseignés par le Christ; elle est la continuatrice des pères de l'Eglise, à cela près qu'elle appelle hasard ce que le christianisme nomme providence.

Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur lavaleor actuelle de l'aristocratie de naissance, ofi est forcé de reconnaître que, dans le passé , elle a rendu de grands services au genre humain. Pour ne pas sortir de l'histoire des peuples modernes, il est dair, par exemple, que l'organisation féodale fixa les hordes des barbares. Sans le système des flefs , elles eussent perpétuellement tourbillonné sur le sol de l'Europe , se heurtant nation contre nation, tribu contre tribu. Par ce système , elles prirent racine et constituèrent un ordre social nouveau. La difiFérence la plus essentielle qu'il soit possible de signaler entre les peuples germains ou normands et les bandes d'Attila , ou celles qui, plus tard, sous les fils de Gengiskan, inondèrent le nord de l'Europe, c'est que les premiers avaient l'instinct fondateur, manifesté par leur conception féodale , tandis que les autres en manquaient. L'Angleterre est principalement redevable de ses immenses succès à son aristocratie ^ Je ne regrette point le passé, parce que la part de

* L'aristocratie anglaise est accessible à tout homne siipérieur. Le roi peut d'an roturier faire un lord, et il use souvent de cette faculté. En outre, l'ordre des chevaliers (knights) , qui est le premier degré de la noblesse , est essentiellement une aristocratie de talent, de mérite et de services personnels; rbérédité n'y subsiste pas.

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la gloire de la France reste grande, quoique , militairement et politiquement, elle ait été vaincue par sa rivale, partout, et en Europe, et dans le nouveau monde, et dans la vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire que si l'aristocratie française eût triomphé dans sa lutte contre Richelieu * , les destinées du monde eussent pu être complètement changées; peut-être alors la France eût rempli le rôle qui est devenu celui de TAngleterre.

Le droit d'atnesse étendu hors des limites de l'aristocratie , doit être considéré comme autre chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage, dont il est assez difficile de défendre Y équité^ a été pourtant une des causes de la grandeur de l'Angleterre. Il est évident qu'il est favorable à l'agglomération des capitaux ; or les capitaux sont comme les hommes : unis, ils sont puissants ; divisés , ils sont sans force. Grâce à la loi de primogéniture, l'Angleterre eut à sa disposition une armée toujours renaissante de cadets avides de porter leur industrie dans les colonies, et contents de leur sort, soit parce que leurs atnés leur prêtaient cordialement leur appui, soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie , et qu'ils savaient bien qu'avec du travail ils arriveraient à la fortune, soit parce qu'ils ne supposaient pas que le monde pût être arrangé différemment. Pendant ce temps , les afnés formaient une riche métropole qui envoyait à propos d'amples secours à ses établissements lointains, et qui gagnait petit à petit la suprématie en Europe.

Quoi qu'il en soit, ce serait folie que de vouloir reconstruire la féodalité, ou que de songer à copier, soit en France, soit aux Etats- Unis, l'aristocratie anglaise , même avec son mode de recrutement

Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de l'arisiocratie de Daissance, celle-ci a empiété aussi sur l'aristocratie de capacité ; car, avec ia constitution du clergé auglican, en l'absence des monastères et des nombreuses institutions gratuites du lemps passé, il est bien plus difficile aujourd'hui à un gardeur de pourceaux, comme Sixte-Quint, de se frayer sa route dans les rangs de l'église anglicane, qu'il ne le lui eût été a« moyen Age de s'élever au sommet de la hiérarchie catholique.

' L'aristocratie française qui lutta contre Richelieu était protestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la même époque. Le protestantisme français était l'élite de l'Europe sous tous les rapports, même sous celui de l'industrie et des manufactures. On sait que les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation de l'édit de Nantes, qui chassa quatre cent mille Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, particttlièrement en Hollande, en Angleterre et en Allemagne.

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parmi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques qui ont fait leur temps.

Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants , d'avoir une aristocratie , c'est-à-dire un corps, héréditaire ou non , qui conserve et perpétue les traditions, donne de Tesprit de suite à la politique, et se voue à Fart le plus difficile de tous, qu'aujourd'hui cependant tout le monde croit savoir sans l'avoir appris , celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts ; mais sa gloire politique me semble devoir être passagère comme un météore.

Je ne sais si je me laisse égarer par mon admiration pour le passé, quoique je ne me dissimule pas ce qu'il y a eu de tyrannique envers l'immense majorité du genre humain ; mais je ne puis me déterminer à croire que l'hérédité, ou, en termes plus généraux, le sentiment de la famille, doive être entièrement banni de l'institution aristocratique destinée à couronner l'ordre social nouveau, mystérieux encore, qui tend à se constituer sur les deux rives de l'Atlantique. Le sentiment de la famille ne va pas en s'éteignant. La famille, depuis l'origine des temps historiques jusqu'à nous , s'est modifiée comme toutes les institutions sociales. Dans les premiers âges , elle était tout entière absorbée dans le père ; successivement les individualités de l'épouse et dés enfants se sont dégagées: mais,. à travers toutes ces transformations , le sentiment de la famille a gagné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement progressif ne s'arrête pas brusquement, il est inévitable que les institutions, à la piste desquelles notre civilisation s'agite, donnent au sentiment de la famille une place dans la politique , et l'on ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans une certaine dose d'hérédité.

On peut objecter , en ce qui concerne les États-Unis, que le sentiment de la famille y est beaucoup plus faible qu'en Europe. Il ne faut pas confondre ce qui est accidentel et transitoire, avec ce qui est un progrès acquis à la civilisation. L'afi'aiblissement momentané des sentiments de famille a été une des nécessités du mouvement d'expansion et de dispersion individuelle, par lequel les Américains ont procédé à la colonisation de leur continent ; l'effet doit cesser peu à peu avec la cause momentanée qui l'a produit , c'est-à-dire à mesure que l'émigration vers l'ouest se ralentira. Dès qu'ils ont achevé leur croissance , les Yankees , dont la nature prévaut aujourd'hui dans l'Union,

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quittent tMt ntitiiteHmient et sans émotiofi letirs parents pour ne plas les revoir, comme les petits des oiseaux qui prennent leur volée pour ne plus rentrer au nid dès qu'ils ont tontes leurs plnmes ; mais la prédominance des Vankees , tels qu'ils sont faits aujourd'hui , ne me {MMtt pas devoir étrô étemelle : je ne vois pas en enx le type définitif de TAttiérieain.

Parmi les Yankees eux^inèmes , le sentiment ée la famille a conservé de soUdes points li'attacbe , tels que la vénération pour la tradition biblique, la sainteté et l'étroitesse du mariage^ et les amples pouvoirs donnés au père pour la disposition de sà fortune.

Depuis trois siècles, les éléments mobiles ont pris d'énormes accroissements dans la civilisation occidentale. L'industrie, et l'imprimerie, organe de ta philosophie et de la science profane , ont rompu l'équilibre entre la force de rénovation et la force de conservation qui doivent exister dans tonte société , et qui doivent se balancer pour qu'il y ait ordre. Ces deux puissances nouvelles , qui tendent essentiellement à tout renouveler, ont battu les anciens pouvoirs, et culbuté la double aristocratie de capacité et de neissanoe , le clergé et la noblesse. Faut-il en conclure que ces deut aristocraties , ou même une seule des deux, soient mortes à jamais , ou plutôt ne faut-il pas admettre que l'ordre , c'est-à-dire le balancement entre la tendance novatrice et la tendance conservatrice , ne peut subsister , à moins que le pouvoir ne soit reconstitué tout aussi fort qu'îl l'ait jamais été, ce qui ne veut pas dire qu'il doive avoir la brutalité de la vigueur antique? N'est-ce pas une raison pour que la hiérarchie soit assise au moins aussi fermement que par le passé? ce qui ne signifie nullement qu'elle doive emprunter l'inélasticité et l'absolutisme des aristocraties anciennes : or , y a-t-il un principe de solidité et de stabilité comparable à la transmission héréditaire? Le doute sur ce point n'est pas seulement légitime ; je le crois obligatoire.

On a organisé des systèmes très-stables sans hérédité. La hiérarchie catholique en offre le plus parfait exemple ; voilà dix-huit cents ans qu'elle dure. Mais , pour obtenir ce résultat , il a fallu détruire le sentiment de la famille chez les membres de cette hiérarchie en les astreignant au célibat ; M a fallu ensuite substituer au principe naturel de fixité par transmission héréditaire ^ «n principe lo«ft artîAcid , c*est-àHlire , une discipline extraK>rdinairenient rigonreœie , et la règle sévère de Tobéissance passive. En un mot» ob ti'a satisfit,

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datts ce cas, aux coaditiûns de st8d>iiité qu'eo iiMiolaBt la liberté.

Les deux puissances du commerce et de rimprimerie ne sont aussi -éminemment mobiles et remuantes que parce qu'elles ne sont aucunement organisées. Elles sont susceptibles d'être modifiées et réduites dans leur influence novatrice» ce qui rendrait moins indispensable une vigoureuse reconstitution de la force conservatrice. Sanscontredity rindustrie serait moins antipathique aux privilèges de Taristoctatie ten^porelle , si elle y participait « ou si die avait ses prérogatives spéciales. La science, dont Timprimerie est le glaive » se fût montrée moins antipathique à la hiérarchie spirituelle , si celle-ci ne Teût repoussée, il est possible qu'en effet nous soyons destioés à voir une sorte de noblesse industrielle ; il est même possible que l'on en vienne, de proche en proche, à discuter sous une forme ou sous une autre , la question d'un monopole plus ou moins complet de la science et de la presse. Au lieu de démolir l'aristocratie, on l'affermirait en y faisant entrer la science et l'industrie , qui la défendraient alors , au lieu de l'attaquer. Dans ce système, l'aristocratie serait moins compacte et moins exclusive; elle planerait d'une moindre hauteur sur le reste des hommes; mais elle couvrirait plus d'espace, elle gagnerait en surface ce qu'elle aurait de moins en élévation ; elle ne laisserait pas un pouce de terre où l'on pût être hors de son atteinte. L'égalité y gagnerait probablement ; mais l'indépendance humaine y perdrait.

Il serait oiseux de chercher à deviner les formes diverses que pourrait revêtir, dans les sociétés présentes ou futures , une hiérarchie politique ou religieuse , avec ou sans consécration du sentiment de la famille , associée ou non à l'industrie et à la science , ou encore comment le principe de la famille pourrait s'allier au principe de l'élection par le peuple , ou par le chef du peuple. Il serait également impossible de faire dès aujourd'hui le dénombrement , par rang de taille , des divers intérêts entre lesquels la société serait partagée dans l'avenir , et de nommer des institutions par lesquelles ib se personnifieront ; qui donc , du temps de César et de Périclès , ou même sous Constantin, eût pu deviner les corps de métiers, les universités, les ordres monastiques et les parlements , sans parler des grandes banques?

Une multitude de combinaisons , que nul ne peut prévoir , sont possibles. Plusieurs auront lieu soit successivement dans les mêmes contrées , soit simultanément chez des peuples divers. Deux choses

"â 1 2 l'aristocratie.

.pourtant me paraissent certaines : l'une, que de grands phénomènes sociaux sont à la veille de se produire , soit en Amérique , soit en Kurope ; l'autre, que le sentiment de la famille ne peut être définitivement et absolument rayé de la politique.

Pour nous Européens , l'abolition immédiate et complète de Taris- -locratie héréditaire me paratt sujette aux plus grandes difficultés. Les peuples de l'Europe occidentale tiennent leurs lois et leurs traditions des Germains et des Romains, c'est-à-dire de deux souches remplies du sentiment de la famille ; il n'y a pas un pouce de leur sol, une pierre de leurs monuments, un vers de leurs chants nationaux, qui ne réveille en eux ce sentiment en les rappelant à cette double origine ; il semble donc véritablement impossible qu'ils entrent de plain-pied dans un régime où la politique se refuserait à lui reconnattre une valeur et une place.

On peut cependant considérer dès aujourd'hui le principe d'hérédité indéfinie comme ébranlé à jamais. L'idée de perpétuité dans les peines comme dans les récompenses déplaît à notre siècle , et ne conviendra pas davantage aux siècles à venir. Nous vivons beaucoup plus que nos pères dans le même espace de temps; le même nombre d'années représente donc une durée beaucoup plus grande qu'autrefois. Dès qu'il n'y a plus de parias pour l'éternité , il ne peut plus y avoir de privilèges éternels. Si l'investiture aristocratique expirait à la fin d'un petit nombre de générations, Taristoçratie ne cesserait pas d'être la plus enviée des faveurs et la plus stable des institution^, et la jalousie des non-privilégiés supporterait mieux les prérogatives d'une noblesse qui porterait écrit sur son front : « Souviens-toi que tu n'es » que poussière et que tu redeviendras poussière ! »

Ce ne serait pas assez. L'aristocratie de naissance a besoin d'un autre aiguillon plus vif. Pour exercer de hautes fonctions, il ne doit pas suffire de s'être donné la peine de nattre. Il y a quelque chose de monstrueux dans le privilège de la pairie anglaise , dont tous les membres sont de droit législateurs ^ Dans le moyen âge, pour ceindre répée de chevalier et avoir bannière , il fallait avoir gagné ses éperons.

< On sait que les membres de la pairie d'Irlande et d'Ecosse ne participent point il cei immense privilège. Ils ont droit à être investis de l'autorité législative, moyennant l'élection par les noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs du royaume-uni, de voter par procuration, est une monstruosité plus intolé- Table encore.

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A Borne , le droit de la naissance suffisait à faire des patriciens ; il ne faisait pas des sénateurs. Des réserves analogues seraient utiles en tout pays ; avec des peuples du caractère des Français et des Européens méridionaux , elles seraient indispensables.

Sans doute , Tesprit humain , ou du moins cette portion de l'opinion publique que Ton est accoutumé depuis un demi-siècle à traiter comme si elle avait le monopole de Tintelligence , repousse aujourd'hui toutes les distinctions fondées sur le hasard de la naissance. La logique actuelle les condamne ; la métaphysique du jour s'en révolte. Mais l'esprit humain n'est pas immuable. Il y a soixante ans, il jugeait légitimes les privilèges héréditaires , tout aussi fermement qu'il les croit aujourd'hui injustes et absurdes. Alors, comme aujourd'hui, il avait une logique et une métaphysique à l'usage de sa foi politique. L'humanité poursuit ses destinées en courant des bordées tantôt vers la liberté , tantôt vers l'autorité , selon qu'elle a besoin de Tune ou de l'autre. Dans cette manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre entièrement de vue la direction générale de sa marche et de la confondre avec le sillage qu'elle laisse à l'instant même derrière elle. Dans ce cas , et surtout lorsqu'elle approche du point où elle doit virer de bord , il est impossible de définir ses tendances prochaines par ses tendances présentes. La philosophie ne peut , d'ailleurs, prétendre à posséder seule le sceptre du monde. Les précédents valent les syllogismes. La logique n'est que la moitié de la sagesse ; l'expérience en est l'autre moitié. Notre intelligence doit courber son orgueil devant les nécessités sociales. Lorsqu'elle s'entête à nier les faits parce qu'elle ne le comprend point , les faits s'imposent brutalement à elle. D'ailleurs , est-il bien démontré que les arrêts de la philosophie contre l'hérédité soient sanctionnés par la science positive , et qu'abstraction faite même de l'influence de l'éducation et des impressions premières, la physiologie la plus matérialiste, c'est-à-dire la plus révolutionnaire, donne un passe-port irrévocable aux théories que l'on oppose à l'ancien droit de la naissance?

En France, il n'est pas aisé de dire d'où sortirait l'aristocratie héréditaire, si réellement nous devions en avoir une. Il lui faudrait un noyau d'anciennes familles on de militaires, autour de qui des éléments nouveaux pussent se grouper. Or, la vieille noblesse française s'est laissé dégrader jusqu'à la domesticité sous Louis XIV et jusqu'à la crapule sous Louis XV , les épreuves de l'exil n'ont pas profité à

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ses débris échappés à la hache révolutionnaire : quand ils repantrent parmi nous, ih n'avaient rien ooblié ni rien appris. Le mélange de l'aristocratie guerrière de l'empire ne l'a point régénérée. La retraite à laquelle cette ancie&ne noblesse s'est condamnée depuis 1830 , M<t Bù asile où elle se refera, par la méditation et le repentir, une ooAstituliiiii neuve, ou plutôt n'est-ce pas un tombeau qu'elle a fermé sur elle-nèiM? De nouvelles supériorités surgiront-eUes du sd à la suite de quelques tremblements de terre? Avons-nous parmi nM paysans des rejetons ignorés des adversaires de César OQ des petttstb de Brennus, que de grands événements révél^ont au monde? Ou nous viendra-t-il du nord, del'oiilcine des nations, une troupe de Tartares qui mettront fin à nos querelles bourgeoises, en s'installaDt dans nos palais, en s'attribuantnos terres les plus fertiles, en épousant DOS héritières les plus belles, les plus nobles, les plus riches, et en nous disant à tous, la main sur la poignée de leur sabre : « Le règne des avocats est passé, le nôtre commence ! »

Si l'on admettait que les États-Unis dussent organiser tme aristocratie et inaugurer politiquement le sentiment de la famille, leur avenir serait encore plus nébuleux que le nôtre. L'élément héréditaire des aristocraties est toujours venu de la conquête, ou tout an moins s'est constamment appuyé par alliance ou par transaction sur l'épée des conquérants. Gomment peut-il y avoir conquête chez les Américains? Il est possible qu'ils conquièrent le Mexique, naaiis ils ne peuvent être conquis par liri. Il n'est pas permis de supposer qu'an Alexandre ou un Gharlemagne rouge, sorti à cheval des steppes lohitains de l'ouest , à la tète de farouches guerriers Pawnees , et entratnant à sa suite les noirs soulevés, devienne jamais le fondateur d'une dynastie et d'une aristocratie militaire. Si l'Union se partageait et que les rudes fils de l'ouest , débordant de l'Ohio et du M isstssipi, vinssent conquérir les populations du nord énervées par le luxe et par l'anarchie , et celles du sud affaiblies par une^uerre d'esclaves, il sortirait difiQcilement de là le germe d'une aristocratie héréditaire ; les vainqueurs et les vaincus seraient trop de la même famille.

D^à cependant les États du sud sont organisés sur le principe de l'aristocratie héréditaire. Il est vrai que la classe privilégiée y est teiiement nombreuse , qu'à moins de l'institution d'un privil^e dans le privilège y ils sont sans aristocratie proprement dite ; ma» la crainte d'une iùsurrection des noirs y tient lea blancs serrés les uns contre les

autres et les pousse à se coistitoer Jortement et à tout prix. La situation fespective dfs blaoes et des noirs ne comporte pas rbési^ tation.

11 est évident que les États sans esclaves sont ceux aà rétablisse* ment d'une hiérarchie douée de quelque fixité, serait le ^us difficile, ^ que Finauguration politique, sous une forme quelconquet du sentineot de la famille, y rencontrerait la résistance la plus énergique. Dans les États du littoral au nord du Potomac, l'obstacle paratt devoir être insurmontable. Ces États ont de grandes métropoles, un corn* merce étendu et monté en grand, des nuinufactures à l'anglaise, de puissantes compagnies industrielles , e'est-à-dire des germes d* inégalité extrême ; mais leurs lois consacrent l'égalité absolue, et la démo* cratie souveraine s'y montre résolue à maintenir à tout prix l'absolutisme de l'égalité. Entre ces deux forces opposées il y a lutte, et l'on peut concevoir des cas où cette lutte prendrait un caractère effroyable. Si des incidents quelconques venaient à suspendre la prospérité matérielle de ces États ; si, par l'effet d'une séparation, chaque jour, il est i^rai, de moins en moins probable, le marché du sud était fermé à leurs négociants et à leurs fabricants ; si les Gis de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ouvriers n'avaient plus accès aux terres et aux villes naissantes de l'ouest ; si, pour surcroît de malheur, la guerre étrangère bloquait leurs ports , ils seraient exposés aux perturbations les plus épouvantables. Les États du nord doivent donc rester inébranlablement fidèles à la cause de l'Union et à celle de la paix avec les monarchies européennes.

Si donc il était démontré que tonte ^ciété a invinciblement besoin d^n classement hiérarchique, etqtie l'hérédité ou le sentiment de la famille doive être l'un des principes constituants du corps d'élite , siokple ou multiple, qui est nécessaire pour former le couronnement de la hiérarchie, il faudrait reconnaître qu'à tout prendre l'avenir du nord est plus obscur et plus alarmant que celui du sud. A force d'inflexible vigilance à l'égard des esclave», le sud peut maintenir chez lui les formes œtérieures d'un système social régulier. Ce serait un régime arriéré, car ce serait au moral la copie des sociétés antiques d'avant Jésus-Christ, plaquée sur le matériel perfectionné des sociétés modernes; ce serait du despotisme du despotisme, ordonné toutefois, ce 4)ai,aprè8 tout, est un moindre fléau que l'anarchie qui menace lenord.

Et cependant, quoi qu'U an sott de Taristocratie et de rayenir

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