‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 24 sur 47 · S16 LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

S16 LA DÉMOCRATIE

politique du sentiment de la famille , il me répugne absolument de croire que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence dans les États du nord de TUnion anglo-américaine , puisse être englouti. Aucune jnduction logique ne saurait m'obliger à conclure qu'il ne doive pas exister un jour et bientôt dans ce beau territoire qui s'étend à Test et à Touest des Alléghanys , autour de la nappe des grands lacs , sur les bords de ces fleuves sans pareils , une société supérieure à toutes celles qui jusqu'à nous ont fleuri dans l'ancien continent. Il ne se peut -pas qu'une race supérieure y ait transporté ses fils pour qu'ils s'entredévorent. Si d'un côté la civilisation américaine semble exposée à de -formidables chances , sous d!autres points de vue elle s'annonce avec <ies caractères forts nets de durée. Si de grands dangers entourent -son berceau , n'est-ce pas comme celui d'Hercule?

lia déntocrade.

New- York, 22 octobre 183S.

Nos vieilles sociétés d'Europe ont un lourd fardeau à porter , c'est celui du passé. Chaque siècle est solidaire de ceux qui le précèdent, çt engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous payons de gros intérêts pour les fautes de nos pères. Nous les payons d'abord sous la forme de dette publique ; nous les payons aussi par tout ce que nous coûte l'entretien de notre belle armée; car, parmi les causes qui obligent l'Europe entière à tenir l'élite de la population l'arme au bras ; il faut bien compter les inimitiés de nos pères. Nous les payons encore plus cher par toutes les habitudes de défiance que nous ont léguées des temps d'anarchie et de despotisme. Il faut que le poids accumulé d'un long passé soit une charge bien écrasante, puisqu'il a fait crouler l'empire romain dans Bome d'abord , et ensuite dans Constantinople , où il s'était transporté pour s'y soustraire; car cet

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empire s'est affaissé par épuisement et dissolution plus encore que par la violence du choc des barbares ou des Sarrasins. Toutes les nations qui ont fait la gloire du monde se sont réduites en poussière inerte , comme la poussière des tombeaipc » faute d'avoir pu rejeter de leurs épaules un passé qui les étreignait par les mœurs , les usages, les idées reçues, les sentiments ; chacune à son tour , elles ont ployé sous le faix , sont tombées et sont devenues pourriture , comme le fruit détaché de l'arbre. Notre Europe subira-t-elle le sort de ses devancières ? J'espèce qu'elle sera plus heureuse , parce qu'elle doit être plus sage , ayant leurs exemples devant les yeux , et aussi parce qu'elle est plus flexible dans son tempérament , plus élastique dans ses formes.

Un de mes amis voyageait il y a quelque temps en Angleterre , et visitait au pays de Galles les vastes usines de M. Grawshay. Il fut frappé de ce qu'un très-grand nombre de chemins de fer destinés aux charrois entre les fonderies et les forges d'une part « les mines et les canaux de l'autre , étaient tous construits d'après un vieux système fort imparfait , celui des ornières creuses. Il demanda pourquoi on ne les changeait pas pour d'autres ornières saillantes , faisant observer que l'économie qui en résulterait dans les frais de traction , serait suffisante pour payer les frais de reconstruction en deux ou trois ans au plus. « Rien n'est plus juste, répondit le maître de forges; cependant nous maintenons nos vieux chemins à ornières creuses , et nous les maintiendrons indéfiniment , parce que , pour passer du vieux système au nouveau , il faudrait du temps , deux ou trois ans peut-être, et, pendant l'intervalle , nos wagons ne pouvant aller à la fois sur les deux systèmes, nous serions obligés d'interrompre notre fabrication , de faire chômer nos capitaux , et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail et sans pain. La difficulté n'est que dans la transition, mais jusqu'à présent elle nous semble insurmontable, j»

Il en est de même en matière sociale. Il est assez aisé d'apercevoir que tel système offre sur tel autre des avantages décidés , et que si l'on pouvait, d'un coup de baguette» faire sauter la société du premier au second, tout serait pour le mieux; mais entre les deux il y a uo abtme. Gomment le franchir? Gomment rassurer les droits an* clens à qui rien ne semble garanti sur la rive opposée? Gomment vaincre la résistance des privilégiés du présent qui se mettent en travers ? Comment tempér<er l'impatience de la masse pressée dt

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jootr des avantages qu'elle s'attend à rencontrer sar l'witre bord?

En fait d'amélioration sociale, on simplifie singolièrement la ques* «D la déplaçant, c'est-à-dire, en allant la résoudre en des pays nou- ▼eanx. Aux anciens intérêts, aux ancèeniies idées, on abandonne la terre anciemie. On débarque dégagé et dispos, prêt à tout entreprendre, d'bamenr à ton t. essayer. On a laissé sur le sol de la Bièrepatrie mille préoccupations, mille rdations, qui enlacent l'existence pour en faire , si l'on ?eat, l'omement et le charme, mais aussi pour en amollir l'aoUvité et la rendre rétive aux appels de l'esprit novateur* La première de tontes les innovations est celle du sol ; celle-ci -entraîne nécessairement les autres. Les droits acqub n'émigrent pas; ils se tiennent cramponnés au sol ancien ; c'est le seul qu'ils connaissent et qui les connaisse. Les privilèges, que Ton respecte parce que le temps. les a cansacrés, ne se hasardent pas sur une terre nouvelle; ou s'ils s'y avenUureiH , malheur à eux » il ne leur est pas donné de s'y acclimater I Une colonie ressemble à une ville assiégée ; chacun doit y payer de sa personne ; nul n'y vaut que sa valeur présente. Dans une société qui n'a pas de passé, le passé ne compte point*

Aussi peut-on reo^rquer que les idées de progrès sociaW conçues «dans de vieilles sociétés, où une part est faite au travail calme de la pensée, ont eu généralement besoin , pour recevoir ^application et pour s'incarner sous forme de société nouvelle, de s'envoler au loin et ^'aller prendre terre en des contrées jusque-là réputées barbares, de «'y imposer aux populations indigènes , ou d'y créer de nouvelles populations. La civilisation a marché d'orient en occident en grandissant à ohaque migration, quoique les aventuriers, fondateurs de9 BQuveanx empires , quittassent en général un pays avancé pour un «utre barbare. Ainsi l'IlaKetet la Grèce, ittesde l'Asie «t de l'Egypte, ^Dt dépassé leitrs mères. Ainsi l'Europe occidentale a éclipsé les beaux jours de Rome et de la Grèce. Peu après qu'elles avaient mis 4IU monde les peuples nouveaux^ les nations anciennes ont toutes péri violemment, ou sont retombées dans des ténèbres pires que la mort, tMqours faute d'avoir eu la volonté ou la force de s'appliquer les principes qui faisaient la vigueur de leur prog^itnre , principes d'ardre nouvean, fondé sur l'extensiofi de la liberté et la diffosion des privilèges.

La Providence a beaucoup fait pour mettre les races européennes, «ramportées de l'autre côté de l'Atlantique^ à mène 4e deTonir de

grandes et puissantes nations. Les Angto^Amértcains, sortis d'Europe les derniers , c'est-à-dire après que les Espagnols eurent assis leur domination dans TAmérique du sud et dans l'Amérique équinoxiale, ne quittèrent le vieux monde qu'après qu'il eut été tout entier labouré par la révolution intellectuelle dont Luther a été le Mirabeau, et dont, en Angleterre, Henri VIII fut le Robespierre et le Napoléon. Ce grand événement avait déjà semé dans l'esprit humain les germes que les siècles suivants devaient voir éclore. L'Angleterre était déjà grosse des habitudes de travail, de méthode et ^ légalité qui devaient en faire la première nation industrielle et politique de l'ancien monde. Ils partirent donc avec le principe de ce qui devait leur assurer la suprématie politique et industrielle dans le nouveau.

Ils s'embarquèrent, ceuK du moins de la Nouvelle-Angleterre, les pèlerins, pères des Yankees, après avoir mibi les épreuves de l'eau et du feu, aiH'ès avmr été sQpt fois essayés entre le marteau de la persé« cation et l'enclume de l'exil. Us arrivèrent las de querelles politiques et résolus à appliquer leur énergique volonté à un usage pacifique et productif.

Hs s'installèrent sur un sol dont le climat différait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur activité ne coorut point le risque de s'énerver ^us Tinfluence amollissante d'une atmosphère tiède et embaumée, comme elle où s'est évaporée la bouillante ardeur de la race castillane ; ils abordèrent un sol presque inoccupé : pour antagonbtes et proches voisins , ils n'eurent que de pauvres hordes de Peaux-Bouges, tandis que les Espagnols avaient à battre et à soumettre les nond^reux bataillons des valeureux Aztèques au Mexique, et que les créoles , leurs successeurs, ont encore à contenir, ici les Gomanches et les Indios bravos àxL nord, là les Araucans de la Cordillère du sud. S'ils avaient rencontré une population indienne aussi nombreuse que celle qui se prés^ta à Gortez , ils eussent dû la vaincre , et ils y eussent réussi ; mais, après la victoire , ils auraient eu à la tenir en servitude ; et le joug de la race anglaise est plus dur que celui de la. race espagole. Leur organisation sociale eût donc été fondée sur l'ilotisme des castes inférieures , rouges et mélangées. Elle eût été affectée d'un vice radical qui l'eût constituée à l'état d'infériorité absolue par rapport à l'Europe , car il l'eûl rabaissée au niveau 4^8 sociétés antiques basées sur la possession de l'homme par l'homme. Elle n'en est pas complètement exempte, il s'en faut, puisqu'ils ont importé des mirs^

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et qu'aujourd'hui douze États sur vingt-quatre sont entachés d'esclavage. L'espace qui est resté à la race blanche pure, est sufiQsant cependant pour recevoir une grande société composée de matériaux identiques avec ceux des nations européennes, mais où il a été possible de les combiner dans un ordre meilleur.

S*ils avaient eu des ennemis sérieux à combattre, s'ils eussent dâ rester avec la guerre constamment suspendue sur leur tête, il eût fallu, en dépit des instincts d'indépendance et de self-governinent qui sont dans le sang britannique, et dont ils étaient eux-mêmes l'exagération , qu'ils se pliassent à l'aristocratie militaire. Probablement alors, ils n'eussent été que la copie des Anglais, copie valant moins que l'original; de même que les Canadiens , par exemple, sont la contrefaçon des Français de l'ancien régime. Ils eurent quelquefois à prévenir et à repousser les attaques des Français établis dans le bassin du Saint-Laurent et dans l'ouest ; mais, après que l'Angleterre eut pris Québec , ils se trouvèrent complètement délivrés du plus grave des soucis nationaux , celui de la défense du territoire et de l'indépendance de la patrie. Ils purent alors se dispenser d'institutions militaires , concentrer leurs pensées et leurs efforts sur leurs affaires intérieures et domestiques, et se vouer exclusivement à leur œuvre de colonisation. Ils cessèrent d*avoir besoin de la tutelle anglaise, et s'en affranchirent pour mieux se développer à l'aise et suivant leurs penchants. Enfin, s'abandonnaut à leur nature, ils tentèrent leur grande expérience démocratique, d'où jaillissent déjà de vives lumières pour l'amélioration du sort du plus grand nombre dans tous les pays. Il est résulté de là un produit politique et physiologique tout nouveau, une variété jusqu'alors inconnue de l'espèce humaine, inférieure au type anglais et au type français, sous plusieurs rapports, particulièrement en ce qui concerne les idées générales, le goût çt le sentiment des arts ; mais supérieure à tout le reste de la famille humaine par un inconcevable mélange de sagacité , d'énergie et d'audace , par une admirable aptitude aux affaires, par un infatigable amour du travail, et , avant tout , parce qu'elle a été la première à reconnaître et à consacrer les droits des classes laborieuses, jusque-là traitées comme une vile matière.

Il semble donc que les Anglo-Américains soient appelés à continuer directement, sans aucune intervention extérieure, la série des progrès que la civilisation à laquelle nous appartenons a toujours été accom^

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plissant depuis qu'elle a quitté le vieil Orient, son berceau. C'est un peuple qui fera souche, quoique, peut-être, tel type qui y domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par un autre ; tandis que les H ispano- Américains semblent n'être plus qu'une racé impuissante qui ne laissera pas de postérité, à moins que, par un de ces débordements que l'on appelle conquêtes , un flot de sang plus riche , venu du septentrion ou du levant , ne remplisse ses veines appauvries.

Un philosophe éminent, l'une des gloires de la langue française \ définit le progrès du genre humain dans son lent et majestueux peler rinage autour de notre planète, par le mot d'initiation. D'après cette pensée , l'Amérique du nord , là du moins où l'esclavage n^est pas admis , serait déjà en progrès sur nous , car , à l>eaucoup d'égards , ce qui , chez nous, n'est accessible qu'à un petit nombre d'élus, est aux Etats-Unis, tombé dans le domainepublic et devenu familier au vul* gaire. Les conquêtes de l'esprit humain, dont la réforme a été le point de départ et le signaU et les grandes découvertes de la science, et de l'industrie , qui , en Europe , sont encore cachées aux regards du plus grand nombre par le bandeau de l'ignorance et les nuages des théories, sont, dans l'Amérique du nord, exposées à tons les yeux et mises à la portée de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les manier et les retourner à son gré. Étudiez la population de noscam* pagnes , sondez le cerveau de nos paysans , et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des para* boles bibliques avec les vieilles légendes d'une superstition grossière. Faites la même opération sur le farmer américain, et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s'allient dans sa tête assez har« moniensement avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes, avec les principes d'indépendance morale et religieuse promulgués par Luther , et avec les idées plus modernes d'in* dépendance politique. C'est un initié. Chez nous , les grands appareils industriels et scientifiques , tels que la machine à vapeur , le ballon , la pile voltaïque , le paratonnerre , inspirent au plus grand nombre une religieuse terreur. En France, sur cent paysans du fond de nos provinces, vous n'en trouveriez pas un qui, après en avoir vu les effets, osât y porter la main , ils craindraient d'être frappés de mort, comme le sacrilège qui toucha l'arche du Seigneur. Ce sont ,

1 M.Ballanche.

LA 9àÊK}(MéLtm^

«u contraire, de» (^ts fatmlien à rAméricain ; il les oonoatt tous^ M moins de nom ; ii se sent droit de possession siu* eux. Pour le paysan français , ce sernieiit des êtres mystérieux et terribles, comme pour le nègre sou fétiche ^ pour l'Indien son manitou ; pour le eullivateur des solitudes de Touest, c'est , tout c(Nnme pour le membre de l'institut de France , un outil , un instrument ^ travail ou d'expérience : encore une fois, il est initié.

Il n'exKte pas tux États-Unis de pr^fanum t^tcJjfus, au moins parmi la race biancfae ; et ce n'est pas seulement en matière de machines à Tapeur ou de phénomènes électriques; la masse américaine est plus libéralement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la famille et surtout le a^ge* L'union de l'homme et de la femoie est plus sacrée parmi les ouvriers américains que parmi les bourgeois de tous les pays d'Enrope* Quoiqu'on Amérique l'on entoure la coasé*cration du mariage de moins de formalités et d'apparat que chez nous , et quoique le lien conjugal n'y soit pas aussi indissoluble que dans nos pays S les cas d*adiiUère y sont extrêmement rares. L'épouse infidèle serait une femqie perdue : tout homme qui aurait séduit une femme ou qui serait connu pour «voir un attachement illégitime, serait excommunié par la clamear publique» Aux Etats-Unis, même dans la classe ouvrière , l'homme est plus complètement initié aux obligations du sexe fort envers le sexe faible, qu'il ne l'est dans une partie de la bourgeoisie française. Non-seulement le mechanic ou k farvM^ américain épargne , autant que possiUe , k sa femme tout travail pénible , toute occupation incommode, mais encore il a, pour elle et pour toutes les femmes en général , des prévenances inconnues chez nous de gens qui pourtant se piquent d'une certaine culture d'esprit et même d'une éducation littéraire. Aux États-Unis , dam les lieux publics et en voyage, un homme, quels que soient ses talents et ses services^ n'est l'objet d'aucune attention; il n'y a pour loi «ucune préséance ni aucune poHtesse particulière : tous les hommes sent égaux. Mais une femme , quelles que soient la position et la fortune de s(»i mari, est assurée de commander le respect et les égards universels^.

Dans la vie politique, la nMSse américaine est arrivée à un état

* Voir ]a note 66 à la fin du volume.

"^ Voir la note 67 à la fin da Tolume.

(TtTHtialiofi supériear à celui de ia nasse européeDne^ car elle n'a pas aolant besohfi d'être gouvernée; chaqne homme ici porte ea hii à im pliis hant degré le principe da gouvernement de lui-même, y est plus propre à intervenir dans les affaires publiques. Elle est plus profondément initiée aussi dans un autre ordre de faits qui touchent étroitement à ta politique et à la aiorale, c'est-è^Klire dans tout ce qui se rattache au travait. Le meokanie américain sait mieux tra* viiHer , aime mieux à travailler que Toufirâ' européen ^ L'ouvrier américain est initié au travail non-seulemenl dans des peines , mais ajBSsi dans ses récompenses ; il est velu tout comme un sénateur au congrès ; fl se platt à voir sa femme et sa fiUe habillées comme la fttnme ^ la fille du riche n^^ociant de New-York, et, comme elles , sttivre ia mode de Paris^ Sa maison est bien close , bien chaude et Mm propre. Sa tdrie est à peu près aussi abondamment servie que celte de ses plus opulents concitoyens. Dans ce piajs, la consommation de première nécessité pour le blanc, embrasse plusieurs objets qui, chea^ nous , sont presque du luxe , je ne dis pas dans la classe ouvrière , mais dans certains rangs de la bourgeoisie ^ .

La masse américaine est plus largement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la dignité humaine, ou du moins sa dignité propre à die. L'Mvrier américain est plein du respect de lui-même, et il le témoigne non^-seulement par une susceptibilité extréofe, par des exigences qui à nous, bourgeois d'Europe, nous sembleraient inconcevables ' , par sa répugnance à se servir du mot européen de makre , qu'il remplace par celvi d'amp^^ur [emptoyer) , OMiis aussi par beaucoup plus de bonne foi, d'exactitude et de scrupule dans ses transactions ; l'ouvrier américain est exempt de ces vices d'esclave , tels que le mensonge et le vol , qui sont si fréquents parmi nos prolétaires, particulièrement parmi ceux des villes et des manufactures. L'ouvrier français est beaucoup plus soumis extérieurement ; mais pressé par la misère , entouré de tentations , il manque rarement une occasion de tromper son bourgeois lorsqu'il croit pouvoir le faire impunément^. L'ouvrier lyonnais fait le piquage cConces; celui de

' Voir la note 68 A la fin du volume.

* L'usage de la gtaee en M, par eiemple.

* C'est ainsi qu'un cordonnier et un Ufil^ellr ^ refusent à aHer prendre mesure diez lewrs pratiques, et exigeM que celles-ci, lioninies«t feumes, se transportent dans leurs boutiques en personne.

* Dans les relations de maître k ouvrier, on trouve à Paris, et génénlenNBt dans

224 LA dbmocbatie:

Reims escamote la laine ^ Assurément il se commet des fraudes en Amérique. Il y a plus d'un smart fellow dont la conscience est chargée d'innombrables peccadilles. Combien de colporteurs yankees (yan/^e pedlars) ont vendu aux ménagères de la campagne du charbon pour de Tindigo et de la pierre talqueuse pour du savon blanc ! Mais 9 aux États-Unis, ces petites friponneries sont de rares exceptions. Le caractère de Touvrier américain, considéré comme travailleur, est fort honorable, et excite Fenvie de TEuropéen qui compare ce qu'il a ici sous les yeux avec ce qu'il a laissé dans sa patrie*.

Ce que je dis de l'ouvrier s'applique à plus forte raison au paysan. Le farmer américain n'étant pas obligé, comme l'ouvrier, de débattre tous les jours avec le bourgeois le prix de son travail , entouré de cultivateurs ses pareils, et étranger aux tentations qu'inspire le séjour des villes, possède les qualités de l'ouvrier à un degré au moins égal, et n'en a les défauts qu'en diminutif. Il est moins injuste et moins jaloux envers les classes riches ou cultivées.

Si donc on examine la masse américaine dans l'ensemble de son existence , ou la trouve supérieure à la masse européenne. Il est vrai qu'elle paratt presque complètement dépourvue de certaines facultés que l'on retrouve chez quelques prolétaires d'Europe. Il y a , par instants, dans la cervelle du plus misérable lazzarone de Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie poétique que dans celle da méchante ou du farmer républicain du nouveau monde. Les gamins de Paris ont de passagères étincelles de grandeur d'àme et de chevalerie que l'ouvrier américain n'égale assurément point. C'est que le

DOS grandes Tilles manufacturières, les plus déplorables habitudes. Un très-grand nombre de maîtres, pour retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée, sont réduits à employer, à Fégard de leurs salariés, de misérables artiflces; d'avancer, par exemple, le matin, l'horloge de l'atelier, et de la retarder le soir. Les ouvriers usent de représailles autant qu'ils le peuvent.

* Le piquage d'onces^ ou vol de soie par les ouvriers, est une des plaies de l'industrie lyonnaise. En 1772. les syndics, maîtres gardes, etc., de la grand» fabriqué des étoffes d'or, d'argent et de soie de la ville de Lyon , l'évaluaient à un million. {Un mot sur les fabriques étrangères de soierie, par M. Arlès-Dufour, page 119.) Il est bien plus considérable aujourd'hui ; il atteint quatre millions. A Reims, oo estime que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants. C'est environ 2 p. Vo de la valeur des produits de l'industrie de Reims. Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux soustraite pour un quart de ce qu'elle vaut. Us Téchangent au cabaret à raison d'un demi-litre pour un échée de laine. (Voir la note 69 à la fin du volume.)

' Voir la note 70 à la fin du volume.

caractère national de l'Italien est pétri de l'amour des beaux-arts , et que les généreux sentiments forment un des traits distînctifs du nôtre. Le lazzarone et le gamin, étant dans la nation , quoiqu'au plus, bas étage , participent du caractère national. Mais ce n'est point le propre de la masse des hommes d'être spécialement , en Italie , poëte et artiste , ou « en France , chevaleresque. La perfection pour elle consiste, avant tout et dans tous les pays, à connaitre et à observer régulièrement ses devoirs envers Dieu , envers le pays , envers sa famille , envers soi-même , à travailler avec assiduité et conscience , à être citoyen probe , époux attentif et bon père , à pourvoir au bien-être et à la moralité des siens. Pour comparer avec équité et sans danger d'erreur grossière , la classe la plus nombreuse des sociétés américaine et européenne , c'est par ces faces qu'il faut opérer le rapprochement , parce qu'elles appartiennent à toutes les variétés de la civilisation et de la race humaine, et que de leur degré de développement et de permanence parmi le grand nombre , dépend le degré de solidité des empires.

Pour rendre le parallèle précis et concluant entre les deux hémisphères, il est nécessaire d'opposer au méchante et au former des États-Unis leur analogue parmi les peuples à idiome , à origine et à religion germaniques, c'est-à-dire l'ouvrier ou le paysan anglais. La civilisation d'Europe, abstraction faite des Slaves récemment apparus avec éclat sur la scène, est divisée de deux branches, celle du nord, et celle du sud ; l'une tudesque , l'autre latine , qui doivent prospérer par des moyens difiTérents, dont les goûts et les aptitudes sont notablement dissemblables. La société américaine, rejeton de l'une de ces branches , lui est beaucoup plus comparable qu'à l'une quelconque des ramifications de l'autre. Il est donc aisé de constater la supériorité du méchante et du farmer d'Amérique sur ceux d'Angleterre, tandis qu'il est difficile de déterminer rigoureusement de combien telle classe de la société américaine est au-dessus ou au-dessous de la classe correspondante de la société espagnole , italienne ou française ; il suffit cependant d'ouvrir les yeux pour recounattre que la masse de la population est loin d'avoir atteint, chez ces trois derniers peuples, dans la direction qui leur est propre, le point de perfectionnement jusques auquel la masse américaine s'est avancée dans la voie qui lui appartient.

Certes , la démocratie américaine a ses défauts ^ et je ne crois pas

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que Yon puisse m'accuser de les avoir palliés. Je n'ai dissimulé ni ses rudes exigences envers la bourgeoisie , ni ses hautaines prétentions envers les nations étrangères. J'admettrai même qu'à beaucoup d'égards, c'est plutét comme classe et en bk>c qu'elle se recommande; car les individos qui la composent manquent des qualités cordiales et affectueuses qui constituent le plus désirable ornement de la personnalité 9 et par lesquelles nos prolétaires français excelleraient , s'ib étaient affranchis une fois de la misère qui les abrutit ; mais c'est ea corps et dans son unité que je juge ici la masse américaine.

La démocratie américaine est exigeante et altière jusqu'au dédaia envers les peuples étrangers ; mais n'est-il pas vrai que la susceptibiUté dans les jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes» e^ une qualité plutôt qu'un défaut, pourvu qu'elle marche de front avec une énergique application à quelque grande œuvre? L'orgueil est ridicule chez un peuple amolli et fainéant; chez un peuple entreprenant, actif, infatigable , c'est la conscience de ses forces et de son avenir. La politique étrangère de la démocratie américaine.est profondément égoïste ; c'est que l'ambition nationale est le propre des nations qoi grandissent. Le cosmopolitisme est généralement un signe de décadence dans l'échelle des nations, tout comme la tolérance religieaae est un symptôme de l'affaiblissement des croyances. Les prétention des États-Unis sont sans bornes ; ils aspirent à la suzeraineté sur l'Amérique du sud ; ils convoitent une à une les provinces de Mexique ; mais , en dépit des lois de la morale, dans les relations de peuple à peuple , c'est le succès qui fait le droit. Si les États-Unis enlevaient les provinces mexicaines à la race espagnole , moitié par des procédés machiavéliques, moitié de force, ils seraient responsables devant l'humanité et devant Dieu des conséquences de ce larcin ; mm ils ne seraient pas les seuls. Si les pays dont ils se seraient emparés prospéraient entre leurs mains, la postérité leur pardonnerait de tes avoir pris; au contraire , elle prononcerait un arrêt sévère contre les Mexicains , si, avec de pareils voisins à leurs portes , ceux-ci étaient restés à croupir, comme aujourd'hui, au sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stupide, et contre les puissances de l'Europe, si eltes avaient négligé de les avertir, et les aider à secouer leur léthargie.

Les Romains étaient d'une exigence iqouïe et d'une iatoléfiHe hauteur envers les autres peuples. Ils parlaient aux rois tout-poisaants de l'Orient monarehiqne et aux héritiers du grand Alexandre ce

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fciDgage arrogant et brutal que le général Jacksra a jeté à la face d'une monarchie de quatorze siècles. Leur politique était d'un égoîsme sans Tergogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur insatiable soif de conquêtes, comme un esclave révolté contre la volonté des dieux. Cette foi punique dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate d'infamie sur les ruines de leur rivale, fut souvent la seule foi qu'ils pratiquèrent. La postérité les a pourtant proclamés le plus grand peuple de la terre, parce qu'ils réussirent, c'est-à-dire parce que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par de sages lois, un empire durable. Les Anglo-Américains ont beaucoup de ressemblance avec les Romains, soit en bien, soit en mal. Je ne prétends pas qu'ils soient destinés à devenir les mattres du monde ; je tiens seulement à faire remarquer qu'à côté de défauts qui choquent les nations étrangères ,. ils possèdent de grandes facultés et de précieuses vertus qui doivent attirer notre attention de préférence. La postérité les jugera par leurs qualités bien plus que par leurs imperfections. C'est par leurs qualités qu'ils sont formidables aux autres peuples. Luttons contre les États- Unis , moins en dénonçant leurs péchés au monde, qu'en nous efforçant de nous approprier leurs vertus et leurs facultés et qu'en développant les nôtres. Voilà de tous les moyens le plus sûr pour maintenir notre rang dans le monde en dépit d'eux et en dépit de tous.

En même temps que la démocratie américaine se montre de plus en plus fière au dehors, au dedans elle est ombrageuse envers quiconque lui paraît empiéter sur sa souveraineté. En cela elle ne fait qu'imiter les aristocraties les plus vantées. Le système qu'elle suit à regard de la boui^eoisie lui est dicté par l'instinct de conservation , tout comme celui que se sont tracé l'aristocratie et la bourgeoisie en Europe, l'une à l'égard des classes bourgeoises, l'autre à l'égard de la foule. Elle entend ne rien perdre de ce qu'elle a conquis , non en dépouillant son prochain, non en détroussant les passants, non en pli-* tant des provinces, mais à la sueur de son front, par son travail opiniâtre. Qui de nous donc osera lui jeter la première pierre 7 Je conçois que de prime d'abord nous, bourgeois , nous soyons révoltés de ses prétentions, et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine vaincue, comprimée, portant le licol, nous sentions nos entrailles bourgeoises s'émouvoir. Convenons pourtant que cette démocratie a conduit les affaires du nouveau monde de manière à justifier sa suprématie et à

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faire excuser son humeur jalouse contre tout ce qui peut tendre h la lui ravir. Depuis l'origine des peuples, c'est la première fois que la multitude jouit pleinement des fruits de ses labeurs, et qu'elle se montre digne de porter la robe virile. Résultat admirable! Lors même qu'il n'aurait été obtenu que moyennant l'humiliation momentanée des classes avec lesquelles notre éducation et nos habitudes nous portent le plus à sympathiser, je dis que le devoir de tout homme de bien est de s'en féliciter et d'en rendre grâce à la Providence !

Malheur à la tyrannie , de quelque part qu'elle vienne! Dieu me garde de faire l'apologie des excès brutaux et quelquefois sanglants, féroces même, qui récemment se sont répétés dans la plupart des grandes villes des États-Unis! S'ils poursuivaient leur cours, la démocratie américaine, dégradée, perdrait à jamais la haute position qu'elle occupe. Mais « si criminels que puissent être ces actes , je ne puis me résoudre à les imputer à la masse américaine, et à mettre au pilori le corps entier de ces incomparables travailleurs. Les violences populaires en tout pays sont l'ouvrage d'une imperceptible minorité, que le régime actuel des États-Unis est impuissant à contenir. Ce régime a donc besoin d'un correctif propre à préserver dans leur pureté les qualités solides de la population , et qui , en effet, semble devoir bientôt s'y introduire, car les théories exclusives de la liberté sont visiblement en baisse de ce côté de l'Atlantique.

On se tromperait si de ce qui précède on concluait que la civilisation américaine a dépassé la nôtre. La masse américaine est supérieure à la masse européenne ; mais la bourgeoisie du nouveau monde est inférieure aux classes qui , dans l'ancien , sont superposées à la foule, quoique les mérites de celles-ci soient plutôt virtuels que réels et appartiennent plus au passé et à l'avenir qu'au présent ; car aujourd'hui les classes supérieures d'Europe , bourgeoisie et aristocratie , utilisent bien faiblement, au proGt des peuples et au leur propre, l'intelligence et la sociabilité qui les distinguent. La bourgeoisie américaine, prise dans son ensemble et à part quelques exceptions, a l'attitude des vaincus : elle porte sur le front la marque de sa défaite. Comme elle a été astreinte à rester toujours mêlée à la foule dans presque toutes les circonstances de la vie, les deux classes se sont naturellement emprunté beaucoup de leurs habitudes respectives et de leurs manières d'être et de sentir. Cet échange a beaucoup profité à

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la masse ; il a été moins avantageux à la bourgeoisie. C'est le bou-^ clier d'or du Troyen échangé contre le bouclier de cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux continents l'emporte donc par l'un des; deux grands éléments dont se compose la société , et a le dessous par l'autre. Il y a compensation * .

Si donc il fallait absolument, de la supériorité des classes laborieuses des États-Unis , tirer une conclusion relative au rang réservé dans une époque prochaine aux civilisations d'Europe et d'Amériquev la seule irrécusable serait celle-ci : Pour que la société anglo-améri-caine possédât la prééminence sur la nôtre , il serait nécessaire qu'elle renfermât des classes qui, sans être la copie de notre bourgeoisie et de notre aristocratie , fussent intrinsèquement et extérieurement à la même hauteur, par rapport au peuple proprement dit, que nos classes élevées par rapport au grand nombre de notre population ; ou» en d'autres termes, il dépend de nous d'assurer à notre ordre social la. supériorité sur celui des États-Unis, en dégageant nos prolétaires des champs et des villes de la misère, de l'ignorance et de l'abrutissement où ils sont plongés, et en les développant conformément aux dis^ positions nationales et au caractère de notre race.

^ I] est impossible de parler de la démocratie américaine sans citer l'ouvrage récent de M. de Tocqueville. J'y renvoie ceux qui désirent connaître en détail lea allures et les instincts de cette démocratie, l'empire qu'elle exerce sur la bourgeoisie», ainsi que les lois par lesquelles elle a constaté et affermi cet empire.

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