‹ Lettres sur l'AmériqueChapitre 3 sur 17 · SAINT- HYACINTHE · texte numérisé non relu

SAINT- HYACINTHE

Le télégraphe électrique. — Blouvemeut industriel dans le Canada. — Le collège de Saint-Hyacinlhe. — Les paysans. — Leurs mœurs et leur bien-6lre. — Nature du sol et du climat du Canada.— Mouvement révolutionnaire.— Idées d*annexion aux Étals-Unis. — Inuliles projets.

'est pourtant une belle chose que les découvertes de rinduslrie. Si quelquefois, dans mon ignorance, je me suis permis d'en parler d'un ton peu révérencieux, j*ai résolu de m'amender et de m'incliner désormais avec un légitime respect devant cette nouvelle manifestation de Tesprit humain. Que si vous êtes curieuse de savoir par quel rayon mes yeux se sont dessillés, comment j'en suis venu à faire un sérieux examen de conscience et à reconnaître mon injustice, je vais vous le dire. J'attendais des lettres de la cara pairia , qu'un ami devait aller

v.\w.r('iuir fKMjr moi h \n ]UtnUi (Ui Nfiw-York fX tntm voyr;!' a Monir/;»!. (ih;K|ijrt tnatiUf \ti vaymn UiiravÀin UiiUv,h f\nnn fiioii i;*;poirf 'ri, d/m l'Hiriv/^r; rlij li{iU;aiif y. rouniin un di'.vfini «lu r>irUMJt'; luiiiH \t*. (,uiU'MI' m; n;poridiiit a ina (\\wMuni t\\it' \tnr un n'urjui tU', Uda u^'^iUH fit r^iniiniiait m roiiU;, nnim m*, uturv-r <!<; rna iUuui\t tiori, VoiiH av«!/ atU^riflii, «laiiH U'. tunumU^ voln-, vi':, <I<'H l(;ttr«!H (l/;.Hin*f!H, ^t voUM mivf7. ijnithinu alorn l«; ti!rn|m parait lon^ d'iiri r.duiT'uïr a r«iiilnf, t:\ chutiwi on M; rjY;<; UtuUm Moi'U'.H (l<; /'Jiirn/ïn^H |>lii5> ou rnoinn (l/;AolanUm. A|>r^?H avoir luitiiU'.uw.ui importun/; iïti mon <i<9fiiaijdi!ii qiioti(lii!mH!M U.h UoutU'.Usn mnpioyéi» fin buNmn (K) ri)lii9 vilKs Kmi|»/M'.t^ Imr f.xmitUuUi^ jft f',roi» mAm^ï l<!nr prohitA, l<? mf;ilU;ifr moy(*n (h; uuiiirti fin â ma .<w>lli/:jtmK! /^tiiit /ividi^man^nl dVvcrif r; a N<;W'York, ponr savoir ni ma c^immi^Mon avait /)l<s (5X<;cut<ifs. Main il y a (V'wi la pW;ft do doux amin \mit*,n, troiAJonrH|)onr alli;r, troi>joiiriipour rfyvenir; au nix jours, on pont itmuu'Mi mourir nix foi» il'ilUpati<snc4;. Un liomi^to citoyon d» Montr/ml, tinictié (k ma |H3ino, au um montrant du doigt uu brin ik» Ul d() fer (\m m lialan<;ait hur mu t^^to, m'a euMjigné un moy<;n do cornfA|>ondanr,o pluA rapide. J'ai éiA iii «^iimptoir <lu tol/tgraplu; ol<;cirir|u<! , ouvert aux |>arttculierA f^nnmo aux hhhuIh du |{OUvernomeni : |Hiurl» iKimmo d'un dollar, j'ai iiX\tMUi ma requâtn par ';<; portillon ai'^riett, «pj'un enfant mettait on iiiouveinent

devant moi, en posant la main sur un ressort magique. Le merveilleux tél^praplio est allé chercher mon ami au fond de son hAtel de New- York, rt trois heures après, revenait avec la m(>me intelligence me chercher pour in'apprendre que mes lettres m'avaient été expédiées, mais que, comme on avait oublié de les affranchir, elles étaient probablement restées à la frontière. Un nouveau signe du télégraphe suffît pour les réclamer à Burlington, et le lendemain matin, elles m'arrivaient par le bateau à vapeur. Voilà de ces inventions par lesquelles la physique réalise les rêves delà poésie, do ces men^eilles qui auraient tenu éveillé le difficile sultan des contes arabes, et sauvé sans doute à la mille deuxième nuit la tôte de Tingéniense Scbéherazad.

Le télégraphe électrique traverse aujourd'hui le haut et le bas Canada, se rejoint à celui qui parcourt tous les États-Unis, depuis Itoston jusqu'à la Nouvelle- Orléans. Les Américains, non contents de lui avoir fait faire ce chemin de douze cents lieues, parlent de le conduire jusqu'en Californie ; et, comme ils ne sont pas gens à abandonner un de ces gigantesques projets, je vois venir le temps où, de Québec, de l'extrémité septentrionale du continent américain, on pourra lancer dans l'espace, à trois mille lieues de distance, sa pensée du matin, et correspondre avec l'océan Pacifique comme avec un voisin.

Le Canada, qui ne fait que nattro aux créations de rindustrie, a déjà, à Texcmple des Ëtats-Unis, creusé ses canaux et déroulé ses rails sur plusieurs points.

Un de ses chemins de fer m'a pris au delà du Saint- Laurent, a franchi sans s'arrêter la rivière Richelieu, et m'a conduit au village de Saint-Hyacinthe. Naguère une partie du district que nous avons traversé était inculte et inhabitée. Le chemin de fer, ce puissant moteur des peuples modernes , y a amené des jouvricrs, des laboureurs. A droite et à gauche de la ligne qu'il parcourt, on aperçoit à présent d'énormes troncs d'arbres arrachés au sol où ils enfonçaient leurs racines séculaires; les champs, qui n'avaient jamais porté que des plantes sauvages, sont sillonnés par la charrue, et au bord des forêts, si longtemps abandonnées, apparaissent les loghouses des colons. Chacun d'eux a bâti sa modeste cabane, à sa façon, selon son goût et selon ses moyens, dans le carré de terrain dont il a obtenu la concession. Mais, à voir ce qui se fait là en peu de temps, il y a tout lieu de penser que, dans quelques années, la vaste plaine qui s'étend de la rivière Richelieu à la rivière Yamaska sera peuplée d'habitations.

C'est sur les bords de cette jolie rivière que s'élève le village de Saint-Hyacinthe, l'un des plus beaux et des plus considérables du bas Canada. C'est le cheflieu d'une seigneurie de vingt-trois lieues d'étendue,

appartenant à un aimable jeune homme qui a fait plusieurs voyages en Europe, et qui en a rapporte un esprit très-libéral avec une instruction très- variée. En entrant chez lui, j*aurais pu me croire dans un salon de Paris, à Taspect des œuvres d*art dont il s'est entouré. Ce qui pourtant ne ressemble guère à une scène do notre cher pays, c^est la perspective qui se déroule sous ses fenêtres, les rives agrestes de l'Tamaska, Timmense plaine silencieuse, parsemée de forêts sombres, coupée seulement d'un côté par les cimes bleuâtres de la montagne de Belœil, et fuyant au nord comme un océan sans fm.

M. de S. a pour voisin un propriétaire riche et instruit, chez lequel j'ai passé une agréable soirée à entendre deux enfants, frais et vermeils comme deux fraises des bois, chanter, en s'accompagnant sur le piano, des mélodies canadiennes et de naïves chansons sauvages.

Entre ces deux aristocratiques habitations est un collée important, fondé en 1814 par l'ancien curé de la paroisse, qui l'a doté d'une fortune de deux cent mille francs. On y compte deux cent cinquante élèves qui y terminent, non-seulement leurs études classiques, mais qui peuvent même y suivre un cours complet de théologie. Le supérieur de cet établissement a fait aussi un voyage à Paris et parle avec bonheur des institutions qu'il y a visitées et des hommes illustres qu'il

y a connua. C'eit le privilège dea célébrités d'étendre à une longue distance , comme un doux rayon , leur patronage sur quiconque a eu Thonneur do les approcher. Quoique j'aie eu la gloire de retrouver dans la bibliothèque do Saint-Hyacinthe quelques-uns de mes pauvres livres, il m'a (^té promptement démontré que le meilleur moyen pour moi de gagner la bienveillance dos bons frèrf^s do Saint-Hyacinthe, c'était de leur parler do M. de Montalembert. Dans le couvent des dominicains de Varsovi(% le nom de Toloqucnt orateur avait été déjà ma plus oSllmce recommandation.

Après avoir visité les habitations champêtres des environs de Québec, je désirais revoir ici le foyer du paysan ; c'est un tableau qui vous plairait par sa ohaste simplicité, par le calme bienfaisant qu'on y respire.

Le paysan canadien a mieux conservé que Thabifant des villes les traditions et les coutumes du passé. En vain les capricieuses fantaisies de la mode s'étalent à ses regards quand il va vendre ses denrées à Montréal, en vain les journaux l'invitent à suivre leursdiscussions ou à occuper son esprit des productions littéraires qu'ils importent des pays lointains; au milieu do ces nouvelles façons d'habits, do gilets, il regarde sa bonne grosse redingote taillée sur le modèle de celle de ses p^res, et se trouve assez bien vêtu, A ces prévenances de la presse, à ces grands mots inventés par les systèmes constitutionnels ou les poésies romantiqucis, il

été honnêtement son bonnet et s*en vn en disant : Que m'importe?

Que lui importe , en effet , que lord Elgin soit ou non un grand homme, que l'Allemagne démocratique maudisse le tzar de toutes les Russîes, ot que les libraires de New-York annoncent avec de pompeuses réclames la traduction d'un nouveau roman de M. E. Sue? Il n'a pas besoin, pour être heureux, de se mêler aux débats politiques qui agitent le monde, ni do se btiguer les yeux à lire les livres qui Têgarent. NVst-il pas paisible possesseur d*un coin de terre qui, lorsqu'il en a prélevé la dîme pour le curé, la redevance pour le seigneur, ne doit plus rien à personne? NVt-il pas une brave femme qui lui fait aimer sa demeure, et de robustes enfants qui grandissent pour Taider dans ses travaux?

Moins instruit que son voisin TAnglais, il n'étudie pas, comme lui, les nouvelles découvertes et n'essaye pas de les mettre en pratique ; mais il pourrait dire avec Byron, si jamais il avait eu le malheur de lire Byron :

« The Iree of knowledge is not Ihe Iree of life '. •

Il laboure son patrimoine à la façon de ses pères, sans l'Inquiéter des ingénieuses méthodes décrites par d'ho- QOrables membres de sociétés d'agriculture qui se-

* m L^rtnre d« la Bcience n'est pas l'arbre de la vie. »

raient fort embarrassés de tenir une bêche, ou de di* rigcr un soc de charrue. Ses champs lui donnent du blé, de Torge, des pommes de terre, du chanvre; son verger des prunes, des noix, et des pommes d*uno saveur parfaite, désignée^, à juste titre, sous le nom de fameuses, S*il ne possède que quelques arpents de bois, il y a non loin de lui une forêt où il peut prendre pour son hiver du combustible à bon marché. A sa porte est Térable canadien , où il n*a qu*à faire, au printemps, quelques incisions pour en voir découler une liqueur dont il forme un sirop rafraîchissant ou du sucre qui remplace, dans une quantité de familles, celui des colonies.

Sa femme, ses filles, tissent elles-mêmes et façonnent ses chemises et ses vêtements de laine. Avec ces ressources, il n'a pas à se préoccuper du nombre de dollars qu'il recueille dans son armoire. La terre, cette bonne nourricière, lui fournit à peu près tout ce qui lui est nécessaire. Autrefois il avait un certain goût qui lui coûtait bien des schcllings ; il aimait à s'arrêter au barroom, à savourer le verre de rhum et de whiskey. La sage doctrine des sociétés de tempérance, enseignée, propagée par les prêtres, a fait tant de progrès dans cette contrée, qu'elle a, dans la plupart des campagnes, complètement aboli l'usage des spiritueux , et qu'il est tel village où l'aubergiste ne conserve quelques bouteilles de vin que pour les malades.

Le p>|im rwJign a remplacé les boissons alcooii|iies par le thé, el da reste se nourrit bien : trois repis par jour, anx mêmes heures que nos ancêtres, di chaque repas un plat de viande, si ce n*est aux jonrs maigres, dont il ne voudrait pas enfreindre la loi.

Sa maiscm est peUte, construite en bois ordinaireaent, recooTerte à Tintérieur d'une couche en plâtre : nab il pourrait écrire sur la porte :

« Paira domos magna quies '. >

Pour tout appartement , il n'a parfois qu'une chambre , mais dans cette chambre il y a assez de place pour le lit conjugal, pour le berceau des enfants, pour le voisin qui vient y jouer le dimanche, et même pour le voyageur qui peut y réclamer sans crainte un asile.

Ëlevé dès son bas âge dans le respect de la religion et des prêtres, le paysan canadien n'a pas encore appris à discuter les enseignements du catéchisme. Il accomplit fidèlement ses devoirs de catholique, écoute avec piété la parole qui lui est adressée du haut de la diaire, consulte son curé dans les circonstances épineuses, et lui remet consciencieusement sa dîme. Cette dlme , qui se compose de la vingt-sixième' partie du produit des récoltes , peut donner au desservant

. * « Petite mtison , grand repos. »

de la paroisse un revenu de deuxmille cinq cenU francs au moins. En beaucoup de villages, il s'élève à quatre mille francs, six mille francs et au delà. Il est vrai que les paroisses sont ici, |K)ur la plupart, très-considérables, et parfois dispersées sur une étendue qui impose au curé une lâche pénible.

Telle est la situation du paysan canadien. Qu'il s'y trouve des exceptions, assurément; mais j'ai tenté de vous la dépeindre dans sa généralité, et je ne crois pas m'étre trompé.

Comment ce beau pays du Canada, qui présente tant de ressources, n'est- il pas plus habité? Comment n'attire^t-il pas ces masses d'éniigrants qui sans cesse se dirigent vers les Ëtats-Unis où déjà il n'est plus si facile de trouver un emploi et d'acheter une terre? Voilà les questions auxquelles j'ai souvent pensé sans pouvoir pleinement les résoudre. Jesais bienque personne n'entend ce que nous appelons l'art de la réclame comme TAméricain. Il est le père du puff, et il a élevé cette monstrueuse progéniture à des proportions dont on chercherait vainement ailleurs un exemple. C'est par le pulT, présenté sous toutes les formes, affiché dans les journaux, imprimé dans les livres, gravé sur l'acier, répandu à travers toutes les régions par des agents officieux et officiels, qu'il a tourné la tête à nos braves paysans d'Alsace et à tant de milliers de familles d'Allemagne ; c'est pitr le puif qu'il

kg détennine à quitter leurs champs . leur clocher, pour s'en aller au delà de l'Océan labourer la terre d'Amérique; c'est par le puff le plus actif, le p\u% étourdissant, qu'il peuple aujourd'hui les plages de la Califoroie, en attendant qu'il applique ses fanfares et ses coups de tamtam k une autre spéculation. Le peuple canadien ignore encore cet éclatant charlatanisme. Il ne sait pas proclamer chaque matin , dans I ses journaux et répéter sans cesse à tout venant, que ion pays est la contrée sans pareille, l'asile de la liberté , le temple de la fortune , l'Eldorado tant révc et tant chanté par les anciens voyageurs.

Les Américains, qui convoitent le Canada, mais qui se garderont bien d'en faire Féioge avant qu'il soit annexé à leur confédération , disent que ses hivers sont longs et rudes. C'est vrai. Ils disent aussi qu'il y a là une quantité de terres improductives, de savanes dont nos romanciers se sont fait une image 'idéale , et qui ne sont, en réalité, que des marais revêtus de broussailles. C'est vrai. Enfin ils ajoutent que le Canada n'est point, comme les Ëtats-Unis, sillonné de tout côté par des routes , des canaux ou des chemins de fer; qu'à une certaine distance des rivières, les moyens de communication et d'exploitation sont difficiles et dispendieux. C'est encore vrai.

Mais ce climat n'est pas plus rigoureux que celui d'une grande partie de la Suisse, des régions mon-

tagneuses de la France , ou des provinces septentrio- i nales de 1* Allemagne. De plus, il est très-sain. On n'y :i connaît ni le vomito des plages du Mexique, ni la fièvre a jaune qui ravage la Nouvelle-Orléans. S*il y alàdes ter- : resqueTon ne peut entreprendre de cultiver^ il y en a ^ d*autres, et en grand nombre, qui sont couvertes aujourd'hui des plus beaux bois, qu'il serait aisé de défricher, et que la couronne concède au plus bas prix, à un franc vingt-cinq centimes Tarpent, payables en cinq ans. Que ces bois solitaires soient Hvrés à la hache du bûcheron, que ces immenses plaines désertes qui s'étendent autour de Montréal et de Québec soient animées par le travail , fécondées par la charrue, et l'on verra bientôt s'ouvrir, d'un point à l'autre, ces voies de communication dont les Américains sont si fiers, des routes pour relier l'un à l'aulre les villages , des canaux pour rejoindre les grandes rivières, des chemins de fer pour transporter du nord au sud les denrées et les voyageurs. Par la nature du sol , par le bas prix des matériaux, on construit ici des chemins de fer à aussi bon marché qu'aux État-Unis. Celui qui touche aujourd hui à Saint-Hyacinthe, et qui va se prolonger jusqu'à Portland, revient à cinq cent mille francs par lieue. En France, on compte, terme moyen, chaque lieue à un million.

Pour moi , je me plais à croire à l'avenir du Canada. Je vois là un sol fertile qui tôt ou tard ne peut

manquer d'attirer des colonies de laboureurs, et sur son sol une population honnête au sein de laquelle il est agréable d'habiter. C'est vers cette région que les émigrants français devraient se diriger ; ils y trouveraient tout aussi aisément qu'aux États-Unis un moyen d'existence , et de plus leur langue , les souvenirs vivaces de la France, l'image de la lointaine patrie.

Cependant des discussions fâcheuses ont éclaté dans ce pays. Les villages n'ont pas encore perdu leur heureuse tranquillité; mais les habitants des villes se plaignent des embarras du connnerce , de la marche des affaires. Cet état d'inquiétude tient en grande partie à une cause accidentelle , et en partie au caractère même du Canadien. Je vais m'expliquer. 11 y a quelques années , le Canada emprunta, par l'entremise et sous la garantie du gouvernement anglais, trente-cinq millions de francs qui furent très-sagement employés à divers travaux d'utilité publique. Cette somme, répandue dans une contrée où le numéraire n'est pas très-abondant, donna une impulsion subite à diverses branches de commerce , et enflamma l'esprit des spéculateurs. Par la raison qu'on voyait circuler dans la contrée plus d'argent qu'il n'y en a jamais eu, on prit pour un signe de prospérité durable un fait passager. Le prix des terrains s'éleva rapidement. On fonda de nouveaux magasins, on bâtit à grands frais de nouvelles maisons. Après ce mouve - I. <T

ment, il y eut une réaction. Les travaux étant finis, les trente-cinq millions épuisés, il s'en est suivi un em* barras inévitable. Ceux qui avaient fait, en vue d'une fortune apparente qu'ils prenaient pour la réalité, des entreprises disproportionnées aux vrais besoins et aux vraies ressources du pays, ont dû nécessairement expier leurs erreurs ; ceux qui avaient fait à Montréal des constructions qui n'étaient point encore nécessitées par l'accroissement de la population ont dû en voir lesécriteaux inutilement suspendus à leur porte , et ceux qui avaient surenchéri les terrains , ont reconnu qu'ils s'étaient trop pressés.

A une ardeur outrée a succédé alors une défiance extrême, et l'on sait que la défiance est une maladie contagieuse ; elle se communique rapidement à toutes les classes de la société ; elle entre dans la demeure des propriétaires et dans celle du marchand , resserre la bourse du rentier, les portefeuilles de la banque , et, de proche en proche, gagne l'artisan qui, vivant au jour le jour, crie plus haut que tout le monde à la décadence du commerce , dès que son travail diminue ou que son salaire est amoindri.

Pendant que cette espèce de crise financière se manifestait dans le Canada, les États-Unis continuaient, avec cet air superbe qui les caractérise, leur ascension industrielle. Leurs acclamations de triomphe retentissant du haut de leurs nouveaux

wagom Mil dà natare Hcitm frapper Toralle ei retwtir du» k oour de leon Toisiiis.

Id, j'arrive à U seconde cause de l'aintalion canadienne.

Si le peuple canadieo a oooserré les qualités de sa nature française, il en a aussi gardé les débuts. U rsl d'un caractère impressionnable et mobile, prompte s'enthousiasmer, et non moins prompt à se laisaer abattre. U n*a pu Toir la fortune des États-Unis sans sa l'eiagérer, sans TeuTier, et il a pensé qu*il suffirait d'entrer dans la confédération de rAmérique septentrionale pour s'ouvrir aussitôt un chemin pavé de dol* faffa. De là ces cris d'anneiion proférés d*abord par quelques-uns, répétés ensuite par d'autres ; de là ces étemelles dissertations d'une douzaine de joumaui sur les bienfaits inappréciables de l'annexion , et œs sssonblées où le même thème est reproduit et commente avec emphase.

Un grand nombre de ceux qui se passionnent pour cette idée s'imaginent réellement qu'elle n'est pas irréalisable. Mais parmi ceux qui la jettent en avant, qui la prêchent par tous les moyens possibles , il en ' est plus d'un qui n'y voit, pour le moment, qu'un mobile d'agitation , et qui, au sortir d'une réunion où il a longuement développé ses espérances d'annoxioniste, reconnaît franchement, en petit comité, que ses espérances flottent dans un lointain espace.

Et en effet, comment croire que rÂDgleterre consente de gaieté de cœur non-seulement à se déposséder du Canada, mais à rejoindre cette vaste contrée à sa rivale sur Tempire des mers, à son ennemie, à son odieuse fille la république des États-Unis! On dit que le Canada ne rapporte rien à l'Angleterre , qu'il est même pour elle un objet considérable do dépenses. Si le fait est vrai , en n'évaluant la possession d'un pays que par le nombre d'écus qu'il paye au trésor, il n'en est pas moins vrai aussi que le Canada contribue à enrichir le commerce de la Grande- Bretagne, et devient, d'année en année, pour elle un point de colonisation plus important. Or, à supposer encore qu'elle ne soit liée à ce pays par aucun intérêt matériel , elle doit y tenir par un sentiment de fierté nationale; elle ne pourrait l'abandonner sans se marquer elle-même d'un signe d'impuissance aux yeux du monde entier , et sans porter une grave atteinte à tout son système colonial.

Que si enfin, malgré ces raisons, elleaccueillait d'une main complaisante les adresses des annexionistes, que si elle accédait à leurs vœux , il resterait à régler quelques questions financières qui ne laissent pas que d'être assez embarrassantes : d'une part la dette de trente-cinq millions contractée par le Canada, de l'autre toutes les dépenses que l'Angleterre a faites pour la forteresse de Québec, pour plusieurs autres

Tilles, et dont elle exigerait sans doute le remboursement. Les États-Unis aiment-ils assez le Canada pour l'épouser à la condition de couvrir son déficit? J ai de la peine à le croire. Et si en acceptant sa part dans les dépenses du gouvernement fédéral , le Canada se trouve en outre chargé d*une dette particulière de cinquante millions, je n'imagine pas que son divorce avec l'Angleterre et son mariage avec la république américaine le mette très à Taise.

Il n'y a qu'un événement imprévu , une insurrection victorieuse , une guerre qui puisse renverser la domination de l'Angleterre sur le Canada. Pas un homme sensé ne se le dissimule, et la question d'annexion n'en échauffe pas moins les tètes , comme si elle allait être immédiatement résolue. Ceux qui l'ont enfantée, et ceux qui Tadoptent, emploient, pour propager celte nouvelle combinaison politique tous les arguments qui garnissent les gibernes des révolutionnaires de tous les pays : dilapidation des fonds publics, traitements désordonnés des fonctionnaires, oubli constant des misères du peuple, nécessité d'une réforme radicale dans l'administration du pays.

Il y a en effet des économies à faire dans le budget du Canada , et des réformes considérables à apporter dans sa législation , qui présente un singulier mélange d'anciennes coutumes françaises accolées à quelques parties du code anglais ; d'anciennes ordonnances des

gouverneurs invoquées par les avocats, subsistent comme des lois à côté d'une série de nouveaux règle* ments qui en révoquent les dispositions. Mais pour opérer ces réformes, est-il absolument nécessaire de recourir à Tautorité républicaine des États-Unis? Ne peuvent -elles s'opérer peu à peu par des réclamations légales, par les vœux du peuple , par les votes du parlement?

Les partisans de l'annexion s'arment d'un autre grief, qui , au premier abord, paraît avoir une assez grande portée. Ils accusent le ministère britannique d'avoir voulu paralyser la force, annihiler l'ascendant de la population française, en réunissant, au mois de février 1841 , sous un même gouverneur et sous une même législature, les provinces du bas Canada à celles du haut Canada. Précédemment le bas Canada avait son gouvernement spécial et un parlement composé de quatre-vingt-huit représentants. En vertu du bili de 1841, le nombre de ses comtés a été réduit de quarante à trente-six , et il ne nomme plus que quarante-deux députés. Le haut Canada en nomme le même nombre. Or, comme celte dernière province est tout entière habitée par des Anglais et dévouée à l'autorité anglaise , il résulte de la réunion législative des deux contrées que les élections françaises de Québec , de Montréal doivent être neutralisées sinon dominées par les choix qui se font à Kingston et à To-

ronto , et que les deux races rivales , qui sont déjà perpétaellement en lutte dans le mouvement journalier des afiaires , se retrouvent encore face à face sur le ohamp de bataille du parlement.

Mais le rappel de cette union a déjà été vivement demandé , et plusieurs personnes pensent que l'Angleterre se déterminera à l'accorder. Que si pourtant l'acte d'union devait subsister, il n'y aurait encore là, si je ne me trompe, pour les légitimes pouvoirs des Canadiens français , qu'un danger secondaire, qu'ils pourraient aisément écarter en faisant tous cause commune pour le combattre.

Dans l'annexion américaine je vois, au contraire, l'anéantissement rapide, radical de ce qui reste au Canada de nationalité française. Quelque résistance que les Canadiens puissent opposer à l'influence des États- Unis , leurs mœurs primitives seront absorbées dans le flot des habitudes mercantiles , leur langue s'effacera devant une autre langue, leur drapeau héréditaire devant un autre drapeau. Ils deviendront Américains. Ils se noieront dans le tourbillon industriel de l'Amérique, comme les eaux de leur Saint-Laurent dans les vagues de l'Océan.

Leur culte, auquel l'Angleterre n'a jamais porté la moindre atteinte, sera tourné en dérision, harcelé, attaqué par tous cesinventeurs de nouvelles doctrines, partons ces prédicateurs fougueux qui tonnent contre

ridolàtrie papale dans les meetings américains, par toutes ces sectes qui, sous tant de noms différents, pullulent aux États-Unis. Or, la religion catholique est dans le Canada la clef de voûte, le lien le plus ferme de la nationalité française. C'est elle qui a fait cette colonie, qui Ta éclairée par ses enseignements, ennoblie par ses institutions. C'est elle qui réunit dans une môme foi , par les mêmes souvenirs, des hommes divisés par la politique, et de plus rallie à une partie de la nouvelle population les émigrants d'Irlande. C'est à l'église canadienne qu'on peut appliquer surtout le mot sublime de M. de Montalembert : TËglise est plus qu'une femme , c'est une mère.

Avec elle , je crois à la perpétuité de la nationalité canadienne. Sans elle, c'en est fait de tous les vestiges que la France des autres siècles a laissés dans ce lointain pays.

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