DE MONTRÉAL AU NIAGARA
Le Saint-Laurent. ^ La Chine. — Attraction de la vie sauvage. — Les voyageurs canadiens. — Les bateliers de TOttawa. — Les Rapides du Saint-Laurent.— Les Mille-Iles. —Kingston. — Oswego. — Les cascades de Genesée.— Rochesler.
'ai quitté avec peine la riante ville de Montréal et ses bons habitants , dont plusieurs avaient bien voulu devenir en peu de temps mes amis. Les amitiés que Ton forme en pays étranger ont un singulier charme et renferment une singulière tristesse. C'est une fortune inattendue; c'est une fleur délicate que nous n'espérions point découvrir, et que nous saisissons avec joie dans la solitude de notre sentier. Mais au fond de sa corolle embaumée cette fleur recèle une goutte de fiel, qui bientôt altère ses parfums , et plus le calice auquel on s'arrête est
séduisant , plus amère est sa dernière essence ; plus les amitiés lointaines nous plaisent , plus on s'effraye de les quitter. Car, lorsqu'on doit s'en aller au delà des monts, au delà des mers , à des milliers de lieues de distance, Tadieu que Ton dit à celui qui nous a tendu la main dans la contrée où Ton ne doit jamais revenir, n'est il pas un éternel adieu? En vain, on se promet de se revoir, on l'espère peut-être ! mais l'Océan est si large et la vie si courte ! el nos plus fermes projets si incertains !
La veille de mon départ, une douzaine de Montréalais s'étaient réunis à un de mes compatriotes pour m'offrira diner, et tandis qu'ils buvaient à ma santé les deux dernières bouteilles de vin de Champagne déterrées dans les caves du Véry de la cité^ je les regardais l'un après l'autre en silence, et nul d'entre eux sans doute ne devinait ce qui me rendait si pensif. Je songeais que de tous ces convives qui étaient venus si affectueusement au-devant de moi , qui m'avaient ouvert leur cœur et leur foyer, il n'en était pas un que je dusse jamais retrouver en ce monde. Je songeais à ces amis que j'ai eus en d'autres régions, à ceux qui m'ont fait chérir les plus froides régions de l'Allemagne et les plages les plus arides du nord. Je devais les revoir aussi, je ne les ai jamais revus. Ils sont morts peutêtre, et le souvenir que je leur adresse de Montréal ne les atteindra pas sous leurs rameaux de chêne ,
ou sous leur couohe de neige, sur les bords de TElster, ou sur les rives de la mer Glaciale.
Quoi qu'il en soit pourtant, il est doux de ne point entrer dans une nouvelle contrée sans y éveiller une bienveillante pensée, sans y faire vibrer une corde sympathique. Que F Américain, au retour de ses voyages, s'enorgueillisse des habiles calculs notés sur son carnet! Plus heureux est celui qui n'ayant fait que semer ses schellings sur les chemins de fer et dans les hôtels , inscrit seulement dans sa mémoire quelques noms qui seront sa moisson.
Une nouvelle heure d'adieux est venue et le bateau part, et me voilà voyageant encore sur les ondes du Saint^Laurent, voyageant non point selon le bon vouloir de notre machine , mais selon les caprices de ce fleuve puissant. Car, ce n'est qu'en descendant de Montréal qu'il prend une allure grave et régulière. Plus haut, il se livre à toutes sortes d'excentricités. Tantôt il se berce paresseusement dans son lit et chemine avec une telle lenteur, qu'à peine distingue-t-on ion léger courant ; tantôt il se creuse une large rade Mur la côte du Canada ou sur celle d'Amérique ; tantôt resserré par des collines, entouré par des rocs, il bondit contre ces barrières qui irritent son orgueil, et mugit comme un torrent, et tombe en cascades dans les profonds bassins où il peut dérouler à l'aise la gnuddeor de ses flots.
Les navires ne montent point par ces passages difficiles, qu'on «ppelle les Rapides. Pour assurer leur marche, il a fallu creuser le long de ces points dangereux des canaux, il y en a un de douze milles de longueur près de la ville de Cornwall , à Tendroit que les Français appelèrent autrefois la Pointe Maline ; un autre près du lac Saint-Louis , qui porte le nom de Beauharnais ; un autre encore qui, de Montréal, aboutit au village de la Chine. Ce village, qui s'étend comme un long cordeau sur la rive gauche du fleuve, en face de Féglise iroquoise de Caugnawrhaga, fut fondé par un do nos anciens gouverneurs, qui, dans les suppositions géographiques du xmv siècle, s'imaginait que par cette ligne du nord on devait aller directement en Asie. Son village lui semblait le premier point do départ vers les Ëtats dn Grand-Mogol , et il rappelait la Chine.
C'està présent la résidence du gouverneur de la compagnie commerciale de la baie d'Hudson, qui a aussi rêvé, cherché le fameux passage du nord-ouest, et qui a Uni par se contenter de faire de très -vulgaires mais très-bons bénéfices avec le commerce des pelleteries. C'est ici qu'elle expédie de Londres les marchandises que de courageux bateliers transportent avec de légers canots sur le lac Huron, sur le lac Supérieur, dans les différents comptoirs où elles sont échangées contre les produits de la chasse des Indiens. C'était là
jadis notre principale opération dans cette contrée. Dès les premiers temps de notre conquête, il se forma une cohorte d*intrépides aventuriers, qu'on appelait les voyageurs. A des centaines de lieues de distance, par les lacs, par les rivières, par les sentiers les plus impraticables, ces hommes s'en allaient pour le compte de quelques marchands , séduire les peuplades lointaines par Tappât des denrées européennes, par la funeste tentation de Teau-de-vie , et rapportaient des cargaisons de fourrures. Leur trajet durait quelquefois une année entière. A leur retour, ils n'avaient qu'un souci, celui déjouer comme les trappeurs du Nouveau- Mexique, et de dissiper en quelques instants le fruit de leur long labeur ; après quoi ils préparaient de nouveau leurs canots et se remettaient gaiement en route.
C'est un fait remarquable que l'homme civilisé entre plus aisément dans les habitudes de la tribu sauvage, que les sauvages dans les mœurs de la civilisation. Je ne voudrais point ajouter un pâle paragraphe à l'un des éloquents paradoxes de Rousseau. Mais, quand on sort du rouage social, du cercle de conventions où notre existence tourne comme une aiguille d'horloge sur son cadran, et quand on touche à la fière et mâle liberté de ceux dont le corps et l'âme n'ont point été enchaînés dans le réseau de nos modes et de nos préoccupations journalières, il semble qu'on soit, par
un penchant naturel, par un instinct héréditaire, ramené à la vie primitive de Thomme.
11 y a dans les coutumes nomades des habitants des steppes, du chamelier arabe, du Bédouin qui n'a pour tout bien que sa lance et son cheval, je ne sais quelle poésie qui nous émeut et nous séduit conmie un souvenir de l'ancien état des peuples, comme une image vivante de Thumanité dans son enfance.
Il y a dans les montagnes rocheuses, des Européens qui, en partant, leur iusil sur Tépaule, ne pensaient qu'à faire une intéressante excursion dans des régions peu fréquentées par les touristes, et qui, après avoir revêtu la peau de buffle, chaussé le mocassin , tendu des pièges au castor, et fait rôtir à leur foyer la bosse de bison, n'ont pu se déterminer à abandonner cette indépendante et aventureuse existence pour rejoindre leur patrie et s'incliner en riant sous le sceptre d'un salon. Un jeune offlcier anglais, M. Ruxton, qui vient de mourir malheureusement, a écrit deux charmants livres sur les mœurs des trappeurs du Nouveau-Mexique. Après avoir longtemps erré avec eux dans les déserts de l'Aïkansas , dans les neiges des montagnes ; après avoir pris part à leurs chasses et à leurs jeux, il voulut revenir en Europe, et dès sa rentrée dans le monde civilisé , il se trouva saisi d'un regret insurmontable, tourmenté par le désir de
retourner dans les périls des bois, dans rimmense solitude des prairies.
Les voyageurs canadiens étaient aussi devenus en très-peu de temps à demi sauvages. Ils adoptaient le costume, les mœurs des Indiens et se dépouillaient de leur culte comme d'un inutile fardeau. Peu à peu ils en vinrent à un tel dérèglement qu'il fallut y mettre ordre. Les missionnaires dont ils auraient pu être les auxiliaires et dont ils ne faisaient qu'aggraver la tâche, obtinrent du gouvernement un ordre en vertu duquel nul ne pouvait trafiquer avec les Indiens sans une permission spéciale. Ces permissions qui constituaient un privilège furent d'abord accordées à des hommes dont le caractère présentait de suffisantes garanties. Plus tard, elles furent données comme une récompense à des militaires ou à des veuves d'officiers qui, ne pouvant en user elles-mêmes, les vendaient à des marchands , lesquels marchands reprenaient à leur service les voyageurs ou coureurs des bois , comme on les appelait à juste titre. A la fin , pour plus de sûreté, on établit au confluent des lacs, des postes de soldats pour réprimer la licence de ces vagabonds agents, et protéger les échanges.
La compagnie de la baie d'Hudson a régularisé et vulgarisé ce commerce jadis si étrange et si aventureux , et l'a étendu au delà des anciens postes français, dans des régions glaciales où l'on ne trouve
d'autres habitations que celles de ses fonctionnaires. Elle emploie chaque année un grand nombre de bateliers canadiens et les paye largement. Mais ils ne peuvent plus, comme leurs aïeux, s'abandonner çà et là à de joyeux caprices , et ils ont à remplir une rude tftche. Ils s'embarquent à la fonte des glaces, ordinairement vers le mois de mai, sur des canots d'écorce si fragiles en apparence, qu'à peine les croirait-on en état de résister aux flots d'une rivière. Avec ces canots chargés de tabac, d'ustensiles en fer, et d'autres denrées, ils s*en vont pourtant de fleuve en fleuve, de lac en lac, jusqu'à sept ou huit cents lieues de distance. A chaque cascade, à chaque Rapide, ils sont obligés de décharger leur cargaison , de la transporter par terre au delà du passage, de prendre ensuite l'embarcation sur leurs épaules, et de la transporter de même, à travers les broussailles toufi'ucs ou les marais fangeux. Leurs aïeux avaient dans leurs débordements conservé une pieuse pratique qui d'âge en âge s'est perpétuée dans le cœur de celte race intrépide. En entrant dans la rivière de l'Ottawa, ils se retournent et saluent le clocher de Sainte Anne qui s'élève à la pointe de l'ile de Montréal. C'est là que commence leur voyage , et sainte Anne est leur patronnc^Plus d*un , la veille de son départ, a fui l'auberge du village pour s'agenouiller dans son église et faire brûler un cierge sur l'autel de la bonne mère de la Vierge, à laquelle
il recommande sa petite barque, et sa femme et ses enfants qui vont l^attcndre dans sa cabane. Dans les pays les plus lointains, il n'oublie point sa protectrice qu'il apprit h vénérer dès son enfance. Un capitaine anglais a raconté que sur les côtes de Tocéan Pacifique, un des hommes de son équipage, un matelot canadien, vint un soir le prier de vouloir bien lui avancer quelques schellings sur sa solde. C'était, disait-il, la fête de sainte Anne, et il voulait lui faire une offrande.
Sur ce même fleuve de Saint-Laurent, sillonné par des bateaux à vapeur, par les lourds bateaux de transport , par les légers canots d'écorce , on voit flotter au printemps d'imnnenses amas de bois enlevés aux profondes forôts du nord , cquarris sur place , traînés sur la neige , liés en radeaux. Des cohortes de Canadiens y dressent des mâts, y larguent des voiles, et tantôt à Taide d'un bon vent, tantôt avec leurs longues rames , descendent hardiment les Rapides et conduisent jusqu'à Québec ces arpents de sapins en s'animant dans leur travail par leurs mélodies populaires. L'un deux entonne le chant canadien:
A la claire fontaine;
les autres répètent les deux derniers vers en laissant à la fois tomber et relevant à la fois leurs rames. Pas un fleuve n'a sans doute entendu autant de ser-
SIO
ments d'amour que le Saint-Laurent; car pas un ba-> telier du Canada ne Ta descendu ou remonté sans répéter à chaque coup de rame dont il frappait les flots, ce refrain national :
Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai.
Et je me dis qu'il y a un harmonieux accord entre ces paroles si simples et le caractère imposant de ces lieux. Sur nos coquettes rivières d'Europe , on peut parler d'amour en riant, entre leurs rives fleuries, et sous leurs rameaux de vignes, comme sous les rideaux d*un salon. Mais ici, dans cette grande et sévère nature, auprès de ces immenses plaines à demi désertes, dans le silence de ces vastes forêts , au bord de ce fleuve gigantesque qui s'en va si majestueusement verser ses ondes dans l'éternel Océan, on ne doit avoir que de graves pensées. Si dans cette solitude solennelle on ouvre son âme à un rêve d'amour, il faut que ce soit un rêve sérieux, et s'il est un être béni à qui l'on puisse dire entre le ciel et l'onde ces mots sacrés : je t'aime, il faut y ajouter la promesse du chant canadien :
Jamais je ne Toublierai.
Dans l'austère émotion que j'éprouvais à l'aspect des larges bassins du fleuve et de ses rives infinies ,
j'ai noté, seulemant pour l'acquit de ma conscience, quelques-uns des villages et quelques-unes des villes qui apparaissent de loin en loin à droite et à gauche : Mariatov^n, Moulinette, Prescott,Oydensburgh,Brockville.Si animés, si florissants que soient ces amas d'habitations, je les regarde (puisqu'il faut bien les regarder) avec impatience. Il me semble qu'ils n'ont pas le droit d'être là, de troubler par leur petite agitation, de profaner par leur petit trafic le calme religieux et l'auguste grandeur de ces lieux.
Mais j'arrive à un point de vue extrêmement remarquable, au lac des Mille-Iles. Représentez- vous un vaste parc anglais avec ses massifs d'arbres, ses collines, ses accidents de terrain , ses berceaux de verdure, remplacez un gazon par le cristal d'une eau bleùG et transparente, vous aurai-je donné par cette comparaison une idée de cet étonnant lac? Non , je n'ose l'espérer. Sur un espace de douze lieues de longueur, de deux à trois de largeur , de quelque côté que vous tourniez les yeux, vous ne voyez que des îles de toutes sortes de formes; les unes élevant fièrement au-dessus des eaux leur tête pyramidale; d'autres s'inclinant jusqu'au niveau du fleuve, comme pour recevoir le baiser qu'il leur donne en passant; celles-ci hérissées de bois de sapin, celleslà nues et plates comme un champ qui attend la main du laboureur , tantôt un roc aride , sauvage ,
comme ceux qu*on voit dans le pittoresque archipel des Feroé, tantôt un groupe d*arbres solitaires, ou une corbeille de fleurs, ou un léger mamelon pareil à un globe de malachite, et partout le fleuve tournoyant lentement , enlaçant avec le même amour la plus grande comme la plus petite de ces tles, fuyant au loin, revenant sur ses pas comme un bon patriarche visitant ses domaines, comme le dieu Protée comptant ses blancs troupeaux. Non , sans doute, ce ne sont pas les tles de la Grèce avec leur manteau de lumière et leurs fruits embaumés; les tles poétiques qui ont inspiré les chants d'Homère et couronné de fleurs la tét« d*Ânacréon, les tles voluptueuses qui ont enfanté l'immortelle beauté de Paphos , VAlma mater de Lucrèce, et enivré jusqu'à la mort les sens de Sapho. Non, ce n'est ni Rhodes dont mes yeux sont encore éblouis, ni Chypre que je voudrais tant revoir, ni Lemnos. C'est moins saisissant et c'est plus doux. Il semble qu'une fée amie de l'homme, qu'une Titania du nord ait dans un de ses jeux avec ses Ariel semé sur le miroir de l'onde toutes ces îles, tous ces bois mystérieux, toutes ces vertes pelouses pour donner par leur aspect quelque bonne pensée à ceux qui viennent dans ces parages.
Que faire dans un gîle à rooios que Ton ne songe? J'étais en traversant le lac des Mille-Iles fort isolé
dans mon gtte à Textrémité du bateau, et je songeais, devinez à quoi ? À une autre Icarie, à un projet qui me rappelait celui du vertueux M. Cabet.
On ne s'attendait guère, allez-vous me dire, à voir M. Cabet dans cette affaire! Patience! Vous savez bien que je n'ai pas la moindre entente du communisme. Ainsi rassurez-vous. Je ne viens point vous développer un nouveau plan de Tune de ces aimables sociétés qui doivent, dit-on, régénérer la vieille humanité. Je songeais seulement dans mon pauvre esprit rétrograde qu'on ferait là une heureuse colonie d'amis, chacun ayant son Sic, son Pathmos, pour s'y recueillir dans son ermitage et en sortir avec son apocal}'pse. Comme ces îles n'ont encore pour la plupart point de nom, on les baptiserait selon ses souvenirs et ses afiections. Dans les soirées d'été, on s'en irait en légères gondoles avec les chants du Tasse respirer la fraîcheur du lac sous les ombrages du voisin. En hiver, on courrait de part et d'autre avec des traîneaux ou des patins , sans crainte d'être écrasé par un omnibus, de tomber dans une émeute, ou d'entendre au détour d'une de nos îles philosophiques, une douzaine de bons apôtres prôner la panacée du socialisme. Que dites -vous de mon rêve? Il y a des gens pourtant qui au beau milieu de mon exposition m'arrêteraient tout net pour me demander de quoi nous vivrions sur ces
rocs arides et dans ces massifs d'arbres incultes? De bonne foi , si I*on se heurte à de pareilles difficultés, il n*y a plus moyen de faire un seul rêve paisible.
Le lac des Mille-Iles aboutit à la rade de Kingston. Nous avions là jadis un fort qui d'abord porta le nom indien de Cataraqui , qui plus tard , prit celui d'un de nos gouverneurs : Frontenac. Les Anglais, qui ne font rien à demi, ont construit sur le même emplacement une largecitadeilegarniede canons et occupée par deux régiments. Au pied de la citadelle s'étend la cité de Kingston , qui compte aujourd'hui quinze mille âmes. Mais ce n'en est pas moins une triste cité , qui semble dans sa morne torpeur déplorer chaque jour le temps où le gouvernement et le parlement siégeaint dans son enceinte. Il n'y avait là qu'un établissement qui m'interressât : le pénitentiaire. Malgré mes instances et malgré les démarches d'un obligeant Écossais auquel j'étais recommandé , je n'ai pu y entrer. Il fallait pour en franchir la porte de fer, une permission spéciale des membres de la commission de surveiliance , et toute la commission était absente.
Après avoir assez erré dans de larges rues désertes, où Ton passe sans transition d'une énorme maison en briques à une misérable échoppe en planches ; après avoir traversé plusieurs fois le colossal édifice que l'on prendrait de loin pourun palais, etquiserttoutsimple-
ment de marché , je n'ai eu d'autre satisfaction que de me poser comme une mouette fatiguée, au bord du fleuve , de contempler la baie , les forteresses , Tile de Wolfe qui s*élève en face de la ville , et d'attendre la Dame du lac, qui devait me conduire à Rochester. La belle dame est enfin venue me prendre, et je voudrais, pourThonneur de l'Ecosse, pour celui de son digne poète Walter Scott , qu'on lui enlevât son nom, car, elle ne chante pas la moindre ballade et reçoit fort mal ses botes. Son unique souci est d'emmagasiner dans les flancs de son bateau des sacs , des caisses , destonnesde marchandises. Quant aux voyageurs qui, à son nom d'heureux augure, s'élancent d'un pied léger sous ses longues galeries , elle s'en moque parfiûteoient. Elle les trahit en leur offrant des staterooms qui pourraient servir de glacières , et ne leur donne à souper que du beurre rance avec du pain moisi. Les bateaux canadiens portent des noms moins poétiques et sont plus hospitaliers.
Dans le malaise physique qui m'obligeait à sortir de la longue et ténébreuse cellule décorée du titre de salon , et à courir sur le pont pour me réchauffer les pieds, j'ai pu du moins regarder fort longuement le spectacle de l'Ontario, cet immense lac qui verse sesflots dans le bassin du Saint-Laurent. Mais d'un côté, je ne voyais que la ligne bleuâtre de l'Etat de New- Tork, et de l'autre, l'onde sans fin comme en pleine
mer. Par bonheur le vent était calme. En un jour (1 orage , j*eusse pu me trouver là saisi, comme dans la Manche, de TaOreux mal auquel je ne puis songer fans frémir.
Après des haltes commerciales à une douzaine d'embarcadères, après une station de plusieurs heures à la naissante et déjà fière ville marchande d*Osvirego, nous entrons vers le soir dans la rivière de Genesée, une charmante rivière qui serpente avec grâce entre deux collines parées de bois de sapins et nous porte dans ses molles sinuosités, jusqu'au pied d'une montagne du haut de laquelle tombent en mugissant deux belles cascades.
Il y a une quarantaine d'années, qu'un Anglais, en parcourant les rives alors désertes de la Genesée , ne se laissa séduire , comme beaucoup de ses compatriotes l'eussent fait, ni par le plaisir de les admirer, ni par l'innocente tentation de les dessiner dans son album, ou de les chanter dans un sonnet. C'était un homme positif, qui se dit qu'une telle chute d'eau n'avait pas été mise là pour la stérile satisfaction des artistes, ou des poètes, mais pour h\ féconde conception des spéculateurs. Il se construisit près de là une demeure, il établit au bord de la rivière un moulin.
Sur le sol où s'élevait son habitation solitaire, se dcroulentà présent les longues, larges rues dcRochester, une de ces cités qui naissent en Amérique comme des
champignons dans les bois , et grandissent en quelques années comme des géants de cent coudées. En 1825, elle ne comptait encore que cinq mille habitants. GrÀce au canal Ërié qui la traverse et au voisinage du lac Ontario, à celui de la vallée de Genesée , Tun des plus fertils district des États-Unis, elle a pris un rapide développement. Sa population s'élève aujourd'hui à près de quarante mille âmes.
Quant aux cascades mesurées par l'intelligent An* glais, elles sont maintenant employées à faire tourner des cylindres de fabriques et des roues de moulins. Les Américains qui calculent tout, ont calculé que la puissance de ces cours d'eau équivalait à celle de dix-neuf cents machines de la force de cent chevaux , et ils ne sont pas gens , je vous assure , à laisser inerte la moindre de ces machines. Chaque cascade est bordée d'une double haie de bâtiments industriels, chaque filet d'eau a son emploi. Si dans la ligne que la nature lui avait tracée , il ne fonctionne pas au gré de son maître, on le détourne de sa pente, on l'assouplit dans un canal. C'en est fait des beautés primitives de ce site romantique. Mais qu'importe , pourvu que l'honorable compagnie qui a engagé ses capitaux dans l'ouverture d'une écluse, dans la construction d'une machine hy« draulique, livre chaque matin au marché de Rochcster, tant de boisseaux de farine, ou tant de kilogrammes de laine filée. En vérité , je vois venir le jour oii la
merveilleuse empreinte de Tœuvre de Dieu disparaîtra sous les œuvres de Thomme , où le monde perdra jusqu'au dernier lambeau de sa robe virginale , où la terre mythologique de l'antiquité , là terre religieuse du moyen âge ne sera plus qu'une terre commerciale , un immense bazar et une immense fournaise^
A. Rocbester, j'ai retrouvé les Américainstelsque je les avais laissés , il y a six semaines. Le temps ne les a pas changés. Il faut croire qu'ils sont incorrigibles. Mêmes figures moroses, même rudesse et même saleté. C'est un ennui mortel de les voir, c'est un tourment d'être un instant à table, assis au milieu d'eux. Mais demain soir, je serai au Niagara.