‹ Lettres sur l'AmériqueChapitre 5 sur 17 · AU NIAGARA · texte numérisé non relu

AU NIAGARA

VAmeriean fall et le Fer-à-Cheval. — La cascade. — Les bords du fleuve. — Le Table-rock. — Le pont suspendu. — Une maison de colon allemand. — Légende de James Abbott

ON , je ne tenterai pas de vous décrire le tableau que je viens de voir. Je briserais inutilement dans cet essai les plumes d'or inventées par les Américains. Lamartine , avec son mélodieux langage, et Byron, avec sa souveraine poésie, pourraient seuls dépeindre cette scène qui exalterait leur génie et qui écrase ma faible pensée.

Il est des lieux, vous le savez, qui s'embellissent par la distance. Les récits des voyageurs, les gravures, les tableaux leur donnent un aspect sans pareil. On veut les voir, OQ y court avec Tidée exagérée que Ton s'en est&ite et Ton est déçu dans son attente. J'ai eu peur

de subir la même déception en allant au Niagara , et peu s*en est fallu que, pour m'épargner- un regret, je ne renonçasse à faire le long détour qui devait me conduire au delà du lacËrié. Mais lorsque, à quelques centaines de pas de l'hôtel de l'Aigle, sur la lisière d'une forêt sombre , je me suis trouvé tout à coup en face de la cascade, j'ai été saisi d'une telle surprise, d'un tel ravissement, que je suis resté comme cloué sur le sol, ne poussant qu'un cri d'admiration. Puis l'émotion a paralysé ma voix et m'a rempli les yeux de larmes.

Des gens sensés diront que c'est une faiblesse de nerfs. Soit! Je n'ai pourtant éprouvé, en face des œuvres de la nature, qu'une émotion semblable. C'est lorsque, de la dernière grève du Spilzberg, je contemplais les dernières limites du monde, les barrières éternelles des glaces du pôle. Là, c'était l'idée de l'isolement humain à cette fin du globe qui me troublait jusqu'au fond de l'âme, et ici le spectacle le plus grandiose, le plus éblouissant qu'il soit possible de concevoir, un spectacle unique sous le ciel et qui doit faire époque dans la vie.

Je suis resté là, je ne sais combien de temps, seul, immobile et muet. Il pleuvait à flots, mais je ne sentais ni la pluie qui ruisselait sur mes épaules , ni le vent qui s'engouffrait sous mon manteau. Je n'entendais que le bruit de la cascade, ce tonnerre des eaux,

comme l'appellent les Indiens , je ne voyais que ces larges ondes tombant du haut de leur bassin dans leur précipice. Et lorsque enfin je suis rentré à l'hôtel, j*ai été comme par instinct m'asseoir devant le feu ; je ne distinguais rien de ce qui se passait autour de moi. Mes yeux et mon esprit étaient fixés sur le torrent du Niagara, et tout le soir je Tai vu, et toute la nuit j'y ai rêvé.

Le lendemain matin j'y suis retourné. Cette fois, j'ai pu reprendre possession de moi-même et contempler avec plus de calme ce qui m'avait tant agité la veille. Cette fois, je pourrai peut-être vous donner une esquisse topographique de cette merveille de la création . Quant à vous en révéler la sublime beauté, non I c'est pour moi chose impossible !

Le Niagara est formé par la masse d'eau qui, du lac Érié, en se resserrant dans un étroit canal , va se jeter à trente-six milles de distance dans le lac Ontario. De la cime escarpée d'un plateau de cent soixantecinq pieds de hauteur, il se précipite dans un lit de rocs, en deux vastes chutes séparées par l'île d'Iris, l'une que l'on appelle la Chute américaine (american fall), l'autre le Fer-à-Cheval. Ce nom est parfaitement adapté à l'image qu'il représente. J'en voudrais cependant un plus poétique.

La Chute américaine serait à elle seule un des beaux tableaux qu'il y ait à la surface du globe, et pourtant

on ne le considère plus que oomme un phénomène secondaire , quand on a vu dans toute son étendue rimmense cercle du Fer-à-Cbeval. Les Américains, qui, en général , ne se soucient guère des scènes de la nature, mais qui ne négligent rien de ce qui peut favoriser leur industrie, ont tout fait pour rendre aux voyageurs le spectacle du Niagara plus facile et plus attrayant.

Des bateaux à vapeur, des chemins de fer vont les chercher à Lewiston, à Buffalo et les amènent jusqu'au village. Des voitures et des commissionnaires sont postés sur leur passage , d'élégants hôtels leur sourient par leurs nombreuses fenêtres. Du haut de la montagne ils descendent jusqu'à la rivière par une pente rapide , dans un fauteuil posé sur des rails et soutenu par des câbles. Au bord de la rivière, une barque les attend et les conduit devant le Fer-à-Cheval. C'est là le point de vue par excellence, c'est là que l'on veut s'arrêter longtemps et que l'on veut revenir. De là, on contemple dans toute sa largeur, dans toute son élévation , à gauche , la Chute américaine , l'île d'Iris et en face de soi , le cirque de la cascade canadienne avec ses flots profonds , plus verts que l'émeraude, ses nappes d'écume plus blanches que la neige. Son élan est si impétueux que l'onde qui tombe dans l'abîme rebondit et remonte en tourbillons de vapeur au-dessus du bassin qui la contenait. A plus de cent

milles de distance, on a pu distinguer ce tourbillon flottant comme un nuage d'argent à la cime de la montagne. Le jour, cette poudre de perles s'irradie aux feux du soleil et forme un arc-en-ciel. La nuit même , parfois , la vaporeuse écharpe se colore aux rayons de la lune et reluit dans Tombre comme un pont de lumière, le pont de la mythologie Scandinave.

De chaque côté des cascades , s'étendent des remparts de rocs , des forêts sauvages dont les sombres teintes augmentent encore l'effet du tableau qu'ils encadrent. Quoiqu'on sache que ces lieux sont habités, on n'éprouve là cependant que le sentiment d'une solitude imposante, d'une Thébaïdë solennelle. Dans cette profonde enceinte fermée par les eaux, couronnée par les bois, on ne voit d'autres êtres animés que les goélands qui tournoient au-dessus du gouffre , et dont les blanches ailes disparaissent dans les plis de sa blanche écume. Si je croyais à la métempsycose , ce qui, par parenthèse, me plairait assez, je penserais que ces oiseaux renferment des âmes de poètes à qui il a été donné de jouir dans leur nouvelle existence d'une des splendeurs de Dieu dans les splendeurs de la création.

Au delà de la rivière, sur la côte du Canada, est la Table de roc , table ronde et plate qui déborde de soixante pieds sur l'abîme. Ceux qui ne craignent pas d'être saisis par le vertige peuvent s'avancer jusqu'à

la lisière de ce promontoire et de là plonger leurs regards dans le précipice, sifflant, mugissant, bouillonnant comme une chaudière.

De cette pointe merveilleuse on descend par un étroit sentier au pied du torrent. Mais ii semble qu'une divinité jalouse en défende l'approche par les lames qu'elle lance contre le profane curieux qui s'avance vers son sanctuaire. Nul danger réel pourtant ne le menace. Il ne court d'autre risque que de s'en revenir trempé jusqu'aux os, et, en bravant ce vulgaire inconvénient, il arrive sous un des rideaux de la cascade, sous une prison de flots limpides. Et quelle prison ! Jamais les fées et les naïades n'en ont construit une pareille pour le chevalier qu'elles retenaient captif dans leurs palais de cristal. Pour passer là quelques instants, pour goûter le charme fabuleux d'une telle aventure, ce n'est pas trop que de traverser l'Océan et de faire six cent milles, de wagon en wagon au milieu des mornes américains.

De retour au sommet du roc, je trouve un paysan canadien av?c une rustique voiture garnie d'une peau de buffle qui me conduit le long de la côte parles forets touffues, à une lieue de distance, au pont en fil de fer qui a été lancé d'un des bords à l'autre de la rivière. Après avoir admiré l'œuvre de la nature, je devais admirer aussi celle du génie humain. Je n'en connais pas une plus hardie, et quoique dans une

description de paysage les chiffres m'apparaissent sous une forme hideuse, il faut bien, pour vous en donner une idée, que j'aie recours aux chiffres. Ce pont, d'une seule jetée, a sept cent cinquante-neuf pieds de lon> gueur et s'élève à deux cent trente pieds au-dessus du précipice. Les plus lourdes voitures peuvent le franchir en toute sûreté , et cependant il tremble sous le pied d'un enfant et vacille comme une barque au souffle du vent : il m'a fallu saisir des deux mains un de ses pilastres pour contempler du milieu de cet édifice aérien la cascade lointaine et le gouffre béant, car la charrette qui en ce moment le traversait le faisait osciller comme un léger lambris, et il me semblait qu'il allait s'écrouler dans l'abîme.

De l'autre côté de ce pont est le chemin de fer de Lewiston , qui rase intrépidement la crête de la montagne, le bord du précipice, et, à quelques pas de là, apparaît une riante campagne, des sillons fertiles, des enclos remplis d*arbres à fruits , des génisses errantes dans les pâturages , des maisons dont la propreté annonce Tordre et l'aisance , toute une douce scène de vie paisible près des terribles scènes par lesquelles on vient de passer, une verte aquarelle hollandaise près des éclats d'une tempête.

Ce sol produit aisément tout ce qu'on peut obtenir d'un bon sol de France : blé, orge, légumes. Il est occupé en grande partie par des colons allemands qui,

en y appliquant leur intelligent labeur, y font une fortune. Il y a là des lots de terrain qui leur ont été livrés pour quelques centaines de dollars et dont un habile défrichement a, en quelques années, décuplé la valeur.

Je suis entré un dimanche après midi dans une de ces habitations germaniques. Le maître de la maison était assis près du poêle, fumant sa pipe. Deux beaux et robustes garçons jouaient aux dames à côté d'une jeune fille aux blonds cheveux qui les regardait en riant. Dans le fond de la chambre, une vieille femme, qui me parut être et qui était en effet Taïeule de la famille, lisait à Taide d'une paire de larges lunettes la Bible. Il y avait dans cet intérieur, dans la disposition de son ameublement, dans Taspect de ce cercle domestique, une telle apparence de bien-être matériel, de calme moral, un effet si séduisant, si hemmlig, comme disent les Suédois, que je m'arrêtai un instant sur le seuil, avec une sorte de respect, avec la crainte de troubler l'harmonie de ce tableau.

Le père se leva à mon approche et fit deux pas audevant de moi, attendant en silence que je lui expliquasse l'objet de ma visite. Je lui adressai la parole en allemand, je lui dis que je venais de loin et que j'avais désiré voir une ferme allemande en Amérique. Au premier mot que je prononçai dans sa langue maternelle, il fit un signe à sa fille qui courut me cher-

cher une chaise et vint en souriant gracieusement me rapporter près du foyer. Je demandai à cet homme de quelle province il était; il me répondit qu'il était de la Saxe, de Gorlitz. « Oh ! m*écriai-je, ce charmant village de Gorlitz près de Leipzig I Que de fois j'y ai été par le Rosenthal ! » À ces noms, la vieille femme qui n'avait pas semblé s'apercevoir de ma présence, qui n'avait pas détourné la tète de son livre, ôia ses lunettes et me regardant avec deux yeux pétillant sous ses sourcils gris : « Quoi ! me dit-elle, sie sind in Gorlitz gewesen f (vous avez été à Gorlitz?) » Et ses mains se joignirent sur sa poitrine et je crus voir une larme rouler sur ses joues. Oh! cara patria ! tu n'es point un vain mot, et si loin que l'on soit de toi, et quelque effort que l'on fasse pour t'oublier, ton image vit à jamais dans la mémoire, et il suffit d'un incident inattendu, d'un son de voix^ d'un souffle pour qu'elle s'éveille comme celle du montagnard suisse au Ranz des haches ^ pour qu'elle fasse tressaillir le cœur, et baigner de pleurs la paupière.

Après le cri qu'elle avait jeté, la vieille femme, comme si elle se reprochait son émotion, reprit sans rien dire de plus son livre. Peut-être lisait-elle le Snper flumina Bahylonis^ peut-être le chapitre qui raconte comment l'ange du ciel ramena Tobie à safiEunille, sainte et touchante lecture! Nul autre livre n'a comme la Bible pénétré dans les profondes tris-

tesses de Tàme humaine et nul autre livre ne peut en tenir lieu, quand on souffre et qu'on veut être consolé.

Je restai à causer seul avec le maitre de la maison qui me racontait ses travaux, ses succès, comment il tirait parti de son petit domaine, comment il coupait en hiver du bois pour le village de Niagara, comment il récoltait du blé et engraissait des bestiaux pour le marché de Buffalo, et comment il augmentait peu à peu l'héritage de ses enfants.

Je lui demandai s'il n'éprouvait pas quelquefois le désir de retourner en Allemagne. « Oui, sans doute, me répondit-il, nous n'oublions point ici notre pays et vous venez de voir l'émotion qu'a ressentie ma mère en entendant prononcer le nom de Gorlitz. J'ai bien souvent rêvé, en conduisant ma charrette, au bonheur de revoir les beaux chênes de nos campagnes et le clocher de mon pauvre village. Mais à présent je ne retrouverais plus ma bonne vieille Allemagne. Les nouvelles que les journaux nous en rapportent depuis un an me font mal. » Puis tout à coup s'interrompant et me regardant fixement : « Étes-vous, me dit-il, de ceux qui pensent que rien de ce qui existait autrefois n'est bon à conserver, qu'il faut au plus vite démolir chaque ancienne institution, et briser chaque tr(\ne. — Non, sur ma foi, m'écriai-je, je n'ai point à me reprocher la moindre velléité de révolution démocratique.

— Tant mieux, reprit-il. Nous avons ici une république toute faite, et je ne m'en plains pas, quoiqu'elle ait bien aussi ses mauvais côtés, mais celles que Ton veut créer là-bas m'épouvantent. Je ne devrais plus toucher à une de ces maudites feuilles qui maintenant s'impriment dans chaque bourgade d'Amérique, car chaque fois que j'en lis une, j'en ai pour des heures entières à grommeler devant mes fils qui, plus sages que moi, ne s'occupent point de politique. »

11 me fallut abréger ma visite à cet honnête et franc cultivateur, et résister non sans peine aux instances qu'il me faisait pour souper avec lui. Je devais partir, et auparavant, je voulais voir quelques autres environs du Niagara et l'ile d'Iris où jadis il était assez difficile d'aborder, mais où maintenant on arrive par un pont aussi sûr que commode. Presque à la pointe de ce lambeau de terre est une humble loghouse que j'ai regardée avec une mélancolique impression. Je vous dirai pourquoi. Seulement ne croyez pas que je tente de vous tracer l'esquisse d'un roman. C'est une simple et véridique histoire que je voudrais simplement vous raconter.

En 1829, un jeune étranger arriva au village de Niagara, dans l'intention d'y passer quelques jours. Les jours, les semaines, les mois s'écoulèrent ; il s'en allait chaque matin s'asseoir en face des cascades,

dans une muette contemplation ; il y retournait le soir et de plus en plus se plongeait dans sa solitaire rêverie, dans la fascination de ces lieux.

James Abbott, tel était son nom. Du reste, on ne savait ni d*où il venait, ni qui il était. Cependant on ne pouvait le voir sans être frappé de sa distinction, de sa physionomie, de la grâce de ses manières, et ceux qui avaient pu s'entretenir un instant avec lui disaient qu'il avait beaucoup voyagé et beaucoup étudié; cependant ce n'était pas chose facile que d'en-» trer en relations avec lui. 11 n'avait point lé sombre abord du misanthrope, mais il fuyait toutes les réu-^ nions, s'écartait des chemins fréquentés et restait seul dans sa demeure^ seul sur la crête du coteau, seul sur la lisière des bois.

Il avait demandé l'autorisation de se construire une cabane sur une petite tle inhabitée qu'on appelle ile des Trois-Sœurs. Elle lui fut refusée, je ne sais pour quelle raison. U s'établit alors sur l'Ile d'Iris et nul domestique ne le servait. Il préparait lui-même ses repas, vrais repas d'anachorète si jamais il en fut; un peu de farine bouillie et de l'eau, tel était son régime. Il était d'ailleurs d'une moralité austère; Pas un regard de jeune fille ne faisait scintiller ses yeux, pas un chant, pas une fête n'attirait son attention. Âvait-il trouvé au fond de la coupe des joies de la vie une telleamertume qu'il ne voulût pluâ y porter ses lèvres?

KtaiUil posiédé par un regret qui lui rendait insipides laa légers plaîsira du monde» ou par une pasaion qui femiaît rentrée de son cœur à tout penchant vulgaire? C'est ce que Ton n'a pas su.

Au mois de juin 1831, il sortit un matin pour aller se baigner dans la rivière, selon sa coutume, et le lendemain des pêcheurs ramenaient sur le rivage son corps inanimé qui avait été emporté par le courant, à quinze milles de distance. Des Anglais qui en ce temps-là se trouvaient au Niagara se réunirent pour lui rendre les derniers devoirs, pour lui faire ouvrir une tombe sur le plateau qu'il aimait, en face de la cascade qu'il avait tant de fois comtemplée. On apprit alors qu'il était Anglais, fils d'un honorable recteur de paroisse. Quant au secret qu'il gardait dans son âme, quant à la cause de sa profonde tristesse et de son isolement, personne n'a pu le dire. Pauvre James Abbott ! Lorsqu'il mourut il avait vingt-huit ans. N'est-ce pas pour lui que le tendre poëte de l'Irlande, Th. Moore, a écrit cette élégie :

« Pauvre cœur brisé, adieu, ton heure de repos est venue, bientôt tu seras dans ton refuge. Pauvre cœur brisé, adieu. La douleur que tu ressentiras en te déchirant sera moins cruelle pour toi que la longue soufiGrance de la vie.

« Pauvre cœur brisé, adieu. L'angoisse est passée, la dernière angoisse. Tu ne saigneras plus. Pauvre cœur

brisé, adieu. Il ne te reste qu'à mourir comme geur qui après son courageux élan, expire sur 1 rivage. Tu vas enfin dormir en paix. Pauvre brisé, adieu. »

DE BUFFàLO à NEW-TORK.

Les noms antiques en Amérique. — Remarques en voyage. "— Silence dans les wagons. — Respect pour les femmes. — La chasse au mari. — Simplicité de construction des cliemins de Ter.— Sectes religieuses.— Les trembleurs. — Jeanne Southcott, nouveau Messie. — Procès de sorcellerie. — Histoire de Christophe Gardner. — Défrichement du sol. — Souffrances des colons.

I vous daignez penser à moi, vous vous imaginez peut-être que je suis dans quelque obscur district du nord , affligé de barbares noms indiens comme Chittenango ou Canajoharée, et pendant que vous faites cette hypothèse , je parcours tout simplement une demi-douzaine des plus célèbres villes du monde : Batavia, Vienne, Genève, Syracuse, Utique, Rome, Amsterdam. Oui, voilà les cités que je traverse en un jour sans me détourner de ma route.

Qu'on dise après cela que le peuple américain ne s'occupe pas d'étude, lui qui veut retrouver un souvenir de l'antiquité, du moyen âge, les régions splendides de l'Asie et les régions classiques de la Grèce, de l'Italie, jusque dans le baptême de ses nouvelles bourgades. C'est vraiment le plus singulier peuple qui existe , un peuple qui allie à la plus triste sévérité les prétentions les plus puériles. Il se moque perpétuellement de la vanité européenne, et il est lui-même le plus vaniteux des personnes. Le paon qui déroule sa queue diaprée, fait la roue et se dandine fièrement dans la basse-cour ; le pique-bois des forêts du Brésil, qui à chaque coup de bec qu'il donne sur Técorce d'un arbre séculaire , court aussitôt de l'autre côté pour voir s'il n'a pas percé cette tige gigantesque, sont des animaux modestes comparés à l'Américain dès qu'il se met à considérer sa propre grandeur.

Si vous entrez en conversation avec lui, pour Dieu, ne lui refusez aucune qualité , ni littéraire , ni poétique , ni artistique. Vous ne feriez que le révolter, sans lui donner en ce qui le concerne aucune juste appréciation. Il est convaincu qu'il possède tous les dons du ciel et de la terre, et qu'à moins d'être égaré par les plus sottes préventions ou la plus aveugle ignorance , on ne peut lui refuser la prééminence en tout genre sur toutes les nations du monde. Un fait historique le gêne quelque peu. II est à l'égard des

Qobleft vieux États de l'Europe comme un banquier dont l'arrogance financière avait un jour blessé une aimable grande dame du faubourg Saint-Germain. « Il a beau se hausser sur son portefeuille, disait-elle an jetant le» regards sur le portrait d'un de ses aïeux ; avec tous ses écus, il ne peut se donner six cents ans d'un pur blason. ^ Les États-Unis n'ont point de blason sanctifié par les croisades, illustré par des exploits chevaleresques, ennobli par une longue durée. Leur histoire ne remonte pas au delà du xvii* siècle. Leur plus ancienne ville date de 1612. MaisTÂméricain, qui ne doute de rien, a trouvé un ingénieux moyen de remédier à cette petite lacune , c'est de faire venir à lui l'antiquité , la terre sainte, Troie, Athènes, Jéricho, par les noms qu'il donne à ses nouveaux établissements. C'est de copier dans la construction de ses églises, de ses écoles, de ses bazars, les plans des édifices gothiques, les pilastres corinthiens, les colonnades doriques, après quoi si vous lui parlez encore d'antiquité, il vous dira qu'il la tient, cette admirable antiquité, et s'il a lu Corneille, je ne serais pas surpris qu'il s'écriât avec un superbe accent :

Rome n'est plus dans Rome» elle est toute où je suis.

Je suppose que pour en venir là , vous l'avez , par votre gracieuse puissance , déterminé à parler, ce qui

n'est pas chose facile , car il a tant d'idées en tête, cet habile Américain, tant de projets à l'état de bourgeon naissant, ou de fruits prêts à cueillir, que de peur d'en laisser échapper un seul dans le sein d'un rival, il ne tourne la langue que pour savourer son tabac, et ne desserre les dents que pour cracher. J'ai cru d'abord que mon accent étranger , mes solécismes et mes barbarismes anglais le fatiguaient, mais comme je l'ai vu se plonger dans la môme tacitumité avec ses propres concitoyens, j'ai dû conclure de cette observation que si la parole lui a été donnée , c*est pour en faire le plus strict, le plus parcimonieux usage, et j'en ai pris mon parti. J'entre dans le long omnibus du chemin de fer, j'y choisis la place qui me convient , sans m'inquiéter de mon voisin , qui ne s'inquiète pas davantage de moi; je tâche seulement de mettre ma redingote, mon sac de nuit à l'abri des jets de salive , et lorsque j'ai combiné suffisamment mes précautions , j'ouvre un livre , je lis , puis je re garde le paysage.

Les Américains ne lisent rien et ne regardent rien. Us ruminent en silence quelque spéculation. C'est la seule différence qu'il y ait entre eux et les coffres qu'ils ont déposés dans le wagon des bagages. Assis l'un à côté de l'autre sur leur banquette, les pieds étendus sur le dossier qui se trouve devant eux, ils s'en vont ainsi comme des souches d'arbres jusqu'à la

station où ils doivent s'arrêter. Un seul événement les arrache à leur immobilité, c'est lorsqu'on annonce que le train va faire une halte d'une demi-heure, et lorsque le tam-tam retentit à la porte d'un hôtel. A ce son joyeux, vous croiriez entendre la trompette du ju* gement dernier réveillant les morts dans la vallée de Josaphat. Les Américains se précipitent péle-méle hors du wagon, courent à la salle à manger, dévorent aussi vite qu'il est possible à une mâchoire humaine de dévorer, boivent d'un trait un verre de gin ou de vin de Porto, puis rentrent dans leur léthargie.

De Buffalo à Albany, sur un espace de plus de cent lieues, je n'exagère point en affirmant que je n'ai pas entendu prononcer dix mots au milieu de plus de cent individus. On eût dit une population sortant du pénitentiaire , et se croyant encore sous le rude régime de sa loi de silence.

Les femmes mêmes , qui partout ont l'heureux don d!animer l'esprit de l'homme, de le surprendre au milieu de ses plus graves réflexions, et de l'intéresser, si rebelle qu'il soit, à leurs douces fantaisies, les femmes ici sont comme paralysées par le cercle qui les entoure. Comme l'oiseau tlont les ailes fléchissent sous la chaleur qui précède l'orage dans les contrées tropicales, leur pensée fléchit sous la pesante atmosphère du moral américain.

Ce peuple se vante de son respect pour les femmes

et traitée cat égard aveo une luprème réprobation les mœurs européennes. Il est vrai qu'une femme, si jeune, ai séduisante qu'elle soit, peut se mettre seule en route, voyager sur tous les bateaux k vapeur, entrer seule dans lea hôtels des tlata-Unis aana erainte d'être offensée par la moindre ineonvenanoe. Il est vrai aussi que partout la première plaoe leur est ré^ servée, qu'on ne s'asseoit pas à table avant qu'elles y soient assises elles-mêmes, que sur les bateaux grands et petits, il y a toujours pour elles un salon particulier , que dans les diligences et les wagons personne ne s'avisera de leur contester le siège qu'elles désirent; mais je crois ce respect fort voisin de l'indiffé* renoe. Une fois que l'Américain a installé sa femme ou sa fille dans l'appartement qui lui est assigné, qu'il l'a conduite au haut bout de la table ou qu'il a rudement écarté un voyageur de la banquette qu'elle am* bitionne, il semble qu'ayant rempli son devoir il n'ait plus à y songer , et le fait est qu'il ne s'en occupe plus. 11 s'en va fumer son cigare sur le pont, boire au barroom, ou se rejette dans ses méditations, et laisse sa femme dans l'isolement.

Je ne sais si je me trompe , mais je crois que nos belles dames de France s'accommoderaient fort peu d'un tel respect, et qu'au risque d'avoir peut-être parfois à se défendre contre une galanterie un peu vive, elles aiment encore mieux la lutte que l'abandon .

Pulique j'ai abordé cette délicate question , permetteiHnioi d*y toucher par un autre côté. En Amérique^ comme en Angleterre et en Allemagne, les femmes jouissent jusqu'à leur mariage de la plus grande liberté. Une jeune fille s'en va seule dans les rues d'une grande ville, entre seule dans les magasins 9 revient seule d'une soirée^ Ni camériste, ni duègne n'accompagne ses pas et ne surveille ses promenades. Si elle s'attarde dans ses visites, si elle s'émeut à une rencontre i si elle est en train de prendre au filet un mari^ c'est son afiaire. Les parents ne donnent point de dot à leurs enfants en les conduisant à l'autelf c'est à eux à ne pas s'engager sans un soutien convenable sur le chemin pierreui de la vie conjugale. Ce MHS dot de Molière jette dans le cœur des Américaines une sollicitude matrimoniale qui de bonne heure éveille leur perspicacité et règle leurs démarches. Le grand point pour elles est de se procurer un époux qui accepte et compense par ses propres ressources ce terrible sans dot, et l'impérieuse nécessité donne en ce cas de l'esprit à l'Agnès la plus novice. Notre spirituel écrivain, M. Gh.de Bernard, qui a fait de si jolies nouvelles sur la ckasse auœ amants, pour-' rait composer ici un roman fécond en incidents cu>^ rieux sur la chasse aux maris»

Une fois pourtant que l'habile chasseresse est parvenue à saisir dabs les grottea du comptoir ^ ou sur les

plages du salon, cet oiseau sauvage qu'on appelle un mari, adieu son indépendant essor, sa libre existence de jeune fille. Elle est prise elle-même dans le réseau qu'elle a tissé, elle porte au col la chaîne du maître, elle doit rester au colombier et y attendre chaque jour le pigeon errant. Si j'en juge d'après les livres que j'ai lus, et d'après quelques récits particuliers, je ne crois pas, quoi qu'en disent les Américains, qu'il y ait dans les grands centres de population des États-Unis, notamment à New- York et à la Nouvelle-Orléans, plus de rigidité de mœurs que dans nos villes d'Europe. Mais tout s'y passe au moins dans un plus profond mystère , tous les péchés conjugaux s'y tiennent cachés sous un voile épais. L'opinion publique condamne ici sans rémission l'homme qui entretient des relations illicites avec une femme mariée. Dès que sa tendre histoire est découverte , il est signalé comme un être de la plus venimeuse espèce , il est banni de la société comme un nègre ou comme un paria. Et cela doit être. L'Américain ne réside pas dans sa maison, il ne fait qu'y camper; il est négociant ou fonctionnaire. Son comptoir ou son bureau est toujours placé à distance de son foyer domestique. Il y va dès le matin et n'en sort que le soir ; il est, comme je vous l'ai déjà dit, d'une nature extraordinairement nomade. Il s'embarque un beau jour à l'improviste , avec sa valise sous son bra*, et le voilà parti pour des semai-

nés, pour des mois entiers. Tandis qu'il se livre à ses spéculations sur le pupitre de son magasin , ou qu'il court après la fugitive fortune sur les lacs du nord ou les mers du sud , il ne veut pas avoir à s'inquiéter de la femme qull laisse seule dans sa demeure. Pour obtenir cette quiétude , il s'allie à la corporation des maris par un traité d'assurance générale ; il forme avec elle un wekgericht, qui frappe d'une sentence de flétrissure quiconque ose agiter par un illégal aveu d'amour son asile conjugal.

Les femmes du nord des États-Unis sont cependant assez belles pour éveiller de dangereuses tentations. Elles n'ont, il faut le reconnaître, ni la grâce sans pareille de la vraie Parisienne, ni la tendre et mélancolique expression des femmes d'Allemagne, ni les doux grands yeux bleus des flickor de Suède, qu'un poëte a comparés à des lacs d'azur voilés par des bouleaux; elles n'ont point le charmant mélange de coquetterie française et de poésie septentrionale , qui distingue les reines de maisons de Pétersbourg ou de Moscou, ni le soleil ardent qui flamboie entre les cils soyeux des ninas de Cadix. Elles ont en général une taille assez élégante, la physionomie régulière, le visage frais. Elles ressemblent à des fleurs un peu mornes et un peu froides. Mais enfln ce sont des fleurs qu'un Linnéede la végétation humaine ne pourrait se dispenser de placer dans sa classification , et quand j'en

Mi

vois une plug riante et plus attrayante que les autres^ je la plains, savez- vous pourquoi? parce qu'elle tient au sol d'Amérique , et qu'il est probable qu'elle se mariera avec un Américain, c'est-à*dire qu'elle le verra chaque jour chiffrer, manger. Non , je ne veux pas penser à un tel tableau.

Voyes pourtant où me mène la chère habitude que vous m'avez laissé prendre de causer avec vous à cœur ouvert. Je voulais vous parler de la route de Biiffalo, et voilà que je m'aventure sur le plus inextricable des railroadsp sur le raiiroad des attractions de la femme et des périls du foyer domestique. Je me hâte de quitter ce sillon brûlant pour rentrer dans le repos de mon honnête v^agon , où je n'ai guère à redouter qu'une explosion de chaudière « ou le choc d'un train volant de toutes ses forces à notre rencontre.

Ces chemins de fer sont les témoignages ambulants du génie essentiellement positif et pratique de l'Américain, qui réduit toutes ses entreprises à la plus stricte raison d'utilité. On n'y voit point ces grands travaux d'art dont s'honorent nos ingénieurs, ni les larges édifices qui parent nos stations, ni cette multitude d'employés portant le galon d'or à la casquette et des broderies d'or au collet de leur habit, ni ces charmants coupés où le tapissier a mis ses ressorts les plus souples et ses plus fraîches passementeries.

On iMg wagon rempli de banquettes fort dures, doit suffire à tout le monde, aux riches comme aux pauvres, à la grande dame de finance comme au colpor* teur. Nous sommes dans un pays où le principe d'égalité peut être étranglé par des muets entre les portes dhih salon, mais doit dominer dans la vie intérieure. Nous ne devons pas oublier qu'il y a quelque temps, des membres du congrès s'avançant avec peine au milieu d'une multitude nombreuse, l'un d'eux s'avisa de dire : « Faites place, mes enfants, nous sommes les représentants du peuple, » et qu'un yankee le prenant par le bras , s'écria en le rejetant en arrière : « C'est à vous à nous fhlre place, car nous sommes le peuple lui-môme. »

Ce v^agon, construit, comme je viens de vous le dire , de la façon la plus simple, roule sur un terrain plat qui n'a pas exigé de grands frais de terrassement. S'il se présente une rivière, il la traverse sur un grossier pont en bois; si c'est une colline, il y pénètre par une ouverture sans maçonnerie. À chaque ville , il entre sous un rustique hangar; à chaque station, un agent, qui n'a d'autre signe distinctif qu'une pancarte à son chapeau , fait la tournée de l'omnibus, perçoit le prix des places, met l'argent dans sa poche, et tout en est dit. Quant aux bagages, on ne les porte à aucun bureau , on ne les met sur aucune balance , on ne les inscrit sur aucun registre. Un employé les en-

tasse dans un fourgon, en y marquant seulement avec un morceau de craie le lieu de leur destination. La loi l'oblige à donner pour chaque objet un tickei au voyageur, mais lorsqu'on lui demande ce faible signe de garantie, il en parait surpris et offensé. C'est une chose étrange que l'indifférence avec laquelle les administrations publiques traitent les affaires individuelles, dans un pays qui a le privilège pourtant d'attirer de toutes les parties du globe, et d'enfanter, pour son propre compte, quantité de fripons. A la poste , par exemple, on affiche sur les murs, et l'on publie dans les journaux une liste , par ordre alphabétique, de toutes les lettres adressées bureau restant. Le premier venu qui voit cette liste peut aller réclamer la lettre que vous attendez. On ne lui demande ni qui il est, ni quel droit il a de la réclamer. Il suffit qu'il la désire , pour qu'on s'empresse de la lui remettre. Sur les chemins de fer, môme incurie pour les bagages; un inconnu peut aisément prendre votre malle et l'emporter et la vider avant que personne se doute du chemin qu'elle a fait. L'administration a seulement soin d'inscrire en grosses lettres sur les murs de toutes ks stations :

^Beware ofpick pockets (prenez garde aux voleurs), » après quoi elle s'endort sur les deux oreilles, dans la paix de sa conscience.

Le prix du transport sur ces chemins de fer est

assez modique. Il ne s'élève ordinairement qu'à quarante centimes par lieue , et l'on ne paye rien pour les bagages; mais ils ne marchent pas avec la rapidité des chemins de fer d'Angleterre, ni même de France. Us ne font guère, terme moyen, que six lieues à l'heure ; les postillons russes en font presque autant avec leurs légères charrettes et leurs chevaux à longs poils.

n faut dire qu'on s'arrête fréquemment, et qu'à différentes stations on fait de longues haltes, ce qui me convenait fort, non pas tant pour voir les villes par où nous passions que la contrée. Les villes desËtats- Dnis sont d'une uniformité sans égale. Qui en connaît une peut, sans un grand effprt d'imagination , se former une juste idée des autres; il n'y a entre celle-ci et celle-là qu'une différence d'étendue et de population. Du reste, elles sont toutes basées sur le même modèle et animées par un même esprit de spéculation. New- York est leur type, et toutes à qui mieux mieux se façonnent à l'image de cette métropole. Elles commencent par un magasin, par une auberge, puis vient le bureau de poste, et dès qu'une centaine de maisons sont alignées le long d'un canal, vous pouvez être à peu près sûr d'y voir s'élever deux banques et plusieurs chapelles. Nul pays, que je sache, n'est divisé en plus de sectes religieuses, et chaque secte veut avoir son temple, son prédicateur, qu'elle élit elle-même et

paye de ses propres deniers. Le gouvernement ne se mêle point de ces différents cultes et ne contribue point à leurs dépenses. Vous pouvez vous figurer de quelle autorité est investi un prêtre qui dépend entièrement et du vote et des cotisations volontaires de quelques groupes de familles qui ne sont strictement liées à lui par aucun principe fixe d'unité^ qui toutes se croient en droit d'interpréter la Bible et d'en commenter les commentaires. Sa mission est de leur démontrer que leur schisme est la seule vraie doctrine, qu'elles seules comprennent le juste sens de l'Écriture sainte et adorent Dieu comme il veut être adoré. Il s'acquitte de cette tâche avec zèle, et ne manque pas de tonner contre les autres dogmes , ou de gémir pieusement sur leurs erreurs. Mais pendant qu'il s'exalte ainsi dans l'explosion de sa croyance, arrive un de ses paroissiens ou un autre missionnaire qui lui démontre catégoriquement qu'il a mal compris tel et tel passage de la Genèse ou du livre des prophètes , et qui , en vertu d'une nouvelle interprétation, détache de son troupeau plusieurs brebis, et forme peu à peu une autre secte.

Je n'entreprendrai pas de vous énumérer les diverses communautés dont chacune prétend posséder le véritable sens de l'Évangile, encore moins de vous expliquer en quoi diffèrent leurs préceptes. Il faudrait des volumes entiers pour raconter leur origine, pour

hire oompreudre leurs dissidences, et chaque année il flradrilt ajouter un appendice à cette histoire , car diaque année la féconde Amérique enfante de nouveaux apdtres.

Sur la route que je parcours est la corporation des $haker$ ou trembleurs, qui compte dans les Ëtats- Dnls environ quatre mille prosélytes. Leur principal exercice religieux consiste à danser et à tournoyer avec une sorte de frénésie, comme les derviches turcs, jusqu'à ce qu'ils soient saisis par le vertige.

Sur la même route , près de la ville de Genève , dont le nom rappelle, à quinze cents lieues de distance, celui du farouche Calvin, une femme du peuple, Jeanne Southcott, s'annonça, il y a quelques années,

non point comme une nouvelle prophétesse, mais comme le Messie, comme le sauveur du monde, ni plus ni moins. Dans quel livre avait-elle lu que le Messie devait paraître au sein de TAmérique en bonnet et en jupon , c'est ce que je ne saurais vous dire. Quoi qu'il en soit de cette petite difficulté , elle proclama hardiment sa céleste mission et fit des adeptes. Pour prouver sa suprême puissance, elle déclara qu'à certain jour, à certaine heure, elle partirait d'une des rives du lac et marcherait paisiblement à sa surface comme sur un frais gazon. Au jour indiqué , elle se rendit en voiture au bord do l'onde , suivie de ses disciples qui , en vérité , se réjouissaient d'assister à son triomphe.

Elle fit deux pas dans le lac , et voyant que ses pieds 8*y enfonçaient comme ceux d'une simple mortelle , elle revint vers ses prosélytes et leur dit : « Ëtes-vous tous réellement convaincus que je puis opérer le miracle que je vous ai promis? » Tous s'écrièrent qu'ils n'en avaient pas le moindre doute. « En ce cas, reprit-elle, votre foi est assez grande; il est inutile que je la corrobore par cette épreuve , » et elle s'éloigna.

Quand on entend conter de pareilles folies , quand on voit jusqu'où va l'égarement du libre examen , on ne peut que se rattacher plus fortement à la ferme unité , à la colonne invariable du catholicisme.

Il n'y a pas longtemps , du reste , que les Âméri* cains ont admis cette tolérance en matière religieuse. Au siècle dernier, dans plusieurs districts de la Nouvelle-Angleterre , les conseils communaux , dirigés par le ministre de la paroisse, persécutaient les quakers et proscrivaient tout ce qui présentait la moindre apparence de papisme , tout , jusqu'au sublime livre de V Imitation, Alors on croyait encore aux sorciers. Après avoir fait fouetter publiquement une première fois quiconque était soupçonné d'exercer des maléfices , s'il était de nouveau accusé de se livrer à la magie, on le condamnait à mort. En 1679, dans le Massachusels , une pauvre vieille femme fut accusée de sorcellerie ; comme elle se défendait énergiquement

d'avoir jamais eu le moindre commerce avec Satan , « Elle est endurcie dans le crime , dit un des juges, elle ne veut rien avouer. » Avec cette curieuse façon d'interpréter ses dénégations , elle fut condamnée à être pendue. Le ministre fit , au sein du tribunal , un long sermon dans lequel , prenant pour texte Tépitre où saint Paul parle de la mission des chefs du peuple , et s'appuyant surtout sur ce passage : Non sine causa gladium portât (le prince ne porte pas Tépée en vain), il démontra que les magistrats devaient être les instruments d'un Dieu vengeur, qu'ils devaient châtier ses ennemis, et notamment les sorciers. Les auditeurs remarquèrent que la vieille femme fut vivement émue de ce discours : « Sans doute, dirent-ils, parce que les savantes paroles du prédicateur lui enfonçaient dans le cœur l'aiguillon du remords, et qu'elle était saisie par l'appréhension de Tenfer. » Personne n'eut la bonté d'imaginer qu'elle pouvait bien pâlir et gémir en entendant prononcer contre elle un arrêt si cruel et si immérité. Son sort étant résolu , son jugement sans appel , l'infortunée demanda comme une dernière grâce qu'on voulût bien envoyer chercher sa fille. Un messager lui fut dépêché. Et cette fille répondit que , puisqu'il avait plu à sa mère de se vendre au diable , elle ne devait plus implorer aucun secours humain. « Oh I Dieu , s'écria la malheureuse femme quand on lui rapporta ces paroles , voir mon sang et ma chair

^ tso

se tourner contre moi. C'est une douleur plus amère que la mort. »

Ce souvenir du passé me ramène à une autre histoire de persécution , une histoire touchante racontée en quelques pages dans les Mémoires de M^ Marguerite Smith qui, vers le milieu du xm* siècle, séjourna dans les Ëtats de la Nouvelle- Angleterre. Je vous la dirai telle que je Pal apprise, sans y rien ajouter. Un autre Chateaubriant en ferait un digne pendant à son drame d'Atala.

Un jour, dans un village situé à quelques lieues de Boston, il arriva un gentilhomme anglais nommé Christophe Gardener, accompagné d'une jeune et belle personne qu'il appelait sa cousine , et plus souvent Anna. Bien que les manières, le langage de sir Christophe annonçassent un homme distingué, il voyageait fort modestement, sans autre suite qu'une jeune fille attachée au service de sa cousine. Comme il n*y avait point d'auberge dans le lieu où il s'était arrêté, il demanda l'hospitalité à un honnête paysan , installa chez lui sa cousine avec sa domestique, et le soir même partit sans dire où il allait, ni quand il reviendrait. Plusieurs semaines se passèrent sans qu'on entendît parler de lui. La jeune étrangère qui, par sa grâce et sa douceur, avait promptement séduit le cœur de ses hôtes, mais qui vivait d'une vie fort retirée, semblait n'avoir qu'une pensée , la pensée de revoir

au plus tât son mystérieux compagnon . Chaque matin, elle s'en allait avec sa servante sur la route qu'il avait prise, regardant au loin, prêtant l'oreille au moindre bruit , comme si à tout instant elle espérait entendre le pas de son cheval. Le soir, elle retournait sur le même chemin, s'asseyait, pensive, au pied d'un ad>re, puis, à l'approche de la nuit, rentrait à pas lents dans sa demeure, en se disant avec la foi du cœur:

n ne vient pas ; demain, je le verrai sans doute.

Ce lendemain si désiré apparut enfin. La jeune femme eut le bonheur de revoir celui qu'elle attendait avec tant d'impatience. Mais il avait le regard sérieux^ le visage triste. Il ne resta que quelques instants avec sa belle cousine qui le reconduisit à son départ jusqu'à une longue distance du village, et lorsqu'elle revint près de ses hôtes, à sa figure pâle, à ses paupières encore humides, il était aisé de reconnaître qu'elle avait souffert et qu'elle avait pleuré.

Bientôt on apprit que le chevalier anglais avait été poursuivi à Boston comme papiste, et le jour même Anna s'enfuit laissant sur sa table quelques pièces de monnaie, une croix en or et deux vêtements en soie. Ces divers objets étaient sans doute abandonnés à dessein conune une rémunération pour l'hospitalité qu'elle avait reçue. Mais dans la précipitation de son

départ , elle avait oublié au fond d'une armoire des fragments de lettres qui révélaient les douloureux événements de sa vie. Elle appartenait à une noble fîimille du nord de TAngleterre. Ëlevée près de son cousin , elle avait, dès son bas ûge, conçu pour lui une affection de sœur qui , par la suite, s'était changée en un sentiment plus tendre, et lui i*aimait avec ardeur. Quand elle fut en âge d'être mariée, ses parents voulurent lui imposer un époux de leur choix. Elle pria, pleura, puis finit par montrer une apparence de résignation. Christophe la croyant à jamais perdue pour lui, et n'écoutant que son désespoir, quitta l'Angleterre et entra dans l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Après diverses aventures sur lesquelles on n'a pu recueillir que de vagues renseignements, après plusieurs expéditions et plusieurs combats en Hongrie, dans l'un desquels il fut fait prisonnier, Christophe, étant parvenu à s'échapper, fut chargé par ses supérieurs d'une mission en Amérique. Anna qui l'aimait, qui n'avait pas cessé de lui rester fidèle, apprit qu'il devait se trouver à Boston et partit aussitôt pour le rejoindre. Elle avait fini par vaincre l'obstination de ses parents, elle était libre encore, mais lui ne l'était plus. 11 avait fait vœu de célibat, et le serment religieux devait anéantir dans son cœur le serment de l'amour. Cependant lorsqu'il vit devant lui, dans le candide

abandon de sa tendresse, celle qu'il avait maudite en un jour de vertige, celle dont il avait juré de ne plus prononcer le nom, et dont l'image Toccupait sans cesse malgré ses efforts, une lueur d'espoir brilla dans l'ombre de son âme. Il se dit que, peut-être, la rigueur de son sort n'était pas irrémédiable, qu'il pourrait en appeler à la commisération de l'Église et se faire relever de ses vœux. Il partit avec cette pensée pour le Canada, afin d'exposer sa situation à l'évéque de Montréal. Ce fut pendant son absence que l'inquiète Anna s'en allait chaque jour, de la maison où il l'avait laissée, l'attendre sur le chemin. Quelle attente! La vie était suspendue à l'arrêt qu'il devait lui apporter. Quand il revînt; sa conscience l'obligeait à lui avouer l'infructueux résultat de son voyage. Cependant il pouvait en appeler au chef suprême de l'Église, et avant tout il avait un devoir à remplir, celui de ramener la confiante jeune fille à sa terre natale. Il se rendit à Boston pour y préparer son embarquement sur un navire anglais et fut arrêté dans ses démarches par une populace fanatique à laquelle il avait été signalé comme un agent de la papauté. Ce qu'il devint ensuite, ce que devint la pauvre Anna, on ne sait. Si les deux amants vécurent et moururent séparés l'un de l'autre, ou si le chevalier de Saint-Jean obtint de la cour de Rome la grâce à laquelle il aspirait, personne n'a pu l'apprendre. Plus jamais dans le pays où ces infortunés avaient

porté le poida de ieiur dertmée, oa n'eateodU perler d'eux. Mail quelle légende d'anmirl eti|oeUei §om^ firanceil

Parmi lee relique» de coeur que le jeune flUe ayeîi emportée» eu delà des me», et qu'elle oublie daas régaremeut de u douleur^ on trouve deua une ea?e^ loppe quelques feuillei de roaee déooloréei avec cette inscription : A Anna, son cousin adrasse la première rose qui cette anoée * fleuri dans lejanUn du collège de Saint-Qmer, juin 1630. On trouva là aussi des vers latins qu'il lui écrivait du même lieu^ et une tiellade anglaise qui en dit plus sur les tortures morales du malheureux religieux que tout ce que les romanciers pourraient inventa. La voiei, non pas telle que vous aimeriez à la lire dans roriginal» mais telle que je pui« la traduire :

VllS ÉCinS PÀB SIA CiftliTOPHI, nUgOMNim DBS Timcs

ni MOLeAviB, ST ArmrDAMT e'sux ls coitp ds la

UOKT.

« Avant que le soleil disparaisse derrière les cimes bleues des Carpathes, adieu à cette vie et à ses mi^ sères, adieu à la cellule et aux cbàtoes.

« Noires et froides sont les ombres de cette prison, mais plus noires les ombres du chagrin invétéré qui pèse sur mon cœur.

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