PHILADELPHIE
Xrois hommes mémorables. — Trois types distinGts. — Steplian €»^. -^ §a ?ie et son eollégc. — Le pénitentiaire. — Les I^M^n^0ms Ae Philadelphie.
aeLSz-YO06 que nous tournionfi un autre feuillet de ralbum des États-Unis? Voici Philadelphie : deux rivières pour aider à son commerce, la Schulkyll qui se rejoint à la Delaware, et ia Delaware , vaste et profond cours d'eau qui à cent^ vingt milles , se ri^oint à L'Océan , une plaine fertile , de larges rues rangées symétriquenoent , coupées è angle droit; au centre, un mouven^ent perpétUielde chariot» de transport, d'omnibus, dd gens gffairés H daux cent trente mUi4»ftmes de population; sur plu^ sieurs points, une reproduction e^^eie du tdblçau de
New-Tork; sar d'âutrM, anepIqpricnoaiie.diMiMit que j*etiayenu de tous indiquer.
Trois homnies ont attaché leur nom à cette viDe 6t représentent ses trois principaiu traita da oaractèie. C'est G. Penn» Franklin et Girard.
Le premier, qui tout en profasant las anstèns principes de la secte des quakers, ùdsait fiurt bien m Angleterre son ofHce de courtisan, obtint de Ghs^ les II la concession de ce district alora convwt de forêts et qu'il désignait par le nom expreaaif de Sylvanie. k la demande du rd» il y qouta aon nom de Penn, fonda Philadelphie et lui donna dèa ami origine ce type de quakerie qu'elle a toiqoura conaerfé.
Franklin qui vint tout jeune s'étaUirji Philadelphie, qui y fit sa fortune et y acheva noblemrat son active carrière , introduisit dans cette cité les goûts d'étude qui s'y sont maintenus après lui, et la distinguent du prosaïsme exclusif de New-Tork.
Enfin Girard, le héros glorieux des légions commerçantes, le nabab du Calcutta américain, le roi des spéculateurs, Girard exerça une grande action sur les entreprises financières de Philadelphie , les encouragea par ses succès, les appuya par son crédit.
Cet homme , que Ton peut considérer comme la plus complète image du peuple américain , dans son amour de l'argent^ dans ses froides et sévères habitudes , dans la rigidité et l'audace de ses calculs, cet
homme qui fut , comme une éclatante manifestation des principes d'ordre, d'économie, si souvent formulés par Franklin , un témoignage vivant de la sagesse du bonhomme Richard, cet homme était Français, non pas de la fine Normandie , ni de Tâpre et laborieuse Auvergne, ni de Topiniâtre Picardie , ni de la mâle et industrieuse Franche-Comté, mais d'une des provinces les plus gaies, les plus riantes de France, des bords de la Gironde.
Parti en fugitif de la maison paternelle, comme un autre Robinson, avec cet ardent besoin d'aventures, qui fait les hommes mémorables, ou les outlaws, il s'embarqua à l'âge de douze ans, comme mousse, sur un navire qui allait aux Indes occidentales. Comme les fleuves dont la source se cache sous les nuages des montagnes, l'origine de ce fleuve de dollars, dont l'heureuse ville de Philadelphie contempla pendant près d'un demi-siècle les ondes scintillantes, est fort peu connue.
On sait seulement que de l'humble office de mousse , Girard s'éleva à celui de maître d'équipage , et qu'en cette qualité il arriva à New-York, vers l'année 1775. De là, il se retira à New-Jersey, et profitant des leçons qu'il avait prises aux Indes , se mit à fabriquer des cigares. Cette industrie ne réussissant pas au gré de ses vœux, ou le théâtre de ses spéculations lui paraissant trop petit, il se rendit en 1779 à
Philadelphie, où on le vit dans une espèce d'échoppe, vendant des cordages et delà ferraille. A cette époque, rien n'annonçait encore sa brillante destinée de financier, et les matelots et les paysans qui allaient marchander près de lui quelques bouts de câbles ou quelques vieux clous, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux l'un des plus grands hommes futurs de l'xVménque, c'est-à-dire l'un des plus riches. Le temps, a dit l'évangéliste du comptoir, le bonhonmie Franklin, le temps est de l'argent, et Girard ne perdait pas une heure, pas une minute. Avant d'ouvrir sa boutique de ferraille, il avait fait autour de Philadelphie un rude commerce. 11 s'en allait avec une barque le long de la Delaware , portant aux gens de la campagne diverses denrées communes et recevaiit en échange leurs produits. Vingt années se passèrent pendant lesquelles il travailla comme une fourmi, amassant en silence tout ce qu'il trouvait sur son chemin, vivant obscurément et ne faisant sonner quelques écus que lorsqu'il en était besoin pour séduire un chaland. Il préparait dans l'ombre ses ailes, et ce n'était pas ks ailes d'Icare. Une fois qu'il les eut faites, il pouvait sans crainte affronter le soleil de la finance. En 1812, il fonda lui-même une banque, et y déposa un capital de huit millions de francs. Un an après, le gouvernement cherchant à négocier un emprunt de cinq millions de dollars (vingt-cinq raillions
de francs), Girard lui fournit ces vingt-cinq millions.
A partir de cette époque , le nom de l'aventureux Bordelais se trouve mêlé à la plupart des grandes entreprises commerciales de Philadelphie. Tout en s*engageant dans ces diverses associations, il se livrait pour son propre compte à un vaste commerce.' Il avait des capitaux dans une quantité de spéculations, des navires voguant dans toutes les directions, et il n'était pas homme à équiper un seul de ces bâtiments sans en avoir habilement calculé les chances de succès. Très-concentré en lui-même, il ne confiait à personne ses projets et n'acceptait qu'avec une extrême réserve ceux auxquels on désirait l'intéresser. Au reste, il n'entendait que le langage des affaires : tout autre ne résonnait que comme un vain bruit à son oreille, et celui-là eût été probablement fort mal venu qui eût voulu l'entretenir de l'azur du ciel méridional et des sites pittoresques de la Gironde. Nulle harmonie poétique ne touchait son esprit absorbé dans la région des chiffres ; nul rêve de doux loisir ne souriait à sa pensée. Il n'avait qu'une passion, le travail, et qu'une joie, celle de contempler Taddition de ses registres et de compter les arpents de terrain qu'il achetait de côté etd'autre. Si son cœur surpris a quelquefois palpité au milieu de ses matérielles jouissances, sous l'impression d'un sentiment plus tendre,
l'histoire ne le dit pas. S'il s'est trouvé quelque innocente femme qui, en faisant luire sur lui le rayon caressant de son sourire et de ses yeux, a cru pouvoir lui donner un plus noble élan, il faut la plaindre; car elle l'aura bientôt vu retomber sous l'empire des deux idées uniques qui devaient dominer sa vie: travail et argent.
Au sortir de son comptoir, Girard allait dans une de ses fermes , visiter ses jardins, examiner ses bois, et se reposer de ses calculs, en prenant la bêche ou la fourche, pour cultiver ses plantes ou pour donner à mangera ses bestiaux. Il s'enorgueillissait d'avoir dans ses propriétés les plus beaux fruits de la contrée, mais ce n'était point pour les étaler sur sa table et en goûter lui-même la saveur : c'était pour les envoyer au marché et en percevoir exactement le prix. Avec ses habitudes parcimonieuses, il n'était cependant point un Skylock, ni un Harpagon. Sa main s'ouvrait parfois généreusement pour soutenir une entreprise d'utilité publique ou soulager une infortune. C'est un autre point de ressemblance entre ce type mémorable et celui du grand négoce américain, qui en général dépense largement les dollars qu'il poursuit sans cesse avec ardeur.
Enfin, Girard devint riche, énormément riche. Il possédait de vastes terrains dans la Louisiane, d'autres dans la Pensylvanie, je ne sais combien de maisons dans les rues de Philadelphie, de navires à la voile,
un espace de dix années après sa mort , et qu'à cette époque seulement les magistrats pourront en disposer comme bon leur semblera.
Il lègue une somme de quinze cents dollars (sept mille cinq cents francs) à chacun des capitaines de navire qui aura fait au moins deux voyages à son service , à la condition que ce capitaine ramène au port le dernier bâtiment qui lui aura été confié , et n'ait point dans le cours de son trajet failli à ses instructions. Même après sa mort, Girard ne voulait pas être trompé.
Il fait à divers établissements de bienfaisance une large part de sa fortune. Une pareille dotation suffirait pour faire à jamais honorer sa mémoire. Mais il a voulu avoir son monument à lui, sa pyramide de Chéops. Cette pyramide est un collège qui portera son nom , et oh trois cents pauvres orphelins seront gratuitement logés, nourris, élevés. En donnant à cet établissement un vaste terrain situé en dehors de la ville, en lui léguant près de quinze millions, il s'est complu à tracer en détail le plan de Tédifice que Ton devait construire, à établir les principales bases réglementaires de son institution. En premier lieu, il veut que les orphelins admis dans son collège y reçoivent une éducation essentiellement pratique. Quant aux langues classiques, il ne les considère que comme un luxe superflu. Que si pourtant quelques élèves
montnient des dispositions psrtionlières pour rétaids de ces idiomes qui ne sont d'aucun usage ^Utna les affiJres , il ne leur défend pss de s'y Ii?rer. Maia avant tout, il exige qu'on leur enseigne ce qui peut finie de bons négociants , des industriels, des agricolteaia.
Cette première loi est parfaitement raiscinnaMe, et il serait k souhaiter que nous eussions en France plnsieurs Girard pour nous donner des institutions basées sur le même principe. Nous avons, grâce au dél et an budget , asseï de collèges où Pon commente Honoeet Sophocle et où nous passons les plus belles années de notre vie k suivre une longue et stérile routine.
En second lieu , il interdit formellement rentrée de son collège à Umt eeeléfiastiçu$ misitùnna^ au «tfnisire de quelque culte que ce suit. « En formulant, dit*il, cette défense, je ne veux pas porter la moindre atteinte au caractère des prêtres. Mais comme il y a parmi nous tant de doctrines religieuses différentes, je désire préserver les élèves de mon collège des excitations que pourraient produire sur eux ces divers enseignements. Je désire que leurs professeurs se bornent à leur enseigner les plus purs principes de morale , la charité envers leurs semblables , l'amour de la vérité, de la sobriété, de Tindustrie, et que plus tard, dans la maturité de leur raison, ces élèves choisissent eux-mêmes leur culte. >»
Quoique notre chère France ne soit plus le religieux
royaume des siècles passés, une telle loi y exciterait pourtant de généreuses répulsions, et il y a là, j*en suis sûr, une quantité de familles pauvres qui ne voudraient point confier leurs enfants à une institution interdite à renseignement religieux. En Amérique, Texcessive tolérance en matière de religion conduit aisément à TindiiTérence. La prescription de Girard n*a pas éprouvé la moindre difficulté , et n'a peut-être excité aucune surprise.
Après sa mort, on s'est mis à construire son collège sur le plan qu'il avait indiqué, et on n'y a épargné ni le marbre , ni les ornements de luxe. Au milieu d'un immense enclos s'élève un édifice en marbre qui semble copié sur notre église de la Madeleine. Là sont les salles d'étude avec des tables en acajou et des pupitres recouverts en drap. Là est le salon des inspecteurs. Sous le portique s'élève une statue de Girard devant laquelle le concierge qui me conduisait près du directeur s'est incliné comme un sacristain devant un autel. Tout l'escalier est en marbre, et tous les parquets sont couverts de tapis. De chaque côté de ce magnifique monument sont deux autres édifices plus petits, mais également construits en marbre, dans d'élégantes proportions. Ces cinq constructions ont coûté un million neuf cent trente-trois mille huit cent vingt et un dollars, c'est-à-dire près de dix millions de francs. Il reste au collège trois cent cinquante mille