‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sér (volume 2)Chapitre 18 sur 97 · LE CONTE DE CARDIGAN ET U CHARGE DE BALAKLATA · texte numérisé non relu

LE CONTE DE CARDIGAN ET U CHARGE DE BALAKLATA

l'époque à laquelle le premier publia un ouvrage intitulé : LeitTti du quartier général, ou les réalités de la guerre de Crimée. Ou y lisait le passage suivant :

« Ils (les 700 hommes, dragons, lanciers et hussards ^ composaient la brigade de cavalerie légère à laquelle l'ordre de charger fut donné) partirent au trot, le pauvre Nolan galopant en tête de la brigade, et encourageaul les soldats de la voix et du geste. Bientôt l'artillerie russe commeuça à jouer. Nolan fut le premier qui périt. Il avait été atteint à la poitrine; son cheval tourna court, et l'emporta \ i'arriërfrgarde au travers des escadrons qui s'avançaient. Ses cris perçants s'élevèrent au-dessus du bruit de la bataille, et, glissant de sji selle, il tomba mort près du lieu où avait été donné le signal. de la chaire. A mesure que la cavalerie anglaise avauçait, elle accélérait son mouvement. Le long de la vallée, le sol trembla sous les pieds des chevaux avec le reteniissement du tonnerre. Le feu de l'ennemi redoublant de vivacité, le carnage devint affreus. Les Anglais continuaient de courir à la mort, télé baissée, ne songeant qu'il l'objet de l'attaque. A la fin, ils anivèrent aux canons. Leurs rangs avaient été horriblement décimés; mais ceux qui vivaient encore firent, à leur tour, un horrible carnage des artilleurs rus.<tes, qui tous furent tués, k l'exception de ceux qui parvinrent à chercher refuge sous les afTats. Rien n'eut été pins nécessaire que la présence d'un général en ce moment, et, par malheur, lord Cardigan n'était pas là. Comme il approchait de la batterie (ain^i qu'il l'a depuis raconté lui-même), un canon était parti tout près de lut, si bien que le comte avait uu moment cru avoir la jambe emportée. Hais le fait est qu'il n'était pas blessé. Toutefois, son cheval eut peur, et reprit au galop le chemin de l'arrière-garde, passant entre

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]q 4* dragoDs et le 8^ hussards avant que ces régimeDls tussent parvenus jusqu'à la batterie. >

Cette dernière phrase seinblaitiaisser planer, un doute sur la bravoure de lord Cardigan. Il s'en plaignit à l'auteur qui, pour toute satisfaction, inséra dans la seconde édition de son livre une espèce de préface contenant ces mots :

« L'auteur a reçu du comte de Cardigan une réclamâtioa portant que tous les faits qui, dans l'ouvrage, concernaient ce deruier, étaient calomnieux, contraires à la vérité et abso* lument dénués de fondement. L'auteur ne pouvait que s'appuyer sur le témoignage d'ofBciers qui étaient sur les lieux. Lord Cardigan étant un excellent cavalier, il y a en sans doute eireur h croire que son cheval l'avait emporté loin de la batterie ; mais ce qui ne saurait être nié, c'est qu'il se retira, en passant entre le 4* dragons légers et le 8' hussards, etc. »

C'était retourner le fer dans la plaie, aggraver l'offense^ mettre la responsabilité d'une retraite représentée comme une fuite, non plus sur le cheval, mais sur le cavalier. Une troisième édition parut en 1858, et l'imputation outrageante y était reproduite.

En France ou en Belgique, un coup d'épée eût tranché le débat, et aucune puissance humaine n'y aurait empêché un soldat de défendre en soldat son honneur attaqué. Mais ici le duel est interdit par une loi plus forte que toutes les lois, et réprouvé par un juge plus respecté que tous les juges : l'opinion. Dès 18S6, lord Cardigan 3v,ait essayé de {torler l'affaire devant une cour martiale, dont rincj}m{)étenc6 lui avait été opposée. Battu de ce cAté, il avait fait diverses tentatives pour amenw le major Callhorjie à une rétractation

LR COMTE UE CARDIGAN ET LA CHARGE DE BaLAKUVA 185

volontaire, mais sans succès. La publication du livre de M. Kinglake^dans lequel le récit du major va peut-être trouver place, étant venu donner un surcroît de fâcheuse imporunce à une question que l'honneur de lord Cardigan ne lui permet pas de laisser dans les nuages, Sa Seigneurie a pris le parti de s'adresser h la Cour du Banc de la Reine, et la chose ne tardera pas â être jugée*

Inutile de dire que tout ceci a faiL grand bniît dans l'armée, dans les salons, dans les cinbs. J'ai entendu parler |uur. J'ai entendu parler contre. Attendons.

Hais quoi? Y a-t-il chance que le problème soit résolu, les juges n'ayant pas plus que les autres mortels le don d'omniscience? Les témoins que lord Cardigan invoque en sa faveur .sont le général Scarlett, le lieutenant général Jenyins, les capitaines Morgan et Smith, le lieutenant Johnson, les sergents Penn et Wighlman, etc.- C'est beaucoup certainement; mais, d'un antre cAté, il n'est pas supposable que le major (aujourd'hui lieutenant-colonel) Calthorpe se soit aventuré à affirmer des faits aussi graves sans avoir aucune preuve ou, au nnoins, aucun semblant dé preuve Ji fournir; «t ce qui rend cette supposition encore plus inadmissible, c'est le refus formel, persistant, absolu, mexorable, del'historien militairo, de revenir sur ses afOrmalioiis. 0 rodootable que taii-je l

Eucore si c'était la première fois qu'il nous faut gémir sur ta non-infaillibitjté de cette pauvre muse, Clio 1 Mais à combien de braves gens n'a-t-elle pas fait croire on laissé croire des contes qu'ils s'obstineront à croire jusqu'à la consommation des siècles, et, par exemple, que la bibliothèque d'Alexandrie fut incendiée par Omar; que Kosciuszko, vaincu à Macijowice, s'écria : Finis Poloniœ; que Cambronne, à Waterloo, refusa de se rendre, en style pompeux, ea style

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186 LETTRES SUR l'aNCLETERRE (186B)

de cirque olympique; que mademoiselle de Sombreuil, aux journées de septembre, fut forcée de boire un verre de sang; que Robespierre, assiégé à la Commune, se Lira uu coup de pistolet; que ce fut Louis Blauc qui, en 1848, organisa les ateliers nationaux, — lesquels, et c'est là le plus piquant, furent établis, organisés, malgré lui et contre lui, etc., etc.? Je n'en finirais pas si je voulais citer toutes les énormes erreurs historiques, — c'est anti-historiques que jt devrais dire, — qui ont cours dans le monde, et qui forment un trésor de consolations à l'usage de lord Cardigan.

Avant-hier, une députation des Trades'unionistes, accompagnée de H. Brigbt, est allée présenter au ministre américain, H. Adams, l'adresse qui fut votée, le â6 avril dernier, dans un meeting tenu à Saint-James-Hall.

Ce sera l'éternel honneur de la classe ouvrière anglaise, elle sur qui les conséquences de la guerre d'Amérique pèsent d'un poids si écrasant, de n'avoir pas varié une minute dans le sentiment d'horreur que mérite l'institution de l'esclavage, et dans son opposition à ceux qui ont pris tes armes, noa-

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rXHTIAUTL BES CLASSES GOUVEBHAKTF.S IST

Beriemeet pour la maintenir, mais ponr eo étendre les csnquétes et en assurer le sauvage apostolat.

■ Nous abhorrons le principe de l'esclavage. Nous désapprouvons la révolte des Étals du Sud. Nous sympathisons avec le Nord dans ses efforts pour dompter la révolte. Nous admirons, — . notamment en ce qui touche rabolilioo de l'esclavage, — la politique générale du président Lincoln, et nous désiroQsqu'il le sache. Voilà ce que nous sommes venus vïius dire. >

Ainsi ont parlé, par l'organe de M. Bright, les députéstravailleurs; sur quoi, M. Adams a exprimé l'espoir que,. malgré tout ce qui était arrivé, le gouvernement anglais et le gouvernement américain seraient suffisamment poussés, parle sentiment de leurrespousabilité, à maintenir entre lesdeux pays des relations amirales.

Quelle autre réponse M. Adams pouvalt-îl faire ^

La classe ouvrière ici ne compte pas, aux yeux de la diplomatie. Elle n'est pas représentée dans le jeu des pouvoirt^ publics. C'est à peine si elle l'est dans la presse. Son opiniaO' ' B*estdoDCpas,enmaliërede politique étrangère surtout, ce qui consliluel'opiNmN. L'opinion, dans lesqutistionsiniernatioaales, c'est celle des classes qu'on appelle ici Uie governing dasses. C'est celle-là qui fournit aux peuples, amis, ennemis ou rivaux de l'Angleterre, la mesure de ses tendances et de ses passions; c'est de cclIc-là qu'on parle au dehors, quand CD dit : ( L'Angleterre. > Et en effet, elle a, cette opinion, à SUD service une organisation puissante, des milliers d'instruments, des milliers d'organes, et, sur chaque point du globe, des échos retentissants.

Or, pour qui s'est-clle déclarée, dès l'origine, si ce n'est

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16â lETTRES SUR L'AKGLETBMtE (iHes)

pour le Sudt l'opiDion des goveming cUusti en Angle- I terre?

J'accorde que le laogage de la presse américaiôe du Nord a été souvent très-inconsidéré, vîoleat, injuste, plein de bravades; mais, de )>onne Toi, sa véhémence n'a-t-elle pas été provoquée par tes témoignages joumellemenl répétés d'une partialité sans réserve, et, tranchons le mot, sans pudeur?

De quel front viendrait-on parler de la neutralité anglaise? Est-ce pour prouver sa neutralité, que l'Angleterre, — celle des gowrning dasseSy — a donné aux possesseurs d'esclaves toute la Torce de son appui moral? A combien de sophismes et à quel genre de sophismes, grand Dieu ! n'a-t-on pas eu recours, de ce côté de l'Atlantique, pourfaire saluer, dans des propriétaires et des marchands de chair humaine, armés pour maintenir leur droit d'ttn trafiquer, des héros du principe de liberté, des martyrs du principe d'îndépen- ' danceî Avec quels transports de joie u'a-t-on pas toujours accueilli la nouvelle de leurs succès, que toujours on a enflés outre mesure, tandis qu'on prenait presque le deuil pour les succès de leurs adversaires quand il n'y avait pas moyen de se ménager, en les rabaissant, des molirs suffisants de constdation! Est-il un éloge qu'on n'ait décerné à Jelferson Davis? Est-il une expression de mépris qu'on ait épai^ée à M. Lincoln? De grands hommes d'État, de grands capitaines, de grands administrateurs, voilà ce qu'avaient h offrir au monde émerveillé les pays à esclaves ! Et la démocratie du Nord, cette démocratie tant vantée, que se trouvait-elle avoir produit, une fois abandonnée à elle-même? Des politiques myopes, des administrateurs idrots, des fmanciers artisans de banqueroute, et des généraux qui semblaient avoir fait un pacte avec la défaite? Tel est le thème sur

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PARTUUTE DES CLASSES IlOUVeRNANTES 168

lequel la presse anglaise, b l'excep^oa d'un lrès-{>ettl nombre de journaux comme le Daily Netos, le Morning Star, le Speclator, n'a cessé de broder toutes sortes de variantes injurieuses.

[1 est juste de reconnaître que le Nord a été loin de dé- -(iloyer, à part même les fautes considérables qu'il a commises, les qualités qui sont précisément celles qu'on apprécie le plus ici : j'entends la dignité extérieure de l'altitude, la dignité extérieure du langage, la contenance ferme et hautaine, l'air calme, l'absence d'osteotalion et de forfanterie. En Angleterre — et celte observation n'est pas de moi, elle est du Speetalor, journal remarquable par l'impartialité pbilosaphique de ses jugements, l'élévatiun dn ses pensées et la profondeur de ses aperçus, — en Angleterre, on est porté à préférer une cause mauvaise qui est défendue convenablement à une bonne cause qui est mal défendue. Cela tient, k l'importance qu'on y attache aux dehors, im|)ortaQce qui résulte de ce qu'il y a de factice, de conventionnel, dans l'existence de toute aristocratie. On y considère volontiers dans l'homme ce qui est extérieur à l'bomme*, on y prend volontiers le masque pour le visage. Une démocratie turtiu- Jente, vantarde, inquiète, prgmpte â pas^r de l'abattement h l'orgueil, s'exagérant tantiH sa force tantôt ses revers, faisant de l'aboliiitin de l'esclavage tantôt une question de nationalité, tantôt un expédient militaire, incertaine enfin sur la nature de son but et le choix de ses moyens, c'est Ik tout ce que l'Angleterre aristocratique a vu, a voulu voir dans le Nord ; et lorsque, au contraire, elle a remarqué que ^e gouvernement de Jefferson Davis parlait peu et frappait fort, se montrait calme dans l'adversité et modeste dans le «uccès, tenait l'œil sans cesse fixé sur son but, et y marchait «l'un pas résolu, elle a cru ses sympathies po\iT le Sud par-

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170 LETTHliS SUR L'ANGLETERRE (1868)

faitemeDt justifiéesi elle ne s'est pas demanàé si la cause du Sud élait juste \ si, par la victoire du Sud, la justice triompherait. Elle a jugé l'arbre par son écorce, non par son fruit.

Sur les dispositions de la Chambre des Communes, nul doute possible. Elles ne se révèlent que Irop clairement par . l'accueil qu'y reçoivent les attaques dirigées contre le Nord. On l'a pu voir tout récemment encore.

Je ne m'arrêterai pas au discours dans lequel, il y a quelques jours, H. Roebuck a épanché son éloijuence bilieuse. M^ Roebuck est né pour la lutte-, tes menaces de la presse américaine ont irrité son aigre nature el mis en mouvement ses ins^iicts querelleurs; il a tenu à rendre coup pour coup : sa pliilippique n'a pas d'autre signification. D'ailleurs, depuis qu'il s'est porté garaut en Angleterre du libéralisme de U cour de Vienne el s'y est fait le missionnaire de l'Autriche, il a cessé d'appartenir fi son propre parti, et il ne représente plus guère aujourd'hui que lui-même.

Mais il n'en est pas ainsi de M. Horsman, un des orateurs accrédités de cette portion de l'arislocratie qui se pique de modération et ne dédaigne pas de penser. Eh bien, quel langage a été celui de M. Horsman? Tout en se montrant fort alarmé de l'imminence d'une guerre entre l'Amérique el l'Angleterre; tout en se déclarant jiénétré de l'absolue nécessité d'une position strictement neutre qui conjurât cet affreux malheur, il a mis une déplorable comjilaisance àenvenimer les ressentiments, à grossir les griefs, semblable à uu homme qui jetterait des torrents d'huile dans le feu, par craiule de riueeudie! Hais que voulez-vous! M. Horsman savait â qui il s'adressait; il n'ignorait pas qu'il n'avait, pour paraître cloquent, qu'à opjMser au crime de l'esclavage

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PARTIAUTK DES CLASSES COUVEBNAKTES lll

le crime, comme il t'a appelé, d'une émancipation immé- ' diate.

Ainsi, à entendre H. Horsman, en proclamant l'émancipation des esclaves, le président Lincoln a commis un crttne; que dis-je, un crime infiniment plus impardonnable et plus noir que celui consiste, par exemple, de la part d'un père, h vendre comme esclave son propre lils, le fils qu'il a eu d'une négresse! Et pourquoi? Ce n'est point que M. Horsmau défende le principe de l'esclavage : il n'ose pas aller jusquelà. Mais il assure que substituer l' émancipa lion immédiate à l'émancipation grnduelle, c'est décréter te carnaval du crime. 0 prodige ! Eh quoi ! H. Horsman ignore donc, et la Chambre des Communes, qui l'a écouté et applaudi, ignore que si la guerre civile a éclaté en Amérique, c'est précisément parce que les hommes du Sud ne voulaient à aucun prix de cette émancipation graduelle; parce qu'ils brûlaient, au contraire, d'étendre l'esclavage aux « territoires > \ parce qu'ils avaient hdie de renverser, dussent-ils le noyer dans des Dots de sang, l'obstacle que l'Union mettait k l'accomplissement de cet abominable dessein ; parce que, eu un mot, ainsi que leurs < hommes d'Ëtat > l'ont déclaré à la terre entière, ils regardaient l'esclavage comme la • pierre angulaire > de la société! Comment, du reste, les planteurs pourraient-ils jamais se prêter à cette émancipation gra- , dutUe, objet des vœux philanthropiques de votre âme tendre, monsieur Horsman? Pour les propriétaires d'esclaves dans le sud de l'Amérique, la propriété de l'homme par l'homme est plus qu'un droit social, plus qu'un principe phUosopliique, c'e^l un article de foi.

Les gentlemen du Sud, armés contre la canaille du Nord, sont des hommes, pour la plupart, coniîts en piété; ils ont de la religion; ils bâtissent nombre de cbapellcs;

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172 LETTRES SUR L'ANGLETERRE (iSSS)

c'est au nom de la Bible que le fouet du commandeur déchire le dos du nègre pris en faute; Stonewall- Jackson n'a d'égal à son héroïsme militaire que sa dévotion : il prie et fait prier par ses soldats le Dieu des armées, ^ la veille de chaque bataille.

Parlerai-je des dispositions du ministère ï Le gouvernement anglais, on lui doit cette justice, a, en sa qualité de gouvernement, observé la neutralité. Il s'est abstenu de chercher querelle aux États-Unis sur l'exercice du droit de blocus; il a résisté aux clameurs qui lui demandaient la reconnaissance du Sud; il a repoussé l'idée d'une médiation comme pouvant conduire, de complication en complication, à une intervenlion armée. Jusque-là, rien de mieux. Hais il y a la neutralité officielle et la neutralité morale. Celle-ci, le ministère l'a-t-il observée? Qu'on se rappelle les déclarations de M. Gladstone ! Le romte Russell, oui le comte Russell lui-même, n'a-t-il pas dit que la conquête (rubjugation) du Sud par le Nord serait la plus grande calamité qui pât arriver? Je ne lui reproche certes pas de l'avoir dit, s'il le pense. Mais, cela étant, y a-t-il lieu de s'étonner de l'attitude hostile des Américains du Nord?

En vérité, il ne manquait plus que l'afTaire de YAlabama pour combler la mesure de leurs griefs. A la nouvelle de chaque coup frappé par le pirate Semmes, à la nouvelle de chaque bâtiment capturé et incendié par l'Atabama,\\s ont pn s'écrier : < C'est h l'Angleterre que nous devons ces désastres; c'est dans un port d'Angleterre qu'a été construit et d'un port d'Angleterre qu'est parti ce maudit navire; ses sinistres exploits accusent une violation flagrante des propres lois de l'Angleterre et, de la part de son gouvernement, une négligence que ses sympathies avouées pour le Sud nous rendent suspecte. *

PARTIALITE DES CLASSES GODVERNAXTES 113

Depuis, il est vrai, le ministëre a fait sai^r avec un empressement habile et louable YAlexandra, qu'il avait des raisons de croire destiné â compléter l'œuvre ieVAlabama.

Au reste, je ne prétends pas dire qv tous les torts soient du c6té de l'Angleterre : non certes. De part et d'autre, malheureusement, il y a de légitimes sujets de plainte. Quoi de plus offensaut, par exemple, et de moins justifiable que la lettre adressée le 9 avril au commandant de la flotte fédérale dans le golfe du Mexique par le ministre américain en Angleterre, M. Adams, — cette lettre, par laquelle l'amiral fédéral Dupont était prié de laisser passer HM. Howel el Zirman, qu'on l'avertissait de ne pas confondre avec les complices anglais de la rébellion, fauteurs d'entreprises frauduleuses et malbonnétes? On a trouvé ici arrogante au dermer point cette prétention de H. Adams, de désigner quels sont ceux des vaisseaux, partis d'un port anglais, qui sont dignes ou non de sa protection spéciale ; et l'on a eu raisMi.

Quoi qu'il eu soit de tant de causes d'irritation entre les deux pays, une chose semble claire ; c'est que, dans ce moioent, ils redoutent la guerre au moins autant qu'ils la désirent. La Revue du samedi {Saturdoy Review)y qui exprime la pensée d'une classe très-influente, et qu'on ne saurait soupçonner de tendresse pour le Nord, publie, cette semaine, un article que fauteur s'est étudié à faire aussi calmant que possible.

Quant aux deux gouvernements, leur prudence est au niveau de leur responsabilité. La saisie de YAlexandra ici, el l'ordre donné en Amérique par M. Seward d'envoyer à leur destination, sans les ouvrir, les lettres dont le Peterkoff avait charge d'effectuer le transport, sont des mesures satisfaisantes.

174 LETTRES aiIR L'ANCLETBHRe (iSCS)

Senlement, je crains bien que cède répugnance à passer le Rubicon n'ait d'aulres causes, dans l'un et l'autre pays, que les embarras delheure présente.

Le Nord a le Sufflur les bras, et ÎI faut qu'il coure au plus pressé. .

De son côté, l'Angleterre tient à conserver !a liberté de ses mouvements, en vue des complications qui menacent la paix de l'Europe. La réponse de la Russie aux notes des trois puissances n'a ici ni étonné ni rassuré personne. On s'attendait à des promesses conciliantes, d'avance annulées par de prévoyantes réserves. Comment les Polonais, à qui l'on a tant de fois ma'nqué de parole, seraient-ils désarmés par les promesses? Et comment les trriis puissances pourraient-eHes se faire illusion sur la portée des réserves? La question resite donc entière; elle est juste aupoim où elle en était avant les négociations, qui se trouvent n'avoir démontré que ce qn'oB savait déjà, c'est-à-dire l'impossibilité de dénouer le nœud. Mais ce qu'il est impossible de dénouer, faudra-t-il en venir aie trancher? Et qui, dans ce cas, le trancherait ?

L'Angleterre a peur de s'engager avec le gouvernement français, c'est certain ; et il ne l'est pas moins qu'elle a peur de l'avoir contre elle. Voilà, selon moi, ce qui la force i patienter avec l'Amérique. Elle ne veut pas avoir trop h faire i la fois.

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ATTITCDE HAUTAINE DE LA ROSSIE

AtUlB^e h«a(atae <e Ib Bnasle ft l'«c«rd d« I'AMglet«n«,

L'effet produit eo Angleterre par la réponse de la Russie k Is DAie du cabinet de Saint J^ies donue singulièremeDt raison à ceux qui, de ce côté du détroit, haussaient les épaoles <piaDd ils eDleodaïent parler d'une interveoUon diplomatique en faveur de la Pol<^e comme du remède k appliquer aux maux de ce pays infortaoé. On l'a eoliii 'sous les yeux, cette répoofle de la Russie, attendue avee tant d'impatience, et la mystification est complète. Uuel robuste oplimisate qne celui qui résisterait à une telle épreuve! Il ne faut donc pas s'étonner si le Timet gronde sourdement et si le Moming Poit s'écrie : ■ Est-ce là tout ? Dans ce cas, nous craignons bien que les doI«s des trois puissances n'aient été écrites en vain, et que l'indépendance de la Pologne ne doive Iriomi^er, si jamais elle triomphe, qu'à la pointe de l'épée. >

. De fnit, la réponse du prince Gortschalcoff est curieuse; «lie mérite de figurer dans les recueils littéraires destinés aux enfants d'an certain âge, à l'article ironie dtpfomatiqw; elle prouve combien le style des clianeellfiries est souple et avec quelle bcilil^ il se prèle au maniement coirtws de l'insolence.

Et d'abord, leromte Russell y est averti, en termes d'me

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lis LETTRES SUR l'aNGLETERRE (l8ts)

polilesse irrépruchable, que la première cooditioD pour bJea interpréter uq traité, c'est de le lire.

Et fraDChement, les traités de 18IS, invoqués par le comte Russell, ne spécifient rien, non, rien dont on puisse sérieusement se prévaloir contre la Russie.

Il est bien vrai qu'on y déclare le royaume de Pologne irrévocablement lié à l'empire russe par sa constitution; mais de quelle constitution s'agit-ilt C'est là un point sur lequel l'acte final du traité de Vienne ne s'explique pas. La constitution qu'il plut à Alexandre l^'' de donner i la Polope fut octroyée par lui postérieurement aux traités de 181S et comme un acte de son bon plaisir, comme un effet de son> impériale munificence, comme un bienfait par conséquent qu'il avait droit de retirer et sur lequel il était parfaitement loisible k ses successeurs de revenir.

Cette constitution ayant été mise de câté, tout ce qu'oa peut exigei* de la Russie, aux termes des stipulations convenues à Vienne, c'est qu'elle soit remplacée par une autre, et à cela le présent empereur n'a probablement pas d'objection, pourvu qu'on lui laisse faire les choses à sa manière et qu'oa De prétende pas lui dicter la rédaction de la charte qu'on lui demande. En attendant, le prince Gortschakoff parle d'établir en Pologne un syst^e d'institutions municipales contenant un germe pour le développement duquel il s'en remet au temps et k l'expérience. Et en quoi donc serait-ce là manquer aux engagements contractés par la Russie en ISiSÎ Quelle est la clause des traités de Vienne qui spécifie dequelle taanière le duché de Varsovie, transformé en royaume, sera gouverné désormais par le czarî

La vérité est qu'il est absurde d'invoquer contre la Rnssie ces traités qui liii livrèrent en proie la Pologne, dont ils nelirait que sanctionner diplomatiquement le criminel partage.

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