PREPARATIFS DE PÈTE
maladies du cœur ; que le diamant est l'emblème de l'iimocence, et l'émeraude celui de l'amour consiant, elles se sont décidées en faveur d'un bracelet composé de vingt opales, le.Iout enrichi de diamants et d'émeraudes.
Si, des présents je passe aux préparatifs, c'est un gros volume à écrire. À Londres, ils ont les proportions de cette ville presque sans limites, ce qui est tout dire. De Bricklayer's arms jusqu'à la station du chemin de fer qui conduira l'heureux couple à Windsor, les échafaudages se dressent que c'est k faire frémir; on entasse Ossa sur Pélioq, Pélion sur Ossa ; les curieux et les curieuses étoufferont à chaque fenêtre, c'est sur ; car elles se payent des prix fous. Il y aura aussi de grands dîners, cela est annoncé formellement : les indigestions ont leur place dans le programme. Ne demandez pas si le lord-maire, si son fameux carrosse, si les sheriSs, si le < sword bearer > avec son épée élemellemeut vierge de sang humain et ses lunettes, si les mangeurs de soupe à la tortue, connus sous le nom d'atdermen, si le WellingtoQ de carrefour qui s'appelle le «City marshal >, sile chapelain de Sa Majesté bourgeoise le lord-maire, et le « recorder », et le < City remembrancer > , et le City, pleader i , etc. . . etc. . . , seront de la partie. Londres renoncer à la Cité, à ses pompes et à ses œuvres ! Jamais I
Ce n'est pas pour rien que, l'autre jour, le prince de Galles était reçu marchand de poissons, et prêtait serment en celte qualité. Tous les dignitaires de la Cité seront là, vooB dis-je, avec toutes les compagnies, depuis celle des poissonniers jusqu'à celle des marchands de lunettes.
Uninslantieciels'estassombri.Sir George Grey n'availil pas la prétention, pour que le cortège ne se traînât point ,-■ pas de tortue et que la jeune princesse danoise ne succombât pas à la fatigue de tant d'honneurs, de reléguer le
n,gti7cdT:G00glc
4G LETTRES SDR l'aNGLETEUB- (1863)
lord-outire, U Cour, les chevaliers du moyeu âge et ce qui s'ensuit, à la queue de la procession, de telle sorte que la chose se passât en peu de temps? C'était dire à messieur de la Cité : il y aura de l'admiration pour vous, s'il en reste. Jugez ! Le lord-maire, en homme qui est le premier amphitryon de l'Angleterre, l'a pris sur le ton qui convenait à sa dignité. Sir George Crey a été averti qu'à Hansioa House, OQ trouvait indécente l'idée de faire passer la charrue avant les bœu&; qu'en conséquence, la Cité figurerait en tête de la procession ou ne figurerait pas du tout. C'était à prendre ou à laisser. 11 a fallu que le gouveroement baissât pavilton. Ainsi, grâce au ciel, les nuages, de m càté, sont dissipés, au moment où j'écris. La princesse risque d'arriver à Windsor demi-morte; mais le lord-maire n'en aura pas le démenti, mottleu !
Autre difficulté — c«]le-ci venant de certains clergymeu confits en scrupules. Est-il permis de rire pendant le caréoie? Ne rendons pas k César ce qui appartient à Dieu. Aio» parlent ces personnes moroses. Hais on les laisse dire, et l'an pense — c'est aussi l'avis de l'évéque d'Oxford — que puisque la princesse Aleundra arrive en carême, le carême appartient à la princesse Alezandra. On essayera donc d'ilhiminer Saint-Paul par le gaz électrique; et rie» ne sera négligé de r« qui peut montrer un peuple dans l'ivresse de ta joie: feux d'ariifices, danses, banqueta, jeui, fêtes champêtres, revues de volontaires, etc.. etc.. etc.
Or, quel est le sens de tout ceci I La princesse Alexandra est, paratt-il, une personne accomplie ; et, quant k son jeune fiancé, qui n'a pas eu le temps de faire ses preuves, il est le fils, il est l'héritier d'une reine qui a su gagner le cœur du p^ple. De plus, il est juste de le reconuattre, les Anglais doivent k la monarchie coDsdtutionoelle, (elle qu'elle a été
n,gti7cdT:G00gic
PREMRiTIFS DE FÊTE 47
csmprise et pratiquée sous le gouveruement de Victoria, plusieurs années de uime, de prospérité el de progrès. Il est dODC Daturel et couTeDalile qu'ils préparent une réception affectueuse à celle qui va devenir la compagœ de leur roi futur. A cela, même l'esprit le plus oui fiût oe pourrait trouver k redire. Hais ces tran^orts, mais ceue préoccupa- ■ tioD presque exdusive, mais ces extases, mais cette idolâtrib des personnes, toujours si dangereuse, dangereuse surtout quand elle ne se lie à l'idée d'auc^ine grande chose acciimplie, d'aucun grand service rendu, voili ce qui a droit d'étonner de ta part d'un peuple grave, daos un pajs libre. A quoi bon d^ idoles, là eu U liberté a des autels ?
Lors de l'avènement de la reine Victoria, il y eut certainement des réjouissances publiques, et elles se renouvelèrent lors de son mariage, ce qui était justice ; mais elles n'approchèrenl pas de ce qui va se passer. C^ n'est-il pas singulier? Si les Anglais avaient autant de bon goAt qu'ibont. eo général, de boa sens, ils auraient, peut-être, compris qu'en saluant avec tant d'exagération l'errance d'un règne à venir, ils risquaient de faire un piètre complimenl au règne actuel, dont néanmoins ils sont fort sati^ts. Biais, cfaose étrange ! cette idée, si simple, ne parait être venue ici i personae.
Le seul point qui semide causer un peu d'embarras au Time$^ c'est le jugement probable que les étrangers porteront de ces ébuUitions enfantines de zèle. Il s'étudie donc à leur donner le caractère le plus sérieux possible, et il sent Il Béeesatë, tout d'abord, de les expliquer.
L'exfdicatioD est curieuse.
Ia première raison que- donne le Tima du prodigieux eagonement dont nous somntes témoins, c'est que U je»nease et la beavté sont aimables de leur nature, et qu'un
48 LETTRES SUR L'ANGt£TEHRE (1863}
jenne homme e( une jeune fille vont se marier. Il est difficile de voir là une explication. 11 est vrai que le Times assure qu'il s'agit d'un couple sur lequel sont fixés les regards delà terre.
La seconde raison, to ujours selon le Times, c'est < la coo- « victioD profonde et rajeunie que le principe monarchique et « ces émotions de « loyally > qu'aucune autre forme de gou- « vemeoient n'est capable d'exciter, n'appartiennent pas à « cet âge de ruines que nous avons lai^é derrière nous. > Ici encore, on ne voit pas bien le lien logique entre le motjf et la chose motivée. Mais passons. Dans la phrase qui vient d'être citée, il y a deux assertions fausses. La monarchie appartient, elle aussi, i < cet âge de mines que nous avons laissé derrière nous », car la monarchie n'est pas d'hier; et il faut ne rien savoir de la Révolution française pour ignorer de quelles émotions puissantes, de qifelle héroïque fidélité, de quels entraînements irrésistibles, l'amour de la patrie peut ctre la source, lors même que la patrie ne se personnifie pas dans un homme.
Que le Times félicite l'Angleterre de n'avoir pas suivi la France sur une mer semée d'écueils, soit; mais qu'il y trouve une preuve de grandeur, au lieu de se borner .1 y voir une preuve de prudence, c'est ce qu'il est malaisé de comprendre. S'il est un caractère i[u'on ne puisse refuser k la Révolution française, c'est précisément celui de la grandeur. Et même, si elle fut terrible, ce fut à force d'Être grande : grande par l'élévation de son but, par le déploieraent de sa force, par le désintéressement de ses entreprises, par l'étendue de ses sacrifices, par la funèbre majesté de son suicide ! Elle ne fit pas, il est vrai, sortir de chez eux trois millions d'hommes pour regarder passer dans la rue deux amoureux qui se marient; mais, en revanche, elle fit, d'un mot, d'un signe.
n,gti7cdT:G00glc
ENTREE TRIOMPHALE DE LA PRINCESSE ALEXANDRA i9
jaillir du sol de la France quatorze armées frémissant«s,' auxquelles, au nom de sou principe, elle ordonaa de Tuiocre l'Europe coalisée, bien sûre qu'elle serait obéie. Les émotions qu'elle eut le pouvoir d'éveiller ne furent pas, il est vrai, de celtes qui se manifestent par des attroupements de curieux et de bons dîners ; mais, en revanche, elles furent de celles qui inspirent des Marseillaites, commandent à la victoire, fécoodeat le dévouement et asservissent la mort. Que le Times se résigne donc à être plus modeste. Aussi bien, pour peu qu'il étudie attentivement cet « âge de ruines >, il s'étonnera de la quantité de semence cachée mais non étouffée sous les décombres.
' Et puis, ne semblerait-il pas que l'Angleterre n'a jamais eu rien à démêler avec le sombre génie des révolutions ? Nous lui dirons ce que Chartes 1" dit à l'évéque Juxon, avant de poser sa léte sur le billot : Remè'mber.
Eatré* trl«Bpli*le A Lsadrea de 1« prlneesse Alexandr*.
Hier, 7 mars, était le grand jour; le grand jour parce qu'une jeune fille venait de Danemark ici pour épouser un jeune bomme.
Il s'a^ssait de les regarder passer.
n,gti7cdT:G00glc
30 'LEnilEii SOR L'ANGLETERRE (I868)
Depuis un mois, nous n'avrions pas songé i autre chose si nous en avions cm les journaux anglais, el la vérité est qu'ils en ont tant dit, tant dit, que VAngleten-e a été au moment de croire que l'unique question qui méritAt de fixer ses pensées était le mariage dn prince de G^les et de la princesse Alexandra.
Le prince de Galles est le fils tdné de la reine d'Angleterre, et il est appelé à lui succéder : c'est très-liien; mais enfin, jusqu'à ce jour, le public des non initiés ne lui connaît que le mérite d'être fils de ses père et mère. Quant à la princesse Alexandra, on ta dit fort intelligente, fort bonne, et elle est jolie; mais on est en général si peu an courant de ce qui la concerne, qu'il l'heure qu'il est if n'y a peut-être pas un Anglais sur dix mille qui ne la croie Danoise, qui ne la nomme Pair maid of Danemark, et ne salue avec amour dans sa future reine la fille des anciens rois de la mer. On étonnerait beaucoup de gens, je vous jure, si on leur disait que la princesse est née en Allemagne; qtie son père, le prince Christian, est un Allemand ; que sa mcre est une Allemande : en un mot, qu'elle est Danoise en ce sens seulement qu'elle a habité Copenhague, et que son père, parent du roi actuel de Danemark, fut désigné par le Congrès européen de 1852 comme le successeur de ce monarque, lequel a fait divorce avec sa femme, ot mourra sans enfants légllimes. Mais n'imporle ! L'opinion qui gouverne le monde et les Anglais veut que la princesse .Vlexandra soit Danoise; et mOme l'autre jour, un journal décou>Tait dans ses traits le type Scandinave ! Je me soumets.
Donc, depuis plus d'un mois, il n'était question, d'un bout à l'autre de l'Angleterre, que de ménager à cette charmante fille de la Scandinavie une réception dont la splendeur effaçdt tout ce qu'on a connu en ce genre depuis qu'on fêle,
n,gti7cdT:G00glc
ENTREE ntlOMPRALE DE LA PRINCESSE ALEXA^DnA SI
sur ta terre où nous sommes, des dieux moriets. Chaque vJUe avait son < comité de réception ■>. Dans chaque ville, fa grande affaire du jour était d'organiser, pour l'heure espérée, toutes sortes de réjouissances : bals, concerts, jeux athlétiques, représentations pyrotechniques, illaminations, baoqu«ts, et, je suis heureux d'ajouter, dîners pour les pauvres.
El les présents! Parlerai-je des présents! Anglaises, Écossaises, Irlandaises, ont rivalisé de zèle. Il a été convenu que l'heureuse princesse recevrait des dames de Mauchester, un bracelet d'opales magnirique; des dames de Liver|)ool, une riche croix de diamants; des dames de Paisley, le plus beau châle qui soit jamais sorti de cette ville ; des dames de Dublin, la plus belle dentelle qui ait jamais honoré l'industrie de l'Irlande; de la cité de Londres, un wllier et des boucles d'oreilles du prix de 10,000 liv. st. Il faut que je m'arrête : ce serait une éuumération d'Homère, et j'ai peur de rendre vos lectrices trop jalouses.
Immenses ont été les préparatifs sur toute la ligue à parcourir; car c'était bien le moins que la fiancée du prince de Galles s' avançât sous des arcs de triomphe élevés de distance en distance, et ne passât pas devant uue maison dont l'art dn décorateur n'eût d'avance pris soin de peindre et d'orner le visage. Mais c'est ii Londres surtout que décorateurs, charpentiers, menuisiers, peintres en bâtiments, ouvriers employés au gaz, ont eu de la besogne. De la station de Bricklayer's arms, oil la princesse était attendue, jus(pt'à London-Bridge ; de London-Bridge jusqu'à Temple-Bar; de Temple-Bar jusqu'à Charing-Cross; de Chariog-Cross JBsqu'à Hyde-Park, et, à travers Hyile-Pait, jusqu'à la sution de Paddington, où la piincesse devait monter en chemta de fer pour se rendre au château de Windsor, il s'est opéré
n,gti7cdT:G00glc
b2 • LETTRES SUR L'ANGLETERRE (iSfls)
tn quelques jours plus de transformations que n'en aurait pu produire dans le même temps la baguette de l'enchanteur Merlin.
Sur un espace de sept ou huit milles, on n'a bienldl plus vu qu'interminables galeries, balcons gigantesques, étoffes vertes ou rouges longeant les maisons, échafaudages sur échafaudages, flottantes bannières, déluge de fleurs arttfl-
' cielles, que sais-je? Londres s'est déguisé comme pour une mascarade. Et nous sommes en carême !
Aussi les puritains ont quelque peu grondé. Être heureux en carême! On assure qu'une députatjon d'évéques s'est rendue auprès de la reine pour lui présenter ï cet égard de respectueuses observations , auxquelles elle aurait coupé court par ces iiioLs ; State reasons (raisons d'État). On assure, de plus, qu'hier, pendant que Londres était en fête, plu^eurs ctergymen, en signe d'opposiEion pieuse, sont allés au Cristal-Palace, non pas jeûner, remarquez-le bien,
- mais dîner. Au surplus, l'évéque d'Oxford, homme de cour et homme d'esprit, a bien voulu prendre sur lui de rassurer par une lettre publique les dmes timorées. 11 a bien fait : on aurait passé outre.
Parmi les épisodes curieux qui se lient à la question des préparatifs, il en est un qui vaut que je le mentionne.
Le danseur Vestris s'écria un jour : • C'est la première fois, que notre maison est en froid avec la maison de Bourbon. > La brouille venait de ce que Veslris avait demandé, pour danser devant la cour, une rémunération supérieure aux appointements d'un maréchal de France. Comme on s'en montrait scandalisé, lui fièrement : < Eh bien ! dit-il, que le roi, pour pareille somme, fasse danser ses maréchaux, s'il peut. »'La coi'poraiion de Londres a tenu ii peu près le
n,gti7cdT:G00glc