‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sér (volume 2)Chapitre 59 sur 97 · MORT DE LORR LINOHURST · texte numérisé non relu

MORT DE LORR LINOHURST

Une mesure dont il est juste de lui attribuer l'honneur est celle qui admit les juifs aux charges municipales; mais, même en ceci, l'homme public disparait à demi- derrière l'homme privé, car l'intérêt qu'il porta aux jutis date de son mariage avec sa seconde femme, qui était d'origioe juive, et des relations nouvelles qui résultèrent pour lui de cette union.

Passerons-nous en revue ceux de ses discours dont on se souvient le plus? Dans I'do, il>tonne contre l'émancipation de catholiques ; dans un aub-e, contre la réforme parlementaire ; dans un troisième, contre les Iriandais, < étrangers par le sang, par la langue, par la religion » ; dans un quatrième, contre l'administration de lord Melbourne, qu'il met en pièces, non sans s'attirer, de la part du ministre irrité, cette réponse cruelle : ■ Qu'il me soit permis de rappeler ce que le comte de Slrafford disait du comte de Bristol, auquel le savant lord mérite peut-être qu'on le compare : la malignité de se§ procédés était aggravée par les grands talents dont Dieu lui avait accordé l'usage, et le diable l'application. "

Ainsi, partout l'homme de l'attaque, l'homme de la lutte, témoin la belle harangue que j'ai déjà citée sur les dangers de l'Angleterre et la nécessité pour elle de veiller sous les armes; mais nulle part l'homme que l'avenir de l'humanité préoccupe , l'homme que possède le grand amour de la race humaine.

Ne soyez pas surpris, après cela, si lord Lyndhurst n'était* pas éloquent de cette éloquence qui va chercher le cœur et triomphe par le cœur. Une vive compréliension du sujet, nu style sobre et fort, une remarquable clarté d'exposition, une logique serrée, une habileté redoutable à manier le sarcasme , tels étaient les traits caractéristiques de son talent

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90 LETTRES SUR L'aSCUTBRRE (1863)

oratnire : ils répondaient k la nature de son rftle et suffisaient à son but.

L'homne de loi , du moins, laisse-tàl après lui la tnee qu'on cherchera vainement sur la route parcourue par l'homme politique? Non, tes décisions rendues par lui lorsqu'il était à la tête de la cour de l'Echiquier ont beau témoigner d'un esprit subtil et sagace, elles ne sont point considérées dans le monde judicaire comme destinées à faire jurisprudence.

11 a donc manqué il lord Lyndhurst, pour vivre beaucoup, de marquer son passage sur la terre par des actes et des pensées de nature !i lui survivre; car ce qui importe dans la vie, ce n'est point sa durée, c'est sou rayonnement. Qu'on me montre un homme dont l'existence, prématurément moissonnée, soit néanmoins entrée d'une manière profonde dans celle de ses semblables, je dirai de cet homme qu'il a beaucoup vécu. On peut mourir à la fob jeune- et plein de jours.

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LE FRÈRE Ob MISTRBSS lEBCHER STOVE A BXGTER-HALL 91

E.C IMr« d« niUlreaa Bceeher Slone A Exelep-Hall.

Quelle scèiie extraordinaire que c«lle h laquelle j'ai assisté avant-hier au soir, dans Exeter-Hall ! Allons, que les «mis de la liberté prenneat courage, et que les étrangers, amis de l'Angleterre, cessent de craindre pour son bonneur! La cause de l'esclavage transatlantique n'est pas encore ga^ée dans le pays qui donna le jour h Wilberforce et proclama si noblement l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises.

La personne qu'on avait annoncée comme devant parler ea faveur du Nord devant l'immense auditoire que Exeter- Hall peut contenir, était le révérend H. W. Beecher, frère de cette célèbre mistrcss Stowe qui , il y a quelques années, fit tressaillir l'Eurojie en lui dévoilant tous les mystères de la vie de l'esclave, toutes les turpitudes du commerce où un homme est le marchand , un homme l'acheteur et un autre bomme la marchaDdise.

Pour achever par la parole l'œuvre que sa glorieuse sœur avait si bien servie par la plume, M. Beecher a franchi rOcéan. Hélas! qui se serait jamais douté, il y a quelques années, qu'un enfant de l'Amérique attrait besoin de passer les mers pour venir prêcher l'apostolat de l'émancipation des esclaves en Angleterre !

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»Z LETTRES SUR l'aNGLETBKRE (1863}

Encore ai-je la douleur d'avoir Ji constater qne ce n naire d'une idée qu'on devait croire si essentiellement anglaise, n'est arrivé au succès qu'après avoir essuyé plus d'un revers. Avant son triomphe d' avant-hier, quelle était l'his- , toire de sa mission? Il avait été accueilli froidement ï Edimbourg; il axiil échoué h Glasgow, chose plus surprenante sous quelques rapports; et, il Liverpool, la ville des constructeurs de corsaires à l'usage des confédérés, à Liverpool, il serait mort, si l'on mourait de cela, sous les grognements et les sifflets. A Manchester, seulement k Manchester, il avait trouvé des cœurs avides de sa parole et des mains promptes & l'applaudir, parce que là était le peufde, parce que là son auditoire se composait de travailleurs qui sentent que l'esclavage, c'est le travail déshonoré.

Hais enfin, Dieu merci! le voyage de M. Beecher n'aura pas été sans fruit. A Londres, encore' plus qu'à Mandiesler, sa victoire a été de celles qui laissent de longues traces. Le coup portera, celte fois.

Non que son discours soit sans tache. Mais quoi ! c^ même ajoute à la portée de l'événement. Nul doute qu'il n'ait déployé beaucoup d'éloquence ; mais il serait ficfaeux que son succès pût être attribué il son éloquence : ce succès, la cause qu'il a plaidée le réclame.

C'était cette cause, grande s'il en fut jamais, qui ava^ soufflé une si ardente impatience d'entendre l'orateur à tant de gens qui ne connaissaieut de lui que son nom; c'était elle qui, avant-hier, avait fait affluer vers Exeter-Hall, dès six heures du soir, — l'ouverlure du meeting n'éUut fixée qu'à sept — une multitude déjà toute frémissante d'enihoosiasme. Un torrent qui brise ses digues ne se précipite pas avec plus de violence que n'a tait la foule dès que les pqrftS ont cédé devant elle. J'en parle savamment, car j'ai failli

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LE FRÈltE DE HISTRIJSS BEECHER STOWE A EXETER-HALL 08

être étouffé. Bien qu'on n' admit que les billets payants, billets k UD shelling ou à une demi-couronne, In vaste salle regorgeait de monde, et il a fallu que la police intervint pour arrêter l'inondation. Des milliers de personnes ont été refoulées dans le Strand, et de là, dans les rues circonvoisioes, on eMes ont tenu, faute de mieux, un meeting en plein vent.

Entré des premiers, avec mon excellent ami Karl BUnd, je subissais depuis une demi-heure environ l'ennui de l'attente, qu'aggravait une chaleur à peine tolérable,. lorsque enfin l'aiguille a marqué sept beures. H. Beecber n'avait pas encore paru. Le cri : Time! timel a retenti. En même temps, quelques partisans du Sud, très-claîr-semés, faisaient circuler des placards où le président Lincoln était attaqué et ob H. Beecber lui-même était représenté comme ayant dit, au sujet de l'affaire du TretH : < Plutftt que de céder aux prétentions des Anglais, la guerre! » Sur ces plaards, les mots dâuge de sang, attribués k M. Beecber, étaient imprimés en caractères gigantesques. Ces feuilles passaient de main en main. On y jetait les yeux, et l'on souriait de mépris.

Cependant l'orateur n'arrivait pas, et une impatience mêlée d'anxiété se manifestait par le cri de plus en plus accentné : Time! lime! J'ai appris depuis la cause du retard. La foule au dehors était si dense qu'il avait été impossible à M. Beecber -de la percer. Des policemen ont dA le porter sur leurs épaules. Il entre enfin. Non, jamais je n'ai vu pareib transports d'eothou^asme. La salle entière était debout; le kurrah national retentissait comme un tonnerre; les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs mouchoirs. Et c'était bien, je le répète, la cause représentée en ee moment par H. Beecher qu'on applaudissait. La preuve.

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SI LETTRfïS SUR LANCbeTEHRE (iSes)

c'est que, dans ]e cours de U soirée, celte démonslratioD s'est reaouvelée avec un surcr<rit de passion, lorsque le nom de M. LîdcoIb est monté du cœur de l'orateur à ses lèvres.

Une chose véritablement ànouvante, c'est que, duraBt ceRe soirée mémorable, la salle n'a pas applaudi une seule fois sans qne ses applaudissemeals aient été prolongés et grossis par ceux de la rue. Eulre ceux du dedans et ceux du dehors, il y avait une communion d'idées si intime, » profonde , que les derniers acclamaient, sans l' entendre, t«ule parole gue les premiers avaient acclamée, pour l'avoir entendue. Souvent aussi, le meeting extérieur, harangué par des orateurs improvisés, poussait des cris d'enthousiasme qui, arrivant jusqu'à nous, produisaient sur le meeting inténenr une impression dont rien ne peut rendre le caractère toachant et solcsnel. Les âmes se pariaient et se répondaient i travers l'épaisseur des murs.

Ne vous exagérez point, toutefois, U portée de ce réàt. La réception faite k M. Beeeber par la ville de Londits n'efface malheureusement pas le souvenir de celle qu'il a reçue à Glasgow et k Liverpool. ici même, te grand meeting que je décris et qui a été tenu sous les auspices de la « société d'émancipation > n'a mis, après tout, en liuuère que les sentiments des classes populaires et de celte portion de la classe moyenne en qui l'élémeut intellectuel dotaÎBC l'élémest mercantile. C'est k peine si, parmi tes nombrws personnages qui figuraient sur la plate^forme, je pomrûs citer un seul représentant bien connu, soit du monde pabtique, soit du monde fashionable, soit du monde coauatrcial. Le fauleail, qu'on espérait voir occupé par M. BngU, l'était par uo modeste magistral de la Cité, le > city diaBberlain >. Des professeurs, des elei^men, des honaec d'étude et de sdenee, voilà ce qui constituait ce q>e j'appd*

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lE rilËRE DE HISTRESS BEBCHER STOWE A ESETER-HALL 96

leraîs volontiers la moelle du meetiug au dedans, le meeting du dehors appartenant presque tout entier h l'éléoieal populaire. Il est vrai que le Londres du mois d'octobre n'est pas le Londres du mois de juin.

Le Londres des célébrités politiques, des bomoies riches, des hoioiueB i la mode, de tous ceux <|ui ont le pouvoir, ou la prétention, ou la manie de suivre les usages, ce Londresli est à la campagne, aux bains de mer, en voyage, et il est joste de tenir compte de cette drcoBStancc. Hais je ae crois pas me tromper en affirmant que, si M. Beecber ét^t venu ici au niois de juin, au lieu d'y venir au mois d'octobre, le meeting formé pour le recevoir et l'entendre n'aurait pAs présenté une physionomie essentiellement différente de eëUe ipiB [H'ésentait celui d' avant-hier au soir.

n est possible, comme lord Russell s'est hasardé il le dira dans son discours de BUirgowrie, que les partisans du Nord aient la majorité; nuis l'influence en Angleterre est, moins que partout ailleurs, une question de chiffres. Qu'importe que numériquement l'Angleterre soit d'un cAté, si les < governîng classes > sont de l'autre? Or, il me parait certain que le Sud a pour lui précisément les classes dont l'inHuence agit d'une manière décisive sur la direction des affaires. C'est là le mal.

A ce mal il y a un remède. Que les armées du Nord réussissent à se concilier la victoire, et le Sud aura bien vite perdu dans les salons, dans les clubs, même dans les chantiers de Liverpool, les sympathies qui lui sont aujourd'hui acquises, — sympathies fort peu sentimentales de leur nature et qui ne tiendraient pas un mois contre h puissance du fait accompli. II ne sied qu'aux petites gens, aux gens du peuple et k ceux qui professentle culte des idées, de prendre feu pour la vérité, d'adorer la justice ^ cause d'elle-

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90 LETTRES SLR (.'ANGLETERRE (iSSS)

laëiiie et de demander compte au succès de la moralité de ses moyens avaat de plier devant lui.

L'espace me manque pour entrer daas l'analyse du discours de M. Beecber, qui, aussi bien, ne reuferme ri^ de tout à fait nouveau. Ce qui importe, c'est la mauifeslatioD qu'il a provoquée. Lorsque l'orateur a fait allusion à la saisie des vaisseaux cuirassés de M. Laird, sur l'ordre de lord Russell, il y a eu dans l'auditoire comme un frémissemeol de joie. Lorsque l'orateur a fait allusion ï la manière dont le Times traite les affaires d'Amérique, il y a eu dans l'aiditoire comme un frémissement de colère. ■ Trois grognements pour le Times », a crié une voix, et les trois grognements ont eu lieu. Ce n'est point la majorité qui, généralement parlant, fait les destinées de l'Angleterre, je l'ai dit et je ne m'en dédis pas; mais, dans les questions où les sentiments de cette majorité éclateut de manière h ne laisser aucun doute sur leur intensité, les classes gouvernantes soûl bien obligées de regarder derrière elles, pour voir si toute ta nation les suit et jusqu'où elle est disposée a les suivre.

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Samedi dernier, le révérend H. W. Beecher était traité dans Albion-Hotel, à Manchester, par de Dombreux amis. C'était un déjeuner politique. Le maire de Rochdale préàdait. Après déjeuner, les convives, au nom d'une cause chère à tous les bommes de cœur, ont adressé de solennels remercimeots au héros de la réunion et lui ont fait leurs adieux, car il est au moment, je crois, de quitter l'Ânglelerre.

Est-il besoin de vous dire quel est ce révérend H. W. Beecher qu'on fête ainsi dans la capitale du royaume du roi Colon? Le bruit de son voyage en Angleterre a àù parveuir jusqu'à vous. La lutte ardente, qui, provoquée ou plutôt ravivée par ses harangues , s'est engagée autour de son nom , a été, certes, assez bruyante pour voils être connue. Frère de cette célèbre mistress Beecher Stowe à qui l'humanité est redevable d'un des plus beaux livres qu'ait jamais inspirés l'amour de l'humanité, H. Beecher est venu de l'Amérique rappeler aux Anglais ce que beaucoup d'entre eux, hélas! commençaient à oublier, après l'avoir lu cependant d'tm cœur agité dans le roman de Vncle Tom's Cabin.

Étranges sont, en vérité, les révolutions que subissent quelquefois les tendances et les idées d'un peuple! Gomme

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98 LETTRES SUR l'aNGLETERRB (iB6B)

l'Anglelerre tressaillit le jour où le grand roman de mislress Beecher Stowe mit à ou devant elle les horreurs de l'esclavage I Pas une vois dissidente n'aurail osé s'élever. ici, à cette époque. Si jamais, parmi les femmes, it y eut un suc* ces de larmes, ce fut alors. Qui ne se souvient de cette leltre touchante dans laquelle les dames anglaises de tout raog adjurèrent leurs sœurs d'Amériipie d'user de leur douce, de leur puissante influena>, en faveur des mères à qui l'insliliitioD de l'esclavage permet qu'on arrache leurs enfants pour les vendre; en faveur des enfants dont, aux termes d'un code impie, leurs propres pères ont le droit de irafiquerî Quand elle fut écrite, cette lettre désormais impossible à eflacerde l'histoire del'An^lelerre, le Nord et le Sud n'étaient pas aux prises; le coton n'avait pas cessé de suivre sa ronte accoutumée*; le spectacle de la république de Wasbin^too divisée, déchirée, ensanglantée, n'était pas encore venu dnitner aux Anglais l'espoir d'être délivrés d'une rivalité impmtune. Tout cela est arrivé depuis, et depuis, — le œurse serre à cette idée, — il a fallu qu'à son tour madame Beecher Stowe adressât aux dames anglaises, aux tendres si^>taires de la leltre dont je parlais tout à l'heure, un appel qù est resté sans réponse, sinon sang écho !

Non, je ne connais pas dans l'histoire de phénomène plus douloureux que le changement qui s'est manifesté en Aogleterre, relativement à la question de l'esclavage, depuis la révolte des planteurs d'Amérique. On a vu la plus iafluenlf portion d'un peuple qui avait aboli l'esclavage dans ses propres colonies, au prix d'énormes sacrilices, applaudir au efforts et aux succès d'une armée composée de marchands d'hommes. On a vu des corsaires à l'usage des propriétaires de nègres sortir des ports d'un pays qui avait poursuivi le commerce des nègres sur toutes les mers. On a enteodii des

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hommes proclamer sainte, conforme aux enseignements de la Bible, conforme à la loi de Dieu, l'institution de l'esclavage, et cela dans un pays- où Wilberforce est ué I

Et, tenez, il y a quelques jours à peine, uii membre de la Chambre des Communes, H. Beresford fiope, arrachait, dans Liverpool, des applaudissements enthousiastes à un nombreux auditoire, en revendiquant pour l'Angleterre la gloire de sympathiser avec le Sud; en niant que, selon l'expression de lord Russell, les partisans du Nord formassent ici b majurilé; eu se moquant de l'attorney général, sir Roundell Palmer, pour ses scTupules relativemenl il l'observance d'une neutralité stricte; que dire encore? en paraissant souhaiter pour les paysans d'Angleterre la condition de ces heureux nègres qui, là-bas, sont si bien nourris, si bien ffitus, si régulièrement envoyés à ré<^lise.

Or, pendant que H. Beresford Hope insistait de la sorte sur les bienfaits, immenses et très-enviables, de l'esclavage, un autre membre du la Chambre des Communes, M. Lindsay, se faisait honneur devant une assemblée agricole d'avoir en ce moment chez lui deux bétes illustres, M. Mason et le colonel Lamar. Du premier, je n'ai rieu à vous apprendre que vous ne connaissiez déjà ; mais, pour que vos lecteurs soient en état de bien apprécier le sens des vertus hospitalières dont M. Lindsay se vante, peut-être serait-il nécessaire qu'ils fussent mis au courant des exploits qui font du colonel Lamariiu hôte illustre.

Malheureusement, voici le seul qui, dans ma^ mémoire, se trouve associé fi son nom. Il nous souvient d'un drame où figura un yacht nommé le Wanderfr. Le propriétaire de ce yacht l'ayant transformé en négrier, quatre cents pauvres Africains qu'il portait furent débarqués eu Géorgie. Mais qu'advint-ilî Que les autorités fédérales, averties à temps,

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100 LETTRES SUR l'aNGLETBRRE (iSSS)

ordonnèrent la saisie du vaisseau, le coadamnëreot, le mirenl en adjudication. Lamar, tel était le nom du propriétaire , le front haut, l'œil en feu, le poing fermé, se rendit sur le lieu des enchères; rossa, ■:— pardonnez-moi ce mot, qui manque au vocabulûre de la chevalerie, — le premier qui osa se présenter comme enchérisseur et racheta le yacht à un tiers de sa valeur, aux applaudissements de ses pareils. Hais le « New-York "Yacht Club » , dont il faisait partie, prit la chose au sérieux et ne jugea pas à propos d'avoir plus longtemps parmi ses membres un homme qui avait une si forte tendance à changer les yachts en négriers. Le Moming Star^ après avoir retracé les circonstances les plus saillantes de cette aventure, se demande si le Lamar qu'elle recommande au respect des peuples civilisés et k la sympathie des âmes chrétiennes est bien le même que celui dont l'amitié gonfle de joie et d'orgueil le cœur de U. Lindsay. En attendant qu'à cet égard M. Lindsay daigne dissiper nos doutes, je dois à la justice de reconnaftre qu'il est un acte, en tout cas, dont on ne saurait contester la gloire au colonel Lamar. Cest bien lui, pour le coup, lui l'ami et l'hôte de H. Lindsay, qui dernièrement appelait les agriculteurs du comté de Surre; à bénir avec lui, dans l'institution de l'esclavage, un divio décret de la Providence, attentive à sauver l'Afrique et à civiliser l'Amérique !

Oui, voilà les choses qui sont dites, qui sont écoatées, qui sont applaudies en l'année 1863 de Tère chrétienne, dans la patrie de Wilberforce.

Vous étonnerez-VDus, après cela, si je vous mande que H. Beecher, dans son voyage apostolique en Angleterre, a eu il traverser de cruelles épreuves; qu'il a été presque repoussé à Edimbourg, presque maudit à Glasgow, et bafoué à Uverpool?

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Hais serais-je équitable envers l'Angleterre, si je m'arrélais là? Non, non, grâce à Dieu! La justice, la civilisation, le christianisme, l'humanité ont aussi leurs soldais dans ce pays libre et y lèvent incessamment des recraes. Les capitaines, non plus, ne manquent pas i cette armée du droit. Le Sud, combattant pour le maiatien de l'esclavage, a contre lui le plus puissant des orateurs de l'Anglelerre, H. Bright, et le premier de ses penseurs, M. John Sluart Hill. Si les salons de Londres et les chantiers de Liverpool retentissent de vœux formés en faveur du Sud, le Nord a l'ardent appui des ateliers de Londres et du Lancashire. Si le courant des idées, en haut, va dans une direction, il va, en bas, dans une direction diamétralement contraire. Si le triomphe du Sud est désiré vivement par l'aristocratie, le triomphe du Nord ne l'est pas moiiisvivement parle peuple. Ici, l'inHuence politique et sociale, là l'influence morale, numérique-, et, entre ces deux forces, un gc:ivernement qui cherche dans le niainlien de la neutralité un moyen de n'irriter à l'excès ni la première ni la seconde.

J'ai constaté l'insuccès de H. Beecher h Liverpool, dans un meeting où dominaient les constructeurs â'Aîabamas et leurs agents : it ne faut pas que j'oublie de constater son succès à Manchester, dans un meeting où dominaient les hommes du peuple. Hais ce qu'il convient surtout que je signale à votre attention, c'est ce que j'ai vu et entendu, l'aulré soir, k Londres, dans Exeter-Hall. De pareilles scènes consolent de bien des 'douleurs, et celie-ci ne s'efiàcera jamais de mon souvenir.

La foule était immense. Immense aussi a été l'enthousiasme qui s'est manifesté, et lorsque l'orateur est entré dans la salle, et lorsque le nom de M. Lincoln a été prononcé, et chaque fois que l'abolitioB de l'esclavage a été annoncée

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comme le dénoûment inévitable de la prodigieuse lutte qui déchire le nouveau monde.

Il est vrai que c« meeting, (rès -imposant par le nombre, l'était moins par la position polilique et sociale de ceux qui le composaient. Aucun personnage hors ligne n'occupait le fauteuil. On n'avait à inonlrer du doigt sur la plate-forme aucun de ceux dont le nom, quand ils paraissent en public, monte à toutes les lèvres. Ce que le meeting représentait, c'était la portian la plus recommandable et la plus éclairée de la classe moyenne, unie au peuple.

A Liverpool, sentant bien qu'il avait affaire Ji des marchands, H. Beecher s'était étudié à n'envisager la question de l'esclavage que sous son aspect pour ainsi dire commercial. Ce n'est pas, en effei, au point de vue de la production et de la distribution des riche.<ises seulement que le travail esclave est funeste : c'est aussi au point de vue de leur consommation. Au producteur il faut, pour que ses efforts ne soient pas frappés de stérilité, des consommateurs et des consommateurs qui payent. Or, l'esclavage consomme peu et n'achète pas. Dans le sud de l'Amérique, sur une population de douze millions d'hommes, il y a huit millions de blancs et quatre millions de noirs. Si le Sud l'emportait sur le Nord, qu'arriverait-ilî L'esclavage, dès qu'on le condamne ï rester sur place , se dévore bien vite lui-même. 11 ue saurait vivre qu'à la condition de s'étendre. Les planteurs le savent, et c'est pourquoi ils se montraient, avant la guerre, si impatients d'inoculer aà\ territoires annexés le venin de l'esclavage. Ils n'eurent pas d'autre but quand ils arracbèrent le Texas au Mexique. Vainqueurs, nul doute qu'ils ne cbiircbassent et ne réussissent à agrandir d'une manière formidable le domaine du fatal principe pour lequel ils se sont armés. La question est donc de décider si les villes

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■EUE SUJET }Dt

industrielles de ce pays, Hanchesfer, Liverpool, Gla^ow, Paisl«y, ShefSeld, etc., sont iatéressées à voir substituer, sur le marché aniéricaia, une classe de consommateurs appauvris parla servitude à une classe de travailleurs enrichis par la liberté.

Telles étaient les considérations que M. Beecher avait cru devoir développer k Liverpool : devant son auditoire de Londres, il a fait appel ii un sentiment plus élevé, et il a recherché tout d'abord de quel côté éiait la justice dans cette grande querelle.

On a beaucoup dit et beaucoup répété eu Angleterre que l'esclavage n'était pour rien dans les déchirements des États-Unis; que, si ceux du Sud avaient brisé leur contrat avec ceux du Nord, c'était uniquement parce que les premiers se sentaient lésés par ce contrat, parce que leurs intéiiits de peuple agricole souffraient cruellement d'une alliance trop étroite avec un peuple manufacturier; parce qu'en un mot l'Union était pour eux une camisole de force dans laquelle ils étouffaient. Oui, voilà ce que les partisans du Sud ici ont exprimé sous toutes les formes, ont exprimé sur tous les tons. L'argument était si commode! Il était si bien imaginé pour sauver les partisans du Sud du flétrissant reproche de sympathiser avec l'esclavage; ! Que dis-je? il leur permettait si bien de se poser en défenseurs du droit, en champions de l'indépendance d'une nationalité proclamée? Ces pauvres planteursl Hais leur cause, c'était celle de l'Italie frémissant sous le joug de l'Autricbe, celle de la Pologne soulevant ses chaînes. A ce déplorable sophisme H. Beecher a répondu par la lecture d'une pièce écrasante.

M. Slephens est aujourd'hui vice-président de la confédératiou du Sud et, eu cette qualité, voué corps et âme à la

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104 LRTTRES Stll L'aKCLEJEHRE (iSSs)

cause de la séparation; mais il y eut uo temps où niil ne voyait plus clairement que lui tout ce que cette cause avait d'inique, tout ce qu'elle entraînerait de malheurs, tout ce qu'elle contenait de sang. Aussi, quelle fut son attitude, quel fut son langage, lorsque, au mois de janvier 1861, la question de la séparation fut agitée dans la convention de l'État de Géorgie? Rien de plus pressant, de plus décisif, de plus pathétique même que le discours qu'il prononça, dans cette occasion , pour arrêter ceux de son parti aux bords de l'abioie sanglant. Que préteodaient-ils faire! Comment pourraient-ils jamais se justitier aux yeux du monde d'avoir ainsi couru au-devant d'une épouvantable guerre civile? Quels étaient leurs griefs? Éiait'il un seul de leurs droits que le Nord eût assailli, un seul de leurs intérêts que le Nord eût méconim? Lorsque le Sud avait demandé, pour ses esclaves, la représentation des trois cinquièmes dans le Congrès, estce que cette demande ne lui avait pas été accordée? Lorsque le Sud avait exigé que tout esclave fugitif cherchant asile dans un État libre fût saisi et ramené à son maître, est-ce que cette exigence n'était pas devenue partie de la constitution et n'avait pas reçu de la « Fugitive Slave Lam », en 18S0, une consécration spéciale? Lorsque le Sud avait c"Rvoité de nouveaux territoires où il pût étendre l'iDstitulioa de l'esclavage, est-ce qu'on ne lui avait pas livré la Louisiane, la Floridti, le Texas? Est-ce que, loin d'avoir été opprimé par le Nord , le Sud n'avait pas eu, pendant presque louJe la durée de l'Union, la part du lion dans la direction des affaires fédérales, dans la conduite du Congrès et du Séo», dans* le maniement des forces de terre et de mer, dans le choix des fonctionnaires publics?... Ici, les chiffres dounés par M Stephens sont d'une telle éloquence qu'il faut les laissser parler. Ont été fonruis à l'Union :

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NËHB SUJET lOS

Par le Sud. Par le Nord.

Présidents 60 24

Juges de la cour suprême IS 11

Présidents temporaires du Séiiat. .34 II

t Speakers » 23 12

1 Attorneys gênerais » 14 3

Ministres à l'étranger 86 S4

Sur l'ensemble des fonctionnaires

divers dans le département du

pouvoir exécutif, environ. . . . 2/3, environ l/â

Et maintenant, si l'on songe que le Nord, si mal partagé, l'emportait néanmoins sur le Sud par sa population, par l'étendue de ses relations commerciales, par l'impcwlauce relative du contingent qu'U fournissait soit à l'armée, soit à la marine , et si , d'autre part on réOcchit que c'est le viceprésident actuel de la confédération qui se trouve avoir dressé le tableau statistique que H. Beecher a présenté l'autre soir à l'auditoire d'Exeter-Hall, de quelle stupeur ne sera-t-ou pas saisi en se rappelant le bruit que certaines gens ont osé faire de ce qu'ib appelaient l'oppression du Sud?

La vérité est, au contraire, comme l'orateur l'a démonUé, qu'avant la sépai'ation c'étaient les hommes du Sud qui aVaient la haute main dans les affaires, eux qui avaient rçmpli les tribunaux de leurs aftidés, eux qui disposaient des emplois, eux qui donnaient des ofSciers aux soldats et aux marins recrutés dans le Nord, eux qui dominaient en un mot. Et certes, ils ne pouvaient reprocher au Nord de vi»er l'esclavage au c4Eur, puisque, même après que la guerre a éclaté, les fédéraux n'ont écrit sur leur bumière d'autre

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loe LETTRES SUR l'angIeterre (ises)

devise que celle-ci : « Rétablissement de l'UnioD ■ , t^int ils craignaient, inén)e alors, de violer, en menaçant l'esclavage, le contrat Tédéral qui faisait dépendre l'existence de celle horrible institution du priocipe de la souveraineté des Étals I

La vérité est que la constitution obligeait le gouvernement fédéral à respecter l'esclavage , considéré comme inslitulios locale; mais ce qu'elle ne l'obligeait pas à permettre, c'était son extension aux territoires annexés. Cetie extension, le Sud la jugeait nécessaire à ses intérêts, tandis que le Nord, à qui son contrat ne l'imposait pas, la repoussait. La crise est sortie de là. Le jour où l'élection de M. Lincoln a fait passer le pouvoir fédéral en d'autres mains que celles du Sud , et a , de la sorte , enlevé au Sud l'espoir d'employer le pouvoir fédéral à changer un principe toléré en un principe conquérant, Ica planteurs ont pris les armes. Le jour où le Sud a cessé d'être le maître, il s'est dit opprimé.

Mais, dès que l'esclavage sortait de l'Union, n'était-il pas du devoir du gouvernement fédéral de le traiter, sans plus attendre, en ennemi public? M. Beecher s'est étudié péniblement à montrer comme quoi, sous ce rapport, le gouvernement fédéral était sans reproche. Là, il faut bien le recoDnaitre, a été la partie faible de son discours. Si , dans les circonstances terribles où le plaçait la révolte du Sud, le Nord avait eu l'heureuse audace de faire tenir dans sa cause celle de l'humanité tout entière, quelle force n'aurait-il paspuisée dans les sympathies du monde, et avec quelle inviocible autorité q'aurait-il pas imposé silence aux antipathies de la pordoD la moins généreuse , mais la plus iuaueaie, hélas 1 du peuple anglais ! — Mais ne fallait-il pas désarmer, au sein même des Étals-Unis, le mauvais vouloir des démocrates, leur présenter le seul drapeau autour duquel ils pus-

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