‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sér (volume 2)Chapitre 73 sur 97 · LN REGARD JETE EK ARRIERE · texte numérisé non relu

LN REGARD JETE EK ARRIERE

d'Indous effarés dès qu'elle les aurait touchés de sa houlette d'airain? Quaut à vous, peuples rivaux, qui seriez tentés du vain désir de disputer à l'Angleterre la proie nonqiiise, paraissez, elle vous défie ! Elle est si naturellement, si invinciblement propriélaire des Indes, que, vînt-elle par impossible' ï se les laisser prendre, il ne lui faudrait pas dix ans pour le» ramener sous sa loi. Les nations jalouses de tant de grandeur n'ont qu'à s'accoutumer au chagrin de la savoir immortelle! Avant la fin du mois, quatorze mille soldats de la race anglo-saxonne auront quitté les rivages de la Grande-Bretagne. D'ailleurs, le commandant en chef dans les ludes marche déjà sur le foyer de la rébellion, en concentrant sesforces. On ne parle pas de victoire. C'est le, code même ds l'humanité, que les auteurs des massacres de Delhy ont outragée, qui fournira contre eux la justificatton d'un appareil de vengeances à faire, pour des siècles, pâlir l'Orient .'

Voilà, Monsieur, avec quelle indifférence dédaigneuse, avec quellt; habileté romaine ii voiler ou à nier les revers, parla le Times.

Et pourtant c'éiail avec des soldats tirés de son propre sein et campés au milieu des peuples conquis que Rome maintenait ses conquêtes. Mais l'Inde, tombée sous la domiuatton d'une compagnie de marchands transformés en souverains par un fabuleux concours de circonstances, l'Inde ne pouvait être conservée aux mêmes conditions; et ce n'est pas une des moindres merveilles de son asservissement, qu'elle-même ait été amenée à livrer aux vainqueurs la force militaire qui sert de base à leur empire! Le fait est que l'armée anglo-indouc ('l;iit composée de trois sortes de troupes : troupes européennes appartenant à l'armée royale, troupes européennes appartenant à l'armée de la Compagnie, troupes indigènes commandées par des officiers européens.

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1S4 LETTRES SUR l'aNGLETEHRE (iSâs)

Hais que l'année recrutée parmi les indigènes fût de beaucoup la plus nombreuse et constituât le fond même des forces britanniques dans les Iodes, c'est ce que l&s chiffres suivants vous mettront en état de juger. En 1830, — j'extrais ces cliiffres du livre de Mac CuUocb, — l'armée anglaise proprement dite des Indes s'élevait à 36,583 hommes; celle des indigènes à 157,753; celle des indigènes auxiliaires à li 1,500. Depuis, les chiffres s'enflèrent de manière à rendre la proportion encore plus frappante, et eu 1 857 on n'estimait pas fi moins de 300,000 hommes l'ensemble des soldats indous, ou cipayes, répandus dans les trois présidences qui forment, aux Indes, les grandes divisions de la dominalion anglaise, savoir : la présidence du' Bengale, celle de Madras et celli! de Bombay.

Ainsi, l'Angleterre aux Indes, singularité menaçante, était protégée par les baïonnettes d'un peuple qu'elle avait vaincu et qu'elle opprimait ! Est-il besoin de dire, après cela , que l'obéissance des cipayes , et une obéissance absolue, était pour l'enipire indou-britanuique une question de vie ou de mort? Dans son livre du Gouvernement de l'Inde, Halcolm a écrit : < Appuyés sur le courage et la Tidélilé jusqu'à présent inébranlables de l'armée indigène, nous pouvons pro<:éder avec hardiesse à toute réforme ; mais que ce point d'appui vienne à nous manquer, l'édifice tout entier de notre pouvoir s'écroule. » Lors de l'insurrection de Vélore, c'en était fait^e la dominjiiun anglaise dans l'Inde, û un régiment de cavalerie indigène, par attachement pour le colonel Gillcpsie, ne se fût décidé à charger les rebelles. ûu'est-(;e qu'un empire dont la destinée a pu tenir h la conduite d'un seul régiment, et la conduite de ce régiineat, aux sympathies qu'un seul homme se trouvait lui avoir inspirées !

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UN REGARD JETt EN AHItlËHE 185

Eh bien, qu'arriva-t-il eo 1857 ! Voilà que, dans la plus importante des trois présidences, celle du Bengale, les cipayes s'emportent ans derniers excès de la révolte ; ils massacrent leurs orficiers; ils égorgent des femmes et des enfants ; ils renouvellent les scènes de fureur qui épouvantèrent et ensanglantèrent Saint-Domingue. 11 n'y a plus k en douter : cet esprit de désaffection dont on s'enlretenatt depuis longtemps à voix basse et sans vouloir y croire, il éclate en violences terribles. Et ce ne sont pas les Indous seulement qui se soulèvent, ce sont les Musulmans, ce seul les descen« dants de ces guerriers du Prophète qui précédèrent tesAûglais dans la conquête des Indes. Ce n'est pas tout encore. Est-il vrai que dans les districts embrasés par la révolte, la population a fait cause commune avec les soldats; que les affaires y sont arrêtées; qu'on y refuse le payement de l'impôt; qu'h Calcutta, ou a saisi entre les mains d'un officier iodigèue du 3' d'infanterie une correspondance attestant l'existence d'un complot dont le but aurait été de soulever toute l'armée? Vainement chercherait-on des motifs de se rassurer dans les offres de service venues, eu cette circonstance critique, de certains princes indiens, le Maharajah de Gwalior, par exemple, le rajah de Jindh, etc., on en cite quelques-uns, mais les autres? Et d'ailleurs, comment savoir si ces princes n'attendent pas que la rébellion s'étende pour s'y joindre, comme firent les nobles dans la Vendée pendant la Révolution française? Est-il siij)posable qu'ils nourrissent dans leur cœur des sentiments d'affection bien sincère à l'égard de ces fiers étrangers qui ont renversé dans l'Inde tant de trônes, humilié ou dépossédé tant de petits potentats, et fait acheter si cher à ceux qu'ils ont laissés debout, l'aumâne de leur lyrannique protection? Que de douleurs jusqu'ici muettes, que de colères jusqu'ici cachées, risquent

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de faire eiplesion, le jour od il deviendra lûen évîdenl que les chiens se sont retournés contre les clissseurs !

Et n'était-ce donc rien que cette coïDcidence fatale entre les troubles de l'Inde et la guerre déclarée à la Chine? La nécessité de combattre les Chinois n'était-^tlu pas de nalOFeà affaiblir les ressources que réclamait la nécessité de comprimer la révolte des cipayes? Une chose qu'il convenait de ne point perdre de vue, c'est que la Chine et l'Inde étaieor séparées par un voyage d'une semaineloiit an pins, et qoe, de Calcutta it Canio», len nouvelles arrivaient en quatre f<RS moins de temps qu'il n'en fallait pour qu'elles parvinssent eo Angleterre. Quel cRet ne produirait pas en Chine le récitdes scènes san};lHQtes de Delhy?

Mais l'Angleterre est douée de ce génie qui ajoute tant de force h la force : la constance; elle aurait droit de se parer de cette belle deviso d'un de ses régiments : Nous tomneâ dvri à mourir. Elle ne s'effraya donc pas outre mesure des tragédies du Bengale : elle sentait qu'elle sortirait triomphante de celte épreuve. Mais ce qui était inquiétant dans l-'ÎDMirrection des cipayes, c'était moins le fait que le.«yti^ Uhne. L'incendie éteint, qui empêcherait le feu de couver sous la cendre? el s'il était vrai que la constitution même de l'empire indou-britannique portât en elfe des germes de mort, leur développement ne serait-i) pas puis^mment activé par la rupture du lien moral qui avait jusqu'à ce jom* uni aux officiers européens l'armée indigène des Indes?

Là était la vraie question, et on le comprit si bien en Angleterre que tous les esprits sérieux s'y occupèrent de la rediercbe des causes générales auxquelles ces tristes événements avaient dû naissance.

Prétendre qu'ils étaient le produit éphémère d'une circonstance purement accidentelle, c'est-h-dire l'idée répan-

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us RBfiÀRD JETli EN AADlËlie let

due parmi les cipayes que leurs carluuehes avaient élé frottées avec une graisse sacrilège, et qu'ea y touchant ils encouraient l'irréparable malheur d'être déchus de leur casle, cela était bun pour masquer la gravité de la situation, voilà tout.

Ce n'est pas qu'une pareille idée, si les cipayes l'avaient eae réellement, ne fût de nature à les soulever, car La caste est l'élément inlégrant de la société indoue. Il n'y a rien de comparable ii llindomplable fanatiane qui enchaîne l'Indou aux usages et aux préjugés propres à la caste dont il fait partie. Les violer en quoi que ce soit, plutdt la mort. Et malbeur i qui perd sa place dans sa caste ! il perd sa place dans la vie. Nulle porte ne s'ouvrira plus sur son passage; ses amts craindront son approche comme celle d'un pestiféré; ses frères et ses sœurs fuiront ses embrassements; sa mère même aura peur de l'aimer! Nul doute que des hommes dbposés il redouter de telles conséquences, si sentfalables aux effets de l'excommunication au moyen âge, oe soient capables de tout ponrles éviter.

Mais il faut remarquer que, dans la circonstnnce dont il s'agît, c'est à peine si les cipayes pouvaient avoir sérieusement la crainte qu'on leur supposait. Esf-ce qu'ils n'avaient pas reçu de leurs officiers, il cet égard, les assurances les plus formeltes, les plus solennelles? El si l'on voulait absolument que le refus de croire h ces assurances eAt seul engendré la révolte, comment expliquer la part qu'y avaient prise les soldais inaiiométans? Aussi bien, IV^sprit d'insubordination qui s'était révélé à Meerut avec tant de violence avait depuis longtemps déjà envahi l'armée; plusieurs rapports en avaient d^oncé les progrès; 1« gouvernement central était »erti, et la nature radicale des réformes que proposèrent, en i86T, ceux-là mêmes qui cherchaient à montrer l'événe-

rse LBTTHES SUR l'aKCLBTERRE (1863)

meni sous son moindre côté, prouva de reste que le mal tenait !t d'autres causes, très-générales et très-profondes.

C'est qu'en effet, il faut bien le dire, les Anglais, en s'emparanl des Indes et en les gardant, n'avaient eu d'abord d'autre objet que d'en tirer de gros revenus. Il n'y avait eu la ni mélange des civilisations, ni mélange des races, ni rapprochement des croyances religieuses; et l'indou, sous le poids d'un impôt territorial écrasant, était entre les mains de la compagnie des Indes ce qu'est la canne soumise au pressoir.

Le 1" juillet 4SS7, le Bombay Times publiait la liste des régiments en rébellion ou désarmés : le seul aspect de celte liste émeut. Jamais chiffres ne parlèrent ud langage plus tragique. Troupes mutinées : 37 régiments d'infanterie indigène, 3 régiments d'infanterie irrégulière, 5 régiments de Cavalerie légère, 3 régiments de éavalerie irréguUëre; plus, 8 compagnies d'artillerie, le corps entier des sapeurs et mineurs à Roorkee, la moitié du corps des sapeurs et mineurs à Meerut, le contingent de Mslwali (artillerie et cavalerie), les ( Body guards, > contingent de Gwalior (artillerie, cavalerie et infanterie). Troupes désarmées : 16 régiments d'infanterie indigène, 3 régiments de cavalerie légère, f régiment de cavalerie irrégulière. Troupes licenciées : l régiment d'infanterie indigène, celui de Barrackpore. Le nombre des régiments qui avaient cessé de figurer sur le tableau de l'effectif de l'armée du Bengale était donc de 70, sans compter les divers corps énumérés ci-dessus : sapeurs, mîoeura artilleurs, gardes du corps.

Aussi, de quelle conclusion le Bombay Times faisait-il suivre la sinistre éuumération ? Tue Bengal native arnt has CEASED To existI Et ces mots, lancés par dessus les mers,

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UN BECAUD JETfS EN ARRIÈRE IBO

retentirent dans chaque cœur anglais comme le son d'une cloche funéraire.

Qu'un médite ces ligues, écrites sur le tbéâtre mâme des événements : « We hâve got to ike end ofthis terrible lût, and feel thaï any auempt to heiglen ils stgnificance by comment tcould be misplaced. The empire is pasêing • through a most terrible crists in its history, and we are iooking witk much anxiely for reinforcements of European troopt. — Nous voici à la lin de cette liste l£rrible, et nous sentons combien serait déplacée toute tentative pour en faire ressortir la signification par des commentaires. L'empire traverse une crise formidable, et nous attendons avec une vive anxiété des renforts de troupes européennes. >

N'y eût-il eu d'engagé que l'élément militaire, c'était beaucoup. Et cet élément militaire dompté, le problème était loin d'être résolu ; car on ne pouvait perdre de vue que le soulèvement des cipayes, quelle qu'en fût l'issue, changeait de fond en comble les conditions du maintien de l'empire indou-brilaimique ; qu'une tentation bien dangereuse venait d'être offerte à l'ambition russe; que les Anglais, perdus et comme noyés, k trois mille lieues de leur pays, au sein d'une population immense, ne devaient désormais se flatter de la tenir assujettie qu'au moyen d'une masse considérable de troupes européennes; que ces troupes, soumi'ses i l'action d'un climat dévorant, auraient besoin d'être sans cesse renouvelées; que de tels transports à de telles distances n'auraienl pas lieu sans entraîner des dépenses énormes, et que, si la Compagnie des lades était déjà obérée, un gouffre d'une effroyable profondeur menaçait de s'ouvrir.

Hais quoi ! était-il possible de ne voir qu'une simple mutinerie militaire dans une insurrection qui, en quelques jours, s'était déclarée sur tant de points divers, avait poussé au-

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devant de la mort tant de milliers d'hommes, elles raonlrait animés d'une rage inapaisable? Plus on soQgeatt que les ripayes étaient bien payés et que leur condition matérielle était supérieure à celle des autres Indous, plus il devenait nécessaire de chercher une explication proronde à des fureurs doDt il n'y avait d'exemple, dans l'Iiistoire, que là où elles avaieW pu être engendrées, soit par rim|>atience de briser un joug moralement odieux, soit par un entrainement fanatique. Or, dans Tun on l'aittre cas, il était difficile de concevoir que le sentiment qui avait déchaîné les cipayes fût entièrement étranger à une population au milieu de laqiielle ik s'étaient formés, et i laquelle les (illachaieirt tous les KeK du sang, de l'éducation, des préjugés, des mœurs, de la religion, de la nationalité.

Que le gros de In population ne se fdt pas immédialem«it levé, cela se concevait, du reste, de la part de pnysans sans armes, sans organisation, sans point de ralliement, sans isâr tiative, sans chefs, dispersés par petits groupes sur une vaste étendue de territoire, façonnés de longue main k l'obéissance, et soumis encore à l'empire de ce souverain prest^ qui, depuis deux siècles, entoure en Orient le nom et la puissance des Anglais. Et toutefois, même à n'envisager que ee côté de la question, que de signes alarmanls! Si le soulèvement n'avait rien de national, pourquoi domt avait-il fallu imposer silence 1) toute la presse imlicnne? Pourquoi li révolte des soldats indigènes s'était-elle étendue tout d'»bord k la totalité des eamp-foUotiters et du bazaar peopUÎ Pourquoi les domestiques mêmes des olliciers s'étaieul-ilt sur-le-champ tournés contre eux? Pourquoi un grand nombre de courriers et de bateliers du Gange avaient-ils fait cause commune avec l'insurrection? Pourquoi, enfin, les troupes anglaises avaient-elles déjà mis le feu à plusienrt

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