MORT DE THACKERAY
Du reste, son amère philosophie n'avait sa source ni dans une humeur naturellement chagrine, ni dans les habitudes d'une vie retirée et morose.
Il rechercliail le monde; il fréquentait les salons d'où la gaieté n'est point bannie; il était bon compagnon; il était ami généreux et délicat. Voici une anecdote qui est à ma connaissance personnelle, et qui montre Thackeray sous un trop aimable aspect pour que je résiste au plaisir de vous la raconter.
II y a quelques années, les journaux de Londres annoncèrent qu'un Français, dont il est inutile que je vous dise le nom, allait donner en anglais, dans le quartier de Saint- John's Wood, ce qu'on appelle ici une lecture. Au nombre de ceux qui, mus par un sentiment de bienveillance délicate et de curiosité hospitalière, songèrent à aller l'encourager de leur présence, Thackeray fut des plus empressés. La lecture finie, l'administrateur (manager) de l'institution littéraire de l'endroit crut devoir, je ne sais .1 quel propos, recommander aux assistants de ne pas sortir sans prendre garde li leurs poches, la foule étant très-serrée aux portes. Cette recommandation, adressée à un auditoire composé de personnes très-respeclables, dont quelques-unes très-distinguées, fit un fort mauvais effet.
11 y en eut qui réclamèrent, et nul n'éleva la voix avec plus d'éloquente vivacité qu'un inconnu très-bien couvert, qui était assis à cité de M. Robert Bell. Non content de parler, l'iDConnu gesticulait, et cela d'une manière étrangement animée ; < N'est-ce pas, monsieur, disait-il à M. Bell, qu'un pareil avis est indécent, insultant! Pour qui nous prendon? etc., etc., etc... » Après avoir exhalé de la sorte son indignation, le susceptible inconnu s'éclipsa; et lorsque M. Robert Bell, voulant savoir combien de temps la Ucture
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154 LETTRES SUR L'àNGLETERAE. (i86S)
avail duré, consulta sa montre, il se trouva qu'elle lui avait été vdée. Thackeray apprit de son excellent ami Robert Bdl, séance tenante, cette triste aventure, et l'invita à diner pour UB des jours suivants. Le jour venu, autour d'une table éfxsée par la présence de pluùeurs faoBunes d'esprit, H. Robert Bell alla prendre place, et ne tarda pas â mâr un joyeux assaut à soutenir, relativeroeot à un article de lui, lrès-reinar()ué et très-remarquable, qui avait para dans le ComkiU Magazine, alors sous la direction de H. ThuLeray, — arlicle contenant un expasé fidèle, sérieux et philosophique des faits de apirVlûnw, do&t l'autew avait été témoin dans une séance donnée par M- Home. U. Robert Bell est un admirable causeur, plein de bon sens britaniûqHe et de verve irlandaise. Les questionneurs trouvèrent donc ii qui parler, el chacun lit merveille. Le lendemain, un messager mystérieux arrive chez M. Robert BelL, et lui remet sans pouvoir dire qui l'envoie, une boite dans laquelle était nu billet ainsi conçu ou à peu près : c Les esprits présentent leurs compliments k Robert Bell, el, pour lui témoigner leur gratitude, ils ont l'honneur de lui faire tenir la montre qu'on lui a volée. » C'était eSectivement une montre que la txtiu conteaait, mais uae nwntre beaucoup plus riche que celle qui avait disparu.
M. Robert Bell pensa tout de suite à Tliackcray et hii écrivit, sans s'expliquer davantage : i Je ne sais si c'est vous... Mais cela vous ressemble bien ! > Thackeray répondit par l'envoi de son portrait dessiué de sa main en caricature sous la forme d'un esfNrit ailé, avec robe doltante et lunettes sur le nez. Thackeray s'était d'abord adonné k la peinture, el, s'il eût suivi sa première vocation, peut-être serait-il arrÎTJ à manier te pinceau aussi bien que la plume. Ce qui est sâr. c'est que le dessin eu question — je t'ai vu — était à voos
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• hout de thackerav sss
faire rire aux larmes. Il émit accompagné d'un billet dont voici la teneur : i L'esprit Gabriel présente ses compliments à H. Robert Bell et prend la liberté de lui faire passer le portrait de la personne qui paye pour la montre. > Je me hâte de vous prévenir ()ue celte traduction est détestable, et que les mots gut paye pour la montre remplacent par une expression vulgaire et plate les mots anglais < itha stood ihe watch, > lesquels appartiennent au langage de l'argot britannique (slang), et sont, malheureusement, intraduisibles.
Ne voilà-t-il pas une charmante petite histoire, ditesmoi? Que de gr.1i'e, que de délicatesse, que < d'humour » dans cette inspiration d'un ami qui, pour punir sou ami d'avoir fait aux esprits l'honneur de parler d'eux, liii envoie, le sourire sur les lèvres, un magnifique cadeau! Honorable pour Thackeray, c«tte anecdote l'est aussi pour Robert Bell, capable d'avoir inspiré de tels sentiments à un tel homme. C'est pourquoi j'ai k la consigner ici un double plaisir.
Encore un trait cnractérislique, et j'ai fini. Bans Thacke* lay, cet écrivain si terriblement subtil, il y avait un homme naiï ; dans cet écrivain d'une verdeur si redoutable, il y avait uo homme singulièrement timide. Dans le monde il paraissait embarrassé, et si sa conversation n'était pas lrès-bri)Iante, c'est — je l'ai toujours supposé du moins — parce qu'elle se ressentait de cet embarras. Sa sensibilité avait quelque chose de si féminin, que je l'ai vu en cerlaiocs circonstances rougir comme une jeune fiHe. Si l'on me demandait d'expliquer en deux mois ce que je pense de son génie, je dirais :
C'est UD génie né de l'unioa d'un esprit extraordiuairement sagace avec une âme tendre et candide.
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LETTRES SUR L'AWCLETERnE'(l8a3)
Le jour Ae Noël est déjà loin, maïs les fêtes de Noël durent encore. Pour les uns, rien de plus gai que ces fêtes; pour les autres, rien de plus triste. Sans parler des pauvres, au fiiyer desquels la joie trouve si peu de place, à combien de ceux qu'on nomme les heureux, Noël n'apporte-t-il pas des pensées sombres* Le gai banquet de famille; le ptumpudding traditionnel s'étalaut sur la table d'un air triomphal; les êtres, grands et petits, vieux et jeunes, qui s'atment sous le même toit, groupés autour d'un feu qui flambe; les faces animées et l'adorable babil des enfants chargés de cadeaux; les danses folles*, les baisers dérobés sous le gui; au dehors, les théâtres pleins; le peuple se pressant pour voir les pantomimes nouvelles ; les boutiques faisant élinceler leurs trésors sur le passage de l'aclieteur pressé de se défaire de son argent..., tout cela est charmant sans doute pour ceux qui ne portent pas encore ou ne portent plus le deuil du passé. Mais que ne doivent pas souffrir ceux qui ont à se rappeler qu'au souper de Noël il y avait, l'année précédente, un convive de plus.. ; ceux qui, dans le salon ofi U famille fait cercle, ont k se dire, les yeux fixés sur un fauteuil vide : * A pareille époque, il était là ! •
Eh bien ! cette douleur, que rend plus amëre le bruit des joies environnantes, les filles d'un des princes de la liltéra-
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MÊME SUJET XBI
ture moderoe vienoeot d'être coodamoées à la resseotir, et avee quelle aggravalion de circonsU)DC«s, juste ciel! La veille, oui, la veille même de Noël, William MaVepeace Thackeray a élé trouvé mort dans son lit. Depuis longtemps il souffrait de spasmes d'estomac, mais personne ne l'aurait cru si près de sa fin. Peu de jours avant la catastrophe, Charterlioiise, l'école où il fut élevé, l-'avaii vu s'asseoir, souriant et plein de vie, h une table dressée pour fêter des souvenirs d'enfance. On peut dire que la mort est entrée chez lui sans frapper à la porte.
L'auteur de Vanily Fair, de Pendennis , des Xetocomes, manquait essenliellement de l'art qui constitue ' le romancier, et que sou grand rival, Charles Dickens, possède si bien : l'art d'intéresser par l'action. Les romacs de Thackeray peipcnt la vie, mais ils ne la montrent pas en mouvement. Ils abondent eu observations, mais ils sont très-pauvres en incidents. Ils parlent beaucoup â l'esprit, peu au cœur, et presque pas aux yeux. Les drames qui s'y développent sont de ceux qui n'ont une scène que dans le monde des intelligences. Les personnages y vivent sans se remuer. L'intérêt qu'oD y prend est d'une nature presque exclusivement philosophique. C'est assez dire que, dans Thackeray, l'Angleterre n'a pas à pleurer le départ définitif d'un romancier; mais elle a, bien cerlainement, perdu en lui un moraliste égal à Addison, un humoriste presque égal h Slcrne, et on satirique supérieur k Swift, — supiérieur Ji Swift, en ce sens que Thackeray avait ce que S^vift n'eu) pas, j'en ai peur : une âme.
En effet, loin .d'être, chez Thackeray, le résultat d'un aracti.'1'c morose, d'un esprit chagrin, d'un cœur méchant et jaloux, la satire n'csl, dans l'auteur de Vaniiy Fair, que
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'tS8 LETTRES SRR L'ANGLETERRE (iSdS)
le cri vengeur de la sensibHilé qui s'indigne et de l'honDêtclé aux abois. Doué Ji la fois d'un coup d'oeil sûr, d'une sensibilité presque féminine et d'une candeur prompte à s'ef- &roucher, Thaciieray avait beaucoup vu et beaucoup souffert de ce qu'il avait vu. Son expérience, fruit de longs voyages, éiait considérable et variée. Né h Calcutta en 1811, il avait visité la plupart des contrées de l'Europe, l'Orient, l'Amérique. Pris d'un violent désir de peindre, avant qu'il se fût senti la vocation d'écrire, il avail eu occasion d'étudier, .'i Rome, les mœurs de l'atelier. Enfant, on lui avait montré Bonaparte se promenant dans son jardin de Sainte-Hélène. A Weîmar, il avait reçu les conseils de Gœthe. Devenu bomme de lettres, il lui avait été donné de s'initier â tous les secrets de la vie littéraire. Entré dans la gloire, les salons s'étaient ouverts devant lui. Pour lui, ni le Quartier latin de Paris, ai le Wesl-End de Londres n'avaient de mystères. Et partout il avait trouvé amplement de quoi , exercer la pénétration de son esprit et irriter son cœur. Il était peu de formes sous lesquelles il n'eAt obsené les vices de la nature humaine. Aussi ses écrits sont-il-s remarquables par un invariable mélange de ^tolérance et de dédain. Il est tolérant h l'égard des plus vicieux, pareil qu'il sait où se trouve, chez les plus vertueux, le défaut de la cuirasse; et les pbis illustres, il les regarde avec dédain, parce qu'il sait mieux que personne combien peu ils sont des béros pour leurs valets de chambre.
Une chose qui m'a toujours plu dans Thackeray, je l'avoue, c'est l'invincible répugnance que lui inspiraient les tueurs d'hommes qui sont fameux. 11 avail cherché ce que contiennent les mots gloire militaire, et, tout effrayé d'y trouver le sang en si forte proportion, il aimait à haïr les puissants capitaines. Ce n'est pas lui qitî pardonnait h Rtariborougli,
MÈHE SUJET 3G»
en considéraiioD de ses victoires, ses allures de tyran, ses bassesses, soa ignoble avarice !
Non que Thackeray ait toujours frappé où il fallait. Injuste, il l'a été quelquefois sans aucun doute, mais toujours, dans une intention droite et par suite d'un aveuglement honnête.
Sons un antre rapport aus»i, Thackeray oiérïle de rester dans les annales de la littérature anglaise : il est éoivain. Le style est un don fort rare, plus rare qu'on ne croit généralement : celui de l'auteur i'Etmond est d'une ^raplieité, d'une pureté, d'une transpareoce, qui lui assignent une place parmi les meilleurs modèles de l'art d'écrire. 11 y a dans le romau historique i'Esmond, dans les essais sur les . Quatre Gtorget, dans les essais sur les Humoritte§ angîaiSf des pages qui n'ont rien, absolument rien qui sente le chrysocale : tout y est or pur.
Ne vous étonnez donc pas si je vous parle de la mort de Thackeray comme du grand événement du jour. Un potentat, une célébrité âe cour ou d'antichambre, un iUustre donneur de coups de sabre, cela se remplace ; mais quand un homme de génie s'en va, l'humanité se sent irréparablement appauvrie !
C'est mercredi dernier que les funérailles de Tkackeray ont eu lieu. H s'éuit fait des ennemis, surloat par ses premiers écrits, publiés daus le Fraser' s Uagaiine sous un nom supposé, et qui semblaient révéler un talent impitoyable ; mais à la nouvelle de sa mort, il n'y a eu de voix que pour les regrets.
Le cercueil et une voiture de, deuil, contenant deux cousins de Thackeray et son beau-frère, ont quitté la demeure du défunt, dans Kensington Palace-Green, à onze bei;res. Suivaient des voitures privées en fort petit nombre, la
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260 LETTHÏS SUR l'aNGLETEIIRB (iSOS)
famille ayant exprimé le désir que les funérailles fussent sans pumpe. 11 n'y avait, à proprement parler, ni procession, ni cérémonial. Seulement, on voyait s'avancer derrière le cercueil, deux jeunes dames voilées, et, de près, on entendait leurs sanglots. La foule assemblée sur le passage du corps n'ignorait pas quelles étaient ces deux dames, et elle les suivait des yeui avec un douloureux respect.
C'était dans le cimetière de Kensal-Grcen que Thomas Hood avait élé u^nlîé à la terre en 1845, et Leigli-Huul en 1859; et c'est au cimetière de Kensal-Green qii'out élé portées, l'avant-dernier jour de 1863, les dépouilles mortelles de Thackeray. Quand je suis arrivé sur le théâtre des suprêmes adieux, la fosse se trouvait entourée d'environ deux mille personnes, dont chacune était quelque repré— sentant distingué, ou de la presse, ou de la littérature, ou des arts. Charles Dickens était venu de loin payer à son émule le tribut d'admiration et de Couleur qui lui est dû. En 18S7, Dickens et Thackeray avaient conduit le deuil de Douglas Jerruld : des deux, l'un maintenant pleiirait l'autre !
Le temps était beau, l'air calme ; le soleil brillait. La nature extérieure, en cela, ne répondait point au sentiment funèbre qui rempILssail les cœurs ; mais ca nous donnant, au milieu de l'hiver, un avant-goût du printemps, elle semblait nous dire qu'il y a une vie au delà de la vie, et que la mort n'est qu'une porte qui s'ouvre sur l'immortalité.
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U PftOPRItTË lERRITORlALK ET 3J, BHIGHT
Lm eonBUtallon de la propriëië terpitttrialc en ANgletene et M. Brlslit(l).
Emerson dit, en parlant de ceux qne- tourmente t<i paisiM d'acquérir : « Leurs désirs sont un gouffre que la pof^sestioi de la lerre entière ne comblerait pas. Volontiers ils em^> cberaient !e soleil de luire sur le monde, pour eu faire une propriété privée, si cela leur était possible; volontiers Qt enfermeraient dans leur cabinet de travail ou leur cliaoïbrei couclicr l'étoile du matin et l'étoile du Nord. Ce qu'Hs n convoitent paa comme utilité, ils le convoitent comme onif meiit, et ce dont leur confort peut se passer, leur orf^il ite ie peut pas. * L'amer sentiment exprimé par ces fortes paroles est celui qui respire dans les deux discours qoe prononcèrent, il n'y a pas longtemps, à Rocbdale, M. CobdflU et U. Briglit.
Voici uu passage du discours de M. Cobden : ( J'ai beaucoup voyagé-, j'ai voyagé dans laplapart dM eoairées civilisées, et je dis que la masse du peuple en ee pays ne saurait être aussi favorablement comparée à la masse
(1 ) La querella entre HU. Cobden et Brigtit d'aoe part, ette TiHwi d'autrs pari, m'ayant conduit il examiner l'importante et intéressanic question de la lenure des terres dans ce pajs, i'ai en bien Taire en rappndHnt et CD pubUaut l'âne t la suite de l'autre diverses lettres qao J1I pnbBéM h ce sujet et qui, aiiui rasaemblËes, forment un tout
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t64 LETTRES SUR l'aKGLETERRB (1864)
du peuple en d'autres pays que je le désirerais. En d'autres pays, je trouve un plus grand nombre de propriétaires qu'en Acgleterre-, . . Il n'y a pas sur la face du globe de contrée oik les paysans soient ce qu'on les voit eu Angleterre ; il n'y en a pas où, comnie en Angleterre, il existe un divorce complet entre les paysans et la terre ; il n'y eo a pas, l'Angleterre exceptée, où l'on ne rencontre des hommes traçant un sillon dans un cbaœp qui leur appartieut. Comme moyen de modn lier cet état de choses, je ne demande ni révolution ni violences empruntées du système de la loi agraire ; mais j'estime qu'il y a iJi quelque chose de contraire à la nature bumaîne, et j'ai remarqué partout où je suis allé que le bien-être dn peuple est en général proportionné au pouvoir qu'il a de s'occuper lui-même de ses intérêts. Là où une classe possède le pouvoir politique, ceux qui la composent seront toujours traités avec plus de considération, obtiendront de {dus grands avantages, auront plus de chances de devenir propriétaires, que là où cette classe ne possède pas le pouvcûr politique. >
Voici maintenant un passage du discours de H. Bright : < On appelle l'Angleterre un pays riche, et il n'est pas douteux qu'il y a des hommes riches en Angleterre-, mais, sans parler de la détresse, temporaire, je l'espère, qui règne dans le Lancashire, il y a aussi en Angleterre un million de pauvres à la charge de la paroisse,. et un million au moins — beaucoup plus de deux millions, j'en ai peur — de créatures humaines, hommes, femmes, enfants, qui sont sans cesse à la veille de tomber dans le paupérisme. Or, si nous considérons la condition réelle de la masse du peuple; si Dous jetons les yeux sur les maisons qu'elle habite ; si nous tenons compte de ce fait, qu'un â grand nombre de «toyens n'ont pas de propriété; si nous regardons de
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U PROPRléT^ TRBRITORIALE ET M. BRIGHT 3SS
près il l'état de l'instruction publique, en ce qui louche le peuple; et si nous mettons la misère de cette nombreuse classe de ta population en contradle avec l'abondance et le luxe d'autres classes, nous arriverons, je le crains bien, à cette conclusion, que la législation a encore quelque chose à faire pour améliorer la, condition de la masse du peuplel... Est-ce donc, je le demande, en vertu d'un immuable décret du Tout-Puissant, que la moitié des habitants de ce pays vivent dans des maisons dont la valeur annuelle n'excède pas 5 livres sterling; et que les enfants du pauvre ne reçoivent, comparés à ceux du riche, ni soins ni instnictioD ; et que, pour tant de nos semblables, la vie est un combat; et que la lumière du soleil, qui tombe au travers de noire chemin, i nous, ne fait que dorer, pour eux, une terre qu'ils peuvent apercevoir de loin, mais sans espoir d'y arriver jamais? »
Ces deux passages sont singulièrement caractéristiques : ils éclairent d'une manière saisissante la différence qui existe entre la nature de M. Cobden et celle de H. Bright. C'est, k c6té de la plainte de l'écOHomiste, le cri perçant du tribun. Où le premier voit un intérêt méconnu, le second voit un droit violé. Mais ce qu'ils attaquent l'un et l'autre et en commun, c'est la tenure aristocratique du sol, telle qu'elle a prévalu en Anglelerre.
U n'y avait pas i s'y tromper, et personne ne s'y est trompé. Aussi a-t-elte été formidable, la clameur qui s'est élevée du sein de la classe ainsi prise à partie, et le Timei n'a été que l'écho fidèle de cette clameur lorsque, après avoir signalé HM. Cobden et Bright comme voulant le partage des propriétés des riches entre les pauvres, il a répété l'accusation en l'appliquant plus particulièrement h M. Bright.
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SftC LETTRES SUR LAN CLE TERRE {\S6i)
Cette accusation est-elle juste? Ceux qu'elle a frappés ODt-its réelleiueat rêvé de loi agraire? L'école de llai>ehes> ter a-t-elle douné^es successeurs à Tibérius et à Caîos GracL'hus? HM. Cobden et Brîgbt làODt-ils gens k melirc la violence au service de leurs idées, oh oiéme au service de leurs colères?
Non, sang doute : sous ce rapport, il y a eu injustice nu* uifeâle dans les imputations du Times, ou dans ce qu'elles semblaient impliquer; et M. Cobden, en défendant son auù, en se défendant lui-inéaie, n eti raison de crier à la calonknie, quoiqu'il l'ait fait avec un excès de violence préjodiciableàsaause.
Ce qui est sûr toutefois, et ce que ni H. Gobdeo m M. Brighl ne seraient, je pense, disposés à nier, c'est que le landlordisnie leur est odieux; c'est qu'ils brûlent de reni|)lacer l'aristocralie féodale, qui les repousse, par cette aristocratie manufacturière dont ils sont les représentants les plus illustres et les plus logiques ; c'est que le genre de tenure du sol par eux préféré serait celui au moyen duqiKè le propriétaire arriverait .'i se contondre avec le cuttivatesr : résultai qu'à aucun prix lis ne voudraient voir sortir de Teitploi de procédés révolutionnaires, mais qu'ils béniraient, s'ï pouvait être obtenu graduellement, pacift^uenient, par l'adoption d'une série bien cumHnée de mesures légtsUlives.
Tel étant leur but, leur empressement i réclamer la pu» tieipatjon du peuple au pouvoir pfdi^ue se comprend de reste.
D'un autre ciké, si leurs vues sont pacifiques, on n'en saurait tout à fait dire autant de leur langage, ce qui esr surpreaaQt de la part de M. Cobden, esprit frotd, intelligeit et calme, mais ce qui ne l'est guère de la part de U. Br^hl»
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LA PROPBiËTE TERRITORIALE ET M. DRICHT 261
dont l'orageuse éloquence répond a«x agitations d'un cœur passionné.
La vérité est que M. Bright déteste cordialement l'aristocratie, et éprouve à se mesurer avec elle une sorte de jouissance hautaine. Un jour, ou demandait ï Charics Lamb comment il pouvait haïr des gens qu'il ne connaissait pas. « Et comment pourrais-je les haïr, » répondit-il, ■ si je les coonaissais? > Laliainc d'une classe que M. Bright regarde comme investie d'un monopole politique et social, doublement injjste, est un sentiment dont son âme savoure l'amerlume, par lequel il lui plaît d'Être tourmente, qu'il est impuissant à contenir. De là les anathËmes qui lui éch:ippent, en qoelque sorte malgré lui ; de là son ardeur à secouer sur une traînée de poudre une torche allumée, an rfsque d'une explosion dont, cependant, il ne veut pas. '
Quoi qu'il en soit, sa dernière sortie contre des « institutions dont les riches jouissent et que les pauvres subissent », — ce sont ses paroles, — celle sortie, si véhémente, si terrible, a soulevé une question qui, selon toute apparence, continuera d'occuper les esprits longtemps après que la querelle qui s'y lie aura été oubliée. Ce qui est réellement en cause, ce n'est pas le Tivies, ce n'est pas M. Cobden, ce n'est pas H. Bright : c'est la constilution féodale de la propriété en Angleterre. Le sujet est grave; il est intéressant à tous les points de vue. Il vaut donc qu'on l'aborde et qu'on s'y arrête.
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LETTRES SUR l'aNCLETERRE (1B64}
e lanÉloFil en Angleterre n'est, rlgtarenaeiBBal ^«riaat, qn'oB te>*neier.
Je vous ai sigoaté, dans ma deroiëre lettre, les clameurs soulevées en Angleterre pat- deux récents discours, l'un de M. Gobden, l'autre de M. Brighl.
Le bruit et la durée de ces clameurs, qui ont été proIoDgées, d'abord par les journaux dé Londres, puis par ceu\ des provinces, comme par autant d'échos sonores, montreRl assez qu'en Angleterre on commence à se préor^uper sérieusement de la condition qu'y fait aux classes agricoles la tenure féodale de la terre. Si cette question n'était pas brûlante, M. Bright, en l'abordant, n'aurait pas excité contre lui laot de colères. Si la constitution territoriale, qui repose sur les droits de primogéniture et de substitution, n'éveillait pas ici des idées de réforme, sujet d'espérance pour r«ux-ci, et pour ceux-là sujet d'inquiétude, les mots de loi agraire ne se seraient pas trouvés sous la plume effrayée du Times, et le très-pacifique M, Cobden n'aurait pas eu à gémir de se voir comparé à Caius Gracchus.
Exagérations que tout cela sans doute! Exagéra^ons calculées! Une révolution radicale dans le système actuel ée l'appropriation du sol en Angleterre est absolument imposable ; l'aiistocratie ne redoute rien de tel ; les déaondaleurs
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LE LANDLORD TBKANCIEII 3Sg
les phis emportés de HH. Cobden et Bright sont trËs-loiii de tes croire aussi noirs qu'ils se plaisent à les représenter ; et lorsque le Tirtus leur prête des vues de «spoliation, le Times sait tort bien jusqu'où va sur ce point leur innocence, et que le principe de propriété n'est menacé ni par eux ni par personne. Hais ils veulent une réforme : n'est-ce pas là un crime nsscz grand? Car enlin, qui sait? Si une révolution est impossible, une réforme, peut-être, ne l'est pas. Or, l'aristocratie en Angleterre, c'est l'arche sainte. Bfatheur à qui ose y loucher!
Cependant quel est l'état réel des choses?
Que la condition du paysan en Angleterre soit fort triste, il n'y a point à te nier. Il est mal nourri, il est mal logé, il est livré sans défense aux atteintes de la vieillesse, il n'a aucune chance de s'élevfï dans la vie. Son sort n'est pas, à la' vérité, plus lamentable que celui du paysan belge, Iftmbard ou français, comme le Spectaior en fait avec raison la remarque; mais ce dont il convient de teuir compte et ce que le Sptctator n'a garde d'oublier, c'est que tout se juge par comparaison. L'Angleterre étant le pays le plus riche du monde, la misère y est plus misérable que partout ailleurs.
Aussi la tendance du laboureur à prendre le chemin des villes commence-t-elle à y être vivement accusée. C'est peu : la population des campagnes semble de moins en moins retenue au sol par l'amour du pays natal. Dans le nord dn pays de Galles, par exemple, il y a, dit-on, un mouvement d'émigration presque aussi considérable que relui qui règne en Irlande; et le journal que je citais tout à l'heure se demande avec anxiété ce qui arriverait, si ce mouvement d'émigration venait à se développer, et si, ce qui n'est nullement improbable, Tbabitude de v faire grève >
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370 LETTRES SUR l'aNGLETERRE (iSfll)
s'étendait de la classe des salariés de l'iDduslrie à celle des salariés de l'agriculture.
HM. Cobden et Bright oat donc mis le doigt sur un laal qui n'a hcn d'imaginaire ; ils ont appelé l'atleotton de leurs coDcitoyens sur un danger qui n'a rien de chimérique.
Mais quelle est la nature des remèdes qu'ils proposent? Quelle esl leur valeurï Quelle est leur portée?
Pour en juger, il importe de se rendre d'abord bien compte du régime auquel il s'agirait de les appliquer.
Chacun sait que le système féodal fut introduit en Angleterre par Guillaume le Conquérant, peu de temps apr^ lu conquête normaude. Son but eu cela fut-il de partager entre ses compagnons les dépouilles du pays conquis? C'est ce qu'on a beaucoup dit et répété, mais c'est ce que démeat l'bistoire vraie. L'Angleterre, à celte époque, élait menacée d'une invasion danoise. L'établissement du régime féodal, admirablement adapté amc mœurs militaires de ces siècles de barbarie, fut demandé comme moyen de défense et' de salut par la grande assemblée du royaume : voilà le fait. Hais il n'en est pas moins incontestable que le régime féodal, une fois établi, devint une formidable machine à oppression. La nation n'édiappa aux coups de ses ennemis du dehors (ju'en se mettant à la merci de ses mailres du dedans. Tout le sol du pays dut être et fut, dès ce moment, considéré comme la propriété absolue du souverain. On le divisa en liefs, dont le roi s'empara ou qu'il dmina i ses principaux compagnons, qui s'y installèrent sous le nom de barons, de vassaux, et de tenenies in capile, à la charge par eux de lui jurer foi et hommage, et de le suivre i la guerre avec un certain nombre d'hommes armés. De leur côté, suit pour se nicllre en état d'exécuter les conditions
LE LAIVDLORD TENANCIEn tll
du contrat féodal, soit pour que, peniJaDt leur absence, leurs terres ne demearassent point sans culture, les grands feudalaires furent conduits k subdiviser leurs domaines, sauf à recevoir des nouveaux oeciipants une rente (reddilus) qui leur permit de subvenir aux frais de leurs excursions guerrières. Ainsi se forma la relation du lord au vassal, relation de fidélité et d'obéissance, de la part du second; de protection et de justice, de la part du premier. La base skv laquelle s'éleva cet échafaudage , quelle était-elle ? La force.
Tout d'abord, la possession des fiefs fut subordonnée à la volonté du lord. Ceux qui les tenaient de lui ne pouvaient en disposer !i luer guise, ne pouvaient les transmettre patsuccession ou autrement. Hais, insensiblement, les héritiers du tenancier défunt obtinrent de se partager entre eux son héritage, nnoyennant un cadeau à faire au lord [a fine), cadeau qui consistait dans l'offre d'une armure, ou de quelffues chevaux, ou d'une somme d'argent. Bientôt on s'aperçut que cette division des héritages tendait !i rendre les sous-feudataires incapables d'acquitter les services divers auxquels ils étaient astreints à l'égard du lord, et l'usage s'introduisit parmi les tenanciers de laisser, h leur mort, la totalité des terres qui leur étaient confiées Ji un seul de leurs enfants, ici à l'aîné, là au plus Jeune. Enfin, à mesure que les lumières et la richesse firent des progrès, les fiefs acquirent de plus en plus entre les mains des tenanciers le caractère de propriété absolue, et les vassaux se transformèrent en freeholden, c'est-h-dire en libres propriétaires du sol.
Mais il est \ remarquer, — et ceci est un point capital, — que cette transformation des sous-feudataires en freehoîders n'alla point jusqu'à entamer le principe en vertu duquel le
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37S LETTRES SUR l' ANGLETERRE (ll«4)
souverain était tenu pour le seul propriétaire absolu dn royaume : t Tout fuit en luy et ment de luy al csttmuneement ». Blacksione dit en propres termes: ■ Nul sujet en Angleterre n'a la propriété allodiale (enfranc alleu). C'est un principe admis en législation et impossible à nier, que toutes les terres du royaume sont tenues du roi, directement ou indirectement. > Et encore : « Un sujet à l'usufruit, non la propriété absolue du se), ou, selou l'expression de ^r Edouard Cokei il a le domtntum utile, non le domimum directum. »
D'oà il résulte que, strictement parlant ei eu droit, le premier landlord d'Angleterre n'est qu'uD tenancier. Il n'y a de propriétaire reumou par la loi que le souverain, nu ce qu'il représente : l'État.
Il est bien vrai que la suzeraineté de la couroane n'a au* jourd'hui, en fait, d'autre valeur que celle d'une fiction légale ; il est bien vrai que chacun ici a le droit de jouir et de disposer de ses biens comme il l'entend; que dis-jeî la liberté testamentaire, si rigoureusement circonscrite en France, ne connaît point de limites en Angleterre. Hais, i côté de la question de fait, la question de droit reste. Dans la fiction légale, il y a un principe dont il dépend delà nation, quand elle le voudra, de tirer les conséquences. Si le sol appartient à l'État, en verlu de la loiy c'est te comble de l'absurdité que d'appeler MM. Cobden et Brigfat des factieux parce qu'ils désirent, à tort ou à raison, que la consli- ' lution féodale de la propriété dans ce pays subisse des modifications législatives de nature ~ï augmenter graduellement le nombre des propriétaires-cultivateurs, soit par l'abolilioo pure et simple de la loi qui, lorsqu'un bomme meurt intestal, livre la succession de ses biens réels à son fils aîné, » l'exclnsion (les autres enfants ; soft par des restrictions apportées,
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